.Ch "Un chevalier du Dahars" .D Je vais mouriiiiir…! .P Le cri, fort et désespéré, jaillit du tumulte de la bataille, s'éleva jusqu'au sommet du donjon et arracha une grimace crispée au jeune Dashvara, appuyé contre les créneaux. .P .Bm -t penso C'est un chaos .Em , pensa-t-il. .P Un chaos comme il n'en avait jamais vu. Ce n'était pas la première fois que le Donjon de Xalya était assiégé par les Shalussis. Ce n'était pas non plus la première fois que les Essiméens l'attaquaient. Ni que les Sauvages d'Akinoa le faisaient roussir. Mais, pour autant qu'il sache, jamais il n'était arrivé que les Shalussis, les Essiméens et les Akinoas attaquent ensemble. C'était quelque chose d'impensable. Mais, visiblement, les chefs des tribus avaient été capables de penser l'impensable. .P .Bm -t penso Qui aurait imaginé que ces sauvages s'entendraient pour nous détruire? Par l'Oiseau Éternel! Leur sang à tous est déjà bien trop entaché de déshonneur pour que cela me surprenne. Pourtant, quel intérêt ont-ils à attaquer des terres aussi peu convoitables que les nôtres? Ils les pilleront, ils emporteront tout ce qui a de la valeur et ils ne laisseront derrière eux qu'un cimetière. .Em .P Dashvara foudroya du regard les lointaines catapultes et les colonnes de fumée, il contempla la désolation qu'avaient laissée sur leur passage plus de mille hommes enragés et une grimace de dégoût se dessina sur son visage déjà contracté par la tension. .P .Bm -t penso Que faire ou ne pas faire dans une bataille perdue? .Em , pensa-t-il, en se lissant la barbe. .P Peut-être tiendraient-ils encore deux jours de plus. Peut-être quelques heures. Tout dépendait de la motivation des Xalyas. .P .Bm -t penso La motivation .Em , se dit-il alors avec un sourire torve. .Bm -t penso Quelle motivation peut-on espérer, encerclés comme nous le sommes par ces monstres? Nous sommes déjà des hommes morts. Maloven avait raison. Nous aurions au moins dû mettre les enfants et les femmes en sécurité. Les Xalyas en ont assez. Assez de lutter, assez de tuer. Assez de mourir. .Em .P Mais, ils avaient beau en avoir assez, ils n'allaient pas se rendre. Pas face à des sauvages sans pitié. Cela aurait été comme se rendre face à une armée d'écailles-néfandes. .P .Bm -t penso Nous mourrons le sabre au poing. .Em .P Les soldats xalyas étaient connus dans toute la steppe pour leur courage et leur habileté avec les sabres. Ces deux dernières décennies, tous les hommes xalyas du donjon avaient bénéficié d'un entraînement intensif… et un bon nombre avait également pu profiter de pratiques sur le terrain à maintes reprises. Mais, même ainsi, deux cents hommes affamés ne pouvaient pas lutter contre mille. .P On entendit un hurlement de douleur, le hurlement de mort déchirant d'un archer qui tomba par-dessus la muraille en criant de toute la force de ses poumons. Dashvara frissonna. Se rappelant le cri désespéré et prémonitoire de celui qui avait annoncé sa propre mort, il joignit les deux mains sur le créneau avec une amère certitude. .P .Bm -t penso Tu ne seras pas le seul à mourir, mon frère. .Em Il se tourna vers les portes, qui supportaient miraculeusement l'assaut. .Bm -t penso Beaucoup d'autres mourront. Nous mourrons tous. N'oubliez pas, sauvages fous, que les soldats xalyas ne se rendent pas. .Em .P Dashvara savait que, dès que les portes tomberaient, sa propre mort serait scellée. On ne laissait pas la vie sauve au fils aîné du seigneur du Donjon. Peut-être épargneraient-ils ses deux sœurs si le seigneur Vifkan lui-même ne se chargeait pas de les tuer pour qu'ils n'en fassent pas des esclaves, mais aucun chef sauvage ne laissait vivre un mâle de la famille ennemie. L'avant-dernier seigneur de la steppe avait pu le vérifier, vingt ans plus tôt. Et le dernier seigneur de la steppe n'allait pas tarder à le vérifier lui aussi. .P .Bm -t penso Père, si tu m'avais au moins laissé guider ces hommes, j'aurais pu mourir auprès de mes compagnons avec dignité. .Em .P Il roula les yeux face à sa propre pensée. Mourir avec dignité, hein? Il n'y avait pas de mort digne dans une bataille contre des sauvages. Chaque mort perpétrée par un Akinoa méritait le massacre de tout son clan de monstres sans cervelle. .P Soudainement, les éclats de catapulte et les cris s'éteignirent, remplacés par un silence sépulcral. Les Essiméens avaient arrêté leurs machines et, à présent, on ne voyait que les Akinoas devant les murailles, s'agitant comme des bêtes assoiffées de sang. On disait que leur tribu venait du nord. C'étaient des hommes à la peau noire, d'une taille colossale, musclés et tous armés d'énormes haches à double tranchant. Une dizaine d'entre eux tenaient les chaînes qui entravaient un gigantesque troll velu. Le seigneur Vifkan avait toujours admiré les qualités de forgeron des Akinoas, mais aussi leur habileté à dompter les monstres. Bien sûr, le père de Dashvara était un grand admirateur de tout ce qui inspirait de la répugnance à son fils. .P Dashvara détourna le regard des terres ondulées et arides de Xalya et scruta le ciel bleu. Pensaient-ils attendre que la nuit tombe pour poursuivre leur attaque? À moins que l'alliance entre Essiméens, Akinoas et Shalussis ne soit déjà en train de s'effriter? Le seigneur Vifkan avait secrètement envoyé des agents pour tenter de passer un accord avec les Essiméens, mais aucun n'était revenu et les officiers en avaient déduit qu'ils avaient été éliminés. Cependant, le doute subsisterait toujours; un homme d'honneur aurait au moins renvoyé leurs têtes, mais quel honneur pouvaient avoir ces sauvages? .P Il baissa de nouveau les yeux vers le chemin de ronde et les soldats. Beaucoup étaient déjà tombés, mais il aurait parié qu'il y avait eu plus de pertes dans l'autre camp. Ceci était certainement une pâle consolation, étant donné que les guerriers du camp ennemi étaient cinq fois plus nombreux. .P Un bruit de pas contre la pierre des escaliers lui indiqua qu'un garde approchait, venant probablement lui demander de se réfugier à l'intérieur du Donjon, à la demande du seigneur Vifkan. Après tout, il était le fils premier-né, le successeur de la famille, et sa sécurité était une priorité, n'est-ce pas? Une telle considération emplissait Dashvara de colère, d'autant plus qu'il savait qu'en ce moment précis, tant de soldats blessés avaient davantage besoin d'aide que lui. Un chevalier n'était-il pas censé lutter aux côtés des siens pour protéger le clan de Xalya? .D Dashvara de Xalya —prononça la voix autoritaire du shaard derrière lui. .P Le… prêtre?, s'étonna Dashvara. Il se retourna et grimaça de surprise. Devant lui, se tenait Maloven escorté par quatre soldats de Xalya. Le vieux sage servait la famille depuis toujours. C'était l'unique shaard hébergé au Donjon et aussi le dernier prêtre de l'Oiseau Éternel de la Steppe de Rocdinfer, à ce que l'on disait. .D Maloven. Tu peux me dire ce qu'il se passe? —demanda-t-il. Jamais le shaard n'avait eu quatre hommes pour le protéger. .D Le Donjon va se rendre —expliqua le vieil homme—. Nous allons éviter un massacre. Et ton père te prie de fuir en tant que prisonnier shalussi. Tu dois, pour cela, mettre ces fers. .P Un instant, Dashvara demeura si médusé qu'il ne put réagir. Il aurait eu la même impression si Maloven lui avait demandé de se jeter à genoux devant un orc noir et de lui jurer loyauté. Le shaard se racla la gorge et il allait de nouveau rompre le silence quand Dashvara, se reprenant, gronda. .D Je te couperais la tête pour dire une telle chose si tu n'étais pas qui tu es —l'avertit-il—. Mon père ne se rendra jamais. .P Le shaard soupira. .D C'est ce que je craignais. Coopère, Dashvara, sinon je devrai employer la force. .P Dashvara ouvrit grand les yeux, offensé. .D Essaie de me mettre ces fers, Maloven, et j'enverrai ton corps nourrir nos cochons. .P Le shaard pâlit un peu, mais il se reprit rapidement. Il regarda les quatre soldats et, comme un seul homme, ceux-ci s'élancèrent vers Dashvara. Après une seconde de stupéfaction, le jeune homme rugit: .D Trahison! .P Il fit un bond en arrière et, longeant les créneaux, il sortit la dague de sa ceinture et la dague de sa botte. .P .Bm -t penso Je suis un idiot. .Em .P Il avait laissé ses deux sabres dans la salle, en bas des escaliers. .D Qu'est-ce que cela signifie, Maloven? —grogna-t-il tout en essayant de maintenir les quatre soldats à distance. C'étaient des gardes un peu âgés et Dashvara n'avait coïncidé avec aucun d'eux dans ses patrouilles, mais il connaissait leurs noms. Ils étaient censés être des hommes du .Sm Dahars qui ne trahissaient pas leur Oiseau Éternel. Et à présent ils prétendaient se rendre pour mourir humiliés? Maudits lâches. Il siffla—. Vous allez le payer très cher. .D Ne résiste pas —répliqua le shaard—. J'essaie de te sauver la vie. Je veux seulement éviter un massacre. Calme-toi et écoute la raison. .D Vieux fou! —brama Dashvara—. Ils nous tueront tous de toutes façons! .P Un instant, il pensa à se jeter du haut des créneaux. Puis il raisonna et trouva l'idée stupide. Il valait mieux mourir en essayant de tuer ces traîtres. Il se rua sur l'un d'eux qui, avant de recevoir le coup, lui entailla adroitement la main avec son sabre, lui faisant lâcher la dague. Dashvara poussa un cri de douleur et de rage. .D Tu viens de souiller le sang de ta famille avec ta vile trahison, soldat! —cracha-t-il. .P Il vit l'homme hésiter et il en profita: il le poussa brusquement, espérant qu'il ne l'embrocherait pas, et il se libéra du cercle. Il s'élança en courant vers les escaliers, priant pour qu'aucun n'ait de couteaux à lancer. Bien sûr, théoriquement, ils n'avaient pas l'intention de le tuer mais de l'humilier en lui permettant la fuite. .D Arrêtez-le, nom d'un démon! —ordonna Maloven. .P Ils le rattrapèrent quand il commença à descendre les escaliers. Dashvara jeta sa dague à l'un d'eux qui l'évita par miracle. Un autre soldat, ayant peut-être oublié les intentions de Maloven, commença à attaquer sérieusement. Dashvara vit venir le sabre et le traître lui aurait sans doute entaillé la poitrine s'il ne s'était pas échappé d'une manière imprévue. En reculant, sa botte manqua la marche et ne trouva que le vide. Le jeune homme perdit l'équilibre et commença à rouler dans les escaliers, se protégeant la tête comme il put. Arrivé en bas, il crut que tout son corps avait été écrasé sous un énorme rocher. Une douleur aiguë lui traversa le dos et la jambe. Il constata aussi que son épaule droite était disloquée. Heureusement, il était toujours conscient. .P .Bm -t penso Un diagnostic formidable .Em , souffla-t-il mentalement. .Bm -t penso Et maintenant, cours. .Em .P Il se leva et entra en claudiquant dans le donjon tout en entendant des bruits de pas précipités contre les marches. Dans la salle, il saisit les deux sabres qu'il avait laissés sur un coin de la table, ou du moins il essaya. .P .Bm -t penso Comme je hais les traîtres. .Em .P Lâchant un juron, Dashvara finit par abandonner le deuxième sabre en se rendant compte que son bras droit n'était pas en condition de lutter. Tentant d'ignorer la douleur, il se mit à courir vers la porte qui menait à l'étage supérieur du donjon. Il tourna la poignée. La porte était fermée. .P .Bm -t penso Ah. Très bien. Il ne manquait plus que ça. Très ingénieux, Maloven. .Em Il jura entre ses dents. .P Il entendit les soldats pénétrer dans la salle et il frappa la porte de bois massif de son poing ensanglanté avant de se retourner vers les quatre attaquants, comme un loup pris au piège. Les soldats s'arrêtèrent, appréhensifs. Ils connaissaient les qualités du fils du seigneur Vifkan. On disait qu'il maniait le sabre à la vitesse d'un serpent rouge et c'est pourquoi on le surnommait le Prince du Sable. .P Le vieux shaard arrivait derrière, la respiration accélérée. .D Maloven! —brama Dashvara—. Toi qui as toujours prôné l'honneur, la foi, la constance et la vertu… toi! Tu trahis ton propre clan? C'est comme ça que tu mets en pratique ce que tu m'as enseigné quand j'étais enfant? .P Le vieux lâche n'osa pas avancer entre les soldats quand il répondit posément: .D Si tu es un homme d'honneur, sauve les familles de ces soldats, de tes frères, de tous ceux qui espèrent que tu feras tout pour leur bien. Ton devoir est de les sauver —insista-t-il. .D Pour qu'ils servent des sauvages? —Dashvara laissa échapper un rire rageur et il regarda dans les yeux l'homme qui avait hésité avant—. Tu vas te rendre et laisser des sauvages décider du destin de ton épouse, de tes fils et de tes filles? —Il foudroya le soldat qui l'avait attaqué dans les escaliers et il remarqua la petite marque de brûlure sur sa joue. Il sourit férocement—. Munderef, toi qui as été un esclave fugitif des Essiméens, tu vas trahir le fils de celui qui t'a cependant accueilli et t'a permis de devenir un membre libre de Xalya? .P Aucun des soldats ne répondit. Il siffla entre ses dents et Maloven parla. .D Nous avons déjà organisé la fuite et le seigneur Vifkan a décidé de négocier la reddition. .P Dashvara sentait ses oreilles crisser rien que d'entendre le mot «reddition». .D Le seigneur mon père n'a pas pu accepter de se rendre —tonna-t-il—. C'est impossible. .D Un shaard ne ment jamais —affirma Maloven. .P Dashvara le regarda dans les yeux. Le vieil homme était convaincu d'agir correctement. .D Alors, cela signifie que le seigneur Vifkan est devenu fou lui aussi —dit-il enfin et il scruta du regard les cinq traîtres l'un après l'autre—. Vous voulez que je me rende? Je ne me rendrai pas. Alors, si vous êtes déjà les chiens des Shalussis, tuez-moi ici même. Au moins, je mourrai comme un Xalya. .P .Bm -t penso Franchement, Dash, j'adore ces élans dramatiques que tu as parfois .Em , ironisa une petite voix intérieure. Maloven secoua la tête. .D Ne sois pas ridicule. Il arrive un moment où la reddition peut être la bonne voie, Dashvara. Se rendre face à l'inévitable n'est pas se rendre mais agir avec sagesse. Jette ce sabre par terre. .P Dashvara le foudroya du regard. .D Serais-tu en train de me donner un ordre? .D Seulement un conseil. Ne fais pas le chevalier, Dashvara. Tu es encore un enfant. Tu n'as pas encore vingt ans. Tu ne peux pas te rebeller contre la décision de ton père. Il veut que tu t'enfuies. Et tu vas t'enfuir, même si pour cela tu dois te faire passer pour un prisonnier shalussi. Mets ces fers et je te conduirai auprès du seigneur Vifkan. —Il marqua une pause—. Vas-tu désobéir à ton père? .P Le cœur de Dashvara brûlait de rage. Rage de ne pas pouvoir envoyer à cent mille lieues les Shalussis, les Essiméens et les Akinoas. Rage de ne pouvoir défendre personne. Et rage parce que son père ne le laissait même pas essayer. .P Brusquement, il laissa tomber son sabre et l'un des soldats s'avança presque avec révérence pour lui mettre les fers. Ils lui remirent l'épaule en place et Dashvara crut voir trente-six chandelles. Aussitôt après, ils lui ôtèrent le foulard bleu qu'il portait autour de la tête et lui passèrent une main rapide pour emmêler sa chevelure noire. Sous son regard assassin, ils déchirèrent sa chemise blanche, la barbouillèrent de saleté et lui firent enfiler de vieilles chausses noires de Shalussi. On aurait dit qu'ils venaient tout juste de les enlever à un vrai Shalussi. En quelques minutes, Dashvara eut l'impression d'avoir souffert la pire humiliation de sa vie. .D Il vaudrait mieux encore mourir —grogna-t-il. .D Mieux vaut se rendre face à l'ennemi que désobéir à un père —lui répliqua Maloven. .D Si tu veux que je coopère, il vaudra mieux que tu te taises —rétorqua Dashvara. .P Le vieux shaard se tut. Il ouvrit la porte et ils se dirigèrent directement vers les appartements du seigneur du Donjon, traversant des couloirs à peine éclairés par les meurtrières. Lorsque le shaard frappa à la porte du seigneur Vifkan, celle-ci s'ouvrit presque immédiatement. Un homme d'un certain âge, robuste et aux traits rudes apparut dans l'encadrement. Il était revêtu de l'armure de cuir et de la tunique blanche de la guerre. .D Quand je t'ai dit de le cabosser un peu, je ne pensais pas que tu oserais réellement le faire, Maloven —commenta-t-il—. Il est parfait —ajouta-t-il en voyant que Maloven pâlissait. Il s'écarta—. Entre, mon fils. Je n'ai que quelques minutes pour te parler. Ensuite nous sortirons pour te livrer avec les prisonniers essiméens. Et pendant ces quelques minutes, s'il te plaît, ne m'interromps pas. J'ai besoin que tu m'écoutes. .P Dashvara ferma la bouche à contrecœur et entra en boitant dans la pièce. Celle-ci était simple sans être rudimentaire. Cela sentait l'encens, une des délicatesses de la dame du Donjon. La mère de Dashvara n'était pas précisément raffinée, mais elle avait un goût prononcé pour les parfums. Et elle aimait aussi collectionner les crânes des chefs ennemis que son seigneur époux avait vaincus. Dashvara détourna le regard de l'étagère. Ce n'était pas que la mort lui fasse peur, il l'avait déjà vue trop de fois, mais il ne parvenait pas très bien à comprendre quel était l'objectif d'une telle collection. .P Le seigneur son père se tourna vers lui dès qu'il eut fermé la porte. .D Bien, mon fils. Aujourd'hui, tu dois être le plus fort de tous les hommes —prononça-t-il—. Lorsque nous t'aurons livré, tu vivras et, nous, nous mourrons. Mais ne pense pas que je te laisse vivre par quelque faiblesse de mon cœur. Je gouverne les Xalyas avec honneur et dignité. Je ne laisserais pas un de mes fils s'humilier si je n'avais pas une bonne raison. Mon fils, je te confie une mission. Et tu ne dois pas faillir. Tu ne dois pas. .P Il se dressait devant Dashvara, regardant son fils aîné avec une gravité intimidante. .D Tu es un homme de Xalya et mon fils premier-né et, en tant que tel, je t'ordonne de tuer tous les chefs de clans qui ont provoqué la chute du Donjon de Xalya moyennant cette alliance traîtresse. —Ses yeux noirs comme la nuit étincelèrent—. Tue-les tous sans exception. Tu connais leurs noms, n'est-ce pas? .P Un immense accablement s'empara de Dashvara. Il acquiesça. .D Je les connais. .D Lifdor, Qwadris et Nanda, de la tribu des Shalussis —récita le seigneur Vifkan—. Shiltapi des Sauvages d'Akinoa. Todakwa, du clan des Essiméens. Tue-les tous —répéta-t-il et il grogna, en découvrant ses dents—: Mais avant de les tuer, mon fils, tue leurs familles. Tâche de les déshonorer. .P Dashvara le regarda dans les yeux sans très bien savoir quoi répondre. Cependant, il n'existait qu'une réponse possible. Son père n'était pas fou: il agissait simplement comme un homme désespéré, assoiffé d'une revanche qu'il ne pouvait mener à bien. Un moment, il fut tenté de lui demander pourquoi il n'imposait pas ce sacrifice déshonorant à l'un de ses trois frères cadets et pourquoi il ne le laissait pas, lui, mourir sur le champ de bataille, avec sa famille, aux côtés de son père. Showag avait seize ans. Lui aussi pourrait… .Sm -t paroles "Aujourd'hui, tu dois être le plus fort de tous les hommes." Dashvara n'en douta pas une seconde: ce que lui demandait le seigneur Vifkan était bien plus dur que mourir. Il lui demandait de laisser périr sa famille et de s'unir au camp ennemi de manière insidieuse, indigne. Il lui demandait de tuer les chefs des clans. Et non de combattre les clans sur un champ de bataille. Il lui demandait de renoncer au code de l'Oiseau Éternel pour rendre une justice vengeresse et traîtresse. Il lui demandait une vengeance sanguinaire. .D Si c'est ce que vous souhaitez, père… —murmura Dashvara, la voix moribonde. .D C'est ce que je souhaite et ce que j'ordonne —répliqua le seigneur Vifkan. .P Il posa sa main sur l'épaule de son fils et seul un léger tremblement informa Dashvara de toute la tension accumulée que retenait le seigneur des Xalyas. .D Ton nom est Odek de Shalussi —prononça-t-il—. Tu n'as ni épouse ni enfants. Tes parents sont morts. Tu appartenais à une famille qui a été massacrée par des bandits xalyas. Ils t'ont surpris en train de voler sur les terres de Xalya et ils t'ont fait prisonnier il y a un mois. Tu hais les Xalyas, tu n'aimes pas les Essiméens et tu te méfies des Akinoas. Tu es un Shalussi typique: sauvage, peu fiable, qui travaille et trahit pour de l'argent et qui ne sait pas ce que signifie le mot «honneur». Tu es un maudit et damné Shalussi —cracha-t-il et un sourire terrible se dessina sur son visage lorsqu'il pointa du doigt le cœur de son fils—. Mais, au fond de toi, tu seras toujours Dashvara de Xalya, fils de Vifkan de Xalya et de Dakia de Xalya, chevalier du .Sm Dahars , Prince du Sable et combattant du Vent. Réponds. Pourquoi ton père te force à vivre, Dashvara? .P Dashvara, soutenant le regard de son père, répondit: .D Pour tuer les chefs des clans akinoa, shalussi et essiméen. —Il inclina la tête et ajouta—: Pour venger les Xalyas. .P C'est alors sans doute que son père sut à quel point Dashvara comprenait ce qu'il lui demandait. Faisant un geste qu'il n'utilisait plus depuis des années, le seigneur Vifkan le saisit par un bras et lui donna une accolade emplie d'affection. .D Il n'y a pas de déshonneur dans cette vengeance —murmura-t-il—. S'ils attaquent en unissant leurs forces contre un seul clan, aucune règle ni scrupule ne peut t'arrêter. Les chefs de ces clans sont indignes. Et leurs fils le seront aussi. Ne te hâte pas. Infiltre-toi dans les rangs des Shalussis et agis comme eux. Apprends leurs techniques de combat et ne montre pas les tiennes. Apprends à être rusé, fils. Sois prudent comme un serpent. Et, lorsque le moment sera venu, tue. .P Il s'écarta et, après avoir adressé un dernier regard à son fils, il s'en fut ouvrir la porte. Maloven attendait avec plusieurs gardes. .D Livrez les prisonniers —déclara-t-il aux gardes—. Et incarcérez le shaard. Tu peux insister autant que tu voudras, Maloven, mais la lâcheté ne fait pas partie de mes défauts, ni de ceux de mes hommes. Nous n'allons pas nous rendre. Nous allons feindre de négocier en remettant les prisonniers. S'il faut mourir, mes amis, nous mourrons en beauté. Si, toi, tu veux vivre comme un esclave, c'est ton problème, mais, dans ce cas, il vaudra mieux qu'ils te trouvent dans un cachot quand le donjon tombera. .P Le vieux prêtre avait blêmi. Il ne répondit pas et un garde l'emmena. Se tournant vers Dashvara, le seigneur Vifkan inclina légèrement la tête et ses yeux étincelèrent. .D Tous les Xalyas s'en remettent à toi…, seigneur de la steppe. .P Dashvara ne sut que répondre. Il fut entouré par les gardes de Xalya, pâles et tendus, mais dignes. Et ainsi encerclé, il s'éloigna vers ce qui lui sembla être une mort en vie. .salto La charge menée par le seigneur Vifkan hors du donjon inspira le respect même aux sauvages. Ils sortirent avec toute la cavalerie, en désespoir de cause. Ils reçurent d'abord les pierres des catapultes. Puis ils reçurent les flèches. De la centaine de cavaliers, un certain nombre tomba avant d'atteindre les premiers rangs des Akinoas. Néanmoins, une fois là, ils causèrent de nombreuses pertes. .P Depuis la tente des blessés shalussis, Dashvara observa la bataille, l'expression aussi figée que celle d'une statue sans vie. Le casque rouge de son frère Showag gisait sur le champ de bataille, près d'une pierre catapultée. Le seigneur son père, tombé de cheval, luttait avec ses fidèles guerriers, brandissant ses deux sabres face à d'énormes haches de guerre. Dashvara le vit mourir et il vit comment tous les Akinoas et les Shalussis se précipitaient vers les portes abattues du donjon, criant sauvagement. Aussitôt après, des cris d'horreur et des hurlements se firent entendre. Dashvara avala une bouffée d'air, les yeux écarquillés. Il comprit que, même s'il ne restait plus de guerriers dans le donjon, les Akinoas ne s'arrêteraient pas avant que la dernière âme xalya ne cesse d'exister ou ne se rende. Un feu glacé le brûlait de l'intérieur. .P Le Donjon était déjà aux mains des sauvages quand, étonnamment, les Essiméens commencèrent à partir. N'avaient-ils pas l'intention de tirer quelque profit de la ruine qu'ils laissaient derrière eux? Dashvara se désintéressa vite de chercher une raison à quoi que ce soit. .D Ils t'ont beaucoup torturé, n'est-ce pas? —demanda soudain la guérisseuse qui lui avait soigné sa main blessée. Son regard reflétait… de la compassion? .P .Sm -t penso Impossible , pensa Dashvara. .D Maudits Xalyas —se contenta-t-il de dire. Il tituba et se laissa tomber lourdement sur le sol devant la tente des blessés, sur l'herbe sèche—. Maudits, damnés Xalyas —murmura-t-il, l'esprit en feu. .P La guérisseuse haussa les épaules. .D Tu t'en remettras. Par contre, ceux du donjon, je doute qu'ils s'en remettent, rassure-toi. .P Un instant, il pensa si fort à arracher la langue de cette Shalussi qu'il crut s'être levé pour le faire. .Bm -t penso Lifdor, Qwadris et Nanda, du clan des Shalussis. Shiltapi, du clan des Akinoas. Todakwa, du clan des Essiméens. .Em Comme une litanie, il se répéta ces noms. .Sm -t paroles Sois prudent comme un serpent. Le jour tombait et le soleil rouge baignait de sang les pierres blanches du Donjon de Xalya. Les yeux fixés sur le ciel et la pensée pétrifiée, il parvint à la conclusion que la vie était une maudite illusion. Un rêve qui au moindre bruit se brise. Tout le reste n'était qu'un énorme vide. .P Plus tard, il détourna le regard du ciel crépusculaire et vit sortir du Donjon plusieurs files de prisonniers escortés par les Shalussis et les Akinoas. Il y avait des hommes, bien que la majorité soient des femmes et des enfants. Après tout ce massacre, c'était, au moins, une consolation de savoir que ces sauvages prétendaient faire des prisonniers. .P .Bm -t penso Peut-être qu'ils réussiront à s'échapper un jour .Em , pensa-t-il, avec espoir, tout en se redressant. Il cligna des paupières. .Bm -t penso Peut-être que nous devrions nous être rendus avant, comme le disait Maloven. C'est un sage et il avait souvent raison pour beaucoup de choses… .Em Il repoussa cette pensée. Cela n'avait pas de sens de se lamenter maintenant. Cela n'avait pas de sens non plus de vouloir dire au seigneur Vifkan que cette charge désespérée avait été plus digne de bêtes sauvages que de Xalyas. Et que cette vengeance était davantage celle d'un fou que celle d'un héritier de la steppe. Tout compte fait, quand un homme voit la mort venir, ce n'est plus un Xalya, ni un homme, ni rien. Et quand un homme a perdu tout ce qui lui importe, il est encore moins. Et s'il lui reste un dernier désir auquel s'accrocher, il s'y accroche. Parce qu'il ne lui reste plus rien d'autre. .P Les files se divisèrent et se répartirent. Des hommes shalussis se rapprochèrent poussant une file de prisonniers composée uniquement de femmes. Quand Dashvara aperçut un visage trop familier parmi elles, il se figea sans savoir comment réagir. Ils avaient capturé Fayrah, sa sœur de dix-huit ans. Ils lui avaient tout pris. Ses compagnons de patrouille. Ses parents. Sa famille. Ses rêves. Toute sa vie. Et maintenant ils lui prenaient Fayrah. .P Il se laissa tomber sur le sol, sentant un énorme, un infini, un terrible vide. Il finit par se convaincre tout à fait qu'il s'était transformé en une statue froide et morte. Il ne sut pas combien de temps il resta là, allongé, regardant le ciel sans le voir, laissant la souffrance l'envahir, le paralyser et lui glacer le sang jusqu'à l'anéantir. Finalement, des mains fortes le soulevèrent et le conduisirent à l'intérieur de la tente des blessés. Il laissa les sauvages le mener comme on mène un enfant perdu. .Sm -t penso Voilà ce que je suis devenu , pensa-t-il. Il n'était plus un chevalier du .Sm Dahars . Il n'était pas un Xalya de l'Oiseau Éternel. Il était Odek. Un sauvage. .P Un maudit Shalussi. .Ch "La caravane de la mort" .D Vous avez fait un bon travail, les gars —approuva le capitaine Zorvun, alors que la patrouille de cavaliers xalyas revenait, essoufflée. Sur la colline voisine, les corps écailleux des créatures commençaient à émettre des étincelles et, bientôt, ils éclateraient, ne laissant que de la cendre. .P Reprenant sa respiration, Dashvara donna à son cheval quelques petites tapes amicales sur l'encolure et jeta un coup d'œil à ses compagnons. Cela faisait trois semaines qu'ils traquaient un troupeau de nadres qui avait ravagé une grange xalya; le soulagement de tous en voyant ces bêtes vaincues était presque palpable. Ils allaient enfin pouvoir retourner au donjon. .P Le premier nadre éclata. Ces derniers temps, certains éclataient à peine tués; aussi, le capitaine avait ordonné de les piéger et de les arroser d'huile-froide avant de commencer la charge. Le combat s'était bien passé: aucun guerrier n'avait souffert de blessures autres que superficielles… Enfin, son cousin Miflin, un des Triplés, s'était tordu le poignet. Assurément, ces trois garçons ne manquaient ni de courage ni d'enthousiasme, mais ils avaient encore beaucoup à apprendre. Surtout Miflin. .P Une brise fraîche se leva brusquement. Sortant de la torpeur après la bataille, Dashvara lança un profond regard vers l'ouest. Le soleil disparaissait déjà à l'horizon, tapissant de rouge la steppe de Rocdinfer. .P Quand la dernière explosion mourut, le capitaine mit pied à terre et tous l'imitèrent. Ils s'apprêtèrent à bivouaquer; ils nettoyèrent leurs blessures et préparèrent le dîner. Cette nuit-là, le capitaine était sombre. Quelque chose le préoccupait, devina Dashvara, assis près du feu. Il n'était pas très difficile de comprendre ce qui l'inquiétait: cela faisait une semaine qu'ils n'avaient pas de nouvelles de la patrouille de Sashava. Mais Sashava a plus d'hommes que nous, pensa-t-il. Aucun mal ne pouvait lui être arrivé, n'est-ce pas? Makarva le tira de ses réflexions quand il installa son damier de katutas sur une casserole tournée à l'envers. .D Qui est partant? —demanda-t-il—. Lumon, bien sûr. Qu'est-ce qu'on ferait sans ta maudite chance? Dash? Toi aussi, n'est-ce pas? —Il prit une mine innocente quand il continua—: Sigfen? Non? S'il te plaît! Tu ne vas pas nous abandonner quand même? À quatre, c'est plus amusant —protesta-t-il. .D Je ne t'ai pas encore pardonné tes mauvais tours —grommela Sigfen. .D Bah! Tu ne parles pas de ce pion que j'ai bougé sans le faire exprès, j'espère? Allons! Je voulais simplement vérifier que tu étais attentif au jeu, je t'assure. Je te promets que cette fois-ci je jouerai franc jeu —jura Makarva. Son sourire espiègle n'inspira confiance à personne. Il soupira—. Beuh. Tu es plus têtu qu'une pierre, Sig. Bon, Placide! Assieds-toi et joue. Cette fois, toi, tu ne t'échapperas pas. Où sont les dés? .D C'est moi qui les ai —dit Dashvara pendant que Boron le Placide s'installait, un petit sourire tranquille aux lèvres. Makarva tendit le cou pour regarder les dés. .D Tu as pris lesquels? —murmura-t-il. .P Dashvara sourit et les jeta sur le damier. Un trois et un cinq. .D Les normaux —répondit-il—. Je n'ai pas fait de six, tu vois bien. .D Mmpf. Tu as aussi les autres? Je crois que je les ai perdus. .D Je parie ma chevelure que c'est un nadre rouge qui te les a chipés —intervint Miflin, s'installant avec ses deux frères pour suivre la partie. Le pari était une vieille blague bête: des triplés, Zamoy et Miflin étaient nés chauves; par contre, Kodarah avait une chevelure noire impressionnante. .P Dashvara répliqua: .D Bah, les nadres rouges ne trichent pas, cousin. Ce doit être Sigfen qui les garde pour le jour où il se décidera à faire la revanche. .D Ou Lumon —hasarda ce dernier, assis non loin avec une moue indifférente—. C'est pas pour rien qu'on dit qu'il a de la chance. .P La personne visée sourit mystérieusement. .D Depuis quand avoir de la chance, c'est de la triche? —répliqua-t-il. .D Depuis que tu joues aux katutas avec nous —répondit Makarva sans hésiter. .P Ils commencèrent à jouer. Bientôt, Boron le Placide se mit à bâiller et Dashvara l'imita inconsciemment. Makarva protesta: .D Oiseau Éternel, arrêtez de bâiller! —Et il bâilla à son tour. Zamoy lança: .D Kodarah, je parie mon petit déjeuner que le prochain qui bâille, ce sera le Placide. .D D'accord —approuva Kodarah. Zamoy grommela quand Dashvara bâilla de nouveau sans même l'avoir fait exprès. Le Chevelu laissa échapper un petit rire—. Tu as perdu ton petit déjeuner, mon frère. .P Les parties de katutas étaient presque toujours chaotiques, c'était comme ça. .P Le Placide bougeait une pièce et il venait de manger un pion de Dashvara quand une sentinelle avertit de l'arrivée d'un cavalier. Celui-ci surgit de la nuit, chevauchant à vive allure, plus vite qu'il n'était prudent. Il mit pied à terre et se dirigea directement vers le capitaine. .D C'est à toi, Lumon —fit Makarva. .D Oui, oui… —dit celui-ci, en baissant les yeux. .P Comme c'était lui le suivant, Dashvara se concentra de nouveau sur le jeu tandis que le capitaine et le messager parlaient à voix basse. De mauvaises nouvelles, prévit-il. .P Le capitaine le confirma rapidement quand, se dirigeant vers les deux feux, il aboya d'une voix puissante: .D Ramassez vos affaires! Les sauvages sont en marche vers le Donjon. .P Dashvara leva les sourcils. Une autre attaque? Dernièrement, les sauvages semblaient beaucoup s'intéresser aux terres xalyas. Il se leva prestement. Si Dashvara avait appris quelque chose durant six ans de patrouille, c'était à obéir les ordres du capitaine sans poser de questions. Bien sûr, il était le fils premier-né du seigneur Vifkan, mais, devant le capitaine et devant ses amis, ceci n'avait pas d'importance: il était un Xalya comme tous les autres. Avec efficacité, ils rangèrent les katutas, ramassèrent leurs affaires et éteignirent les feux. Les chevaux s'ébrouaient, inquiets, devinant que la journée n'était pas encore terminée. .P Ils sellaient déjà leurs montures quand Lumon demanda au messager: .D Combien sont-ils? .P C'est le capitaine qui répondit: .D Mille environ. .salto Les jours qui suivirent le massacre du Donjon de Xalya, Dashvara feignit de se rétablir. .P Il y eut des querelles entre les Akinoas et les Shalussis pour se répartir le Donjon et les terres. Qwadris de Shalussi, dans sa folle ambition, voulut trahir les Akinoas et les écharper durant la nuit mais, finalement, ce fut lui qui fut trahi: avant l'aube, deux dizaines de mercenaires passèrent dans le camp des Akinoas après avoir assassiné Qwadris et son capitaine dans sa tente. .P .Bm -t penso Un de moins .Em , pensait Dashvara, tout en marchant lentement à travers la steppe aride de Xalya. Il suivait la caravane des Shalussis sans prononcer un mot. Le clan, ayant déjà reçu sa part de butin, avait décidé de rentrer et de laisser les Akinoas et les traîtres se retrancher dans le donjon: les terres xalyas, visiblement, ne leur servaient déjà plus à rien. .P .Bm -t penso Misérables. Voleurs. Assassins… .Em Dans sa tête, il repassa tous les synonymes possibles pour essayer de qualifier l'horreur perpétrée par ces sauvages. Au moins, les Essiméens s'étaient contentés de participer à l'assaut avec leurs catapultes sans rien emporter. Qui sait si pour honorer leur Dieu de la Mort ou simplement pour en finir avec ceux qui représentaient, par leur sang, la tyrannie du dernier roi de la steppe. .P Dashvara se sentait vide. Il avait pleuré durant les nuits, mais pleurer ne soulageait pas la douleur. Il s'était promis de se lever et d'éliminer les chefs des clans shalussis une fois pour toutes. Mais il avait toujours fini par se rappeler les paroles de son père. Il ne devait pas se hâter. Il devait être prudent. Il devait être digne. L'angoisse et la haine avaient finalement laissé la place au vide et à la colère froide. .P Ils mirent deux jours pour atteindre le territoire shalussi et deux autres pour arriver au village de Nanda. Au début du voyage, il ne parla avec personne. Il répondait aux commentaires par des grognements. Il recevait la nourriture comme si on lui donnait du poison. Sa vie de Xalya était finie et, bien qu'il sache qu'il était encore le fils du seigneur que ces guerriers avaient tué, il ne parvenait déjà plus à s'identifier avec ce jeune au caractère ironique, un peu macabre, moqueur et aux principes stricts. Le peu qui pouvait lui rester de l'enfance s'était volatilisé. Quand, au bout de deux jours, une femme lui offrit des vêtements plus convenables, il les repoussa d'un mouvement brusque. .D Ça ne va pas très bien dans ta tête, hein? —dit-elle. Ses yeux d'un noir profond l'observèrent, espiègles—. Mais ça ne fait rien. Cette chemise déchirée te va très bien —se moqua-t-elle, en approchant son visage du Xalya. Elle exhalait un fort parfum de fleurs. Un frisson le parcourut tandis que la femme ajoutait sans se départir de son ton moqueur—: Je m'appelle Zaadma. Et toi? .P Comme il ne lui répondit pas, elle sourit en disant: .D Si tu ne clignais pas des yeux, je croirais parler à un mur. .P Elle s'éloigna d'une démarche aguicheuse dans sa robe rouge et Dashvara fit une grimace de répugnance en comprenant à quoi s'adonnait cette femme au beau milieu des troupes shalussis. .P .Bm -t penso Sauvages. .Em .P Ils l'étaient tous. Les Essiméens étaient des fanatiques du Dieu de la Mort. Les Akinoas étaient des guerriers barbares qui, depuis des lustres, cherchaient à coups de hache des terres qui leur conviennent. Quant aux Shalussis, c'étaient les sauvages de l'or. Ils vendaient tout pour ce métal, excepté leurs armes. On racontait même qu'ils étaient capables de vendre leurs femmes et leurs enfants aux commerçants qui venaient de par-delà les confins de la République de Dazbon. Les hommes shalussis vendaient leur honneur au prix de l'herbe. Et les femmes, visiblement, procédaient de même. .P .Bm -t penso Sauvages .Em , pensa-t-il de nouveau, le cœur figé comme une pierre. .P Ladite Zaadma ne cessa pas de l'observer durant toute la journée. Dashvara lui renvoyait des regards assassins, mais elle ne se laissait pas intimider. .P Quand le soleil s'en fut et que la caravane armée s'arrêta, Zaadma le laissa tranquille. Les feux s'allumèrent, mais Dashvara, au lieu de s'en approcher, s'assit contre la roue d'une carriole et leva les yeux vers le ciel où brillait une Lune resplendissante. Bientôt, la guérisseuse vint lui apporter à manger un bol plein de riz chaud, et Dashvara, surpris qu'on ne l'ait pas oublié, hocha la tête en silence en le prenant. Quand la femme s'éloigna, il l'observa. Elle était notablement plus âgée que Zaadma et on devinait déjà des mèches grises dans ses cheveux noirs. Il la vit parler vivement avec des guerriers; elle laissa échapper un rire et des hommes sourirent. Ils semblaient la traiter avec respect, constata-t-il. .P Il jeta un coup d'œil vers les tentes plus éloignées, là où ils menaient les prisonnières. Là où ils retenaient Fayrah. Et s'il parvenait à la sauver?, se demanda-t-il. Et s'il réussissait à la sortir de là, à voler un cheval et à chevaucher vers le sud, jusqu'à la ville de Dazbon? On racontait que, là-bas, il était même possible de cacher un clan entier. Deux personnes pourraient se dissimuler facilement. Il devait être prudent comme un serpent, oui, mais les serpents étaient aussi efficaces. .P Cependant, avant, il avait besoin d'un sabre. .P Il posa le bol sur le sol, sans y toucher, et se leva. À peine eut-il fait quelques pas qu'il entendit un léger raclement de gorge. .D Tu sais? Tu as l'air d'un mort que l'on vient d'enterrer. .P Dashvara se tourna vers Zaadma, laissant échapper un souffle irrité. La jeune femme était assise sur la partie arrière d'une carriole, les bras croisés. .D Allons! Tu ne vas donc jamais parler? .P .Bm -t penso Tu ne vas donc jamais me laisser tranquille? .Em , répliqua-t-il intérieurement. .P Il lui tourna le dos et se dirigea vers les feux. .D Tu es un Shalussi difficile à convaincre, hein? —commenta Zaadma. Elle le suivait—. On dirait que tu as perdu une bataille. Je croyais que vous aviez gagné. Tu n'es pas content d'être libre? Ou alors as-tu toujours été aussi communicatif? Laisse-moi réfléchir… Diables! Les Xalyas ne t'ont quand même pas arraché la langue? .P Zaadma lui coupa le passage et Dashvara l'écarta avec brusquerie. .D Pousse-toi —siffla-t-il. .P La maudite sotte se mit à rire. .D Un point pour moi: tu as encore une langue. Maintenant, il ne me manque plus qu'à… .D Fiche le camp —gronda le Xalya d'une voix sourde. .P Quelque chose dans sa voix effraya Zaadma, mais elle se remit tout de suite. .D Tu as mauvais caractère, Shalussi —observa-t-elle. Alors que Dashvara poursuivait son chemin, elle continua—: Autour des feux de camp, plus d'un est prêt à offrir de bonnes pièces en échange de mes faveurs, tu sais? Et tous ont la bourse pleine… sauf toi. Dis-moi, comment t'appelles-tu? .P Dashvara eut envie de la bâillonner, de lui lier les mains et de la mettre dans une carriole jusqu'à l'aube. .D Odek —répondit-il finalement entre ses dents—. Odek de Shalussi. .D Odek! —s'exclama-t-elle, souriante—. J'ai connu un Odek à Dazbon. Ça a été mon véritable premier amant. Un saint. Mais il est mort. Comme j'envie ces Xalyas —soupira-t-elle—. Dazbon est une ville de rêve. Jamais je n'aurais dû tomber amoureuse de ce Shalussi. Celui-là, ce n'était pas un Odek, c'était un Aldek. —Elle pouffa—. Quels noms bizarres vous avez, vous, les Shalussis. Bon, le cas est qu'Aldek m'a emmenée dans son village pour que nous vivions ensemble comme mari et femme. Et à peine quelques mois plus tard, lui aussi est mort, dans un stupide duel, et il m'a laissée plantée là, au milieu du néant, avec quelques chèvres et une hutte de terre plus petite que cette carriole. .P Dashvara se caressa la barbe, pensif, tandis que Zaadma bavassait. .D Alors ils les emmènent à Dazbon? —murmura-t-il. .D Les Xalyas? Eh bien, oui. En fait, Nanda essaiera de les vendre à un trafiquant, un étranger de Diumcili, tu sais, l'État Fédéré du sud. Les fédérés payent des montagnes d'or. .P .Bm -t penso Bon, au moins, ce sont des esclaves de valeur .Em , voulut répliquer Dashvara avec sarcasme. Il se retint. .D Et ce trafiquant, qu'est-ce qu'il prétend faire d'elles exactement? —s'enquit-il. .P Zaadma arqua un sourcil. .D Cela te préoccupe vraiment? .P Dashvara la regarda, la mine lasse. Il voulut répondre: .Bm -t penso Me préoccuper? Pas du tout: je libérerai les Xalyas avant que cette ordure ne pose ses yeux sur elles .Em . Il se contenta de dire: .D Je demandais juste comme ça, pour parler un peu. .D Oh! Ne te sens pas obligé de parler avec moi. À vrai dire, j'ai déjà perdu assez de temps. Assouvir les curiosités ne donne pas à manger. Dors bien, Odek de Shalussi —le salua Zaadma avec une déférence moqueuse. .P Dashvara la vit s'éloigner vers les feux et garda l'image troublante de ses beaux yeux noirs. Après avoir jeté un coup d'œil à la tente des prisonnières, il leva de nouveau le regard vers la Lune. .P .Bm -t paroles Ne te hâte pas. .Em .P Avant toutes choses, il devait apprendre à agir en pensant attentivement aux conséquences, comme le faisait le capitaine Zorvun. Une seule erreur pouvait non seulement entraîner sa mort, qui à dire vrai l'effrayait peu maintenant, mais elle pouvait aussi entraîner l'impunité des assassins. Il devait réfléchir posément, se répéta-t-il. .P Dans son for intérieur, il désirait s'emparer de sabres et les utiliser dans ce campement jusqu'à la mort. Mais ceci était d'une stupidité barbare et, de plus, cela n'allait pas châtier les Akinoas et les Essiméens. Dashvara soupira. .P .Bm -t penso C'est bon, père. Tu me demandes de me venger des chefs de clans. Bien. Mais qu'est-ce que leurs enfants ont à voir avec cela, hein? Ne crois-tu pas que c'est…, comment dire, je ne sais pas, agir aussi bestialement que les sauvages? .Em .P Le seigneur Vifkan était un homme du .Sm Dahars , Dashvara n'en doutait pas. Mais il était d'une autre génération et il n'avait pas toujours la même vision de l'honneur que son fils. De fait, il y avait beaucoup de choses sur lesquelles Dashvara n'avait jamais partagé le même avis. .D Ne pense pas à eux —murmura-t-il. Et il se raidit en se rendant compte qu'il avait parlé en oy'vat, la langue savante, l'idiome des Anciens Rois. Si les Shalussis le surprenaient à parler ainsi, il allait durer dans ce campement autant qu'une étincelle. .Bm -t penso Reprends-toi. Tu ne vas pas aller très loin si tu commences à perdre ta raison et ton sang froid, Dash. .Em .P Il dirigea ses pas vers la tente de Fayrah sans sabre ni arme et sans très bien savoir ce qu'il allait faire. Il y avait deux gardes devant la tente. Aucun bruit ne s'en échappait, comme si les prisonnières étaient bâillonnées, endormies ou… mortes. Mais cela n'avait pas de sens qu'ils les aient tuées s'ils les avaient emmenées pour essayer de les vendre, raisonna-t-il. .P Un des gardes le toisa de la tête aux pieds. .D Que diables regardes-tu? —s'enquit-il. .P Dashvara le scruta, haussa les épaules sans s'altérer et demanda: .D Combien sont-elles? .P Les deux gardes échangèrent un coup d'œil. .D Et qu'est-ce que ça peut te faire? —répliqua celui qui avait déjà parlé—. Tu es le prisonnier des Xalyas, pas vrai? Toi, tu ne vas même pas recevoir un grain d'or. Tu n'as pas participé à l'assaut. C'est Nanda qui nous a envoyés prendre les filles et il n'y aura de récompense que pour ceux qui ont travaillé pour lui, c'est clair? .P .Bm -t penso C'est clair, espèce de porc ignorant. .Em .P Dashvara acquiesça en silence et, sans rien ajouter, il leur tourna le dos et s'éloigna. Il n'allait pas libérer Fayrah cette nuit. De toutes façons, il n'aurait pas pu la sauver sans sauver les autres. C'étaient aussi des Xalyas et il paria que certaines avaient même suivi les leçons de Maloven avec lui, étant enfants. Il n'allait pas les abandonner. .P Il revint auprès de la carriole où il avait laissé le bol de riz. Celui-ci était froid maintenant, mais il l'avala tout aussi bien. Les noms des assassins défilaient dans sa tête. .Bm -t penso Lifdor et Nanda de Shalussi. Shiltapi d'Akinoa. Todakwa d'Essimée… .Em Il ferma les yeux. Ils étaient quatre. Seulement quatre. Cela ne pouvait pas compenser, mais qu'importe, son père lui avait demandé de les tuer. Et il le ferait. Il ouvrit les yeux et vit la Lune froide de la nuit. Puis il baissa le regard sur ses mains et un sourire féroce étira ses lèvres. .P .Bm -t penso Pour les Xalyas, pour mon père et ma famille, je jure que, moi, Dashvara de Xalya, je vous tuerai tous. .Em .Ch "La Main Blanche" Lorsqu'il se réveilla le lendemain matin, allongé près de la carriole des vivres, Dashvara vit une chemise noire soigneusement pliée à côté de lui. C'était celle que Zaadma lui avait apportée la veille. Avec un soupir, il ôta sa chemise blanche déchirée et enfila l'autre. Elle n'était pas neuve, mais elle paraissait propre et elle était en bien meilleur état. Il y avait aussi un foulard noir traditionnel shalussi et, après une hésitation, il le noua autour de sa tête. Quand ils poursuivirent leur marche, il perçut un petit sourire complice de Zaadma. Dashvara l'aurait enfermée dans la carriole des prisonnières s'il avait pu. .P Dès qu'ils entrèrent sur les territoires shalussis, les guerriers se dispersèrent en groupes. Lifdor, le chef le plus important des Shalussis, partit vers son village, escorté de ses guerriers et de ses chevaux volés; Dashvara le regarda s'éloigner, le cœur froid, et il suivit la carriole des prisonnières guidée par Nanda de Shalussi. D'après ce qu'il avait entendu dire à un guerrier, Nanda ne voulait pas faire marcher les Xalyas. Vu la cupidité et l'ambition de ces gens, il se pouvait que le chef shalussi ne veuille tout simplement pas que sa marchandise perde de la valeur en tombant malade ou en brûlant sous le soleil. .P Dashvara n'eut pas de mal à identifier le maudit bâtard. Non pas par sa tenue, car celle-ci était très semblable à celle de tous ses hommes: Nanda portait une tunique sombre, des bottes noires et des chausses amples, une ceinture et un sabre… Mais la ceinture était ornée d'argent, le pommeau du sabre avait des pierres précieuses et, autour de son cou épais de Shalussi, pendaient deux énormes colliers d'or pur. .P .Bm -t penso Jamais un Xalya n'aurait pu avoir aussi mauvais goût .Em , pensa Dashvara. .P Lorsqu'ils traversèrent une large rivière de peu de profondeur, il comprit qu'ils n'étaient plus très loin du village de Nanda. Ils commencèrent à apercevoir des granges et le paysage changea brusquement. Ce n'étaient plus des plaines d'herbe sèche et de terre sableuse parsemée de plantes rachitiques. À présent, on voyait de temps à autre des chênes verts, des caroubiers et des buissons ainsi que de grands arbustes aux baies bleues et aux feuilles odorantes. Les terres shalussis étaient riches. C'est pour cela que les Xalyas avaient toujours cru que leurs propres terres ne seraient jamais convoitées par les Shalussis ou les Essiméens. Bien sûr, durant des décennies, ils avaient dû affronter les sauvages, les bandits et les créatures de la steppe; durant des siècles, ils avaient lutté contre les calamités naturelles, les sécheresses en été et le froid sec en hiver. Le peuple xalya avait survécu à tout, excepté à la cupidité des clans voisins. .P Tandis qu'ils avançaient, des fermiers s'approchèrent de la caravane et reçurent l'argent du pillage du Donjon de Xalya; Dashvara observa avec étonnement la soudaine générosité des guerriers. Les éleveurs de troupeaux et les paysans s'en allaient avec de l'argent, des bijoux et autres objets volés sans rien donner en échange. Et la satisfaction se peignait sur le visage des guerriers. .D Tu as l'air surpris. .P Dashvara tressaillit et, se retournant, il rencontra deux grands yeux noirs. Il poussa un grognement, mais il ne répondit pas. .D Dans ton village, ne donnaient-ils pas d'offrandes aux créateurs de nourriture en échange de leur travail? —demanda Zaadma. .D Les créateurs de nourriture? —répéta Dashvara, un sourcil arqué—. Tu veux parler de ceux qui travaillent la terre? .P Zaadma plissa les yeux. .D Oui… c'est bien d'eux dont je parle. —Elle lui adressa un léger sourire et, sans en dire davantage, elle s'éloigna, une étrange expression sur le visage. .P Dashvara se sentit troublé. .P .Bm -t penso J'ai posé une question qui l'a surprise .Em , devina-t-il. Une question qui lui avait fait penser qu'Odek de Shalussi ignorait des coutumes qu'il n'aurait pas dû ignorer. Intérieurement, une petite voix stupide lui recommanda de tuer Zaadma, mais il ne l'écouta pas. .P .Bm -t penso Je ne suis pas un sauvage. Si je dois tuer, ce sera pour survivre et non à cause de vagues soupçons .Em , décida-t-il. .P Avant que la nuit tombe, ils arrivèrent au village. C'était une petite bourgade sur une colline, avec des maisons blanches et des terrasses comme celles qu'il y avait en Xalya. Elles étaient dispersées, entourées d'herbe, de terre et de troupeaux de moutons. Au pied de la colline, la même rivière qu'ils avaient traversée plus tôt s'écoulait vers le sud-ouest, glissant sur les galets et reflétant les derniers rayons de soleil de l'après-midi. .P Une bande de gamins sortit en courant du village pour saluer les guerriers, et ceux-ci embrassèrent leurs enfants en riant et en chantant un air de victoire. Trois enfants, cependant, se maintinrent à distance, cherchant en vain leurs parents, le regard grave. Avec une certaine surprise, Dashvara vit Nanda s'avancer vers eux et poser sur leurs têtes une main paternelle. C'était comme si… comme si les Shalussis de ce village formaient une famille unie, à la manière des Xalyas. .P Le chef shalussi ne prononça pas un seul mot, mais à cet instant Dashvara sentit une lueur de compassion pour ces enfants. Après tout, c'étaient des humains, même si c'étaient des sauvages. .P Toute la file s'éparpilla et les hommes shalussis s'en furent chez eux. La carriole des prisonnières xalyas fut conduite jusqu'en haut de la colline, escortée par Nanda et cinq autres guerriers qui devaient être ses hommes les plus fidèles. .P .Bm -t penso Ceux-là aussi, je devrai probablement les tuer .Em , pensa Dashvara, en les suivant sans presque un regard autour de lui. .P La carriole s'arrêta devant une maison à un étage. Dashvara vit les captives pénétrer à l'intérieur sans opposer aucune résistance. Avaient-elles déjà renoncé si tôt à la liberté?, se demanda-t-il avec tristesse. Inconsciemment, il avança d'un autre pas et un des gardes se tourna vers lui, s'interposant sur son chemin. C'était le même qui lui avait parlé devant la tente, l'autre nuit. .D Où crois-tu aller? —le rabroua-t-il—. Tu penses peut-être que Nanda va t'adopter chez lui simplement parce que les Xalyas t'ont capturé? Allez, l'ami, fiche le camp. Rentre chez toi, où que ce soit. Tu as sûrement une famille qui s'inquiète de toi. Fiche le camp —insista-t-il. .P Dashvara regarda la ceinture de l'homme. Il portait un sabre et une dague. .P .Bm -t penso Je pourrais te voler tes armes et te faire taire, rat sauvage .Em , grogna-t-il intérieurement. .P Peut-être n'en savait-il pas autant sur la guerre que Zorvun, le maître d'armes et capitaine xalya, mais avec un sabre il aurait pu faire de vrais ravages. Cependant, agir précipitamment n'apportait généralement rien de bon. .D Tu as l'air plus abruti qu'une brebis dans un désert —se moqua le Shalussi—. Eh, Walek! Tu ne penses quand même pas déjà rentrer chez toi? Reviens, on va essayer d'aider ce pauvre gars. Voyons voir s'il se dégourdit un peu. Allez, mon garçon, accompagne-nous. .P Il s'était approché pour le saisir par l'épaule et Dashvara se raidit, mais il n'arrivait pas à prendre une décision. Il ne pouvait pas commettre une erreur maintenant. Il se rappela que son père lui avait dit d'agir comme les Shalussis pour ne pas éveiller de soupçons. .P .Bm -t penso Un conseil magnifique, père, mais je me demande si, toi-même, tu serais capable d'agir comme l'un de ces sauvages. .Em .P Quand l'autre Shalussi, Walek, le prit par l'autre épaule avec une expression amicale, il se laissa entraîner vers un bâtiment différent des autres, portant le dessin d'une main blanche sur la porte. À peine eut-il franchi le seuil, il regretta de ne pas avoir refusé. Il fut aussitôt submergé par des odeurs d'herbes étranges qui au lieu de «le dégourdir» l'étourdirent. Une musique lente de guitare dansait paresseusement dans la fumée suffocante qui occultait tout. Dès qu'ils entrèrent, la musique s'interrompit. .D Diables, c'est quoi cette fumée? —fit Dashvara en toussant. Il cligna des paupières. Il lui semblait que l'intérieur de l'établissement dansait devant ses yeux. .D Mais il parle! —se moqua Walek. .D Inspire profondément, l'ami —lança l'autre, en suivant son propre conseil—. Ce sont des herbes directement importées de Diumcili. C'est ça, l'odeur de la gloire et de l'or après une bataille. .P .Bm -t penso Et puis quoi encore… Cet endroit est un maudit puits de vipères .Em , pensa Dashvara. Il en eut la confirmation quand il vit apparaître devant lui un visage souriant et rosi au milieu d'une volute de fumée verte. .D Silkia, Fima! —appela la femme d'une voix puissante—. Ils sont de retour! .P Dashvara s'arrêta net et se débattit entre les bras des deux guerriers. Jamais de la vie il n'aurait imaginé que les Shalussis aient assez de «raffinement» pour apprécier un air vicié par les drogues. D'après ce qu'il savait, c'était une distraction pour les habitants du sud. .D Bon! Tu commences déjà à te dégourdir un peu, mais arrête de t'agiter comme ça! —protesta Walek, sans le lâcher—. Allez, je t'offre un verre. Ta tête d'enterrement va sûrement se dérider quand tu auras respiré cet air quelques minutes de plus. .P Dashvara ne pensait pas rester là une seconde de plus. Il perçut un bruit de pas dans les escaliers et deux voix de femme. Il tira et se libéra enfin des deux guerriers. .D Allez aux enfers! —feula-t-il. .P Il recula jusqu'à la porte et Walek et son compagnon haussèrent les épaules. Le second répliqua: .D Vas-y, toi, aux enfers, mon garçon. Tant pis pour toi. .D Il a tout l'air d'être aussi assommant que Zéfrek —souffla Walek, amusé. .D Waleeek! —s'écria, enthousiaste, l'une des trois femmes—. Tu ne sais pas combien tu m'as manqué! .D Ma chère Silkia! —s'égaya le guerrier, enjoué—. Toi aussi, tu m'as manqué. .P Dashvara était en train de sortir de l'établissement à reculons lorsqu'il heurta quelque chose de dur comme une pierre. Il se retourna et demeura paralysé. Devant lui, se tenait un mur de chair. Un être humain de plus de sept pieds de haut, aux muscles de fer et à la mâchoire d'acier, le regardait de ses petits yeux plissés. .Sm -t penso Non, attends une minute, c'est vraiment un être humain ça? Il était encore plus gigantesque qu'Arvara, un de ses compagnons de patrouille. .P Bouche bée, Dashvara lui rendit son regard et aspira une autre bouffée de cette horrible substance qui flottait dans l'air de tout l'établissement. Il toussa et tenta de contourner la bête massive, mais celle-ci l'en empêcha. .D D'ici, personne ne sort sans payer. .P Dashvara eut l'impression que sa voix faisait trembler la terre. Il cligna des yeux, pris de vertige, puis les baissa et vit une énorme poigne tendue vers lui. .D Payer? —répéta-t-il. .D Laisse-le, Shamvirz! —lança une voix féminine—. Il n'a même pas bu. .P Le dénommé Shamvirz fronça les sourcils puis, sans écarter sa main, il prit soudain Dashvara par le col de la chemise et le rapprocha de son visage. Le Xalya déglutit. .P .Bm -t penso Par l'Oiseau Éternel, cette bête pourrait m'écraser d'une seule main .Em , comprit-il. .D Et pourquoi tu n'as rien bu? —demanda Shamvirz. .P Dans un coin de sa tête, Dashvara pensa que le cerveau de ce colosse était en toute probabilité d'une taille proportionnellement inverse à sa masse. Avec un sourire contracté sur le visage, il tenta de répondre de la manière la plus concise possible pour ne pas respirer plus que nécessaire: .D Je n'en ai pas envie. Je veux seulement sortir. .P Shamvirz le secoua, plissant encore ses yeux. .D Je ne t'entends pas, parle plus fort! .P Dashvara grimaça et essaya d'échapper à sa prise sans y parvenir: la poigne de Shamvirz était aussi inflexible qu'un crochet de fer. Il le foudroya du regard. Il commençait à se sentir réellement furieux. .P .Bm -t penso Ne t'énerve pas .Em , se somma-t-il, en serrant les dents. .Bm -t penso Contente-toi de ne pas respirer. .Em .D Allez, mets-le dehors, Shamvirz! —dit l'une. .D Ah non, attends! —intervint une autre—. Amène-le-moi ici, Sham. .D Quoi…? Silkia! —s'indigna Walek—. Fiche-le dehors, Shamvirz. Il voulait s'en aller, de toute façon. .P Silkia fit un commentaire à propos de la stupidité des hommes jaloux, tandis que Shamvirz reposait correctement Dashvara sur le sol, une expression indécise sur le visage. .Sm -t penso Continue à hésiter, grand gaillard… Le Xalya profita de l'occasion: dans un subit élan désespéré, il passa près du colosse… et franchit le seuil. Il remplit ses poumons d'air pur et, chancelant, il se mit à dévaler la pente par le chemin, suivi par les regards surpris d'un groupe d'enfants. Quand il arriva à la rivière, il se laissa tomber à genoux et cracha: .D Shalussis. —Il se lava le visage, tentant de faire partir cette odeur infecte qui engourdissait ses sens. .P Walek était un assassin. Comme tous ses compagnons qui étaient revenus. Il avait tué des Xalyas. Comme tous. Et il n'avait même pas l'air de le regretter un peu. .Bm -t penso Bien sûr, comment va-t-il le regretter? C'est un sauvage. .Em .P Comme le ciel s'assombrissait, Dashvara leva les yeux vers la cime des arbres et leurs branches sinueuses. Dans le silence du crépuscule, il prononça: .D Lifdor et Nanda. Shiltapi. Todakwa. —Sa mâchoire se crispa quand il ajouta—: Et Walek. Et tous les autres guerriers. .P .Bm -t penso Et tous les assassins de tout Haréka, tant qu'on y est… Le dernier sur la liste, ce sera toi. .Em .P À l'évidence, ce n'était pas raisonnable. Mais, d'une certaine façon, c'était plus impartial que la vengeance de son père. Les chefs de clan avaient organisé l'attaque concertée, bien sûr. Mais chacun des guerriers qui avaient pris part à l'assaut du donjon avait participé au massacre. Tous étaient coupables. Tous avaient profité du butin. .P .Bm -t penso Oui, mais, dans une bataille contre les sauvages, on tue et on pille, qu'est-ce que tu croyais? C'est la règle principale, après tout. Tuer, vivre et vaincre. Ou tuer, mourir et succomber. L'unique consolation, c'est qu'au bout du compte, tous finissent par mourir. .Em .P La pensée était peu encourageante et n'aida pas davantage à apaiser la rage qui consumait Dashvara au-dedans. Il savait que la colère non maîtrisée n'arrangeait rien, bien au contraire, mais il ne pouvait se contrôler: après avoir passé plusieurs jours le cœur froid comme la mort, il sentait ressusciter en lui la flamme de la vie, mais, à présent, la flamme criait seulement vengeance. Ses poings se fermèrent sur des sabres invisibles. .P .Bm -t penso Il vaudra mieux que j'essaie de me calmer un peu .Em , pensa-t-il, la respiration précipitée. .Bm -t penso Le serpent rouge ne s'exalte pas de cette façon et il attaque quand on s'y attend le moins. .Em Il avait toujours été un homme mesuré, peu patient mais également peu enclin à agir sottement. Il devait surmonter tout ce qui était arrivé et redevenir le Dashvara d'autrefois. On ne luttait pas bien avec les idées confuses. .P La nuit tomba, fraîche sous les rafales de vent. Dashvara s'éloigna de la rivière et retourna devant la maison de Nanda. Il se demanda dans quelle pièce ils gardaient les prisonnières. Il brûlait de revoir Fayrah et ses sourires timides et drôles. Il la connaissait bien. Ils avaient à peine deux ans de différence et tous deux avaient joué ensemble étant petits, avec leur frère Showag. Ils avaient partagé des secrets et des histoires, découvert les galeries cachées du donjon et assisté aux longues leçons de Maloven. Puis, lorsqu'il avait atteint ses quatorze hivers, son seigneur père l'avait fait patrouilleur. À partir de là, Dashvara avait passé plus de temps dans la steppe et dans les granges voisines qu'au donjon. Bien vite, il s'était rendu compte que leur enfance à tous deux était restée en arrière. Fayrah était devenue une belle jeune fille timide et peut-être même plus naïve que lorsqu'elle avait huit ans. Dashvara, lui, avait connu un Voleur de la Steppe, il avait fouetté des bandits, lutté contre les monstres et décapité un criminel devant les yeux implacables du seigneur Vifkan. .P Tous deux avaient suivi des chemins très différents. .P .Bm -t penso J'ai besoin de quelqu'un à qui parler .Em , se dit-il soudain. .Bm -t penso J'ai besoin de cesser de penser et de me souvenir… .Em .P Il désirait entrer dans la demeure de Nanda et parler à Fayrah. Lui dire que tout allait s'arranger, qu'elle n'était pas seule et que, quoi qu'il arrive, il prendrait soin d'elle. Cependant, quelque chose l'empêchait ne serait-ce que de tenter de lui parler. Ce n'était pas la crainte d'être découvert. En réalité, il avait peur que le désir de la protéger ne détruise complètement la rage qui vibrait en lui. Il devait contrôler cette rage et l'aviver pour continuer à avancer. Il avait besoin d'elle pour que sa main ne tremble pas le moment venu. .P Il s'éloigna de la maison de Nanda comme une ombre et redescendit furtivement la colline. Il évita un veilleur et, s'apercevant soudain qu'il était épuisé, il finit par s'asseoir contre l'écorce d'un arbre et s'endormit. .Ch "Le chaînon" Lifdor, Nanda, Shiltapi et Todakwa venaient de sortir leurs sabres et scrutaient la steppe aride, les muscles tendus. Dans leurs yeux brillait la peur. Empoignant ses deux sabres, Dashvara se déplaçait silencieusement sous les rayons de la Lune. Il voyait tous les chefs de clan comme à la clarté du jour. Son visage ne souriait pas, mais son cœur riait au-dedans de les voir tous s'observer avec méfiance sans s'imaginer qu'une ombre allait tous les tuer. Il leva un sabre et l'abattit sur la gorge du premier. Il bondit avant d'entendre le bruit caractéristique de celui qui s'étouffe avec son propre sang et tua le suivant. Lifdor, Nanda, Shiltapi… Tous moururent. Dashvara effectua un tour sur lui-même à la vitesse de l'éclair, il évita la lame mortelle de Todakwa et se précipita sur lui. Une lune noire se dessina sur la dernière gorge. Todakwa s'affaissa sur la terre en silence. Le Prince du Sable se redressa devant les quatre assassins. Un vent froid soufflait sur la steppe de Rocdinfer. Tous moururent. .D Réveille-toi, le gosse endormi! .P Dashvara se réveilla en sursaut et leva les deux mains pour parer toute attaque. Puis il se rendit compte qu'il n'avait pas de sabres et regarda Zaadma avec une moue contrariée. .D Qu'est-ce que je t'ai donc fait pour que tu n'arrêtes pas de me suivre? .D Te suivre? —répliqua-t-elle vivement—. Je te signale que cet olivier est .Sm mon olivier. Ça ne m'était encore jamais arrivé que quelqu'un dorme dans mon jardin. Lève-toi —ordonna-t-elle. .P Dashvara obéit, jetant un regard surpris autour de lui. Il faisait déjà jour depuis peut-être deux heures. Il se trouvait sur une petite élévation, non loin de la rivière. À une quarantaine de pas, il vit une jolie maison de pierre blanche entourée de fleurs de toutes les couleurs. Le parfum de jasmin était si fort qu'il n'arrivait pas à comprendre comment il n'avait rien soupçonné avant de tomber endormi contre cet olivier. .D Tu n'as nulle part où aller, pas vrai? —s'enquit Zaadma, en croisant les bras. .P Dashvara passa sa langue sur ses lèvres sèches. Il était assoiffé. .D Je vais boire de l'eau —déclara-t-il. .D Ne te fatigue pas à aller jusqu'à la rivière. J'ai un bon vin républicain de Dazbon. Tu ne veux pas le goûter? .P Dashvara se tourna vers elle, étonné. Pourquoi cherchait-elle encore à le séduire et à être aimable avec lui s'il était clair comme de l'eau qu'il n'avait pas une maudite pièce d'or en poche? .D Si tu ne demandes rien en échange… .P Zaadma se mit à rire. .D Tu m'amuses, jeune Shalussi. En échange, je te demande juste d'apprécier le vin et d'être moins bourru. Viens avec moi. .P Elle lui tourna le dos et le Xalya la suivit jusque chez elle. Dès qu'il entra, il fut ébloui. L'intérieur était simple mais beau. Une sorte de tableau rhomboïdal avec des lys ornait le mur. Le sol près de la fenêtre était recouvert de pots et de fleurs. Au centre, il y avait un tapis doré et, au fond, sur la gauche, un énorme lit. Dashvara détourna le regard et croisa les yeux moqueurs de Zaadma. .D Assieds-toi, jeune Shalussi. .P Dashvara s'assit tandis qu'elle sortait une bouteille d'un panier. .D C'est un ami à moi, un commerçant de vins à Dazbon, qui me l'a apportée. Autrefois, j'aimais le vin, mais plus maintenant, alors… —Elle lui tendit la bouteille—. J'ai cinq bouteilles pleines. Évidemment, je n'ai jamais osé dire à mon ami que je ne buvais plus. Ça lui fait tellement plaisir de m'offrir des cadeaux… —Elle sourit et, après avoir laissé un verre devant le Xalya, elle s'assit à son tour sur le tapis très convenablement. .P Dashvara la regarda, un sourcil arqué, reporta les yeux sur le vin et déboucha la bouteille. Cela sentait fort. Il remplit le verre sans un mot et prit une gorgée. .D Alors? —s'enquit Zaadma. .D Eh bien, on ne peut pas dire que j'ai goûté beaucoup de vins dans ma vie —reconnut-il—, mais il me semble bon. .P Zaadma acquiesça de la tête sans parler. Tous deux gardèrent un silence qui n'était ni gênant ni tout à fait commode. .D Tu m'appelles jeune Shalussi —dit soudain Dashvara—. Cela veut dire que, toi, tu n'es pas une Shalussi? .P Zaadma laissa échapper un rire cristallin. .D Moi? Non! Sinon, on ne me laisserait pas faire ce que je fais dans ce village. .P Dashvara fronça les sourcils, sans comprendre, et Zaadma expliqua: .D Les femmes shalussis se marient avec un homme, elles ont des enfants, gardent la maison et travaillent à des métiers honorables. .P Dashvara souffla, incrédule. .D Ça, si les hommes ne les vendent pas. .P Zaadma afficha une expression d'incompréhension. .D Les vendre? C'est plutôt les hommes qui peuvent s'estimer chanceux si elles ne les vendent pas —plaisanta-t-elle. .P Dashvara serra les dents. Plus il parlait, plus il trahissait son ignorance, s'aperçut-il. .D Bien sûr. .P Zaadma sourit. .D Apparemment, tu ne viens pas d'une tribu shalussi typique. Ce qui ne me surprend pas non plus. Tous les Shalussis ne vivent pas sur les terres des Shalussis. La preuve, c'est qu'à Dazbon, il y a une rue qui s'appelle Rue des Shalussis. Tu viens d'un village? Non, en y regardant mieux, tu as l'air d'un homme de la campagne. Tu viens de la steppe ou du désert? .D D'une zone… intermédiaire —répliqua Dashvara—. Je ne veux pas parler de moi. .P Zaadma prit un air morose et laissa le silence se prolonger avant d'ajouter d'une voix plus enthousiaste: .D Eh bien alors, parlons des fleurs. Sais-tu que je suis arrivée à faire pousser un narcisse de lune? À Dazbon, ils poussent comme de la mauvaise herbe, mais ici tout est plus mort qu'un fossile d'aknosaure. Ce sont des plantes merveilleuses. J'avais emporté des graines pour les semer quand je suis partie avec Aldek, mais je n'ai pas pu les voir grandir. Et quand cet ami commerçant est venu, je lui ai demandé, je l'ai supplié de m'apporter un narcisse de lune spécial, avec une tige noire. Cette variété est très chère parce que les narcisses noirs mettent très longtemps à fleurir. Le mien aura bientôt des fleurs, j'espère. Qu'est-ce que tu en penses? .P Dashvara la dévisagea, perplexe. Cela faisait des jours qu'il pensait seulement à tuer des assassins, après avoir perdu toute sa famille et tout son clan, et cette Dazbonienne lui parlait de fleurs? Curieusement, un sourire commença à flotter sur ses lèvres. .D Tu souris? —s'écria Zaadma comme si elle venait d'observer un miracle—. Je n'arrive pas à le croire… —Elle fit soudain une moue et plissa les yeux—. Ne me dis pas que tu te moques de mes fleurs? .P Dashvara regarda les pots qui se trouvaient à l'intérieur. Il y avait des pétales blancs et rouges, délicats comme une goutte d'eau. Cela lui rappelait le jardin botanique que des Xalyas entretenaient sur une terrasse du donjon. .D Non —dit-il enfin. .P Zaadma se racla la gorge. .D Tu es d'une expressivité époustouflante. Avec ce «non», tu veux dire que tu aimes les fleurs? .P Dashvara réprima un soupir exaspéré. .D Je suppose. .P Il but le vin d'un trait et signala la bouteille. .D Je peux? .D Bien sûr que tu peux, jeune Shalussi —murmura Zaadma, séductrice. .P Le Xalya roula les yeux et remplit de nouveau son verre. .D Il est vraiment bon —observa-t-il après avoir avalé son deuxième verre. .P Zaadma sembla s'efforcer de contenir un sourire, en vain. .D Si tu n'es pas très habitué à l'alcool, peut-être qu'un troisième verre, ça risque de faire un peu trop —hasarda-t-elle. .P De fait, Dashvara commençait à sentir les effets du vin. Il haussa les épaules. .D Un homme xa… shalussi, rien ne l'affecte, ni la faim, ni le feu du soleil, ni l'eau rougie de sang —prononça-t-il, solennel. .D Le vin n'est pas précisément de l'eau rougie, mais peu importe. Bois autant que tu le voudras. Tu as encore quatre bouteilles —se moqua-t-elle. .P Elle l'observa alors qu'il se resservait et ajouta: .D C'est dommage, on aurait dit que tu étais capable d'entretenir une conversation intéressante. Par contre, parler avec un ivrogne, cela peut devenir beaucoup moins passionnant. .P Dashvara allait lever son troisième verre, mais il retint son geste. .D Le vin aide à ne pas penser. .D Exact —approuva Zaadma—. Et peut-être que comme ça tu seras un peu moins bourru. Je ne dis pas le contraire. Je suppose que tu essaies d'oublier ce que t'ont fait ces Xalyas dans ton cachot. .P Dashvara lui jeta un regard furibond. .D Qu'est-ce que tu en sais, toi, de mes souffrances? .P La femme ne répondit pas et, après un silence pesant, Dashvara regretta presque de s'être montré si brusque. Et c'est qu'en voyant ces fleurs délicates et ce tapis doré, en respirant ce parfum de jasmin et d'emzarouges, il avait l'impression de se trouver dans la demeure d'une déesse. Il ne parvenait pas à sentir de répulsion pour cette jeune femme. Elle, après tout, n'avait tué aucun Xalya. .D Pourquoi tu ne bois plus de vin? —demanda soudain Dashvara. .P Zaadma releva les yeux, plongée dans ses pensées. .D Moi non plus, je ne veux pas parler de moi —répliqua-t-elle. .P Dashvara acquiesça sombrement. .D Je comprends. .D Ah oui? —Un éclat dangereux passa dans ses yeux noirs—. Cela m'étonnerait que tu puisses comprendre. —Après un silence, son visage s'adoucit et elle ajouta en souriant—: Je suppose que nos petits traumatismes finiront par guérir avec le temps, tu ne crois pas? .P Dashvara la contempla et, soudain, il eut une profonde certitude: parfois, cela faisait du bien de savoir que tous les êtres du monde ne partageaient pas tes souffrances. Ils étaient même capables de les qualifier de «petits traumatismes». Il secoua la tête, se sentant étrangement soulagé. Après un autre silence, il regarda les fleurs, il pensa aux mains douces et hâlées qui leur avaient donné vie, et il ne put s'empêcher de dire: .D Cet endroit… est très beau. .P Le sourire de Zaadma s'était effacé, mais il réapparut en entendant sa réponse. .D Merci. Tu ne sais pas tout le travail que cela me donne. Je dois aller tous les jours remplir des seaux d'eau pour arroser les fleurs parce que, sur ces terres, on ne sait jamais quand il va pleuvoir. Alors, tu ne bois pas ce verre de vin? .P Dashvara fit non de la tête. Zaadma arqua un sourcil et, après une hésitation, elle s'inclina devant lui, découvrant son généreux décolleté, prit le verre et jeta son contenu dans un pot de fleurs blanches. Devant la moue étonnée du Xalya, elle observa: .D Ces fleurs étaient un peu paresseuses. Peut-être que, comme ça, ça va les remonter un peu. .P Dashvara répondit par un simple sourire, puis il se demanda que diables il faisait là. Il se leva et s'inclina courtoisement. .D Merci pour le vin. .D Tu t'en vas déjà? —protesta Zaadma—. Tu vas retourner chez les tiens? .P Dashvara se rembrunit. .D Non. .D Alors, pourquoi ne restes-tu pas là? Tu n'as aucun endroit où dormir, n'est-ce pas? Écoute, je te propose un marché. Moi, je te laisse dormir dans l'autre pièce que je n'utilise jamais. Et toi, en échange, tu cherches un travail et tu me donnes la moitié de tes gains. Qu'en penses-tu? .P .Bm -t penso Que tu m'as pris pour un imbécile .Em , pensa Dashvara. Il fit non de la tête. .D Il me faut une arme et je ne l'obtiendrai jamais en te donnant la moitié de mes gains. .P Zaadma souffla. .D Bien sûr. Toi aussi, tu es un incorrigible amant des armes. Bien. Je te promets que je donnerai de ma poche pour t'acheter une arme si l'accord tient le coup durant… un temps indéfini. .D Un temps indéfini —se moqua Dashvara, sarcastique—. Tu fais aussi ce genre d'accord avec les Shalussis du village? Tu leur promets peut-être un miracle supérieur et, en contrepartie, ils peuvent adorer tes grâces virginales de loin? .P Zaadma écarquilla les yeux et se leva, une grimace courroucée sur le visage. .D Hors d'ici —tonna-t-elle. .P Le Xalya acquiesça calmement. .D Je ne voulais pas t'offenser. Tu t'es déjà suffisamment offensée toi-même. En tout cas, merci pour le vin. .P Il tourna le dos à Zaadma, franchit le seuil et s'éloigna de la maison. Peu après, il commença à regretter ses paroles. Après tout, si Zaadma n'était pas une Shalussi et s'était retrouvée dans ce village contre sa volonté, quelle sorte de goujat pouvait lui reprocher son comportement? .P .Bm -t penso Bah, cesse de te préoccuper de futilités, Dash. .Em .P Il grimpa la colline. Tandis qu'il montait, il vit deux fillettes courir derrière un garçon en lui criant une chanson entrecoupée de rires. Il vit aussi, assises sur l'herbe, une vieille femme et une mère, un nouveau-né dans les bras, causer avec animation. De plus en plus troublé, Dashvara devança deux vieillards qui marchaient sans hâte et il les entendit parler des temps anciens, la voix posée et enjouée. Le Xalya inspira lentement tout en avançant. Ce peuple n'était pas comme celui qu'il avait imaginé deux semaines auparavant. Les gens ne s'observaient pas avec méfiance. Aucun des Shalussis qu'il vit ne portait d'armes. Ils souriaient et faisaient leur vie. Les vieillards, apparemment, n'étaient pas éliminés lorsqu'ils n'étaient plus capables de travailler ou de tenir une épée. D'après Zaadma, les femmes shalussis ne se vendaient pas et les hommes les respectaient. Les Shalussis avaient sans doute une technologie moins avancée, ils étaient probablement tous analphabètes et ils ne comprenaient pas l'honneur comme les Xalyas, mais ils n'étaient finalement pas aussi horribles qu'il l'avait pensé jusqu'alors. .P .Bm -t penso Le vin m'affecte plus que ce que je croyais .Em , remarqua-t-il, inquiet. .P Il s'assit à l'ombre d'un acacia et observa le village. Pour quelque raison, il avait envie de connaître quel était le quotidien des Shalussis. Une femme sortit des tapis de chez elle pour les secouer. Un homme s'assit non loin de Dashvara et s'apprêta à continuer de sculpter un bol de bois. Un garçon qui ne devait pas avoir plus de quinze ans réparait les gonds d'une porte tout en surveillant son petit frère pour qu'il ne s'éloigne pas trop. .P Au bout d'un moment, le village s'anima davantage. Un bruit semblable à celui des tambours se fit entendre et Dashvara se leva pour aller voir. C'était un groupe de femmes et d'hommes frappant rythmiquement des graines avec des pilons dans de grands mortiers. Ils parlaient dans un brouhaha chaotique et joyeux et une femme aux cheveux grisonnants entonna une chanson pour marquer la cadence. Il n'y avait pas de doute: les Shalussis se comportaient comme des humains. .P .Bm -t penso Nooon, pas possible? .Em , pensa-t-il avec ironie. .Bm -t penso Ce sont des humains, Dash. C'est maintenant que tu te rends compte que tu n'es pas dans un village de trolls? .Em .P Un coup métallique attira alors son attention. Il contourna la colline et se retrouva devant la forge. Elle était grande et n'avait pas de mur du côté qui donnait sur le chemin, de sorte qu'on voyait tout l'intérieur, avec ses machines, son fourneau et ses instruments de forgeron. Là, un homme fort couvert de sueur retirait à cet instant le fer incandescent avec des tenailles et le portait jusque sur l'enclume. Les yeux de Dashvara étincelèrent. Comme tout bon Xalya, il avait appris les arts de la forge et il avait façonné ses propres sabres. Il connaissait chaque étape pour fabriquer une arme blanche. .P .Bm -t penso Si seulement cet homme pouvait me donner de l'acier et le matériel nécessaire pour le travailler… .Em .P Lorsque l'homme commença à travailler sa pièce à coups de marteaux, Dashvara resta là à l'observer, les mains dans le dos, se demandant comment il pouvait convaincre ce Shalussi pour qu'il lui permette de forger les sabres et de s'acquitter de sa dette plus tard. Un sabre, rectifia-t-il. Il ne pouvait en forger deux, sinon il allait tout de suite éveiller les soupçons: les Xalyas étaient connus pour être des combattants à deux mains. Parmi les Shalussis, peu étaient ceux qui renonçaient au bouclier pour s'armer d'un deuxième sabre. .P Il passa un long moment à regarder le forgeron travailler. Celui-ci, après avoir donné au métal la forme d'une machette, le trempa dans un seau d'eau froide et les étincelles rouges furent remplacées par un grésillement de vapeur. Dashvara sentit que le Shalussi l'observait du coin de l'œil tout en se dirigeant vers la meule pour aiguiser. Il le vit actionner la pédale et un son strident de pierre et de métal commença à résonner. .P Concentré comme il l'était sur le forgeron et ses propres pensées, il ne remarqua pas le bruit des sabots des chevaux jusqu'à ce qu'ils soient tout proches. Lorsqu'il se retourna, son visage se durcit. .D Mais c'est le garçon que nous avons mené à la Main Blanche! —s'écria Walek, sur son cheval. .P Deux autres cavaliers le suivaient. .D Tu ne t'attends tout de même pas à ce qu'Orolf t'offre un sabre juste pour tes beaux yeux? —se moqua Walek—. Mais va savoir, peut-être que la folie silkienne est contagieuse. Silkia m'a dit que tu ailles la voir cette nuit —expliqua-t-il—. Si elle pense vraiment t'offrir une nuit gratis, moi, à ta place, je n'y penserais pas à deux fois. Hue! —cria-t-il à son cheval—. Bonne journée, Orolf! .P Dashvara vit les trois cavaliers descendre le chemin vers la rivière soulevant un nuage de poussière. Ils traversèrent la rivière et s'éloignèrent vers le sud-ouest. .D Tu cherches vraiment un sabre, garçon? .P Dashvara sursauta et se rendit alors compte que le bruit de la meule avait cessé. Orolf l'observait en jouant avec sa longue barbe. Le Xalya acquiesça. .D J'ai besoin d'un sabre, vu que les Xalyas m'ont pris celui que j'avais. .D Je comprends. Mais selon le métal que tu voudras utiliser, cela peut te coûter très cher. Il faut compter cinq pièces d'or pour forger une bonne dague. Et vingt pour un sabre ordinaire. .P Dashvara ne désespéra pas. .D C'est… plus que ce que j'ai. .D Et combien as-tu? .P Dashvara le regarda dans les yeux, hésita et avoua: .D Rien d'autre que ce que j'ai sur moi, c'est-à-dire, rien. Mais tu n'aurais pas besoin de forger le sabre. Je peux le forger moi-même. .P De façon inattendue, Orolf sourit, faisant saillir ses grosses lèvres et ses dents blanches. Le forgeron s'approcha et sortit à la lumière du soleil. Une odeur intense de métal fouetta Dashvara. .D Tu es le prisonnier qu'on a sorti du Donjon des Xalyas? —Dashvara acquiesça—. Je suppose que tu dois les haïr de toute ton âme, n'est-ce pas? .P Dashvara serra la mâchoire. .D De toute mon âme —confirma-t-il. .P Orolf secoua la tête, l'air attristé. .D À présent, tu peux laisser cette haine en arrière. Pourquoi veux-tu un sabre? .P Dashvara souffla. .D Tu demandes à tous tes clients ce qu'ils comptent faire avec les armes que tu fabriques? .P Orolf haussa les épaules. .D Pas à tous. Mais à un jeune homme sans le sou qui débarque dans un village qu'il ne connaît pas, oui. Je pense que tu as d'autres priorités avant de vouloir posséder une arme. Par exemple, chercher un travail pour gagner le respect du village. Si tout le monde te voit fainéanter, personne ne voudra te donner à manger. On te donnera les restes tout au plus. .P Qu'il lui parle de manger fut très dur. Dashvara n'avait pas mangé depuis la veille à midi et, alors qu'il commençait enfin à oublier sa faim, voilà que ce forgeron venait la lui rappeler. .D Un sage conseil —dit-il cependant—. Je suis un Shalussi nomade. Je ne connais pas les coutumes des Shalussis sédentaires. Pour moi, un sabre est synonyme de nourriture. .P Orolf arqua les sourcils. .D Tu chassais des animaux avec le sabre? —Il plissa les yeux—. Ou est-ce que tu chassais des humains? Tu étais un bandit? .P Dashvara fit une moue. .P .Bm -t penso Ne fais pas le poète, Dashvara. Moins tu inventeras, mieux ce sera. .Em .D Non —répondit-il—. Je n'étais pas un bandit. Mais ma famille défendait ses biens contre les Voleurs de la Steppe et les bandits. Avec le sabre. .P Le forgeron portait encore la machette qu'il venait de forger. À peine eut-il esquissé un mouvement vers Dashvara que celui-ci fit un bond en arrière par pur réflexe. Orolf prit une mine pensive, soutenant la machette horizontalement dans ses deux mains. .D Jusqu'à quel point connais-tu l'art de la forge? —demanda-t-il—. As-tu déjà forgé un sabre avant? .P Dashvara acquiesça. .D Tu sais forger des dagues? —Le jeune homme acquiesça de nouveau—. Des machettes, des fers à cheval, des râteaux, des casseroles, des cuillères, des clous? .P .Bm -t penso Un fils premier-né des Xalyas ne forge pas de clous, Shalussi. .Em Il fit taire ses paroles orgueilleuses, se rendant compte qu'un Shalussi nomade, s'il avait réussi à forger lui-même ses armes, devait aussi avoir forgé ses casseroles. .D Pourquoi tant de questions? —répliqua-t-il sans répondre, sous-entendant qu'à l'évidence il savait forger n'importe quoi du moment qu'on lui donnait un peu de métal. .P Orolf hocha pensivement la tête avant de dire: .D Je ne te connais pas et je ne sais pas si je peux me fier à toi. Mais je veux vérifier si ce que tu dis est vraiment vrai ou si, comme je le pense, ton orgueil te donne des ailes invisibles. Viens. Tu vas me forger des chaînons. .P Dashvara fut incapable de réprimer un souffle incrédule. Cependant, il suivit le forgeron jusqu'à la forge. Orolf aviva le feu et lui indiqua où il pouvait trouver le fer. Dashvara prit un lingot et le jeta dans le feu avec les tenailles. Il commença à transpirer. .P Des chaînons, se répéta-t-il. Ça allait être une catastrophe, à coup sûr. Il croisa le regard encourageant d'Orolf, avala sa salive et s'attela à la tâche. Dès que le fer fut rouge, il se mit à le travailler et à le modeler. Il était peut-être le Prince du Sable, et il savait forger un sabre… mais il n'était pas forgeron. .P Orolf s'en alla un moment, prétextant qu'il allait manger et le sommant de ne pas faire de pause. Dès qu'il le vit s'éloigner, il fut tenté de prendre un autre lingot de fer, d'abandonner cette maudite chaîne et de forger un sabre, mais il constata rapidement que le forgeron vivait juste en face et qu'il jetait de fréquents coups d'œil par la fenêtre de sa maison. .D Maudits Shalussis —murmura Dashvara. .P Il avait ôté sa chemise et il transpirait à grosses gouttes. Il continua sans pause. Forger des chaînons était un travail délicat qui demandait toute sa concentration. Il en profita pour voler en cachette une barre de métal mise au rebut. Grossière mais utile en cas d'urgence, considéra-t-il, après avoir dissimulé l'objet dans sa botte. Il était peu probable qu'Orolf s'aperçoive du larcin. .P Lorsqu'enfin il ne lui resta plus de fer à transformer, il était épuisé et il s'assit sur le sol de la forge en soufflant, ouvrant et fermant les poings avec l'impression que ses mains étaient devenues aussi rigides que le fer. .P Orolf revint peu après et il sourit en le voyant assis par terre, exténué. .D Voyons le travail. .P Il examina la chaîne en se caressant la barbe. Au bout d'un long silence exaspérant, il conclut: .D Un travail criminel. On ne dirait même pas que c'est du fer travaillé. Regarde, ce chaînon est resté soudé et il faudra le refondre. En plus, le bout d'une chaîne ne s'achève jamais comme ça. .P Le regard assassin que lui lança Dashvara lui arracha un sourire moqueur. .D Tu n'es pas suffisamment habile, je regrette. Mais aujourd'hui tu as démontré que tu es un garçon tenace. Cela me plaît. Je t'aiderai à trouver un travail où tu ne gaspilleras pas mon fer. Tu me revaudras ça et, lorsque je considérerai que le moment est venu, je te forgerai moi-même le meilleur sabre que tu aies jamais vu. —Il lui tendit une main amicale—. Mon nom est Orolf. .P Dashvara soupira et s'efforça de ravaler sa dignité avant de se lever et de lui serrer la main. .D Moi, c'est Odek. .P Orolf sembla amusé de le voir si tendu. .D Suis-moi, Odek. Je vais te présenter le vieux Bashak. C'est un expert pour deviner les vocations. Je t'avertis que, s'il décide que tu n'as aucune vocation, aucun homme de ce village ne te respectera et tous te ficheront à la porte à coups de pieds, alors… essaie de lui être sympathique. .P .Bm -t penso Tant qu'il ne devine rien d'autre que les vocations .Em , soupira Dashvara. .Ch "Bashak" Bashak habitait dans une maison à l'écart du village, à l'opposé de l'endroit où vivait Zaadma, près d'un bosquet de mutsomos. Dès qu'Orolf et Dashvara aperçurent le vieil homme assis devant sa porte, le forgeron leva une main et invita le jeune homme à avancer. .D Si Bashak dit que tu es né pour être forgeron, c'est qu'il est devenu aveugle. —Le forgeron commença à rebrousser chemin vers le village, en sifflotant une chanson inconnue. .P Dashvara se frotta le front avant de gravir la petite côte jusqu'à la maison. Bashak était l'homme le plus vieux qu'il ait jamais vu. Ou du moins le plus ridé. Il avait un turban noir sur la tête, comme ceux que portaient les Voleurs de la Steppe. Entre les mains, il tenait un morceau de bois qu'il façonnait avec un couteau. .P Dashvara s'arrêta à quelques pas de Bashak. .D Bonjour, vieil homme —prononça-t-il—. Orolf m'a conseillé de venir te voir pour trouver un travail. .P Bashak leva vers lui des yeux pâles, il prit tout son temps pour l'examiner et il acquiesça enfin, souriant. .D Oui, mon fils —répondit-il d'une voix légèrement chevrotante—. Viens, assieds-toi. .P .Bm -t penso Si le seigneur mon père me voyait en train de causer avec un vieux Shalussi… .Em Mais le seigneur Vifkan était mort. Il ne pouvait plus l'entendre, ni le voir, ni lui donner de conseils. Dashvara pénétra dans l'ombre étroite projetée par la maison et il s'assit sur la terre sèche devant Bashak. Le vieil homme continuait à sculpter la pièce de bois. .D Qu'est-ce que tu sculptes? —demanda au bout d'un moment Dashvara, curieux. .P Le vieil homme écarta le couteau et souleva le morceau de bois devant les yeux du jeune homme. .D À ton avis? .P Dashvara haussa les épaules. .D Tu as à peine commencé. Il n'a pas encore de forme concrète. .D Que signifie concret? —demanda Bashak. .P Un instant, Dashvara crut que le vieil homme n'avait jamais entendu le mot «concret». Puis il comprit que ce n'était pas le cas. .D Eh bien… Concret, c'est un objet que l'on peut identifier —répondit-il—. Quelque chose à quoi l'on peut donner un nom ou une caractéristique. Quelque chose que l'on peut voir et toucher. Quelque chose qui a une forme reconnaissable. Et ça —ajouta-t-il d'un geste de la main—, c'est simplement un morceau de bois qui est à moitié travaillé. .P Bashak sourit. .D Les dragons existent, mais je n'en ai jamais vu ni touché aucun. Par conséquent, un dragon n'est pas concret, et pourtant il existe. C'est ça que tu es en train de m'expliquer? .P Dashvara se troubla. .D L'air existe —poursuivit Bashak—. Tu le respires constamment. Mais saurais-tu reconnaître sa forme? Saurais-tu l'identifier avec les yeux? Ce morceau de bois —reprit-il— a une forme et il peut acquérir toutes les formes que tu voudras dans quelques jours. Cela peut être un lynx. Un serpent. Un scorpion. Une cuillère. Ou bien un morceau de bois auquel tu peux donner un nom unique. .P .Bm -t penso Continue à délirer, grand-père. Vas-y. Ce n'est pas comme si j'avais besoin de vingt pièces d'or pour forger un sabre. .Em .P Bashak souriait toujours. .D Et si je te disais que cette pièce était terminée? Et si je te disais que c'est ce que les Anciens Rois ont cherché pendant des générations et qu'ils l'appelaient le Joyau d'Or? Alors, ce serait déjà quelque chose de plus concret, tu ne crois pas? .P Dashvara acquiesça avec ironie. .D En plus, cela expliquerait pourquoi ils ne l'ont jamais trouvé —répliqua-t-il—. Je parie que beaucoup de rois ont passé leur vie à chercher de l'or dans les arbres. .P Bashak se rida encore davantage quand il haussa les sourcils. .D Il en va de même pour les sentiments —poursuivit-il—. Et pour les attitudes. L'insolence, la vanité, l'orgueil sont des comportements on ne peut plus concrets. On les identifie facilement et on peut même les voir sans avoir besoin de lunettes. .P Dashvara souffla, amusé, mais il ne répondit pas. Bashak laissa le morceau de bois et le couteau sur le sol. .D C'est un des grands défauts des Shalussis. Ils sont trop orgueilleux et ils croient qu'ils peuvent tout comprendre sans l'aide de personne. Eh bien, jeune homme. Si tu es un véritable Shalussi, tu devrais aussi apprendre à corriger tes défauts. .P .Bm -t penso Orgueilleux? Les Shalussis? .Em Il faillit laisser échapper un éclat de rire incrédule. Néanmoins, il fronça les sourcils. .D Excuse-moi si je t'ai offensé, vieil homme, mais la patience n'est pas une de mes vertus. Je sais que j'ai des défauts, comme tout le monde, mais je t'assure que mon orgueil n'en est pas un. .P Bashak joignit les deux mains devant lui. .D Les bonnes manières sont concrètes, elles aussi —observa-t-il—. Et l'obstination. Ainsi que la franchise: tu parles clair et sans hypocrisie. Ce sont toutes des vertus. .P Dashvara haussa un sourcil. .D L'obstination est une vertu? .D Jusqu'à un certain point, oui. Elle te permet de venir à bout d'un travail qui peut paraître fastidieux. Cela peut être un point positif. Tous les créateurs de nourriture sont obstinés. Ils luttent contre l'aridité de la terre. Ils creusent, cultivent et ne se rendent pas face aux fléaux. .D Les guerriers non plus ne se rendent pas. .P Bashak pencha la tête de côté. .D Juste. Les guerriers ne se rendent pas non plus. Certains, du moins. Toi, tu as dû te rendre si les Xalyas t'ont capturé. .P Dashvara demeura de pierre. .D Je t'assure que je ne me suis pas rendu —murmura-t-il froidement. .P Il y eut un silence pendant lequel on n'entendit plus que les feuilles des mutsomos se frôlant sous la brise. Finalement, Bashak retrouva son sourire. .D Alors, tu veux que je te dise ce que tu dois être? .P Dashvara leva les yeux au ciel. .D Je sais ce que je dois être et je sais ce que je suis. Je suis un guerrier. Ce que je ne sais pas, c'est comment gagner de l'argent pour me procurer une arme. .D Si le guerrier ne sait pas comment gagner de l'argent pour se procurer une arme, comment va-t-il savoir lutter? —se moqua aimablement Bashak. .P Dashvara le regarda et, après quelques secondes, il se leva. .D Je crois que j'ai compris. Je me débrouillerai tout seul —déclara-t-il—. Merci de m'avoir accordé ton temps. .P Il tourna le dos à Bashak et commença à descendre la côte. .D Ils croient qu'ils peuvent tout faire sans l'aide de personne —murmura la voix du vieil homme dans son dos. .P Dashvara fit un pas de plus… et s'arrêta. .D Bien —marmonna-t-il, sans même se retourner—. Dois-je comprendre que tu vas me donner vingt pièces d'or pour que je puisse me payer un sabre? Ou peut-être vas-tu me donner des pouvoirs magiques pour que je puisse sortir des couteaux de mes mains comme le Roi Lanandar des Steppes? —Avec un sourire moqueur, il se tourna vers le vieil homme assis—. En y réfléchissant bien, tu as des airs de mage prophétique. .P Bashak s'esclaffa. .D Apprends à contrôler cette langue et ce sera déjà un grand pas! Un des adages les plus connus dans ce village dit ainsi: l'enfant joue, le jeune travaille, l'homme ordonne et le vieillard parle. Ne te vieillis pas avant l'âge, garçon. Rends-toi dans la cour de Fushek, près de la grande aubépine —ajouta-t-il—. C'est là que les guerriers s'entraînent. Dis à Fushek que c'est moi qui t'envoie. Si tu es suffisamment malin, tu apprendras rapidement à être humble et à faire ce que Fushek t'ordonnera. C'est un homme bon et il te donnera probablement une chance. Va, maintenant. .P Dashvara acquiesça. .D Merci. .P Il laissa Bashak et retourna sur la colline principale, l'esprit confus. Ce vieil homme lui avait inspiré quelque chose que, théoriquement, aucun Shalussi n'aurait dû lui inspirer. Dashvara secoua la tête. .P .Bm -t penso Commence à respecter tes ennemis et tu finiras par pardonner leurs atrocités .Em , se reprocha-t-il. .P Le soleil brûlait sans pitié, mais Dashvara supportait la chaleur sans grandes difficultés: dans sa vie comme patrouilleur, il avait passé des heures à chevaucher à travers la steppe sous un soleil de plomb. Il trouva l'aubépine non loin de la Main Blanche et du foyer de Nanda. Il promena son regard alentour, constatant qu'à cette heure le village était silencieux et ensommeillé. La maison de Fushek donnait sur une grande cour déserte. Devant la porte, une vieille femme balayait avec des mouvements lents. Dashvara la vit s'arrêter pour l'observer tandis qu'il traversait la cour. .D Fushek vit ici? —s'enquit Dashvara. .D Il vit ici —acquiesça la vieille—. Que veux-tu à mon fils? .D C'est Bashak qui m'envoie. .P La vieille femme étira pensivement les lèvres, puis elle appela d'une voix puissante: .D Fushek! .P Elle pencha la tête de côté, comme tendant l'oreille, et continua à balayer. Un homme de grande taille, aux cheveux très courts et aux sourcils fournis, apparut sur le seuil, se frottant les yeux, comme s'il venait de se réveiller de la sieste. .D Qu'y a-t-il? —demanda-t-il—. Qui es-tu? .P Dashvara leva les yeux vers ce visage imposant avec une certaine appréhension. .D C'est Bashak qui l'envoie —expliqua sa mère, laconique, avant de se redresser et d'entrer dans la maison. .P Fushek baissa les yeux vers le jeune homme, les sourcils froncés. .D Et que t'a dit Bashak? .D Il m'a dit que tu me donnerais du travail —répondit le Xalya. .P Le Shalussi pointa ses lèvres et esquissa un sourire. .D Du travail, hein? Je suis un maître de guerre, gamin. Tu es sûr que tu ne t'es pas trompé de nom? .P Diables, depuis quand traitait-on de «gamin» un homme de vingt ans? .Bm -t penso Je ne me suis pas trompé, grand gaillard .Em , feula-t-il mentalement. .D Tu es un maître de guerre et je suis venu pour que tu m'engages —prononça-t-il—. Une fois, quelqu'un m'a dit que la victoire ou la défaite ne tenait pas à la taille. Que tu sois plus grand que moi ne signifie pas que je ne puisse pas te vaincre. .P Fushek sourit aussitôt largement. .D Pourquoi Bashak m'envoie toujours les garçons les plus imbéciles du village? —fit-il. .P Dashvara s'empourpra. .D Je ne suis pas du village —le corrigea-t-il—. Et pour ce qui est des imbéciles, je suppose que chacun a son point de vue sur la question. .D Je vois. Tu es venu seul? Tu as de la famille? —Comme Dashvara se rembrunissait, Fushek ajouta—: Je ne le demande pas avec de mauvaises intentions, contente-toi de répondre. .D Je n'ai pas de famille. Mais j'ai besoin d'un travail. .D Tu penses rester dans ce village, alors? .P Dashvara acquiesça sèchement. .D Pour le moment, oui. Autrement, je serais déjà parti. .P Fushek arqua un sourcil. Visiblement, la réponse lui semblait peu explicative. Dashvara le regarda dans les yeux. .D Je travaillerai comme dix hommes si tu promets de me donner un salaire décent. .P Fushek sembla y réfléchir attentivement. Il l'examina d'un œil pénétrant et, finalement, il s'éloigna sur la droite, ramassa deux bâtons en forme de sabres et déclara: .D Montre-moi ce que tu sais faire. .P Il lui donna l'un des bâtons et Dashvara s'écarta du mur de la maison, se postant au milieu de la cour. Il fut sur le point d'adopter une position typiquement xalya et il se retint à temps, indécis. .Bm -t paroles Apprends leurs techniques de combat et ne montre pas les tiennes, .Em lui avait demandé son père. Mais quelles techniques pouvait-il alors montrer si toutes celles qu'il avait apprises étaient des techniques xalyas? .P Il soupira en se rendant compte qu'il s'était placé précisément face au soleil. Qu'avait dit Fushek sur les imbéciles au juste? .P .Bm -t penso Concentre-toi. .Em .P Il plissa les yeux quand il vit le Shalussi s'approcher et il s'écarta de quelques pas hésitants sur la gauche. Ce maître de guerre serait-il capable de reconnaître un geste et de soupçonner quelque chose? .P .Bm -t penso S'il te découvre, tu es mort. Mais si tu bouges comme un vieux scarabée inutile, tu mourras de honte. .Em .P Les Shalussis ne combattaient pas comme les Akinoas ni comme les Essiméens. Les Akinoas chargeaient en fonçant comme des fous; les Essiméens calculaient tout à l'avance et n'aimaient pas les batailles à ciel ouvert à moins qu'ils n'aient tendu un bon piège. Les Shalussis, eux, étaient un mélange d'Akinoas et d'Essiméens. Moins prudents que ces derniers et moins téméraires que les premiers, ils se fiaient à leur bouclier pour se protéger des coups mortels et n'appréciaient pas autant la Danse du Sable que les Xalyas. Mais, bien sûr, avec un tel poids et une telle taille, il était difficile de se mouvoir avec l'agilité des serpents et d'avoir l'endurance des loups. .P Fushek attaqua. Au lieu de se laisser glisser vers le bas et d'esquiver pour contrattaquer, Dashvara para le coup et il lui sembla recevoir sur son bras le poids de toute une enclume à la vitesse d'une flèche. Il sauta en arrière en soufflant, mais Fushek ne lui donna pas le temps de jurer contre les Shalussis. Il repoussa une série d'attaques et il était si concentré à éviter tout mouvement caractéristique des Xalyas que, non seulement il n'attaqua pas, mais il reçut aussi plus d'un coup sur l'épaule, les côtes et le bras. Lorsqu'il vit que Fushek commençait à s'ennuyer, il s'alarma. .P .Bm -t penso Il va me dire de m'acheter un sabre en bois pour aller jouer contre les arbustes .Em , devina-t-il. .P De fait, Fushek semblait sur le point de parler quand Dashvara répliqua et se mit à attaquer. Il se retint à temps de réaliser une feinte xalya et il la déforma pour lui donner une caractéristique plus typique des Voleurs de la Steppe. Il exécuta malgré lui un mouvement un peu trop agile, mais, après tout, les Shalussis bougeaient bien, eux aussi, n'est-ce pas? En plus, il était un Shalussi nomade. Pas un Shalussi ordinaire. .P Il allait l'atteindre à la poitrine quand Fushek fit un moulinet étrange, se retourna et lui planta la pointe de son sabre dans le ventre. Dashvara poussa un grognement de douleur et le Shalussi sourit, baissant l'arme d'entraînement. .D Je dois admettre qu'au début, j'avais l'impression de lutter contre un gamin de dix ans. Mais, vu le reste, je crois que tu as un bon potentiel. Tu dois avoir le niveau de Rokuish. Tu t'entraîneras et tu travailleras avec lui. Le garçon a ton âge. Il est plus doux qu'un âne et il ne parle pas beaucoup, mais je suis sûr que vous vous entendrez très bien. —Il saisit le sabre en bois de Dashvara et laissa les deux armes contre le mur—. Vous pouvez venir ici quand vous voudrez vous entraîner. .P Dashvara l'observa, agréablement surpris. .D Alors, tu m'engages. .D Je te donne une chance, ce qui est différent. N'espère pas m'entendre parler de salaires. Le village te donnera à manger comme à tous les guerriers, mais l'argent, c'est Nanda qui le donne. Tant qu'il n'aura pas décidé d'engager plus d'hommes, tu ne recevras rien. .P Dashvara réprima un tic nerveux en entendant parler de Nanda de Shalussi. Il acquiesça. .D C'est bon. Mais tu me donneras une arme, au moins. .D Si je t'envoie comme garde hors du village, oui. Mais, pour le moment, tu feras ce que fait Rokuish: nettoyer les étables, t'occuper des chevaux et monter à la tour de garde la nuit. Tu trouveras ton compagnon en bas de la colline, près de l'enclos des chevaux. .P Tout en parlant, il s'était dirigé vers la porte et il s'arrêta un instant dans l'encadrure. .D Au fait, quel est ton nom? .P .Bm -t penso Dashvara de Xalya, fils premier-né des Xalyas, chevalier d'honneur, prince du Sable et combattant du Vent. .Em .P Le jeune Xalya se racla la gorge et répondit simplement: .D Odek. .Ch "Vie shalussi" Il trouva le dénommé Rokuish en train de ronfler contre la barrière qui entourait l'enclos des chevaux. Le soleil s'inclinait déjà à l'ouest et l'ombre des écuries protégeait affablement le jeune endormi. .P Le Xalya s'accouda à la barrière et contempla l'enclos. Il y avait au total quinze bêtes, et la plupart avaient plus l'air de chevaux de trait que de chevaux de guerre. Un cheval noir attira son attention. Il fit claquer ses lèvres et l'animal leva la tête, l'agita et s'approcha de la barrière docilement. Dashvara sourit lorsqu'il lui caressa le front. C'était un bel animal et il ressemblait beaucoup à Lusombre, la jument qu'il avait montée durant ces cinq dernières années. .Bm -t penso Au moins, aucun Shalussi, Essiméen ou Akinoa ne pourra jamais la monter, .Em se dit-il. Quatre mois auparavant, Lusombre avait été volée par un Voleur de la Steppe. Enfin… volée, c'était une façon de parler. Les Voleurs de la Steppe ne s'amusaient pas à voler des chevaux normalement et, à vrai dire, ils ne s'amusaient tout simplement pas à voler. Le présumé voleur avait été trouvé par le capitaine Zorvun et sa patrouille en pleines terres xalyas, sans cheval ni eau ni armes, et ils avaient décidé de le mener au donjon. Finalement, après plusieurs jours passés à bavarder avec le prisonnier, Dashvara avait commis une des nombreuses folies qui exaspéraient le seigneur son père: il avait aidé le Voleur de la Steppe à s'enfuir en lui offrant son propre cheval. Il se rappelait encore les dernières paroles que lui avait adressées le mystérieux steppien: .Sm -t paroles Je te revaudrai ça, Xalya. Il avait porté le poing sur son cœur et était parti en chevauchant à la vitesse de l'éclair au milieu des ombres de la steppe. Les deux compagnons patrouilleurs qui montaient la garde cette nuit-là s'étaient contentés de secouer la tête sans donner l'alarme: après tout, on disait que, si un Xalya défendait sa liberté de ses dents et de ses ongles, un Voleur de la Steppe la défendait jusqu'à la mort. .P Dashvara sourit. Pour quelque raison, de tous les clans et les tribus qu'il connaissait, les Voleurs de la Steppe avaient toujours été ceux qu'il avait le plus respectés. D'après ce Voleur de la Steppe qu'il avait sauvé et dont il ignorait le nom, la plus grande préoccupation de son peuple était de défendre la steppe de Rocdinfer des mains avaricieuses des «civilisés». Ce n'était pas tâche facile. .P Un ronflement plus bruyant que le précédent le fit se retourner vers le Shalussi. Son foulard noir avait glissé sur le devant de sa tête et à présent on voyait à peine son visage. .P Dashvara s'assit devant lui sur l'herbe et leva les yeux vers le ciel. Le soleil s'en allait déjà. Au bout d'un moment, comme il voyait que Rokuish ne se réveillait pas, il se leva et entra dans le bâtiment. Les stalles des chevaux étaient toutes propres. Il vit une table placée contre un mur, avec deux bancs, et, sur la table, un morceau de fromage. .P Aussitôt, l'eau lui vint à la bouche. Il jeta un coup d'œil autour de lui, comme s'il était sur le point de commettre un terrible vol. .P .Bm -t paroles Tu châtieras le voleur qui vole ton voisin .Em , avait dit un jour le shaard Maloven avec son habituelle solennité. .P .Bm -t penso Châtier, j'ai déjà châtié trois bandits de mon propre fouet, Maloven, mais une chose est de voler et une autre de manger .Em , réfléchit-il. .P Sa pensée lui arracha un sourire ironique, mais cela ne l'empêcha pas de prendre le fromage et de l'engloutir avec délectation. C'était du fromage de chèvre. Lorsqu'il sortit des écuries, Rokuish n'avait pas bougé d'un pouce. .P .Bm -t penso Doux comme un âne, hein? .Em .P Dashvara souffla intérieurement. .D Si seulement tous les Shalussis étaient comme toi —murmura-t-il. .P .Bm -t penso Et si seulement les Xalyas pouvaient dormir aussi tranquillement que toi .Em , ajouta-t-il silencieusement avec amertume. .P Il se retourna et se dirigea vers la rivière. Il but à grandes gorgées: il avait l'impression de s'être desséché tel un linge au soleil, en forgeant ces maudits chaînons. .P Il leva brusquement la tête lorsqu'il entendit une musique joyeuse de guitares. Il se tourna vers la colline, les sourcils froncés, se leva et commença à monter. Sur la place, devant la maison de Nanda et près de la tour de garde, se trouvait un groupe de Shalussis avec des guitares invitant toute la population à se rassembler. Les habitants étaient venus et se trouvaient maintenant assis en cercle autour d'un homme portant des colliers d'or. Nanda de Shalussi. .P Dashvara s'arrêta dans la pénombre du crépuscule, à plusieurs pas du cercle de lumière que projetaient les torches. .D Peuple de Nanda! —s'écria le chef du clan tandis que les villageois se plongeaient dans un silence attentif—. Tous, ici, vous savez qu'il y a une semaine le dernier bastion des anciens rois de la steppe a été détruit. Le Donjon de Xalya est tombé et les guerriers xalyas qui menaçaient nos terres ont été vaincus grâce aux Shalussis. Grâce à nos guerriers! .P Il inclina la tête avec respect dans une direction et, le teint blême, Dashvara aperçut les guerriers qui avaient voyagé avec lui jusqu'au village. .D Et grâce à notre chef! —cria une voix parmi eux. .P C'était le compagnon de Walek. Nanda sourit. .D Nous ne sommes pas des accapareurs comme les Xalyas —continua-t-il—. Nous ne voulons pas dominer toute la steppe: nous voulons seulement vivre en paix sur nos terres, sans avoir à nous préoccuper de plus de conquêtes et d'oppressions. La dignité des fils du Tyran est morte. Vous êtes des hommes libres, Shalussis. La vengeance de notre peuple a enfin été assouvie et dirigée par moi, Nanda de Shalussi! .P .Bm -t penso Si un jour j'ai pu avoir quelques scrupules à te tuer, aujourd'hui tu viens de tous me les enlever, Nanda de Shalussi .Em , cracha mentalement Dashvara, tandis que les villageois accompagnaient le cri de Nanda de leurs acclamations. .Bm -t penso Il y a une grande différence entre venger la mort de sa famille et venger l'oppression d'un peuple commise par un roi tyrannique mort il y a deux-cents ans. Ton objectif n'était-il pas tant la vengeance que l'or, truand? .Em .P Dashvara s'assit finalement sur le sol pour ne pas attirer l'attention et s'efforça de calmer les battements de son cœur. .D Pleurons, cependant, aussi —prononça Nanda—, parce que nous avons perdu cinq hommes courageux. Trois hommes étaient mariés et avaient des enfants. Deux avaient des parents qui les avaient éduqués comme de bons Shalussis. Pleurons, mes frères, pour nos morts. .P Les guerriers ne pleurèrent pas précisément, mais ils maintinrent un silence respectueux. Nanda s'approcha d'un enfant qui sanglotait discrètement et il posa une main sur sa tête. .D Pleure, mon fils. Demain tu seras un homme fort. .P Il se redressa et conclut: .D Le butin de ce combat a été généreux. Les créateurs de nourriture redoubleront leur effort et nous ne connaîtrons pas la faim cette année. —Il sourit—. Les commerçants de Dazbon viendront dans une semaine. Nous vendrons nos prisonniers et une partie des gains sera répartie dans tout le village comme preuve de ma générosité. Et maintenant, que la fête commence! .P Les villageois poussèrent des cris aigus de remerciement et les guitaristes recommencèrent à jouer. Ils se levèrent tous et se mirent de nouveau à crier comme des énergumènes. Dashvara secoua la tête, halluciné. .P .Bm -t penso Et voilà ce que sont les Shalussis en réalité, tu en as une preuve manifeste, tu vois? Des sauvages capables des pires monstruosités pour une poignée d'or. .Em Il s'arrêta net et contempla la place avec un frisson. .Bm -t penso Et ils se mettent à danser maintenant? .Em .P Les Shalussis, sans cesser de crier rythmiquement, levaient les poings vers le ciel et dansaient en cercle, se souriant les uns les autres. .D Oiseau Éternel —murmura Dashvara. Et il scella ses lèvres, se maudissant. .P .Bm -t penso Parfait. Tous sont très contents que les miens aient été massacrés. Quelle joie. Ne peuvent-ils vraiment pas trouver de motifs moins macabres pour faire leurs fêtes? .Em .P Ils l'écœuraient. Il se leva et il allait s'éloigner quand Orolf sortit de la foule, en le hélant. .D Odek! Alors comment ça s'est passé avec Bashak? .P Le forgeron souriait et il tenait par la main une fillette aux cheveux embroussaillés qui venait de mettre dans sa bouche un pouce plein de terre. .D Euh… —dit Dashvara en levant les yeux vers lui—. Très bien. Je vais travailler comme guerrier. Avec un certain Rokuish. .P Orolf lui donna une forte tape sur l'épaule. .D Alors, tu vas devoir commencer à t'entraîner et à manger davantage. Viens dîner chez moi. Ma femme cuisine merveilleusement. .P .Bm -t penso Viens manger chez ceux qui t'ont ôté le sang de ton sang .Em , traduisit l'esprit macabre de Dashvara. Un frisson le parcourut. .D Non, merci, Orolf. Je n'ai pas faim. .P Le guerrier fronça les sourcils, surpris, il jeta un coup d'œil dans une direction et, alors, il parut comprendre quelque chose. .D Ne va pas à la Main Blanche cette nuit —murmura-t-il—. Walek t'y attend pour te tuer si tu t'approches de cette… femme. C'est un guerrier aux idées confuses. Tous lui disent de se marier et d'oublier cette Silkia mais, visiblement, cette vipère le tient enchaîné. Cet établissement est un poison pour le village. .P Dashvara écouta ses paroles avec intérêt. .D Alors comme ça, Walek veut me tuer. .D Je ne crois pas qu'il le veuille vraiment. Simplement, il ne veut pas que tu t'approches de cette femme. Si tu as deux sous de jugeote, mon garçon, ne t'approche pas de cet antre. .D Pourquoi est-il encore ouvert s'il ne plaît à personne? —demanda le Xalya. .P Orolf grimaça. .D Je n'ai jamais dit qu'il ne plaisait à personne. En plus, c'est une sorte de «cadeau» qu'un homme important de Diumcili a fait à Nanda pour entretenir leur bonne relation commerciale. Tu comprends, Nanda lui vend des prisonniers et des pépites de salbronix, et Arviyag, l'envoyé de Diumcili, lui donne de l'or. Mais, pour t'être sincère, je n'ai pas vu Nanda entrer dans cet établissement une seule fois. L'or enivre davantage notre chef que la fumée de Diumcili —plaisanta-t-il—. Crois-moi, mon garçon, tiens-toi éloigné de cette femme et tout ira beaucoup mieux pour toi. .P Le forgeron le salua et s'en alla avec sa fille vers la fête. Les guitaristes avaient commencé à descendre la colline. Derrière eux, portant des torches, les villageois dansaient et, de temps à autre, ils poussaient une salve de cris jubilatoires qui déchirait la nuit. .P Dashvara les regarda s'éloigner. Ils fêtaient la victoire. Leur victoire. Et la mort de son père. De sa famille. De tant de personnes… Il avait envie de vomir. .D Qu'est-ce que tu fais encore dehors, mon chéri? —demanda soudain une voix lointaine et sensuelle. .P Dashvara leva les yeux vers la Main Blanche et aperçut une figure pâle à la fenêtre du premier étage. Il souffla et il allait partir chercher un endroit où dormir quand il s'arrêta. Il réfléchit. Et si Walek avait réellement l'intention de le tuer s'il s'approchait de cette femme? Que se passerait-il s'il tuait ce Shalussi à son corps défendant? On ne pouvait pas l'accuser d'assassinat, n'est-ce pas? .P Mais il lui manquait un sabre pour se défendre et il n'était pas sûr que Walek soit suffisamment honorable pour lui en donner un en cas de duel. Cependant, il n'avait pas oublié la barre de métal cachée dans sa botte. Selon comment tournaient les choses, il pouvait s'en servir efficacement. .P .Bm -t paroles Sois prudent comme un serpent. Et, lorsque le moment sera venu, tue. .Em Il frémit en se rappelant les paroles du seigneur Vifkan. .P .Bm -t penso Le moment est-il venu, père? .Em , se demanda-t-il. Il secoua la tête et jeta un regard vers la maison de Nanda de Shalussi. Il ne pouvait passer sa vie dans ce village de sauvages à attendre jour après jour que son père lui réponde: «maintenant». Le seigneur son père ne lui répondrait plus jamais, pas plus que le capitaine Zorvun. Maintenant, c'était à lui de choisir le meilleur chemin et d'assumer les conséquences de ses actes, qu'ils soient bons ou mauvais. .P Il prit une inspiration et se dirigea vers la Main Blanche, tous ses sens en éveil. Il s'attendait à ce qu'à tout moment, une ombre se détache d'une encoignure, sabre au clair. Il pouvait le désarmer s'il était assez habile. Et alors, il le tuerait. .P Il était si concentré que, lorsqu'une voix résonna derrière lui, il fit un bond de mille démons: .D Je te cherchais! Tu m'as dit que tu viendrais cette nuit et c'est ici que je te trouve, devant la porte de la Main Blanche? .P Alors qu'il se retournait, il aperçut du coin de l'œil une silhouette bougeant derrière un arbuste. Une autre traversait la place avec des airs de femme abusée. .D Zaadma —murmura Dashvara en plissant les yeux. Quelle mouche l'avait piquée maintenant? Elle continua à se lamenter à voix haute: .D Toi qui m'as promis de m'aimer jusqu'à la fin des temps, tu te jettes dans les bras d'une autre si vite? .P On entendit les volets d'une fenêtre se fermer brusquement et Zaadma laissa échapper un petit rire malveillant. .D Tu es un idiot —ajouta-t-elle à voix basse lorsqu'elle arriva près de Dashvara—. Il y a deux hommes cachés derrière un arbuste qui attendent que tu t'approches de la porte pour te tuer. .P Dashvara tenta de ravaler sa colère et échoua. .D Maudite bâtarde —siffla-t-il—. Je le savais déjà. .P Zaadma s'arrêta net. Un parfum de fleurs flotta dans l'air de la nuit. .D Oh. Je vois. Ton intention était de mourir. Bien. Magnifique. Eh bien, vas-y. Après m'avoir insultée de la sorte, je n'aurai aucun remords à te laisser entre les mains de ces hommes. En réalité, tu es comme eux. Eh, Silkia! —s'écria-t-elle soudain d'une voix plus normale—. Je t'ai menti. Cet homme est un cœur naïf. Il est sûrement tombé amoureux de toi. Je parie même qu'il serait capable de t'apporter tout un trésor de pièces d'or rien que pour toi. Silkia! Eh, Silk…! .P Elle se tut quand Dashvara la prit par les épaules et se mit à la secouer comme une maraca. .D Lâche-moi! .P Dashvara la lâcha, se sentant tout à coup honteux. Jamais de la vie il n'avait brusqué une femme. .D Je regrette. Et je regrette de t'avoir traitée de bâtarde. Je ne voulais pas dire ça. .P .Bm -t penso Incroyable, tu es en train de t'excuser? .Em Zaadma le regarda dans les yeux. Les siens étaient brillants, comme si elle était prête à pleurer. .D Va-t'en en enfer —éclata-t-elle. Elle lui tourna le dos et s'éloigna à grandes enjambées. .D C'est vrai ce qu'a dit Zaadma? —demanda de loin Silkia. .P Dashvara emplit ses poumons d'air et expira bruyamment. Il ne répondit pas à Silkia. Deux guerriers shalussis armés, c'était trop. Il ne pourrait pas désarmer l'un pendant que l'autre l'attaquait. .P Brusquement, il se mit à courir. Il rattrapa Zaadma en bas de la colline. .D Attends! —lui dit-il. .P La femme se retourna et poussa un feulement avant de continuer à avancer. .D Tu me poursuis, maintenant, Shalussi? .D Avant, c'est toi qui me poursuivais —répliqua Dashvara, marchant rapidement à ses côtés. .P Comme elle ne disait rien, il continua: .D Orolf, le forgeron, m'a averti de ce que Walek manigançait. C'est précisément pour ça que je voulais feindre d'entrer à la Main Blanche. Pour qu'il sorte de l'ombre. .D Et qu'est-ce que j'en ai à faire de toute cette histoire? —rétorqua-t-elle. .P Dashvara resta un moment sans savoir quoi répondre. .D Eh bien… À vrai dire, je suppose que pas grand-chose. Mais tu es venue m'avertir. En jouant la comédie. .D La comédie? —Zaadma s'arrêta non loin de l'olivier de sa maison—. J'essayais simplement de convaincre Silkia de te laisser tranquille. C'est une vipère comme il y en a peu et la plus ambitieuse de toutes. Elle a même réussi à faire enrager Walek. Depuis qu'il la connaît, cet idiot n'est plus le même. .D Tu voulais me sauver la vie —murmura Dashvara—. Comme Orolf. .P Zaadma laissa échapper un bref éclat de rire sarcastique. .D Sauver la vie d'un rustre qui n'arrête pas de me dire que je suis une dévergondée et une bâtarde? .P Dashvara la vit entrer chez elle comme un tourbillon de vent et s'enfermer avec ses fleurs. Zaadma écarta le rideau d'une fenêtre. .D Et tu n'as pas intérêt à dormir sous mon olivier! —ajouta-t-elle. .P Elle laissa retomber le rideau et la lumière d'une bougie éclaira l'intérieur. Dashvara soupira. Il ne savait pas très bien pourquoi il se sentait si mal; était-ce parce qu'il avait laissé passer l'occasion de se défaire de Walek ou parce que Zaadma lui embrouillait la tête en se faisant passer pour une femme honnête? .P Il s'assit au pied de l'olivier et écouta la musique lointaine de la fête tandis que ses yeux scrutaient la lumière tremblante derrière la fenêtre. Lorsqu'il entendit des pas s'approcher, il esquissa un sourire narquois. Il se leva et s'interposa sur la route d'un jeune Shalussi imberbe qui était un peu éméché et qui, de plus, ne prenait pas le bon chemin. .D Fais demi-tour, chenapan —gronda Dashvara à voix basse—. Cette maison est une maison digne. .P Le jeune homme cligna des paupières. .D Mais qu'est-ce que tu racontes? Elle m'a dit de venir aujourd'hui. .P Dashvara lui adressa une moue dégoûtée et, sans y penser à deux fois, il lui donna un coup de poing précis en plein ventre, suffisamment fort pour lui ôter tout l'air des poumons. Le garçon se plia en deux, le souffle coupé, incapable de crier. .D Qui t'a dit quoi? —demanda suavement le Xalya. .P Après quelques secondes, il le prit par l'épaule et le guida aimablement loin de la maison. Finalement, alors que le Shalussi se laissait tomber sur l'herbe en serrant un bras contre son ventre, il lui conseilla: .D Ne reviens pas par ici, compris? —Il le vit acquiescer de la tête, les yeux dilatés, et il sourit—. Bon garçon. .P Il se redressa et se dirigea de nouveau vers l'olivier. Il se laissa choir contre l'écorce rugueuse et contempla la Lune, distante et froide. Comme une litanie, il se répéta les noms des chefs de clans, encore et encore. Et il finit par sombrer dans un sommeil agité. .P Il fit un rêve différent et en même temps toujours semblable. Il vit son père tomber devant lui à genoux, une blessure de hache akinoa dans le ventre. Il murmura quelque chose entre ses dents, quelque chose d'important, mais Dashvara ne l'entendit pas. Et son père disparut. Alors, il vit ses frères et sa mère, puis Makarva et Boron, et tous ses compagnons de patrouille. Incompréhensiblement, tous souriaient. Comme une sirène de sable, Fayrah surgit d'un cercle de lumière et apparut devant lui; les larmes brillaient dans ses yeux sombres mais, incompréhensiblement, elle aussi souriait. Pourquoi diables tous me sourient?, se demandait Dashvara. Quand il vit Walek, il se dressa et se précipita sur lui, les sabres dégainés, il bondit léger comme le vent, tourna comme un serpent rouge, un rayon de soleil fit resplendir la lame de ses armes et… .P Il se réveilla brutalement, recevant un seau d'eau en pleine figure. .D Oups… —Zaadma se couvrit la bouche tandis que le Xalya crachait de l'eau et se frottait le front ensanglanté—. Je ne voulais pas jeter le seau. Je t'ai fait mal? .P Dashvara était trempé. Il soupira et fit non de la tête. .D Alors, réponds-moi à une question, gredin insolent! —éclata soudain Zaadma—. Tu veux me dire ce que tu as fait à ce pauvre Fatiek? Il n'est pas venu hier soir. C'est la première fois que quelqu'un ne se rend pas à un de mes rendez-vous, tu sais? Enfin, presque la première fois. Réponds-moi —siffla-t-elle. .P Dashvara écarta la main de son front et se rendit compte qu'il saignait pas mal. Il leva les yeux vers la robe rouge, le décolleté, le cou et enfin vers les lèvres serrées et les yeux noirs, qui, en ce moment même, étincelaient dangereusement. Il ouvrit la bouche et dit: .D Tu me parles de ce gamin qui est venu hier soir te rendre visite? .D Il a dix-huit ans, Odek. Il n'a que trois ans de moins que moi. Alors comme ça il est venu et, toi, tu ne l'as pas laissé passer. .D Je lui ai dit que cette maison était une maison digne et je l'ai aidé à retrouver le bon chemin. C'est tout. .P Au lieu de crier, Zaadma se tut et ne répondit pas immédiatement. .D Une maison digne? —répéta-t-elle. Et soudain elle partit d'un grand rire—. Tu lui as vraiment dit ça? Tu es un gredin fini, Odek. Je te dis de ne pas dormir sous mon olivier et je te trouve là. Et en plus, tu interfères dans mon travail. J'ai perdu trois pièces d'or à cause de toi. .P Dashvara haussa les épaules. .D Je regrette. J'ai cru que tu voulais devenir une femme honnête. .P Zaadma souffla sans cesser de sourire. .D Tu adores te moquer des gens, hein? Je suis embarrassée avec toi —avoua-t-elle—. Parfois j'ai l'impression que tu gardes un terrible secret à l'intérieur et je meurs d'envie d'en savoir davantage sur toi. Et d'autres fois, je voudrais t'oublier et laisser ces guerriers shalussis t'assommer dès que tu ouvriras la bouche pour lancer une de tes idées géniales. Et maintenant, entre à la maison pour que je puisse arrêter cette hémorragie. .P Dashvara se leva et la suivit à l'intérieur, les pensées confuses. .D Tu ne parles pas comme une Shalussi —dit-il soudain, alors que Zaadma posait sur le tapis doré une cuvette d'eau et un linge blanc. .D C'est que je ne suis pas une Shalussi, comme je te l'ai déjà dit —répliqua-t-elle patiemment. .P Elle s'approcha, appliqua le linge mouillé sur son front et le retira. Elle mouilla un autre coin et l'appliqua de nouveau sur la blessure. S'il ne s'était pas senti aussi confus, Dashvara se serait chargé lui-même depuis le début de nettoyer sa blessure, mais… quelque chose l'empêcha de retirer le linge des mains de Zaadma. .D Puisque tu n'arrêtes pas de dire «je regrette», moi aussi, je vais te dire que je regrette —fit-elle sans avoir l'air très coupable—. Je ne voulais pas te jeter le seau d'eau. Juste l'eau. Mais tu dois comprendre que je suis furieuse contre toi. Qui va me payer ces trois pièces d'or perdues à jamais? —se lamenta-t-elle, affligée. .P Dashvara remarqua son regard éloquent et il secoua la tête. .D Hier Fushek m'a engagé… .D Génial! —s'exclama Zaadma. .D Mais il a dit qu'il n'allait pas me payer en argent tant qu'il ne me donnerait pas de travail important, alors… tu devras survivre sans ces trois pièces d'or, je le crains. Je compatis à ta peine —se moqua-t-il, portant une main sur sa poitrine. .P Zaadma le foudroya des yeux et lui jeta le linge taché de sang à la figure avant de se lever d'un bond. Dashvara s'esclaffa. .D La dignité vaut bien davantage que trois pièces d'or, femme. Le coup de poing que j'ai donné à ce lourdaud n'avait pas de prix. .P Zaadma croisa les bras. Son visage reflétait un mélange d'incrédulité et d'exaspération. .D Pourquoi, chaque fois que tu franchis le seuil de cette maison, j'ai envie de te mettre à la porte à coups de pied? .P Dashvara fit mine d'y réfléchir sérieusement. .D Peut-être parce que nous sommes trop différents? .P Zaadma tambourina avec ses doigts. .D Peut-être —admit-elle. .D Et pourtant, nous avons peut-être un point commun —reprit Dashvara. .P .Bm -t penso Ne parle pas trop ou tu le regretteras… .Em .P Ses paroles, cependant, avaient déjà aiguisé la curiosité de Zaadma. .D Lequel? Nous sommes des humains, c'est ça? .P Dashvara roula les yeux. .D À part ça. Tu veux te venger de Walek, n'est-ce pas? .P Zaadma prit une mine lasse. .D Walek? Qu'est-ce que j'ai à voir avec cet homme? .P Dashvara plissa les yeux. .Bm -t penso Peut-être que mon instinct me conduit sur une fausse route. Ou peut-être que non. .Em .D Walek t'a trompée, n'est-ce pas? Tu hais cet homme. .P Zaadma fronça les sourcils. .D Je ne le hais pas. La haine ne produit rien de bon. En plus, un homme ne peut pas me tromper tant qu'il paye bien. .P Dashvara perçut un léger tremblement dans sa voix. Il haussa les épaules sans répondre et passa de nouveau le linge sur son front. Il ne saignait déjà presque plus. .P Zaadma grogna. .D Et qu'est-ce que ça peut faire s'il m'a trompée? —dit-elle enfin, s'asseyant devant le Xalya—. Dans ce cas, ce n'était pas sa faute, mais la mienne, pour avoir cru qu'un guerrier shalussi allait vraiment m'épouser. Après avoir déjà connu tant de désillusions, voilà que je prends pour argent comptant tout ce que me raconte ce fou. —Elle eut un sourire torve—. Parfois, ma bêtise m'impressionne. C'était ma faute —reprit-elle—. Et j'ai eu ma vengeance: maintenant, il est avec cette Diumcilienne, cette Silkia, et elle l'a rendu plus fou qu'il ne l'était déjà. Cette vipère réussira à l'envoyer chercher le Trésor Secret de la Pyramide-Fantôme. Enfin —soupira-t-elle. Elle leva un regard curieux vers le Xalya—. Conclusion: tu veux te venger de Walek pour quelque raison et tu veux que je t'aide. —Elle laissa échapper un petit rire moqueur—. Tu peux toujours rêver: je ne t'aiderai pas. .D Je veux seulement que tu me donnes vingt pièces d'or pour acheter un sabre —prononça Dashvara. .P Zaadma secoua la tête. .D Même si je les avais, je ne te les donnerais pas par principe. Je ne veux pas que tu fasses de mal à qui que soit. Tu ne crois pas qu'il y a déjà eu assez de morts pour cette année? .P Dashvara la contempla, surpris. .D Oh, bien sûr —poursuivit Zaadma—. Peut-être que, toi, ça t'a bien servi que les Xalyas meurent et que les Shalussis te libèrent. Mais, moi, ces guerres absurdes ne m'amusent pas du tout. Tu as raison, Odek. Nous sommes très différents. Toi, tu es un Shalussi et un guerrier digne. Et je suis sûre que tu as tué quelque homme dans ta vie. Et moi, je suis une bâtarde et je cultive des fleurs. Sincèrement, je préfère ma condition. Et maintenant, si cela ne te dérange pas, laisse-moi. Je dois arroser mes plantes et aller remplir le seau que je t'ai jeté. .P Étourdi, Dashvara la vit se lever avec énergie. Il inspira profondément. .D Mon intention n'est pas de tuer Walek. .D Je m'en réjouis —fit Zaadma sur un ton indifférent tout en ramassant le seau vide—. Tu veux bien me faire le plaisir de sortir? .P Dashvara acquiesça en silence, laissa le linge souillé de sang dans la cuvette et se leva. Un demi-sourire étira ses lèvres. .D Pourquoi, chaque fois que je franchis le seuil de cette maison, tu veux me mettre à la porte à coups de pieds? —demanda-t-il. .P .Bm -t penso Tais-toi et va-t'en .Em , lui ordonna une voix plus sérieuse. .Bm -t penso Va-t'en, vole deux sabres, tue Nanda, prends un cheval et disparais. Et laisse ce Walek tranquille: ce n'est pas le chef du clan, ce n'est qu'un mercenaire. Va-t'en… .Em .P Les yeux noirs de Zaadma reflétèrent une légère surprise. .D Tu veux… rester? .P Dashvara eut un sursaut. .D Non! —fit-il. Et se rendant compte que son refus avait été trop brusque, il ajouta—: Je ne… C'est-à-dire… Ça ne fait rien. Je m'en vais. .P Il était déjà sur le seuil quand Zaadma dit avec affabilité: .D Reste si tu veux. Je t'offre de nouveau le même accord qu'avant. Une chambre où dormir. Ce que tu ne trouveras peut-être pas si facilement ailleurs, à moins que tu aies déjà sympathisé avec une famille. Une chambre et de bons repas… en échange de la moitié de tes futures rétributions. .P L'accord était généreux et, par conséquent, suspect. Que gagnait Zaadma en proposant un tel accord à une personne qui ne gagnerait sûrement pas plus d'une pièce d'or de temps en temps? .P Dashvara ignora la petite voix de sa conscience et préféra ne pas penser à des manigances. Il avait besoin d'un lit où dormir et il préférait mille fois la maison d'une femme de mauvaise vie qui abominait les guerres que celle d'une famille de Shalussis assassins. Il se tourna vers Zaadma et esquissa un sourire. .D Le temps indéfini, ça tient toujours? .P Zaadma lui rendit son sourire. .D Bien sûr. —Elle lui tendit le seau—. Tiens, commence déjà à travailler et apporte-moi de l'eau. Après, tu iras faire ce que tu as à faire. .P Dashvara haussa les épaules, prit le seau et s'en fut le remplir à la rivière. C'était la bonne décision, se dit-il. Il aurait été ridicule de continuer à dormir à la belle étoile. Lorsqu'il revint, il entendit un chant joyeux et mélodieux. .Bl -t verse .It Sm Un œillet, dans tes yeux, je suis allé .It Sm Chercher, chercher, bien-aimée, un œillet! .It Sm Sur ta bouche je me suis égaré .It Sm Croisant une fleur dorée d'oranger. .El .P Le Xalya s'arrêta un instant avant de tendre le seau par la fenêtre, amusé. Zaadma poussa un cri. .D Tu es fou? La prochaine fois, entre par la porte avec le seau. Tu n'as pas intérêt à toucher un seul pétale de mes fleurs tant que tu es là, compris? .P Dashvara souffla. .D Compris. Passe une bonne journée. .P Zaadma parut surprise et, alors que le Xalya s'en allait déjà, elle répondit, hésitante: .D Toi aussi. .P Lorsque Dashvara arriva aux écuries, Rokuish travaillait déjà. Visiblement, Fushek l'avait déjà mis au courant qu'il avait un nouveau compagnon parce qu'il le salua aussitôt par son nom et lui sourit amicalement. .D La dernière fois que je t'ai vu, je n'ai pas pu te saluer —dit Dashvara, moqueur—. Mais j'ai salué les chevaux. Bon, qu'est-ce que je dois faire? .D En principe, la même chose que moi —répondit l'apprenti guerrier—. Tout de suite, je nettoyais les selles des chevaux. Tu sais nettoyer les selles? .D Bien sûr —affirma Dashvara. .P Rokuish et lui s'assirent à la table d'où avait disparu ce fameux morceau de fromage et commencèrent à travailler. Comme l'avait averti Fushek, Rokuish n'était pas très bavard, mais cela ne dérangea pas Dashvara. Et même, cela lui convenait. Cela aurait été beaucoup plus embêtant d'avoir un curieux lui posant des questions sur son passé et l'obligeant à improviser. .D Tu aimes les chevaux? —demanda soudain Rokuish. .P Dashvara sourit. Ça, par contre, c'était le genre de questions qui avaient véritablement de la valeur. .D Beaucoup —affirma-t-il—. Surtout si je les connais. En réalité, c'est un peu pareil avec les humains. —Il pencha la tête de côté—. Et toi? .P Rokuish sourit avec franchise. .D Ma mère dit que le premier mot que j'ai prononcé, c'est «Brise», le nom du cheval de mon père. Lui, c'était un guerrier. .P Dashvara prit une mine attristée. .D Il est mort? .P Rokuish haussa les épaules. .D Eh bien, oui. C'est les Xalyas qui l'ont tué. .P Il n'en dit pas plus, mais Dashvara ressentit ces mots comme un coup de poignard glacé. Il inspira silencieusement pour calmer sa respiration et fit: .D Toutes mes condoléances. .P Rokuish sourit. .D Merci. Mais ça s'est passé il y a déjà plus de quinze ans. Je me souviens à peine de lui. .P Dashvara acquiesça de la tête sans répondre et feignit de se concentrer sur le nettoyage de la selle tout en se rappelant une maxime des Anciens Rois: .Sm -t erare "Skia distalur hunás kay vayhatur gas distalur askalonat duk" . Venge-toi de ton ennemi et tu découvriras qu'il ne faisait que se venger de toi. .Ch "Entraînement" Il passa toute la matinée dans les écuries avec Rokuish et, lorsque l'heure arriva de manger, il vit le Shalussi le saluer, sortir du bâtiment… et pointer de nouveau sa tête par la porte. .D Dis, Odek, tu ne voudrais pas manger avec nous? .P Dashvara arqua les sourcils. .D Moi? —Il hésita puis sourit—. Avec plaisir. .P Le Shalussi lui rendit son sourire et ils se dirigèrent ensemble chez lui. .D Tu es marié? —s'enquit Dashvara. .P La question sembla l'amuser. .D Non. Je vis avec ma famille. J'ai une sœur et deux frères aînés. Le premier de mes frères, Shuwaga, lui, oui, il est marié. Avec la sœur de notre chef. .P Il se tut, comme si cela le surprenait de parler autant. Il adressa à Dashvara un autre sourire et indiqua une maison près de laquelle une Shalussi aux cheveux gris suspendait le linge. .D Rokuish, mon fils! —l'accueillit-elle—. Qui nous amènes-tu? .D C'est mon nouveau compagnon de travail, mère —expliqua le jeune—. Je l'ai invité à manger… Il peut, n'est-ce pas? .P La mère acquiesça sans hésiter. .D Bien sûr qu'il peut. Entrez. Dans un rien de temps, ton frère Andrek va arriver et nous pourrons manger. .D Merci —dit Dashvara, avec une légère inclinaison de la tête. .D Et en plus il est poli —sourit la Shalussi, ravie—. Entrez, entrez, je finis tout de suite d'étendre ce linge. .P Rokuish et Dashvara entrèrent dans la maison. L'intérieur n'était pas très grand. Il y avait des tapis et une grande marmite de fer qui fumait sur une plaque de pierre. Les bols étaient déjà sortis: une jeune fille au visage gracile et aux yeux fuyants, vêtue d'une tenue simple et pratique, venait de les poser. .D Je te présente Ménara —dit Rokuish—. Lui, c'est Odek, mon compagnon de travail. .P Dashvara inclina brièvement la tête. .D Enchanté. .P Il huma le repas. Cela sentait le blé et la menthe. .D C'est de la semoule avec des pois chiches —dit Ménara avec timidité—. L'eau s'est presque déjà toute évaporée. Comment s'est passée la matinée? .D Oh, très bien —répondit Rokuish. .P Soudain, on entendit une exclamation à l'extérieur: .D Rok, j'ai appris qu'on t'a flanqué l'étrang…! .P La voix du nouveau venu s'éteignit d'un coup quand, en franchissant le seuil, il aperçut les occupants. .P Dashvara se raidit. Il connaissait cet homme. C'était l'ami de Walek, celui qui l'avait fait entrer à la Main Blanche. Lui aussi avait participé à la bataille contre les Xalyas. Combien d'entre eux avait-il pu tuer? Dashvara regretta aussitôt d'avoir accepté l'invitation. .P Mal à l'aise, Rokuish tenta de rattraper la bévue de son frère. .D Andrek, je te présente Odek. C'était un Shalussi nomade. Et il en sait beaucoup sur les chevaux. .D Mmpf. .P Avec une moue difficile à interpréter, Andrek s'avança et s'assit près de la marmite, adressant un simple geste de la tête à l'invité. La mère le suivait et elle se mit aussitôt à parler joyeusement pendant que Ménara servait le repas dans les bols. .D Tu es un Shalussi nomade? —disait la mère tandis qu'ils mangeaient—. De ceux qui passent leur temps à parcourir les steppes? Comme c'est intéressant. Et comment se fait-il que tu ne sois pas avec ta famille? .P Dashvara avala la semoule et les pois chiches. Ils étaient délicieux. Cependant, il aurait préféré les manger seul. .D Les Xalyas les ont tués —répondit-il d'une voix neutre. .P La mère ouvrit la bouche, la referma et une expression de compréhension apparut sur son visage. .D Mon époux aussi, ils l'ont tué. Ces canailles pensaient qu'ils pouvaient faire justice comme bon leur semblait. Maintenant je comprends que tu aies voulu te faire guerrier. Tu vas t'entraîner avec Rokuish cet après-midi? Un peu d'entraînement ne vous ferait pas de mal, vous ne croyez pas? —ajouta-t-elle, adressant un regard éloquent à son fils. .P Celui-ci s'empourpra. .D Oui, mère. Cet après-midi, nous nous entraînerons. .D Parfait —approuva-t-elle, satisfaite. .P Ils ne parlèrent guère davantage. Dashvara les remercia pour l'invitation et, quand il fit l'éloge du repas, la mère s'écria qu'il pouvait revenir manger quand il voudrait. Dashvara aurait souri devant son bon accueil s'il n'avait croisé le regard hautain d'Andrek. .P .Bm -t penso Combien de soldats xalyas a abattu ton sabre, Shalussi? .Em , voulut-il lui demander. Et une autre question vint troubler son esprit. .Bm -t penso Combien d'hommes shalussis ont été exécutés par des sabres xalyas? .Em Il fronça les sourcils. Et qu'importait? Les Shalussis existaient encore tandis que les Xalyas n'étaient à peine qu'une ombre de sable à présent. .P Rokuish prit congé joyeusement et tous deux montèrent la côte vers la demeure de Fushek. Lorsqu'ils arrivèrent dans la cour et qu'ils eurent pris les sabres de bois, le Shalussi se racla la gorge. .D Ma mère a raison. Je devrais m'entraîner plus souvent. Tu vas sûrement penser que je ne sais pas lutter. .P Dashvara secoua la tête. .D Ne pense jamais que l'adversaire ne sait pas lutter avant de le vérifier réellement —fit-il en souriant. .P Il attaqua. Il savait que Rokuish n'avait probablement jamais vu un Xalya combattre, mais néanmoins il ne se déconcentra pas: n'importe quel Shalussi pouvait le voir. Fushek pouvait le voir. .P Même en se déplaçant comme un cheval boiteux et en attaquant de face, il l'emporta sur Rokuish facilement. Le jeune Shalussi haletait. Il était clair qu'il n'avait pas l'habitude de s'entraîner. .Sm -t paroles Tu dois avoir le niveau de Rokuish , avait dit Fushek. Maintenant il comprenait que ses paroles n'étaient pas très flatteuses. Dashvara se redressa et regarda le Shalussi. .D Tu sais ce que tu devrais faire? —réfléchit le Xalya—. Courir tous les jours. Faire des étirements. Et acquérir de l'agilité. Comme ça, tu as l'air d'une tortue qui essaie de se protéger, sauf que tu n'as pas de carapace. .P Rokuish grimaça et souffla bruyamment. .D Je sais. Je t'ai déjà averti. Avec moi, tu n'apprendras pas grand-chose, je le crains. .P Dashvara sourit. .D Ne t'inquiète pas de ce que j'apprends et occupe-toi d'apprendre. Si tu ne t'entraînes pas, tu ne t'amélioreras pas. .P Comme le jeune Shalussi acquiesçait et se redressait de nouveau, un rire résonna. Dashvara se tourna et vit Andrek et Walek s'approcher tous deux avec leurs propres sabres dégainés et leurs boucliers. .D A-t-on jamais vu ça? Un novice en train de donner des leçons à un autre! —lança Walek, sur un ton désinvolte—. Nous pouvons vous tenir compagnie? Andrek et moi aussi, nous voulons nous entraîner ici. .P Dashvara devina que leur objectif principal n'était pas exactement de s'entraîner mais de les déranger. Et, vu la soudaine pâleur de Rokuish, ils y étaient parvenus. .D Allez-y —dit Dashvara sans perdre son calme—. Le terrain est grand. .P Les deux guerriers prirent place un peu plus loin et commencèrent à lutter. Ils se mouvaient avec rapidité, frappaient leurs boucliers; leur jeu de jambes était précis et correct. Dashvara adressa un coup d'œil éloquent à Rokuish, mais celui-ci était si absorbé à regarder son frère lutter qu'il ne s'en rendit pas compte. Dashvara se racla la gorge et, avec l'arme d'entraînement, il lui donna un léger coup sur le bras pour le réveiller. Le Shalussi sursauta. .D Ne te laisse jamais déconcentrer dans un combat ou tu mourras —fit le Xalya. .P Il attaqua et tous deux engagèrent une lutte durant laquelle Dashvara releva peu à peu les multiples erreurs de son adversaire. Il releva également ses propres erreurs, certaines commises volontairement. .Sm -t paroles "Ne montre jamais à ton ennemi ce dont tu es capable" , lui disait la voix autoritaire du capitaine Zorvun. .Bm -t paroles Mais ne laisse pas non plus transparaître tes faiblesses face à l'ennemi déclaré. .Em .P Il se tourna, évita facilement le coup assené par Rokuish et lui frappa le dos du plat de son arme. Dashvara se maudit dès qu'il vit Fushek les observer avec intérêt depuis le pas de sa porte. .D Il combat comme un Xalya —cracha brusquement la voix de Walek. .P Dashvara s'éloigna de Rokuish et foudroya le guerrier du regard. .D Ça, c'est une technique des Voleurs de la Steppe —siffla-t-il—. Pas des Xalyas. Les Xalyas essaient seulement de les imiter sans y parvenir. .D Bien dit —approuva alors Fushek en s'approchant—. Le garçon a raison, Walek. Notre jeune Shalussi nomade semble avoir appris à lutter auprès d'un Voleur de la Steppe. .P Andrek souffla. .D Les Voleurs de la Steppe ne sont que des femelles qui attaquent par derrière. .P Dashvara laissa échapper un petit rire sarcastique. .D Dis-moi, tu as déjà vu lutter un Voleur de la Steppe? .P Andrek haussa les épaules. .D Non. Mais j'ai entendu des histoires. .P Sans cesser de sourire sombrement, Dashvara s'approcha de lui, brandissant son sabre de bois pour donner à ses propos un caractère plus théâtral. .D Les Voleurs de la Steppe se déplacent comme le vent —raconta-t-il—. Tu crois un instant qu'ils sont devant toi et, la seconde d'après, tu en trouves deux derrière toi. Ils sont comme des lynx quand ils avancent sur la terre et le sable. Ils ressemblent aux Xalyas parce qu'ils utilisent deux sabres mais, quand ils combattent, on dirait que le vent lui-même leur révèle les secrets de leur adversaire. —Il murmura—: Ils savent… exactement… quel va être son prochain mouvement. .P Il baissa la pointe du sabre et retourna auprès de Rokuish tandis qu'Andrek et Walek le regardaient, les sourcils froncés. .D Attends —dit soudain Walek, moqueur—. Si ce que tu dis est vrai et que tu as appris leurs techniques, tu dois être un expert combattant. .P Dashvara sourit et répondit humblement: .D Ce que j'ai appris d'eux, je l'ai fait en les observant. Je suis loin d'être un Voleur de la Steppe. .P Walek s'approcha avec son sabre. .D Prends ces deux sabres de bois. Et maintenant essaie de les manier. Montre-nous comment luttent ces Voleurs de la Steppe. Allez, à moins qu'un Shalussi nomade ne lutte aussi mal que Rok le ronfleur? .D Walek —le prévint Andrek—. Ne t'en prends pas à mon frère. .P Walek haussa les épaules sans quitter Dashvara des yeux. Celui-ci jeta un coup d'œil à Fushek, qui semblait plus disposé à observer qu'à intervenir. Avec un soupir, il prit le sabre de bois à un Rokuish intrigué et Walek et lui s'éloignèrent des autres. .D Je vais mettre une protection au sabre pour ne pas te blesser —sourit moqueusement Walek, en joignant le geste à la parole. .P Dashvara le regarda avec ironie. .D Tu n'avais pas pris autant de précautions hier, devant la Main Blanche —murmura-t-il. .P Walek haussa un sourcil, surpris, et il déclara alors à voix basse: .D Tant que tu te tiens éloigné de Silkia, nous sommes en paix. .P Dashvara acquiesça. .D Cela me semble correct. .P Walek s'esclaffa tout bas, se mettant en position. .D Alors comme ça tu préfères la bâtarde? —demanda-t-il, très amusé. .P Il attaqua et Dashvara fit un bond en arrière, perplexe. .D Bâtarde? —répéta-t-il. .P Le sourire de Walek s'élargit. .D Elle ne te l'a pas raconté? Cette sorcière est la fille bâtarde d'un sénateur de Dazbon —expliqua-t-il. Et il attaqua sérieusement. .P Dashvara écarta toute pensée qui aurait pu le déconcentrer quand il vit venir le coup de bouclier. Cette fois, il ne se contrôla pas autant qu'avant. Il tentait d'imiter les mouvements des Voleurs de la Steppe et, comme il ne les connaissait pas non plus vraiment, il se débrouillait suffisamment mal pour ne pas impressionner et suffisamment bien pour ne pas recevoir de coups. .P En toute honnêteté, il n'avait jamais lutté contre les Voleurs de la Steppe, mais le capitaine Zorvun lui avait enseigné quelques-unes de leurs techniques et Dashvara savait que, s'il avait dû combattre un Voleur de la Steppe, il aurait probablement servi de pitance aux vautours. .P Il fit un bond de côté et contrattaqua. À un moment, il faillit faire lâcher son sabre à Walek, mais alors celui-ci fit un mouvement inattendu. Le même qu'avait réalisé Fushek la veille. Sauf que cette fois-ci il avait un bouclier. Il le heurta sur le flanc et Dashvara fut violemment propulsé à terre. Il leva la tête, contrarié. Il aurait pu se relever d'un bond, mais il n'en fit rien. .Bm -t penso Je ne suis pas ici pour lutter contre Walek .Em , se rappela-t-il. .Bm -t penso Calme-toi et laisse ce grand gaillard savourer sa victoire. .Em .P De fait, le Shalussi semblait très satisfait. .D Tu te défends bien, mon gars —reconnut-il—. Tous les guerriers shalussis ne durent pas autant contre moi. Mais… tu n'as réussi à me donner aucun coup. Il faut attaquer, Odek. Et pas danser autant dans le vent —se moqua-t-il. .P Dashvara le vit lui tourner le dos et s'en aller avec Andrek après avoir dit au revoir à Fushek. Ce dernier rentra de nouveau chez lui étouffant à demi un bâillement. .P .Bm -t penso Plus je connais les Shalussis, plus je me sens perplexe .Em , s'avoua-t-il. Walek n'avait pas l'air aussi cruel qu'au début. Et cependant, il avait tué. .P .Bm -t penso Mais, moi aussi, j'ai tué. Vais-je donc maintenant me prendre pour un saint ermite de l'Oiseau Éternel? .Em .P Il allait se redresser complètement quand il s'aperçut que sa barre de métal avait presque glissé hors de sa botte. Un peu pâle, il se releva, la remettant discrètement, et il rendit son sabre de bois à Rokuish. .D Par ma mère, tu as été impressionnant —fit celui-ci, enthousiasmé—. Tu as failli battre Walek! C'est un des meilleurs guerriers du village. Avec mon frère. —Comme Dashvara se massait le côté endolori, il proposa—: Faisons une pause. .P Dashvara acquiesça et tous deux s'assirent à l'ombre d'une corde sur laquelle du linge était étendu. .D Dis-moi, Rokuish, tu t'entraînais avec qui avant? .P La question sembla embarrasser le jeune Shalussi. .D Eh bien… Avec Fushek quelquefois. Et avec quelques amis. .P Il y eut un silence et il rectifia alors: .D Pour t'être sincère, la vérité, c'est que je ne m'entraîne presque pas. Mes anciens amis qui veulent devenir guerriers ne veulent pas s'entraîner avec moi parce qu'ils trouvent que je ne m'améliore pas. Fushek est le seul qui essaie parfois de me donner des leçons, mais… je dois dire que, moi-même, je n'insiste pas beaucoup pour qu'il m'en donne. Andrek dit que Bashak s'est trompé sur ma vocation et que c'est ma mère qui a dicté au vieux ce qu'il devait me dire. —Il sourit, quoique sans joie—. Bashak et Andrek peuvent bien dire ce qu'ils veulent, c'est Fushek le maître de guerre. C'est lui qui décidera si je sers vraiment à quelque chose ou pas. .P Dashvara demeura un instant silencieux. Rokuish commençait à lui être sympathique, se rendit-il compte. Et ça, ce n'était pas une bonne chose. .D Si Fushek est le maître de guerre, pourquoi n'a-t-il pas participé à l'assaut du Donjon des Xalyas? —demanda-t-il. .D Oh —s'étonna Rokuish—. Tu ne t'en es pas aperçu? Son bras, celui du bouclier, il est estropié. Il ne peut pas lutter sur un champ de bataille. Mais c'est le fils de l'ancien maître de guerre et il en sait davantage sur les techniques de combat que n'importe qui. .P Dashvara perçut dans sa voix un timbre manifeste de respect. Il acquiesça. .D Je vois. —Il se leva—. Eh bien alors tu as intérêt à commencer à prendre l'entraînement au sérieux, parce que je ne suis pas un homme patient. Je te promets que, si tu y mets de la bonne volonté, tu t'amélioreras. .P Rokuish fit une grimace, mais il se leva. .D C'est bon. Je ferai ce que je peux. .D Tu feras ce que tu dois —répliqua Dashvara et, comme le jeune Shalussi arquait un sourcil, perplexe, il sourit et s'éloigna vers le terrain d'entraînement en pensant: .Bm -t penso Tu sais, Dash? Contente-toi de te dire à toi-même ce que tu dois faire et laisse les autres faire ce qu'ils peuvent, hein? .Em .salto .P Lorsqu'il revint chez Zaadma, la nuit tombait déjà. Rokuish avait assuré que cette nuit ils n'avaient pas à monter à la tour de guet car ils étaient plusieurs guerriers à se relayer. Ce ne serait pas leur tour de garde avant plusieurs jours. .P Dashvara s'approcha de la porte de la maison avec indécision. Maintenant qu'il commençait à relativiser la haine sans distinction qu'il éprouvait envers les Shalussis, il se demandait s'il agissait correctement en acceptant de dormir là. Mais, en y réfléchissant bien, Zaadma avait fait preuve de bon cœur en l'hébergeant alors qu'elle savait qu'il n'avait pas une seule pièce d'or. Comme disaient les anciens sages de la steppe: .Bm -t paroles Ne repousse pas celui qui, au lieu de t'abandonner, te donne du pain et un toit .Em . .P À l'intérieur, on entendait des murmures. Dashvara soupira et laissa retomber sa main prête à frapper à la porte. Il fit demi-tour, s'assit au pied de l'olivier et contempla les reflets de la Lune sur la rivière. Celle-ci avait à peine un pied de profondeur. Il paria que, pendant les périodes de grande sécheresse, elle devait se réduire à un simple ruisseau. .P Il attendit un long moment avant d'entendre des voix plus fortes et le bruit d'une porte qui s'ouvre. Caché derrière l'olivier, Dashvara aperçut la silhouette d'un homme… Il roula les yeux. Bien sûr que c'était un homme. Il écarquilla les yeux lorsqu'il le reconnut. C'était Nanda de Shalussi. .P Il faillit se lever et se précipiter sur lui. Il était seul, loin du village… C'était le moment idéal. .P Il le laissa passer sans pouvoir le croire. Il grogna tout bas quand les pas du Shalussi s'éteignirent. Une chose était d'être prudent et une autre d'être un lâche. Et il avait la terrible impression qu'en cet instant, il avait agi comme un maudit lâche. .P .Bm -t penso Réfléchis un peu. Si Nanda est venu, il viendra d'autres fois. Il suffit de demander à Zaadma qu'elle t'avertisse quand il reviendra. Tu le tues, tu voles un cheval et tu fiches le camp d'ici. Tu as déjà assez hésité comme ça. .Em .P Il se leva et entra par la porte que Zaadma avait laissée ouverte. La bougie éclairait l'intérieur. Cela sentait le jasmin. Et Zaadma fredonnait tout bas une chanson tout en tassant un peu la terre d'un pot de fleurs blanches. Dashvara l'observa fixement. .P .Bm -t penso Cette femme vient de s'offrir à l'homme qui s'est allié aux Akinoas et aux Essiméens pour détruire ma famille. Et, moi, je ne trouve rien de mieux que d'accepter qu'elle m'héberge. Où est donc passé mon honneur? .Em Dashvara secoua la tête. .Bm -t penso Tais-toi donc. Si tu veux vraiment le savoir, ton honneur est resté au donjon de Xalya, Dash. Il est trop tard maintenant pour le récupérer de toutes façons. .Em .P Il repoussa cette pensée avec un gros soupir et Zaadma sursauta en s'apercevant de sa présence. .D Ah! Odek. Entre donc. Je t'ai préparé ta chambre… —Elle se tut en voyant l'expression du Xalya et elle sourit, goguenarde—. Tu l'as vu sortir? À lui, tu n'as pas osé lui donner un coup de poing pour protéger ma dignité, hein? .P Dashvara fit claquer sa langue. .D Comment peux-tu plaisanter sur la dignité? Tu n'as donc plus de valeurs? .P Zaadma inspira, levant les yeux au ciel. .D Diables, Shalussi. Je vois que les préjugés sont bien ancrés dans ta tête. Mes valeurs se portent très bien, merci. Enfin, veux-tu que nous philosophions ou veux-tu dîner? .P Dashvara dut reconnaître qu'après tant d'entraînement, il avait faim. .D Dînons —déclara-t-il. .P Zaadma sourit, amusée, et elle indiqua un plat froid avec des légumes et des figues sur le tapis doré. .D C'est le plat que tu aurais dû manger à midi —observa-t-elle—. Je l'ai préparé avec tout le dévouement et l'amour dont je suis capable et j'ai attendu, attendu… j'ai attendu comme une femme mariée que tu reviennes, mais tu n'es pas revenu. Alors j'ai décidé de te le garder fidèlement pour qu'il ne manque pas une seule figue à ton retour. .P Dashvara la regarda sans très bien savoir comment prendre sa réponse moqueuse. Il s'excusa: .D Je regrette. Je n'ai pas pensé à t'avertir. J'ai mangé chez Rokuish. .P Zaadma s'assit et croisa les bras. .D Je suppose que je dois me réjouir que tu n'aies pas mangé à la Main Blanche. .P Dashvara arqua un sourcil. Il s'assit et répliqua: .D J'ai pensé à toi et à la terrible jalousie que tu éprouverais et j'ai décidé de me tenir éloigné de cet établissement. .P Zaadma sourit. .D Merci pour ta compréhension. Tu veux que je fasse réchauffer les légumes? J'ai une plaque chauffante fabriquée à Dazbon. Elle marche encore. .P Dashvara fit non de la tête. .D Non, non, tout est parfait. Merci —ajouta-t-il, tout en portant à sa bouche une cuillerée de légumes. .P Lorsqu'il eut vidé l'assiette, il se rendit compte que Zaadma l'observait. Il fronça les sourcils. .D Qu'est-ce qu'il y a? .P Zaadma haussa les épaules et sourit avec timidité. .D Je ne sais pas… Cela faisait longtemps que personne ne dînait avec moi. Enfin, moi, j'ai déjà dîné. Je veux dire que cela faisait longtemps que je… —Elle fit un geste de la main—. Tu me comprends. .D À vrai dire, non —se moqua Dashvara. .P Ils échangèrent un regard. Dehors, on n'entendait que le silence. Zaadma se racla la gorge. .D Ta chambre est là —indiqua-t-elle. .P Dashvara acquiesça et se leva. .D Merci de m'héberger. Et merci pour le dîner. .D Arrête de me remercier et de t'excuser et va-t'en dormir —répliqua Zaadma. .P Dashvara s'arrêta devant le voilage qui séparait les deux pièces. .D Tu n'attends pas d'autres visites, n'est-ce pas? —demanda-t-il avec une certaine brusquerie—. Parce que, dans ce cas, je préfère dormir au pied de l'olivier. .P Zaadma souffla. .D Rassure-toi. Cette nuit, je dormirai comme une sainte. Bonne nuit, jeune Shalussi. Et au fait —ajouta-t-elle—, tu ne penses plus à te venger de Walek, j'espère? .P Dashvara esquissa un sourire sinistre. .D Non. Rassure-toi, je ne tuerai pas Walek. Bonne nuit. .P Il écarta le voilage et se dirigea à tâtons vers le lit. La chambre était petite, mais elle avait une fenêtre par laquelle il pouvait voir, s'il tirait le rideau, la lumière de la Lune reflétée dans la rivière. Il ôta le foulard de sa tête, retira ses bottes et jeta un coup d'œil vers l'autre pièce. La bougie était encore allumée. .P Il s'étendit, se sentant agréablement fatigué. Toutefois, il ne pouvait le nier: Rokuish était un vrai désastre au combat, et ce qui l'avait le plus épuisé, c'étaient les conseils maintes fois répétés qu'il lui avait donnés pour qu'il ne commette pas sans cesse les mêmes erreurs. Enfin, il avait manié le sabre, certes, mais c'était un sabre en bois. Et il n'allait pas tuer Nanda avec un sabre en bois. .P Il eut un sourire torve dans l'obscurité. Zaadma avait déjà éteint la bougie. Il entendit des froissements de tissu, puis le silence. Il ferma les yeux et tendit l'oreille. Il écouta la respiration de Zaadma, paisible et rythmique. Il écouta la légère brise. Et, finalement, il s'endormit. .P Il se réveilla plusieurs fois pendant la nuit, se sentant perdu. Curieusement, il ne rêva pas qu'il assassinait les chefs des clans sauvages ni qu'il perdait sa famille. Il rêva qu'il luttait contre des nadres rouges aux côtés de ses compagnons de patrouille. Makarva, Lumon, Sigfen, Boron, les Triplés… le capitaine Zorvun. Tous étaient bien vivants et leurs visages avaient une netteté impressionnante. À un moment, ils se mirent à jouer aux katutas. .P Il plissa le nez, se réveillant au beau milieu de la nuit. Tant de parfums le déconcertaient et l'empêchaient de dormir profondément. Dès qu'il fit jour, il se leva. Il réajusta son foulard, remit ses bottes et sortit de la chambre discrètement. Le rideau était à moitié tiré et la lumière du matin éclairait doucement l'intérieur de la maison. Les rayons du soleil rougissaient les pétales des emzarouges, embellissaient les kalreas d'un blanc immaculé, s'étiraient sur le sol de terre battue, glissaient sur le drap et caressaient le dos de Zaadma, à moitié découverte. .P Dashvara la contempla un instant, se demandant comment une jeune femme aussi belle pouvait avoir choisi un chemin si malséant. Mais pensait-elle seulement que ce chemin était malséant? Il secoua la tête comme pour se réveiller et se dirigea vers la porte. Il sortit en silence et s'en fut directement vers le terrain d'entraînement devant la maison de Fushek. Le village s'étirait encore paresseusement, mais on voyait qu'il allait bientôt s'animer. .P Il s'installa sur le sol de la cour et, quelques instants après, il se surprit à dessiner avec un des sabres de bois sur la terre sableuse. Lorsqu'il se rendit compte qu'il écrivait stupidement son nom en oy'vat, il s'empressa d'effacer toutes traces. .Bm -t penso Je ne cesserai jamais de me surprendre .Em , soupira-t-il, jetant des regards inquiets alentour. .P Rokuish n'apparaissait pas. Après avoir attendu un bon moment dans la cour, Dashvara finit par se lever et il allait ranger les sabres de bois quand ses yeux se posèrent sur une ombre qui glissait vers un groupe de trois enfants assis sur le sol, devant une maison. .P C'était un serpent rouge. .P Dashvara demeura paralysé une seconde. Et il se rappela les paroles de son père: .Bm -t paroles Mais avant de les tuer, mon fils, tue leurs familles. .Em .P Dashvara hésita. Il était peu probable qu'il y ait, parmi ces enfants, un fils de Nanda de Shalussi. En plus… Il secoua la tête, halluciné par ses propres pensées. .P .Bm -t penso Non, père. Moi, je ne tue pas des innocents. .Em .P Et il s'élança. .D Ne bougez pas —ordonna-t-il en voyant que les trois enfants se tournaient vers lui en entendant ses pas. .P Lorsqu'il s'agissait de donner des ordres, Dashvara les donnait comme Zorvun et le seigneur Vifkan. Les enfants ne bougèrent pas. De toute façon, ils comprirent rapidement ce qu'il se passait. .P Dashvara s'approcha du serpent avec prudence. Le reptile n'était pas très grand, mais son venin était mortel et son corps se mouvait à la vitesse de l'éclair. Dashvara approcha un des sabres de bois, se préparant à toute attaque de la part du serpent. Un mouvement erroné pouvait lui coûter la vie. .P .Bm -t penso Léger comme le vent. Subtil comme le sable. Frappe. .Em .P Dashvara frappa, et sans erreurs. La tête du serpent se retrouva écrasée sur la terre sableuse. Bien. Il la broya en faisant vriller son bâton pour s'assurer qu'il était bien mort. Sortant de leur silence anxieux, les enfants poussèrent des cris de joie et l'entourèrent pour le remercier. L'un d'eux se pencha pour attraper le serpent mort par la queue et il descendit la colline en courant, brandissant le cadavre comme un trophée. .D Un serpent rouge! —criait-il—. Il l'a tué! Il l'a tué! .P Dashvara sourit. .D Il va même réveiller Rokuish s'il continue à crier comme ça. .P Il entendit le rire de la fillette qui s'agrippait à sa manche et il se rendit compte que son visage lui était familier. .D Eh, tu es la fille d'Orolf, le forgeron? .P La fillette acquiesça. .D Moi, je suis son frère —dit l'autre enfant, qui paraissait encore plus jeune. .P Dashvara fit une moue souriante. .D Vous vous rendez compte que, si ce serpent vous avait mordus, vous seriez morts en quelques minutes? Soyez toujours attentifs à ce qui vous entoure, les enfants. —Et comme tous deux acquiesçaient, le regardant comme s'ils buvaient ses paroles, son sourire s'élargit—: Allez, rentrez tous les deux chez vous et dites à votre père de vous donner un sabre pour que vous puissiez vous protéger la prochaine fois. .P Il les vit courir vers la forge et il dissimula un rire sous un raclement de gorge. Ça allait être de plus en plus difficile pour Orolf de lui refuser ce fameux sabre promis. .P .Bm -t penso Bon .Em , pensa-t-il, jetant un coup d'œil alentour. .Bm -t penso Où es-tu donc passé, Rokuish? .Em .P En principe, il aurait déjà dû être arrivé. Dashvara laissa les sabres de bois, descendit la colline et, en passant devant la maison du Shalussi, il vit sa sœur Ménara en train de ramasser le linge et il la salua. .D Rokuish dort encore? .P La Shalussi fit non de la tête. .D Non. Il a dit qu'il allait s'entraîner. Il est parti il y a un moment déjà. Tu ne l'as pas vu? .P Dashvara fit un geste pour la tranquilliser. .D Non, mais peut-être qu'il était avec Fushek dans la maison. Ne t'inquiète pas. Je le trouverai. .D Maintenant que j'y pense —ajouta soudain Ménara, alors que Dashvara s'éloignait déjà remontant la colline—. Il n'est pas parti vers la cour de Fushek mais vers la rivière. .P Vers la rivière? Les sourcils arqués, le Xalya la remercia, revint à la cour de Fushek chercher les armes d'entraînement et se dirigea vers la rivière. Lorsqu'il arriva, il jeta un coup d'œil à droite et à gauche, il regarda en face et… il laissa échapper un éclat de rire. Incliné de biais contre le tronc d'un mutsomo, Rokuish faisait des étirements. Dashvara traversa la rivière et s'arrêta devant le Shalussi. Celui-ci était si concentré à lever une jambe le plus haut possible qu'il ne s'aperçut pas de sa présence. .D Qu'est-ce que tu fais exactement, Rokuish? —s'enquit Dashvara, en se retenant de rire. .P Rokuish sursauta et manqua perdre l'équilibre. .D Odek! Tu as failli me faire mourir de peur —haleta-t-il. .D Tu es en train d'apprendre à marcher en diagonale? —continua Dashvara, moqueur. .D Non —répliqua Rokuish, levant les deux mains vers le ciel—. Je fais ce que tu m'as conseillé de faire. J'ai couru et maintenant je m'étire. Ce n'est pas ce que tu m'as dit de faire? .P Dashvara sourit largement. .D Eh bien, d'une certaine façon, oui. Je suis content de voir que tu le prends aussi au sérieux. Où il y a de la volonté, il y a du génie. —Il lui tendit un des sabres de bois—. Observe. .P Il recula de quelques pas, étendit son bras armé et le courba; il leva une botte, fit un tour complet sur lui-même, s'inclina en arrière de telle sorte qu'un homme normal serait tombé, se retint d'une main sur le sol, puis se releva immédiatement faisant un bond de côté et effectuant un arc avec son sabre. .P Rokuish riait. .D Moi, je marche peut-être en diagonale, mais, si tu combats vraiment en te jetant tout seul par terre… toi, tu marches sur la tête. Mais, tout de même, ce n'était pas mal. J'aimerais bien avoir ton agilité. .D Il suffit de t'entraîner alors. —Dashvara sourit—. Et maintenant que tu es déjà étiré, il n'y a rien de mieux que de s'exercer contre un adversaire. —Comme Rokuish acquiesçait, il ajouta—: Et cette fois, Rok, c'est toi qui attaques. .Ch "Le Dahars" La nouvelle selon laquelle le nouveau venu avait sauvé trois enfants shalussis d'un serpent rouge fit le tour du village et, quand Dashvara et Rokuish revinrent à midi, à moitié courbés par la fatigue, ils trouvèrent Orolf, le forgeron, en train de parler avec le maître de guerre dans la cour. .P Ils laissèrent les armes d'entraînement et, comme le forgeron appela Dashvara, celui-ci s'approcha, intrigué. .D Écoute, mon garçon —commença le forgeron—, nous y avons réfléchi, Fushek et moi, et je crois que tu aurais besoin d'un vrai sabre. .P Dashvara leur adressa à tous deux un demi-sourire. .D Un seul? .P Fushek éclaircit sa voix. .D Le garçon possède des techniques de combat des Voleurs de la Steppe. Il combat avec deux sabres. .P Orolf prit un air surpris. .D Diables. Dans ce cas, va pour deux sabres. .P Dashvara les regarda, absorbé par ses pensées. .P .Bm -t penso La vie de tes enfants vaut donc plus pour toi que deux sabres d'acier .Em , pensa-t-il. Ceci lui faisait reconsidérer beaucoup de ses préjugés. Mais, à vrai dire, il avait déjà commencé à reconsidérer beaucoup de choses. .P Le forgeron lui donna une tape affectueuse sur l'épaule. .D Je compte sur toi pour en finir avec tous ces sales serpents à trois lieues à la ronde. .P Dashvara sourit. .D Merci. .D Merci à toi —répliqua Orolf—. Tu auras tes sabres dans deux semaines. Et j'y graverai un serpent rouge. Tu verras, ils seront très bien. .P Il lui serra l'épaule de sa forte poigne et s'en alla. .P .Bm -t penso Deux semaines? .Em .P Dashvara inspira pour calmer son impatience. .P .Bm -t penso Deux semaines, ce n'est rien. Je pourrai attendre. .Em .P Fushek le regardait, l'expression songeuse. .D Je ne me trompais pas. Tu as un bon potentiel. Et on dirait qu'avec Rokuish, tu as réussi à faire davantage en deux jours que moi en un an —observa-t-il—. Si tu continues comme ça, il se peut que tu deviennes un guerrier shalussi plus vite que tu ne le crois. .P Il inclina brièvement la tête et entra de nouveau chez lui. Rokuish souffla. .D Tu es dans le village depuis à peine trois jours et tu as déjà gagné la considération de tous. Et le respect de Fushek. Si seulement je pouvais avoir, moi, l'occasion de sauver trois enfants d'un serpent rouge —sourit-il. .P Dashvara haussa les épaules. .D Ou plutôt: si seulement tu avais été là si je ne m'y étais pas trouvé —le corrigea-t-il. .P Tous deux mangèrent chez Rokuish, mais cette fois Dashvara eut la décence de passer chez Zaadma pour l'avertir. Cependant, il ne trouva son amphitryonne nulle part et il revint avec Rokuish en se demandant, intrigué, où elle avait bien pu aller. .D Je n'arrive pas à comprendre pourquoi, d'entre toutes les maisons, tu as choisi celle-là —murmura Rokuish tandis qu'ils montaient le chemin menant chez lui—. Je peux demander à ma mère de t'héberger. Elle acceptera sûrement. .P Dashvara se rappela la petite maison où ils vivaient… puis il pensa à Andrek. Il fit non de la tête. .D Je t'assure que je suis très bien là-bas. .D Cela va donner de quoi jaser à beaucoup —l'avertit le Shalussi. .P Dashvara sourit. .D Ils parlent déjà de moi à cause du serpent rouge. Si ça leur chante, ils peuvent aussi parler de moi parce que je loge chez une… —Il allait dire «bâtarde de Dazbon», mais il se retint et conclut—: étrangère. .P Rokuish se racla la gorge alors qu'ils arrivaient devant chez lui. .D Si ce n'était qu'une étrangère… —lui chuchota-t-il éloquemment—. Mais je vois bien que cela ne te dérange pas, toi. .P Durant ce repas, Andrek se montra plus amical. La mère parla sans relâche, Ménara lança à plusieurs reprises des regards innocents à Dashvara et celui-ci ne prêta attention à aucune des deux, concentré comme il était à manger et à penser à ses deux sabres. .P À peine sortis de la maison, Rokuish et Dashvara retournèrent aux écuries pour travailler et s'occuper des chevaux. Le jeune Shalussi semblait un peu plus disposé à bavarder, mais, sans aucun doute, sa mère le devançait de beaucoup dans ce domaine. .D À qui appartient le cheval noir? —s'enquit à un moment Dashvara, appuyé contre la barrière. .D Au fils de Nanda —répondit Rok. .P Dashvara eut un frisson. .D Je ne savais pas qu'il avait des enfants —reprit-il après un silence. .D Eh bien… si, il en a. .P Dashvara attendit quelques secondes et, voyant que le Shalussi ne poursuivait pas, il pensa: .P .Bm -t penso Si j'étais tombé sur un Rokuish avec le tempérament de sa mère, je serais déjà probablement au courant de tout ce qui se passe dans le village. Mais avec Rok… .Em .P Il se racla la gorge. .D C'est un bon cheval. Et celui-ci? Il appartient aussi à un fils de Nanda? .P La tête de Rokuish s'était affaissée contre sa poitrine. Tant d'entraînement le matin l'avait exténué, devina Dashvara. Pourtant, le Shalussi fit un effort pour relever les yeux et voir quel cheval il lui indiquait. .D Oh. Pas celui-là —répondit-il—. C'est celui de mon frère Andrek. En réalité, Zéfrek est le seul fils adulte de Nanda. L'autre fils a douze ans et la fille, quinze. Mais les femmes ne chevauchent pas —fit-il en souriant. Et il bâilla. .P .Bm -t penso Zéfrek. Celui-là aussi, alors. .Em .D C'est votre chef depuis combien d'années? —s'enquit Dashvara. .D Nanda? Depuis qu'il a tué Memfared en duel. Il l'a défié et il l'a tué. Cela fait… Euh. Cela fait une douzaine d'années, je crois. .P Dashvara acquiesça pensif, en regardant le cheval noir. Un fils de douze ans et une fille de quinze. Son père voulait-il qu'il les tue eux aussi? Cela le répugnait rien que d'y penser. Et pourtant… il savait, au plus profond de son cœur, que ses trois frères étaient morts. Showag avait seize ans et il était sorti combattre: il était mort en soldat. Les autres étaient encore plus jeunes; mais, étant qui ils étaient, il était peu probable que des sauvages leur aient laissé la vie sauve. Et Fayrah… Dashvara baissa les yeux vers le sol. Ils avaient épargné la vie de sa sœur Fayrah, mais il ignorait si son destin n'était pas encore pire. .P Dans une semaine, cette caravane de Dazbon viendrait emmener les jeunes Xalyas. Ils les achèteraient à prix d'or; et ensuite, qui sait ce qu'ils feraient d'elles. Une semaine. Et Orolf ne lui donnerait les sabres que dans deux. .P Dashvara serra les dents. .D Rok, ce Zéfrek, il vit chez Nanda? .P Comme il ne reçut pas de réponse, il se tourna légèrement et constata que Rokuish s'était endormi, appuyé contre la barrière. Il esquissa un sourire triste. .D Fais de beaux rêves, Rokuish. .P Il s'écarta de la barrière, ouvrit la porte de l'enclos et entra. Il s'avança vers le cheval noir. Celui-ci le regarda de ses yeux sombres et le laissa s'approcher davantage. Le Xalya lui donna des tapes sur l'encolure. .D Je ne sais pas comment tu t'appelles, mais tu me rappelles Lusombre —murmura-t-il—. Je suis sûr que tu as la même âme noble qu'elle. .P Le cheval hennit doucement, comme flatté, et Dashvara sourit. Après l'avoir cajolé un peu plus, il sortit de l'enclos et décida de se promener aux alentours du village. Il passa non loin de la maison de Bashak et, en apercevant le vieil homme sculptant son morceau de bois sur le pas de sa porte, il sourit et s'approcha. .D Cela commence à prendre une forme concrète, grand-père? —demanda-t-il, en le saluant. .P Bashak haussa les épaules avec son sempiternel sourire amusé. .D Eh bien, juge par toi-même. .P Dashvara arqua un sourcil et s'assit. Il prit le morceau de bois entre ses mains et l'examina avec une attention théâtrale. Il avait la forme manifeste d'un homme shalussi et, à vrai dire, la pièce était parfaitement taillée et semblait terminée. Le visage reflétait une solennité et une fierté très bien réussies. .D Voyons… —dit-il—. Ce que je vois, c'est… un joyau de bois sculpté par les mains d'un sage. .P Bashak rit. .D Tu ne vois vraiment rien d'autre? Que te dit ton imagination? .D Mon imagination? —répéta Dashvara—. L'imagination tue, brave homme. Parce qu'elle montre souvent de faux chemins. .P Bashak secoua la tête, l'air attristé. .D Que te dit ton cœur? .P Dashvara le regarda fixement. .Bm -t penso Mon cœur s'est brisé en mille morceaux il y a une semaine, vieil homme. Que veux-tu que je te réponde? .Em .P Le vieux Shalussi pencha la tête de côté et insista: .D Qu'est-ce que cela te suggère? .P Dashvara soupira. .D Oiseau Éternel —murmura-t-il. .P Et il examina de nouveau la pièce de bois et le visage solennel du Shalussi. .D Je vois un homme fier qui regarde vers un avenir vide sans vouloir se rendre. —Il secoua la tête, amusé par ses propres paroles amères—. C'est ce que je vois, vieil homme. .P Bashak avait froncé les sourcils. .D Un avenir vide? —répéta-t-il—. Cela n'existe que pour les personnes qui sont mortes ou n'ont pas de volonté. Un homme fier ne peut avoir un avenir vide. .D Vraiment? —Dashvara sourit sans joie—. Et si l'homme fier était une personne morte? Un homme avec un cœur aussi immobile que le bois? Quel avenir possède la branche d'un arbre abattu? .P Il se leva pendant que Bashak réfléchissait à ses paroles et il lui tendit sa sculpture. Bashak fit non de la tête et dit: .D J'espérais avoir sculpté quelque chose de plus gai, mais les choses sont comme elles sont. Garde l'homme au cœur mort. Et fais en sorte que le tien revienne à la vie, jeune Xalya. .P Dashvara allait lui tourner le dos, mais sa dernière phrase le glaça jusqu'aux os. .D Comment… m'as-tu appelé? —articula-t-il en le foudroyant des yeux. .P Le visage ridé et serein, Bashak souriait. .D Seuls les Anciens Rois et leurs descendants, les seigneurs des steppes, jurent par l'Oiseau Éternel, jeune homme. —Dashvara blêmit en se rendant compte qu'il avait gaffé à fond. Le vieil homme poursuivit avec une extrême tranquillité—: Aucun Shalussi ou Essiméen, aucune tribu venue ensuite occuper ces terres et expulser les seigneurs n'a adopté leur religion. L'Oiseau Éternel, pour beaucoup, est synonyme de domination, d'esclavage, de répression. C'est l'aigle sanglant d'un sombre passé. Depuis quand un Shalussi jure-t-il par la divinité qui l'a refoulé dans les zones les plus arides de la steppe durant des siècles? .P Pendant qu'il parlait, Dashvara le regardait, atterré. Sa raison lui disait qu'il devait tuer ce vieil homme, mais son cœur criait de douleur rien que d'y penser. Un vieux sage qui lui souriait avec tant de franchise… .P Il feula brusquement, s'approchant du vieil homme, le poing fermé sur la sculpture. Sa voix trembla quand il parla: .D Refouler? Les Xalyas qui ont été massacrés il y a une semaine n'ont refoulé personne. Ils vivaient tranquillement sur leurs terres, même si c'étaient des terres plus arides et plus inhospitalières que celles-ci. Ils vivaient en paix —siffla-t-il—. Tu ne peux pas appeler seigneur de la steppe un homme qui ne dirige plus que quelques centaines de personnes. Les Xalyas que vous avez massacrés étaient des hommes honnêtes. Des hommes décents, qui avaient une éducation et une façon de vivre beaucoup plus avancée que celle de ce peuple de sauvages. Et l'Oiseau Éternel, vieux fou —ajouta-t-il, le pulvérisant du regard—, n'est pas un aigle sanglant. C'est le symbole de ce que nous autres appelons le .Sm Dahars , qui implique dignité, confiance et fraternité. C'est cela que vous avez détruit —bredouilla-t-il—. C'est cela que j'ai perdu. .P Il se maintint debout, regardant le vieil homme avec les yeux grand ouverts et, brusquement, il sut qu'il ne le tuerait pas. Lui, il ne commettrait pas les atrocités qu'il condamnait. Lui, il était un homme du .Sm Dahars , comme Maloven lui avait enseigné à l'être. Les paroles du shaard apprises étant enfant résonnaient encore dans son esprit: .Bm -t paroles Tout acte qui t'oblige à commettre des crimes indignes contre l'Oiseau Éternel est indigne et tu dois l'éviter .Em , disait-il. Dashvara inclina la tête. .Bm -t penso Ma main ne sera tachée que de sang criminel… .Em .P Mais selon la tradition des Xalyas, il devait aussi obéissance au seigneur son père et celui-ci lui avait demandé comme dernier vœu de tuer les familles des chefs de clans. Tous ses membres. Sans distinction de sexe ou d'âge. Dashvara n'avait pas toujours obéi à son père. Il l'avait contredit de nombreuses fois et c'est pourquoi tous deux ne s'étaient jamais très bien entendus. Mais cette fois, c'était différent. .P Il leva le regard vers le vieil homme. Si Bashak parlait, alors, cela signifiait qu'il était capable de tuer un homme juste parce qu'il était Xalya; et dans ce cas, il méritait de mourir. Mais s'il ne parlait pas… .P .Bm -t penso Ai-je donc l'intention de me fier à la bonté d'un sauvage? .Em .P Il inspira profondément et fit un pas en arrière. Comme si le mouvement l'avait tiré de ses réflexions, le vieil homme se leva lentement et s'approcha. Un instant, Dashvara pensa qu'il allait sortir une dague cachée et la lui planter traîtreusement, mais le vieil homme se contenta d'écarter les bras et de l'embrasser comme un père. Durant quelques secondes, Dashvara resta paralysé. Puis il voulut résister; cependant… le chagrin du vieil homme était indubitablement sincère. .P .Bm -t penso Cet homme .Em , pensa-t-il ému, .Bm -t penso est un sage. .Em .P Brusquement, la douleur qu'il portait dans son cœur jaillit, éclatant en mille morceaux. Dashvara sentit les larmes couler sur ses joues et il se sentit un peu plus vivant. Il grimaça avec ironie tout en pleurant. .P .Bm -t penso Magnifique… Qui aurait dit que le dernier seigneur de la steppe se retrouverait à pleurer sur l'épaule d'un vieux Shalussi. C'est presque romantique. .Em .P Il s'écarta le premier, passant une manche sur ses yeux, rougissant. Bashak lui donna une petite tape amicale sur l'épaule et dit: .D Je vis depuis plus de cent vingt ans et cela fait longtemps que j'ai cessé d'essayer de comprendre pourquoi les humains agissent comme ils le font. Mais ce que je sais, c'est qu'il ne sert à rien de sombrer dans les souvenirs… même s'il est impossible de les oublier. Va l'esprit tranquille —prononça-t-il—. Je juge les hommes pour ce qu'ils sont et non pour ce qu'ils représentent. Ne crains rien. Je suis un homme aux idées concrètes —fit-il en souriant. .P Dashvara esquissa un sourire et respira bruyamment. .D Merci. Moi aussi, je suis un homme aux idées concrètes. —Il regarda, surpris, la sculpture qu'il tenait encore dans sa main; il vit le port fier de la figure et, inconsciemment, il se redressa—. Merci pour ce cadeau. .P Bashak acquiesça. .D Quel que soit ton avenir, j'ai bon espoir que tu trouveras le bon chemin. Un conseil, cependant —ajouta-t-il tandis que le Xalya faisait un pas en arrière—. Ne reste pas parmi les Shalussis. Un jour, tu jureras de nouveau par l'Oiseau Éternel sans le vouloir et je préfère ne pas penser à ce que Nanda et ses guerriers pourraient alors te faire. .P Dashvara sourit, récupérant son humour. .D J'essaierai de ne pas rester trop longtemps —promit-il—. Et si Nanda et ses guerriers s'en prennent à moi avant que je m'en aille, je t'assure que je ne leur faciliterai pas la tâche pour me tuer. .P Il le salua de la main et descendit la petite pente avec une étrange légèreté dans le cœur. Pour quelque raison, il souhaitait faire confiance à ce vieux Shalussi. Après tout, celui qui n'a confiance en personne ne peut espérer que les autres aient confiance en lui. Sans entrer dans le village, il le contourna et prit le chemin de la maison de Zaadma. Le soleil tombait déjà à l'horizon et le ciel se teintait de rouge. Il entendit une chanson joyeuse à l'intérieur de la maison. .P .Bl -t verse .It Sm Bom, bom, bom! .It Sm Toutes les fleurs fêtent le printemps, .It Sm Elles sourient comme des princesses, .It Sm Et toutes chantent et se redressent: .It Sm Bom, bom, bom! .El .P Dashvara eut un sourire moqueur en voyant Zaadma arroser ses fleurs avec un indéfinissable amour. .Ch "Le tremblement d'une main" La semaine suivante, la vie shalussi se transforma en routine. Dashvara passait la journée à travailler et à s'entraîner avec Rokuish et, il avait beau savoir que ce n'était pas une bonne chose, il commençait à considérer le Shalussi comme un bon compagnon. Il n'avait pas l'esprit d'un guerrier, il était un piètre lutteur, mais, par contre, ses conversations étaient loin d'être creuses. Tous deux philosophaient sur l'art du combat et sur la vie et la mort pendant les pauses, ils parlaient de concepts, chose qui, d'après Rokuish, lui avait attiré plus de moqueries que d'amitiés durant toute sa vie. .D Les gens se moquent de ce qu'ils ne veulent pas comprendre —lui avait répliqué le Xalya. .P Dashvara rentrait chez Zaadma épuisé mais avec, chaque jour, le cœur un peu plus vivant. Il ne pouvait pas se plaindre de son amphitryonne: elle lui préparait le dîner et elle ne lui demandait guère plus que d'aller chercher de l'eau à la rivière. Le deuxième jour, alors qu'ils parlaient de plantes, Zaadma s'étonna qu'un Shalussi nomade ait entendu parler de la photosynthèse et du morjas, l'énergie végétale. Dashvara perçut l'éclat de curiosité qui brillait dans les yeux de Zaadma et, sans perdre contenance, il lui répondit avec la brusquerie d'un Shalussi orgueilleux qu'en avoir entendu parler ne signifiait pas que ses maudites plantes l'intéressaient. C'est probablement ce qui dégrada leur relation et réduisit leurs échanges à de simples mots de politesse durant les jours suivants. Dashvara n'aurait pas pu trouver de meilleure méthode pour apaiser sa curiosité. Le sixième jour, cependant, Zaadma rompit le silence pour lui demander d'aller se baigner lorsque son «odeur de cheval sauvage» lui parut plus forte que celle des fleurs de sa maison. .P Le soleil s'était déjà couché quand Dashvara sortit, tenant dans sa main une éponge qui empestait les fleurs. Il se dirigea vers la rivière et suivit la rive à contre-courant. Arrivé près d'un massif d'arbustes, il se dévêtit et avança dans l'eau noire; celle-ci ne lui arrivait même pas au genou. La Lune était moribonde et les étoiles éclairaient doucement la nuit. .P Au milieu des ombres, il aperçut les silhouettes distantes de plusieurs personnes qui, comme lui, se lavaient dans la rivière. Dashvara fronça les sourcils, étonné. Normalement, les Shalussis n'avaient pas la pudeur d'attendre qu'il fasse nuit pour se baigner. Il sortit de l'eau peu après, se rhabilla et traversa la rivière avant de suivre son courant à pas de loup. Il y avait cinq personnes. Cinq femmes. Elles venaient de se vêtir et, à présent, elles murmuraient entre elles sur la berge. À quelques pas de là, Dashvara reconnut deux guerriers shalussis montant la garde. .P .Bm -t penso Mon peuple .Em , comprit-il en frémissant. .P Ses yeux anxieux cherchèrent le visage de Fayrah. Mais la nuit était sombre et toutes les silhouettes se ressemblaient. .P .Bm -t penso Il vaut mieux qu'elle ne me voie pas .Em , se répéta-t-il. .Bm -t penso De toutes façons, je ne peux pas encore la sauver. .Em .D Arrêtez de jacasser maintenant —dit soudain l'un des gardes—. Rentrons. .P Les jeunes filles se turent aussitôt et suivirent les deux gardes vers la colline. Vers l'endroit où elles étaient recluses, la demeure de Nanda. .P Dashvara ferma brièvement les yeux. Quand il les rouvrit, il vit le visage d'une jeune fille se tourner comme par réflexe vers la rivière. Dashvara se raidit. .P .Bm -t penso C'est elle. .Em .P Il se sentit impuissant quand il la vit de nouveau se retourner vers les ombres. Il la laissa s'en aller. Un chevalier d'honneur ne permettrait pas qu'elle soit vendue. Il la sauverait après avoir tué Nanda et il la mènerait en lieu sûr avant de poursuivre sa vengeance. .P .Bm -t penso La vengeance, hein? Et qu'as-tu fait durant cette semaine, ô Prince du Sable? Combien de criminels as-tu tués pour rétablir l'équilibre perdu? Combien de Xalyas as-tu vengés avec tes conversations philosophiques avec cet «ami» shalussi? .Em .P La seule chose qu'il avait faite, c'était de stocker tous les fruits secs qu'il avait pu en prévision de sa fuite après l'assassinat de Nanda. Mais il ne savait pas encore comment tuer Nanda: sa maison était toujours gardée par au moins deux de ses guerriers les plus fidèles et, à moins qu'il ne parvienne à voler deux sabres à deux guerriers pendant leur sommeil, il ne pouvait rien faire de plus que… faire des réserves de fruits secs. .P Dashvara soupira et prit le chemin de retour en pensant qu'Orolf lui avait promis de lui remettre le premier sabre le lendemain. Avec un seul sabre, il pouvait tuer un homme. .P La maison de Zaadma était déjà dans le noir quand il arriva. L'expression sombre, il la contourna pour entrer par la fenêtre de sa chambre, en faisant le moins de bruit possible. .P Au moins, cette semaine, il n'avait pas eu à aller dormir au pied de l'olivier. Et il n'avait pas eu à donner d'autres coups de poing. On aurait presque dit qu'il logeait dans une maison digne. Dashvara sourit en contemplant le plafond de sa chambre. .P .Bm -t penso Demain, j'aurai mon sabre. .Em .P Son sourire s'élargit dans l'obscurité et il murmura tout bas: .D Demain, je serai vengé et je quitterai ce village. .salto Lorsqu'il se leva, le jour suivant, il fut surpris de trouver Zaadma réveillée. La femme tressait sa longue chevelure noire de ses mains agiles; elle adressa un sourire à Dashvara tandis que celui-ci sortait de la chambre. .D Tu sens bien meilleur —approuva-t-elle—. Maintenant, tu sens le cheval propre. .P Dashvara souffla sans s'offenser. .D Si tu le dis… .D Tu peux me croire. Reste à savoir pour combien de temps. Comment va le travail? Ils ne vont jamais commencer à te payer? .P Dashvara grimaça, comprenant son intérêt. .D Ça ne fait rien —poursuivit Zaadma sans le laisser répondre—. Aujourd'hui, si tout va bien, la caravane de Dazbon va arriver. Tu le savais? .P Dashvara avait pâli. Bien sûr qu'il le savait. Nanda avait envoyé les prisonnières se laver pour les vendre dès que les commerçants arriveraient. .D Non, je ne le savais pas. Combien de temps va-t-elle rester? .D Pas longtemps. Ils vendront ce qu'ils peuvent et ils achèteront ce qui les intéresse. Puis ils repartiront pour Dazbon. —Zaadma ouvrit de nouveau la bouche, hésita puis la referma—. Bon. Je suppose qu'aujourd'hui aussi tu vas travailler avec les chevaux. .P Dashvara acquiesça de la tête. .D Cette nuit, je ne reviendrai pas. C'est mon tour de garde. .P .Bm -t penso Et avec un peu de chance, je ne reviendrai jamais .Em , ajouta-t-il mentalement. .D Tiens, quelle coïncidence —sourit Zaadma. .P Dashvara arqua un sourcil. .D Une coïncidence? .P Zaadma sembla douter avant de déclarer: .D Nanda de Shalussi m'a promis qu'il viendrait cette nuit. Comme tu m'as demandé de t'avertir, je t'avertis. Mais comme tu ne vas pas être là, je suppose que cela ne te dérange pas. —Son sourire s'élargit—. En plus, il viendra sûrement les mains emplies d'or après avoir vendu les Xalyas. .P Elle fronça les sourcils face à l'expression glaciale de Dashvara. .D Alors, parfait —fit le Xalya, la voix presque tremblante d'émotion—. Moi, je serai à la tour de guet. Bien sûr que cela ne me dérange pas. .P Il remarqua le regard étonné de Zaadma avant de lui tourner le dos et de se diriger vers la sortie. .D Bonne journée, Zaadma. .P Zaadma ne lui répondit pas. .P La première chose que fit Dashvara quand il commença à grimper la colline du village fut de se diriger vers la forge. Là, il trouva Orolf, très concentré à appliquer le motif du serpent rouge sur le second sabre. .D Mais tu as déjà terminé le deuxième aussi! —s'écria Dashvara, surpris. .P Le forgeron leva la tête. .D Ne sois pas si pressé. Les sabres sont terminés, mais pas les fourreaux. En plus, il reste encore le côté artistique. Si toutes les armes étaient identiques, tout serait très impersonnel. .P Dashvara émit un grognement sourd tout en empoignant le sabre achevé. Il déchira l'air d'un mouvement précis. La lame courbe était parfaitement équilibrée. Un sentiment d'exaltation le parcourut lorsqu'il se sentit soudain capable de se défendre. .D Aujourd'hui, Rokuish et moi, nous voulions nous entraîner avec de vraies armes. Cela t'ennuie si je te prends les sabres? Ils sont parfaits. .P De fait, le sabre d'Orolf était encore plus léger que ceux qu'il avait forgés lui-même. .D Cela m'ennuie, garçon —répliqua Orolf—. Ne sois pas impatient. Je terminerai peut-être demain. Remets ce sabre où il était. .D S'il te plaît, Orolf —insista Dashvara—. Avec ces sabres de bois, je me sens comme un gamin qui joue au guerrier. .D Un peu d'humilité ne te fait pas de mal —argua Orolf. .P Dashvara eut envie de lui crier de s'en aller aux diables avec son côté artistique et qu'il avait besoin de ces sabres pour tuer son chef, mais il se tut. Après un silence durant lequel il contempla la lame de son sabre et le serpent rouge gravé sur l'acier, il reprit: .D Donne-moi celui-ci, au moins. Il est terminé, n'est-ce pas? —marmonna-t-il en voyant que le forgeron l'ignorait—. Tu m'as demandé de passer aujourd'hui pour prendre le premier sabre. .P Après un silence, Dashvara haussa les épaules. .D Bon, eh bien, je l'emporte. .P Le forgeron leva la tête. Contre toute attente, il souriait. .D Tu es plus insupportable qu'un vent de l'ouest, fiston. Bah. Va-t'en avec Rokuish tuer des serpents et laisse-moi me concentrer. .P Dashvara sourit, le salua et partit, heureux, avec son sabre. .P Il trouva Rokuish aux écuries, donnant du foin aux chevaux, et il lui montra l'arme. .D Légère comme le vent… et rapide comme le serpent rouge —déclara-t-il avec un large sourire. .P Le Shalussi fit une moue amusée. .D Je vois que tu t'es levé de bonne humeur. Mais… tu ne veux pas que nous nous entraînions avec de vraies armes, j'espère? .D Et pourquoi pas? —répliqua Dashvara, en passant le sabre à sa ceinture avant de l'aider à nourrir les chevaux. .D La dernière fois que je me suis entraîné avec une vraie arme, j'ai passé une semaine à la maison sans pouvoir bouger tellement j'avais mal au bras —répondit Rokuish. .P Dashvara le regarda, étonné. .D Ton adversaire t'a blessé? .D Penses-tu. Je me suis blessé tout seul avec mon propre sabre. .P Dashvara resta un moment interdit, puis il éclata de rire. .D Sans blague? .P Rokuish planta la fourche dans la terre avec une moue gênée. .D Sans blague. Je vois que, toi aussi, ça t'amuse. .P Dashvara se racla la gorge, essayant d'effacer son sourire. .D Euh, désolé, c'est que… .P Rok sourit et reprit la fourche. .D Je me suis traité d'idiot durant un mois entier. Et ma mère m'a fait promettre que, tant que je n'aurais pas gagné un duel avec des sabres d'entraînement, je ne toucherais pas une vraie arme. .P Dashvara réfléchit un instant. .D Cette promesse est stupide. Les duels d'entraînement ne se gagnent pas. On ne gagne que lorsque l'adversaire meurt pour de vrai. .P Rokuish grimaça et, après un silence, il murmura: .D Je suppose que tu as raison. Toi, tu as l'esprit d'un guerrier. Et, moi, celui d'un… nourrisseur de chevaux —dit-il avec un sourire. .P Dashvara s'appuya sur sa fourche et son regard se fixa sur le cheval noir. .D Tu crois ça? Eh bien… c'est peut-être vrai. Ou peut-être pas. Mais, pour le moment, laissons manger ces chevaux tout seuls et allons nous entraîner. .P Rokuish soupira mais ne protesta pas. .D Toi, par contre, tu as l'air d'avoir avalé un corbeau noir au petit déjeuner —fit remarquer Dashvara—. Je t'attends de l'autre côté de la rivière, comme d'habitude. Viens avec ton sabre. Aujourd'hui, je t'apprendrai la technique de l'œil de lynx. .P Il vit Rokuish s'éloigner vers chez lui et il se dirigea vers la rivière. D'un commun accord, tous deux avaient déserté la cour de Fushek, préférant s'entraîner loin des regards indiscrets. Rokuish semblait mieux lutter quand personne ne l'observait. .P .Bm -t penso Une attitude terriblement utile pour un guerrier… .Em .P Honnêtement, Dashvara n'apprenait pas grand-chose de ces entraînements, mais cela le maintenait en forme et lui rappelait les longs duels contre les guerriers xalyas et contre le capitaine Zorvun. .P Il était déjà presque arrivé à la rivière lorsqu'il entendit des hennissements et des crissements de roues contre la terre sèche. Il agrandit légèrement les yeux et courut vers la rive. Bientôt il aperçut la file de roulottes. Elles n'étaient pas nombreuses: au total, il y en avait cinq, avec plusieurs commerçants qui les conduisaient et quelques chevaux. D'après ce que Dashvara avait étudié, Dazbon se situait sur la côte de l'Océan Pèlerin, à environ cinq journées à cheval rapide depuis les terres xalyas. Aux dires de Maloven, pour y parvenir, il fallait traverser un labyrinthe désertique de roches. Dashvara plissa les yeux face à la lumière du soleil. Ces hommes de la ville côtière paraissaient épuisés, comme s'ils avaient passé toute la nuit à voyager. .P Le village s'était animé plus tôt que d'habitude. Une bande d'enfants accueillirent les roulottes avec des cris et des sourires. Les guerriers shalussis sortirent de leurs maisons avec sabre et armure, pour faire impression. Les femmes shalussis s'approchaient avec des paniers et tendaient le cou comme si elles pouvaient voir au travers de la toile des roulottes ce que celles-ci contenaient. .P La caravane traversa la rivière et s'arrêta au pied de la colline. Un brouhaha de voix s'étendit rapidement dans toute la zone. Dashvara s'approcha avec curiosité. Les commerçants de Dazbon étaient étranges. Ils portaient des tenues colorées, des turbans aux couleurs vives et, parmi eux, Dashvara en vit un aux grandes oreilles pointues, aux sourcils écailleux et aux yeux bridés. Il le dévisagea longuement. Comme Rokuish arrivait juste avec son sabre engainé, Dashvara le prit par la manche et lui indiqua de l'autre main l'être étrange. .D C'est un elfe, ça? .P Rokuish fit non de la tête. .D Non, je crois que c'est un tiyan. .D Mais non, ce n'est pas un tiyan! —protesta une autre voix derrière eux. Dashvara se tourna et aperçut Andrek, le frère de Rokuish—. C'est un ternian. Tu ne vois pas qu'il a des griffes? .D C'est normal qu'il ne les voie pas, Andrek —lui répliqua Walek, en s'approchant—. Ton frère est myope comme une taupe. Maintenant que j'y pense, c'est peut-être pour ça qu'il manie le sabre comme un… .D Walek —grogna Andrek, l'interrompant, tandis que le rouge montait aux joues de Rokuish—. Nous ferions mieux d'y aller. Nanda veut que nous escortions les filles xalyas jusqu'ici. .P Dashvara vit les deux guerriers s'éloigner en remontant la colline avec des sentiments contradictoires. D'un certain côté, il se réjouissait que Nanda vende les Xalyas. De cette façon, les Shalussis ne pourraient pas se venger sur elles quand ils perdraient leur chef à cause d'un Xalya. Bien sûr, si tout se passait bien, personne ne saurait que le coupable était un Xalya… excepté le vieux Bashak. .D Nous allons nous entraîner ou tu penses acheter quelque chose? —s'impatienta Rokuish. .D Acheter? Je n'ai pas d'argent, comment vais-je acheter quoi que ce soit? —rétorqua Dashvara, distrait. .P Il jetait des coups d'œil vers le chemin qui menait à la maison de Nanda, attendant l'arrivée des Xalyas. Rokuish soupira mais le suivit quand il s'approcha d'une des roulottes. Il y avait des épices, du sel, des dattes et des dizaines d'articles auxquels Dashvara fut incapable de donner un nom. Aussi loin qu'il se souvienne, les commerçants de Dazbon n'avaient jamais voyagé jusqu'au Donjon de Xalya. Les Shalussis les avaient toujours empêchés de passer et c'étaient eux qui ensuite revendaient aux Xalyas les articles à prix d'or. .Sm -t penso Sauvages mais malins , pensa Dashvara. .P À un moment, il se pencha vers une sorte de grand fruit noir et, croisant le regard du commerçant, il s'écarta et passa à une autre roulotte. Dans celle-ci, il y avait des tonneaux de vin. .D Vraiment, tu es adorable —disait une voix familière à un homme barbu d'âge avancé. .P Zaadma, une bouteille de vin entre les mains, adressait un sourire forcé au marchand. .D J'aimerais t'offrir autre chose —assura le Dazbonien—. Je te dois encore mille ans d'esclavage pour avoir sauvé mon épouse. .D Oh… —s'émut sincèrement Zaadma—. C'est très aimable, Shizur. Mais tu m'as déjà apporté le narcisse de lune. Tu sais qu'il a déjà fleuri? Je l'arrose tous les jours. Et tous les jours, quand je l'arrose, je pense à toi, à ton épouse et à tes charmants enfants. .P Shizur sourit, mais Dashvara remarqua qu'il fronçait légèrement les sourcils. .D Oh. C'est flatteur. Cela veut-il dire que tu as une autre faveur à me demander? .P Zaadma prit une mine innocente. .D En fait… Oui. .P Elle baissa la voix et Dashvara ne put entendre ce qu'elle lui dit, mais il vit l'expression surprise du marchand de vins. .D Eh bien, je… .D S'il te plaît —le supplia Zaadma en joignant les deux mains et en adoptant une expression attendrissante. .D Bon, d'accord —céda le commerçant—. Si c'est ce que tu souhaites… .D Tu es le meilleur homme que j'aie jamais connu! —s'exclama Zaadma et elle sauta dans la roulotte pour l'embrasser tandis que Shizur riait. .P Dashvara roula les yeux et, quand il croisa le regard de Zaadma, celle-ci lui lança un clin d'œil et disparut parmi les autres visages. .D Eh, Odek! —l'appela Rokuish depuis une autre roulotte—. Tu as vu ça? .P Dashvara s'approcha et jeta un coup d'œil à une petite malle blanche très stylée. À côté, il y avait un bracelet avec une lumière rouge qui tournait sur la pièce de métal. .D De la magie —murmura-t-il. .D Des harmonies —le corrigea le commerçant de la roulotte. Dashvara leva la tête et vit cet elfe-tiyan-ternian les regarder, l'expression sereine—. La lumière rouge tourne quand elle perçoit de l'eau alentour. .P Dashvara arqua un sourcil, sceptique. .D Intéressant —se contenta-t-il de dire. .D C'est une pièce unique —poursuivit le commerçant en levant la voix pour que tous l'entendent—. Une magara qui te sauvera la vie quand tu seras au milieu du désert. .D Si elle invoquait de l'eau, je te l'achèterais —répliqua Dashvara et il s'éloigna parce qu'il venait de voir les Xalyas arriver devant les deux autres roulottes. Elles étaient une dizaine, elles portaient des tuniques shalussis aux couleurs dorées et elles étaient menottées et enchaînées les unes aux autres. Un instant, Dashvara pensa que cette chaîne pouvait être celle qu'il avait aidé à forger la semaine précédente… .P Il poussa un feulement sourd et contourna les Xalyas pour se placer derrière elles, avec quelques Shalussis curieux pour voir comment se déroulait la négociation. Près de la roulotte, Nanda parlait avec un commerçant de haute taille, au port élégant et aux yeux pénétrants. Dès qu'il vit l'esclavagiste, Dashvara le haït. .D Cent pièces d'or pour chacune? —s'indigna Nanda—. Ce sont les dernières Xalyas de tout Haréka! —exagéra-t-il. Dashvara savait parfaitement, car il les avait vues, qu'il y avait d'autres Xalyas réparties entre les clans—. Les dernières dames de la steppe —insista Nanda—. Toutes ont reçu une éducation et toutes savent écrire. Elles valent au moins quatre cents pièces chacune. .P Le Diumcilien, l'expression imperturbable, se promena devant les prisonnières, les examinant sans les toucher. Les jeunes Xalyas, Fayrah incluse, baissaient la tête vers le sol. Dashvara ravala la fureur qui brûlait en lui. .D Comment puis-je savoir que tu ne me trompes pas? —dit le Diumcilien—. Les Xalyas et les Shalussis, vous avez les mêmes traits. .D Ne commence pas à m'insulter, commerçant —feula Nanda—. Et offre un prix juste. .D Elles sont dix. Si je les emmène toutes, je te donne mille deux cents pièces. Pas plus. .D Deux mille —tonna Nanda. .D Mille cinq cents —céda le commerçant. .P Un sourire torve se dessina sur le visage de Nanda et il sembla qu'il allait accepter, mais il répéta obstinément: .D Deux mille. .P Le Diumcilien adopta une mine pensive et répliqua, l'air amusé: .D Mille sept cents. Et c'est ma dernière proposition. .P Nanda faillit répéter son prix, Dashvara le devina, mais alors il se reprit et tendit la main. Le Diumcilien la lui serra. .D Un accord de cette envergure mérite d'être célébré —déclara Nanda avec un sourire féroce—. Je t'invite à boire ma meilleure liqueur de mutsomo. .P Le commerçant le remercia de son invitation, ordonna à ses compagnons d'emmener les Xalyas à un endroit à l'ombre et suivit le chef du village vers le haut de la colline. Lorsque Dashvara les vit passer à seulement quelques pas de distance, il sentit très clairement le poids de son sabre à sa ceinture et il pensa au premier mouvement d'attaque, rapide comme un serpent… .P .Bm -t penso Oiseau Éternel! Calme-toi .Em , s'ordonna-t-il. .P Brusquement, le Xalya saisit Rokuish par le bras et siffla: .D Allons nous entraîner. .D Enfin… —soupira Rokuish. Visiblement, les échanges commerciaux lui semblaient encore plus ennuyeux que les entraînements. .P Lorsqu'ils arrivèrent sur le terrain, de l'autre côté de la rivière, Dashvara leva son sabre et se battit avec plus de force et de vivacité que d'habitude, à tel point qu'à un moment il se surprit en train de menacer la gorge de Rokuish de la pointe de son sabre après avoir réalisé un mouvement xalya. Un éclat de peur passa dans les yeux de Rokuish. Vaincu, le Shalussi laissa tomber son sabre sur le sol sableux. Dashvara inspira profondément et écarta lentement la lame. .D Ceci est la technique de l'œil de lynx —expliqua-t-il, reprenant son souffle. .D Tu as gagné —fit Rokuish, la voix rauque—. Encore une fois. .D On ne gagne que lorsque l'adversaire meurt pour de vrai —lui répéta Dashvara. .P Rokuish le regarda avec un sourire appréhensif. .D Heureusement que tu es dans mon camp et pas dans le camp ennemi, hein? —plaisanta-t-il. .P Dashvara esquissa un sourire crispé. .D Quel est le camp ennemi pour toi? .P Rokuish se pencha pour ramasser son sabre. .D Eh bien… je ne sais pas. Maintenant que les Xalyas ne sont plus là, je suppose que les Akinoas sont les plus dangereux. Ce sont de véritables sauvages. On dit qu'ils tuent sans foi ni loi. .P Le sourire de Dashvara se tordit encore davantage. .D C'est curieux. Je parie que les Akinoas aussi traitent les Shalussis de sauvages. Tout compte fait, tous, dans la steppe, nous sommes des sauvages sans cœur, tu ne crois pas? .P Rokuish fronça les sourcils. .D Non, je ne le crois pas. Moi, du moins, je ne suis pas comme ça. J'ai un cœur et je me demande même si je serais capable de tuer quelqu'un. Toi… tu as déjà tué une personne? .P Dashvara acquiesça et Rokuish se troubla. .D J'aurais dû m'en douter. Et… après, tu ne t'es pas senti coupable? Tu ne t'es pas senti écœuré par toi-même après avoir mis fin à la vie d'un être pensant? .P Dashvara le regarda d'un air moqueur. .D Tu n'as jamais tué une mouche, Rok? Ou est-ce que tes mains sont propres comme celles d'un nouveau-né? .D Les mouches ne pensent pas, Odek. .D Ha! Qui t'a dit qu'elles ne pensent pas? —répliqua-t-il. .P Il croisa le regard las du Shalussi et soupira, plus grave. .D Je ne me suis pas senti coupable —reprit-il—. J'ai tué un bandit qui avait assassiné une famille entière pour s'emparer de ses vivres. Il était peut-être affamé et la famille n'a peut-être pas voulu lui donner à manger, mais en tout cas je ne me repens pas de l'avoir tué. .P Rokuish souffla et s'assit sur le sol, méditatif. .P .Bm -t penso En réalité, ce n'est pas le seul homme que j'ai tué .Em , compléta Dashvara silencieusement. .Bm -t penso Ma patrouille a aussi voulu capturer un voleur shalussi dans une grange xalya, une fois. Il a voulu résister. Je l'ai blessé. Et il est mort de ses blessures. Mais je crois, Rok, que te parler d'un mort suffit amplement. .Em .D Je ne parlais pas de cas comme celui-ci —dit enfin le jeune Shalussi—. Je parlais de cas comme celui du Donjon de Xalya. Où les guerriers s'entretuent pour se dérober des parcelles de terre ou… pour éliminer une famille dominante. Je vais peut-être te paraître lâche, mais, moi, je ne serais pas capable d'agir comme mon frère Andrek. Je ne serais pas capable d'obéir à Nanda simplement parce qu'il me donne une poignée d'or. Je me sentirais cruel et stupide. En fin de compte, nous sommes humains, non? Pourquoi ne serions-nous pas capables de faire des accords sans répandre de sang de toutes parts? .P Il se tut, comme s'il craignait d'avoir trop parlé. Il baissa les yeux, honteux. .D Traite-moi de lâche, si tu veux. Tu ne seras pas le premier à me le dire, rassure-toi. .P Dashvara le contempla, muet. Une chose était claire: peut-être que les guerriers shalussis qui travaillaient pour Nanda avaient des élans stupides et cruels comme disait Rokuish, mais il y avait dans ce village des personnes qui vénéraient l'Oiseau Éternel, même s'ils ne le reconnaissaient pas. .P Ému, il s'accroupit auprès de Rokuish, laissa son sabre de côté et posa une main sur l'épaule de celui qui, sans aucun doute, avait prouvé être un homme du .Sm Dahars . .D Celui qui refuse la cruauté et la stupidité n'est pas un lâche —murmura le Xalya. Il sentit que Rokuish levait la tête, surpris. Croisant les jambes, il s'assit, adoptant la même pose sage que Bashak—. Une personne m'a enseigné un jour que tout acte qui t'oblige à commettre des crimes indignes est indigne en soi. Si tu souhaites tuer un homme criminel et que, pour cela, tu doives tuer des innocents, tu dois renoncer à le tuer ou alors choisir un autre chemin. Si tu hésites face à un innocent, tu n'es pas un lâche. Tu en es un si tu hésites face à un criminel. .P Ils demeurèrent tous deux silencieux quelques secondes. Rokuish semblait réfléchir attentivement à ses paroles. Alors, un sourire blagueur illumina son visage. .D Je me sens comme si tu m'avais libéré d'un poids énorme. La prochaine fois qu'Andrek me traitera de lâche, je sais ce que je lui dirai, maintenant. —Il donna une tape sur le bras de Dashvara—. Merci, mon frère. .P Il se leva et Dashvara l'imita, empoignant son sabre avec plus de force que nécessaire. .P .Bm -t penso De rien… frère. .Em .salto Les commerçants de Dazbon divertirent les Shalussis durant toute l'après-midi et, quand Dashvara et Rokuish montèrent la nuit à la tour de guet, on voyait encore les torches allumées près des roulottes. .P Dashvara s'appuya sur le parapet de pierre de la tour et regarda Rokuish du coin de l'œil. Incompréhensiblement, il se sentait coupable. Il l'avait fait s'entraîner beaucoup plus longtemps que d'habitude et maintenant le Shalussi était épuisé. À aucun moment il ne s'était plaint, ça, il devait le reconnaître. .D Je sens qu'aujourd'hui je vais monter la garde avec un œil fermé —admit Rokuish. .P Dashvara sourit. .D Ne t'inquiète pas, je veillerai sur toi comme l'Arbre de Lune a veillé sur la Princesse Endormie. .P Rokuish, cependant, s'appuya contre le parapet auprès de Dashvara et contempla les étoiles. Après un paisible silence durant lequel Dashvara commença à se demander si, tout compte fait, il n'aurait pas dû le fatiguer un peu plus, Rokuish parla: .D Le vieux Bashak dit que les étoiles, pour les Xalyas, sont des plumes avec des yeux de leur dieu-oiseau qui veille pour le bien de ses fidèles. Je me demande pourquoi ils pensent ça. .P Dashvara inspira silencieusement, se forçant à la patience. Il voulut lui répondre: .Bm -t penso L'Oiseau Éternel, Rokuish, est un idéal interne que possède chaque Xalya. C'est un mode de vie, pas un dieu avec un seul corps comme celui qu'adorent les Essiméens. .Em Cependant, il se tut. Il savait que les Shalussis n'avaient pas de dieux et qu'ils adoraient simplement la Nature et, par-dessus tout, les choses belles et précieuses. Le concept de beauté étant totalement subjectif, leur culture avait gardé une intense adoration pour l'or. Il aurait été plus logique d'adorer quelque chose que l'on pouvait manger. Dashvara eut un sourire. .D Peut-être que c'est juste une histoire poétique pour faire rêver —dit-il—. Peut-être que les enfants aiment lever les yeux vers le firmament et penser qu'il y a des plumes avec des yeux qui les contemplent de là-haut. .P Rokuish sembla aimer l'explication parce qu'il ne répondit pas. .P .Bm -t penso Si tu ne t'endors pas tout seul, Rokuish, je vais devoir te donner un bon coup de poing et nous le regretterions tous les deux. .Em .P Essayant de dissimuler sa tension, Dashvara se tourna vers les torches des roulottes. Elles commençaient déjà à s'éteindre, observa-t-il. Alors, il vit la porte de Nanda s'ouvrir. L'élégant commerçant de Dazbon sortit. Il ne revint pas à sa roulotte mais entra à la Main Blanche. Dashvara plissa les yeux. .D Qui est ce commerçant esclavagiste? —demanda-t-il. Il n'essaya pas de cacher sa répulsion: si les Shalussis faisaient des prisonniers, ils les vendaient, mais jamais ils ne les utilisaient eux-mêmes comme esclaves. Ils avaient au moins ça de bon. .P Rokuish grimaça tout en s'écartant du mur pour aller s'asseoir sur le sol de la tourelle. .D C'est un certain Arviyag —répondit-il—. Il vient de loin, de Diumcili. C'est le propriétaire de la Main Blanche. Il a installé ses trois employées il y a cinq mois avec le consentement de Nanda, et certains guerriers ont l'air enchantés, mais… ma mère, par contre, a sermonné mon frère Andrek plus d'une fois parce qu'il fréquente l'établissement. Elle dit qu'il emploierait mieux son temps s'il cessait de batifoler et cherchait une véritable épouse de notre village. .P Dashvara arqua un sourcil. .D Je dois supposer que, toi, tu n'y es jamais entré? .P Rokuish sembla avaler sa salive de travers. .D Moi? Eh bien… ils m'y ont fait entrer une fois. J'étais distrait —se justifia-t-il. .P Dashvara haussa les épaules et se tut, de plus en plus nerveux. Il faillit lui demander s'il n'avait pas besoin d'une berceuse pour l'aider à s'endormir. Il se retint et demeura silencieux. .P Rokuish s'était appuyé contre un des rebords. Au début, il sembla s'efforcer de se maintenir éveillé, mais, dès qu'il eut fermé les yeux, il ne dura pas longtemps: le sommeil l'emporta et sa respiration se fit régulière. .P Dashvara laissa échapper un soupir de soulagement. Il se sentait tendu et léger à la fois. Bientôt, tout serait terminé. Il regarda le ciel nocturne, les terrasses, l'établissement de la Main Blanche, la forge… Il n'avait passé guère plus d'une semaine dans le village de Nanda et il savait déjà qu'il en regretterait quelques-uns. Orolf le forgeron, même s'il avait probablement forgé des sabres pour tuer des Xalyas; le sage Bashak, le paisible Rokuish et même l'interminable conversation de sa mère et les regards affables de Ménara. Et il ne pourrait pas oublier Zaadma non plus. Finalement, elle l'avait hébergé, elle l'avait nourri sans rien recevoir en échange et elle avait prouvé qu'elle était une personne au cœur généreux. .P Dashvara secoua la tête et écarta toutes ses hésitations et ses doutes. De toutes façons, jamais il ne regretterait personne autant que son peuple. Il invoqua ses souvenirs et les leçons de Zorvun. .P .Bm -t paroles Tuer traîtreusement est indigne. Si un homme t'a offensé, provoque-le dans un duel à mort. .Em .P Il patienta. Il n'eut pas à attendre longtemps: bientôt Nanda sortit de chez lui, portant une torche. Derrière lui, son fils apparut, probablement son fils aîné, vu sa taille, quoiqu'il ne puisse apercevoir son visage. Dashvara devina qu'il demandait à son père où il allait; avec des gestes clairs d'autorité, Nanda lui ordonna de rentrer à la maison. Zéfrek entra et, lorsque le chef de clan fut seul, il commença à descendre la pente. .P .Bm -t penso Maintenant .Em , se dit Dashvara. .Bm -t penso Avec prudence. .Em .P Le cœur battant, il se pencha près de Rokuish. Le Shalussi s'était séparé de son sabre pour dormir plus confortablement. .P .Bm -t penso Fais de doux rêves, mon ami. .Em .P Il lui prit son arme. Ou plutôt, il la lui vola. .P .Bm -t paroles Celui qui vole pour sa survie ne déshonore pas son âme .Em , prononçait la voix clémente de Maloven au-dedans de lui. Le Xalya eut un sourire ironique. .P .Bm -t penso Je t'assure que j'essaie seulement de survivre à la vengeance des Xalyas, shaard .Em , pensa-t-il. .P Maloven aurait sûrement désapprouvé toute tuerie. Il aurait sûrement même réussi à pardonner aux Shalussis, Akinoas et Essiméens leurs crimes commis. Maloven pouvait être un homme sage pour certaines choses mais, pour d'autres, c'était un maudit lâche… ou un illuminé. .P De toutes façons, il n'avait pas le temps de s'attarder à des détails d'honneur. .P Il descendit les escaliers de la tour et sortit, scrutant les ombres. Il suivit Nanda sur le chemin désert et abandonna la colline à pas de loup. À un moment, Nanda jeta un regard en arrière, levant sa torche, comme s'il avait entendu quelque chose ou comme s'il voulait s'assurer que son fils ne le suivait pas. Dashvara, tapi près du sol, se maintint immobile dans l'obscurité. Le chef Shalussi, sans paraître inquiet, reprit son chemin. Ils arrivèrent près de l'olivier de Zaadma et Dashvara fronça immédiatement les sourcils, étonné de voir l'une des roulottes de Dazbon devant la maison. Nanda marqua un temps d'arrêt, comme s'il était surpris lui aussi. .P .Bm -t penso Tu attends peut-être que le Shalussi entre chez Zaadma pour le tuer, espèce d'abruti? .Em , se demanda-t-il subitement. .P Sans bruit, Dashvara dégaina le sabre de Rokuish. Il posa le fourreau sur le sol et fit un pas en avant, prêt à porter un coup mortel. Son corps se mouvait maintenant avec la lenteur d'un serpent qui attend le moment adéquat pour frapper. .P .Bm -t paroles Tuer traîtreusement est indigne .Em , tonna la voix de Zorvun dans ses souvenirs. .P Il serra les dents. .Bm -t penso Et que m'importe? Les Shalussis ont tué traîtreusement les Xalyas en s'alliant avec les Essiméens et les Akinoas. Ce sont eux, les assassins. Nanda est l'assassin. En plus, si je veux sortir d'ici en vie, je ne peux pas faire un esclandre qui s'entende dans tout le village. .Em Son seigneur père n'avait-il pas dit qu'il n'y avait pas de règle ni de scrupule qui puisse l'arrêter? .P La porte s'ouvrit d'un coup et Zaadma apparut, un pot de fleurs entre les bras. La jeune femme s'arrêta net en voyant Nanda. Dashvara se tapit dans les ombres. .D Fichtre. Je ne t'attendais pas si tôt —s'excusa Zaadma—. Je suis… euh… .P Elle se tut et, avançant de quelques pas, elle posa le pot dans la roulotte, où s'entassaient déjà de nombreuses plantes. Dashvara écarquilla un œil. Avait-elle l'intention de partir quelque part? .P Nanda s'était raidi. .D Qu'est-ce que c'est que ça? —exigea-t-il savoir à voix haute—. Ne me dis pas que tu penses t'en aller? .D Moi? —Zaadma sourit, troublée—. Penses-tu. En fait, oui, mais… —Son aplomb caractéristique semblait s'être volatilisé. Dashvara s'inquiéta quand Nanda s'approcha d'elle. .D Tu ne partiras nulle part —siffla le Shalussi. .P Zaadma s'empourpra. .D Trouve-toi une autre apothicaire ou montre-toi à tes guerriers tel que tu es, Shalussi! —répliqua-t-elle vivement. Elle se tut d'un coup—. Je veux dire… —elle reprit d'une voix mielleuse—. Je te suis reconnaissante pour ta protection et pour ton argent, mais, comme je te l'ai dit, si la douleur qui t'afflige commence à être plus forte que mes breuvages, je ne peux rien y faire. .P Elle se tut de nouveau brusquement, mais cette fois ce ne fut pas l'hésitation qui l'arrêta: ses yeux venaient de croiser ceux de Dashvara. .P Nanda était trop altéré pour se rendre compte de quoi que ce soit. Il avança et serra violemment le bras de Zaadma. Dashvara se mit en mouvement et s'approcha en silence. .D Rapporte ces plantes chez toi —ordonna le Shalussi, menaçant. .D Lâche-moi! —protesta Zaadma—. Je ne peux rien faire de plus pour toi. Je regrette. .D J'ai tué beaucoup d'hommes —grogna Nanda—. Je t'ai donné mon or. Je t'ai donné tout ce que tu m'as demandé. Je t'ai protégée des autres guerriers. Que veux-tu de moi, femme? Que je m'agenouille devant toi? Je te tuerais avant et je me tuerais ensuite. Tu as déjà trop demandé. Donne-moi cette potion et ces plantes! —rugit-il en la secouant—. Dis-moi laquelle d'entre elles est le remède. Dis-le-moi! .D Il n'y a pas de remède définitif, Nanda! —s'exclama Zaadma—. Je te donnerai le secret du remède. Mais promets-moi qu'alors tu me laisseras partir et que tu ne me tueras pas. .D Tu veux que je te laisse la vie sauve, bâtarde? Après tout ce que tu sais? .P Zaadma souffla, effrayée. .D C'est une maladie, Nanda. Rien dont tu aies à avoir honte… —Elle poussa soudain un cri étouffé de terreur et recula précipitamment quand Dashvara, arrivé auprès d'eux, appliqua un sabre sur la gorge du chef Shalussi et un autre dans son dos. .D Si tu bouges, je te tue, Nanda —murmura-t-il avec un calme si glacial qu'il s'épouvanta lui-même. .P Nanda haleta mais se reprit avec une rapidité digne de respect. .D Qui es-tu? —croassa-t-il. .P Dashvara sourit avec férocité. Zaadma, à moitié rentrée dans la maison, se couvrait la bouche de ses deux mains pour ne pas crier. Au moins, elle ne partait pas en courant avertir tout le village. Dashvara s'humecta les lèvres et chuchota: .D Si tu veux tant le savoir, je suis Dashvara de Xalya, fils de Vifk… .P Il ne termina pas sa phrase. À peine Nanda esquissa-t-il un mouvement désespéré en comprenant qu'il n'allait pas sortir de là vivant, que Dashvara réalisa une coupure propre et laissa le Shalussi s'effondrer sur le sol. Dans ses rêves, il avait éprouvé un sentiment de joie et de liberté en accomplissant sa vengeance. Mais, en voyant Nanda mort, il ne sentit rien. Seul un énorme vide. .P Il contempla la flamme de la torche de Nanda, s'accroupit et l'éteignit en la frottant contre la terre. Seule la lumière d'une bougie à l'intérieur de la maison les séparait maintenant de l'obscurité de la nuit. .D .Sm -t erare Aswua masjak tarnatar —prononça Dashvara à voix basse. .P L'ombre ne nie pas la mort, disaient les Anciens Rois. Mais elle pouvait l'occulter. .P Après un silence, il perçut la respiration précipitée de Zaadma. .D Pourquoi as-tu fait ça? —bégaya enfin la jeune femme—. Tu voulais vraiment me sauver la vie? .P Dashvara inspira et expira plusieurs fois avant de lever les yeux vers elle. .D Te sauver la vie? Eh bien, euh… Pourquoi pas? Je veux dire, oui —rectifia-t-il, mal à l'aise—. Je crois, oui. Mais pas seulement. .D Mais pas seulement —répéta Zaadma dans un murmure. Elle était tombée à genoux sur le seuil, morte de peur, mais elle se releva—. Tu es vraiment qui tu as dit? Dashvara de Xalya? Le seigneur de la steppe? .P Dashvara la regarda sombrement. .D Je ne suis aucun seigneur. Je suis seulement venu venger ma famille. .P Zaadma baissa les yeux sur le corps de Nanda; ses lèvres tremblèrent un peu, puis elle secoua la tête. .D Maintenant que tu le dis, tout concorde. Ton attitude étrange, les choses que tu ignorais… Démons, j'aurais dû m'en douter. Tu sais? Je m'en réjouis. Je me réjouis de t'avoir hébergé chez moi. Sans toi, Nanda aurait probablement fini par me tuer. Il ne supportait pas que sa vie dépende d'une étrangère. .P Dashvara fut parcouru d'un frisson et détourna les yeux du cadavre. Parler en un lieu si peu convivial lui donnait froid dans le dos. .D Il était malade? .P Zaadma acquiesça. .D Il avait des spasmes chroniques et, à mon avis, il ne lui restait pas beaucoup plus de deux mois à vivre. Mes potions ne neutralisaient déjà plus complètement les symptômes de la maladie et cela rendait Nanda furieux. —Elle marqua une pause—. Même si je lui avais dit les ingrédients de la potion, il n'aurait pas pu la fabriquer lui-même. Le remède que je lui donnais était une potion celmiste qui requiert l'énergie brulique et essenciatique. .P Dashvara oublia un instant Nanda et regarda Zaadma, abasourdi. .D Tu es une magicienne? .P Zaadma eut un sourire en coin. .D Je suis celmiste. Je suis alchimiste, en quelque sorte. Et maintenant, si cela ne te dérange pas… En fait, j'avais pensé m'en aller demain avec les commerçants après avoir convaincu Nanda de me laisser partir, mais… —elle se racla la gorge— il vaudra mieux que nous nous mettions en marche immédiatement parce que, quand les guerriers vont trouver Nanda, ils ne vont pas du tout apprécier ce que tu as fait. .P .Bm -t penso Une alchimiste .Em , pensa Dashvara, incrédule. D'après Maloven, les alchimistes étaient capables de faire des merveilles avec les plantes. Il baissa un regard perplexe vers Nanda de Shalussi. Cet homme… avait été à la merci des remèdes de Zaadma. Qui aurait pu l'imaginer? .D Odek! —s'impatienta Zaadma. .P Dashvara sortit de sa torpeur. Ils traînèrent le cadavre jusque derrière un arbuste, pour qu'on ne puisse pas le voir aussi facilement depuis la colline à la lumière du jour et, quand il vit Zaadma courir en toute hâte avec ses plantes, de la maison à la roulotte, il fronça les sourcils. .D Que diables fais-tu? —s'enquit-il, confus—. Tu ne penses tout de même pas emporter toutes ces plantes? .P Zaadma lui rendit un regard hautain. .D C'est exactement ce que j'ai l'intention de faire —répliqua-t-elle. .D Tu es devenue folle? —bondit Dashvara, incrédule, en la suivant—. Si tu t'en vas et je m'en vais moi aussi, ils sauront qui l'a tué. S'ils pensent que tu es coupable… et si tu fuis avec tout ce bazar, ils te rattraperont. .D Oh, que tu es malin, je n'y avais pas pensé —répondit-elle avec sarcasme tout en posant un grand pot de kalreas dans la roulotte. Elle se tourna vers Dashvara les mains sur les hanches—. Si ma sécurité t'importait tant, tu n'avais qu'à le tuer ailleurs et pas devant chez moi. Et maintenant, tu veux bien arrêter de protester et m'aider à prendre l'indispensable? Attache les deux chevaux à la roulotte. .P Dashvara avait prévu de prendre sous son lit son sac de voyage qu'il avait préparé, de courir aux écuries, de voler le cheval noir et de s'en aller. Il n'avait pas prévu de fuir avec une folle dans une roulotte pleine de fleurs et de tonneaux. Il se sentit dépassé. .D Quels chevaux? —demanda-t-il. .D Ceux que j'ai attachés derrière la maison. C'est ceux de Shizur, tu sais, le commerçant de vins. Il m'a prêté une de ses roulottes pour le retour. .D Pour le retour? —répéta faiblement Dashvara. .D Tu veux cesser de poser des questions? —feula la voix de Zaadma depuis l'intérieur de la maison. .P Dashvara soupira. Il laissa ses sabres dans la roulotte et contourna la maison. Quand il trouva les chevaux, il tira sur les rênes et réussit à les mener à l'endroit voulu. Tout de suite après, il regarda la partie avant de la roulotte d'un air inquisiteur. Jamais de la vie il n'avait attelé un cheval à un engin de bois. .P Il les attacha donc gauchement à une barre pour qu'ils ne s'en aillent pas et entra dans la maison pour récupérer son sac et la couverture. Quand il revint, Zaadma portait à deux mains son splendide narcisse de lune fleurissant comme s'il s'était agi de l'âme du monde. Elle grimpa dans la roulotte l'expression très concentrée et cala son trésor entre des tonneaux. .D Ici tu seras très bien —fit-elle en souriant. .P Dashvara posa le sac sur l'un des tonneaux et il allait expliquer son problème avec les chevaux quand Zaadma grogna: .D Ne le laisse pas là. S'il tombe, il écrasera mon narcisse! .P Dashvara soupira bruyamment et plaça son sac plus loin. .D Ça va comme ça? —s'enquit-il exaspéré—. Bien. Et maintenant, explique-moi, comment est-ce qu'on attache les chevaux à la roulotte? .P La femme le regarda, elle jeta un coup d'œil aux chevaux et leva les yeux au ciel comme implorant miséricorde. .D C'est sûr que nous allons aller très loin en les attachant comme ça. —Elle descendit et attela les chevaux prestement, en ordonnant—: Prends ces torches, là-bas, mais n'en allume aucune. .P Réprimant une réplique, Dashvara partit chercher les torches. Tout de suite après, il se rendit là où ils avaient laissé Nanda et, détournant le regard de son visage, il saisit le sabre engainé, la ceinture et le sac d'argent. Quand il revint à la roulotte, Zaadma venait de prendre les rênes. Elle le considéra, le visage sombre. .D Tu as dépouillé un cadavre? .P Dashvara haussa les épaules. .D J'ai déjà perdu mon honneur cette nuit en volant le sabre d'un ami. .P Zaadma arqua un sourcil. .D Oh. Alors, en avant. .P Elle secoua les rênes, et les chevaux se mirent en marche. Ils firent un large détour en remontant la rive à contre-courant avant de traverser la rivière et de mettre les chevaux au trot sur la terre sèche et sombre. Un rayon bleu de la Gemme brillait maintenant dans le ciel, remplaçant la Lune presque défaillante, mais la lumière était si timide qu'ils voyaient à peine où ils allaient. .P Après un long silence, Dashvara laissa échapper un profond soupir. .D J'ai donc tué un homme qui allait mourir de toutes façons. C'est plutôt ironique —murmura-t-il. .P Zaadma maintenait les yeux concentrés droit devant. Elle semblait s'être remise beaucoup plus rapidement que Dashvara de toute cette histoire. .D Si cela t'aide à te sentir mieux, tu n'as pas seulement tué un homme, mais tu m'as aussi probablement sauvé la vie —lança-t-elle après une pause. .D Attends deux jours avant de l'affirmer —lui répliqua Dashvara. .P Il jeta un coup d'œil en arrière. On ne voyait rien. On ne voyait aucune torche. Néanmoins, il se détendit à peine. Il ne pouvait pas rêver et espérer que les Shalussis laisseraient en vie les assassins de leur chef. C'étaient des sauvages, mais malgré tout ils avaient un certain sentiment de l'honneur. .P Dashvara inspira profondément l'air nocturne. .P .Bm -t penso Je ne peux pas encore mourir .Em , se dit-il. .Bm -t penso Pas encore. .Em .Ch "La larme de la gratitude" Lorsque Dashvara se réveilla, la première chose qu'il vit fut une fleur argentée avec deux antennes bleues qui pendaient à un empan de ses yeux. Il se raidit et éternua violemment. En se redressant, il eut l'impression de secouer toute la jungle qui l'entourait. Quand il constata que l'un des pétales blancs de la fleur était tombé, Dashvara le recueillit et le mit dans sa poche, la mine innocente. Alors, il fronça les sourcils en se rendant compte d'un détail. La roulotte était arrêtée. .P Zaadma fredonnait à l'arrière. Dashvara la vit arroser les fleurs avec une outre et il poussa un feulement sourd. .D Depuis quand sommes-nous arrêtés? —demanda-t-il. .D Bonjour, chevalier xalya —le salua Zaadma sans répondre à sa question. .P Dashvara se leva, s'arma de patience et descendit de la carriole. Le paysage ressemblait davantage à celui du territoire xalya: de toutes parts, de l'herbe clairsemée et d'interminables collines. Il n'y avait pas un arbre en vue. Il caressa le front des chevaux. Il dut reconnaître que tous deux avaient mérité un bon repos. .D Tu vas épuiser toute l'eau que nous avons? —s'enquit Dashvara, en s'approchant de la partie arrière de la roulotte. .P Zaadma fit non de la tête. .D Nous n'avons que deux outres d'eau. J'utilise le vin. .P Dashvara demeura un instant perplexe et alors il comprit. .D Bien sûr. Le commerçant de vins. Il ne t'a pas seulement laissé la roulotte et les chevaux, il t'a aussi laissé sa marchandise. .D Un tonneau seulement. Celui-ci contient des affaires à moi. Et celui-là est vide. En plus, il ne me les a pas «laissés». Shizur m'a prêté la roulotte et les chevaux cette nuit pour que je charge les plantes à l'intérieur. Normalement, j'étais censée revenir avec lui aujourd'hui… —Un éclat coupable passa dans ses yeux—. Je crains que notre amitié subisse un coup dur après cela. .P Dashvara jeta un autre coup d'œil alentour. Le soleil s'était levé depuis une heure ou deux, évalua-t-il. Au-dessus de leurs têtes, le ciel était bleu, mais au nord-est il était noir. Dashvara plissa les yeux, observant le phénomène avec un mauvais pressentiment. Les nuages s'approchaient rapidement. .D Zaadma —prononça-t-il—. Un orage vient droit sur nous. .P Elle suivit la direction qu'indiquait le Xalya et son visage se fit pensif. .D Je crois que le vin n'est pas bon pour mes fleurs. Nous avons un tonneau vide. Nous pourrions le remplir. .P Dashvara la fixa du regard. .D Et attendre tranquillement qu'il s'emplisse d'eau pendant que les Shalussis nous poursuivent? —Il haussa les épaules—. Je vais détacher un cheval et partir tout seul. Si tu veux vraiment mourir, je te laisse avec tes plantes et tes tonneaux… .P Zaadma grommela. .D C'est bon! Nous repousserons la toile de la roulotte en arrière. Tant que le vent ne souffle pas trop, nous pourrons avancer et remplir le tonneau d'eau en même temps. .P Dashvara ne protesta pas et, tandis que Zaadma détachait un peu la toile et ouvrait le tonneau vide, il remonta dans la roulotte, jetant des coups d'œil sombres aux nuages noirs. Il encouragea les chevaux en faisant claquer les rênes et ils continuèrent. .D Où allons-nous exactement? —demanda-t-il. .D Tu t'intéresses vraiment à ce détail au point où on en est? .P Dashvara lança un autre coup d'œil vers les nuages. .D Tu t'es tout le temps dirigée vers le sud-ouest —observa Dashvara—. Je suppose que tu as l'intention de traverser le Labyrinthe Rocheux pour aller à Dazbon. .D Le Labyrinthe Rocheux? —répéta Zaadma, amusée—. C'est comme ça que les Xalyas l'appellent? Bah, il y a des signaux qui indiquent le chemin. C'est impossible de se perdre. .P Dashvara arqua un sourcil mais ne répondit pas. Pour le moment, l'important était de s'éloigner le plus possible des terres Shalussis. .P .Bm -t penso Il n'en reste plus que trois .Em , pensa-t-il, enthousiaste. .Bm -t penso Lifdor de Shalussi. Shiltapi des Akinoas. Todakwa, du clan des Essiméens… À ce rythme, si je ne meurs pas, j'en finirai avec eux en moins d'un an; et après? .Em .P Le vent commença soudain à souffler et les premières gouttes tombèrent. Il n'y eut aucun coup de tonnerre ni aucun éclair, mais l'averse dura. La pluie s'intensifia et Zaadma s'enthousiasma, jetant de fréquents coups d'œil à l'intérieur du tonneau pour voir comment il se remplissait. À un moment, elle voulut même récupérer l'eau avec la toile de la roulotte et elle la détacha pour essayer de la tendre de façon à ce que l'eau coule dans le tonneau. Le vent redoubla et Zaadma lançait de constants jurons, de plus en plus irritée contre les rafales. Lorsque Dashvara entendit un cri plus fort par-dessus la bourrasque, il se retourna exaspéré, les rênes dans une main, s'accrochant de l'autre au banc. Il souffla en voyant que la toile de la roulotte s'était envolée dans la prairie et un éclat de rire bruyant lui échappa. .D Mes plantes! —cria Zaadma, désespérée. .P Elle entoura de ses bras plusieurs pots pour tenter de les protéger des rafales de plus en plus violentes. Dashvara tira sur les rênes quand il vit un des chevaux faire un pas de travers, entraîné par le vent. Il n'aurait pas fallu qu'il se blesse. Il mit pied à terre, courbé sous le vent violent, et chercha la toile de la roulotte du regard. Elle était partie jusqu'aux confins du monde, considéra-t-il. En plus, le vent continuait de l'entraîner. Il haussa les épaules et s'approcha des chevaux pour tenter de les calmer. Il leur murmura des paroles d'apaisement à l'oreille et, percevant un nouveau cri de Zaadma, il se demanda, amusé, si cette même technique fonctionnerait avec l'alchimiste. .P Finalement, le vent commença à faiblir et la tourmente passa, laissant derrière elle une brise agitée, une odeur de terre humide et un étrange silence. .P Les chevaux s'ébrouèrent. Dashvara leur donna une tape amicale sur le front et remonta dans la roulotte, trempé. Zaadma serrait dans ses bras son narcisse, les yeux fermés et sa tresse défaite. Elle avait les joues noyées de larmes et Dashvara s'inquiéta. .D Zaadma? Zaadma! Tu vas bien? .P Quand Zaadma ouvrit les yeux, son regard terrible le fit taire. .D Moi, je vais bien —dit-elle. Elle marqua une pause et sanglota—: Mais mes fleurs… .P Dashvara fronça les sourcils et jeta un coup d'œil au narcisse de lune. Il semblait avoir survécu. Puis il regarda le reste et grimaça. .D Je vois, oui. C'est un désastre. .P Toutes les tiges étaient aplaties et le sol de la roulotte était couvert de pétales. Zaadma inspira profondément comme pour essayer de se remettre. Elle avait l'air si affectée que Dashvara eut le réflexe de s'approcher pour aller la consoler. Zaadma sursauta. .D Ne t'approche pas! Le narcisse est la seule chose qui me reste. .P Dashvara s'arrêta et garda le silence un moment. Finalement, il dit: .D Bon, tu veux que je retire les pots d'ici? .P Le regard assassin que lui renvoya Zaadma lui fit comprendre qu'il valait mieux ne pas continuer à parler de ses plantes. .D C'est bon —marmonna le Xalya. .P Il retourna à l'avant et il allait mettre les chevaux en marche quand Zaadma se lamenta: .D Mais pourquoi, pourquoi ai-je enlevé la toile de la roulotte? .P Dashvara jeta un regard par-dessus son épaule. Après une hésitation, il sourit et prononça: .D Dans la vie, il faut prendre beaucoup de décisions et, parfois, on se trompe. Il n'y a pas d'autre explication. .P Il agita les rênes et la roulotte s'ébranla. Une heure s'écoula peut-être avant que Zaadma décide d'aller s'asseoir près de lui. Elle semblait s'être remise. .D Au moins, mon narcisse a survécu —relativisa-t-elle—. Tu ne sais pas combien de merveilles on peut faire avec un narcisse de lune. Les anciens alchimistes disaient qu'avec beaucoup de pratique, on pouvait même ressusciter les morts. Bien sûr, ce ne sont que des légendes. Mais je t'assure qu'avec un narcisse de lune, on fait des miracles. —Elle marqua une pause et ajouta la voix tremblante—: Et avec mes kalreas croisées, j'aurais pu fabriquer un remède contre les infections intestinales… —Sa voix se brisa et elle inspira bruyamment par le nez—. Avec cette invention, j'aurais gagné la considération des grands alchimistes de Dazbon. Diables —dit-elle soudain—. Ce dont j'avais besoin, c'était d'un remède contre la stupidité. .P Dashvara sourit tandis que Zaadma ajoutait tout bas: .D Nous aurions mieux fait d'emporter avec nous le cadavre de Nanda au lieu de… —Elle soupira à nouveau, bruyamment—. Maintenant que j'y pense, ç'aurait peut-être été une bonne idée. Au moins, celui-là, il ne se serait pas envolé comme mes fleurs. .P Le sourire de Dashvara s'élargit. .D Assurément —répondit-il—, il ne nous manquait plus que de voyager avec un cadavre enterré au milieu des pots de fleurs. Bah, allons, cesse de te tourmenter! —Il passa une main sur sa tête et son foulard trempé et ajouta—: Tu sais quoi? Je suis content de voir que tes intérêts vont au-delà de l'argent. Tu aurais pu me dire que tu étais une alchimiste. .P Zaadma prit une mine fière. .D Et cela aurait changé ton opinion sur moi? Juste pour une question de métier? À Dazbon, j'étais apprentie alchimiste. Mais je n'étais qu'une gamine écervelée. Je faisais des expériences interdites qui ne provoquaient que des problèmes, je m'enfuyais de la Citadelle Celmiste pour aller dans les maisons de jeu et, une fois, je me suis même fait passer pour une guérisseuse alors que je n'avais que seize ans. J'étais un vrai désastre comme élève. Tu peux me croire. Puis les ennuis sont venus et, quand je suis tombée amoureuse de ce Shalussi, cet Aldek, j'ai commis la plus terrible erreur que puisse commettre un saïjit dans sa vie. .P Saïjit, se répéta Dashvara, pensif. Il se souvenait que Maloven utilisait parfois le terme saïjit pour désigner un ensemble de races dont les humains faisaient partie, de même que les elfes, les ternians, les nains, les tiyans… Cependant, durant toute son enfance, Dashvara n'avait jamais vu autre chose que des humains de la steppe. Et il n'était pas habitué à entendre le mot «saïjit». Contrairement à Zaadma, observa-t-il. Bien sûr: elle, c'était une républicaine. .D Quand ces sauvages m'ont capturée, ceux qui m'ont dégoûtée du vin, rien n'a plus été pareil —poursuivait Zaadma, plongée dans ses pensées—. Deux Akinoas charitables m'ont trouvée. Ils m'ont emmenée à moitié morte dans leur village et, quand je me suis rétablie… je me suis convaincue qu'il était moins dangereux de rester dans la steppe que de revenir à Dazbon. Tu comprends, à Dazbon, j'ai eu quelques petits problèmes —expliqua-t-elle, évasive—. Alors j'ai voyagé durant des mois de village en village et de grange en grange. Et un jour, des femmes m'ont mise à la porte à coups de pieds. Je suis partie blessée, sans eau ni rien. Et c'est là que je suis tombée sur Walek. Il m'a sauvé la vie, parce que, moi, je m'étais déjà résignée à me laisser mourir. Il m'a emmenée au village de Nanda, il m'a hébergée et il a pris soin de moi comme d'une petite fille. —Son visage s'attendrit—. Il est tombé éperdument amoureux de moi. Je ne peux pas nier qu'au début j'ai tout fait pour le séduire pour qu'il continue à me protéger. Le pauvre homme a un cœur aussi tendre qu'un pétale de siséliade, même si, c'est sûr, c'est «un Shalussi d'honneur» —se moqua-t-elle. Elle soupira, l'air plus sombre—. Finalement, sa famille lui a dit que notre mariage était inacceptable parce que je n'étais pas une Shalussi. Évidemment, il a cédé devant le verdict des sages. Crois-moi, parmi les coutumes shalussis, certaines sont très respectables, mais il y en a d'autres mortellement ridicules. .P Elle se racla la gorge et reprit: .D Le jour suivant, Nanda est venu en personne me dire qu'il m'offrait une maison si, en échange, je laissais Walek en paix. Comme si ç'avait été moi la coupable de tout! Walek a très mal pris que son chef essaie de m'éloigner de lui avec la claire intention de faire de moi son amante. Les diables savent combien j'ai eu de mal à le consoler. Il m'a juré qu'il finirait par tuer Nanda et, moi, je lui ai fait jurer de ne pas le faire. —Elle adressa à Dashvara une moue indéfinissable—. Cela fait longtemps maintenant que j'ai compris que, vous autres, les gens de la steppe, vous réglez tout à coups de couteaux. .P Dashvara ne répondit pas et elle poursuivit sur un ton plus enjoué: .D Enfin, tu imagines déjà ce qui s'est passé ensuite. J'ai découvert que Nanda souffrait de tremblements et qu'il avait des problèmes respiratoires. Je lui ai proposé de l'aider, pas par compassion, mais pour lui faire du chantage. C'était un homme hypocrite et avaricieux jusqu'à la moelle, mais il était riche et je pouvais tirer de lui ce que je voulais tant que je lui donnais à mon tour ce qu'il voulait. Je le tenais dans mes filets et, lui, il me tenait dans les siens. —Elle marqua une pause et sourit—. Ce gros balourd était superstitieux. Depuis que je lui préparais la potion, il me craignait parce qu'il m'avait prise pour une Sorcière de l'Obscurité, tu sais, ces sorcières que vénèrent les Essiméens. —Elle pouffa—. Moi, je ne l'ai jamais détrompé. Et bon, je croyais qu'au bout d'un temps sa santé s'améliorerait: il était jeune, il avait à peine cinquante ans. Je croyais qu'un jour il n'aurait plus besoin de moi et qu'il me laisserait retourner à Dazbon avec une bonne récompense. .P Zaadma se tut. Dashvara avait froncé les sourcils au fur et à mesure qu'elle parlait. Il avait l'impression que cette femme était plus rusée et tordue qu'une sorcière. Elle séduisait Walek, puis elle faisait du chantage à Nanda… Qui lui disait que ce n'était pas elle la coupable de cette maudite maladie dont était atteint le chef shalussi? Néanmoins, il était clair qu'elle n'avait pas eu beaucoup de chance dans la vie et Dashvara savait qu'une personne, entraînée par le simple besoin, pouvait devenir un véritable démon. .P Après un long silence, Dashvara murmura: .D Mais sa santé ne s'est pas améliorée et il n'a pas voulu te laisser partir. .P Zaadma acquiesça. .D L'imbécile était convaincu que je connaissais le remède définitif à sa maladie et que je le lui cachais. —Ses yeux s'embuèrent et sa mâchoire se crispa—. .Sm -t paroles "Je t'ai protégée des autres guerriers" —prononça-t-elle sur un ton ironique, répétant les paroles du Shalussi—. Cet homme mentait autant qu'il parlait. Enfin, pour être franche avec toi, c'est moi qui ai séduit volontairement plusieurs guerriers shalussis pour obtenir leur protection, parce que… tu comprends, je voulais revenir à Dazbon. Alors, au début, j'ai conçu un plan pour amadouer un bon guerrier. Je lui aurais révélé la maladie de Nanda une fois que j'aurais pu lui faire confiance et je l'aurais convaincu de le tuer. Mais je n'ai jamais osé mener à bout ce projet de peur que Nanda le découvre. Tu ne sais pas à quel point je suis contente que tu l'aies tué. .P Dashvara se sentait mal à l'aise. Il maintint son regard fixé sur l'horizon. Pourquoi diables Zaadma lui racontait-elle sa vie avec tant de détails? .Sm -t penso Peut-être parce que c'est une bavarde compulsive? , suggéra une petite voix moqueuse dans sa tête. Après un silence, Zaadma laissa échapper un gloussement. .D Enfin, qui aurait deviné qu'un sauvage me reconduirait jusqu'à Dazbon? .P Dashvara réprima une grimace. .D Mon intention n'est pas d'aller à Dazbon. .D Mais ça, c'est ma roulotte, et le narcisse, le vin et ces chevaux iront là où je veux —avertit Zaadma. .P Dashvara esquissa un sourire. .D C'est la roulotte de Shizur, pas la tienne. —Il jeta un coup d'œil en arrière et confirma—: de toute façon, je ne prétends pas te voler ta roulotte ni tes chevaux. .D Ah non? —s'étonna Zaadma, méfiante—. Alors, tu iras à pied? .P Le sourire de Dashvara s'élargit tandis qu'il regardait le nuage de poussière à l'horizon. .D Pas à pied —répondit-il—. À cheval. .P Zaadma suivit la direction de son regard et pâlit. .D Ce sont les Shalussis? Ils nous poursuivent? .P Dashvara acquiesça et tira légèrement sur les rênes. .D Mais que fais-tu? —protesta Zaadma, la voix paniquée—. Si tu ralentis, ils nous rattraperont! .D Deux chevaux avec une roulotte ne peuvent fuir devant des cavaliers shalussis —expliqua Dashvara avec calme. .D Alors, nous allons mourir —soupira Zaadma après un silence. .P Dashvara sourit tristement. .D Tu es effrayée? .D Moi? —Zaadma déglutit—. Toi, tu ne l'es pas, peut-être? .P Dashvara ne cessa pas de sourire, bien qu'intérieurement il doive admettre que, même s'il se savait mort spirituellement depuis plus de deux semaines, il éprouvait de l'appréhension. .D Tu veux me rendre un service? —répliqua-t-il sans répondre—. Dégage le sol de la roulotte. .D Que je dégage le…? —Zaadma souffla, le regardant d'un air incrédule—. Attends une minute, ne me dis pas que tu penses lutter contre eux? .D Ils viennent me tuer. Nous n'allons pas pouvoir négocier et je ne vais pas me laisser tuer la tête basse, alors… tu as une meilleure idée? .P Zaadma ne répondit pas et, après une hésitation, elle se leva, les jambes tremblantes, et elle alla mettre de l'ordre dans la roulotte. Quelques instants plus tard, Dashvara jeta un coup d'œil en arrière. À présent, on voyait au loin des silhouettes noires chevauchant à vive allure. Il baissa les yeux et grogna entre ses dents. .D J'ai dit que tu dégages la zone, pas que tu l'ordonnes. .P Zaadma lui lança un regard foudroyant. .D Je ne vais pas jeter les pots. .D Eh bien, si tu ne le fais pas, c'est moi qui le ferai. .D Tu n'as pas intérêt! .P Tous deux se regardèrent en chiens de faïence. Finalement, Zaadma ouvrit le tonneau d'eau de pluie et commença à jeter la terre des pots à l'intérieur, avec les plantes. Dashvara l'observa, éberlué. .D Je commence à me demander si tu n'as pas perdu la tête —commenta-t-il. .D Ma tête va très bien, merci —rétorqua-t-elle. .P Zaadma continua à vider et à empiler les pots. Au bout de quelque temps, Dashvara put compter les cavaliers qui les poursuivaient. Ils étaient cinq. Il aurait cru qu'il y aurait davantage d'hommes disposés à venger la mort de Nanda. À moins que cela ne soit que l'avant-garde. En tout cas, cinq guerriers, c'était amplement suffisant pour en finir avec un seul homme. Dashvara fronça les sourcils. Les Shalussis avançaient rapidement: ils allaient les rattraper trop tôt. Il aiguillonna les chevaux et ceux-ci passèrent du pas au trot. Tout de suite après, il appela Zaadma: .D Occupe-toi des rênes! .P L'alchimiste protégeait son narcisse de lune comme elle pouvait, entre les tonneaux. Il restait encore plusieurs pots à enlever. .D Laisse cette maudite plante si tu veux vivre —siffla Dashvara. .P Zaadma prit les rênes avec brusquerie. Elle avait les yeux agrandis par la peur. .D J'ai le pressentiment que nous allons mourir et je déteste cette impression. .D Fais continuer les chevaux à ce rythme —se contenta de dire Dashvara avant de se lever d'un bond et de saisir d'une main le sabre d'Orolf et de l'autre celui de Nanda. .P Il avança dans la roulotte et démonta les trois arceaux de bois qui avaient aidé à soutenir la toile: ils ne pouvaient que gêner ses mouvements et, au moindre coup de sabre, ils se briseraient de toute façon. Il plissa les yeux. Le tonnerre des sabots contre la terre était de plus en plus fort. Il ne pouvait reconnaître les visages de si loin, mais il reconnut sans difficulté l'un des chevaux. .P .Bm -t penso Zéfrek, fils de Nanda, tu es venu te venger .Em , comprit-il avec un frisson. Le cheval noir chevauchait le premier, conduisant les guerriers vers une victoire certaine. .D Tu ne vas pas pouvoir tous les tuer, Xalya —fit Zaadma. .P Dashvara acquiesça avec gravité. .D Probablement pas. .D Mmpf, «probablement» qu'il dit —marmonna Zaadma—. Il est fou, ce sauvage… .P Les visages des deux cavaliers les plus proches se distinguaient maintenant clairement. L'un était un homme guère plus âgé que Dashvara, avec les mêmes traits carrés que Nanda. L'autre était un des guerriers les plus loyaux de Nanda. .P Zéfrek poussa un cri de guerre shalussi alors qu'une vingtaine de pas à peine le séparaient à présent de la roulotte. Dashvara le vit lever la main droite et il poussa un grondement, se jetant sur le sol. .D Zaadma, baisse-toi! .P Elle n'eut pas le temps de bouger. Par chance, le couteau que jeta le maudit Shalussi ne se dirigea pas vers elle: il passa au-dessus de la tête de Dashvara et alla se planter dans un des tonneaux. Lâchant l'un des sabres, Dashvara retira le couteau et un jet de vin jaillit. Il lança l'arme vers l'autre cavalier. Avec le capitaine Zorvun, il s'était entraîné au lancement de couteaux, mais il n'y avait jamais excellé autant qu'au maniement des sabres. C'est pourquoi il fut agréablement surpris lorsque le couteau se ficha dans le bras portant le sabre et que le guerrier, perdant l'équilibre, tomba à terre en criant. Celui-ci se retrouva rapidement en arrière. .D Bien joué! —le félicita Zaadma d'une voix aiguë. .D Plus vite! —lui demanda Dashvara en voyant que Zéfrek allait les devancer. .P Zaadma fit claquer les rênes et les chevaux redoublèrent leur effort. Les roues de la roulotte tournaient à toute allure. Toute irrégularité sur le terrain pouvait entraîner une véritable catastrophe. .P Zéfrek s'approcha, brandissant son sabre, et Dashvara lui lança un des arceaux de bois démontés. De l'autre côté de la roulotte, Andrek exécuta un moulinet avec son arme et Dashvara, prenant un des pots, le lui jeta de toutes ses forces. Il ne l'atteignit pas, mais il atteignit son cheval, et cela dut lui faire mal, car celui-ci se cabra et Andrek dut se concentrer pour reprendre le contrôle de sa monture. Il resta en arrière. Dashvara en fut désolé pour le cheval. .D Ne jette pas d'autres pots, par la Divinité! —s'écria Zaadma—. Ils ont des pièces d'or à l'intérieur… .P Dashvara arqua les sourcils. À ce moment, Zéfrek, dans un élan de stupidité sauta de son cheval noir et atterrit agilement dans la roulotte. Zaadma poussa un cri. .D Je n'ai rien dit. Tue-les! .P Dashvara se baissa prestement pour ramasser son second sabre. Il croisa le regard du Shalussi et frémit. .D Tu as tué mon père —aboya Zéfrek. .P Dashvara lui adressa une moue pensive. .D J'ai seulement écourté ses souffrances —le corrigea-t-il. .P Il attaqua. Et il faillit glisser: le vin du tonneau percé se répandait sur le sol et le bois était humide et gluant. Il évita un coup de bouclier et récupéra l'équilibre en priant l'Oiseau Éternel pour que la chance soit de son côté. .P Zéfrek poussa un cri sauvage. Et il se précipita. .P Dashvara esquiva et contrattaqua, mais Zéfrek para le coup avec son bouclier. Brusquement, la roulotte tourna sur la droite et Dashvara siffla sans oser jeter un coup d'œil; il devina toutefois qu'Andrek essayait d'arrêter les chevaux. Zaadma cria et la roulotte sembla un instant être sur le point de se renverser… Dashvara et Zéfrek ne perdirent pas l'équilibre, mais le tonneau percé, lui, bascula et se mit à rouler vers la partie arrière. Dashvara ne fut pas entraîné par miracle. Déversant toujours du vin, le tonneau frappa Zéfrek alors que celui-ci tentait de rester debout. Gêné par son bouclier, le Shalussi était si concentré à vouloir éviter le tonneau qu'il eut un moment de distraction. .P .Bm -t penso Ne perds jamais de vue ton ennemi. .Em .P Zéfrek reçut un pot vide en pleine figure qui le laissa à moitié assommé. Dashvara chargea: il lui frappa la main de son sabre provoquant une profonde entaille, le désarma et le repoussa en arrière, contre les planches de bois qui retenaient le tonneau qui avait roulé. Il allait le propulser par-dessus bord, hors de la roulotte, quand, de façon inattendue, Zéfrek reprit ses esprits et projeta son bouclier. Dashvara l'esquiva de justesse et fut surpris de voir que Zéfrek l'avait laissé tomber. Il eut à peine le temps d'apercevoir un éclat métallique avant que la dague ne se fiche dans son flanc. Il poussa un rugissement de douleur et il allait assener un coup de sabre létal au Shalussi quand, subitement, les planches cédèrent et tous deux tombèrent hors de la roulotte. Dashvara heurta violemment le sol et roula et roula sur la terre, avalant la poussière. On entendit un beuglement, puis un fracas de bois cassé accompagné d'une détonation semblable à celle d'une explosion. Lorsque Dashvara s'aperçut qu'il avait cessé de tourner, il ouvrit les yeux, étourdi, son flanc brûlant comme le feu. Il devait se lever s'il ne voulait pas mourir, se rappela-t-il. .P Ce fut beaucoup plus dur de le faire que de le penser. Quand il parvint à se mettre debout, il avait l'impression d'avoir escaladé tous les escaliers du Donjon de Xalya au pas de course, chargé d'un sac de pierres. Il ne voulut pas regarder sa blessure et il leva les yeux. Il resta médusé, en contemplant la roulotte. Pour ainsi dire, la partie avant s'était volatilisée. Zaadma chevauchait sur un des deux chevaux et elle avait laissé en arrière la roulotte détruite et le corps gémissant d'Andrek étendu sur le sol. .P .Bm -t penso Tâche d'arriver à Dazbon saine et sauve .Em , lui souhaita Dashvara. Il tituba. Sa vue se brouilla et il cligna des yeux pour constater que Zéfrek gisait inconscient à quelques pas de là, le visage et la main ensanglantés. .P Des bruits de sabots et un soudain hurlement déchirèrent le silence. Dashvara se tourna maladroitement, convaincu que la mort en personne venait de l'appeler. Il vit Walek et Rokuish qui se précipitaient vers lui sur leurs montures, l'un criant comme un fou, l'autre silencieux comme la mort. Le Xalya n'y pensa pas à deux fois: il courut aussi vite qu'il le put là où il avait fait tomber les sabres. La prairie dansait devant ses yeux troublés par la souffrance. .P .Bm -t penso Cette fois, c'est la fin .Em , pensa-t-il. Il n'allait pas arriver à temps. .P Le cheval de Rokuish s'interposa sur son chemin et se cabra. Dashvara bondit précipitamment en arrière pour éviter d'être renversé et il perdit l'équilibre. Sa blessure au flanc lui arracha un gémissement de douleur quand il s'écroula. .D Oiseau Éternel! —bredouilla-t-il, le souffle coupé. Il leva une main rouge de sang et il la reposa sur sa blessure, comme s'il pouvait ainsi la soulager. .P .Bm -t penso La vie est si fragile et si belle .Em , pensa-t-il, pris de vertige. .P Walek rugit: .D Achève le garçon; moi, je m'occupe de la bâtarde! .P On entendit un tonnerre de sabots au galop. Dashvara détourna son regard du cheval de Rokuish et constata que Walek était parti à la poursuite de Zaadma. .D Bon sang —grogna-t-il et, sans très bien savoir d'où il tirait l'énergie pour crier, il rugit—: Reviens, Walek, Zaadma est innocente! .P Le Shalussi ne l'écouta pas. Il voulut se redresser tant bien que mal, mais la pointe d'un sabre contre sa poitrine l'en empêcha. Il leva le regard, croisa les yeux noirs de Rokuish et se rallongea sur la terre, s'écartant de la lame, le cœur serré. .D Au moins, je mourrai entre les bras d'un ami —murmura-t-il pour lui-même. .P Le visage de Rokuish exprimait l'horreur à l'état pur. Il hésitait, comprit Dashvara, étonné. Ils demeurèrent ainsi un moment, tendus comme la corde d'un arc. On n'entendait que la respiration pantelante d'Andrek ainsi que la sienne, entrecoupée. Dashvara sentit la pointe de l'arme glisser vers sa gorge. C'était le deuxième sabre d'Orolf, remarqua-t-il. La forme d'un serpent rouge était gravée le long de la lame. Il leva de nouveau les yeux vers son ami Shalussi. Les lèvres de Rokuish tremblaient. Curieusement, Dashvara réussit à lui adresser un faible sourire et murmura avec effort: .D Si tu hésites face à un innocent, tu n'es pas un lâche. Tu en es un si tu hésites face à un criminel. .D Pourquoi? —demanda vivement Rokuish—. Pourquoi l'as-tu tué? .D Parce que mon père et mon peuple me l'ont demandé. .P Dashvara sentit soudain une étrange paix s'emparer de lui. Il n'avait pas fait tout ce que son père lui avait demandé, mais il avait essayé. Rokuish écarquilla les yeux. .D Qu'est-ce que tu veux dire? Nanda a fait tuer ta famille nomade? .P Dashvara inspira lentement, repoussant la douleur. .D Ingénu Rokuish —soupira-t-il—. Je ne suis pas un Shalussi nomade. Je suis un Xalya. .D Un Xalya! —s'écria Rokuish, abasourdi—. Ce n'est pas possible… .D Je suis le fils premier-né du dernier seigneur de la steppe —poursuivit Dashvara—. Et mon devoir comme fils est de tuer tous les chefs de clan qui ont participé à la trahison contre mon peuple. Pourtant… —Il avala sa salive et un goût de sang envahit sa bouche—. Maintenant, je me rends compte que les tuer ne résoudra rien. D'autres hommes comme eux les remplaceront et les guerriers continueront à s'entretuer et les peuples continueront à se mépriser. —Il regarda Rokuish et il fut presque surpris qu'il le laisse parler—. Les guerriers de mon peuple ont tué ton père, et ceux de ton peuple ont tué le mien. Pourquoi tant d'absurdité, Rokuish? —murmura-t-il—. Pourquoi tant de stupidité? .P Il y eut un long silence. Alors, Rokuish dit: .D Vika, la guérisseuse, a examiné la blessure de Nanda. Elle a dit que tu l'as attaqué par derrière. .P Dashvara sentit ses lèvres s'étirer en un sourire amer. .D Un véritable Xalya n'aurait jamais fait ça —répliqua-t-il. Les forces l'abandonnaient rapidement. .P Rokuish fronça les sourcils. .D Si tu as tué un Shalussi pour venger ton père, je devrais aussi tuer un Xalya pour venger le mien. .P Dashvara vit la pointe du sabre s'approcher. Il n'éprouva pas de peur, seulement de la tristesse. .D C'est compréhensible —murmura-t-il simplement. .P Il sentit le contact froid de la pointe contre sa peau. Ce n'est qu'alors qu'il commença à éprouver de la peur. Mourir lentement était bien pire, parce que cela laissait trop de temps pour penser. .P .Bm -t penso Que l'Oiseau Éternel pardonne mes actes indignes et m'accueille sous son aile protectrice .Em , pria-t-il. Et il ajouta avec ironie: .Bm -t penso Qui aurait dit que je mourrais tué par un homme qui sait à peine manier une arme? .Em .P Rokuish retira le sabre. Dashvara le contempla, médusé. .D Je ne peux pas te tuer —déclara Rokuish, la mâchoire crispée—. Et non par lâcheté. Je ne peux pas te tuer parce que je sais que, dans le fond, tu es un homme bon. Même si tu es un Xalya. .P Dashvara haussa un sourcil. Et il sourit. .D Toi, Rok, tu es un homme bon, c'est sûr. Mais, de toutes façons, je vais mourir. .P Rokuish baissa les yeux sur la blessure et pâlit. .D Je vois. Vika pourrait te soigner. .P Dashvara s'esclaffa; un éclair lancinant parcourut son torse et il cracha du sang. .D Zaadma pourrait me sauver. Elle est alchimiste. Elle dit qu'elle fait des miracles… Si tu n'es pas un lâche, Rokuish, rattrape Walek et empêche-le de lui faire du mal. —Il avala du sang et ajouta dans un filet de voix—: Zaadma aussi est quelqu'un de bien. .P La souffrance l'empêcha de continuer. Face au silence dubitatif de Rokuish, Dashvara ferma les yeux. .P .Bm -t penso Qu'importe maintenant. Tue-moi, mon frère. Aie la même pitié que celle que j'ai eue inconsciemment pour Nanda et mets fin à mon supplice. .Em .D Je la ramènerai ici et elle te sauvera —promit soudain Rokuish. .P Il entendit des pas hésitants puis un martèlement de sabots contre la terre qui résonna dans sa tête comme une danse de tambours. .P Dashvara entrouvrit les paupières et, à travers le brouillard de la mort, il vit le ciel bleu. Une larme, dans ses yeux, brilla sous le soleil ardent avant de s'évaporer. Une larme de gratitude. .Ch "Le devoir d'un fils" .D .Bm -t penso Tu m'as déçu, fils. .Em .P La voix profonde s'écoulait lentement, glaciale et frustrée. .D .Bm -t penso Tes compagnons de patrouille ne t'ont-ils pas nommé Prince du Sable? Je t'ai laissé la vie sauve pour que tu accomplisses ton devoir. Ils t'ont blessé et, toi, tu meurs comme un chien, perdu au milieu de la steppe! Est-ce donc tout ce que pouvait faire mon fils héritier? Tuer un homme malade pour protéger une traînée des Shalussis et se laisser ensuite tuer comme un misérable? .Em .P Dashvara baissait la tête, contrit. Il était furieux contre lui-même. Furieux contre son impuissance. Il entendait des voix autour de lui, mais celle de son père, nimbée de brume, était la plus forte. .D .Bm -t penso J'ai essayé, père. .Em .P Le visage brumeux du seigneur des Xalyas s'approcha et sa moue déçue meurtrit Dashvara plus que toute autre blessure. .D .Bm -t penso Lève-toi .Em —exigea le seigneur Vifkan—. .Bm -t penso Je t'interdis de mourir tant que tu n'auras pas accompli ton devoir. Lève-toi. .Em .P Dashvara toussa et une douleur aiguë traversa tout son esprit jusqu'à le faire éclater. Il voulait se lever, mais il ne pouvait pas. Il n'y avait plus rien que la mort. Rien que la mort… .P .Bm -t penso Diables, lève-toi donc, toi, si tu peux .Em , pensa-t-il, irrité. Sa respiration sifflante l'effraya. Il avait l'impression d'être tombé dans un puits d'eau brûlante. .D Il survivra? —demanda une voix. .D Il a perdu beaucoup de sang et sa blessure s'infecte —disait une autre voix. .P Dashvara voyait encore le visage de son père, le dévisageant, impérieux, un éclat de vengeance dans ses yeux. .D .Bm -t penso Je les tuerai, père. Je les tuerai .Em —répéta Dashvara. Il gémit et sa respiration s'accéléra—. .Bm -t penso Je n'ai pas oublié mon devoir. .Em .P Comme un éclair, l'obscurité déchira le brouillard et le visage de son père se défit comme un souvenir. Comme la fumée. Comme la vie. .Ch "Les Tunnels d'Aïgstia" .D Ne crache pas, bon sang! —s'exclama Zaadma. .P Dashvara avala et aussitôt toussa pour rejeter le liquide qui était passé de travers. Une douleur intense parcourut son ventre et il chercha à tâtons quelque chose à quoi s'agripper pour ne pas défaillir. Il trouva une pierre dure, puis une main ferme qui l'écarta de la roche. .D Il ne manque plus qu'il s'entaille les mains maintenant —grommela Zaadma. .P Dashvara ne put déterminer qui venait de le soutenir: sa vue se troubla et il sombra dans l'inconscience. .P Quand il revint à lui, la première chose qu'il vit fut le jeune visage de l'alchimiste penché sur lui. Elle fronçait les sourcils, l'air soucieuse. Sa présence calma légèrement Dashvara, qui cligna des yeux pour regarder autour de lui. L'endroit était inimaginable. Des blocs de roche grisâtre de peut-être quarante pieds de hauteur se dressaient devant lui. Reprenant sa respiration, il demanda dans un filet de voix: .D Je suis vivant? .P Zaadma tordit la bouche, inquiète. .D On dirait. Mais je ne sais pas jusqu'à quand. J'ai fait ce que j'ai pu, mais je n'ai jamais soigné de blessures aussi… horribles. —Elle hésita—. Je sais que tu as dit à Rokuish que je faisais des miracles, mais malheureusement c'est faux. C'est flatteur mais faux. .P Dashvara fronça les sourcils en voyant un visage familier apparaître derrière une roche, un lièvre à la main. .D Rokuish! —expira-t-il, surpris. .P Le Shalussi sourit et se pencha près de lui. .D Alors? Tu souffres encore? .P Dashvara lui rendit un sourire bête qui se transforma en une grimace de douleur. .D C'est ma fierté qui souffre —souffla-t-il—. J'ai commis une erreur de débutants. J'ai cru que Zéfrek était trop assommé et il m'a trompé comme un gamin. Que fais-tu ici, Rok? —ajouta-t-il. .D Je prends soin de deux fous —sourit le Shalussi. .D Quelle coïncidence —intervint Zaadma, moqueuse. .P Dashvara avait l'impression qu'on lui avait opprimé les côtes sur une enclume hérissée d'aiguilles. Il avait un mal fou à aligner deux pensées logiques. Cependant, un souvenir le fit expirer et parler avec effort: .D Et Walek? .D Oh. Le grand Walek s'est une nouvelle fois laissé séduire par mes charmes —répondit Zaadma. Son sourire espiègle se figea en une grimace attristée—. Je lui ai dit que, dans la roulotte, il y avait un total de cinq cents pièces d'or à l'intérieur des pots et de ce tonneau. Walek n'est pas aussi avaricieux que Nanda, mais… —elle haussa les épaules— c'est un Shalussi. Il a accepté de nous laisser la vie sauve à tous les deux en échange de mon or et, comme Rokuish s'est montré si préoccupé de ta santé, je lui ai demandé de m'aider à t'emmener jusqu'au bout de la steppe. .P Jusqu'au Labyrinthe Rocheux, comprit Dashvara, en levant de nouveau un regard flou vers les blocs de roche. Alors, il fronça les sourcils. .D Walek a accepté? —répéta-t-il, incrédule. .D Ouaip. Je lui ai parlé de la maladie de Nanda. Tu sais bien comment sont les Shalussis. Bon, en y réfléchissant mieux, peut-être que tu ne le sais pas: quand une maladie fait ployer un chef, celui-ci et ses descendants sont discrédités —expliqua-t-elle—. Alors, Walek a promis d'épargner ta vie si tu ne remettais plus les pieds au village, et il s'est proclamé chef en poussant un cri infernal. Il a emmené Zéfrek, les mains liées, et… —elle soupira— il a aussi emporté mon or. Mais j'ai encore mon narcisse —l'informa-t-elle, comme si ceci était la note heureuse qui concluait l'histoire—. Tu veux manger quelque chose? .P Dashvara ouvrit grand les yeux rien que de penser à ingurgiter quoi que ce soit et fit doucement non de la tête. .D Non. .P Rokuish et elle échangèrent un regard. .D Alors, repose-toi —conclut Zaadma—. Et essaie de ne pas mourir pendant que nous attendons le passage des commerçants. .P Dashvara sentit une légère brise caresser son visage moite de sueur et il ferma les yeux. Une pensée le força à les rouvrir. .D Zaadma, c'est toi qui as provoqué cette… explosion? —demanda-t-il, la voix tendue par la douleur. .P L'alchimiste sourit légèrement. .D C'était la seule potion que j'avais. J'ai libéré les chevaux, je suis montée sur l'un d'eux, j'ai allumé la mèche du flacon et je l'ai jeté à Andrek quand il s'est approché avec ses sabres. Vraiment, je suis désolée pour ton frère, Rokuish. Il gardera sûrement des séquelles pour toujours. .D J'aurais été bien plus désolé s'il avait tué une femme —assura le Shalussi. .P Dashvara sourit faiblement et referma les yeux. Quel que soit le remède que lui avait fait prendre Zaadma, au bout d'un moment, il se sentit un peu plus lucide. Sa tête cessa de brûler, le sang cessa de tambouriner contre ses tempes et un profond assoupissement l'envahit. Il se laissa entraîner par le sommeil. .P Il se trouvait de nouveau chez Zaadma, entouré de fleurs. La jeune femme, assise devant lui, fredonnait une chanson et, tout en peignant sa longue chevelure noire, elle lui adressait de temps en temps des regards envoûtants. À l'extérieur, le sol était couvert d'ombres, bien que le ciel soit complètement dégagé. Le soleil brûlait comme un feu perpétuel. Des cris de douleur se firent entendre au-dehors et la paix harmonieuse se brisa. C'était le peuple xalya qui criait. Son père, son frère Showag et le capitaine Zorvun combattaient férocement contre les Akinoas et les Shalussis tandis que Dashvara demeurait assis dans un foyer où seules régnaient la douceur et la sérénité. Pourquoi combattaient-ils?, se demanda-t-il. Quand les cris devinrent insupportables, il comprit sans l'ombre d'un doute pourquoi. Il se leva vivement, ouvrit la porte et dégaina ses deux sabres. Zaadma le supplia de ne pas s'en aller, mais Dashvara ne la contempla qu'avec répulsion. À cet instant, le visage de Zaadma prit les traits de sa mère, qui lui souriait et lui montrait une étagère emplie de crânes d'ennemis vaincus. Elle l'invitait à lutter. Sans hésiter une seconde, Dashvara sortit pour défendre les siens ou, du moins, pour mourir avec eux. Les ombres l'enveloppèrent. Les cris se changèrent en hurlements de mort. Dashvara bondissait en aveugle et tuait, le cœur brûlant de rage. Il ne lui restait plus rien: il était seul. Il n'avait pas sauvé sa sœur Fayrah. Les ombres l'avaient emportée. Pourquoi est-ce que je lutte?, se demanda-t-il. Il craignait de s'arrêter à penser. Il ne faisait que rendre la douleur qu'on lui avait causée… Il ne pouvait cesser de lutter, sinon ils penseraient qu'il s'était rendu. .P Les ombres se firent plus denses. Les silhouettes disparurent et les cris avec elles. À présent il était vraiment seul, se dit-il. Il n'avait plus d'ennemis. Tout était silencieux. Il lui semblait qu'il était mort. Ou peut-être n'était-ce pas seulement une impression. La maison de Zaadma n'existait plus. Ni les fleurs, ni la chanson, ni la joie. Une fumée compacte enveloppait Dashvara, cherchant à l'écraser, à détruire son âme et à l'asphyxier pour toujours. .P .Bm -t penso Dans la vie, il faut prendre beaucoup de décisions et, parfois, on se trompe. Mais quand il s'agit de ne pas se rendre face à la mort, on ne se trompe jamais. .Em .P Dashvara repoussa la fumée compacte et vit la lumière du soleil. Celui-ci battait comme un cœur, illuminant ses yeux par intermittences. Dashvara ouvrit la bouche. .D De l'eau. .P On lui donna de l'eau. Il avala lentement le liquide tiède. Sa bouche était sèche comme une pierre du désert. Il cligna des paupières et contempla le visage d'un homme au turban bleu criard et aux écailles verdâtres sur les sourcils. Il fronça les sourcils en percevant les secousses constantes et finit par comprendre. Il était dans une roulotte. La lumière d'une grande chandelle éclairait l'intérieur. .D Encore de l'eau? —demanda-t-il. Il était assoiffé. .P L'homme lui donna davantage d'eau. .D Qui es-tu? —demanda Dashvara. Il se sentait mieux. Avec le corps exténué, mais beaucoup mieux. .P C'est alors seulement qu'il reconnut le commerçant. C'était ce saïjit dazbonien qui avait essayé de lui vendre son instrument magique avec la lumière rouge. Il avait des griffes aux mains. Dashvara les contempla, tentant de ne pas avoir l'air effrayé. .D Mon nom est Aydin Kohor —se présenta le commerçant, en retirant le bol—. Et, d'après ce que m'a dit ta cousine, tu es un certain Odek. .P Dashvara le regarda, perplexe. .D Ma… cousine? —répéta-t-il. .P Aydin Kohor mal interpréta la question. .D Elle est dans l'autre roulotte, avec le maître Shizur et ton frère. Je ne pouvais pas travailler avec eux à côté. Ne t'inquiète pas pour elle, elle va bien —assura-t-il en voyant que Dashvara continuait à le dévisager. .P .Bm -t penso Je viens d'apprendre que j'ai une cousine et un frère et tu me dis de ne pas m'inquiéter, Dazbonien? .Em Dashvara réprima un soupir et essaya de se redresser. .D Ça te fait mal? —demanda Aydin. .P Oui, ça lui faisait mal, mais Dashvara se contenta de grogner, regarda le garçon qui menait la roulotte à l'avant et demanda: .D Où sommes-nous? .D En train de sortir des Tunnels d'Aïgstia —répondit tranquillement le commerçant. Il lui tendit une assiette avec du pain moelleux et des fruits secs—. Dans quatre heures environ, nous arriverons au village de Rocavita. .P Dashvara fronça les sourcils tout en acceptant la nourriture. Rocavita. Le nom lui disait quelque chose, mais il avait passé les six dernières années à chevaucher et à surveiller les terres xalyas et les leçons de géographie du shaard Maloven étaient bien loin… Pour ne pas dire qu'apprendre par cœur des noms d'endroits qu'il ne connaissait pas ne l'avait jamais intéressé. .P Il se souvint alors des énormes blocs de roche qu'il avait vus avant. Ces marchands étaient de Dazbon et, logiquement, ils revenaient chez eux après avoir vendu et acheté des marchandises. Ce qui signifiait que Rocavita et les Tunnels d'Aïgstia étaient donc sur leur route. .P Il laissa le plat à moitié plein et s'étendit de nouveau. .D Nous sommes loin de Dazbon? —s'enquit-il. .D Pas beaucoup. Nous y arriverons demain vers midi —répondit le commerçant. .P Dashvara sursauta. .D Demain? .P Aydin sourit et acquiesça. .D Demain. Je comprends que cela te surprenne. Tu as reçu un sacré coup de poignard qui a bien failli perforer un poumon. Tu as passé quatre jours entiers à délirer. Visiblement, tu ne te rappelles de rien. .P Dashvara accueillit la nouvelle avec une moue indéchiffrable. .P .Bm -t penso Quatre jours, hein? Et, toi, tu m'emmènes à Dazbon, loin de la steppe, et Zaadma se fait passer pour ma cousine. Si mon père le savait, il se retournerait dans sa tombe. .Em .P Bien sûr, très probablement, le seigneur Vifkan n'avait pas de tombe. Dashvara secoua la tête et se redressa. La douleur était tout à fait supportable, estima-t-il. .D Le jour va bientôt se lever? —demanda-t-il. .D Il doit être trois heures de l'après-midi —évalua Aydin—. Ce n'est pas la nuit —ajouta-t-il en voyant que Dashvara lui jetait un regard confus—. Comme je te disais, nous sommes en train de passer par les Tunnels d'Aïgstia. Tu ne devrais pas bouger, sinon les points ne tiendront pas et ta blessure se rouvrira —commenta-t-il en voyant que le Xalya se traînait vers la partie avant. .P Dashvara évita plusieurs tapis shalussis enroulés et arriva près du garçon dazbonien qui tenait les rênes. Celui-ci se raidit immédiatement et le considéra du coin de l'œil avec appréhension. .D Donne-moi les rênes, Hadriks —suggéra Aydin. .P Le garçon s'empressa de laisser la place à Aydin. Dashvara s'assit sur le banc, perplexe. .D J'ai une tête de dragon affamé et c'est pour ça qu'il m'évite, ou quoi? —demanda-t-il. .P Aydin sourit. .D Pas précisément, mais tout cela est encore nouveau pour le garçon et il ne connaît pas très bien les… coutumes des Shalussis. .P Dashvara fronça les sourcils et commença à comprendre. .D Tu fais allusion à ce qui s'est passé avec mes poursuivants? .D En partie, oui. —Aydin haussa les épaules—. Mais comme vous, les Shalussis, vous êtes assez malins pour ne pas chercher d'ennuis avec les Dazboniens, vos histoires m'importent peu, rassure-toi. .P Dashvara comprit finalement que cet homme ignorait qui il était. Sans doute devait-il penser qu'il avait tué le chef d'un village pour une affaire interne du clan. .P Il demeura silencieux un long moment, contemplant le tunnel et les torches des deux roulottes de devant. La roche était irrégulière et on apercevait des creux sombres dans la pénombre. Certains semblaient être de véritables tunnels, bien que plus étroits que celui qu'ils avaient emprunté. .P Il pensa à Fayrah. Son cœur lui disait qu'elle était dans une des roulottes, à quelques pas à peine de distance. S'il parvenait à la sortir de là avant d'arriver à Dazbon… .D Tu devrais aller t'allonger —dit soudain Aydin Kohor. .P Dashvara détourna les yeux d'une sorte de grand scarabée qui bougeait lentement près d'une roche et observa le commerçant. Ses griffes avaient disparu à l'intérieur de ses mains. Sa peau était anormalement pâle et il avait les yeux verts. Il n'avait jamais vu personne avec les yeux verts. .P Aydin s'agita, comme si cela le rendait mal à l'aise qu'on le détaille si effrontément. .D Tu n'es pas humain —fit Dashvara. .P Aydin arqua un sourcil écailleux et sourit. .D Non. Je suis un ternian. Tu n'en avais jamais vu? —Dashvara fit non de la tête—. Je suppose que c'est normal. Dans la steppe, il n'y a que des humains, n'est-ce pas? .P Dashvara acquiesça et, comme il lui semblait qu'Aydin commençait à le considérer comme un ignorant, il prononça: .D Quand j'étais petit, on m'a parlé des saïjits et des différentes races. Je sais ce que sont les ternians. Je n'en avais jamais vu, c'est tout. .P Dashvara garda le silence un moment avant d'ajouter: .D Pourquoi avais-tu les griffes sorties quand je me suis réveillé et plus maintenant? .P Aydin lui lança un regard en coin, comme si la question le surprenait. Il haussa les épaules. .D Je suppose qu'avant je les ai sorties instinctivement. Parfois je les sors quand je suis nerveux ou quand j'ai peur. .P Dashvara plissa le front et Aydin souffla, changeant de ton: .D Tu vois, nos cultures sont sensiblement différentes. Personnellement, jamais je n'avais soigné un homme qui, chaque fois qu'il se réveille, répète les mots «je les tuerai» comme un assassin fanatique. —Il se racla la gorge—. Tu dois comprendre que j'éprouve une certaine appréhension. .P Dashvara le dévisagea quelques instants, puis contempla de nouveau les parois des tunnels, méditatif. .P .Bm -t penso Diables. Je comprends maintenant la crainte de cet Hadriks. .Em .P Il jeta un coup d'œil vers l'intérieur de la roulotte. Le garçon, beaucoup plus jeune que lui, le scrutait avec circonspection. Quand il croisa son regard, Hadriks détourna immédiatement le sien vers le plancher. .P Dashvara soupira et se rappela les paroles qu'il avait lancées à Rokuish le jour où il avait tué Nanda: .Bm -t paroles Tout compte fait, tous, dans la steppe, nous sommes des sauvages sans cœur, tu ne crois pas? .Em .P Dans le fond, Dashvara avait toujours cru qu'il n'en était rien. Que les Xalyas étaient différents des Shalussis et des Akinoas. Eux, ils étaient les héritiers des terres gouvernées par les Anciens Rois. Dans les veines de Dashvara coulait le sang des seigneurs de la steppe. Le sang d'un chevalier du .Sm Dahars . .P Et, cependant… les Dazboniens semblaient le considérer comme un sauvage. Sans même connaître les raisons de ses actes. Pourtant, cela n'avait pas empêché le ternian de soigner sa blessure et de le ramener à la vie. .P Le Xalya regarda de nouveau le commerçant et fit un geste de remerciement. .D Merci. .P Le visage d'Aydin refléta la surprise et Dashvara précisa: .D Merci de m'avoir sauvé la vie. .P Aydin se détendit un peu. .D De rien. Autrefois, j'étais guérisseur. .P .Bm -t penso Et c'est une raison pour soigner un «assassin fanatique» que tu ne connais pas? .Em Dashvara sourit. Aydin commençait à lui être sympathique. .D Et pourquoi tu ne l'es plus? —demanda-t-il. .P Le ternian haussa de nouveau les épaules. .D Oh, eh bien, des choix de la vie. J'ai épousé une fille unique de commerçants. Nous avons hérité de plusieurs roulottes et de faveurs commerciales et ma femme m'a convaincu que soigner des pauvres n'allait pas nous aider à payer les études de nos enfants. —Il sourit—. Malgré tout, je continue à offrir mes services de guérisseur dès que je peux. .P Dashvara le regarda avec un respect renouvelé. .D Tu as sauvé beaucoup de vies? .P Aydin souffla, l'air amusé. .D Oui. Un certain nombre. Mais je ne peux guérir que les blessures physiques —ajouta-t-il. .P Dashvara croisa son regard pensif avant que le commerçant ne le détourne à nouveau vers l'avant. .Bm -t penso Quelles blessures ne peux-tu pas guérir, commerçant? Penses-tu que j'ai perdu la raison? .Em Le Xalya réprima un raclement de gorge. .D Les autres blessures, chacun peut très bien les guérir soi-même avec le temps —commenta-t-il. .D Peut-être —concéda le ternian—. Tu devrais t'étendre et dormir, sinon tu finiras par abîmer mon bandage. Ta blessure au flanc a besoin elle aussi de repos et de temps. .P Dashvara fit une moue mais ne répliqua pas. Il se leva avec effort, passa devant Hadriks en lui adressant un demi-sourire et revint s'allonger sur la paillasse. Dès qu'il ferma les yeux, les ténèbres l'entraînèrent. .Ch "Le combat de la plume" Il se réveilla en entendant des bruits de clochettes et, un bref instant, il crut qu'il se trouvait auprès du capitaine Zorvun et de ses soldats, dormant à la belle étoile sur les terres xalyas au milieu de quelque pâturage avec des troupeaux. Il ouvrit les yeux et revint à la réalité. Le soleil illuminait tout, traversant même la grosse toile de la roulotte. Il faisait une chaleur mortelle. .P La roulotte avançait lentement et les roues craquaient et crissaient. Aydin et Hadriks étaient tous deux assis à l'avant et murmuraient entre eux sans rompre la tranquillité ambiante. .P Dashvara baissa le regard sur sa blessure. Il avait le torse nu et sa peau transpirait à grosses gouttes. Un grand bandage blanc lui soutenait toute la partie supérieure de l'abdomen. Ne le voyant pas taché de sang, il se détendit. .P Hadriks eut un rire étouffé face aux paroles murmurées du ternian et leva un bras pour indiquer quelque chose. Comme il ne souhaitait pas les interrompre ni parler avec eux pour le moment, Dashvara reposa sa tête contre ce qui lui sembla être un tapis enroulé. Un sac, sur sa droite, lui parut familier. Dessus, il reconnut sa chemise, encore tachée de sang, et son foulard shalussi. Il avait donc encore ses affaires, se réjouit-il. Il tendit une main et ouvrit le sac. À l'intérieur, il y avait un bout de corde qu'il avait récupéré des écuries, des chiffons, ainsi qu'un verre en terre cuite et des fruits secs. Il reconnut aussi la barre de métal volée dans la forge d'Orolf. Ce n'était pas lui qui l'avait mise là et il supposa que quelqu'un l'avait retirée de sa botte et l'avait rangée. L'outre d'eau, par contre, il ne la vit nulle part. Au fond du sac, sa main tomba sur la figurine de bois, cadeau du vieux Bashak. Il la sortit et contempla un long moment la sereine solennité du visage sculpté. .D J'avais oublié que c'étaient les Fêtes de l'Offrande à Rocavita —commenta la voix d'Hadriks—. Tu crois que nous pourrions essayer de vendre quelques magaras? .D Si tu veux essayer… —Aydin haussa les épaules—. Mais les tapis, nous les vendrons à Dazbon. .P Dashvara replaça la figurine dans le sac et se redressa. Aussitôt, Hadriks, averti par quelque sixième sens, lui jeta un coup d'œil. .D Maître —murmura-t-il—. Il s'est réveillé. .P Aydin Kohor suivit la direction de son regard et effectua un bref geste de la tête. .D Comment te sens-tu? .D Mieux —répondit Dashvara—. Beaucoup mieux. .D Nous arrivons à Rocavita —l'informa Aydin—. Là, je te conseille de t'héberger dans une auberge jusqu'à ce que la blessure cicatrise complètement. J'informerai un guérisseur du village pour qu'il te change le bandage. .P Dashvara ne répliqua pas immédiatement. Il venait de s'approcher de la partie avant et la vue l'éblouit. D'un côté, il y avait un énorme champ avec d'étranges arbustes aux troncs tortueux. De l'autre côté, s'étendait un pâturage avec plusieurs troupeaux de moutons guidés par des bergers. Et en face, s'élevait une petite colline rocheuse sur laquelle se pressaient des maisons encore plus blanches que celles des peuples de la steppe. Elles n'étaient pas faites de pierre extraite des Montagnes de Padria, mais de celle des mines de Maeras au sud, devina-t-il. .D C'est une grande ville —observa-t-il. Dashvara n'avait jamais vu autant de maisons réunies. .P Il perçut le petit sourire du ternian. .D Disons que c'est plutôt un village —le corrigea celui-ci sur un ton léger—. Il y a deux mille habitants tout au plus. Dazbon en a soixante mille. .P Dashvara se sentit d'un coup étrangement petit. Il savait, par Maloven, que Dazbon était considérée comme une des villes les plus grandes de la côte de l'Océan Pèlerin, mais jamais il n'avait pensé qu'un jour il se trouverait si près d'elle. .P Soudain, des exclamations de surprise et de joie se firent entendre. Les deux premières roulottes s'arrêtèrent et, en s'inclinant dangereusement sur un côté, Hadriks lança, un grand sourire aux lèvres: .D C'est la caravane d'Atisua! .D Atisua —fit Aydin en souriant—. Cela fait bien un an que je ne la vois pas! C'est une magariste très renommée —expliqua-t-il à Dashvara tout en arrêtant la roulotte—. Hadriks, reste ici. Je reviens tout de suite. .P Laissant un Hadriks morose, il mit pied à terre et devança les autres roulottes pour aller saluer sa compagne de métier. Dashvara enfila ses bottes et sa chemise, ajusta le foulard, ramassa son sac et descendit à son tour avec une extrême prudence. Hadriks l'observait, hésitant. .D Euh… —fit-il, se raclant la gorge. .P Dashvara arqua un sourcil, une fois les pieds sur le chemin pavé. .D Oui? .P Hadriks secoua la tête, devenu muet. Le Xalya roula les yeux et il allait lui dire qu'il n'avait pas l'intention de lui tordre le cou s'il parlait quand il vit Zaadma descendre de la roulotte derrière eux et il oublia totalement le garçon. La Dazbonienne avait troqué sa robe rouge contre des pantalons bouffants de taffetas bleu et un pourpoint blanc. On aurait dit une autre personne. .D Tu ne devrais pas bouger, cousin! —le réprimanda Zaadma, en s'approchant au pas de course—. Par la Divinité, remonte. Pourquoi nous sommes-nous arrêtés, Hadriks? .P Dashvara la regarda, pensif, tandis qu'Hadriks expliquait qu'ils allaient tout de suite se remettre en marche. Il ouvrit la bouche et Zaadma lui pinça le bras. .D Pas maintenant —murmura-t-elle—. Comment te sens-tu? .P Dashvara tordit la bouche. Il ne comprenait pas très bien le but de cette mascarade de cousins. .D Parfaitement —répliqua-t-il. Il la prit par le bras et l'éloigna du chemin, en chuchotant—: Maintenant tu vas me faire le plaisir de m'expliquer pourquoi diables tu te fais passer pour ma cousine. .P Zaadma grinça des dents. .D Ne parle pas si fort. .D Je ne parle pas fort —répliqua Dashvara. .P Zaadma adopta une expression tendue et jeta un regard vers Hadriks. Celui-ci les observait du coin de l'œil, curieux. .D Écoute —murmura Zaadma—. Je… .P Elle s'interrompit quand tous deux virent Rokuish s'approcher, l'expression joviale. .D Dis donc! Tu as l'air en pleine forme! —commenta-t-il. .P Dashvara le contempla, stupéfait. .D Je me réjouis de te voir, Rok, mais… que fais-tu ici exactement? .D Je te l'ai déjà dit il y a quelques jours —répliqua le Shalussi—. Je prends soin de deux fous à lier. Et je visite le monde —ajouta-t-il avec un large sourire. Il se tourna vers Zaadma—. Tu lui as expliqué ton problème? .D J'allais le lui expliquer —répliqua-t-elle et elle s'écarta un peu plus du chemin—. Écoute, Odek. Excuse-moi d'avoir pris la liberté de mentir, mais je l'ai fait pour une très bonne raison. Je serai concise. Je suis la fille illégitime d'un sénateur à Dazbon du nom de Sarfath Andeyed. Sarfath est un homme très droit qui déteste les scandales et, par conséquent, il me déteste, moi, parce qu'il craint que je révèle la relation qu'il a eue avec la Comtesse de Twach et que je ruine toute sa carrière. Quand ma mère est morte, je me suis retrouvée sans argent pour payer l'inscription de la Citadelle et, lui, il m'a offert une rente annuelle de trente pièces d'or, mais il me l'a offerte avec un tel dédain que je l'ai refusée à cause de mon stupide orgueil. La dernière fois que je l'ai vu, il y a trois ans, c'est quand le Tribunal m'a enfermée dans un monastère pour un délit que j'avais commis. Mon père m'a dit que, sans son intercession, on m'aurait mise en prison pour cinq ans. Et comme je me suis enfuie avec Aldek… —Zaadma marqua une pause, jeta un coup d'œil vers les roulottes et ajouta très vite—: Si la garde ou mon père apprennent que je suis à Dazbon, ils me feront arrêter pour fugue. Mais… il n'y a pas de raison qu'ils l'apprennent —elle sourit—. Si je me fais passer pour une femme de la steppe qui vient à Dazbon avec ses deux cousins, personne ne pourra deviner qui je suis. À partir de maintenant, je m'appelle Zaétela de Shalussi, Zaé pour vous autres. J'espère que cela ne te dérange pas. Rokuish a dit que cela ne le dérangeait pas, n'est-ce pas? Vous n'avez rien à faire de spécial —assura-t-elle—. Vous pouvez même retourner dans la steppe quand vous voudrez. Shizur, le commerçant de vins, m'a promis qu'il m'aiderait à trouver un travail dans une officine d'apothicaires en me présentant comme Zaétela de Shalussi. Shizur est un homme admirable. Il nous a pardonné d'avoir détruit sa roulotte. Et moi… eh bien… .P Elle se tut et déglutit face au regard fixe de Dashvara. Celui-ci réfléchissait aux étranges agissements de Zaadma quand Aydin attira leur attention. Plusieurs roulottes passaient déjà sur le chemin, en sens contraire, et la première roulotte de la caravane dazbonienne se remit en marche. .D Bon, que dis-tu? —le pressa Zaadma. .P Dashvara fit un geste vague de la main. .D Je te répondrai quand nous arriverons à Rocavita. .P Dashvara revint dans sa roulotte avec son sac, et Zaadma et Rokuish retournèrent dans la leur. Les chevaux avancèrent et, bientôt, ils atteignirent les premières maisons de Rocavita. Dashvara sentait clairement qu'il lui manquait encore des forces, mais il en avait assez de demeurer allongé, de sorte qu'il s'assit non loin du banc pour pouvoir contempler la ville. Il n'avait jamais rien vu de semblable. Il y avait des gens vêtus de larges tuniques richement ornées, d'autres portaient des chausses bombées ou ajustées et la plupart étaient parés de turbans ou de chapeaux de couleurs vives. La majorité d'entre eux étaient des humains, mais pas tous. Il y avait des elfes, des tiyans et il vit même une petite silhouette qu'il prit au début pour un enfant et qui s'avéra être un hobbit. Il y avait des rues pavées, des ateliers et même des maisons de deux étages, avec des colonnes de pierre gravées et des portes ouvragées. Le Donjon de Xalya avait toujours été considéré par les steppiens comme un édifice imposant, d'architecture ancienne et résistante; Rocavita n'était pas imposante: elle était belle. Il se corrigea rapidement lorsqu'ils passèrent par une place sur laquelle se dressait la statue d'un énorme dragon construit en marbre blanc. Admirant un tel prodige, Dashvara sentit ses yeux s'embuer. Il savait qu'à Dazbon et dans les villes voisines, les habitants étaient de fervents croyants du Dragon Blanc, que certains appelaient «la Divinité». En tout cas, les artistes auteurs de la sculpture avaient réussi à créer un Dragon Blanc qui inspirait à tout le moins un profond respect. .D Impressionnant —commenta-t-il. .D Ah! —fit Aydin en riant—. Si Rocavita te paraît impressionnante, Dazbon va te sembler un cadeau divin. .P Les chevaux ne montèrent pas jusqu'au sommet de la colline: ils parcoururent une rue qui la contournait et s'arrêtèrent dans la partie sud du village, devant un haut édifice aux grandes portes ouvertes. Ils pénétrèrent dans une cour où étaient déjà rangées, contre un mur, six roulottes de commerçants. Plusieurs chats allongés confortablement à l'ombre sur le mur du fond observaient la soudaine agitation, les yeux ensommeillés. .P Dès qu'il eut arrêté sa roulotte, Aydin partit payer le séjour du véhicule avec les autres marchands. La rumeur du village était très différente de celle à laquelle Dashvara était habitué. Curieux d'en voir davantage, il ramassa son sac et il mettait déjà pied à terre quand Hadriks, qui était resté près de la roulotte pour monter la garde, demanda vivement, comme s'il s'armait de courage: .D Comment t'es-tu fait cette cicatrice? .P Dashvara le regarda, surpris. .D Laquelle? .D Celle à l'épaule. Le maître Aydin dit que cela n'a pas pu être causé par une arme tranchante. —Il détourna les yeux et s'empressa de dire très poliment—: Excuse mon indiscrétion. .P Dashvara sourit. Pour quelque raison, Hadriks lui rappelait Saodar, son frère cadet. .D Ton maître a raison. C'est un loup furient qui m'a fait cette blessure quand j'avais quinze ans. —Il s'appuya contre l'une des planches basses de la roulotte et raconta—: Je montais la garde une nuit quand j'ai entendu la bête. Comme j'étais un imbécile à cette époque, je n'ai pas crié tout de suite et j'ai voulu effrayer le loup, moi tout seul. Je ne savais pas, alors, que les loups furients ne s'effraient même pas devant un dragon. Quand il s'est trop approché, j'ai commis la deuxième erreur: je lui ai tourné le dos et j'ai couru vers le campement en criant comme un énergumène. Par chance, j'ai eu un éclair de lucidité et je me suis retourné juste à temps pour que le loup ne me saute pas au cou. Et je l'ai tué. —Il sourit devant l'expression stupéfaite d'Hadriks—. Tu le sauras, garçon, ne tourne jamais le dos à un loup et, dès que tu l'aperçois, recule avec prudence et crie bien fort. .P Hadriks acquiesça, la bouche ouverte. Un raclement de gorge amusé résonna près de la roulotte et Dashvara se retourna. Zaadma et Rokuish avaient écouté la narration et tous deux le regardaient, intéressés. .D Tu l'as vraiment tué tout seul? —demanda Rokuish, sceptique. .P Dashvara esquissa un sourire. .D Si je ne l'avais pas tué, c'est lui qui m'aurait tué. Mes compagnons seraient arrivés trop tard. .D Alors, elle est vraiment vraie, cette histoire? —s'enthousiasma Hadriks. .P Dashvara sourit plus ouvertement. .D Aussi vraie que ma cicatrice. C'est donc ça l'auberge? .P Le garçon acquiesça et leur indiqua une porte. .D On peut entrer à l'auberge directement par là. Et la porte de la taverne donne sur la rue. Elle s'appelle le .Sm -t nomlieu Chamiel . C'est un bon endroit et relativement bon marché pour Rocavita. Vous pouvez demander un repas pour trois pour douze dettas. .P Dashvara observa, agréablement surpris, le changement d'attitude d'Hadriks. .D Merci —lui dit-il. .P Dès qu'ils se furent éloignés, quittant la cour pour se rendre à la taverne, il commenta: .D Si mes souvenirs ne me trompent pas, les dettas sont des pièces d'argent, non? .P Ils marchaient lentement, suivant le rythme prudent de Dashvara. Zaadma acquiesça. .D Ouaip. Les dettas sont des décimes de deniers. Et après il y a les dragons qui sont en or. —Elle soupira—. Je vais avoir du mal à m'habituer à ne plus voir autant de pièces d'or. Avec ces cinq cents dragons que j'avais gagnés avec les Shalussis, j'aurais pu passer dix ans à Dazbon confortablement sans m'inquiéter de l'argent. Mais, que diables, les surprises de la vie valent plus que cinq cents dragons —ajouta-t-elle, souriante. .P Dashvara et Rokuish échangèrent un coup d'œil amusé. De la taverne, s'élevaient des bruits de couverts et un brouhaha modéré de voix. Les deux steppiens allaient entrer quand Zaadma leva une main pour les retenir. Elle lança un regard éloquent à Dashvara. .D Tu ne m'as pas encore répondu, .Sm cousin . —Elle fit une moue embarrassée et les regarda tous deux, un éclat sincère dans ses yeux noirs—. Je vous assure que je ne veux pas vous créer d'ennuis. Mais vous me feriez une grande faveur si vous vous faisiez juste passer pour mes cousins, sans plus. .P Dashvara avait réfléchi un peu à la question, même si le problème en soi était facile à résoudre. Il joignit les deux mains et déclara calmement: .D Je ne dis pas que tes raisons ne soient pas valables. Le seul problème, dans ton plan, c'est que tu pars du principe que je vais me rendre à Dazbon. .P Zaadma secoua énergiquement la tête. .D Dazbon est à quelques heures à cheval de Rocavita. Et si tu n'as jamais vu la Cité du Dragon Blanc, ce serait presque un sacrilège de faire demi-tour maintenant, tu ne crois pas? —Elle lui adressa un sourire innocent. .P Dashvara roula des yeux rieurs. .D Allons nous asseoir. Et si tu as de l'argent, je te serais très reconnaissant de me payer ces quatre dettas en échange, cousine. .P Zaadma sourit de toutes ses dents. .D Si je le pouvais, c'est l'auberge entière que j'achèterais pour mon cousin. .D Ha! —fit Rokuish—. Ne commence pas à faire des promesses qui pourraient me tenter. .D C'est à Odek que je le disais, pas à toi —rétorqua Zaadma, espiègle. .P Dashvara secoua la tête sans rien dire. La douleur de sa blessure s'était avivée avec les mouvements et, quand ils pénétrèrent dans la taverne, il fut pris d'un tel malaise qu'il tituba et s'assit à la première table vide qu'il trouva. Rokuish et Zaadma durent faire demi-tour, surpris. .D Le cousin n'est pas encore tout à fait remis —expliqua le Xalya. .P Tous deux s'assirent à sa table et, pendant que Zaadma lisait à Rokuish le menu du jour, inscrit à la craie près du comptoir, Dashvara promena un regard éteint sur l'établissement, se lissant la barbe d'une main distraite. Les expressions défilaient devant ses yeux, souriantes, ensommeillées, rusées ou sévères. Un vieux couple jouait aux cartes à une table voisine; plus loin, des jeunes avec des turbans s'apprêtaient à dîner en bavardant tranquillement entre eux; et dans un coin, deux hommes au visage dissimulé derrière un foulard noir scrutaient les clients, comme s'ils cherchaient quelqu'un. Dashvara croisa le regard de l'un d'eux et fronça les sourcils. Il se tourna vers Rokuish alors que celui-ci secouait vivement la tête. .D Il faut absolument que j'apprenne à lire —affirma le Shalussi—. Ce n'est pas possible que tous ces gribouillages puissent dire tant de choses sans que je le sache. .D Je pourrais t'apprendre —proposa Zaadma. .P Rokuish la regarda, agréablement surpris. .D Tu le proposes sérieusement? .P Zaadma fit mine de méditer longuement sur la question et admit finalement: .D Hum… cela dépend. Si tu es aussi inutile avec la plume qu'avec le sabre comme dit Odek… .P Dashvara eut un sursaut. .D Je n'ai jamais dit que c'était un inutile —protesta-t-il. .P Rokuish avait pâli. Zaadma roula les yeux. .D Peut-être que tu ne l'as pas dit, mais ça se voyait à ta tête chaque fois que je te demandais comment allaient les entraînements. Qu'est-ce qu'il se passe? —ajouta-t-elle, en riant de les voir gênés tous les deux—. Comme si c'était un motif de honte! Pour moi, qu'un homme sache manier un sabre ne le rend pas plus attractif ni plus intelligent. C'est pour ça que je n'ai jamais pu vraiment sympathiser avec Walek. Ou avec Nanda. Tous deux ont toujours pensé que le respect qu'on leur doit augmente proportionnellement avec le nombre d'ennemis vaincus. C'est une autre culture… —Elle ferma la bouche et observa les vieux de la table voisine du coin de l'œil—. Je veux dire, théoriquement, c'est notre culture —rectifia-t-elle—, mais je n'arriverai jamais à la comprendre. .P Dashvara et Rokuish se regardèrent et sourirent. .D Tu as tout à fait raison, Zaé —approuva le Xalya—. Tuer n'apporte pas le respect. À la rigueur, cela peut te sauver la vie. .P Le visage de Zaadma changea d'expression. .D Ou bien assouvir un désir de vengeance —murmura-t-elle. .P Dashvara fronça les sourcils. .D Ou faire justice —répliqua-t-il. .P À cet instant, un nain à la tunique colorée s'approcha de leur table. Il portait un bracelet caractéristique autour du bras, et tenait un petit livre et un crayon de plomb noir à la main. .D Bienvenus au .Sm -t nomlieu Chamiel . C'est pour dîner? —demanda-t-il et, comme tous trois acquiesçaient, il récita—: Le menu du jour se compose de pâte de blé aux légumes et aux œufs assaisonnés d'huile d'olive de Kwata, le tout accompagné de citrouille. Cela coûte quatre dettas par personne. Vous voulez une boisson spéciale? Nous avons du vin blanc d'Hikutia, du vin noir d'Atalbella et du vin rouge de nos meilleurs vignobles de Rocavita —énuméra-t-il sur un ton amène—. C'est huit dettas la bouteille. Pour le dessert, nous avons aussi de la citronnade fraîche, du vin de noix de coco, du lait de chèvre, de la liqueur de pomme, du thé de… .D Non, merci —l'interrompit Zaadma, souriante—. Avec un peu d'eau et le menu du jour, ce sera suffisant. .P Le nain s'inclina légèrement. .D Comme vous voudrez. .P Visiblement, le nain prenait son travail avec un optimisme exemplaire. Dès qu'il s'en alla, Rokuish siffla entre ses dents. .D Diable, le menu a tout l'air d'être consistant. .P Un large sourire aux lèvres, Zaadma se contenta de dire: .D C'est un menu républicain. .P Pensif, Dashvara vit les deux vieux de la table voisine ranger leurs cartes et se lever pour aller payer leurs consommations. Tous, dans cet établissement, payaient pour manger. C'était… une idée déconcertante. Lui n'avait jamais accordé d'importance à l'argent. Après tout, chez les Xalyas, il n'avait jamais eu à payer pour manger ou pour se loger. Dans sa terre, les échanges commerciaux étaient rares et les métaux s'utilisaient presque exclusivement pour fabriquer des armes ou des ustensiles. Pourquoi utiliser de l'argent si, étant tous frères, ils partageaient leurs produits selon les besoins? Oui, leurs ancêtres avaient accumulé une grande réserve d'or dans le donjon et il était vrai que celle-ci les avait tirés de l'embarras, dix ans plus tôt, quand une épidémie des troupeaux avait obligé le seigneur Vifkan à se départir de la moitié de l'or pour acheter de quoi manger aux marchands shalussis et essiméens. L'autre moitié, à présent, devait être répartie entre les clans dans toute la steppe. .P .Bm -t penso Si seulement ils n'avaient emporté que l'or… .Em .P La voix de Zaadma l'arracha à ses pensées. .D Revenons-en à ce qu'on disait —reprit celle-ci à voix basse, se penchant sur la petite table—. Maintenant que nos voisins sont partis, j'aimerais te poser une question, Odek. .P À cet instant, un mouvement attira l'attention de Dashvara: les deux hommes au visage masqué venaient de se lever en voyant entrer un homme barbu avec un turban noir par la porte qui communiquait avec l'auberge. En le reconnaissant, Dashvara faillit lui montrer les dents comme un loup sanfurient. Cet homme était l'un des gardes d'Arviyag, l'esclavagiste qui avait acheté les Xalyas pour mille sept cents pièces d'or. Celui qui retenait Fayrah prisonnière. .P Il se força à détourner le regard et à demeurer calme. .D Appelle-moi Dash —fit-il. .P Zaadma se troubla. .D D'accord. Dash. Écoute, je regrette beaucoup ce qui est arrivé à ton clan. J'imagine ton désespoir et… bon, je ferais mieux de ne pas en parler parce que tu vas sûrement me dire que je ne suis pas capable d'imaginer quelque chose d'aussi terrible, alors, je voulais simplement savoir si… .P Zaadma se tut, nerveuse. Entretemps, Dashvara vit les hommes masqués sortir de la taverne. Ils n'avaient pas adressé un mot à l'homme d'Arviyag, et pourtant il avait la certitude que c'était sa présence qui avait motivé leur subit départ. Ils n'avaient pas l'air de gardes du corps mais, si Dashvara voulait vraiment libérer les Xalyas, il devait s'assurer qu'il n'aurait pas de poursuivants; et ceci rapidement, car il était convaincu que cette nuit serait le meilleur moment pour mener à bien son plan, avant d'arriver à Dazbon. .P .Bm -t penso Bien. Il ne me reste plus qu'à élaborer un plan qui fonctionne et qui n'attire pas de problèmes à ma sœur et aux autres .Em , réfléchit-il. Il se tourna vers Zaadma et, voyant qu'elle hésitait encore, il l'encouragea: .D Que voulais-tu savoir? .P Zaadma jeta un rapide coup d'œil à Rokuish avant de poursuivre: .D Eh bien voilà, Rokuish et moi, nous avons réfléchi. Si tu es vraiment le fils du chef des Xalyas, cela signifie que ton père t'a remis comme faux prisonnier pour te sauver la vie. Et il n'a sauvé que toi? .P Dashvara ne répondit pas immédiatement parce qu'à cet instant le nain revenait, portant un grand plateau fumant avec trois larges terrines; celles-ci contenaient de la pâte à pain sur laquelle étaient disposés des œufs, des tranches de citrouille et autres légumes. .D Le .Sm -t nomlieu Chamiel vous souhaite bon appétit! —s'exclama-t-il joyeusement. .P Ils le remercièrent. Dashvara salivait déjà: il mourait de faim. Lorsque Rokuish et lui penchèrent la tête, scrutant le plat, Zaadma demanda, étonnée: .D Qu'est-ce que vous cherchez? .P Tous deux levèrent les yeux et répondirent en même temps: .D La cuillère. .P Zaadma laissa échapper un petit rire. .D Il n'y a pas besoin de cuillère pour manger ce plat. On le prend des deux côtés, on aplatit les extrémités et on le mange comme une croustade. .P Tout en parlant, elle avait suivi ses propres instructions et elle prit la première bouchée de sa portion. Elle poussa un gémissement de plaisir. .D Cela faisait trois ans que je ne mangeais pas un repas aussi délicieux! —s'enthousiasma-t-elle. .P Dashvara prit sa propre croustade et, dès qu'il commença à manger, il dut reconnaître que c'était bon, même si… cela avait un goût très, très spécial. Bien vite sa bouche fut en feu. Il souffla en poussant des jurons, se servit un verre d'eau à la hâte et le but d'un trait. .D Par ma mère! —s'exclama Rokuish. .P Zaadma s'esclaffa tandis que le Shalussi s'emparait de la bouteille d'eau pour boire au goulot. .D Ça doit être le poivre —se moqua l'alchimiste—. Dans l'Illustrissime République de Dazbon, presque tous les plats ont du poivre. .P Dashvara souffla de nouveau. Il prit quelques bouchées de plus à ce traître feu et, finalement, il le laissa dans l'assiette et termina l'eau qui restait dans la bouteille tout en jetant un autre coup d'œil alentour. Il remarqua que l'homme d'Arviyag était sorti de la taverne sans dîner. Reposant la bouteille, il devina facilement que tant Zaadma que Rokuish attendaient qu'il parle. .P .Bm -t penso Qu'importe maintenant .Em , se dit-il. .Bm -t penso Dis-leur qui tu es et ce que tu te proposes de faire. Tous deux t'ont sauvé la vie. .Em .P Il s'adossa contre le mur derrière le banc où il était assis. La pression sur sa blessure diminua un peu et il se sentit plus détendu. .D Tu m'as demandé pourquoi mon père n'a sauvé que moi —commença-t-il avec calme—. La raison est simple: c'est parce qu'il a pensé que j'étais le seul capable de mener à bien ce qu'il m'a demandé de faire. Pour moi, il aurait été plus facile de mourir à ses côtés que de contempler depuis le camp ennemi comment une alliance de clans exterminait ma famille et mon peuple. .P Il perçut un léger tressaillement de la part de Rokuish et il se tourna vers lui. .D Je regrette de t'avoir menti, Rok. Je t'ai menti quand je t'ai dit que ma famille avait été assassinée par les Xalyas. Je t'ai volé ton sabre comme le pire des voleurs. Et ensuite je t'ai à moitié menti quand je t'ai dit qu'un véritable Xalya n'aurait pas tué un homme par derrière. Je te présente mes excuses, d'autant plus que tu as prouvé que tu étais un véritable frère en épargnant ma vie ce jour-là. .P Rokuish secoua la tête. .D Zaé m'a raconté comment Nanda est mort —répliqua-t-il—. Peut-être que quelqu'un comme Walek ne l'aurait pas compris mais, moi, j'aurais fait comme toi… si jamais j'avais eu le courage de mener ma vengeance à bout. En toute franchise —ajouta-t-il en s'empourprant—, si j'avais soupçonné qui tu étais, je ne sais pas ce que j'aurais fait —avoua-t-il. .P Dashvara esquissa un sourire. .D Probablement, tu aurais voulu t'assurer que j'étais un Xalya en me le demandant directement. Et alors, j'aurais été obligé de fuir ou de te tuer. .P Rokuish roula les yeux et récita: .D .Bm -t paroles Si tu souhaites tuer un homme criminel et que, pour cela, tu doives tuer des innocents, tu dois renoncer à le tuer ou alors choisir un autre chemin. .Em C'est toi-même qui me l'as dit. —Il sourit—. Je sais que tu n'aurais pas été capable de me tuer. .P Dashvara lui rendit un sourire hésitant, émerveillé par sa confiance. .D Peut-être que non —admit-il. .P Sa conscience le lui aurait interdit, c'est vrai, mais parfois même la conscience n'était pas capable d'apaiser un esprit dominé par la panique et la vengeance. .Sm Que diables , pensa-t-il. La vie d'un innocent valait infiniment plus que la mort d'un assassin. Se laisser entraîner par l'instinct à des agissements pouvant avoir de graves conséquences était toujours non seulement dangereux mais aussi stupide; et un Xalya ne devait jamais plier, pas même face aux passions de son propre esprit. .P Son sourire s'élargit. .D Sûrement pas —ajouta-t-il—. En tout cas —reprit-il—, mon père ne m'a pas laissé la vie sauve par compassion et, si j'ai renoncé à mourir avec dignité, c'est parce qu'un Xalya a l'obligation d'obéir aux désirs de ses parents et de ses ancêtres. Sans la décision du seigneur Vifkan, je serais mort pour défendre ma famille. Mais je me rends compte que, dans ce cas, j'aurais agi comme un lâche en voulant l'accompagner dans sa perte et éviter la souffrance. .P Zaadma se mordit la lèvre et elle allait dire quelque chose quand Rokuish parla: .D Et, pourtant, quand j'ai failli te tuer, tu as dit que la vengeance des Xalyas était inutile. Cela signifie que tu as renoncé à tous les tuer, n'est-ce pas? .P Dashvara le regarda dans les yeux, stupéfait. .D Quand diables ai-je dit que je renonçais à la vengeance, Rok? J'ai dit que la cupidité des chefs shalussis, essiméens et akinoas avaient provoqué la mort de mon clan. Et j'ai dit que, s'ils mouraient, il y en aurait d'autres pour les substituer. Mais je n'ai jamais dit que je renonçais à quoi que ce soit. Je suis l'héritier des seigneurs de la steppe et mes sabres se chargeront de rendre la justice de l'Oiseau Éternel. .P Il y eut un bref silence à la table la plus proche et il se rendit compte qu'il avait élevé la voix. Luttant contre la fatigue, Dashvara se leva. .D Et maintenant, si vous voulez bien m'excuser, je vais dormir. .P Zaadma acquiesça et se leva à son tour. Le trouble brillait dans ses yeux. .D Oui, je crois qu'il vaudra mieux que tu dormes. Je vais demander une chambre pour trois. Et ensuite j'irai chercher Aydin pour qu'il examine de nouveau ta blessure. .P Dashvara acquiesça et il s'éloignait déjà avec son sac vers la porte communiquant avec l'auberge quand il perçut les paroles de Rokuish: .D Il faut le ramener à la raison, Zaé. Sinon il finira par se tuer. .P Dashvara esquissa un sourire tout en s'éloignant. .Bm -t penso Rassure-toi, Rok. Je n'ai pas l'intention de mourir. .Em Il passa près des jeunes au turban et les vit fixer sa chemise encore tachée de sang. Il traversa la salle sans se hâter et il poussait la porte quand Rokuish le rattrapa. Ils entrèrent dans le hall de l'auberge en silence. Le Shalussi semblait chercher ses mots. Dashvara s'arrêta devant la porte ouverte donnant sur la cour et jeta un coup d'œil vers les roulottes. Il les compta. Il y en avait neuf. Comment savoir si la roulotte qui avait transporté les Xalyas était l'une d'elles? .P Rokuish posa une main fraternelle sur son épaule. .D Je crois que tu as besoin de dormir dans un vrai lit —observa-t-il—. Après, tu verras sûrement ta situation avec plus de clarté. .P Dashvara leva les yeux vers le ciel. Celui-ci commençait déjà à s'assombrir. Brusquement, des paroles lui vinrent à l'esprit et il les prononça: .D .Sm -t erare Sdatalon Ohode'l masja saari ilsiuatar . —Il jeta un coup d'œil à Rokuish et se rappela qu'étant Shalussi, il ne pouvait connaître l'ancien idiome de la steppe—. L'ombre du soleil qui fuit n'atteint jamais l'âme —traduisit-il. Il hésita et ajouta—: Sauf quand celle-ci meurt. .P Rokuish demeura un instant silencieux. .D Quelle est cette langue? —s'enquit-il avec curiosité—. Le Xalya? .P Dashvara sourit. Il y avait un petit bord de pierre le long du mur et il s'y assit pour se reposer tandis qu'il expliquait: .D D'une certaine façon. C'est l'oy'vat. La langue savante. L'idiome des Anciens Rois. Au donjon, la plupart des livres étaient écrits en langue savante. .P Il esquissa un sourire en voyant que le Shalussi l'écoutait avec intérêt et, plongé dans ses pensées, il contempla les ombres qui envahissaient la cour. .D Il y a eu… de grands sages parmi les anciens hommes de la steppe, Rok —murmura-t-il—. Chaque individu avait une manière différente de voir la vie. Mais tous partageaient les mêmes valeurs fondamentales. Tous se respectaient et tous accordaient une importance essentielle à la dignité et à la confiance, mais surtout à la fraternité, qui est mère de toute la Vie Véritable qui existe en ce monde. —Il sourit, amusé, en voyant l'expression fascinée de Rokuish et il poursuivit—: Un jour, quand nous nous entraînions, je t'ai dit que le plus grand combat se livre à l'intérieur de nous-mêmes durant toute la vie. Je ne sais pas si tu t'en souviens. .P Rokuish acquiesça. .D Je m'en souviens. .P Dashvara inclina légèrement la tête. .D Les grands sages disaient que ce combat était un peu comme si l'on devait maintenir par la force de sa volonté une plume debout au bord d'un précipice. Quand le vent ne souffle pas, la plume reste debout sans problèmes, mais à aucun moment elle ne doit se distraire ni s'incliner seule vers le précipice, car, dès qu'un orage éclatera, la plume devra lutter contre le vent si elle ne veut pas être entraînée au fond. .P Rokuish fit une moue, sceptique. .D Euh… Comment une plume va donc lutter contre le vent, Odek? .P Dashvara joignit les mains devant lui. .Bm -t penso Pourquoi diables est-ce que je parle de l'Oiseau Éternel à un Shalussi? .Em Les mystères de la vie, assurément. .D C'est précisément la clef —répondit-il—. Une personne qui ne croit pas qu'une plume puisse lutter contre le vent se laissera emporter, croyant impossible de lutter contre l'impossible. .P Rokuish haussa les épaules, les sourcils froncés. .D Lutter contre l'impossible semble en effet plutôt impossible. .D Plutôt —sourit Dashvara—. Tu peux te persuader du contraire autant que tu le veux, une chose impossible ne cessera jamais de l'être. Mais si cette chose impossible ne l'était pas tant en réalité? Dans ce cas, si la plume résiste et ne ploie pas dès le début, elle aura plus de possibilités de surmonter la force qui l'entraîne. —Il sourit, en regardant Rokuish avec conviction—. Si tu n'as pas le choix, mieux vaut être positif et penser qu'une plume peut résister face à une tempête. En le pensant, cela peut devenir réalité. .P Rokuish réfléchissait à ses paroles quand la porte de la taverne s'ouvrit et Zaadma apparut une clef à la main. .D Chambre numéro dix! —déclara-t-elle—. Elle est au rez-de-chaussée. Donne-moi ce sac, cousin, je vais le porter. Shizur dit qu'il peut attendre un jour de plus à Rocavita pour que tu puisses te reposer autant que besoin et, comme ça, nous pourrons voyager dans sa roulotte. Il dit qu'il a ici un ami auquel il aimerait rendre visite. .P Dashvara acquiesça et se leva sans lui donner son sac. .D C'est très aimable de sa part —dit-il. .D Shizur est l'homme le plus aimable que j'aie connu de toute ma vie —affirma Zaadma, tout en les devançant tous les deux dans le couloir pour aller ouvrir la bonne porte. .P La chambre s'avéra petite, mais propre. Zaadma huma l'air, satisfaite. .D Cela sent le thym —constata-t-elle. Elle se tourna vers Dashvara, l'expression autoritaire—. Bon. Allonge-toi tout de suite, cousin, et repose-toi autant que tu le pourras. Et ne fais pas le héros. Moi, je vais aller chercher mon narcisse de lune dans la roulotte. Rok, ne bouge pas d'ici. Après j'irai chercher Aydin. .P Dashvara la regarda sortir de la chambre avec un mélange d'amusement et d'exaspération. .D Elle donne plus d'ordres qu'un capitaine —commenta-t-il, moqueur. .P Il laissa son sac sur le sol, près du lit le plus proche de la porte, s'assit et ôta sa chemise pour jeter un coup d'œil à son bandage. À peine commença-t-il à retirer celui-ci que Rokuish se précipita vers lui. .D Mais qu'est-ce que tu fais? —protesta-t-il, agité—. Tu ne peux pas enlever le bandage! .D Cela ne me paraît pas si impossible —répliqua Dashvara avec calme, sans s'arrêter. .P Rok le contempla, mécontent. .D Eh bien, s'il arrive une catastrophe, ne me le reproche pas. .D Aucune catastrophe ne va arriver. Dis-moi, Rok, tu as gardé mes sabres? .P La question surprit le Shalussi. .D Eh bien… oui, sauf celui de Nanda, Walek l'a emporté. Ceux d'Orolf et le mien, je les ai gardés dans la roulotte de Shizur. Mais qu'est-ce…? .P Il se tut quand Dashvara, écartant le bandage, découvrit le cataplasme. Celui-ci était semi-transparent et on voyait à travers. La blessure semblait bien refermée et Dashvara, qui avait eu le privilège d'examiner sa plaie le premier, dut reconnaître qu'Aydin avait opéré un miracle. .D Fichtre —siffla Rokuish, impressionné—. On dirait que tu es déjà guéri. Mais ne t'y fie pas —ajouta-t-il—. Je me souviens qu'il y a cinq ans, un homme avait reçu une blessure semblable. Vika l'avait soigné et, deux jours après l'avoir déclaré guéri, l'homme est mort. Alors ne chante pas victoire, allonge-toi et cesse de penser à tes sabres. .P Dashvara s'allongea avec précaution et estima qu'il n'avait jamais été sur un matelas aussi confortable. Il joignit ses deux mains derrière la tête et fit: .D J'ai besoin de réponses. Cet Arviyag —expliqua-t-il—. Il voyage avec la caravane. Et il retient ma sœur, avec neuf Xalyas de mon peuple. Je dois l'arrêter avant qu'il n'arrive à Dazbon —déclara-t-il. .P Rokuish eut l'air d'avoir reçu une casserole sur la tête. .D Quoi? —bégaya-t-il. .P La porte s'ouvrit à cet instant et Zaadma entra en fredonnant avec son narcisse. Un doux sourire illuminait son visage. Elle posa son pot près de la fenêtre mais, quand elle se retourna, son expression se ferma. .D Tu as enlevé le bandage? —Elle s'empressa de s'approcher et d'inspecter la blessure—. Par la Divinité, je ne savais pas qu'Aydin était aussi doué. On dirait que cela cicatrise rapidement. —Elle approcha son visage pour sentir le produit. Elle plissa le nez—. Cela empeste la fleur d'Isakia. .P En la voyant l'examiner d'aussi près, Dashvara grimaça, mal à l'aise. .D S'il te plaît, Zaadma… .D Zaé! —le corrigea-t-elle, en se redressant—. Je vais appeler Aydin tout de suite. Et je vais lui dire que tu as enlevé le bandage sans mon autorisation. Rok, surveille-le. Qu'il n'enlève pas le cataplasme. .P Elle alluma un candélabre pour éclairer la chambre et sortit de nouveau à grandes enjambées. Dès qu'elle referma la porte, Rokuish se laissa tomber sur la seule chaise qu'il y avait et il souffla. .D Les Xalyas —murmura-t-il—. Bien sûr. Je les avais oubliées. Alors comme ça… ta sœur…? .D Elle est vivante et je te jure sur ma vie que je vais la tirer des griffes de cet esclavagiste cette nuit même —affirma Dashvara—. J'ai déjà attendu trop longtemps. .P Rokuish se mordit la lèvre, soucieux. .D Je ne sais pas, Odek… .D Appelle-moi Dash. .D Dash. —Il sourit—. Il faudra que je m'habitue. Mais… —Il fronça les sourcils—. Dash, écoute-moi bien. Arviyag est un homme dangereux. D'après ce que m'a raconté Andrek, c'est un parent ou un protégé spécial de celui qu'on appelle le Maître, celui qui dirige tout le trafic. Si tu t'en prends à Arviyag, tu auras des problèmes avec la pire engeance de Diumcili. Je préfèrerais retourner dans la steppe tuer les chefs des clans que de m'en prendre à ce trafiquant —assura-t-il. .P Dashvara haussa les épaules et regarda le plafond. Le candélabre éclairait la chambre et les ombres dansaient doucement sur les murs. .D Je peux faire les deux choses —dit-il enfin—. Le shaard qui m'a éduqué a été à Dazbon une fois, il y a plus de vingt ans. Il m'a dit que l'esclavage y était interdit et condamné. Si ceci est encore vrai aujourd'hui, Arviyag doit sûrement avoir conduit les Xalyas dans quelque repaire. —Il marqua une pause—. Voilà ce que je vais faire. Je vais convaincre Arviyag de libérer les Xalyas, ou du moins de me révéler où elles se trouvent. S'il ne m'écoute pas, ce dont je doute… eh bien, je libérerai mon peuple de toute manière. J'ai juste besoin que tu me rendes un service. .P Rokuish arqua un sourcil sans se départir de son expression réticente. .D Un service, hein? Et que veux-tu que je fasse? Que je te soutienne pendant que tu menaces le trafiquant? Tu es en train de te remettre d'une blessure presque mortelle, mon ami. Moi, à ta place, j'attendrais encore quelques jours et je réfléchirais plus posément… .P Dashvara l'interrompit vivement. .D J'ai pensé aux conséquences. Si j'attends que Fayrah arrive à Dazbon, je ne retrouverai probablement jamais sa trace. J'aimerais que tu découvres dans quelle chambre loge Arviyag, s'il loge dans cette auberge. —Il hésita—. Mais, si tu ne veux pas m'aider, je le comprendrai. Il suffit de me dire que je t'en demande trop. .P Rokuish l'observa fixement quelques secondes, puis il soupira. .D Je suppose que, si je n'y vais pas, tu le feras toi-même. .P Dashvara eut un sourire en coin. .D Tu supposes bien. Si tu peux, essaie de savoir où sont les Xalyas. Demande à Hadriks, peut-être qu'il sait quelque chose. Rok —l'appela-t-il en le voyant se lever. Il secoua la tête avec reconnaissance—. Te dire merci serait bien peu. Tu peux être sûr qu'après ça, même si tu me demandais de me couper un bras, je le ferais. .P Rokuish prit un air dégoûté. .D Mais que diables dis-tu? .P Dashvara lui adressa un sourire innocent. .D Pardon. Mais j'étais sérieux. .P Rok secoua la tête, éberlué, et ouvrit la porte en disant: .D Je ferai ce que je pourrai. Et toi, repose-toi. .P Dashvara posa l'index sur ses lèvres et l'écarta d'un geste solennel. .D Je le promets. .P Il attendit quelques instants puis, après une hésitation, il se leva. Il remit sa chemise maculée de sang et sortit de la chambre, la refermant sans la clé. La taverne était beaucoup plus bruyante maintenant qu'avant; de toutes façons, il ne se dirigea pas là mais vers la cour des roulottes. Celle-ci était sombre et le portail était fermé. Cela signifiait probablement que les garçons qui gardaient les carrioles étaient finalement partis dîner et, parmi eux, Hadriks. Cependant, quand il passa près de la roulotte d'Aydin, il vit le garçon assis sur le banc, un luth abandonné entre les bras. Il était endormi. .P Dashvara passa à la roulotte suivante et y monta silencieusement, en plissant les yeux. Où Rokuish avait bien pu mettre les sabres? Il fouilla entre plusieurs sacs de figues sèches, heurta un objet métallique qui s'avéra être un clou mal enfoncé et, finalement, il découvrit une couverture qui enveloppait trois objets allongés. Trois sabres. Dashvara les sortit, les examina dans l'obscurité et crut distinguer le serpent rouge sur deux lames. Il laissa l'autre à sa place et il descendait de la roulotte avec les deux armes quand il aperçut un mouvement rapide sur sa droite. Voulant éviter les sauts brusques, il se contenta de lever ses armes. .D Qui va là? —grogna-t-il. .P Il perçut une respiration précipitée. .D C'est… c'est moi, Shalussi —balbutia une voix effrayée—. Ne me fais pas de mal, s'il te plaît. .P C'était Hadriks. Dashvara soupira et laissa retomber ses bras. .D N'aie pas peur, Hadriks. Je venais juste chercher mes affaires. Dors en paix. Je n'avais pas l'intention de t'effrayer. .P Le garçon était à moitié caché sous sa roulotte. Il sortit, brandissant son luth comme s'il voulait se défendre. Dashvara sourit. .D Tu sais, mon garçon, tu te défendrais mieux en jouant du luth qu'en l'utilisant comme un gourdin. Une question, puisque tu es là. Dis-moi, tu connais Arviyag? .P Hadriks se troubla. .D Si je le connais? Oui… C'est un commerçant. Pourquoi cette question? .D Il loge dans cette auberge? .D Je ne crois pas. La roulotte s'est arrêtée ici, mais après elle est repartie. Il doit sûrement loger dans une maison particulière. C'est un homme riche. .P Dashvara le détailla du regard. .D Il fait le commerce de personnes —chuchota-t-il—. N'est-ce pas un délit dans la République de Dazbon? .P Hadriks s'agita. .D Oui, c'est un délit. S'il te plaît, Shalussi, ne me pose plus de questions sur lui. Je ne veux pas de problèmes. .P Dashvara plissa les yeux. .D Nier un problème ne le fait pas moins réel et cela ne rend pas plus sage. Plutôt tout le contraire. Bonne nuit, Hadriks. .P Il passa non loin de lui et Hadriks reprit son instrument à deux bras, l'air honteux. .D Ils sont tous comme ça, ceux de la steppe? —demanda-t-il. .P Dashvara s'arrêta. .D Tous comment? .D Comme toi. Je veux dire, comme ça, quand tu parles, tu n'as pas l'air d'un sauvage et, en même temps, tu tues des gens. Et maintenant, on dirait que tu veux recommencer. .P Dashvara médita quelques instants. .D Eh bien… Tous ne sont pas comme moi. En fait, je crois que toutes les âmes de ce monde sont potentiellement uniques et peuvent agir comme telles. —Il garda ses deux sabres à sa ceinture et ajouta—: Ne t'inquiète pas, Hadriks. Cette nuit, je ne vais pas tuer de gens. Je vais en sauver. .P Il le salua cordialement, lui tourna le dos et retourna à l'auberge souhaitant de toute son âme que son affirmation ne soit pas un mensonge. .Ch "Les Faerecio" À peine eut-il ôté sa chemise et se fut-il allongé sur le lit que la porte s'ouvrit de nouveau et Aydin entra. Le ternian avait changé de vêtements et il avait abandonné son turban, laissant retomber librement des mèches noires et bouclées autour de son visage. .D Je vais beaucoup mieux, guérisseur —déclara Dashvara en se redressant avant que celui-ci puisse dire quoi que ce soit. .D Bon… —Celui-ci sourit en s'asseyant sur la chaise, un verre à la main—. Ta cousine m'a expliqué que, si tu meurs, cela sera uniquement dû à ta bêtise; elle m'a donc ôté toute responsabilité. Mais je crois tout de même que tu ferais bien de boire ça. .P Il lui tendit le verre. Dashvara ne le prit pas. .D Qu'est-ce que c'est? .D Un puissant sédatif. Pour un sommeil réparateur. J'ai donné la recette à Zaétela. Si tu prends aussi ce breuvage demain soir, je crois qu'après-demain tu seras prêt à poursuivre le voyage. Tu n'as pas de fièvre, n'est-ce pas? .P Tout en disant cela, il appliqua une main sur son front. Il parut satisfait et lui tendit de nouveau le verre. Dashvara le prit. Il avait la couleur transparente de l'eau. .D Merci —se contenta-t-il de dire. Il posa le verre sur la table de nuit sous le regard froncé d'Aydin—. Je le boirai —assura-t-il—. Tu vas m'enlever le cataplasme? .P Aydin acquiesça. .D La blessure est cousue. Dès qu'elle sera complètement cicatrisée, demande à n'importe quel guérisseur ou maître apothicaire de retirer le fil. .P Dashvara hocha la tête sans répondre et Aydin lui ordonna de s'allonger. Il nettoya la zone et appliqua une pâte gélatineuse et froide. Quand il eut terminé, il jeta un coup d'œil général. .D Tu veux que je t'aide à enlever tes bottes? .P Dashvara prit un air surpris. .D Non, merci. .P Aydin hésita dans le silence de la chambre. .D Tu ne vas pas boire le sédatif? .P Dashvara le regarda dans les yeux. .D Non. .P Aydin soupira bruyamment. .D C'est insensé. Ce n'est qu'un sédatif pour que tu dormes bien. Je te sens nerveux. Tu devrais m'écouter. —Il fit une pause—. Bah, qu'importe. Fais ce que tu veux, steppien. Je te souhaite bonne chance. .P Dashvara sourit. .D Je te remercie pour tes soins. Et s'il te plaît, ne te fâche pas. Je n'ai jamais été un bon patient. .P Aydin arqua un sourcil, amusé. .D Tu n'es pas le pire patient que j'aie eu, rassure-toi. Que le Dragon Blanc veille sur toi. .D Pareillement. .P Aydin ouvrait déjà la porte quand il se retourna, moqueur. .D Comment peux-tu dire “pareillement” si tu n'es pas croyant? .P Dashvara tordit la bouche et badina: .D Si l'on considère que le Dragon Blanc représente dans ce cas la chance et la bonne fortune, pourquoi ne pourrais-je pas utiliser la même métaphore? .P Aydin ne sembla pas convaincu. .D Le Dragon Blanc n'est pas une métaphore, Shalussi. Il existe. .D Exact, il existe dans la conscience des saïjits —concéda Dashvara—. Mais, d'après ce que j'ai lu, le Dragon Blanc que vous adorez est mort il y a plus de mille ans. Ce que vous adorez maintenant, ce sont ses idéaux et la force qu'il incarnait. Par conséquent, le Dragon Blanc est une métaphore. Le symbole de vos croyances. .P .Bm -t penso Le symbole de votre Oiseau Éternel .Em , compléta-t-il mentalement. .P Aydin, au lieu de s'offusquer, sembla méditer ses paroles. .D Bon. C'est une façon de voir les choses —admit-il—. Mais je continue à penser que le Dragon Blanc existe. .P Dashvara sourit. .D Tu as tout le droit du monde de le croire. Comme moi, celui d'utiliser son nom comme j'en ai envie. .P Aydin roula les yeux. Cette conversation avait l'air de l'amuser. .D Bonne nuit, Shalussi. .D Bonne nuit. Et je ne suis pas un Shalussi. .P Une expression comique sur le visage, le guérisseur sortit de la chambre en refermant la porte. .P Dashvara attendit. Il savait qu'il lui restait encore environ quatre heures pour dormir et reprendre des forces avant de passer à l'action, mais il ne parvenait pas à se détendre. Il ignorait encore où se trouvaient les Xalyas ou Arviyag et il n'avait pas pu planifier avec précision ce qu'il allait faire. Si l'esclavagiste se trouvait dans une maison particulière, celle-ci devait sûrement appartenir au réseau de trafiquants et, par conséquent, il se pouvait qu'Arviyag dispose non seulement de ses propres gardes de roulotte, mais aussi de davantage de complices et d'amis. .P L'objectif était simple: libérer les Xalyas cette nuit même. De préférence, sans utiliser les sabres, vu qu'il ne pouvait pas encore se fier à sa blessure; même Rokuish aurait réussi à le vaincre rien qu'en l'épuisant. Au fond, Arviyag lui inspirait une aversion centuplée à côté de Nanda de Shalussi. Quel honneur pouvait avoir une personne capable d'acheter des prisonniers et d'en faire des esclaves? Les Essiméens asservissaient leurs prisonniers de guerre, et c'est pour cette raison que les Xalyas les avaient toujours considérés comme les plus sauvages, même si ceux-ci s'auto-proclamaient le clan le plus avancé de Rocdinfer et le peuple élu du Dieu de la Mort. Eh bien, les Essiméens étaient un peuple lamentable, mais ce «Maître» de Diumcili était encore pire. Il ne semblait même pas se préoccuper de la provenance des esclaves. Visiblement, il n'avait aucun scrupule à asservir des gens de terres lointaines. .P À un moment, Dashvara changea de position et un subit élancement lui arracha un grognement. Il utilisa le pot de chambre et revint se coucher. Il contempla le candélabre, observa le narcisse et put examiner en détail ses pétales argentés et sa fine tige sombre comme la nuit. Il était sur le point de se laisser gagner par le sommeil, quand finalement la porte s'ouvrit. .P C'était Rokuish. .D Et alors? —interrogea Dashvara, avide. .P Le Shalussi s'assit sur son propre lit et commença à retirer ses bottes tout en répondant sur un ton neutre: .D Arviyag loge chez une famille du nom de Faerecio, à l'extérieur du village. Logiquement, il a dû aussi emmener les Xalyas avec lui. —Il laissa tomber la deuxième botte et croisa les deux jambes sur son matelas—. D'après ce que m'a raconté le cuisinier avec qui j'ai parlé, les Faerecio sont une famille patricienne de Dazbon. C'est une famille très puissante. Ils doivent avoir une douzaine de mercenaires qui montent la garde. .P Dashvara médita un long moment et, finalement, Rokuish s'allongea lui aussi et laissa échapper un profond soupir. .D Je comprends que tu veuilles libérer ta sœur à tout prix, mais si les Faerecio soutiennent Arviyag et ce Maître… Je ne sais pas, Dash, je ne crois pas qu'ils la traitent mal. Peut-être qu'elle parviendra à être heureuse. C'est la seule consolation que je peux te donner. .P Dashvara détourna les yeux du plafond et les reporta sur le Shalussi, incrédule. .D Si tu hésites face à un innocent, tu n'es pas un lâche. Tu en es un si tu hésites face à un criminel —récita-t-il—. Ces paroles ne cessent jamais d'être vraies. .D Ne me donne pas de leçons philosophiques maintenant —grogna Rokuish, en s'asseyant de nouveau sur le lit—. Les dix Xalyas sont vivantes et elles ne vont pas mourir. Et tu vas te précipiter vers une mort certaine juste pour leur ôter des chaînes? .P Dashvara serra les dents. .D La liberté, Rokuish. C'est cela que je prétends leur rendre. Je te concède que tu peux avoir une opinion différente, mais sache qu'un Xalya estime davantage la liberté que la vie et, s'il faut risquer sa vie pour la récupérer, sois certain qu'aucune des dix Xalyas n'hésitera quand je leur demanderai de m'accompagner. —Il riva ses yeux dans les siens—. Réfléchis-y, Rok. Que ferais-tu si Ménara était à la place de ma sœur? Tu renoncerais à la sauver simplement parce que des hommes t'en empêchent? Tu laisserais tomber la plume simplement parce que le vent souffle plus que ce que tes principes peuvent à ton avis supporter? Tout est une question de confiance. .P Rokuish demeura silencieux un moment. .D La confiance, hein? —répéta-t-il—. J'aimerais vraiment le croire mais, si cinq guerriers te menacent avec la pointe de leur arme, quel espoir peux-tu avoir de t'en tirer vivant? C'est comme si quelqu'un se jetait dans un nid de serpents rouges. Tu n'as aucune possibilité d'en sortir vivant, Dash —articula-t-il. .P Dashvara sourit. .D J'aurai confiance en ce qu'une telle chose n'arrive pas. Et mieux l'évasion sera planifiée, plus j'aurai confiance en ce que tout se passera bien; alors… —il se leva et se pencha pour sortir les sabres de dessous le lit— l'heure est venue de reconnaître le terrain. Le cuisinier t'a-t-il indiqué où se trouve cette maison exactement? .P Rokuish le fixait du regard, l'air dépassé. .D Oui… enfin, non, enfin… —Il déglutit—. Dash, pourquoi diables t'avons-nous sauvé la vie si c'est pour la perdre aujourd'hui si sûrement? .P Dashvara mit les sabres à sa ceinture, amusé. .D Ne sois pas si pessimiste, Rok. Si je meurs, tu pourras maudire ma bêtise autant que tu le voudras. Mais j'ai confiance et bon espoir de ne pas mourir. La maison —insista-t-il. .P Rok inspira. .D En suivant la route vers le sud. Puis vers l'est. Le cuisinier a parlé d'un chemin bordé d'oliviers. Tu es devenu complètement fou —enchaîna-t-il en renfilant ses bottes. .P Dashvara fronça les sourcils en le voyant se lever. .D Où vas-tu? .D T'aider, naturellement —répliqua le Shalussi—. Je vais chercher mon sabre. .P Dashvara lui barra le passage. Il n'en croyait pas ses oreilles. .D Pas question. C'est déjà bien assez que tu m'aies aidé à trouver la maison. Maintenant, je me débrouillerai seul. .P Rok souffla et lui tint tête. C'était la première fois qu'il le voyait aussi décidé. .D Tu sais pourquoi j'ai laissé le village, Xalya? Parce que je ne me suis jamais senti accepté par personne. Toi, tu as été le seul à me montrer que, même si je n'étais pas un guerrier, j'avais des qualités. Bon, eh bien, j'ai l'intention de te prouver ces qualités. La première d'entre elles, c'est que je suis plus têtu qu'une mule. .P Soudain, une voix derrière Dashvara se moqua: .D Et ça, c'est une révélation? .P Le Xalya se retourna et vit Zaadma entrer avec une pile de linge entre les mains. .D Je ne voudrais pas être assommante, mais… —sa voix sereine grinça et elle foudroya Dashvara du regard— je peux te demander pourquoi diables tu n'es pas allongé et pourquoi tu portes ces sabres? .P Dashvara et Rokuish échangèrent un coup d'œil. Le premier acquiesça. .D Tu peux toujours demander, oui. Mais, par égard pour tes nerfs, je ne sais pas si je devrais te répondre. .P Zaadma était réellement en colère. .D Tu ne te rends donc pas compte qu'il y a à peine quatre jours tu as failli accompagner Nanda dans sa pérégrination? .P Dashvara inclina la tête de côté, pensif. Il se rappelait que, selon les croyants républicains, après la mort, l'âme initiait une pérégrination vers la Montagne Sacrée, où vivait hypothétiquement le Dragon Blanc. .D Je m'en suis parfaitement rendu compte —assura-t-il—, mais maintenant il est question d'un problème d'une autre nature. .P Zaadma le jaugea de haut en bas, sceptique. .D Ah, oui? Quand on utilise un sabre, le résultat est en général très semblable, quelle que soit la raison. .P Dashvara secoua la tête. .D Je ne pense pas utiliser le sabre cette nuit. .D Oh. Je m'en réjouis. Alors… —elle s'assit sur la chaise sans le quitter des yeux—, quel est ce problème si spécial? .P Dashvara hésita un instant, avant d'aller fermer la porte et de s'asseoir sur le lit. À eux deux, Rokuish et lui lui expliquèrent le problème en quelques phrases. Zaadma demeura étrangement silencieuse. .D C'est pourquoi —termina Dashvara—, même si je n'ai pas l'intention de gâcher ton histoire de cousins, l'obligation de libérer mon peuple me détermine à me séparer de cette caravane et à te souhaiter toute la chance du monde. .P Zaadma croisa les bras. Dashvara aurait cru l'entendre éclater en malédictions et sermons, mais elle se contenta d'opiner: .D Cela me semble une attitude digne de respect. Si vraiment tu tentes de les sauver, je te promets que je travaillerai jour et nuit dans mon officine pour te payer un enterrement décent. .P Dashvara soupira. .Bm -t penso Une autre pessimiste .Em , pensa-t-il. Il allait lui répondre qu'elle n'avait pas à se soucier de lui payer un enterrement quand Zaadma poursuivit: .D Ton attitude depuis que je te connais m'a montré que tu sais attendre le moment opportun sans te précipiter. Je te conseille de ne pas te précipiter maintenant. Crois-moi, j'ai vécu dix-huit ans à Dazbon. Si les Faerecio sont de mèche avec le réseau trafiquant du Maître et qu'ils te surprennent avec des sabres dans leur propre maison, ils t'enfermeront dans les Cages pour le restant de ta vie; ça, s'ils ne décident pas de te tuer avant pour que tu ne révèles rien de compromettant, au cas où le Secrétaire du Tribunal aurait l'idée de te convoquer. —Elle inspira et effectua un geste vague de la main—. Si l'objectif d'Arviyag est d'emmener les Xalyas à Diumcili, la meilleure chose à faire est d'essayer de l'arrêter à Dazbon, pas ici, à Rocavita. Dazbon est une grande ville, il est facile de s'y cacher, et tu pourrais en tirer parti. Arviyag restera sûrement plusieurs jours là-bas avant d'embarquer les Xalyas. Nul besoin de se précipiter. —Elle joignit ses deux mains et raisonna—: Moi, ce que je te recommande, c'est de rester à Rocavita un jour de plus. Rokuish et moi, nous irons à Dazbon demain avec un des chevaux de Shizur. Nous découvrirons où ils emmènent les Xalyas et, toi, tu nous rejoindras à Dazbon avec la roulotte de Shizur. Tu attendras d'être complètement remis. Et entretemps, nous réfléchirons à la meilleure façon d'aider tes amies. Personnellement, j'opterais pour la voie légale. Tu démontres devant le Tribunal qu'Arviyag est un esclavagiste, et le tour est joué. Mais… j'avoue, ce n'est sûrement pas si facile à faire —admit-elle—, et je suppose que, de toute façon, quoi que tu fasses, tu t'attireras des problèmes. .P Dashvara écouta tout le discours avec une extrême patience. Finalement, il jeta un bref regard à Rokuish et se leva de nouveau. .D Tes raisons sont inspirées par la confiance que tu accordes à ce Tribunal… .D Je ne fais aucune confiance au Tribunal de Dazbon —le coupa Zaadma vivement. .D Bon. Eh bien, moi non plus, tout simplement parce que je ne le connais pas —assura Dashvara avec calme—. Alors, malgré tout, je continue de penser que cette nuit est la nuit idéale pour agir. Et maintenant, si cela ne te dérange pas, je m'en vais, parce que la nuit, de même qu'une fleur, n'est pas éternelle. .P Il se dirigea vers la porte et Rokuish le suivit. .D Espèces de fous —marmonna Zaadma—. Attendez. Vous n'allez pas y aller habillés comme ça. Mettez ça. Vous attirerez moins l'attention et, de cette façon, s'ils vous surprennent dans leurs jardins, avec un peu de chance, ils vous confondront avec des républicains d'une certaine catégorie et ils y réfléchiront à deux fois avant de vous éliminer. .P Dashvara jeta un coup d'œil à la pile de vêtements qu'elle indiquait. Il découvrit des pantalons amples de tissu fin, des tuniques blanches et de larges voiles noirs qui, une fois mis, devaient couvrir tout le torse. Il y avait même deux ceintures richement ornées avec d'étranges pierres colorées. Il regarda Zaadma, perplexe. .D D'où as-tu sorti tout ça? .P Zaadma eut un petit sourire espiègle et avoua: .D Du marché. Ce sont les Fêtes de l'Offrande durant toute la semaine et les gens jouent et font des paris. Un jeune aristocrate a gagné ces habits dans un pari et je lui ai offert un dragon en échange. Il m'a tout laissé et m'a même remerciée de lui permettre de continuer à jouer sans être aussi encombré. Je ne pouvais pas deviner que je dépenserais mon argent pour deux hommes qui prétendent se suicider si vite —soupira-t-elle. .P Dashvara roula les yeux et, pendant que Rokuish et lui s'habillaient comme des républicains, Zaadma se dirigea vers son narcisse. Dashvara se demanda si elle espérait qu'il aurait grandi en son absence. Lorsqu'il eut mis sa nouvelle ceinture et le voile noir, il constata que la courroie avait été pensée pour porter deux armes. .P .Bm -t penso Parfait .Em , se réjouit-il. .P Il leva les yeux et, en voyant Zaadma verser un liquide à sa plante tout en fredonnant, il fit une grimace embarrassée. .D Zaadma… Je veux dire, Zaé —rectifia-t-il en recevant un regard d'avertissement. Il indiqua le verre du doigt—. Ce que tu viens de verser, ce n'était pas de l'eau, tu sais? .P Zaadma le regarda, étonnée, puis elle huma le fond du verre. .D Par la Divinité! C'était le sédatif d'Aydin? —devina-t-elle. Dashvara acquiesça, réprimant un sourire moqueur, et elle soupira profondément—. D'abord du vin, ensuite un sédatif… Si mon narcisse survit après ça, je le vendrai pour cent dragons avec ses mémoires historiques. Au moins, quelqu'un aura profité de l'amabilité d'Aydin —ajouta-t-elle, éloquente. .D Quelqu'un? —se moqua Rokuish—. C'est une plante, Zaé. .P En grommelant, Zaadma posa de nouveau le verre sur la table de nuit. .D Les plantes sont vivantes et sentent parfaitement tout ce qui les entoure, jeune Shalussi —assura-t-elle. Elle les toisa tous deux avec des yeux calculateurs et un fin sourire se dessina sur son visage—. Maintenant vous avez l'excentricité des jeunes bourgeois. Vous êtes parfaits. Sauf la barbe, qui est tout à fait négligée… mais je suppose que, tout de suite, cela n'a pas vraiment d'importance —ajouta-t-elle en voyant l'expression lasse des deux steppiens—. Bon!, nous allons libérer ton peuple, seigneur de la steppe? .P Dashvara la vit ouvrir la porte et la regarda, les yeux ronds comme des assiettes. .Bm -t penso Que diables! Maintenant elle pense venir avec moi? .Em Il lança un bref éclat de rire, mordant. .D .Sm Je vais le libérer —la corrigea-t-il—. C'est déjà bien assez que Rokuish veuille se mêler de ça parce qu'il est têtu comme une mule. Toi, ce que tu vas faire, c'est te mettre au lit et dormir comme une plume sainte. .P Zaadma s'esclaffa à son tour et ses yeux noirs brillèrent de malice. .D Tu ne m'as pas entendue, n'est-ce pas? Je te répéterai la question: nous allons libérer ces Xalyas, oui ou non? Et, pour ton information, je suis têtue comme un mur et je n'ai rien d'une sainte. En plus, je connais cette région mieux que vous deux. Alors, en route. Je ne peux pas croire que je sois en train de faire ça —ajouta-t-elle, abasourdie. .P Elle sortit de la chambre d'un pas énergique. Dashvara souffla et parvint à une conclusion: .D Elle est bien pire que le capitaine Zorvun. .P Rokuish sourit nerveusement. Dashvara fut tenté de lui proposer une nouvelle fois de reconsidérer sa décision, mais il s'en abstint: le Shalussi était maître de ses actes et il ne voulait pas l'insulter. Il utilisa les vieux habits pour envelopper ses sabres et occulter tout reflet pouvant trahir leur présence. Cela fait, il suspendit son sac à sa ceinture, se couvrit la partie inférieure du visage avec le voile et suivit Rokuish hors de la pièce. .salto La maison de campagne des Faerecio était entourée d'une vaste oliveraie. Avant d'arriver au chemin qui menait directement à la demeure, ils se faufilèrent entre les troncs désordonnés et continuèrent à travers la plantation, traçant leur chemin à la lumière de la Lune croissante. .P Dashvara ne sentait plus la fatigue: il l'avait écartée comme l'on écarte une mouche gênante. Il aurait tout le temps de dormir plus tard. Maintenant, il avait besoin de toute sa concentration. .P Ils atteignirent la fin de l'oliveraie et aperçurent une grande cour pavée au fond de laquelle se dressait un édifice d'un étage. Une lumière vive brillait à travers plusieurs fenêtres et illuminait faiblement les arabesques des hautes colonnes qui entouraient la construction. Un perron blanc et large conduisait à la porte principale. Celle-ci était éclairée par une grande lanterne rouge et Dashvara put distinguer les silhouettes armées assises sur un banc près de la porte. Elles étaient éveillées et, à ce moment, l'une d'elles se leva pour se désengourdir les jambes. .P Zaadma, Rokuish et Dashvara s'arrêtèrent dans l'obscurité. On percevait un son éteint et rythmé d'instruments provenant de l'une des salles illuminées, au rez-de-chaussée. .D Et maintenant? —s'enquit ironiquement Zaadma dans un murmure. .D D'abord —chuchota Dashvara—, il faut découvrir où elles sont. Je vais faire le tour de la maison. .P Il allait s'éloigner quand Zaadma le prit par la manche, contrariée. .D Et nous? .P Dashvara les regarda tous deux. Il les distinguait à peine bien qu'ils soient tout proches. .D Vous… .P Il fronça les sourcils. Que pouvait-il leur demander de faire? .D Vous, attendez ici. Je reviens tout de suite. .P Il s'éloigna et commença à contourner la maison, à moitié courbé. La véranda qui entourait toute la demeure était parfois complètement recouverte de plantes grimpantes. Arrivé à l'opposé d'où se trouvaient Zaadma et Rokuish, Dashvara constata que, dehors, il n'y avait pas d'autres gardes que ceux de l'entrée principale. Les autres portes n'étaient pas surveillées; certaines étaient même ouvertes pour laisser entrer l'air frais de la nuit. Non loin d'où il était, tapi près d'une roche, se trouvait un jardin fleuri au fond duquel on voyait une autre construction, allongée, semblable à des écuries. .P Dashvara demeura un temps immobile, observant les alentours. En admettant que les dix Xalyas soient enfermées quelque part dans la maison des Faerecio et en supposant qu'il réussisse à les libérer sans que l'alarme ne soit donnée, où les emmènerait-il? Durant tout le trajet, il s'était posé la même question. Il était parvenu à la conclusion que, la campagne étant si ample, peuplée de collines, d'arbres fruitiers et d'arbustes, il pourrait avec un peu de chance réussir à les dissimuler et à effacer leur trace, puis ils marcheraient sans pause jusqu'à Dazbon et ils se fondraient dans la foule. Mais, pour y parvenir, il était conscient qu'il aurait probablement besoin de l'aide de Zaadma et de Rokuish. .P Un mouvement, dans la véranda, attira son attention. Dès qu'il vit les deux chiens attachés par des chaînes à une colonne, il sentit son moral s'effondrer. Il jura silencieusement entre ses dents. S'il s'était éloigné un peu plus vers le sud, probablement la brise leur aurait apporté son odeur. Cela allait être impossible de s'approcher sans qu'ils remarquent sa présence. .P Dashvara s'éloigna un peu, aussi discrètement que possible, et revint sur ses pas jusqu'à ce qu'il se retrouve complètement à l'est. Il s'assit au pied d'un olivier et prit le temps de penser. Il avait beau réfléchir, tout le menait à la même conclusion: il ne pouvait entrer dans la maison sans faire d'esclandre. .P .Bm -t penso À moins que… .Em .P Dashvara prit une olive qui pendait à quelques empans de ses yeux, jeta le noyau et avala le fruit, pensif. .P En parcourant Rocavita de jour, il avait vu des chats. L'idée qui prenait forme dans sa tête lui arracha un sourire de dérision. Mais elle n'était pas si mauvaise. Capturer un chat et le mener jusqu'à la demeure n'allait pas être facile, mais cela pouvait régler l'un des problèmes les plus urgents. L'objectif était simple: entrer dans la maison sans que les propriétaires se doutent de rien. Une fois près de la véranda, lorsque les chiens aboieraient, Dashvara attendrait que quelqu'un sorte voir ce qui se passait, il lâcherait le chat pour qu'il s'enfuie à la vue de tous et lui-même entrerait par une des fenêtres ouvertes sans que personne ne le voie. C'était une solution. Et l'unique un peu élaborée qui lui vint à l'esprit sur le moment. .P Il vola une autre olive avant de se lever à demi et de contourner la demeure par le nord. Il trouva Zaadma et Rokuish là où il les avait laissés. .D Tu en as mis du temps —marmonna Zaadma—. Et alors? Tu as découvert quelque chose? .D J'ai une mission pour toi —l'informa Dashvara sans répondre à sa question—. Est-ce que tu pourrais capturer un chat de Rocavita et me l'apporter? .P La Dazbonienne le regarda, déconcertée. .D Un chat? .D Un chat —confirma Dashvara et il expliqua—: Il s'agit d'une manœuvre de diversion. .P Zaadma et Rokuish échangèrent un regard perplexe. Dashvara soupira. .D Faites-moi confiance. Vous vouliez m'aider, oui ou non? Allez capturer un chat et apportez-le-moi sans lui faire de mal. Tenez —ajouta-t-il, en sortant plusieurs chiffons et sa corde—. Attachez-le avec ça. Je suis sérieux —insista-t-il en voyant que leurs expressions à tous deux reflétaient toujours l'incrédulité. .P Dashvara garda un silence patient. .D Je t'apporterai un chat —conclut Zaadma—. Mais garde ta maudite corde. Je ne pense pas attacher les pattes d'un pauvre animal. —Elle se leva—. Je serai de retour dans moins d'une heure. .P Dashvara la vit s'éloigner entre les oliviers et il lança un regard insistant à Rokuish. .D Donne-lui un coup de main, Rok. —Il lui tendit la corde et un chiffon—. Au cas où. .P Le Shalussi soupira, prit les deux objets et réajusta son voile. .D J'espère que tu sais ce que tu fais, Dash. .P Il s'éloigna, suivant Zaadma, et Dashvara passa une main sur ses yeux. Il avait dormi durant toute la journée et, même ainsi, la blessure semblait lui soustraire toutes ses forces. .P Il serra les dents et se rapprocha de la partie arrière de la demeure. Il passa les minutes suivantes à observer les lumières de l'édifice et à deviner le plan de la maison selon les fenêtres. Il détermina quelles pièces il fallait éviter et il avait déjà mangé plus de vingt olives quand son regard fut attiré par de petits escaliers qui descendaient vers une porte située dans les fondations de la maison. Quel meilleur endroit pour cacher des esclaves qu'une cave? Il réfléchit. Mais, si elles étaient là, la porte serait sûrement fermée. Il gardait encore dans le sac la barre volée dans la forge d'Orolf et il considéra possible d'essayer de briser le verrou avec. Le problème, c'était qu'il ne pouvait savoir combien de temps il lui faudrait pour ouvrir la porte, ni s'il y parviendrait. Par contre, il était certain que, dès que les chiens aboieraient, quelqu'un ne tarderait pas à sortir voir ce qu'il se passait. Et ce quelqu'un ne tarderait pas non plus à le découvrir si, au lieu d'entrer dans la maison, il décidait de s'aventurer dans la cave. Dans ce cas, un chat n'allait pas lui servir à grand-chose. .P Dashvara repoussa ses appréhensions, puis il repoussa sa fatigue. Il ramassa quelques olives de plus et commença à les faire éclater, répandant leur jus sur sa peau et ses vêtements. Avec un peu de chance, cela retarderait la réaction des chiens. Il prit la barre, cacha le sac et se leva. Il s'approcha des derniers oliviers et, après s'être allongé à plat ventre contre la terre, il commença à ramper vers une petite structure circulaire avec des colonnes et une coupole qui s'élevait à une vingtaine de pas sur sa droite. .P Il était presque arrivé auprès du pavillon quand un brusque claquement le fit tressaillir. Une porte venait de s'ouvrir et deux silhouettes passèrent près des chiens à moitié endormis. Elles descendirent les escaliers de la véranda en se tenant par la main. Pâle comme la mort, Dashvara essaya de retourner dans l'oliveraie. Cependant, en voyant que les deux silhouettes s'approchaient, il finit par rester immobile comme une pierre sans presque oser respirer. .P L'un était un homme qui portait un sabre au côté. L'autre était une jeune femme vêtue d'une longue tunique dont les perles brillaient même sous la faible lumière du croissant de Lune. Dashvara les vit passer tout près et pénétrer dans l'oliveraie. Ils auraient pu s'éloigner davantage, mais non: ils s'arrêtèrent à quelques pas de là et Dashvara dut légèrement tourner la tête pour ne pas les perdre de vue. .D Oh, Al —soupira la voix douce de la jeune fille—. Je sens que demain mon père va me rompre le cœur. Tu connais ses intentions. Il prétend me marier à cet homme. .D Ne pleure pas, ma princesse —murmura la voix tendre de l'homme—. Je ne permettrai pas qu'Arviyag obtienne ce qu'il veut. Tu es la lumière qui illumine mon chemin, Wan. Et il l'illuminera jusqu'au jour où tu voudras le laisser dans l'ombre. .D Oh, Al —répéta-t-elle, émue—. Jamais je ne le laisserai dans l'ombre. Jamais. Mais mon père… .D Peu m'importe ce que dit ton père —répliqua l'autre—. La seule chose qui m'importe, c'est ce que tu désires, toi, Wanissa. Nous nous enfuirons. Je t'emmènerai loin de la République et nous vivrons l'un pour l'autre. Qu'en dis-tu? .D Oh, Al! —s'exalta la jeune fille—. Tu le ferais? Vraiment? .P À partir de là, les propos galants se succédèrent mêlés de baisers passionnés. Dashvara réprima un soupir de pure tension. Il crut que sa situation ne pouvait empirer que si l'un des deux amants le découvrait, mais il se trompait: à un moment, la porte de la maison s'ouvrit de nouveau et deux autres silhouettes sortirent de la demeure, cette fois avec une démarche plus posée et mesurée. .P Un instant, Dashvara crut qu'ils allaient surprendre le dénommé Al et la dénommée Wan dans ce qui, devina-t-il, était une relation secrète, mais alors la jeune fille murmura précipitamment: .D Quelqu'un vient! .P Ils s'enfoncèrent davantage dans l'oliveraie et Dashvara, espérant qu'ils ne jetteraient pas trop de regards en arrière, profita des secondes de grâce qui lui étaient accordées pour se redresser et reculer à son tour. Il eut la chance de tomber sur un olivier relativement touffu et il se tapit. Les voix se firent de plus en plus nettes. Elles se rapprochaient du pavillon. Dashvara se força à demeurer patient. .D Je le lui proposerai demain matin —disait une voix tranquille—. Et demain après-midi j'enverrai sa réponse. .D Aujourd'hui, je l'ai sentie réticente à me parler —observa l'autre voix. Dashvara crut la reconnaître. C'était celle d'Arviyag. .D Ne t'inquiète pas. Ma fille peut paraître un peu réservée en société, mais je t'assure que tu parviendras à lui inspirer du respect et de l'affection rapidement. .D Je sais. Elle est charmante. Mais cet Almogan… .D Oublie Almogan Mazer. C'est un bon garçon, ami de la famille, mais il n'a aucune possibilité. C'est seulement un secrétaire. Ma fille est suffisamment intelligente pour ne pas lui prêter attention. Avec quelques cadeaux et des visites plus fréquentes à notre palais de Dazbon, l'affaire sera réglée. Je vous prévois un heureux avenir. .D Vous êtes très aimable, messire Faerecio. En ce qui me concerne, je me considérerai comme un homme comblé si ma relation avec votre fille prospère heureusement. .D J'en suis convaincu. Quant à l'autre affaire qui t'a amené ici… .P Les deux silhouettes ressemblaient à deux grands bâtons secs et noirs entre les colonnes du pavillon. Messire Faerecio poursuivit: .D Je souhaiterais connaître la provenance de ces jeunes filles. .D Ce sont des Xalyas —répondit Arviyag—. D'après ce que je sais, le clan a été exterminé il y a moins d'un mois, par une alliance de clans. On dit que c'était le dernier clan des seigneurs de la steppe. On attend l'arrivée d'une autre caravane de prisonniers à Rocavita dans quelques jours, en provenance d'un village essiméen. J'avais demandé à l'un des chefs de minimiser les pertes, mais, d'après ce qu'il m'a raconté, les Xalyas ont malheureusement mis longtemps à se rendre. .P Dashvara ressentit soudain une contraction nerveuse qui n'avait rien à voir avec sa blessure et il tenta de se calmer, en vain. .D Les seigneurs de la steppe ont donc été vaincus jusqu'au dernier —réfléchit messire Faerecio—. Cela signifie-t-il qu'il n'y aura plus de prisonniers provenant de la steppe? .D Je ne pourrais l'affirmer —répliqua Arviyag—. Toutes les sources ne sont pas encore épuisées au nord. Il reste encore de petites peuplades indépendantes qui peuvent être capturées. Comme celle des Voleurs de la Steppe. Ils ont une grande réputation en Rocdinfer. Ce sont de grands combattants. À Diumcili, certains payeraient sûrement plus de cinq cents dragons pour l'un d'eux. .D Cinq cents dragons pour un seul? —souffla messire Faerecio, ébahi—. Ça, ce serait vraiment un bon investissement. —Il secoua la tête, et Dashvara, plongé dans l'horreur que lui causait toute cette conversation, crut percevoir un sourire satisfait sur son visage avant qu'il ne se retourne vers la maison. Ils redescendirent depuis le pavillon—. Au fait —disait-il—, mes informateurs m'ont dit que tu as changé de repaire pour garder les prisonnières. Maintenant tu les caches sous le Temple, n'est-ce pas? À quoi cela se doit-il? .D Oh… À rien de particulier. C'est une question de sécurité, rien de plus —assura Arviyag tout en le suivant. .D Eh bien, tu devras changer de lieu, Arviyag: c'est un sacrilège de mettre des païens sous un Temple du Dragon Blanc. .D Bien sûr. J'en tiendrai compte pour la prochaine arrivée, messire Faerecio. .P Les voix s'éteignirent avec la distance. C'est alors seulement que Dashvara se rendit compte qu'il avait cessé de respirer et il reprit lentement son souffle, jetant des regards furtifs vers les oliviers voisins. .P Il ferma les yeux et les rouvrit presque aussitôt. Il ne pouvait croire à un tel heureux hasard. C'était comme si une fée de la bonne fortune l'avait béni et lui avait apporté sa réponse la plus désirée. Maintenant il savait que Fayrah n'était pas dans la demeure des Faerecio. Ceci faciliterait peut-être les choses. .P Il entendit un bruit étouffé derrière lui et il se tourna. Wanissa Faerecio venait de s'arrêter entre deux oliviers et, même s'il ne parvenait pas à voir clairement son visage, Dashvara devina qu'elle l'avait vu. .D Al…? —fit-elle d'une voix tremblante. .P Son amant, l'Almogan Mazer dont avait parlé le père de la jeune fille, surgit d'entre les ombres. Il se posta devant elle, sortit son sabre et le pointa vers Dashvara à environ trois pas de distance. .D Qui es-tu? —exigea-t-il savoir dans un sifflement—. Tu es un vagabond? Réponds! .P En le voyant de si près, ses traits juvéniles étaient encore plus ostensibles. Dashvara, se maintenant tapi sur le sol, répondit: .D Il est évident que tu es un chevalier et, entre chevaliers, je crois que nous pouvons arriver à un accord intéressant. Moi, je ne parle à personne de ta profonde relation avec la dame et, toi, tu fais comme si tu ne m'avais jamais croisé, qu'est-ce que tu en penses? —sourit-il. .P Le républicain, loin de baisser son arme, s'approcha. Dashvara soupira. Il aurait dû imaginer que cet homme essaierait de faire le brave devant la «lumière de son chemin». Almogan déclara: .D Si vous êtes un chevalier, comme vous dites, alors votre propre cœur vous interdirait de nous dénoncer. .P Dashvara roula les yeux et se leva. .D Mais oui, l'ami. C'est ce que j'essaie de te dire: ce que vous faites ou cessez de faire ensemble m'importe autant qu'un grain de sable. Et maintenant, sois un bon garçon, rengaine cette arme et oublie-moi. Au fait, les olives sont délicieuses par ici —ajouta-t-il, avant de leur tourner le dos et de s'en aller à grandes enjambées. .P Il ne s'inquiéta pas de savoir si Almogan pouvait l'attaquer par derrière: c'était un chevalier, et les chevaliers n'agissaient pas en traître. Dashvara sourit intérieurement et effectua un détour avant de revenir au même endroit. Les amants étaient déjà rentrés dans la maison. Il ramassa son sac, y mit plusieurs olives et, après avoir constaté que son bain huileux lui avait donné une odeur plus forte qu'espérée, il se demanda combien d'actions dans la vie d'une personne s'avéraient finalement inutiles. Il haussa les épaules et s'éloigna pour rejoindre le point où il s'était séparé de Rokuish et de Zaadma. Il attendit un temps jusqu'au moment où il perdit patience et, déduisant que tous deux avaient dû passer par le même chemin qu'à l'aller, il s'éloigna de la demeure, retourna près de la route et la longea. Il aperçut l'auberge du .Sm -t nomlieu Chamiel et il allait la contourner quand il entendit un miaulement de protestation. Sans pour autant oser se mettre à courir à cause de sa blessure, il pressa le pas et traversa la voie illuminée par des lanternes festives. Ce qu'il vit lui arracha un sourire moqueur. Une silhouette, un sac entre les mains, courait derrière un chat sur une petite place avec une fontaine. Le félin disparut, rapide comme une flèche, entre un amas de gerbes de lin. .D C'est impossible! —s'exaspéra Zaadma, en s'arrêtant—. À ce rythme, le soleil va se lever avant que nous puissions en attraper un. .P Rokuish était assis sur un petit mur de pierre, la respiration pantelante. .D Je me rends —haleta-t-il. .D Se rendre devant l'inévitable n'est pas se rendre mais agir avec sagesse —fit Dashvara tout en s'asseyant auprès du Shalussi. Celui-ci le regarda en sursaut avec des yeux ronds comme des assiettes. .D Que diables…? —Il déglutit—. Par ma mère, tu as failli me faire mourir de peur. Qu'est-ce que tu fais ici? .D Eh bien… —Dashvara sourit, la mine espiègle—. Je voulais admirer vos dons comme chasseurs de chats. .P En entendant sa voix, Zaadma se retourna d'un coup et traversa la petite place de terre battue, l'air altérée. .D Cela signifie que tu es venu nous aider? .D Non. Cela signifie que nous allons laisser les pauvres chats tranquilles. Je sais où sont les Xalyas et elles ne sont pas chez les Faerecio. Elles sont sous le Temple du Dragon Blanc. Je suppose que tu dois savoir où c'est, n'est-ce pas? .P Zaadma laissa retomber les bras avec le sac et s'assit sur le mur en poussant un souffle incrédule. .D Sous le Temple du Dragon Blanc? Dans les catacombes? C'est incroyable. .P Dashvara fit une moue impatiente. .D Tu sais où sont ces catacombes? .P Zaadma acquiesça. .D Tout en haut de la colline. Le temple a une porte principale. Et on entre dans les catacombes par des escaliers intérieurs. Je n'y suis entrée qu'une fois, quand mon maître celmiste de Dazbon les a fait visiter à tous ses disciples il y a… bon, il y a pas mal d'années. C'était assez terrifiant —avoua-t-elle—. Mais je ne peux pas croire qu'Arviyag ait réussi à y faire entrer les Xalyas sans qu'un dragon ne les voie. .D Un dragon? —s'étonna Rokuish. .D Un prêtre —expliqua Zaadma—. Il y a peut-être une entrée secrète quelque part mais, pour savoir où, il nous faudrait une révélation divine. .D À moins que les dragons soient complices —médita Dashvara. .D Impossible —affirma-t-elle sans la moindre hésitation—. La Confrérie du Dragon a peut-être ses petits défauts, mais jamais elle ne défendrait quelqu'un comme Arviyag: ils ont été les plus grands détracteurs de l'esclavage durant des décennies. .P Dashvara prit une légère bouffée d'air et se leva. .D Parfait. Merci beaucoup pour votre aide à tous les deux —déclara-t-il. .P Il s'éloigna et entendit le bruit caractéristique de pas derrière lui. Il ne se retourna pas pour voir que Rokuish et Zaadma le suivaient. Il se contenta de dire: .D S'il vous arrive quelque chose, ce sera votre faute. .P Il n'obtint pas de réponse. Il sourit, amusé, et continua à monter la colline. .P On entendait encore de la musique s'échapper de certains locaux. La chaleur de la journée s'était volatilisée, remplacée par une brise fraîche. Ils croisèrent plusieurs groupes de personnes; certaines étaient gaies, d'autres ivres, d'autres encore paraissaient déjà à moitié endormies. Le croissant de Lune avait déjà bien avancé sa migration et Dashvara évalua que, dans deux heures, il disparaîtrait complètement, remplacé par la Gemme. De sorte qu'après un intervalle d'obscurité totale, la lumière bleue du nouvel astre éclairerait leur chemin s'ils réussissaient à s'enfuir… de même que celui de leurs poursuivants, s'ils en avaient. .P Le Temple du Dragon occupait tout le sommet de la colline, et une plateforme de roche d'environ quinze pieds avec un perron de marbre blanc le séparait du reste du village. Si les autres rues de Rocavita étaient encore animées, le Temple, lui, gisait dans un silence mortuaire. .D Y a-t-il des gardes nocturnes? —s'enquit Dashvara alors qu'ils se tapissaient tous les trois derrière de hauts arbustes au pied des escaliers. .D Dehors? Aucune idée, mais je ne crois pas —répondit Zaadma dans un murmure—. Dedans, par contre, sûrement. Au minimum, il doit y avoir un gardien. À l'intérieur, les temples ont des objets de valeur et ils sont bien gardés. Si tu as l'intention d'entrer par la grande porte, je t'avertis tout de suite: nous aurions besoin d'un bélier pour l'enfoncer. .P Dashvara acquiesça, pensif, et examina l'édifice, les yeux plissés. Quatre tours sveltes se dressaient à chaque coin. Au milieu, le temple était coiffé d'une coupole traversée par une longue galerie qui semblait représenter les ailes d'un dragon. Celles-ci dépassaient même les limites des murs extérieurs, à cent pieds de hauteur. Les vitraux qui ornaient la façade non seulement ne pouvaient pas s'ouvrir sans les briser, mais en plus ils étaient probablement trop étroits pour pouvoir s'y glisser. Et aussi trop hauts sans une échelle. .P Dashvara hocha la tête. .D Bien. J'ai étudié la religion du Dragon Blanc, mais j'aimerais avoir une confirmation, Zaé. Ne dit-on pas que le Dragon Blanc accepte toute âme qui veut lui rendre hommage? .P Zaadma prit une mine intriguée. .D C'est exact —confirma-t-elle. .D Et ne dit-on pas que les fidèles doivent aider toute âme qui veut prier le Dragon Blanc? .P Zaadma fronça les sourcils et acquiesça. .D Oui. Mais pourquoi ces questions? .P Dashvara réfléchit. .D Je me souviens que Maloven, le shaard qui m'a éduqué, a parlé une fois des républicains qui se rendaient aux temples à des heures nocturnes dans un élan de foi ou par simple routine. Est-ce vrai? .P Zaadma acquiesça de nouveau de la tête. .D Malheureusement oui. Moi-même, la seule fois où je suis entrée dans un temple la nuit, c'était pour dérober un objet. Et tout a mal tourné à cause d'un grand prieur qui a surpris mon compagnon en train d'emporter une figurine de dragon. .P Dashvara la dévisagea quelques instants. .D Tu es une voleuse? .D J'ai été une voleuse. C'est pour ça qu'on m'a enfermée dans un monastère, que croyais-tu? Je t'ai déjà dit que je n'avais rien d'une sainte. Bon, tu vas nous expliquer quelle idée géniale tu as eue maintenant? .P Dashvara préféra ne faire aucun commentaire et revint au sujet principal. .D Eh bien voilà. Peut-être que je peux faire en sorte que ces gardes m'ouvrent les portes si je leur dis que je veux prier le Dragon. Avec un peu de théâtre et de chance, ils me laisseront entrer dans une de leurs chapelles. Et quand ils ne feront plus attention à moi, je m'introduirai dans les catacombes. .P Zaadma et Rokuish ne surent que répondre. Dashvara acquiesça pour lui-même. .D C'est ce que je vais faire. .P Il se leva et Zaadma réagit. .D Ton idée géniale laisse beaucoup à désirer. Si je me souviens bien, l'entrée des catacombes se situe dans le dragon majeur. Il faudrait que les gardiens soient aveugles pour ne pas te voir. En plus, à moins que tu prétendes figurer sur la liste noire de la Confrérie du Dragon, je te rappelle que tu ne peux pas entrer avec des armes. .P Dashvara arqua les sourcils. Évidemment. Il retira ses sabres de sa ceinture et les tendit à Rokuish. .D Garde-les, s'il te plaît, Rok. .D Mais tu es fou? —feula Zaadma—. Et si tu tombes sur un des hommes d'Arviyag? .P Dashvara fit un geste vague. .D J'improviserai. Et cette fois, vous ne pouvez vraiment pas m'aider, alors, au lieu de rester ici à éveiller des soupçons, je vous conseille d'aller dormir. Demain, vous saurez si ma tentative a été un succès ou un échec. Bonne nuit, mes amis. .P Il allait s'éloigner quand Zaadma l'attrapa par la manche. .D Dans les catacombes, tout est dans le noir. Prends ça —grommela-t-elle comme à contrecœur, en lui mettant un objet froid dans la paume de la main—. Au moins, cela t'éclairera un peu. Tu n'as qu'à la chauffer. Frotte-la entre tes mains, cela suffira. .P Dashvara observa la fine plaque circulaire. Il la voyait à peine dans l'obscurité. .D Il ne s'agit pas d'un objet que tu ne veux pas perdre, j'espère? —demanda-t-il. .P Zaadma marmonna entre ses dents. .D C'est possible. Mais tu ne le perdras pas parce que, tout simplement, je te l'interdis. .P Dashvara inclina la tête, à la fois ému et amusé. .D Ta confiance m'honore. .P Il adressa un autre bref hochement de tête à Rokuish, sortit à découvert et gravit les marches du perron en prenant un air mortifié. Il ne lui était pas très difficile d'obtenir cet effet: sa blessure ne lui faisait pas mal, mais la tête lui tournait. Il savait, par le capitaine Zorvun, que certaines blessures graves pouvaient affecter le système nerveux et il connaissait personnellement le cas d'un soldat qui, après avoir reçu le coup de poignard d'un Shalussi, souffrait d'évanouissements soudains et chroniques. Il fallait seulement espérer que sa convalescence ne durerait pas longtemps et qu'elle ne lui laisserait pas plus de séquelles qu'une cicatrice. .P Lorsqu'il arriva devant la porte, il put vérifier l'affirmation de Zaadma: les battants, renforcés par des plaques métalliques, semblaient même plus résistants que les portes du Donjon de Xalya. Sans se donner le temps de penser à ce qu'il faisait, Dashvara saisit le heurtoir d'une main et frappa. Il tendit l'oreille. Espérait-il donc entendre quelque chose à travers tant de bois? .P Alors, un claquement le fit sursauter. Un judas grillagé venait de s'ouvrir dans la porte. Un visage hâlé aux yeux grisâtres apparut, faiblement illuminé par une source de lumière distante. .D Qui frappe à la porte du Dragon? —demanda-t-il. .P Dashvara ôta son voile et répondit: .D Un humble cœur qui ressent le besoin de se reclure pour une nuit en son sein. .P Il y eut un silence. .D Tu es ivre? .D Pas du tout —répliqua patiemment Dashvara—. Je viens, l'esprit clair. Un doute me tourmente, mon frère, et j'ai besoin de consulter le Dragon sans tarder. .P Il regarda le gardien avec intensité, lui signifiant que lui refuser l'entrée aurait été contraire au désir même du Dragon Blanc. Il perçut une inclinaison de tête avant que le judas ne se ferme. Alors, il entendit un bruit de chaînes et bientôt la porte enchâssée sur le battant droit s'ouvrit. Avec un gros effort, Dashvara réprima un sourire triomphal et attendit que le gardien ouvre complètement la porte pour entrer d'un pas mesuré. L'homme qui lui avait ouvert était humain et plus petit que lui. Il portait un sabre à la ceinture et Dashvara ne douta pas une seconde qu'il savait le manier. Il regarda au-delà. La salle avait tout l'air d'être immense. La faible lumière de la Lune entrait par la coupole translucide et, unie à la flamme de plusieurs cierges, elle effleurait timidement les colonnes, les sculptures et les mosaïques. .D Vous voulez que je vous conduise à une chapelle particulière? —demanda le gardien. .P Dashvara ignorait totalement qu'il existait des chapelles avec des noms spéciaux dans les temples. En tout cas, il ne souhaitait pas éveiller de soupçons en demandant qu'on le guide au dragon majeur, alors il improvisa. .D Je prierai dans toutes —déclara-t-il. .D Dans toutes, mon frère? .P Dashvara le regarda dans les yeux avec décision. .D Dans toutes. .P Le gardien inclina la tête avec respect. .D Le doute qui vous tourmente doit être profond. Je vous guiderai vers la Chapelle Majeure et de là vous pourrez rejoindre les autres. .P Dashvara inclina la tête avec suffisance. Visiblement, ce gardien l'avait pris pour quelque homme d'importance. Cela aurait été dommage de ne pas profiter de la situation. Le gardien referma la porte et Dashvara s'intéressa discrètement au mécanisme. S'il ne trouvait pas d'autre sortie, celle-ci serait probablement une possible issue, quoique pas spécialement très discrète. .P Sans un mot, le gardien le devança. Ses pas résonnaient contre les dalles du temple. Dashvara le suivit en silence, promenant un regard inquisiteur autour de lui. Ses yeux s'arrêtaient sur de grandes fresques qui représentaient différentes étapes de la vie du Dragon Blanc. On le voyait en cage dans une caverne, volant dans les airs, attaquant de terribles monstres, souriant avec bienveillance devant ses premiers serviteurs… Il y avait des figurines de métaux précieux, des imitations des perles éternelles remises par le Dragon Blanc à ses plus dévoués fidèles… Où qu'il pose les yeux, la richesse et la puissance de la Confrérie du Dragon rayonnaient. .P Avec tant de dessins de lézard, comment reconnaître le dragon majeur?, se demanda Dashvara. Son instinct lui dit que les catacombes devaient se trouver dans un endroit au fond du complexe de salles. Derrière une porte fermée, très probablement. Si ce gardien était le seul dans tout l'édifice, Dashvara pressentait qu'il n'allait pas rester conscient très longtemps. .P Cependant, comme il put rapidement constater, ils n'étaient pas seuls. Un homme de haute taille, un cierge à la main, secouait une sorte de maracas aromatique autour d'une masse de pierre, au fond de la salle. Dashvara se rendit vite compte que cette masse de pierre était en fait une énorme tête de dragon. Il contempla ses yeux, brillants et noirs comme l'obsidienne. Ils avaient l'air vivants. Il comprit que ce devait être le dragon majeur. .P Le gardien s'inclina. .D Puisse le Dragon Blanc vous guider pour apaiser vos doutes —prononça-t-il. .P Dashvara fit un geste de remerciement et, durant toute une minute, il demeura debout face à la gueule du dragon. Il pensa alors qu'il avait oublié de demander un détail à Zaadma. Comment priaient les républicains? Il savait qu'il existait un rituel spécifique, mais il avait beau essayer de se souvenir des paroles de Maloven, celles-ci lui échappaient. Aussi, quand il vit que l'homme qui aromatisait la salle commençait à lui lancer des regards curieux, il prit son courage à deux mains et improvisa. .Ch "Libération" Il se laissa guider davantage par la fatigue que par un véritable raisonnement: il s'avança vers la colonne la plus proche du dragon et s'assit, s'appuyant contre le marbre froid. Aussitôt il vit, à l'expression du religieux, que sa conduite n'était pas réglementaire, mais il décida de ne pas s'affoler. Une brûlure dérangeante avait commencé à parcourir sa blessure et il se dit que, probablement, l'effet tranquillisant du cataplasme commençait à disparaître. Il adopta la position la plus confortable possible tandis que les deux gardiens se réunissaient au fond de la salle pour chuchoter entre eux. .P .Bm -t penso J'espère ne pas avoir commis de sacrilège en m'asseyant ainsi parce que, s'ils appellent la garde maintenant, je suis perdu .Em , pensa-t-il. .P Il prit un air concentré et serein et risqua un coup d'œil rapide sur les côtés. Zaadma avait dit que l'entrée des catacombes se trouvait dans la Chapelle Majeure. L'avantage, c'était que celle-ci était la mieux éclairée de toutes, grâce à la coupole et aux cierges. Ce qui, à la longue, pouvait aussi devenir un inconvénient. .P Il s'appliqua à contempler les lieux. La salle était légèrement circulaire et les colonnes avaient une couleur bleutée. Dessus, d'interminables calligraphies étaient inscrites, sûrement des phrases tirées de quelque livre sacré. Malgré l'obscurité, Dashvara crut reconnaître l'écriture sagipsienne, l'écriture commune. .P Il baissa le regard vers les coins de la salle, cherchant quelque ouverture. Il ne pouvait cesser de penser que tout, ici, attestait la splendeur de la Confrérie du Dragon. Après avoir passé un certain temps à chercher une entrée, il s'aperçut que les deux gardiens continuaient à chuchoter entre eux. Ils n'auraient pas parlé aussi tranquillement s'ils avaient voulu réveiller un dragon ou un garde. Alors, les murmures s'interrompirent et on entendit le bruit d'une grille qui s'ouvrait. Dashvara vit disparaître l'homme de haute taille dans une salle voisine. Ce n'était pas un humain, se dit-il. On aurait dit un elfe, mais sa peau était dorée. Un elfocane, peut-être, supposa-t-il. .P Il continua à jeter des coups d'œil inquisiteurs à la pénombre chaque fois qu'il voyait que le gardien de l'entrée ne regardait pas. De chaque côté de l'énorme tête du dragon, il y avait une grille qui conduisait à une petite chapelle plongée dans l'ombre. Devant lui, se tenait une table de bois massif avec plusieurs coupes qui reflétaient la lumière ténue des trois cierges allumés… Soudain, un bruit infernal retentit dans tout le temple et, paralysé, Dashvara crut un instant que le Dragon Blanc en personne s'était réveillé de son long sommeil. L'éclat se reproduisit deux fois. Dashvara tremblait. Il n'avait aucune idée de ce que tout cela pouvait signifier. .P Il entendit des pas s'approcher et leva de nouveau les yeux. Le gardien surgit des ombres et s'arrêta devant lui. .D C'est l'heure de l'Œil Aveugle —annonça-t-il—. Les dragons de Rocavita se dirigent vers le temple et vont arriver d'un moment à l'autre. S'il vous plaît, mon frère, je vous prie de vous installer dans une chapelle mineure si vous n'avez pas encore terminé vos prières solitaires. .P Dashvara acquiesça, ravalant sa consternation. Visiblement, les Temples du Dragon étaient très fréquentés la nuit. Même par les trafiquants, pensa-t-il avec amertume. Il se leva et constata que ses muscles étaient tout engourdis. Il porta instinctivement un bras sur ses côtes et le gardien prit une mine inquiète. .D Vous êtes malade? —se préoccupa-t-il. .P Dashvara lui décocha un regard foudroyant, puis il se ravisa. Si le gardien le croyait malade, peut-être aurait-il moins de soupçons. .P Il ne répondit pas et se dirigea vers la chapelle ouverte la plus proche, de la démarche fière de celui qui ne souhaite pas montrer ses faiblesses. Il fut sur le point de demander au gardien combien de temps ces dragons de Rocavita pensaient prier, mais il se contint. Moins il parlerait avec lui, mieux ce serait. .P Il fut également tenté de se précipiter vers lui et de lui donner un bon coup de poing sur la tête. Il hésita et essaya de deviner si ce qui le retenait était un raisonnement logique ou simplement de l'appréhension. Il soupira et s'assit dans un coin de la chapelle, devant un piédestal de pierre sur lequel se tenait une grande coupe d'argent. Il fit semblant de se plonger dans ses pensées et le gardien s'éloigna dès que des psaumes se firent entendre au-dehors. Dashvara se leva d'un coup. S'il réussissait à trouver la porte avant que ces religieux entrent, il pourrait disparaître sans que personne ne le voie. Ils remarqueraient son absence, bien sûr, mais comment faire pour qu'ils ne la remarquent pas? .P .Bm -t penso J'aurais dû entrer avec ces religieux .Em , pensa-t-il, en se mordant la lèvre. .P Il croisa alors l'elfocane, qui descendait des escaliers internes, et il se rendit compte que lui-même venait de sortir de la chapelle mineure. Il lui adressa une inclinaison sèche de la tête, à laquelle l'elfocane répondit très sereinement avant de se diriger vers le grand dragon de pierre. On entendit des bruits métalliques de chaînes et les religieux envahirent l'intérieur. Dashvara se réjouit presque d'une telle invasion. Ils étaient plus de quarante. Une dizaine était vêtue de tuniques blanches et d'un ruban mauve à la ceinture. Les autres portaient des vêtements festifs et seyants, et Dashvara devina que c'étaient de simples habitants de Rocavita venus accompagner la procession. .P .Bm -t penso Et ils font ça toutes les nuits ou seulement aujourd'hui pour m'embêter? .Em , grommela le Xalya. .P S'asseyant de nouveau dans le coin de la petite chapelle d'où il pouvait voir une partie de la Chapelle Majeure, il vit tous les fidèles s'agenouiller face à la tête du dragon sans cesser de psalmodier. Il dut reconnaître que la scène était surprenante. Mais jusqu'à quand pensaient-ils rester? .D Owrikasteir! —s'exclama soudain l'un des religieux, faisant sursauter Dashvara. Un semi-nain semi autre chose venait de se lever face au dragon et il joignit les mains dans les amples manches de sa tunique—. Dragon Blanc du Bien!, toi qui nous as sauvés de la haine et de la mort, toi qui nous as enseigné le chemin de la sagesse et qui as apaisé les craintes de nos ancêtres, nous venons, mes frères et moi, t'apporter nos âmes cette nuit pour que tu les purifies du souffle létal du Dragon Noir. Reçois, en échange, notre mortelle dévotion. .P Les psaumes s'étaient éteints et il régnait à présent dans l'énorme salle un profond silence de respect et d'adoration. Dashvara réprima un soupir d'impatience et se réadossa contre le mur, caressant du bout du doigt le corps allongé d'un serpent rouge dessiné sur le sol. Patience, se dit-il. .P Il fut si patient que, lorsqu'il entendit un bruit de voix, il ouvrit les yeux s'apercevant qu'il s'était endormi. Cette simple constatation l'emplissait déjà d'incrédulité et d'irritation mais, en voyant une silhouette vêtue de bleu sombre s'asseoir près de lui, il se réveilla tout à fait. Il initia un mouvement pour saisir ses sabres et s'arrêta à mi-chemin, se rappelant où il était. Puis il se souvint que, de toutes façons, il n'avait aucun sabre. Il plissa les yeux et les écarquilla aussitôt. .D Aydin? .P Le ternian sourit légèrement. .D Je vois que mes conseils de guérisseur n'ont servi absolument à rien —murmura-t-il. .P Les religieux s'étaient retirés dans des chapelles mineures, observa Dashvara. Combien de temps avait-il dormi? Sûrement pas plus d'une heure, estima-t-il. Il réprima une moue ironique. Avec une telle efficacité, on aurait dit que, pour sauver sa sœur, il pensait attendre que le temps fasse s'écrouler le temple. .D Puis-je te demander ce que fait un païen à prier une divinité en laquelle il ne croit pas? —s'enquit Aydin. .P Dashvara tordit la bouche. .D Tu peux. De fait, moi aussi, je pourrais te demander pourquoi tu pries un dragon au cœur noble et généreux si ensuite tu laisses un homme acheter la vie de dix personnes sans même le dénoncer. .P Le teint pâle d'Aydin perdit le peu de couleur qu'il avait. .D De quoi me parles-tu? .D Tu le sais parfaitement —chuchota Dashvara—. Tu étais là-bas, dans le village de Nanda. Et tu as vu comment dix jeunes Xalyas ont été vendues à un misérable. Tu sais qu'elles sont sur le territoire de la République, à Rocavita. Et tu ne le dénonces pas… par lâcheté? .P Un reflet douloureux passa sur le visage d'Aydin; néanmoins, contre toute attente, celui-ci sourit. .D Je n'ai jamais nié que j'étais un lâche. .P Le regard que lui lança Dashvara le laissa indifférent. .D J'ai une épouse et des enfants —murmura le ternian—. Mon courage est celui d'accepter la lâcheté. Mon égoïsme serait de ne pas l'accepter. Mon garçon —soupira-t-il—, tu n'as tout de même pas l'intention de dénoncer Arviyag? .P Dashvara n'entendit même pas la question. Il s'était relevé à moitié et il essayait de donner un sens aux paroles de ce commerçant. .D Tu as une épouse et des enfants —répéta-t-il—. Et ceci est une excuse pour te comporter comme une canaille? Quelle éducation peuvent recevoir les enfants quand le père se rend complice d'une telle crapulerie? —Soudain, tout le dédain qu'il éprouvait pour cet homme s'évanouit et il poussa un soupir amusé—. Je t'envie, Républicain. Mon père aurait tué ses enfants de ses propres mains avant de renoncer à son honneur. Mais, tout compte fait, qui sait ce qu'est réellement l'honneur? .P Aydin semblait déconcerté. .D Tu m'as traité de canaille et de crapule, et ensuite tu me dis que tu m'envies? —Il passa une main sur son front et Dashvara remarqua qu'il avait sorti ses griffes. Il poursuivit—: Je me demande même si la vie de ces malheureuses ne sera pas plus fortunée maintenant que dans ton village de sauvages. Je ne suis pas venu ici pour discuter, homme de la steppe —ajouta-t-il en voyant que Dashvara fronçait les sourcils—. Ceci est un lieu sacré. Et si je suis venu te parler, c'est simplement parce que j'étais curieux de savoir ce que tu faisais dans un temple. Maintenant, pour la sécurité de ma famille, je préfère ne rien savoir —affirma-t-il en se levant—. Que le Dragon te guide. .P Dashvara le regarda s'incliner vers la coupe d'argent, avec respect. Il ne répondit pas et attendit qu'il soit parti pour se lever et jeter un coup d'œil vers la salle principale. Les religieux sortaient des oratoires et se réunissaient près de l'entrée, en silence; l'elfocane éteignait les cierges qui avaient été allumés dans les chapelles mineures. Quant au gardien, Dashvara le vit se diriger vers la porte d'entrée avec le trousseau de clés. .P C'était le moment idéal. .P Dashvara se précipita vers la Chapelle Majeure, où ne brillait plus qu'un cierge, devant la gueule marmoréenne du dragon. Il s'éloigna de la lumière à pas de loup, contourna la chapelle par derrière des colonnes, cherchant frénétiquement une entrée ou des escaliers… Il entendit un grincement de chaînes. Le gardien ouvrait la porte. Dashvara inspira profondément et s'arrêta net quand, arrivant au fond de la salle, il remarqua quelque chose qu'il n'avait pas vu avant: la tête du Dragon Blanc était tronquée. Un petit passage d'un pas et demi de large la séparait d'un mur richement orné. Zaadma n'avait pas dit que l'entrée se situait dans la Chapelle Majeure. Elle avait dit qu'elle était dans le dragon. À l'intérieur de sa tête. .P Pris d'un subit tremblement, il jeta un coup d'œil vers la sortie. Les religieux s'en allaient en bon ordre. Probablement, le gardien penserait qu'il était parti avec eux. L'elfocane sortait d'une des chapelles et, Dashvara sut que, s'il avait bougé à cet instant, celui-ci l'aurait vu sans aucun doute. Il attendit, immobile comme une statue, jusqu'à ce que le religieux lui tourne le dos. Alors, il s'élança. Il entra en courant dans le petit couloir et trouva la porte, plongée dans les ombres. .P Il fut très certainement l'homme qui remercia le plus le Dragon Blanc de Rocavita cette nuit-là. Il tâtonna le vieux bois et s'efforça de ne pas se décourager quand il constata qu'il n'y avait pas de verrou extérieur. Un gros cadenas fermait les deux battants. .P .Bm -t penso Pas le temps d'être sophistiqué .Em , pensa-t-il. Il sortit la barre de métal de sa botte et jeta un regard prudent hors du couloir. Le dernier religieux sortait déjà et le gardien allait refermer la porte… .P À l'instant précis où l'entrée du temple se ferma, Dashvara, saisissant la barre à deux mains, donna un coup à l'aveuglette sur le cadenas. Il n'attendit pas de vérifier si celui-ci s'était brisé et, quand le gardien commença à remuer les chaînes, Dashvara frappa de nouveau de toutes ses forces. Le fracas fut tel que, le temps d'une seconde, il demeura paralysé. Le cadenas était tombé par terre, brisé. .P Il tendit une main, tira sur les chaînons et poussa. Avant que le gardien n'ait fini d'enrouler ses chaînes, il descendit la première marche, se retourna et ferma rapidement la porte. .P .Bm -t penso Cette fois, je suis vraiment dans le noir complet .Em , pensa-t-il. .P Il frotta la plaque métallique de Zaadma avec espoir et soupira de soulagement quand il vit la lumière. Elle éclairait à peine les marches suivantes, mais au moins elle éclairait un peu. Sans prendre le temps de se demander comment fonctionnait cet étrange objet, il rangea la barre de métal dans l'une de ses bottes et commença la descente. .P Les escaliers étaient en marbre blanc et, au fur et à mesure que Dashvara avançait, il remarqua que la lumière du disque s'intensifiait. Sur le plafond en forme de voûte, il y avait d'élégantes calligraphies et des sculptures finement ouvragées. Dashvara leur adressa un rapide regard, sans s'arrêter. Lorsqu'il parvint en bas, il aperçut, au-delà du halo de lumière, de grandes cavités dans la roche. Dans chacune, reposait un cercueil. .P .Bm -t penso Ma mère aurait adoré cet endroit .Em , pensa-t-il. .P Le Donjon de Xalya avait lui aussi des catacombes et, à dire vrai, elles étaient beaucoup plus asphyxiantes et lugubres que celles-ci. Au lieu de roche noire, les catacombes de Rocavita étaient couvertes de peintures blanches et dorées, comme si les morts pouvaient s'en soucier. .P Là où se terminaient les escaliers, commençait un large couloir perpendiculaire. Hésitant, Dashvara jeta un regard à gauche puis à droite. Il tendit l'oreille. Il ne percevait aucun bruit. .P .Bm -t penso Si tu ne sais pas où frapper, feinte et tâtonne .Em , lui avait conseillé un jour le capitaine Zorvun. .P Dashvara haussa les épaules et choisit le chemin de droite. Il trouva bientôt d'autres escaliers, larges et blancs eux aussi, mais plus courts. Le couloir suivant débouchait sur une salle carrée puis sur d'autres escaliers. Un instant, en passant au milieu de tant de cercueils, il se demanda qui étaient ces gens. Des morts de Rocavita? En tout cas, ils n'avaient pas l'air aussi vieux que la plupart des tombes qui reposaient sous le donjon. Dashvara n'aurait jamais imaginé que des catacombes puissent être si grandes. .P À un moment, le marbre blanc laissa la place à de la roche grise et Dashvara crut soudain sortir d'un rêve. Marcher entre des morts n'était pas une de ses activités préférées. Mais, au moins, il n'avait pas à les combattre. .P Le couloir qu'il parcourait à présent avait tout l'air de ne pas avoir été visité depuis des décennies. Il jetait des regards curieux sur les côtés quand, brusquement, il se retrouva face à une grille. Les sourcils froncés, il observa que le fer, quoique vieux, était de bonne qualité. Il tenta avec un futile espoir de l'ouvrir, mais elle ne bougea pas. Alors, il tendit la lanterne entre les barreaux pour essayer de voir ce qu'il y avait de l'autre côté. Peut-être était-ce seulement une sorte de grotte, raisonna-t-il. La lumière du disque commençait à s'évanouir. Avec un soupir, il le frotta vigoureusement et l'objet brilla avec intensité. .P Au milieu des ombres, surgit un visage cadavérique qui lui souriait, sinistre. .P Dashvara sursauta et s'écarta prestement, le cœur battant. .D Ce n'est rien —murmura-t-il pour se calmer—. Il est mort. Bien mort. .P Il humecta ses lèvres froides et fit demi-tour. Il devrait passer par un autre chemin. Il revenait à l'un des croisements quand il entendit un bruit strident qui le fit blêmir. .P .Bm -t penso À ce rythme, tu vas avoir une attaque avant de trouver ton peuple, grand seigneur de la steppe .Em , se morigéna-t-il. .P Le fracas se répéta et Dashvara contrôla ses tremblements. Dans les catacombes, les seuls êtres vivants étaient les visiteurs, se répéta-t-il. .P .Bm -t penso Et arrête de t'inventer des histoires de morts-vivants. .Em .P Il entendit des voix et il plissa les yeux. Peut-être étaient-ce les Xalyas? Non, se dit-il. C'étaient des voix d'hommes. Et ils approchaient. .P Il jeta un coup d'œil vers sa barre de métal et pencha la tête de côté. Il n'avait pas moyen de savoir qui étaient ces hommes. Peut-être étaient-ce de simples gardiens. Il savait, dans le fond, que ce n'était pas le cas, mais cela ne l'empêcha pas de se jeter par terre et de rouler dans une des cavités inférieures où il n'y avait pas de cercueil. Du moins, c'est ce qu'il crut jusqu'à ce que ses mains touchent du bois. Il leva son disque et découvrit que les cavités inférieures étaient des tunnels d'environ deux pieds et demi de hauteur dans lesquels s'alignaient des cercueils jusqu'à… jusqu'à ce que l'obscurité les absorbe. .P Il entendit un rire et des pas. Il posa un regard consterné sur le disque, qui resplendissait comme une pleine Lune. Comment faire pour l'éteindre? Il supposait qu'en le mettant dans un endroit froid, il s'éteindrait, mais… Avec une grimace, il fit glisser le plus silencieusement possible le couvercle du premier cercueil et, sans regarder, il jeta le disque à l'intérieur et referma le coffre mortuaire. .P Bientôt, Dashvara perçut la typique lumière ondoyante d'une torche, accompagnée des bruits de pas. Ils n'étaient que deux, calcula-t-il. .D Ne sois pas ridicule, Stim —fit une voix sarcastique—. Les morts ne parlent pas. Comment veux-tu qu'ils nous dénoncent? .D Je ne sais pas —lui répondit le dénommé Stim, hésitant—, mais… Vand, ce sont des tombes sacrées. .D Toutes le sont, théoriquement —souffla Vand—. Viens, pressons-nous avant qu'on nous relève. C'est la chance de notre vie, mon ami. Tu vas la laisser passer? —Un petit rire se fit entendre—. Des bagues avec des pierres précieuses. Des beautés comme tu n'en as jamais vu, Stim. Allez. Séparons-nous. Si tu vois une de ces cryptes individuelles, avertis-moi. Ce sont celles des gouverneurs et des gens riches. On se retrouve à ce croisement, d'accord? .D D'accord, Vand, mais… —Stim se racla la gorge comme pour dissimuler le tremblement de sa voix—. Il ne faut pas qu'ils arrivent avant que nous revenions. S'ils voient que nous avons forcé la grille et, s'ils apprennent que nous avons laissé les prisonnières toutes seules… .D Fais demi-tour, toi, si tu es si lâche, mon gars —lui répliqua l'autre avec mordacité—. À tout à l'heure. .P Des pas s'éloignèrent dans l'autre couloir. Stim demeura un moment immobile. Puis il choisit le couloir où se cachait Dashvara. .P Voilà donc les efficaces geôliers d'Arviyag! Dashvara faillit laisser échapper un petit rire sardonique. Il vit des bottes de cuir passer devant sa cavité et devina que, dès que ledit Stim tomberait sur la grille, il s'empresserait de chercher son compagnon. Il inspira profondément, couvrit son visage avec le voile et sortit en roulant de sa cachette. Promptement, il se releva et il levait déjà sa barre de métal quand Stim s'arrêta net. Il n'eut pas le temps de se retourner. Dashvara lui assena un rude coup suffisamment fort pour le plonger dans l'inconscience. La torche tomba sur le sol avec un bruit sourd et le Xalya retint le corps inconscient avant de l'étendre doucement. .P .Bm -t penso Pourquoi ne l'ai-je pas tué? .Em .P Dashvara avait beau chercher une réponse précise, il ne la trouvait pas. Ce garçon, qui devait avoir son âge, travaillait pour un esclavagiste. Mais Dashvara doutait que ce soit une raison suffisante pour mettre fin à sa vie. .P Il ramassa la torche et fouilla la ceinture et les poches du geôlier, cherchant des clés. Il ne trouva rien. Il haussa les épaules et ôta au garçon une dague de sa ceinture avant de le faire rouler dans une des cavités. Quand il se réveillerait, il aurait sûrement une belle frayeur, pensa-t-il avec un sourire macabre. .P Il retourna dans sa cachette et récupéra le disque. Il le fourra dans sa poche et tout de suite après il se mit à parcourir le couloir par lequel les deux esclavagistes étaient venus. Il avait l'impression qu'il était très proche de son but. .P Les murs devinrent irréguliers et les caveaux et leurs cercueils disparurent. Une cinquantaine de pas plus loin, il se retrouva face à une autre grille et il constata qu'elle était entrouverte. Peu après l'avoir franchie, il commença à entendre des voix, ainsi qu'un crissement métallique répétitif. Il progressa avec prudence et passa non loin d'un escalier qui montait. La sortie secrète, peut-être? Il ne pouvait pas en être sûr, mais le bruit ne provenait pas de là. .D Ils nous tueront toutes —gémissait une voix de fillette—. C'est impossible, Fayrah. Même si tu réussissais à ouvrir la grille, nous ne savons pas où nous sommes. Nous pourrions être dans les noirs cachots de Dazbon. Ou dans les… .D Tais-toi, Lessi —siffla une autre voix pressante. .P Dashvara ressentit une vague de joie en reconnaissant la voix de sa sœur. Sans se précipiter, il avança dans le couloir. Il ne chercha pas à être discret. .D Ils arrivent! —chuchota une des Xalyas. .P Les crissements métalliques cessèrent aussitôt. Il pénétra dans une salle plongée dans l'obscurité complète. À la lueur de sa torche, il aperçut des silhouettes immobiles derrière une grande grille. Presque toutes les prisonnières étaient assises par terre. Deux étaient sur un banc et une autre se tenait près de la grille, une expression de pure terreur sur le visage. Dashvara eut juste le temps de voir le morceau de métal que sa sœur gardait dans sa main avant qu'elle ne le dissimule à sa vue. Cette éphémère vision lui donna espoir. Fayrah n'avait pas renoncé à la liberté, se réjouit-il. Il s'approcha des barreaux et contempla les visages durant quelques secondes avant de s'intéresser à la serrure. Une grosse chaîne avec un cadenas maintenait la grille fermée. Cela n'allait pas être facile de l'ouvrir, estima-t-il. Cependant, il ne pouvait pas se décourager maintenant qu'il avait les Xalyas devant lui. Il laissa la torche sur un candélabre, contre le mur, ferma la porte de la salle et revint près de la grille, retirant le voile de son visage. Il leur adressa un sourire. .D Bonjour, princesses. Je suis venu vous libérer —annonça-t-il. .P Le silence se prolongea et Dashvara s'étonna que Fayrah ne le reconnaisse pas tout de suite. Il en profita pour donner des consignes: .D Ne vous effrayez pas. Je vais vous sortir de là. Quelqu'un va probablement m'entendre, alors, quand je vais ouvrir cette grille, ne sortez pas jusqu'à ce que je vous le dise, d'accord? .P Fayrah bredouilla: .D Dashvara? Ce n'est pas possible. Je t'ai vu mourir. .P Dashvara se troubla. Fayrah avait-elle des hallucinations maintenant? .D Tout va bien se passer, Fayrah —affirma-t-il. Il sortit la barre de métal et examina de plus près le cadenas. On aurait dit un cadenas provenant de la meilleure forge akinoa, se lamenta-t-il. .P Il s'apprêtait à attaquer un chaînon quand Fayrah tendit une main à travers les barreaux et lui toucha le bras. .D Tu es vivant —murmura-t-elle. Son beau visage reflétait encore la crainte, comme si elle croyait que, soudain, son frère allait se transformer en geôlier. .P Dashvara avala sa salive et lui adressa un regard apaisant. .D Tout va bien se passer —répéta-t-il—. Et maintenant, si cela ne vous dérange pas, surveillez l'entrée pendant que je travaille et avertissez-moi si quelqu'un vient. —Il prit la main de Fayrah et la serra pour lui insuffler du courage avant d'ajouter—: Écarte-toi de la grille, sœur. .P Fayrah s'écarta, reculant en chancelant, et Lessi, sa meilleure amie, la soutint avec une expression angoissée qui aurait inspiré les meilleurs artistes. Qui aurait dit que c'était la fille du courageux capitaine Zorvun… .P Dashvara s'interdit d'alimenter toute pensée fatidique et s'attela à la tâche. Priant pour que la porte étouffe le bruit, il calcula le meilleur angle et donna un fort coup à l'un des chaînons. Le métal se déforma à peine. Il siffla. .D Maudite chaîne. .P Après plusieurs coups, il cessa de s'inquiéter du bruit. Que tout Rocavita se réveille s'il le fallait! Il n'allait pas sortir de là sans sa sœur. .P Au bout d'un moment qui lui sembla interminable, il parvint enfin à faire sauter la chaîne. Une hache aurait été plus efficace, mais ce barreau de métal avait largement rempli son objectif. .D Fayrah, aide-moi à la faire glisser —la pressa-t-il. .P À eux deux, ils commencèrent à retirer la chaîne aussi vite que possible. .P L'ombre sur le sol avertit Dashvara avant que le cri aigu de Lessi ne retentisse. Il pivota brusquement pour voir la pointe d'une cape disparaître par la porte ouverte. .P Il n'y pensa pas à deux fois. Il laissa la chaîne et partit en courant derrière le geôlier. L'imbécile était chargé d'une caisse et, comme il ne voulut pas la lâcher, Dashvara le rattrapa en quelques pas. Il lui donna un coup sur la nuque et l'esclavagiste s'effondra en poussant un cri étouffé. Il ne perdit pas connaissance et Dashvara dut lui assener un autre coup avec sa barre pour l'empêcher de crier davantage. .D Oiseau Éternel —haleta-t-il. Il constata que le geôlier n'avait toujours pas lâché sa jolie boîte, qui appartenait probablement à quelque gouverneur de Rocavita. Il secoua la tête—. Quel idiot. .P S'armant du sabre de Vand, il rangea la barre et retourna dans la salle à l'instant où Fayrah poussait la grille. .P Les Xalyas se ruèrent aussitôt vers la sortie, oubliant l'ordre de Dashvara. Celui-ci les regarda avec irritation. .D Sortez en ordre! —aboya-t-il—. Vous êtes des Xalyas. Comportez-vous comme telles. .P Aussitôt, toutes se calmèrent. Fayrah se précipita vers lui et l'embrassa. .D Dashvara! —sanglota-t-elle—. Je croyais… je croyais que vous étiez tous morts. .P Dashvara l'écarta doucement et posa une main sous son menton. Les yeux de Fayrah reflétaient une innocence si pure! .D S'il te plaît, sœur. Tu dois être forte maintenant. Placez-vous dans le couloir. Surveillez au cas où le geôlier se réveillerait et, s'il se réveille… —il sortit de nouveau sa barre et la tendit à Fayrah—, donne-lui un bon coup. .P Sa sœur ouvrit grand les yeux, mais elle acquiesça sans protester. .D Je vais chercher une sortie —ajouta Dashvara—. Si vous entendez plus d'une personne descendre par ces escaliers, courez par là, vous trouverez d'autres escaliers. Ils vous conduiront au temple. Là-bas, il y a un gardien qui a les clés de l'entrée. .P Il ramassa la torche et il allait la tendre à Lessi mais, la voyant trembler autant, il décida de la donner à une autre. Il posa une botte sur la première marche et s'aperçut que les dix Xalyas le regardaient, anxieuses. Il les scruta toutes en prenant une expression déterminée. .D N'oubliez pas que nous sommes les enfants de l'Oiseau Éternel. Ne laissez pas la peur vous dominer. Vous avez encore un peuple et une vie à défendre. .P Ses paroles illuminèrent tous les visages et Dashvara commença à monter les escaliers en se demandant combien de miracles et combien de catastrophes étaient capables de produire de simples paroles. .P Les escaliers étaient courts et il sortit de nouveau le disque de Zaadma dès que les ombres commencèrent à l'entourer. Il le frotta très légèrement, priant pour qu'il ne brille pas trop. Une lumière ténue comme celle d'un ver luisant s'éveilla. .P Et une odeur fétide le fouetta. Il fronça le nez et déboucha sur ce qui semblait être le fond d'un énorme puits muré. Il intensifia la lumière et resta un instant fasciné. Il se trouvait dans une pièce circulaire d'une trentaine de pieds de diamètre. Un étroit couloir la traversait, flanqué de grosses grilles fixées au sol qui donnaient sur le vide. L'odeur nauséabonde était presque asphyxiante. Visiblement, en dessous passaient les cloaques avec tous les résidus. .P Il leva les yeux et ce qu'il vit au fond lui insuffla du courage. Une porte. .P Conscient qu'il sortait totalement à découvert, Dashvara traversa la pièce et tendit une main vers le battant. Celui-ci était en bois. Il prêta l'oreille. On n'entendait rien d'autre que le lointain écoulement de l'eau des égouts. Il mit le disque dans sa poche et dégaina son sabre. .P .Sm -t penso Maintenant ou jamais. .P Il tourna la poignée de la porte et il sursauta presque quand celle-ci s'ouvrit sans effort. Une légère brise rafraîchissante le fouetta. Il sortit prudemment, à l'affût de tout signe pouvant indiquer la présence d'un homme d'Arviyag montant la garde au-dehors. Il ne vit rien. Seul un long couloir de terre bordé d'un haut mur. La lumière de la Gemme parvenait à peine à éclairer la ruelle. .P Il revint au-dedans et courut chercher les Xalyas. Les laisser en arrière n'avait servi qu'à leur faire perdre du temps, se rendit-il compte. Il les trouva là où il les avait laissées, bien qu'en entendant ses pas, quelqu'une avait bondi comme un lièvre apeuré. Dashvara sentit son cœur se serrer en pensant que, si des geôliers étaient descendus à sa place, les Xalyas ne seraient pas restées libres dix minutes. .D Suivez-moi. .D Et cet homme? —demanda l'une d'elles. .P Dashvara se souvint qu'elle s'appelait Aligra et que c'était une bonne amie de son frère Showag. Elle avait seize ans, elle était orpheline et, s'il se rappelait bien, elle passait pour une lunatique. Son étrange question le confirmait. Dashvara jeta un coup d'œil au geôlier avaricieux et vit, sans grande surprise, qu'il était toujours inconscient. Il ne répondit pas à la question stupide d'Aligra et grogna: .D En marche. .P Toutes se mirent à grimper les escaliers. Dashvara passa devant et ils allaient traverser la salle nauséabonde quand la porte extérieure s'ouvrit d'un coup. Dashvara jura entre ses dents. .D En arrière! —rugit-il. .P Les Xalyas furent immédiatement prises de panique et reculèrent chaotiquement. Les deux silhouettes dans l'encadrure de la porte se paralysèrent quelques secondes. Dashvara n'eut aucun mal à comprendre qu'il s'agissait de la relève. Craignant qu'ils ne s'enfuient pour prévenir d'autres compagnons, il se précipita vers eux. Il sous-estima le courage des hommes d'Arviyag, car ceux-ci, sans proférer la moindre exclamation, entrèrent et dégainèrent leurs sabres. Ils s'étaient remis de leur surprise à une vitesse déconcertante. Et, visiblement, ils savaient lutter. .P .Bm -t penso Ce sont des guerriers, qu'attendais-tu? .Em .P Dashvara, empoignant le sabre et la dague, recula d'un pas vers le couloir. Au moins, la disposition de la salle lui donnerait un avantage: ils ne pourraient lutter que l'un après l'autre. À moins qu'ils soient assez téméraires pour combattre au-dessus des grilles et risquer ainsi de mettre le pied dans un trou, mais… .P Toutes ses pensées s'évanouirent d'un coup lorsqu'il s'aperçut que l'un d'eux sortait un objet d'un sac attaché à sa ceinture. Un dard. À peine Dashvara l'eut-il évité que l'homme lui en lança un autre. Le second se ficha dans son épaule droite, mais le troisième ne vint jamais. Dashvara se jeta presque littéralement sur l'autre assaillant, se mettant à couvert du tireur. .P Les Xalyas étaient si silencieuses que Dashvara fut tenté de jeter un coup d'œil pour voir si elles étaient toujours en vie, mais, évidemment, il n'en fit rien. .P .Bm -t penso Ne perds jamais de vue ton ennemi. .Em .P Cette fois, il ne devait pas dissimuler ses attaques xalyas: l'objectif principal était de survivre. Il désarma l'esclavagiste et il allait lui assener un coup létal quand l'homme, faisant un pas en arrière, sortit une dague de sa main valide. Ses lèvres s'ouvrirent en une terrible grimace. .D Tu es bon, mais pas tant que ça. .P Il éclata de rire comme un idiot et Dashvara marqua un temps d'arrêt, surpris. Personne n'aurait dit qu'il lui avait ôté son sabre. Ou bien y avait-il une astuce qu'il n'avait pas encore saisie? .D N'attaque pas! —lui conseilla son compagnon—. Contente-toi de l'empêcher d'avancer. Le poison commence à faire effet. .P De fait, Dashvara sentait que son épaule le brûlait comme le feu. Sa main droite commençait à s'engourdir. Il jeta la dague et changea le sabre de main avant d'attaquer de nouveau sans laisser à son adversaire le temps de s'adapter au changement. D'une rapide estafilade, il le laissa se vider de son sang, à plat ventre contre la grille, et il fonça sur l'empoisonneur. .P Quelque chose, dans sa tête, explosa comme un brasier. Et si le poison était mortel? Il ne pouvait le savoir. Il était conscient qu'il aurait été plus raisonnable de neutraliser l'homme et de l'interroger sur le sujet, mais… il ne voulait pas mourir entretemps et laisser une nouvelle fois les Xalyas à la merci des esclavagistes. .P Il le désarma plus facilement que l'autre et l'homme écarquilla les yeux, chancelant en arrière, vers la grille. .D J'ai l'antidote. Ne me tue pas ou tu mourras. J'ai l'… .P Dashvara lui trancha la gorge. Immédiatement, il crut que l'enfer lui-même venait d'éclater au-dedans de lui. Il tomba à genoux, le corps secoué par des convulsions. Il réunit les dernières forces qui lui restaient et cria: .D Xalyas, votre seigneur vous ordonne de fuir! Tout de suite! .P Il ne tomba pas encore inconscient. Il arracha le dard de son épaule et se traîna vers le cadavre tout en entendant des pas précipités et des cris plaintifs de tension. Un des sacs était vide, celui des dards. L'autre contenait une petite boîte. Il l'ouvrit, les mains tremblantes, et cligna des paupières pour essayer de voir ce qu'elle contenait. C'étaient des poudres ordonnées dans des petites cases. Des antidotes, peut-être. Ou peut-être pas. Probablement pas. Il était clair que, comme l'avait formulé cet esclavagiste, le poison de ce dard était létal; aussi, Dashvara n'y pensa pas à deux fois avant de prendre la petite boîte, de rejeter la tête en arrière et de verser dans sa gorge tout ce qu'il put. .D Dash! —cria Fayrah. Elle le prit par le bras. Elle pleurait éperdument—. Dash, dis-moi que tu ne vas pas mourir… .P Dashvara la contempla, il avala la dernière bouchée de poudres et, subitement, il se mit à rire comme un fou. .P Les larmes roulèrent dans ses yeux; les éclats de rire résonnaient, tonitruants, dans cette salle nauséabonde. Fayrah le regardait, bouche bée. Les autres Xalyas semblaient être toutes parties, sauf deux. L'une d'elles gisait inconsciente. .D Aligra, réveille Lessi et sors d'ici —prononça Fayrah d'une voix tremblante sans quitter Dashvara des yeux—. Je crois que mon frère ne va pas pouvoir nous aider davantage. .P Dashvara se tordait de rire. .D Oiseau Éternel, je peux t'assurer que non! —fit-il, en se roulant par terre—. Mais je ne vais pas mourir, Fayrahahah…! .P Il s'étrangla et se mit à tousser. Il sentait que toute sa tête allait éclater. Une lueur d'espoir passa dans les yeux de Fayrah. .D C'est vrai? .D C'est ce que tu m'as dit de te dire —se moqua Dashvara, en essayant de s'asseoir sur le sol. Chaque inspiration lui donnait l'impression d'avoir des pieux enfoncés dans tout le corps, mais une étrange euphorie s'était emparée de lui. Sa gorge croassa—. Hi hi. Je ne sais pas si ce poison était mortel, mais, avec ce que je viens d'avaler, je vais rejoindre nos parents et nos frères, ça, c'est sûr! —Il rit et, même si la douleur était ainsi centuplée, il continua à rire à gorge déployée, glissant jusqu'au sol tandis que la lumière était dévorée par les ombres. .P C'est alors que son ouïe engourdie perçut l'exclamation de surprise de Fayrah. .D Qu-qui êtes-vous? .D Nous n'avons pas d'autre choix —murmura une voix que Dashvara crut venue d'outre-tombe—. Venez avec nous. Nous allons sortir cet idiot d'ici. .P Avant que l'obscurité ne l'entraîne, Dashvara vit le visage d'une femme aux jolis yeux et aux lèvres fines et serrées. Son expression lui parut si comique qu'il éclata de rire et la douleur l'anéantit. .Ch "La Confrérie de la Perle" .D Hi hi… .P Dashvara souriait tout seul dans son rêve. Il poursuivait un loup furient et il l'attrapait par la queue. La créature lui montrait ses crocs et, lui, il riait et l'appelait «frère». Le loup grognait et s'en allait, exaspéré. Alors, il tombait par terre, mais la steppe disparaissait, cédant la place au vide, et il tombait et tombait sans fin, jusqu'au moment où il se mettait à voler comme l'Oiseau Éternel et se transformait en aigle; puis en… .P Une brusque secousse au-dedans de lui le tira de son merveilleux rêve. Il ressentit un terrible mal de tête et il haleta. Tout était noir. Il ouvrit les yeux et soupira de soulagement en voyant qu'il n'était pas devenu aveugle. Il se trouvait dans une chambre plongée dans la pénombre. Il discerna les contours de plusieurs meubles et une petite fenêtre dans la partie supérieure d'un mur. Il referma les yeux, sentant que quelque chose en lui n'allait pas bien, mais il les rouvrit presque aussitôt en se souvenant tout à coup. .D Fayrah —murmura-t-il. .P Il l'avait sauvée. Il se rappelait qu'elle était là quand il avait été empoisonné. Il avait réussi à tuer leurs geôliers et il espéra que toutes les Xalyas avaient réussi à s'enfuir. .P Alors tout lui revint à l'esprit et il soupira, découragé. Des personnes étaient arrivées et les avaient menés l'Oiseau Éternel savait où. Il pensa, plus optimiste, que, si cela avait été les esclavagistes, ils l'auraient sûrement achevé. .P Il vit une porte sur sa gauche, puis il constata qu'il ne portait qu'un pantalon. On lui avait ôté la chemise et il s'aperçut qu'à l'endroit de sa blessure causée par Zéfrek fils de Nanda, quelqu'un avait remis une sorte de cataplasme. .P Il jeta un coup d'œil à la table de nuit près du lit et, voyant la cruche d'eau, il la prit à deux mains, ignorant le soudain malaise. Il but une gorgée. L'eau était fraîche et bonne. Il se leva avec l'impression de se tenir en équilibre sur un sol mouvant et il s'aspergea la tête avec l'eau. Aussitôt il se sentit plus éveillé. .P Il avança en titubant vers la porte et tendit l'oreille. On n'entendait rien. Vu la faible lumière qui entrait par la fenêtre, il semblait que l'aube n'était pas encore née. Il promena un regard inquisiteur dans la chambre. Il vit une chaise et, un instant, il pensa à la briser pour s'en faire un gourdin, mais ensuite il raisonna. Si ces inconnus lui avaient laissé une chaise, s'ils l'avaient soigné, cela signifiait qu'ils ne pouvaient pas être si mauvais… n'est-ce pas? .P .Bm -t penso Je ne l'affirmerais pas, mais cela se pourrait .Em , réfléchit-il. .P Quand il tourna la poignée et que la porte s'ouvrit, il resta un moment en suspens. Il scruta le couloir. Celui-ci gisait dans la pénombre et le silence. Il fit un pas en avant, cligna des yeux et lutta contre un nouvel étourdissement. C'était comme si son esprit souffrait un assaut de coup de fouets. Il se maintint debout de justesse. .P Il ouvrait les yeux sans même oser cligner des paupières quand il perçut soudain un mouvement dans l'ombre. Non, rectifia-t-il: il perçut un mouvement d'ombres. Une masse compacte d'obscurité venait de bouger, près de l'un des murs. Il crut deviner les contours d'une tête et d'une bouche, de bras et de mains… Cette silhouette était humaine. Ou du moins saïjit. Mais elle était uniquement formée d'ombres. .P .Bm -t penso Avaler toutes ces poudres ne t'a fait aucun bien, tout au plus cela t'a sauvé la vie .Em , pensa-t-il, l'esprit confus. .P Il chancela et posa une main contre le mur opposé à celui où était cette créature illusoire qui ne pouvait exister. Et tout à coup il entendit une voix dans sa tête. .P .Bm -t dm Je peux t'aider? .Em .P Le ton était profond et prévenant. Dashvara ne cessait de contempler l'ombre, les yeux si ouverts qu'ils commençaient à lui piquer. .D Oiseau… Éternel —balbutia-t-il faiblement. .P Il voulut bouger, mais il en fut incapable. Quelque chose d'incompréhensible lui arrivait: ses membres ne lui répondaient pas. Il était paralysé. Un instant, il crut qu'il s'agissait de l'impression causée par tant d'absurde. Il tenta de se convaincre que cette ombre n'existait pas. Il se l'imaginait. Il se détendit et essaya de nouveau de bouger. En vain. .P Le grincement de porte l'aurait fait sursauter s'il n'avait pas été tétanisé. Sa tête commençait à le brûler autant qu'un feu interne et son corps vibrait comme criblé de mille aiguilles. À cet instant, Dashvara déplora presque de ne pas être mort. .P L'ombre s'évanouit et à sa place une lumière apparut au fond du couloir. Une silhouette en chair et en os s'approcha à pas rapides. .D Tu n'aurais pas dû sortir de ta chambre —marmonna la nouvelle venue. .P Dashvara vit ses oreilles pointues et crut reconnaître ses yeux et ses lèvres fines, mais, sur le moment, il ne comprit pas: il se contenta de la regarder fixement sans pouvoir bouger. .P Poussant un soupir exaspéré, la femme écarta la bougie qu'elle portait et le prit par le bras… à peine l'eut-elle touché qu'un crépitement accompagné d'un vif éclair se fit entendre: l'inconnue, sans le moindre bruit, s'écroula sur le sol. .P Dashvara demeura si abasourdi qu'il tarda à se rendre compte que son corps avait retrouvé sa mobilité. La flamme de la bougie s'était éteinte en tombant et l'inconnue ne se relevait pas. .P .Sm -t penso Que diables m'arrive-t-il? .P Il souhaita que tout ceci ne soit qu'un terrible cauchemar, mais son expérience lui avait appris qu'il était préférable de voir la réalité telle qu'elle était même si celle-ci pouvait lui paraître incompréhensible au premier abord. Recouvrant sa sérénité, il allait s'agenouiller près de l'inconnue quand, brusquement, son corps se convulsa et il commença à tousser de telle sorte qu'il se serait retrouvé à genoux de toute façon. .P La crise de toux dura plus que jamais et, quand il put enfin reprendre un peu son souffle, il crut qu'il allait suivre l'exemple de la jeune femme et s'évanouir sur place. Le goût métallique du sang lui emplissait la bouche. Il avala et s'assit sur le sol de pierre, essayant d'aligner deux pensées. Au lieu de cela, il entendit des voix. .D Que lui as-tu fait, rustre? —rugit une silhouette qui courait dans sa direction. Il laissa la lanterne sur le sol et se précipita vers la femme inconsciente. L'homme, un humain aux larges traits, aux cheveux blonds et aux sourcils broussailleux, avait le visage contracté par la préoccupation et la crainte. Ses yeux bleus flamboyèrent quand ils se rivèrent sur ceux de Dashvara—. Que lui as-tu fait? —répéta-t-il. .P Dashvara allait répondre qu'il n'en avait aucune idée, mais il s'étouffa et, quand il se racla la gorge, il cracha du sang. .D Par la Divinité —murmura le blond—. Tu es blessé? .P Dashvara fit non de la tête et répondit d'une voix rauque et monocorde: .D Si je ne rêve pas, républicain, dis-moi ce qui m'arrive. .P Durant quelques secondes, l'homme demeura immobile. Puis il jeta un coup d'œil à la femme et son visage s'éclaira en voyant que celle-ci clignait des paupières. .D Qu'est-ce…? —grommela-t-elle. Elle se redressa vivement et poussa un feulement qui déforma son beau visage—. Cet imbécile m'a frappée avec un éclair! .P Elle essaya de se lever et son expression vindicative ne laissa à Dashvara aucun doute sur ses intentions. Heureusement, le blond la retint. .D Azune, calme-toi! Explique-moi ce qui s'est passé —ordonna-t-il. .P Azune, debout, à deux pas à peine de Dashvara, eut l'air de faire de terribles efforts pour se tranquilliser. Ses yeux bruns étincelaient, menaçants. .D J'ai entendu du bruit —expliqua-t-elle enfin, la voix tendue—. Je suis sortie de ma chambre pour voir. Et je l'ai vu immobile au milieu du couloir. Je lui ai dit de rentrer dans sa chambre, mais il ne m'a pas écoutée et, quand j'ai voulu le toucher, il y a eu un éclair et je me suis évanouie. —Son jeune front se plissa, colérique—. Cet homme est un celmiste. Un conjureur. Je te jure que je dis la vérité. .D Si tu ne disais pas la vérité, tu ne serais pas digne de la confrérie —répliqua son compagnon, tout en jetant un regard méditatif à Dashvara. Ce dernier tentait de se lever, mais les élancements soudains commençaient à aveugler son esprit. .P .Bm -t penso Génial .Em , pensa-t-il. Et il allait achever quelque pensée pleine d'ironie quand une vague brûlante l'embrasa à la vitesse de l'éclair. Il poussa un juron et il ne sut d'où il sortit la force pour se relever. .D Parfait —fit-il—. Nous sommes tous vivants. Rien de grave n'est arrivé. Maintenant, laissez-moi mourir en paix. Ou du moins laissez-moi dormir. Parce que je crois que, si je reste conscient une minute de plus, je vais devenir fou comme le jeune Amério, puisse-t-il reposer en paix, et… —il lança un gros rire et l'étouffa aussitôt en se rendant compte qu'il ne venait pas à propos—. Oiseau Éternel, si je perds la tête, promettez-moi de me tuer —bafouilla-t-il et il éclata de rire—. Ce serait terrible de vivre sans tête! .P Son rire s'étouffa cette fois dans un nouvel accès de toux. Il retomba à genoux devant les deux saïjits stupéfaits et une petite voix bête lui dit qu'il était humiliant de s'agenouiller devant des inconnus. .D Tais-toi —marmonna-t-il, crachant le sang. Il avait l'esprit encore plus engourdi que dans ses pires ivresses—. Je ne suis déjà plus un homme. Je suis un détritus. À moins que je ne sois en train de rêver. Oui, peut-être suis-je en train de rêver et peut-être que le Donjon est toujours debout. Showag, Mildran et Saodar —prononça-t-il—. Vous êtes vivants. Vous vous rendez compte? Mes parents sont vivants. Tous sont vivants. Et les Shalussis sont morts —ajouta-t-il avec un terrible rictus—. Les Essiméens et les Akinoas sont morts. Qu'ils soient tourmentés par le même feu qui me tourmente. Qu'il les fasse sombrer au plus profond de l'abîm… .P L'obscurité se referma sur lui d'un coup et il n'y eut plus rien d'autre que le silence. .P Quand il se réveilla, il se trouvait de nouveau dans le lit de la chambre. Mais, cette fois, tout était beaucoup plus sombre. Seul un timide rayon bleu de la Gemme s'infiltrait par la lucarne. Dashvara se redressa et constata que tout était en ordre: sa tête ne lui faisait pas mal et il raisonnait froidement, ses yeux ne se fermaient pas tout seuls, son esprit ne devait pas affronter des armées de boules de feu déchirantes… toute la souffrance semblait n'avoir été qu'un mauvais rêve. Une étrange douleur sourde à la poitrine continuait à le gêner un peu, mais c'était un détail insignifiant. .P Bien, se dit-il. Maintenant qu'il était en condition de penser, il devait découvrir où il était, qui diables l'avait soigné et où étaient Fayrah et les autres. .P Il commençait à peine à écarter les couvertures quand il crut voir une ombre bouger et il s'arrêta net scrutant la chambre. Tout était silencieux. Il secoua la tête, chassant ses visions fantasmagoriques, et il se leva. Discrètement, il sortit dans le couloir et, quand il se mit à le parcourir, il eut l'inquiétante impression que quelque chose le suivait. Il se retourna vivement, mais il ne vit rien d'autre que l'obscurité. .P .Bm -t penso Ne pense pas aux esprits et contente-toi de trouver les Xalyas et de sortir d'ici. .Em .P Il soupira et commença à descendre les escaliers au bout du couloir. Une lumière ténue brillait en bas. Quand il arriva à la dernière marche, il s'arrêta près de l'embrasure. Il allait pointer la tête pour jeter un coup d'œil dans la pièce, mais une soudaine voix, celle d'Azune, le cloua sur place. .D Bon, Duc, si tu veux connaître mon avis, moi, je pense que tu es… .D Un idiot —compléta la voix du blond. Il y eut un bruit sourd—. Chère sœur, rappelle-moi la devise fondamentale de la Confrérie de la Perle. .P La voix d'Azune se fit flegmatique: .D Protéger les innocents et châtier les coupables. Je sais, Rowyn! Mais ce steppien a ruiné tous nos plans. Et maintenant tu prétends l'aider… .D Allons donc! Tu ne veux tout de même pas que je me venge de lui? —La voix de Rowyn laissait transparaître l'amusement et la moquerie. .D Non, mais s'il est vraiment recherché pour avoir volé le Dragon du Printemps et si on apprend que nous le cachons… cela pourrait porter tort à la Confrérie, tu ne crois pas? .D Il n'a pas volé le Dragon du Printemps et tu le sais. .D Ha! Nous ne l'avons pas trouvé sur lui, mais il pourrait avoir un complice —répliqua Azune. .D Il n'est pas allé dans les catacombes pour voler, mais pour sauver son peuple, Azune. Ne t'abuse pas. Et si tu en doutes encore, tu peux le lui demander directement: il nous écoute. .P Dashvara réprima un juron et sortit à découvert. Il trouva le blond debout, les mains jointes derrière le dos, et la jeune elfe assise dans un fauteuil. Enfin, en cet instant, Azune venait de se lever à moitié sous le coup de la surprise. Son expression renfrognée lui rappela qu'il était malpoli d'écouter les conversations des autres. Il inclina légèrement la tête. .D Excusez mes manières. Je ne voulais pas vous interrompre. .P Le blond esquissa un sourire. .D Tu vois, Azune? C'est peut-être un steppien, mais il sait s'excuser. Comment te sens-tu? —s'enquit-il tandis qu'Azune se rasseyait dans le fauteuil, l'air de mauvaise humeur. .P Dashvara les observa tous deux rapidement. À ce qu'il avait compris, tous deux appartenaient à la Confrérie de la Perle. Jamais il n'en avait entendu parler, mais, s'il était vrai qu'elle s'occupait de protéger les innocents, elle ne pouvait pas être mauvaise. .D Je vais beaucoup mieux. Merci pour vos soins, quoique j'avoue ne pas très bien comprendre à quoi ils se doivent. Où est ma sœur? Et les autres Xalyas? .P Rowyn fit un geste élégant de la main, lui indiquant un fauteuil vide. .D Je me réjouis de voir que tu te remets. Assieds-toi, s'il te plaît. Les Xalyas vont à merveille. À cette heure, toutes les trois dorment. .P Dashvara n'avait pas bougé mais, en entendant ses derniers mots, il eut un sursaut. .D Trois? Mais elles étaient dix! —s'écria-t-il. .P Il y eut un bref silence. .D C'est vrai —concéda Rowyn—. Les autres se sont enfuies avant. J'ignore où elles sont. S'il te plaît, ne crie pas, tu vas réveiller les trois jeunes filles. Il est quatre heures du matin. .P Dashvara se calma, puis il décida que c'était peut-être mieux ainsi. Il fallait espérer que les esclavagistes non plus ne savaient pas où étaient les sept Xalyas restantes. Mais… quatre heures du matin? S'il se rappelait bien, la dernière fois qu'il s'était réveillé le jour se levait à peine. Cela signifiait qu'il avait passé au moins une nuit et un jour entier dans cette maison. .D S'il te plaît, assieds-toi —l'invita de nouveau Rowyn, comme s'il essayait d'apaiser un cheval inquiet. .P Dashvara ne lui prêta pas attention. .D Qui êtes-vous et c'est quoi cette histoire de Dragon du Printemps? .P Rowyn lança un coup d'œil moqueur à Azune avant d'insister: .D Assieds-toi et je vais tout t'expliquer. .P Sous un regard aimable et deux yeux indéchiffrables, Dashvara s'assit dans le fauteuil. Celui-ci était aussi confortable que celui de son seigneur père, mais en moins défraîchi. .D Bien —dit le blond, en s'asseyant de nouveau sur une chaise—. Ta sœur Fayrah nous a un peu raconté ce qui s'était passé. L'assaut de votre donjon, son séjour dans un village shalussi et le voyage à travers les Tunnels d'Aïgstia… .D Vous avez osé l'interroger? —feula Dashvara. .P Azune laissa échapper un petit rire sardonique. .D Nous lui avons sauvé la vie et il nous parle sur ce ton de petit chef sauvage. Duc, pourquoi prends-tu la peine de parler à ce…? .D Ça suffit —tonna Rowyn. Il reprit un ton posé—. J'ai interrogé Fayrah pour savoir si elle avait quelque information importante sur les esclavagistes qui font venir les prisonniers de la steppe. Je suis un Frère de la Perle et je travaille pour détruire ce trafic d'esclaves —expliqua-t-il—. Mon nom est Rowyn. Et elle, c'est Azune. .P Dashvara le regarda droit dans les yeux. Il savait qu'il ne fallait pas se fier aux apparences mais, à cet instant, il voulut croire que Rowyn disait vrai. .D Mon nom est Dashvara de Xalya —se présenta-t-il avec cérémonie—. Fils de Vifkan et de Dakia de Xalya, chevalier du .Sm Dahars , prince du Sable et combattant du Vent. .P Rowyn sourit. .D Enchanté. .P Azune pouffa. .D Par la Perle, il est plus fou qu'un… .P Elle se tut face au regard impérieux de son compagnon. Rowyn observa Dashvara, l'expression sereine. .D Bien. Je respecte ton intention de libérer les Xalyas même si je n'arrive pas à comprendre comment tu as fait pour entrer dans les catacombes en passant par le Temple sans que l'on te voie… mais peu importe. Le cas est que tu y es parvenu, malheureusement pour nous, car nous comptions les suivre jusqu'à leur repaire à Dazbon… ainsi, nous aurions pu découvrir qui est derrière ça et trouver une preuve tangible pour dénoncer les dirigeants et mettre fin à ce trafic. .P Dashvara perçut le petit sourire ironique d'Azune tandis que Rowyn s'appuyait contre le dossier de la chaise. Il poursuivit: .D Ton intervention a retardé les plans, vu que nous devrons attendre la prochaine caravane et je me doute que les esclavagistes redoubleront de précautions. .D Sans ajouter qu'avec tant de remue-ménage nous avons perdu la piste d'Arviyag —murmura Azune. .D Bah! Ne t'inquiète pas d'Arviyag, Azu. Cet homme ne se cache pas —affirma le Frère de la Perle, la mine sombre. .P Dashvara se racla la gorge et prit la parole. .D Je suppose que vous attendez que je m'excuse de vous avoir causé tant d'ennuis. —Cette seule idée lui arracha un sourire sarcastique—. Je dois admettre que votre objectif m'inspire du respect et je comprends que le mien n'avait pas de prétentions aussi altruistes. .P Rowyn haussa ses épais sourcils. .D Ce n'est pas altruiste de vouloir sauver dix femmes prisonnières? .P Dashvara fronça les sourcils. .D Ça ne l'est pas. Ces femmes sont des Xalyas. C'est mon peuple. Et mon peuple, c'est moi. .P C'étaient les mêmes paroles que prononçait le seigneur Vifkan chaque fois qu'il recevait la nouvelle de la mort d'un Xalya. Un peu présomptueux, mais vrai. Il sourit face au regard pensif de Rowyn et déclara, moqueur: .D Mon opération de sauvetage partait uniquement d'un sentiment égoïste. Bien —reprit-il—. Vous ne m'avez pas expliqué pourquoi les autorités me recherchent. Je croyais que la République de Dazbon luttait contre l'esclavage, non? .P Rowyn acquiesça, mais c'est Azune qui répondit: .D Ta supposition est correcte. Tu n'es pas accusé d'avoir libéré des esclaves mais d'avoir volé le Dragon du Printemps. La tombe du Premier Gouverneur de Rocavita a été profanée hier durant la même nuit. .P Dashvara observa son expression inquisitrice. Il était clair que ce Dragon du Printemps était un objet de valeur. .Sm Génial… , pensa-t-il. Il ne manquait plus que les gardes républicains le recherchent, maintenant. Il secoua la tête. .D Dites-moi, ce dragon, il pourrait loger dans une boîte à peu près de cette taille? —demanda-t-il, en séparant les bras de deux pieds—. Les deux geôliers sont entrés dans les catacombes voler des joyaux. Et l'un d'eux est revenu près du cachot avec une boîte comme ça. .D Je te crois —assura Rowyn—. Mais il se trouve que ces deux-là ont disparu durant la nuit, de même que les cadavres que tu as laissés. De sorte qu'en toute logique, tous les soupçons se tournent vers toi. —Dashvara soupira et Rowyn continua—: On te décrit comme un homme aux traits steppiens, de taille moyenne, à la barbe mal soignée et… —il sourit— avec une forte odeur d'olive. Crois-moi, si tu ne veux pas passer ta vie en prison, tu devras nous faire confiance. .P Dashvara observa qu'Azune serrait les mâchoires. Il réfléchit rapidement. Ce Rowyn semblait vouloir à tout prix attirer sa confiance et il n'arrivait pas à comprendre pourquoi. Mais il était vrai que tous deux l'avaient caché pour le soustraire aux autorités et qu'ils l'avaient aidé à se soigner. .Bm -t penso Il n'y a pas de pire énigme que celle d'une personne qui agit de façon désintéressée .Em , songea-t-il. Fatigué de retourner dans sa tête les mêmes doutes, il leva le regard et croisa les yeux bleus de Rowyn. Il se rappela la devise fondamentale de la Confrérie de la Perle énoncée par Azune et il grimaça. .D J'ai tué deux hommes —prononça-t-il—. Ceci ne fait-il pas de moi un coupable plus qu'un innocent? Pourquoi m'aidez-vous? —souligna-t-il. .P Les questions parurent amuser Rowyn. .D D'après ce qu'a dit ta sœur, ces hommes ont dégainé avant toi. Par conséquent, tu n'avais pas le choix. Quant au motif pour lequel nous t'aidons, la raison est simple: tu as ruiné nos plans et, maintenant, tu nous dois une faveur. Par conséquent, nous t'aiderons à sortir de Rocavita et nous t'emmènerons à Dazbon voir la Suprême. C'est elle qui décidera le reste. .P Dashvara faillit demander de quel droit il ordonnait si allègrement ses décisions, mais il y réfléchit mieux. Après tout, son objectif était d'aller à Dazbon, de laisser sa sœur en lieu sûr et, ensuite, de retourner dans la steppe achever sa tâche. Si ces Frères de la Perle lui facilitaient le travail, c'était autant de gagné. .D Je vous accompagnerai —affirma-t-il—, mais pas sans les trois Xalyas qui sont ici. .D Magnifique —se réjouit Rowyn—. Nous attendrons trois jours, le temps que les choses se calment et, si aucune caravane suspecte ne vient, vous partirez pour Dazbon. Tu les guideras, Azune. .P L'elfe eut un sursaut. .D Moi? Mais… .D Tu les guideras —répéta Rowyn. Le timbre caractéristique de celui qui donne un ordre rappela à Dashvara combien la paisible et puissante voix du capitaine Zorvun lui manquait. Il repoussa ses souvenirs, exaspéré, et vit Azune acquiescer sèchement de la tête, à contrecœur. .P Bon, soupira Dashvara, optimiste. Au moins il n'avait pas été capturé par les esclavagistes. Il pensa alors à Zaadma et à Rokuish. Ils devaient sûrement avoir entendu parler de cette histoire de vol, réfléchit-il. Peut-être pensaient-ils maintenant soit qu'il avait réussi à libérer les Xalyas et s'était enfui loin de Rocavita, soit qu'il était mort. En tout cas, il n'avait pas oublié le disque de lumière qu'il gardait encore dans la poche de son pantalon. Il devrait trouver une manière de le rendre à Zaadma, se promit-il. .P Il se rendit compte que ses paupières se fermaient et il les rouvrit. Avec une expression compatissante, Rowyn lui dit: .D Tu devrais retourner dans ta chambre. Le poison que t'a injecté cette canaille était du venin de serpent rouge, tu sais? .P Dashvara le regarda fixement, sceptique. .D Vraiment? Je croyais qu'il n'existait aucun antidote contre son venin. .P Rowyn fit une grimace embarrassée. .D Il existe un antidote temporel, mais définitif? Pas que je sache. Et s'il existe, très peu sont ceux qui le connaissent. —Il marqua un temps d'arrêt et avoua avec regret—: Je crains que les poudres que tu as avalées ne fassent que neutraliser l'effet temporellement. Le venin de serpent rouge est… très puissant. .D Pas besoin de me le rappeler —répliqua Dashvara, étouffant son appréhension. Il avait déjà vu plus d'un Xalya mourir à cause d'un serpent rouge: les terres xalyas, en plus d'être arides, étaient un cimetière pour les distraits. Pourtant, aucun d'eux avant de mourir n'avait eu ces crises étranges dont il avait souffert. Tout indiquait que le mélange de poudres avait provoqué des effets inattendus. .P Il observa Rowyn avec attention. .Sm -t penso Cet homme m'a sauvé la vie , pensa-t-il. Comme l'avaient fait Rokuish et Zaadma. Mais on voyait à des lieues que Rokuish était une personne au cœur généreux, et Zaadma, malgré son étrange caractère, avait prouvé qu'elle l'était aussi à sa façon. Cet homme, par contre, avait l'aplomb d'un capitaine de guerre, il souriait comme un père ou un frère aîné et, cependant, il était entouré d'un halo de mystère qui l'empêchait de se fier à lui. Dashvara était curieux de connaître plus à fond la Confrérie de la Perle et il aurait aimé savoir quel genre de faveur pouvait lui demander cette Suprême mais, quand il ouvrit la bouche, il fut pris d'une telle quinte de toux que sa curiosité s'envola. La toux le secoua et la douleur revint envahir tout son corps. .P Rowyn s'approcha avec un mouchoir et Dashvara se serait écarté s'il n'avait pas concentré tous ses efforts pour reprendre sa respiration. Le blond retira un mouchoir taché de sang. .D Dès que nous arriverons à Dazbon, nous appellerons un guérisseur —promit-il. Un pli profond ridait son front. .P Dashvara se leva. .D Je commence à me demander si c'était une bonne idée d'avaler toutes ces poudres —marmonna-t-il. Rowyn le prit par le bras, prévenant, et Dashvara souffla—. Je peux marcher tout seul, républicain. Je voudrais voir Fayrah. .P Le blond haussa les épaules. .D Si cela ne te dérange pas de la réveiller… .P Dashvara fronça les sourcils, méfiant. .D Je veux la voir. Pas la réveiller. Ou bien est-ce que, toi aussi, tu emprisonnes les gens? .P Pour la première fois, Rowyn sembla s'irriter un peu. .D Je n'emprisonne personne, Xalya. Suis-moi. Elles dorment toutes les trois dans la même chambre. C'est dans l'autre couloir. .P Il le guida avec une bougie jusqu'à la chambre, il l'ouvrit discrètement, et Dashvara, après avoir jeté un regard indéchiffrable à Rowyn, entra. Il y avait là quatre lits, trois d'entre eux occupés. La lumière de la Gemme éclairait les couvertures et les visages insouciants des trois Xalyas. Aligra dormait les mains sagement jointes sur sa poitrine. Lessi était recroquevillée, serrant l'oreiller dans ses bras. Dans le lit le plus proche, dormant avec l'innocence d'un petit oiseau, se trouvait Fayrah. Dashvara se sentit si soulagé et heureux de la voir enfin en sécurité qu'il tomba à genoux devant le lit, les yeux embués rivés sur sa sœur. .P .Bm -t penso Oiseau Éternel. .Em Il ferma les yeux, saisi d'une émotion qu'il n'arrivait pas à déchiffrer. .Bm -t penso Pourquoi un homme qui a presque tout perdu s'accroche aussi désespérément au peu qu'il lui reste? .Em .D Dash —chuchota une voix. .P Il ouvrit les yeux et se retrouva face au doux sourire de Fayrah. Sa sœur tendit une main et prit la sienne, calleuse et rude. .D Comment vas-tu? —murmura-t-elle. .P Dashvara sourit. .D Bien, ma sœur. Je ne voulais pas te réveiller. .P Fayrah leva la main vers le front de Dashvara et, lui, craignant qu'elle devine le feu qui le rongeait au-dedans, l'écarta et l'embrassa tendrement avant de murmurer: .D Dors. Demain, nous aurons tout le temps de parler. .P Il se leva et, constatant que sa sœur fermait les yeux, il sortit de la chambre et tira doucement la porte. Rowyn s'était écarté un peu dans le couloir, mais Dashvara devina qu'il les avait écoutés. Il ignora son regard affable et se dirigea directement vers sa chambre. Cependant, il ne put se contenir: il s'arrêta et se retourna vers le républicain. .D Dis-moi, pourquoi m'aides-tu? —demanda-t-il—. Je veux dire, quelle est la véritable raison? .P Rowyn détourna le regard avec une moue amusée et songeuse. .D Eh bien, je n'en suis pas encore certain, mais, de toutes façons, sache que je n'ai besoin d'aucune raison pour aider quelqu'un. .P Dashvara médita ses étranges paroles quelques secondes. Il se racla la gorge. .D Je vois. En tout cas, si tes intentions sont bonnes, alors compte sur moi pour te rendre la pareille. —Il lui sourit et lui donna une petite tape sur l'épaule avant d'ajouter—: Bonne nuit, républicain. .P Le blond inclina légèrement la tête, souriant. .D Bonne nuit, steppien. .P Dashvara referma la porte de sa chambre et demeura quelques instants debout, immobile, examinant son état. Il ne se sentait pas bien, ça, il en était sûr, mais, maintenant que la crise de toux était passée, il ne se sentait pas vraiment mal non plus, simplement… étrange. .P .Bm -t penso Un diagnostic admirable .Em , pensa-t-il avec ironie. Comme disait Maloven, il aurait été meilleur pêcheur que guérisseur, même sans avoir jamais vu la mer. Qu'importait, de toutes façons: l'essentiel, c'était qu'il était toujours en vie et qu'il n'avait pas encore perdu la raison. .P Il alla s'allonger et contempla les ombres du plafond. Après avoir passé toute la journée à dormir, il fut incapable de trouver le sommeil. À un moment, il se surprit à évoquer sa vie passée, ses chevauchées dans la steppe auprès de Showag et de ses compagnons d'enfance, ses conversations pas toujours très productives avec le shaard, ses différends avec son père… Il soupira bruyamment et fut pris d'un autre accès de toux. Il essaya de le réprimer, mais en vain. C'était comme si un démon l'avait possédé et contrôlait absurdement son corps. .P Soudain, il revit l'ombre, assise au pied du lit. La crise de toux s'interrompit d'un coup et il sentit que son cœur battait à la vitesse des sabots d'un cheval au galop. Il était de nouveau comme paralysé, s'aperçut-il, épouvanté. Avec effort, il tendit lentement une jambe pour essayer de toucher cette ombre avec le pied. Il devait s'assurer que son esprit ne lui jouait pas de mauvais tour. Les spectres, s'ils existaient, se cachaient loin de la civilisation. Ils n'entraient pas dans une demeure de saïjits. .P Il lui manquait à peine un empan pour atteindre cette masse d'ombres qui occultait la lumière de la Gemme, quand celle-ci s'écarta d'un mouvement manifestement humain. Dashvara, soudain libéré de son immobilité, se mit à trembler. .D Je rêve? —balbutia-t-il—. Tu es un spectre? .P Il crut voir des yeux encore plus noirs que les ombres. Et alors, il entendit sa voix. .P .Bm -t dm Je ne suis pas un spectre. Je suis une ombre. Mon nom est Tahisran et tu m'as tiré de ma léthargie. .Em .P Dashvara laissa échapper un rire sourd et incrédule. Aussitôt, il sentit qu'une nouvelle crise de toux menaçait de le secouer, mais cette fois il parvint à l'étouffer. .D Diables —marmonna-t-il—. Tahisran, hein? Une ombre. Magnifique. Qui aurait pu l'imaginer. Et maintenant, ôte-moi d'un doute: je rêve, je parle avec mon propre esprit ou tu me dis vraiment la vérité? .P L'ombre se déplaça sous la lumière et Dashvara put parfaitement voir sa silhouette. Il retint un hurlement de terreur. C'était un esprit sorti des catacombes, comprit-il soudain. Il avait dérangé son repos et, à présent, il venait se venger… Dashvara eut un rictus et se dit à lui-même: n'importe quoi. Les morts ne se lèvent pas. .P .Bm -t dm Tu ne rêves pas si tu es éveillé .Em , raisonna l'ombre posément. .Bm -t dm Je t'ai dit la vérité. J'étais enfermé depuis de nombreuses années dans la mort, parce que je me sentais désespéré et découragé. Autrefois, j'étais un elfe. Mais un terrible accident m'a arraché à mon corps. C'est à cause d'une Baie de l'Enfer. Et comme généralement les gens craignent les ombres, j'ai émigré dans les Souterrains. Un jour, j'ai rencontré une fillette perdue, je l'ai aidée à survivre, puis je l'ai laissée pour partir à la recherche de ses parents. Je les ai cherchés durant des années dans toute la Terre Baie. J'ai parcouru l'Empire d'Iskamangra. Les Hautes-Terres. Le désert de Bladhy. Kunkubria et des terres lointaines dont j'ignore le nom. .Em .P En état de choc, Dashvara vit l'ombre baisser la tête. .P .Bm -t dm Finalement, j'ai perdu espoir .Em , murmura-t-il mentalement. .Bm -t dm Quand je suis revenu, la fillette n'était plus là. Je sais, au plus profond de mon cœur, qu'elle est morte. La seule chose qui donnait un peu de lumière à mon existence, et je l'ai perdue. .Em .P Dashvara crut presque entendre le soupir déchirant de l'ombre. Et il fut certain de la voir esquisser un sourire sincère quand elle ajouta: .P .Bm -t dm Mais comme le disait la fillette: ce n'est pas bien d'être triste. Aussi, j'ai décidé de te suivre et de continuer à faire des choses. .Em .P Les lèvres de Dashvara tremblaient. .D Àaa… à faire quoi? —bégaya-t-il. .P L'ombre haussa les épaules, fit un pas en arrière, sortant du halo de lumière, et disparut en murmurant tout simplement: .P .Bm -t dm Des choses. .Em .P Dashvara continua à scruter les ombres, le cœur glacé. Son esprit n'aurait pas pu inventer une telle histoire, même si son sang avait été à la température d'un volcan. Par conséquent, soit quelqu'un lui jouait un tour avec des illusions magiques, soit il avait réellement parlé avec une ombre. .P Il reposa la tête sur l'oreiller et soupira. Cette fois, il allait vraiment être incapable de fermer les yeux, se dit-il. Ne sachant quelles sortes de «choses» cette créature pensait faire, il ne pouvait être tranquille. De fait, ses mains tremblaient toutes seules comme celles d'un enfant craignant l'obscurité. .P C'est dans ces circonstances incompréhensibles qu'un homme s'en remet aux entités qu'il ne comprend pas. .D .Sm -t erare Liadirlá, kayástaram —pria Dashvara avec ferveur. Et, comme pour s'assurer que le Liadirlá entendait sa prière, il murmura en langue commune—: Oiseau Éternel, ne m'abandonne pas. .P Sentant une vague d'apaisement sortie d'on ne sait où, il finit par trouver le sommeil dans une chambre occupée par une ombre. .Ch "La demeure du mécène" Lorsqu'il se réveilla, la première chose que fit Dashvara fut de jeter un coup d'œil autour de lui, cherchant l'ombre. Il ne la trouva pas et soupira, soulagé. Il avait beau savoir que sa conversation de cette nuit avec cette créature n'avait pas été un rêve, il ne pouvait éviter de se convaincre qu'il avait eu des hallucinations et qu'il avait déliré à cause de ces étranges poudres. .P Malgré tout… Dashvara scruta de nouveau les coins de la chambre. Celle-ci était éclairée par la lumière du jour, mais les angles restaient quelque peu dans la pénombre. Pris d'une subite impulsion, il se coucha à plat ventre et regarda sous le lit. Il plissa les yeux et, au moment où il entendait tourner la poignée de la porte, il perçut dans les ombres cinq doigts noirs comme la nuit qui s'agitaient comme pour le saluer. .D Frère! —lança Fayrah en entrant dans la chambre. Elle s'arrêta, étonnée—. Que fais-tu? .P Pâle, Dashvara déglutit et s'assit correctement sur le lit. .D Oh… Rien. J'explorais la zone. .P Tous deux se regardèrent. Le visage de sa sœur reflétait un profond trouble. Elle avait troqué sa tunique dorée pour une jupe rouge et une chemise. Sa longue chevelure sombre tombait, lisse, jusqu'à ses coudes. Et, malgré tout ce qui s'était passé, ses yeux étaient toujours doux et limpides comme deux lumières naissantes. Elle était plus belle que jamais, sourit Dashvara. Il lui tendit une main. .D Approche-toi, petite sœur. .P Fayrah avança d'un pas, comme si elle hésitait. Alors, ses yeux s'emplirent de larmes et, quelques secondes après, elle se retrouva dans les bras de Dashvara, le serrant avec force. .P Ses sanglots lui brisèrent le cœur. Dashvara aurait voulu pouvoir lui dire qu'une fois la vengeance accomplie, tout redeviendrait comme avant. Mais, à l'évidence, il n'avait pas le pouvoir de ressusciter les morts; il se contenta donc de l'entourer de ses bras et d'essayer de la réconforter sans prononcer un mot. .D Dash —balbutia Fayrah après un long silence, sans se séparer le lui—. Tu ne sais pas combien de fois j'ai souhaité ne pas avoir survécu. .D Ne pense pas à ça —lui conseilla-t-il—. Maintenant tu es vivante et avec moi, grâce à l'Oiseau Éternel. .P Fayrah inspira bruyamment par le nez et s'écarta, les yeux brillants. .D Ce n'est pas grâce à l'Oiseau Éternel, Dash. Je… je suis une lâche —avoua-t-elle. Les paroles se précipitèrent sur ses lèvres—. Mère m'avait laissée m'occuper de nos petits frères. Elle, elle était partie chercher Misadeya. Pour la tuer. Et elle m'avait dit de tuer Mildran et Saodar avant que les sauvages ne le fassent. Quand elle est revenue, elle s'est mise en colère parce que… je n'avais pas osé. —Un sanglot lui échappa et Dashvara la prit par le bras pour la calmer—. Quand elle a voulu me tuer… je me suis enfuie. Et la dernière chose qu'elle m'a dite, c'est qu'à partir de ce moment je cessais d'être sa fille. .P Durant un long moment, Dashvara fut incapable de parler. D'un côté, il comprenait l'acte désespéré de Dakia de Xalya. Après tout, Mildran et Saodar seraient morts de toutes façons. Ils portaient en eux le sang de Vifkan. Ils étaient condamnés d'avance. Toutefois, pour quelque motif, les sauvages avaient épargné la vie de sa sœur. .P Il essuya une larme qui glissait sur la joue de Fayrah, et celle-ci sécha une autre larme sur la joue de Dashvara. .D J'ai menti sur mon identité —murmura Fayrah—. J'ai dit que j'étais la fille d'un berger. —Elle inspira profondément—. J'ai renié l'Oiseau Éternel, Dash. J'ai perdu mon honneur et, pourtant, je ne veux pas renoncer à ma vie. Nous ne devons pas avoir honte —affirma-t-elle—. Moi, je n'ai jamais été une véritable Xalya. .P .Sm -t penso Elle croit que je me suis enfui, moi aussi , comprit Dashvara, surpris. Il allait lui dire la vérité, mais quelque chose l'en empêcha. Il secoua la tête. Son seigneur père aurait sûrement éprouvé un clair dédain face à la lâcheté de sa fille. Dashvara, lui, éprouvait seulement de la compassion pour le conflit interne qui semblait ronger la jeune fille. En fin de compte, quel esprit sain aurait choisi de mourir, alors qu'il pouvait vivre? Lui, peut-être; mais pas Fayrah. .D N'y pense plus —lui conseilla-t-il—. Les terres xalyas sont tombées, et notre peuple avec elles. Tu n'as de comptes à rendre à personne d'autre qu'à toi-même, Fayrah. Tu sais? C'est le fait de te voir prisonnière qui m'a aidé à avancer et à parvenir jusqu'ici. —Il lui sourit—. Nous nous sommes sauvés mutuellement et, maintenant, nous devons continuer à aller de l'avant. .P Fayrah conserva une expression sombre. .D Aller de l'avant… dans quel but, frère? Je me sens comme un fantôme qui vit après avoir abandonné son corps et n'ose pas mourir. .P Dashvara réprima une grimace en se demandant ce que l'ombre qui gisait sous son lit devait penser de cela. .D Lessi a passé des jours sans prononcer un mot —continua Fayrah—. Elle a vu le capitaine Zorvun lutter contre cinq Akinoas. Et Aligra —reprit-elle, dans un filet de voix—. Je ne l'avais jamais entendue crier et, quand elle a vu le casque rouge de notre frère Showag… .P Le visage de Dashvara se durcit et il décida qu'il en avait assez entendu. .D Arrête d'y penser, sœur. Cela ne sert à rien. Ils resteront dans nos cœurs, mais ne les pleure plus. —Il posa sur le front de sa sœur le majeur et l'index et murmura—: .Sm -t erare "Nandrivá, sîzin, halur hunástaram" . — .Sm -ns -t paroles "S'il te plaît, sœur, ne me fais pas pleurer" . Dashvara inspira et sourit à Fayrah—. Je t'assure que tu as toujours été une Xalya. Et, quoi que tu dises, tu le seras toujours. Je me souviens encore comment tu donnais des leçons philosophiques au shaard. Une de tes questions le maintenait enfermé dans sa tour de contemplation pendant des heures. Tu t'en souviens? —Fayrah acquiesça et tous deux pouffèrent. Dashvara affirma, blagueur—: Seule une Xalya serait capable de rendre un shaard fou. —Il reprit son sérieux en tendant une main pour lui soutenir le menton—. Une Xalya ne se laisse jamais emporter par le désespoir. Le vent a beau souffler, la plume reste debout. Peut-être avons-nous tout perdu, mais maintenant nous devons revivre. Et j'ai besoin de toi. .P Fayrah sembla faire de gros efforts pour ravaler ses larmes, mais, quand elle lui adressa un sourire, ses lèvres ne tremblèrent pas. .D Maintenant, tu es notre seigneur de Xalya —chuchota-t-elle—. Je sais que tu nous protègeras. —Ses yeux étincelèrent—. Je ne veux être prisonnière de personne, Dash… Plus jamais. .P Dashvara prit son visage entre ses deux mains et posa un baiser plein de tendresse sur sa tête. .D Je vous protègerai de tout mon cœur. Et maintenant… —ajouta-t-il en se levant—, allons manger quelque chose. Cela fait un jour entier que je n'ai rien mangé. Je pourrais dévorer un troupeau entier de chèvres! .P Fayrah rit et se leva à son tour. .D Je vois que tu te sens mieux. Rowyn dit que c'est un miracle que ce venin ne t'ait pas tué. .D Penses-tu. C'est tout à fait normal —répliqua Dashvara sur un ton léger—. Après tout, le capitaine Zorvun ne disait-il pas de moi que j'étais plus rapide qu'un serpent rouge? Son venin ne m'atteint pas. .P Fayrah roula les yeux et sortit la première. En la suivant, Dashvara passa une main sur ses yeux et une grimace sarcastique déforma son visage. .P .Bm -t penso Tu demandes à ta sœur de ne pas pleurer et, toi, tu pleures comme un nouveau-né .Em , se moqua-t-il. Le mieux qu'il pouvait faire était d'aller manger et de laisser de côté son sentimentalisme. .P Dans la salle à manger, ils trouvèrent Aligra et Lessi en train de déjeuner et de parler avec Rowyn. En réalité, c'était Rowyn qui parlait: Lessi le contemplait, fascinée, et Aligra ne détachait pas les yeux de l'œuf sur le plat qu'elle avait devant elle. Le Frère de la Perle adopta un ton furieux alors qu'il racontait une histoire: .D .Sm -t paroles "Impossible" , dit alors le magicien Bramanil aux pirates. .Bm -t paroles J'ai encore mon livre de sortilèges! Si vous ne me rendez pas mon bâton de mage, crétins ignorants, je vous changerai tous en grenouilles velues et répugnantes! .Em —Lessi pouffa et Rowyn s'interrompit avec un grand sourire—. Seigneur de Xalya! Comment as-tu dormi? .P Un instant, Dashvara s'arrêta près de la table, se demandant si le blond se moquait de lui en l'appelant ainsi, mais les yeux du républicain ne reflétaient que l'amabilité. .D Parfaitement, merci —répondit-il. Il jeta un coup d'œil sur la table. Il y avait du pain, du fromage, des fruits, et des œufs sur le plat… Il n'y pensa pas à deux fois avant de s'asseoir et de commencer à se servir. .P Rowyn sourit et il allait faire un commentaire quand Lessi demanda: .D Ils lui ont rendu son bâton? .D Ah… Oui. Enfin, pas directement. Le magicien s'est mis à murmurer des mots étranges. Sa voix résonnait comme la Mort en personne. C'était terrifiant. Les pirates eurent si peur qu'ils se jetèrent par-dessus bord, en laissant le navire désert et sans barque. .Sm -t paroles "Maudits lâches" , marmonna Bramanil. Comme il ne pouvait pas mener le navire tout seul, il ramassa son bâton, libéra son chat Mawrus et construisit un radeau. Avec son bâton, il fabriqua une rame. Il abandonna le bateau… .D Et pourquoi n'a-t-il pas utilisé la magie pour conduire le navire? —l'interrompit Lessi. .P Rowyn eut un petit sourire mystérieux. .D Tu veux savoir pourquoi? Tu vas bientôt le savoir. Le magicien et le chat ramèrent jusqu'à la côte de Dazbon avec un vent doux et aimable. Bramanil revint chez lui en s'appuyant sur son bâton et, quand il arriva, ses enfants l'accueillirent avec grande joie. Il leur raconta son aventure et, en riant, il leur dit: .Bm -t paroles Je n'ai eu qu'à leur crier: «Ail, sel, piment, sésame et safran» et ils m'ont laissé en paix. Qui aurait dit qu'une houlette de berger et un livre de cuisine me sauveraient la vie face à ces pirates crédules! .Em .P Lessi s'esclaffa, Fayrah et Dashvara sourirent et Aligra leva la tête, l'air de se demander quel était tout ce bruit. .D Comme je le disais à tes amies, c'est une aventure parmi tant d'autres du berger Bramanil et de son chat Mawrus le saboteur —expliqua joyeusement Rowyn—. Elles ne sont plus à la mode mais, quand j'étais enfant, tous mes compagnons connaissaient par cœur son aventure avec les pirates et bien d'autres. .P Sans se départir de son sourire, Dashvara détourna son regard pour voir Azune apparaître dans l'encadrure de la porte. Elle portait la même tenue sombre que celle de ces deux hommes mystérieux que Dashvara avait vus dans la taverne du .Sm -t nomlieu Chamiel . Mais, en y réfléchissant mieux, peut-être que ceux-ci n'étaient pas deux hommes, mais un homme et une femme. Rowyn et Azune. .D Au moins le venin ne semble pas lui avoir coupé l'appétit —remarqua l'elfe. .P Dashvara perçut la moquerie dans sa voix, mais la froideur qui brillait dans ses yeux la nuit antérieure l'avait désertée. .D Il n'y a rien de mieux qu'un bon déjeuner pour guérir un malade —sourit Rowyn. .D Il suffit de te l'entendre dire pour te croire —observa Azune. Elle s'assit en bout de table avec l'agilité des chats. Se pouvait-il que les Frères de la Perle soient des guerriers?, se demanda Dashvara. Il avala un grand morceau d'œuf avec appétit. .D La vérité, c'est que je me sens déjà complètement guéri —affirma le Xalya—. Dites-moi, puisque nous allons voir cette Suprême, j'aimerais en savoir plus sur votre clan. .P Rowyn fronça un sourcil, souriant. .D Clan? —répéta-t-il—. Ce n'est pas un clan, steppien. C'est une Confrérie. Une sorte de… corporation dans laquelle nous nous aidons les uns les autres. Et chacun a sa spécialité. —En voyant que les yeux de Dashvara étincelaient de curiosité, il poursuivit—: Voilà, en fait, nous ne sommes pas très nombreux. Nous avons un groupe plutôt bigarré, avec quatre membres officiels, plus un acolyte. Azune et moi sommes des enquêteurs. Nous avons un ancien voleur repenti… .P Azune laissa échapper un petit rire sarcastique. .D Ah! Repenti, qu'il dit… .P Rowyn souffla. .D Azune, s'il te plaît. —Il se racla la gorge—. Nous avons aussi un moine-dragon retiré de l'Ordre de Sifra. Un celmiste désintégrateur, l'acolyte, en fait, et bien sûr… —il sourit et désigna la salle d'un ample geste tout en ajoutant—: un riche mécène qui nous permet d'entrer dans quelques-uns de ses domaines quand ils sont inoccupés. .D Et nous avons aussi un jacasseur qui raconte tout à des inconnus —le coupa Azune, acerbe. .P Rowyn joignit les mains, comme s'armant de patience. .D Azu… —prononça-t-il avec douceur—. Comme si notre Confrérie était une société secrète! Tu as vu comment est Dashvara. C'est un homme droit. Il pense comme nous. .D Ah, bon? —Elle regarda Dashvara avec une moue moqueuse—. Rends-toi compte, steppien, que Rowyn sait exactement ce que tu penses. Ça fait peur, n'est-ce pas? Non seulement c'est un expert jacasseur mais, en plus, c'est un maître en divination, cela ne fait pas de doute. .D Azu! —protesta Rowyn. Dashvara réprima difficilement un sourire—. Je n'ai pas encore mentionné que je suis le capitaine de la bande, alors, en théorie, tous les membres sont censés me respecter. .P L'elfe lui adressa un sourire charmant. .D Qui t'a manqué de respect, Duc? Dis-le-moi et je lui tords le cou —assura-t-elle. .P Rowyn secoua la tête, jugeant manifestement que la conversation ne rimait plus à rien, et il se leva en faisant grincer sa chaise. .D Il vaudra mieux que je bouge. Je vais surveiller le chemin du nord, au cas où une caravane viendrait. Toi, reste ici, Azu. Profitez tous de la journée. .P Il disparaissait déjà par la porte quand Azune poussa un feulement et sortit derrière lui, jusqu'au vestibule. Dashvara distingua clairement sa voix. .D Rowyn, tu ne peux pas me demander ça. Tu sais bien que je n'aime pas rester les bras croisés… .P On entendit la porte de sortie s'ouvrir. Lorsque Rowyn parla, sa voix était empreinte d'exaspération. .D Azu, nous avons décidé entre tous que je serais le capitaine de la bande, tu te rappelles? Quand je donne un ordre, je veux que tu le suives. Et si tu t'ennuies, parle avec nos hôtes. Tu es peut-être ma sœur mais, quand il s'agit du travail, tu es avant tout un membre de la Confrérie, compris? .P Il y eut un silence puis le bruit d'une porte qui se ferme. Dashvara vit Fayrah et Lessi échanger des regards curieux. Quand Azune revint dans la pièce, ses yeux lançaient des éclairs. .P .Bm -t penso On dirait que le petit discours de Rowyn ne lui a pas plu .Em , constata Dashvara, amusé. Alors comme ça, Azune et lui étaient frère et sœur de sang? Une telle affirmation ne lui paraissait pas cohérente. Lui était humain alors qu'elle avait des oreilles pointues comme les elfes. Dashvara se servait déjà le cinquième œuf quand Fayrah, dont les pensées avaient dû suivre le même chemin, s'enquit: .D Je ne comprends pas. Si tu es une elfe, et lui, c'est un humain, comment peut-il être ton frère? .P Prononcée par une autre personne, la question aurait pu paraître impertinente, mais Fayrah avait un don pour demander n'importe quoi sans avoir l'air indiscrète. .P Azune revint s'asseoir en bout de table et, un instant, Dashvara crut qu'elle n'allait pas répondre. Finalement, elle soupira comme si elle était arrivée à une conclusion. .D Je ne suis pas une elfe, je suis une semi-elfe. Et Rowyn n'est pas un humain, c'est un kampraw. Nous avons le même père, mais sa mère est une caïte et la mienne est une elfe. Satisfaite? .P Fayrah rougit. .D Pardon. C'est que, dans la steppe, nous ne voyions que des humains, n'est-ce pas, Lessi? C'est très déconcertant de voir une telle variété de… gens. .P La semi-elfe l'observa sans répondre. Tous avaient terminé de déjeuner et le silence se prolongea. Dashvara se sentait revigoré et il serait sorti avec plaisir faire une promenade si la garde n'avait pas été à sa recherche dans tout Rocavita. .D Bon —dit-il, en rompant brusquement le silence—. Puisque nous ne pouvons pas sortir d'ici, cela pourrait être intéressant d'en apprendre davantage sur cette Confrérie de la Perle. —Il attendit quelques secondes. Sous le regard des quatre Xalyas, Azune ne broncha même pas. Dashvara laissa échapper un soupir, mais il ne renonça pas—. Qui est cette Suprême? .P Azune haussa les épaules et ses yeux bruns le scrutèrent. .D La Suprême s'appelle Shéroda. Et quand Rowyn te la présentera, elle t'enverra frire des couleuvres dans la gueule du dragon. Mais ne le dis pas à Rowyn le Duc, parce qu'après tout, c'est le capitaine et il fait ce qu'il veut. .P Dashvara leva les yeux au ciel face à son ton grognon. .D Pourquoi crois-tu que Rowyn ne devrait pas me présenter à la Suprême? —demanda-t-il après un silence. .P Azune eut un demi-sourire surpris. .D Pourquoi je pense qu'il ne devrait pas te la présenter? Ah. Quelle question. —Elle sourit en secouant la tête et, devant le regard interrogateur de Dashvara, elle se fit sérieuse et conclut—: Moi, je ne vais pas dire au capitaine ce qu'il doit faire mais, à mon avis, et il n'y a rien de personnel là-dedans, la Confrérie de la Perle n'a besoin de l'aide de personne. Et encore moins de gens inconnus qui viennent de l'au-delà. Si je puis me permettre. .P Elle avait joint les mains et, à présent, elle jouait avec ses pouces, légèrement nerveuse. .D Vous avez fini de déjeuner? —ajouta-t-elle vivement—. Vous avez besoin de quelque chose d'autre? .P Fayrah sourit aimablement. .D Non, merci… .D Alors —l'interrompit la semi-elfe—, à moins que vous ne prétendiez prolonger la conversation, je vous suggère de retourner dans vos chambres et de ne pas faire trop de bruit. .P Après quelques secondes, Lessi et Fayrah se levèrent obéissantes et se dirigèrent vers les escaliers. Sans crier gare, Dashvara éclata de rire et des regards surpris se posèrent sur lui. Il n'avait pas bougé d'un pouce. La vérité, c'est que l'attitude d'Azune l'amusait plus qu'autre chose. .D Eh bien, figure-toi que je prétendais prolonger la conversation —dit-il avec un sourire moqueur—. Alors voilà, maintenant que je ne m'évanouis pas, que je ne lance pas d'éclairs et que je ne crache pas de sang, j'ai brusquement découvert une nouvelle affection qui me préoccupe. .P Aligra l'observa avec une étrange attention derrière ses pupilles ensommeillées. Azune avait les lèvres pincées. .D Une nouvelle affection? .D Cela s'appelle «Ignorance aiguë sur la République de Dazbon» —expliqua Dashvara—. Et j'ai pensé que tu pouvais y remédier. .P Azune resta saisie un instant. Petit à petit, un sourire étira ses lèvres. .D Bien sûr que je peux y remédier. —Elle se leva—. Accompagne-moi. .P Dashvara haussa un sourcil et hésita avant de sortir de la pièce, suivi par les trois Xalyas. Azune les guida vers une porte fermée à deux battants. Elle l'ouvrit et fit un ample geste vers l'intérieur. .D Voici ton remède. .P La salle avait deux grandes étagères remplies de livres, grands et petits, fins et épais de plusieurs pouces. Dashvara souffla en riant. .D Tes dons de guérisseuse m'épatent. C'est un remède lent, mais efficace à long terme, je suppose. .P Azune esquissa un sourire badin. .D Le savoir ne s'apprécie qu'à long terme. —Un éclat de curiosité passa dans ses yeux—. Bon, j'en déduis que tu sais lire. .D Tous, ici, nous savons lire —affirma Dashvara—. Nous avons tous été des disciples du dernier shaard de l'Oiseau Éternel. .D Oh… —Azune sembla méditer la nouvelle—. Alors, peut-être que vous voudrez tous vous installer dans cette pièce pour soigner cette ignorance aiguë. Il manque deux sièges. Je vais vous les apporter. .D Ne te dérange pas —assura Dashvara avec empressement—. Je les apporterai moi-même, merci. .P Le visage d'Azune s'adoucit et, quand Dashvara s'en fut chercher deux chaises dans la salle à manger, il sourit intérieurement. .P .Bm -t penso Tu t'es débarrassée de nous comme une experte, semi-elfe. .Em .salto Les quatre Xalyas s'installèrent dans la petite bibliothèque du mystérieux mécène. Après une courte hésitation, Dashvara laissa la porte ouverte avant de s'asseoir confortablement dans le fauteuil vide. Il observa que celui-ci était le plus confortable de tous et, quand Fayrah lui demanda s'il avait besoin d'aide pour trouver une information en particulier, Dashvara arqua un sourcil. .D Pour le moment, non, merci —répliqua-t-il, en ouvrant le premier livre qu'il avait pris sur l'étagère. .P Le volume était relativement léger et l'écriture du scribe était droite et claire. Habitué comme il l'était à voir les typiques fioritures et courbes des vieux livres du donjon, Dashvara s'étonna. Le livre s'intitulait .Sm -t titulo "L'Illustrissime Ville de Dazbon: plans et chronologie" . L'Histoire de pays lointains ne l'avait jamais particulièrement enthousiasmé, mais, étant donné que Dazbon était maintenant à quelques heures à peine à cheval, l'étudier commençait à devenir une occupation plus que raisonnable. .P Il passa rapidement sur de vieilles reproductions de plans de la ville d'années antérieures à l'an 5500, il survola les cent années suivantes, reconnaissant de temps à autre quelques noms de sénateurs connus, et ses yeux s'arrêtèrent sur le nom de «Zafandria Andeyed», ancienne sénatrice de Dazbon, née en 5530. Zafandria Andeyed, se répéta-t-il. Le père de Zaadma n'était-il pas un certain Sarfath Andeyed? Il continua à lire et il comprit que la famille Andeyed était une des douze familles patriciennes de la République. La dénommée Zafandria avait dirigé le Sénat durant huit ans, pendant lesquels elle avait conquis les mines de Maeras et fondé l'Ordre de Sifra. De nouveau, Dashvara fit une pause. Rowyn n'avait-il pas dit que l'un de ceux de sa bande était un membre retiré de l'Ordre de Sifra? D'après ce qu'il lut, les moine-dragons de cet Ordre étaient les plus grands gardiens des chemins sur les terres dazboniennes. À côté de ces «succès» de carrière, on accusait la maître-sénatrice d'avoir fait preuve de négligence dans le domaine de la sécurité maritime, vu qu'à cette époque la piraterie était devenue un vrai fléau. L'année 5602, elle avait été remplacée par un dénommé Licente Faerecio, qui avait employé toutes ses forces navales contre une véritable armée de pirates. Il avait été vaincu et la chambre des magistrats avait réclamé un châtiment pour un si mauvais gouvernement. Licente Faerecio avait été destitué de sa charge et, cependant… —Dashvara arqua un sourcil— il avait été couronné par le Dragon Blanc pour ses bonnes relations initiées avec l'État Fédéré de Diumcili. .P .Bm -t penso Effectivement .Em , pensa Dashvara avec ironie. .Bm -t penso Si ce Licente Faerecio est le même que celui que j'ai entendu parler avec Arviyag dans son pavillon, il a de très bonnes relations avec Diumcili et ses esclavagistes. .Em .P La chronologie s'interrompait en l'an 5612, vingt ans en arrière, et elle s'achevait avec un plan de Dazbon sur lequel étaient inscrits en lettres capitales les six districts principaux de la ville: le District du Dragon, le District d'Automne, le District de Kwata, le Beau District, le District de l'Aube et le District du Port. Cette page était comme délavée et Dashvara eut du mal à deviner les lettres plus petites. Certaines indiquaient les noms des canaux d'eau du District du Dragon, près de la mer. D'autres situaient le Sénat, les quatre Tours du Temps et autres monuments dont Dashvara n'avait jamais entendu parler. À l'arrière-plan, il devina la forme d'un dragon courbé qui semblait englober la ville avec ses griffes, comme pour veiller sur elle… ou pour l'écraser. .P Dashvara ferma le livre et prit le suivant de la pile qu'il avait faite. Celui-ci était écrit en oy'vat, la langue des Anciens Rois. Cette simple particularité l'avait attiré comme l'or attire un Shalussi. Selon Maloven, l'oy'vat était une langue que tous avaient pratiquement oubliée, sauf les Xalyas. Alors, que faisait un livre écrit dans la langue savante dans la bibliothèque d'un mécène dazbonien? .Sm -t titulo "Oniri'l soen" , annonçait le titre. Les fondements du savoir. .P À peine l'eut-il ouvert qu'il réprima une moue de surprise en constatant que toutes les marges des pages étaient occupées par des gloses écrites en langue courante. C'étaient des tentatives de traduction, comprit-il. Le livre philosophait au début sur la santé et la vie, puis il parlait de plantes et de remèdes. Au bout de quelques pages, les gloses se firent moins fréquentes, et finirent même par disparaître complètement. .P .Bm -t penso Visiblement, il s'est lassé d'essayer de traduire .Em , sourit Dashvara. En lisant quelques-unes des gloses, il s'était rendu compte que son auteur ne connaissait pas grand-chose à l'oy'vat. Ainsi, la phrase «De même que le corps doit être sain, la plante qui soigne doit l'être elle aussi» était devenue en langue commune «L'être vivant, comme il est nature, a un corps à entretenir». Dashvara sourit tout seul et secoua la tête, levant le regard vers les Xalyas. Fayrah avait les yeux rivés sur un livre de géographie, bien qu'elle n'ait pas l'air de lire. Lessi, assise sur le sol près d'une étagère, admirait des estampes colorées. Aligra jouait distraitement avec un cube de bois dans la main. Dashvara se troubla quand il s'aperçut que ses grands yeux l'observaient fixement. .P .Bm -t penso Est-ce que j'ai des restes d'œuf dans la barbe pour qu'elle me regarde avec cette tête d'enterrement? .Em .P Dashvara connaissait la profonde affection que Showag éprouvait pour cette jeune fille au visage étrangement pâle pour une femme de la steppe. Il se souvenait que sa mère ne la tenait pas en grande estime et craignait que Showag finisse par la prendre pour épouse. Dashvara n'avait jamais beaucoup parlé avec elle, mais il était persuadé que, si Showag l'aimait, elle ne devait pas être aussi folle que certains le disaient. Et pourtant, en la voyant ainsi, on se prenait à douter… .P Écartant les yeux de son regard perturbant, il se concentra de nouveau sur le livre de plantes. Il passait la page quand Aligra, parlant dans la langue savante, lâcha sur un ton neutre: .D Tu devrais être mort. .P Dashvara leva la tête et sourit malgré son trouble. En oy'vat, il répondit: .D Alors, c'est une chance que je ne le sois pas, tu ne crois pas? .P Fayrah et Lessi s'étaient immobilisées, les regardant tour à tour. Aligra demeura de pierre. .D Tu es le fils premier-né du seigneur Vifkan —siffla-t-elle. .P Dashvara esquissa un sourire amer. .D Ah, oui? Tu fais bien de me le rappeler. .D Tu as fui le donjon et tu as abandonné ton peuple! —l'accusa Aligra. .P Dashvara fronça les sourcils. Il ne l'avait jamais vue aussi altérée. Jetant un coup d'œil à Fayrah, il vit que l'attitude de son amie la surprenait elle aussi. .D Vraiment? —répliqua-t-il. .P Un éclat dangereux illumina les yeux de la Xalya. .D Tu avais une famille et des frères à défendre. .P .Sm -t paroles Moi, je n'avais que Showag et, toi, tu l'as laissé mourir , criaient ses yeux froids. .P Dashvara serra la mâchoire. Il fut sur le point de leur parler de la tâche que son père lui avait assignée. Cependant, ceci, outre le fait de n'apporter aucun réconfort, n'aurait fait que souiller l'honneur du seigneur Vifkan. Sauver un fils pour qu'il accomplisse une vengeance propre d'un assassin n'était pas quelque chose dont un Xalya pouvait s'enorgueillir. .D Bon, maintenant, nous sommes tous dans la même situation —dit-il enfin en s'appuyant contre le dossier du fauteuil. Parler en oy'vat si loin de sa terre natale lui paraissait étrange—. Nous sommes tous orphelins et nous devrions tous être morts, mais nous sommes ici, loin de la steppe. Et, visiblement, nous nous sentons tous plus ou moins coupables. —Il les regarda toutes les trois et haussa les épaules—. Si vous considérez que le fait d'avoir survécu ne me donne plus droit au titre de seigneur de la steppe, faites comme vous voudrez: je ne vous le reprocherai pas. Et maintenant… —il se leva et prit la pile de livres—, veuillez m'excuser. Je retourne dans ma chambre. .P En silence, il se dirigea vers la porte de la bibliothèque. Les paroles d'Aligra le blessaient davantage qu'il n'aurait voulu l'admettre. Il croyait l'avoir surmonté mais, évidemment, si l'on rouvrait les plaies, elles allaient difficilement guérir. Pourtant, il savait avec une totale certitude que s'il avait… Il hésita. Que s'il avait pu… Il s'arrêta près de la porte et formula sa pensée à voix haute sans se retourner: .D Si j'avais pu mourir à la place de Showag, tu peux être sûre, Aligra, que je l'aurais fait sans hésiter une seconde. —Il sourit avec tristesse. Il ne se rappelait pas avoir jamais prononcé une telle évidence—. Tu peux en être certaine. .D Alors… pourquoi? —murmura Aligra dans la langue commune. .P Il devina que la jeune fille pleurait et, par politesse, il ne se retourna pas. .D Je peux seulement te dire que ce n'était pas ma décision. .P Il en avait trop dit, s'aperçut-il. Qui, à part son père, pourrait l'avoir obligé à lui obéir? .P Il laissa les Xalyas et monta les escaliers jusqu'à sa chambre. Il croyait l'avoir surmonté, oui. Mais, maintenant qu'il avait retrouvé son peuple, il sentait que la plaie saignait de nouveau au-dedans de lui. Il jeta un coup d'œil à la chambre et grimaça en soupirant. .D Tu sais, Tahisran? Je comprends pourquoi tu t'es enfermé dans ces catacombes: moi-même, je m'y enfermerais volontiers si je n'avais pas si peur des morts. .P L'ombre ne lui répondit pas, mais Dashvara était certain qu'elle l'avait entendu. .Ch "Le Sentier de la Pluie" Alors que, le matin, il s'était senti énergique et guéri, l'après-midi, ses accès de toux recommencèrent. Vers le crépuscule, il fut pris de tels vertiges que, lorsque Fayrah vint l'appeler pour dîner, il lui assura qu'il n'avait pas faim et qu'il n'allait pas descendre. Elle faillit faire un commentaire, mais, face au regard impérieux de son frère, elle se contenta de dire d'une voix douce: .D Repose-toi, mon frère. .P Dashvara ferma le livre qu'il tenait entre les mains. Celui-ci traitait des mesures de sécurité qu'avait instaurées le Sénat au siècle dernier. Au sein de la ville, on parlait de licences d'armes et de règles d'hygiène pour combattre la rage transmise par des rongeurs appelés sirelokes. Aux frontières de l'est, on exposait le grave danger que supposaient les créatures du désert de Bladhy. Les gardes dazboniens repoussaient chaque invasion d'écailles-néfandes, arrêtaient des tribus belliqueuses d'orcs et luttaient obstinément contre les nadres rouges, qu'ils appelaient aussi «budrays». Disposer de terres riches en ressources avait ses avantages, mais également ses inconvénients: tous les enviaient, même les créatures les plus démoniaques qui pouvaient exister en Haréka. .P Dashvara laissa échapper un soupir. Il avait la poitrine dans un état lamentable et la gorge en feu. Et il ne parvenait pas à écarter l'arrière-goût du sang. Comme la lumière de la fenêtre ne suffisait plus pour lire, il avait allumé une bougie; néanmoins, ses yeux se fermaient inconsciemment. .P .Bm -t penso Il vaudra mieux que je me remette parce que, si je dois rester comme ça toute ma vie, je vais avoir du mal à me supporter. .Em .P Il entendait des bruits de voix dans la maison et, changeant d'avis, il sentit le besoin de se réunir avec les autres. Peut-être que Rowyn avait une histoire du berger Bramanil et de son chat. Il se redressa, plus enthousiaste, et… une toux incontrôlable le secoua. .D Maudite toux —haleta-t-il quand celle-ci cessa. .P Il avait les poings serrés et il aurait volontiers lutté à coups de poing contre la toux si cela avait été possible. Il entendit un grincement et la porte s'ouvrit. Il ne vit personne dans l'embrasure. Dashvara scruta les ombres. .D Fayrah? .P Une voix douce lui répondit: .P .Bm -t dm C'est moi, Tahisran. Je t'apporte un remède. .Em .P L'ombre s'avança dans la pièce, un verre à la main. Le verre semblait voler. Voler… soutenu par de simples ombres. .P Dashvara était un guerrier de la steppe et, en tant que tel, il ne s'effrayait pas de nombre de choses qui auraient fait pâlir le plus aguerri des républicains. Mais voir une ombre tenant un verre… c'était plus que ce que son esprit pouvait supporter. .P Quand Tahisran lui tendit le verre, Dashvara se leva d'un coup, effrayé, et bondit vers l'autre côté du lit. .D Ne t'approche pas. —Sa voix trembla—. Tu… euh… Attends un moment que je me calme, d'accord? —Tous deux attendirent quelques secondes en silence et finalement Dashvara, sans se sentir remis le moins du monde, reprit avec incrédulité—: Tu as préparé ça… pour moi? .P L'ombre acquiesça, laissa le verre sur la table de nuit et retourna fermer la porte tout en expliquant: .P .Bm -t dm Autrefois, j'ai été disciple de l'École de Gon, dans les Républiques du Feu. Je ne suis pas un celmiste endarsique, je me suis spécialisé en perceptisme, mais je connais quelques trucs. Mon maître souffrait d'une toux semblable à la tienne et ce remède le soulageait beaucoup. .Em .P Jamais de sa vie Dashvara n'avait entendu parler de l'École de Gon, mais, bien sûr, d'après ce qu'il savait, les Républiques du Feu étaient à mille et une lieues de Dazbon, au-delà du Désert de Bladhy. Dashvara s'approcha timidement de la table de nuit. .D Comment fais-tu cela? —demanda-t-il. .P .Bm -t dm Tu parles de la potion? Le principal ingrédient est une plante à fleurs blanches. Une kalrea. J'y ajoute un peu d'énergie brulique. Bois-la. Cela calmera la toux .Em , assura l'ombre. .P Dashvara déglutit, il s'assit sur le lit près du verre et il allait le prendre quand il avoua: .D Je ne parlais pas de la potion. Ce que je voulais savoir, c'est comment tu fais pour soutenir un verre alors que tes mains… eh bien, tes mains sont faites d'ombres, non? .P Dashvara vit clairement le sourire moqueur de Tahisran. .P .Bm -t dm Je ne suis pas qu'ombres, humain. Je suis une ombre. .Em .P Dashvara arqua un sourcil. .D Ah. —Il marqua un temps d'arrêt—. Cela explique tout. Et tu prétends que je te fasse confiance et que je boive ça? Qui me dit que tu ne vas pas m'empoisonner? .P Tahisran acquiesça de nouveau et Dashvara perçut son ironie quand il ajouta: .P .Bm -t dm De toute manière, tu es déjà empoisonné. .Em .P Le lui rappeler n'était pas très aimable, pensa Dashvara avec un soupir. Sans réfléchir davantage à l'étrange offrande, il prit le verre et but son contenu. Cela ne sentait pas seulement la kalrea, cela en avait aussi le goût. À peine eut-il reposé le verre sur la table de nuit qu'un violent frisson le parcourut, et il se mit à claquer des dents. Ses yeux s'assombrirent, son cœur s'accéléra… Luttant pour demeurer conscient, Dashvara poussa un rugissement. .D Tu m'as empoisonné! .P L'ombre avança d'un pas, l'air étonné. .P .Bm -t dm Ceci n'est pas normal .Em , raisonna-t-elle. .Bm -t dm En principe, tu aurais dû dormir placidement. Cela faisait toujours beaucoup de bien à mon maître… .Em .P Dashvara ouvrit la bouche, éternua et une douleur foudroyante parcourut tout son corps, suivie d'une explosion de rage aveugle. Il leva les yeux vers l'ombre avec une terrible grimace. .D Tu es une ombre morte… Tu vas voir! —brama-t-il. .P Dashvara se leva et se rua sur l'ombre. Celle-ci l'esquiva et Dashvara heurta violemment le mur comme un taureau furieux. Ignorant la douleur aiguë qui le transperçait comme une flèche acide, il se retourna et il allait foncer de nouveau quand la porte s'ouvrit à la volée et Rowyn et les autres entrèrent au pas de course en poussant des cris. .P Dashvara sentit qu'un bloc de glace lui tombait brusquement dessus. Les bras forts de Rowyn le maintinrent immobile et Dashvara se débattit faiblement. .D Maudite ombre! Je vais la tuer, Rowyn. Je te jure que je vais la tuer. .P Il avait les yeux exorbités et des bouillons de sang s'échappaient de sa bouche, ou, du moins, c'était l'impression qu'il avait. L'effet de cette potion avait été trop immédiat pour douter qu'il s'agisse d'une coïncidence. Cette ombre l'avait trompé en lui contant des histoires farfelues, réussissant même à faire en sorte que Dashvara éprouve de la compassion pour elle… et voilà qu'elle l'avait empoisonné! Elle l'avait assassiné. À moins qu'elle n'ait jamais existé, à moins que… .P Dashvara s'effondra et Rowyn l'aida à s'allonger sur le lit. .D Il n'a pas l'air de guérir avec le temps, Duc —observa la voix sombre d'Azune. .P Dashvara scruta fébrilement les coins de la chambre, cherchant l'ombre. Comme il aurait aimé pouvoir la foudroyer d'un seul regard! .P Un beau visage déformé par l'inquiétude apparut devant ses yeux. Dashvara s'en prit brusquement à lui-même. Il ne pouvait laisser Fayrah seule maintenant. Cela aurait été trop ridicule. Il essaya de sourire et tendit une main pour prendre celle de sa sœur. .D Je vais bien —grogna-t-il. Un bruit de succion sanguinolente accompagna ses paroles. Se rendant compte qu'il mentait comme un scélérat, il s'esclaffa et le sang claqua dans sa gorge—. Je ne me suis jamais aussi bien porté —ajouta-t-il tout en riant et toussant—. Que diables. Maintenant je comprends. C'est ça, la panacée de la vie, sœur: la mort. .P Un éclat de terreur passa dans les yeux de Fayrah, et Dashvara, retrouvant un peu de raison, se réprimanda durement. .D Ne m'écoute pas, sœur. Je délire. Mais… —sa voix se réduisit à un simple filet— si je meurs, Fayrah, peu importe combien souffle le vent, ne te rends pas… .salto Il se réveilla des heures plus tard, en pleine nuit, en entendant du bruit dans la chambre. Dashvara constata qu'il était toujours en vie; il aurait pourtant parié qu'il était mort et avait ressuscité, et même qu'on l'avait tué plusieurs fois. Il se sentait complètement étranger à ce qui se passait autour de lui. Que lui importait ce qui pouvait se passer si, de toutes façons, il mourait et ressuscitait et mourait et ressuscitait sans cesse? .P .Bm -t penso Depuis quand je me pose des questions aussi stupides? .Em , raisonna une petite voix dans son esprit. .P Dashvara secoua la tête. .D Il se réveille! —murmura une voix. C'était Azune. .P Dashvara cligna des paupières et vit Rowyn agenouillé près du lit, un profond pli sur le front. .D Comment te sens-tu, steppien? .D Je me sens vivant, républicain —répondit Dashvara. Même lui s'effraya en entendant sa voix, réduite à un pur croassement moribond. .P Rowyn se tourna vers Azune. .D Aide-moi à le mettre debout, Azu. .P Dashvara réprima un grognement de surprise quand Rowyn l'aida à se redresser. .D Où veux-tu que j'aille, républicain? .D Azu va t'emmener chez un guérisseur de Dazbon —répondit Rowyn—. En deux heures maximum, vous y serez. Tu ne peux pas rester ici. .D Je ne peux pas? —répéta Dashvara, hébété. Suivant des raisonnements insondables, il se souvint de ce qu'il avait dit à Rokuish: .Bm -t paroles Une personne qui ne croit pas qu'une plume peut lutter contre le vent se laissera emporter, croyant impossible de lutter contre l'impossible. .Em .D Tu ne dois pas —affirma Rowyn la mine lugubre—. Sinon tu mourras, je le crains. Le venin est en train de te tuer. .D Lequel d'entre eux? —demanda Dashvara, sans très bien savoir pourquoi. .P Rowyn fronça les sourcils, secoua la tête et l'aida à se lever. .D Azu, aide-moi… .D Je peux marcher —protesta Dashvara—. Je ne suis pas encore mort. .P Cependant, les deux Frères de la Perle l'aidèrent à sortir de la chambre et à descendre les escaliers. Ce n'est qu'en arrivant en bas que Dashvara se souvint de l'ombre. Il jeta un regard foudroyant en arrière, convaincu que celle-ci le suivait, mais il ne vit rien d'autre que l'obscurité. Avec un sourire sarcastique, il se laissa tomber sur une chaise. Azune s'approcha avec des ciseaux et Dashvara la contempla, perplexe, tandis que celle-ci les passait à Rowyn. .D Ne bouge pas —lui recommanda le Duc—. Je vais te couper la barbe. .P Dashvara demeura bouche bée et, un instant, son esprit redevint complètement lucide. .D Quoi? Pas question. Tu ne vas pas toucher à ma barbe, républicain. .P Rowyn lui adressa un sourire apaisant. .D Ils recherchent un voleur barbu de la steppe, tu te rappelles? Il s'agit juste d'un déguisement. Ce n'est pas comme si j'allais te couper la tête. .P Dashvara lui lança un regard assassin et se leva en s'appuyant comme il put sur la table. .D Prends garde que je ne coupe pas la tienne —grommela-t-il. .P Rowyn blêmit. .D Azune, explique-le-lui. .P La semi-elfe souffla. .D Explique-le-lui, toi, pendant que je lui donne un bon coup de gourdin. Je ne veux pas chevaucher avec un fou éveillé, Row. En plus, s'il a une crise de toux, nous allons tomber du cheval, à coup sûr. Le mieux, c'est qu'il soit inconscient pendant le voyage. .P Ou mort, pensa Dashvara. Une immense fatigue envahit le cœur du Xalya et celui-ci, attristé, se laissa tomber lourdement sur sa chaise. .D C'est bon. Maudits républicains. Coupez-moi la barbe, et même le bras si ça vous chante. De toutes façons, vu ce que je vais durer… .D Nous te couperons la langue si tu continues à parler —marmonna Azune. .P Rowyn s'attela à la tâche. Fatigué comme il était, Dashvara fut à deux doigts de fondre en larmes en voyant sa jolie barbe tomber sur le sol pavé de la salle à manger. Sentant son accablement, Rowyn se racla la gorge. .D Je ne te l'enlève pas complètement. Je ne fais que la tailler. .P Dashvara ne répondit pas. À un moment, il toussa et Rowyn faillit l'embrocher avec ses ciseaux. Quand il vit une goutte de sang sur le nez du républicain, il soupira. .D Désolé. Je t'ai éclaboussé. .P Rowyn acheva son travail avant de se nettoyer et de tendre un bras à Dashvara. .D Debout, seigneur des Xalyas. Ne te décourage pas: tu vas sûrement sortir de ce pas. .D Nous sortons tous —murmura Dashvara, en se levant lentement—. Morts ou vivants. .P Rowyn déglutit. .D Par la Divinité —marmonna-t-il—, même Axef le surpasse en optimisme. Tu es sûre que tu ne veux pas que je t'accompagne, Azu? .D Non —refusa-t-elle catégoriquement—. Toi, prends soin des Xalyas et va dormir. Le steppien arrivera à Dazbon. .P Dashvara eut un sourire terrible. .D Nous arrivons tous. Morts ou vivants. .P En soupirant bruyamment, ils lui mirent des bottes et une grosse tunique qui sentait la lavande et, pendant qu'ils le guidaient au-dehors, Dashvara se surprit à penser à Zaadma et à ses plantes. Dans la petite étable où ils entrèrent, il y avait trois chevaux. Azune ouvrit la stalle d'une jument blanche et Dashvara la contempla, hébété. Elle ressemblait à la monture de son père. Elle avait la même prestance et la même beauté. Mais, évidemment, ce n'était pas la même. .P Azune monta et, à eux deux, ils allaient hisser Dashvara quand le Xalya résista. .D Je monterai seul —affirma-t-il. .P Il monta et il fut pris d'un tel vertige qu'il s'en fallut de peu qu'il ne tombe. Azune le maintint fermement assis et Dashvara lui en fut reconnaissant: il n'y avait pas de pire humiliation pour un Xalya que de tomber seul de son cheval. .D Prends le Sentier de la Pluie —chuchota Rowyn à Azune—. La caravane partira demain et arrivera vers midi. Si tu veux, attends-moi sur le Chemin du Dragon. .P Azune hocha la tête. .D J'y serai. .P Rowyn sourit et jeta un coup d'œil à Dashvara. .D Ne meurs pas avant l'heure, mon garçon. .P Dashvara était raide comme un bâton parce qu'il essayait d'éviter une nouvelle quinte de toux. .D Et, toi, prends soin de mon peuple —grommela-t-il tout bas—. S'il leur arrive quoi que ce soit, tu auras affaire à moi, mort ou vivant. .D Cesse donc de menacer et essaie de ne pas tomber du cheval —répliqua Rowyn, l'expression inquiète. .P Dashvara souffla. .D Un Xalya… ne tombe jamais de cheval —haleta-t-il. Incapable de se retenir davantage, il se mit à tousser comme un démon et Azune jura entre ses dents. .D Il va réveiller tout le voisinage! .D Que la Perle vous protège! —leur lança Rowyn tandis que la semi-elfe éperonnait sa monture. .P Ils sortirent de Rocavita au galop et Dashvara dut s'agripper à Azune pour ne pas perdre l'équilibre. Il lui semblait que tout son corps se transformait en un bouillon de sable ardent. Ils galopèrent un temps interminable sur le Chemin du Dragon, guidés uniquement par la lumière des astres nocturnes. Pendant le voyage, Dashvara lutta pour rester conscient et il tenta de ne pas souiller de sang la tunique d'Azune. .P .Bm -t penso La caravane .Em , songea-t-il, après un long silence uniquement interrompu par le bruit assourdissant des sabots contre la pierre. Rowyn avait dit que la caravane arriverait à Dazbon le lendemain. Cela voulait-il dire qu'elle était déjà arrivée à Rocavita? Il ouvrit grand les yeux. Si c'était vrai, cela signifiait qu'il y avait à présent probablement plus de Xalyas dans la République de Dazbon que dans la steppe. .P .Bm -t penso Mais cette fois ils devront se libérer tout seuls .Em , pensa-t-il amèrement tandis qu'il s'efforçait de garder les yeux bien ouverts pour ne pas les fermer éternellement. .Bm -t penso À moins que je n'arrive à survivre. .Em .P La seule chose qu'il vit lorsqu'ils arrivèrent à Dazbon fut une grande colline qui descendait, couverte de toits plongés dans l'obscurité. Il entendit un bruit puissant quand ils passèrent près de la Grande Cascade, mais Dashvara ne put pas la voir. Choisissant un sentier qui traversait un bosquet, Azune ralentit le rythme avant d'atteindre les premières maisons. .D Comment vas-tu, steppien? —demanda-t-elle. .P Un instant, Dashvara crut qu'il ne parviendrait pas à décoller les lèvres tellement il les avait tenues serrées. Quand il les sépara, il sentit un filet chaud les parcourir. .D Bien —croassa-t-il. .P Malgré la sinistre situation, Azune laissa échapper un petit rire sarcastique. .D Bien, qu'il dit. Je parie que, même si on te transperçait de trois épées, tu continuerais à dire que tu vas bien. .P Dashvara ne répondit pas: il avait la terrible impression que, s'il ouvrait de nouveau la bouche, tout le sang de son corps jaillirait comme une cascade empoisonnée. .P Ils entrèrent dans la ville. L'esprit trouble de Dashvara ne put trouver que deux adjectifs pour la qualifier: malodorante et labyrinthique. Soudain, le cheval blanc s'arrêta. Dashvara sentit qu'Azune se laissait glisser jusqu'au sol et, ayant perdu son appui, il s'accrocha à la selle, les mains tremblantes. Il ne manquait plus maintenant qu'il tombe et se casse la tête. .P Avec empressement, Azune frappa à une porte. Celle-ci tarda à s'ouvrir et, quand elle s'ouvrit enfin, un rectangle de lumière surgit et une voix inquiète se fit entendre. .D Azune! Ma chère, que s'est-il passé? .D Moi, je n'ai rien, Aydin. C'est mon compagnon. Il va très mal. .P Le sursaut qu'eut Dashvara en entendant le nom d'Aydin se transforma en catastrophe: secoué par une nouvelle quinte de toux, il perdit l'équilibre. Azune le retint de justesse. .D Aide-moi à l'emmener à l'intérieur —fit Aydin. .P Le ternian et Azune le soutinrent tous deux et le firent entrer dans la maison, à demi inconscient. Dashvara se retrouva finalement étendu dans un lit, un visage flottant devant ses yeux. Quand il reconnut le commerçant, son cœur se tordit. .D Je ne veux pas être soigné par un lâche —articula-t-il. .P Aydin secoua la tête et ses yeux brillèrent de défi quand il dit: .D Et moi, je ne veux pas soigner un idiot. .P Dashvara le regarda dans les yeux, et alors il sourit… et s'évanouit. .Ch "L'Illustrissime République" .D .Bm -t penso Pourquoi je ne peux pas accompagner mon père? —demanda Dashvara, contrarié. Il était assis dans la tour du shaard et regardait le vieil homme, la tête droite—. Pourquoi m'enfermes-tu ici, maître? .Em .P .Bm -t penso Maloven, comme toujours, observait le lointain horizon, absorbé dans ses pensées. Il lui répondit sur un ton paisible. .Em .D .Bm -t penso Personne ne t'enferme nulle part, mon petit. Tout simplement, parfois il y a certaines choses qu'on ne peut pas faire. De même que ma jambe m'empêche de courir, toi, tu ne peux pas chevaucher avec ton père pour défendre nos terres. Mais, un jour, tu le pourras, fils. —Il se tourna vers lui, les mains dans le dos, et ses yeux étincelèrent—. Je prévois qu'un jour, tu défendras les terres xalyas d'un terrible orage. Mais —il sourit— tu dois encore grandir et apprendre… .Em .salto Lorsque Dashvara se réveilla, il eut l'impression de sortir d'un puits sans fond. Il était allongé sur un matelas très confortable et il voyait de la lumière à travers ses paupières. Il se sentait… bien. Il était cependant trempé de sueur. .P Non loin, il entendait une rumeur de voix et de bruits qu'il ne fut pas capable de reconnaître, parmi lesquels se détachaient des cris étranges d'oiseau. Il entrouvrit un œil et contempla un long moment la pièce. La lumière du soleil l'éclairait harmonieusement. Il ouvrit l'autre œil quand il perçut un bruit de pas. Aydin apparut par une porte. Il s'arrêta net en le voyant éveillé. .D Ah —se contenta-t-il de dire. .P Il avança et, emplissant un verre d'eau, il le tendit à Dashvara. Celui-ci s'assit. Il faisait chaud dans la chambre. C'est pour ça qu'il transpirait. Bien sûr. .D Ternian. Ne me dis pas que je suis chez toi? .D Tu es chez moi, humain. .P Dashvara le détailla du regard quelques secondes avant de boire le verre d'un trait et de constater: .D Tu m'as sauvé. .D Une nouvelle fois —sourit le guérisseur. .P Dashvara grimaça. .D Je regrette ce que je t'ai dit dans le temple. Je t'ai traité de canaille, je retire le mot. .D Et rien d'autre? .P Dashvara lui jeta un regard sombre mais, cette fois-ci, Aydin le soutint. Le Xalya haussa les épaules. .D Un sage m'a dit un jour que celui qui sauve la vie de celui qui l'insulte est soit un fou soit un chevalier. Bien sûr, d'après lui, il n'y avait pas de grande différence entre les deux. —En voyant le visage d'Aydin se renfrogner, il ajouta, badin—: Je retire tout ce que tu voudras, guérisseur. Comment diables as-tu fait pour que je m'en sorte? .D Tu ne t'en es pas sorti —répliqua Aydin—. Les énergies de ton corps sont encore dans un état désastreux. Le venin du dard aurait dû te tuer et quelque chose dans ces poudres t'a sauvé la vie, mais cela a provoqué des lésions importantes à ton énergie interne. Tu es déséquilibré. .P Dashvara aurait aimé ne jamais entendre ses paroles. Il se sentait énergique et complètement remis. Ou du moins, il se sentait beaucoup mieux que lorsqu'il était en train de mourir, rectifia-t-il. .D Déséquilibré, hein? —répéta-t-il avec sarcasme. .D Il s'agit d'un terme médical —expliqua Aydin—. Tu souffres d'un déséquilibre énergétique interne et je ne sais pas comment le soigner. .P S'il n'y avait pas de remède, pourquoi s'en inquiéter? Dashvara changea de sujet. .D Où est Azune? .D Aucune idée. Elle est partie peu de temps après votre arrivée. —Aydin se leva—. Tu veux manger quelque chose? .P Dashvara acquiesça et se leva à son tour. Peu après, ils étaient tous deux assis à une petite table face à une assiette emplie de délicieux biscuits. .D Alors, tu es un membre de la Confrérie de la Perle —hasarda Dashvara. .P Aydin roula les yeux. .D Non. Je suis acolyte de la Confrérie du Dragon. Mais je suis un sympathisant des Frères de la Perle. .P Dashvara mâcha son biscuit pensivement. .D Sympathisant et coopérateur —observa-t-il—. Tu épiais Arviyag, n'est-ce pas? —Aydin ne répondit pas. Dashvara esquissa un sourire—. Finalement, tu n'es peut-être pas si lâche que ça. .P Le ternian secoua la tête. .D Tu es un membre de la Perle? Non, n'est-ce pas? Alors ne te mêle pas d'affaires qui ne te concernent pas. .P Le ton ne plut pas à Dashvara. .D Je crois bien que cela me concerne davantage que toi. Les prisonniers qu'achète cette ordure sont des Xalyas. .D Oui, je sais. Azune m'a tout expliqué —répliqua Aydin, les griffes sorties—. Elle m'a aussi dit que tu avais gâché leurs plans. Maintenant, il te sera plus difficile de libérer les nouveaux prisonniers. .P Dashvara se souvint alors que la deuxième caravane des esclavagistes allait arriver à Dazbon vers midi. Il s'agita, impatient. .D Ils sont déjà arrivés? —s'enquit-il. .P Une lueur sardonique brilla dans les yeux d'Aydin avant de s'éteindre sombrement. .D C'est bien probable. —Il leva la tête et son visage s'éclaira quand il regarda par la fenêtre—. Ah. Voici ton sauveur qui arrive. C'est un docteur, pas un simple guérisseur et, crois-moi, si, lui, il n'arrive pas à te guérir, personne n'y arrivera. Allez, allonge-toi dans le lit. .P Dashvara ravala son impatience et obéit. Bientôt la porte s'ouvrit et le garçon, Hadriks, apparut, le visage curieusement empourpré par l'irritation. Derrière lui, venait un homme grisonnant et maigre comme un bâton. Seule une grosse chaîne d'argent rompait la monotonie de ses habits noirs. .D Où est le malade? —demanda-t-il, entrant comme on entre en terre conquise. .P Aydin était demeuré stupéfait pour une raison que Dashvara ne parvenait pas à comprendre. Avant que quiconque ne réponde, le nouveau venu se dirigea rapidement vers le lit et posa sa trousse sur un tabouret tout en débitant un flux continu de paroles. .D Par la Divinité, quelle chaleur! Je souhaite déjà que l'automne arrive vraiment. Pourquoi ne t'es-tu jamais décidé à vivre dans le Beau District, Aydin? Ces trottes me tuent. Bien, bien, bien. Qu'avons-nous ici? Ah! Il n'a pas l'air si moribond que ça. J'aurais dû me douter que tu exagérais, mon garçon. À t'entendre parler, je m'attendais presque à le trouver mort! Ces jeunes et leurs délires —il rit d'un rire sec—. Assieds-toi, citoyen, et tiens-toi tranquille quelques instants, veux-tu? .P Dashvara le fixa dans les yeux, mais le médecin ne le regardait pas: il posa deux mains décharnées et sèches sur son thorax et l'examina comme s'il cherchait quelque remède caché sous sa peau. Aydin et Hadriks les contemplaient, mal à l'aise. Dashvara entendit le ternian chuchoter au garçon: .D Et le docteur Fénendrip? .P Par-dessus la tête grisonnante du médecin, Dashvara vit Hadriks faire une grimace d'excuse. .D Il est en vacances, maître. Il n'y avait que le docteur Exipadas dans son cabinet. Il m'a demandé ce que je faisais là et, moi… .P Aydin s'était mis à hocher la tête et Hadriks se tut, avalant sa salive. Dashvara soupira. Il commençait à en avoir assez des palpations de ce docteur Exipadas. .D Voyons… —marmonna le docteur—. Oui. Prends cette cuvette et tiens-la fermement sous l'avant-bras, comme ça, très bien. .P Il sortit un petit instrument tranchant de sa trousse. L'expression d'Aydin alarma aussitôt Dashvara. .D Que vas-tu me faire? —demanda-t-il, en écartant la cuvette. .D Une saignée, rien de plus —assura tranquillement le docteur—. Une petite coupure pour que tu expulses les humeurs néfastes. .P Dashvara demeura bouche bée et comprit enfin quelle était son intention. Quelque chose en lui flamba comme un soudain éclair. Il eut du mal à se contrôler. Rarement il parla avec autant de froideur. .D Fiche le camp d'ici tout de suite —susurra-t-il. .P Le docteur marqua un temps d'arrêt et, pour la première fois, il leva le regard sur son patient. Ce qu'il vit dans ses yeux le rendit plus pâle qu'il ne l'était déjà. .P Aydin se racla la gorge, extrêmement embarrassé. .D Docteur. Docteur Exipadas, je ne crois pas qu'une saignée soit le remède le plus approprié. En fait, je crois que… .P Le visage du docteur Exipadas se durcit. .D Je rêve ou tu remets en question mon travail, guérisseur? Tends ce bras, te dis-je! .P Quand le docteur Exipadas approcha son couteau, Dashvara ne put en supporter davantage: il prit la cuvette et la lui flanqua sur la figure. Alors, il se leva, fourra le couteau dans la trousse avec les morceaux de la cuvette cassée, la referma et se mit à traîner le docteur vers la porte ouverte. Exipadas criait comme un porc qu'on mène à l'abattoir. Dashvara l'expulsa dehors, avec sa trousse. .D Criminel! —hurlait le docteur efflanqué, couvrant de ses mains son visage rougi de sang—. Tu vas le regretter, crois-moi, et beaucoup! J'ai des amis puissants! .D Réjouis-toi que je ne t'aie pas saigné comme tu voulais le faire avec moi, maudite sangsue —cracha Dashvara, dégoûté. Il observa que plusieurs personnes qui passaient dans la rue jetaient des regards curieux sur la scène. Il ferma la porte au moment où l'autre criait: .D Les choses n'en resteront pas là! .P Dashvara se tourna vers Aydin et Hadriks. Tous deux le contemplaient, muets. Ce n'est qu'alors qu'il pensa que son action précipitée pouvait peut-être porter préjudice à Aydin. Mais, en même temps, il pariait que, s'il n'avait pas réagi, Aydin n'aurait rien fait pour arrêter ce crétin arrogant. Brisant le silence, Hadriks s'esclaffa. Aussitôt, le regard foudroyant de son maître le réduisit au silence. .D Je ne sais pas comment prendre ça —avoua Aydin. .P Dashvara se racla la gorge. .D Euh… vraiment? Hum… C'était quelqu'un d'important? .P Avec une tranquillité qui n'était qu'apparente, Aydin l'informa: .D Exipadas Andeyed est le gendre d'Altagar Parvel, maître sénateur de Dazbon. .P Dashvara médita quelques secondes sans très bien savoir comment interpréter l'affaire. Finalement, il n'eut d'autre idée que de se justifier: .D Je n'allais tout de même pas le laisser me saigner, non? Bah, en plus, je ne lui ai rien fait. .D Tu ne lui as rien fait? —répéta Aydin avec un petit rire sarcastique. .D Bon… Ma méthode n'était pas si mauvaise —se défendit Dashvara—. Je l'ai seulement mis à la porte de ta maison. .D De .Sm ma maison. Ah. Oui. Oui, ta méthode a été directe. Efficace. Je crois que tu as oublié l'incident du projectile. .D Quel projectile? .D La cuvette que tu lui as lancée. .D Je ne la lui ai pas lancée, je la lui ai écrasée sur la figure —nuança Dashvara. .D Tu fais bien de relever ce détail —répliqua le ternian avec ironie—. Quand le Mestre viendra t'interroger avec ses officiers, n'oublie pas de le mentionner. .P Dashvara haussa les sourcils, alarmé. .D Le Mestre? .D Celui qui s'occupe d'arrêter les gens. .D Aïe. Je vois. —Dashvara se sentit honteux—. Je ne voulais pas t'attirer de problèmes, Aydin. .D Et moi, je ne voulais pas faire entrer ce serpent chez moi. —Hadriks pâlit et Aydin posa une main apaisante sur son épaule—. Ne t'inquiète pas, Hadriks. Maintenant tu sauras que moins on voit le docteur Exipadas, mieux on se porte. À vrai dire, moins on voit les docteurs de l'Hôpital, mieux c'est. Fénendrip est une des rares exceptions. Que fais-tu? —demanda-t-il soudain, surpris. .P Dashvara venait de revêtir sa tunique et il enfilait ses bottes. .D Je m'en vais. Je ne veux pas vous créer davantage de problèmes. En plus, j'ai des choses à faire. .P Il se dirigeait vers la porte quand Aydin s'interposa sur son chemin. .D Pas question. Si Azune revient et qu'elle apprend que tu es parti, elle me condamnera aux enfers. Je n'ai pas l'intention de te laisser partir avant qu'elle revienne. .P Dashvara l'observa avec étonnement. À ce moment, des coups fermes se firent entendre contre la porte. .D Milice urbaine! —cria une voix puissante au-dehors. .D Mille dragons… —jura Aydin. Il ouvrit. Le visage d'un humain robuste apparut dans l'encadrure. Derrière lui, se tenait le visage ensanglanté du docteur Exipadas, qui semblait exhiber sa blessure comme une preuve de son innocence. En réalité, il n'avait qu'une petite coupure sur la joue. Le reste du sang provenait de son nez. Le milicien salua: .D Bon après-midi. Une question. Cet homme est-il venu chez vous récemment? —Aydin acquiesça—. Il dit avoir été frappé abusivement par un de vos patients. Puis-je lui parler? .P Dashvara faillit lâcher un éclat de rire. Frappé abusivement? Aydin s'écarta, permettant au milicien de voir Dashvara et à celui-ci de voir le milicien. Le garde était vêtu d'un uniforme gris; sur sa poitrine, était fixé l'insigne d'une main noire. .D Explique-lui exactement comment cela s'est passé —lui conseilla Aydin. .D Cet homme a essayé de m'assassiner! —s'écria Exipadas. .P Dashvara souffla et raconta en détail l'affaire comme une victime exemplaire. Le milicien écouta calmement, sans prêter attention aux plaintes du docteur. Finalement, il fit un bref geste de la tête. .D Selon la Loi, si le malade refuse une saignée, le docteur ne peut pas la réaliser. Je considère que vous avez agi en légitime défense et que le docteur ne pouvait pas vous forcer. Il n'y a rien à ajouter. .P Le docteur était resté bouche bée. Dashvara sourit, agréablement surpris. .D Merci, milicien —fit-il. .P L'homme inclina légèrement la tête en signe de salutation. .D Quoooi? —feula Exipadas—. Non! Milicien! —appela-t-il—. Je vous ordonne de l'arrêter! Milicien! .P Quand il saisit la manche du milicien, le visage de celui-ci devint glacial; le docteur eut un mouvement de recul. .D Je vous suggère de vous éloigner de cette rue, docteur —dit l'agent. .D Comment osez-vous…! .D S'il vous plaît, ne proférez pas d'insultes dont vous pourriez vous repentir ensuite —le coupa le milicien avec rectitude—. La Loi est la Loi. .P Le visage pâle d'Exipadas s'empourpra et on aurait dit que la fumée allait lui sortir par les oreilles. .Bm -t penso Je parie que ce sont les humeurs néfastes dont il voulait me délivrer .Em , pensa Dashvara avec sarcasme. .D Ce rustre me le paiera de toute manière —grogna le docteur, avant de faire demi-tour et de s'en aller à grandes enjambées dans la rue. Quand Dashvara tourna la tête de l'autre côté, le milicien était déjà loin. .P Avec un soupir, Aydin referma la porte. .D Bon. Espérons que l'affaire est close. .P Hadriks gloussa. .D Tu as fait mordre la poussière à un patricien! .D Oui, quel succès —ironisa Aydin. Il avait sorti ses griffes. Dashvara s'inquiéta. .D Tu crois que ce crétin pourrait tenter de se venger d'un accident aussi insignifiant? .P Aydin leva les yeux au ciel. .D Un accident insignifiant? Je te rappelle que tu n'es pas sur tes terres sauvages, Xalya. À Dazbon, il existe une Loi. Et un Tribunal. Peut-être qu'Exipadas est un «crétin», comme tu dis, mais, s'il a des amis parmi le Conseil des Sept, il pourrait te compliquer la vie, et beaucoup. .P Dashvara haussa les épaules. .D Ne t'inquiète pas pour ça. Bien, peut-être que j'ai un déséquilibre énergétique, mais je me sens en excellente forme, alors… .D Alors tu vas t'allonger et prendre ton mal en patience —répliqua Aydin. .P Son ton inflexible de guérisseur expérimenté eut un certain effet sur Dashvara. Ils se regardèrent quelques instants et, finalement, le Xalya grommela: .D Je suppose qu'après tout, je te dois bien ça. .P Il s'allongea de nouveau sur le lit et, après lui avoir demandé s'il savait lire, Aydin lui apporta un livre. Dashvara sourit en lisant le titre. .Bm -t titulo Les aventures du berger Bramanil et de son chat Mawrus le saboteur .Em . .D Tu connais Rowyn le Duc? —demanda-t-il. .P L'expression moqueuse du ternian lui fit comprendre qu'il foulait de nouveau un terrain hasardeux. .D Je le connais. Hadriks, reste ici, tu veux bien? Et ne parle pas trop. .P Il sortit de la pièce et on entendit des bruits de pas s'éloigner. Le garçon était assis sur une des deux chaises de la petite table, de l'autre côté du cabinet. Il jouait aux cartes, seul. Dashvara tendit le cou. Sans surprise, il constata qu'il n'avait jamais vu des cartes avec de tels dessins. .D Ce sont des cartes dazboniennes? —s'enquit-il, curieux. .P Hadriks haussa les épaules. .D Des cartes marinières, c'est comme ça qu'on les appelle. Tout de suite, je joue un solitaire. —Il sourit de plus en plus ouvertement—. Tu sais jouer aux républicaines? .P Dashvara fit non de la tête et s'assit sur le lit, abandonnant le livre. .D Les cartes que je connais n'ont rien à voir avec celles-ci. En fait, on jouait davantage aux katutas. Ça se joue sur un damier —expliqua-t-il. Une subite vague de souvenirs l'envahit. .Bm -t penso Makarva, Lumon, Boron, Sigfen… mes frères de patrouille et moi, nous étions de sacrés joueurs de katutas. .Em Dashvara réprima un sourire triste. .Bm -t penso Et pourtant, qu'est-ce qu'on jouait mal. .Em Diables. Il bloqua ses souvenirs. .D Je sais ce que c'est, les katutas —se moqua Hadriks—. C'est un Dazbonien qui a inventé le jeu. .P Dashvara eut un sursaut, stupéfait. Les katutas étaient un jeu ancestral des Xalyas. C'était un peu comme si Hadriks lui avait dit que c'étaient les républicains qui avaient inventé la langue savante. .D N'importe quoi. Les katutas, ce sont les Anciens Rois qui les ont inventées. Ce Dazbonien a dû importer le jeu. .D Je te jure que c'était un Dazbonien —protesta Hadriks—. Demande à Aydin. Il adore les katutas. .P Sans se départir de sa moue sceptique, Dashvara se leva. .D Tu peux être sûr que je lui demanderai. Comment joue-t-on aux républicaines? .P Les heures suivantes, Hadriks et lui jouèrent plusieurs parties de cartes. .D Ce n'est pas possible! —feula Hadriks à un moment. .D De mauvaises cartes? —demanda Dashvara sur un ton satisfait tandis qu'il contemplait les siennes. Cette fois, il avait eu de la chance. .D Mmpf —fut tout ce que lui répondit le garçon, concentré sur son jeu. .P Il jeta une carte basse, les lèvres serrées. Dashvara sourit et joua à son tour. Plus ils jetaient de cartes, plus Hadriks se rembrunissait. Il perdit l'As d'Or devant une avalanche de Secrétaires. Et il lança alors un: .D Ah! .P Il laissa tomber sa dernière carte. Un Magistrat de District. Dashvara fronça les sourcils. Il ne lui restait qu'un Intendant. Avec ce dernier pli, Hadriks l'empêchait de remporter la partie, comprit-il. .D Espèce de bâtard —grogna-t-il, en jetant l'Intendant, tandis que le garçon riait—. Tu n'avais pas dit que tu avais de mauvaises cartes? .D C'était le cas. Tu n'as pas vu le jeu catastrophique que j'avais? La seule carte acceptable, c'était mon Magistrat. Ce qu'il y a, c'est que tu n'aurais pas dû jeter le Sénateur aussi vite. C'est ce qui arrive quand on joue avec un débutant. .P Dashvara roula les yeux, amusé. .D Et dis-moi, ce jeu des républicaines, ça ne dérange pas les sénateurs? Parce qu'il doit y en avoir plus d'un qui jure contre ses cartes, j'imagine. .D Bah! Les sénateurs, les premiers —répliqua Hadriks—. Figure-toi qu'une fois, le capitaine de la milice est entré au Sénat pour avertir de quelque chose et il les a tous surpris en train de jouer aux républicaines et l'un d'eux criait «Un Sénateur! Donnez-moi un fichu Sénateur!». —Dashvara s'esclaffa, imaginant la tête du capitaine. Hadriks eut un large sourire—. Je te le jure. Bon, c'est une légende populaire —admit-il—, mais combien tu paries que c'est vrai? .P Sans cesser de sourire, Dashvara détourna le regard en entendant des pas près de la porte. .D Je ne fais pas de paris sur des légendes populaires —répliqua-t-il. .P Quelqu'un frappa et Hadriks s'empressa de se lever pour aller ouvrir. C'étaient Rowyn et Azune. .D Où est Fayrah? —demanda Dashvara sans même leur donner le temps de respirer. .P Le blond transpirait abondamment et il secouait sa tunique pour s'aérer. Cependant, son visage se détendit en voyant le Xalya debout. .D Je vois qu'Aydin t'a tiré de l'enfer. Je te conseille de ne pas sortir pour ne pas te fourrer dans un autre: dehors, il fait une chaleur de mille démons. Comment te sens-tu? .D Je parierais que c'est la vingtième fois que tu me le demandes depuis que nous nous connaissons, républicain. .P Rowyn sourit devant la réplique. Azune demanda: .D Où est Aydin? .D Au marché, à son étal de magaras —répondit Hadriks. .P Le visage de Rowyn s'illumina quand il s'assit à la table. .D Vous jouez aux cartes, hein? Aux républicaines? .P Hadriks acquiesça. .D Je lui ai appris, mais il se fait encore avoir comme un débutant. .P Dashvara se rassit et insista: .D Où est ma sœur? .D Hein? Oh. Toutes les trois vont très bien —assura le kampraw avec légèreté—. Je les ai laissées dans une auberge. .Sm -t nomlieu "Le Dragon d'Or" . Bon, Lessi se sent un peu étourdie par tout le brouhaha de la ville et par les mauvaises odeurs. .P Dashvara arqua un sourcil. La fille de l'indestructible capitaine Zorvun. Bien sûr. .D Et la caravane avec les autres prisonniers? —s'enquit-il. .P Azune grogna avec ironie: .D Sapristi, je ne savais pas que la Suprême avait de la barbe. Allez, Duc, réponds à la question de notre chef. .P Hadriks s'esclaffa et Rowyn prit une expression patiente. Dashvara ne fut pas aussi compréhensif. .D Désolé, Azune, mais je te rappelle que ces prisonniers sont mon peuple. On ne plaisante pas avec ces choses. .P Azune souffla. .D J'ai passé toute la nuit à chevaucher pour le sauver et pas un mot de gratitude. On ne t'a donc jamais appris à dire «merci»? .P Dashvara ne sut quoi répondre à cela. Après un silence, il se racla la gorge. .D Merci. .D Si c'est pour le dire sur ce ton, il vaut autant que tu te taises —feula Azune. .P Dashvara commença à s'irriter. .D Je n'ai pris aucun ton, républicaine. Que veux-tu que je te dise? Je ne suis pas habitué à dire merci aux étrangers, d'accord? Donnez-moi un temps d'adaptation. .P Toute trace d'offense disparut du visage d'Azune, mais pas cet éclat moqueur dans ses yeux. .D Tu nous appelles étrangers et tu es dans notre ville. J'ai raté quelque chose? Enfin, franchement, Rowyn, moins nous en dirons, mieux ce sera. .P Le Frère de la Perle jouait avec les cartes, pensif. Il poussa alors un long soupir. .D Azune a raison. Il vaudra mieux que tu ne te mêles pas de nos affaires maintenant. C'est trop tard. Nous avons un plan pour libérer tes compagnons. Nous les libèrerons et nous en finirons avec Arviyag et ses gens. Mais nous ne pouvons pas permettre que tu interfères dans notre travail. .P Le Duc n'allait pas répondre à ses questions, devina Dashvara. Il se sentit accablé. Il aurait pu essayer de s'emparer d'une arme et de les menacer, mais cette simple idée, à moins que son déséquilibre énergétique y soit pour quelque chose, lui produisit une crampe à l'estomac qui l'obligea à se tenir raide comme une statue. .D Désolé, steppien —soupira Rowyn, après un silence embarrassé. .P Il avait vraiment l'air d'être désolé. De fait, il semblait agir à contrecœur. Azune, par contre, semblait satisfaite. .D Ne sois pas désolé, républicain —répondit Dashvara—. Dis-moi, et cette conversation que tu m'as promise avec ta Suprême? .P Azune éclata d'un rire forcé. .D Mon frère ne t'a rien promis. Il t'a dit que tu irais la voir. C'est tout. Ne déforme pas les paroles des autres. .P Dashvara lui jeta un regard sombre. .D J'ai comme l'impression que tu m'as pris en grippe, semi-elfe. .D J'ai comme l'impression que tu te fiches comme d'une grenouille qu'Arviyag soit mis sous les verrous du moment que tu récupères ton peuple. .P Dashvara la foudroya des yeux. .D C'est faux! Et si la faveur que je vous dois est d'en finir avec tous les esclavagistes de la République, qu'il en soit ainsi. Je le ferai. .P Le visage d'Azune trembla et son masque ironique s'effondra un instant. .D Cela suffit —intervint Rowyn sur un ton fatigué—. Si je vous laissais continuer, vous finiriez tous les deux par promettre d'extirper l'esclavage de toute la côte de l'Océan Pèlerin. Que dis-je, de tout Haréka. Allons, Azune. Nous avons du travail à faire. Steppien —l'apostropha-t-il alors qu'il s'approchait de la porte—. Je suis content que tu ailles mieux. Repose-toi et, demain, nous reviendrons pour t'emmener voir la Suprême et, ensuite, nous te conduirons au .Sm -t nomlieu "Dragon d'Or" . .D Non. Je préfère aller au .Sm -t nomlieu "Dragon d'Or" tout de suite —assura Dashvara. .D Je regrette —soupira le kampraw—. Nous n'avons pas le temps. Hadriks pourrait t'y mener, peut-être. Mais je suppose qu'Aydin ne voudra pas. Il ne libère pas ses patients tant qu'il ne les déclare pas complètement guéris —dit-il en souriant—. Continuez à jouer aux cartes. Passez une bonne après-midi. .P Les deux Frères de la Perle sortaient déjà quand Dashvara leur demanda: .D Vous n'allez pas agir cette nuit même, n'est-ce pas? .P Rowyn ferma la porte sans répondre. Dashvara jura entre ses dents. Il reprit les cartes pour les brouiller avec des mouvements brusques. Si Rowyn et Azune avaient l'intention d'entrer dans le repaire des esclavagistes cette nuit… il allait rater quelque chose qu'il ne voulait rater pour rien au monde. .D Maudits républicains —jura-t-il de nouveau. .D Tu vas brouiller les cartes encore longtemps? —s'enquit Hadriks, assis devant lui. .P Dashvara commença à distribuer. .D Dis-moi, Hadriks. Est-ce que tu sais où vit le commerçant Shizur? .P Le garçon fronça les sourcils. .D Le commerçant de vins? L'ami de ta cousine qui n'est pas ta cousine? .D Comment sais-tu que Zaadma n'est pas ma cousine? —répliqua Dashvara. .P Hadriks afficha un sourire espiègle. .D Eh bien. Premièrement, parce que la cousine s'appelle Zaétela et pas Zaadma. Deuxièmement, parce qu'Azune a dit que tu étais un Xalya. Et troisièmement… .D C'est bon, c'est bon —le coupa Dashvara—. Alors? .D Alors quoi? .D Shizur —grogna le Xalya. .D Oh. Il vit dans le District d'Automne. Près du Canal des Améthystes. .P Dashvara tenta de repasser mentalement les plans de la ville qu'il avait étudiés dans la demeure du mécène de la Perle. .D Près de la confiserie Shubor —précisa Hadriks, après une pause—. Pourquoi cette question? Tu as une affaire à régler avec lui? .P À l'éclat de ses yeux, Dashvara devina qu'il s'imaginait déjà quelque bataille formidable. Ce garçon était passé de la timidité à l'audace, observa-t-il avec une moue. .D Je n'ai aucun compte à régler avec Shizur, non. .P Hadriks regarda ses cartes, puis il leva les yeux, croisa ceux de Dashvara… et se mordit la lèvre. .D Quoi? .D J'aimerais te demander un service. .P Comme il le craignait, ces paroles illuminèrent le visage du garçon. .D C'est vrai? Quelle faveur? .D Va chez Shizur et demande après Zaadma et Rokuish. Essaie de savoir s'ils vivent là-bas ou s'ils se sont installés ailleurs. Mais, s'ils sont là-bas, ne leur dis pas où je suis. .D Ça va être difficile qu'ils ne le devinent pas s'ils me voient, moi —observa subtilement Hadriks. .P Dashvara passa sa langue sur ses lèvres sèches. .D Tu as raison… .P La porte s'ouvrit d'un coup et Aydin entra, soutenant une femme défaillante. .D Par le Dragon! —s'exclama Hadriks, s'empressant de l'aider. Voyant les proportions de la femme, Dashvara se joignit à eux pour leur donner un coup de main—. C'est Lira, la femme de Tantoro le tanneur? Qu'est-ce qu'il lui est arrivé? .D Un vertige. La chaleur —expliqua Aydin avec effort. Il avait le front inondé de sueur. Il allongea sa patiente sur le lit—. Apporte-moi de l'eau. .P Hadriks se hâta d'obéir. Aydin donna une petite tape à la femme, souffla et se laissa tomber sur un tabouret contre le mur. .D Encore quelques jours avec cette chaleur et on retrouvera tous les Dazboniens dans une mare. .P Dashvara s'était rassis à la table et il se demandait si, maintenant qu'il y avait une nouvelle pensionnaire, le ternian lui donnerait son accord pour sortir de chez lui. Hadriks revint enfin avec l'eau et, avant toutes choses, Aydin prit une longue gorgée. Puis il approcha un verre de la patiente et lui mouilla le front, le cou et les oreilles. Dès que Lira agita la tête, Aydin fit un geste de la main vers Dashvara et Hadriks. .D Sortez d'ici —murmura-t-il. .P Hadriks tira Dashvara par le bras et tous deux passèrent dans la pièce contiguë. Il le guida au-delà, jusqu'à la cuisine. Un détail l'intrigua. .D Où est la famille? .P Hadriks se mouillait la tête avec de l'eau pour mieux résister à la chaleur. .D Tu veux parler de la famille d'Aydin? Eh bien. Ses deux fils étudient à la Citadelle. L'un fait des études pour être magariste et l'autre pour être guerrier celmiste. .P Dashvara savait que ces métiers avaient à voir avec la magie; enfin, certains n'appelaient pas ça de la magie, parce que cela leur paraissait un terme bon pour les ignorants. Il suivit l'exemple d'Hadriks en se mouillant la tête et reprit: .D Un magariste, c'est un créateur d'objets magiques? .P Hadriks eut un sourire indulgent. .D Oui. Des objets enchantés avec des énergies asdroniques. C'est avec ça qu'Aydin gagne sa vie, mais il utilise des enchantements simples. Moi, j'apprends avec lui. Quand j'aurai le niveau suffisant, je pourrai demander une bourse à la Citadelle pour y étudier. .P Dashvara acquiesça, pensif. Maloven avait déjà essayé de lui expliquer quelques fois ces histoires d'énergies asdroniques et darsiques. Il se souvenait des leçons, et pas avec un grand enthousiasme. Maloven n'étant pas un mage, toutes ses explications lui avaient toujours semblé de vagues théories. De toute manière, Dashvara avait l'impression que, même si Maloven avait été le meilleur magicien de tout Haréka, il n'aurait pas été plus attiré par le sujet. Comme il le disait souvent lui-même à Fayrah quand ils étaient enfants: on ne peut pas tout savoir. .P Dashvara repensa aux paroles d'Hadriks et sourit. Il avait dit .Sm -t paroles "quand j'aurai" ; il n'avait même pas considéré l'hypothèse de pouvoir échouer dans sa tentative. .D Je suis sûr que tu deviendras le meilleur mage enchanteur d'objets —affirma Dashvara en s'appuyant confortablement contre un mur—. Et le guerrier celmiste? Qu'est-ce qu'il fait? Il lance des éclairs asdroniques? Des volées d'acide? .P Hadriks secoua la tête face au ton blagueur de Dashvara. .D Certains celmistes sont des créateurs de boucliers et d'autres sont des conjureurs… entre autres —ajouta-t-il, après une hésitation qui laissait comprendre qu'il n'en savait pas long sur la question—. Les créateurs de boucliers créent des boucliers et les conjureurs font… toutes sortes de conjurations. Entre eux, il y a les perceptistes, les désintégrateurs, les invocateurs, les… Bah —il s'interrompit—. Comme je te dis, il y en a de toutes sortes. On dit que les meilleurs guerriers celmistes terminent leurs dernières années d'étude au Bastion. C'est… une autre sphère. On les croise rarement dans la rue. .D Et que font-ils avec leurs conjurations? —demanda Dashvara avec curiosité. .P Hadriks tordit la bouche, incertain. .D Ils défendent la République, je suppose. .P Dashvara esquissa un sourire. Il s'identifia presque avec ces guerriers celmistes. .D Une manière comme une autre de profiter de la vie —approuva-t-il—. Et l'épouse d'Aydin? .P Hadriks le regardait avec amusement face à tant de questions. .D C'est une sculpteuse. .D Oh. .P Dashvara essaya de faire taire sa curiosité, en vain. Il ne pouvait cesser de penser à Bashak et à sa figurine de bois. Il avait toujours aimé l'idée de donner forme à une matière, même si lui ne s'estimait pas assez patient pour mener à bien ce genre de tâche. .D Elle sculpte le marbre, surtout —continua Hadriks, devinant peut-être l'intérêt du Xalya—. Mais elle sculpte aussi des bateaux. Il y a quelques mois elle a terminé de sculpter la proue, le bastingage et la cabine de .Sm l'Alamagna . C'est le navire personnel de la famille Parvel. .P Dashvara hocha la tête, les bras croisés. Après une hésitation, il sortit le disque de lumière de Zaadma de sa poche et le montra à Hadriks. .D Cela appartient à ma cousine qui n'est pas ma cousine —expliqua-t-il avec un petit sourire—. Je voudrais que tu le lui rendes. Ne le frotte pas dans tes mains, sinon il s'allumera. .P Hadriks avait écarquillé les yeux. .D C'est une magara? .D Je suppose. Tu pourrais la lui rendre? Moi, je ne peux pas parce que Shizur pourrait déjà m'avoir vu. Tu me comprends. .P Hadriks acquiesça. .D Tu veux parler du Dragon du Printemps? Cela doit être frustrant d'être accusé à tort —compatit-il. Dashvara se racla la gorge. .D Frustrant, je ne sais pas. Embarrassant, tout au moins. .D Embarrassant —répéta Hadriks, peu convaincu—. Oui. Tout au moins. J'y vais tout de suite —déclara-t-il avec plus d'énergie—. Si elle est chez Shizur, je serai de retour en moins d'une demi-heure. Je cours vite. .P Dashvara fut tenté de lui dire qu'il ne s'agissait pas d'une course, mais il le vit si enthousiaste qu'il se contenta de lui donner une petite tape sur le bras et de lui dire: .D Tu deviens plus téméraire que ce que j'aurais cru. Souviens-toi, mon garçon: téméraire si besoin est, imprudent jamais. .P Hadriks sortait déjà de la cuisine quand il finit de parler; il douta qu'il l'ait entendu. Il tendit l'oreille. Il perçut un bruit de porte… puis soudain un feulement et des voix. Un problème avec la femme du tanneur peut-être? Dashvara se précipita vers la porte, mais Aydin apparut avant, les yeux plus froids qu'un vent du nord. Il tenait la plaque métallique de Zaadma, le bras tendu, comme s'il s'était agi d'un serpent rouge. Dashvara tressaillit inconsciemment. .D Mais qu'est-ce que c'est que ça? —s'écria le guérisseur. .P Dashvara le dévisagea, stupéfait. Il ne connaissait pas le ternian depuis très longtemps, c'est vrai, mais jamais il n'aurait imaginé qu'il puisse avoir ce regard aussi terrible. .D Je t'héberge, je te soigne, je te nourris et c'est comme ça que tu me le rends? —Il lui jeta le disque à la figure et Dashvara était si ébahi qu'il ne fit rien pour l'esquiver. .P Étant Xalya et ayant patrouillé ses terres durant des années, il était habitué à faire face aux surprises. Mais la saute d'humeur du ternian le prit complètement au dépourvu. Diables, mais quelle mouche avait tout à coup piqué le guérisseur? Dans un silence de mort, il se pencha et ramassa le disque. Celui-ci brillait doucement. .D Vraiment, je ne… .D Hors de chez moi —tonna Aydin. .P Dashvara le détailla du regard. Il avait l'air d'un homme que l'on vient de menacer de tuer son fils. Ce n'était pas un bon moment pour discuter, comprit-il. .D C'est bon. Je pars. Mais… .D Hors de chez moi —insista Aydin sur un ton glacial—. Et laisse Hadriks en paix. .P Dashvara ne s'attarda pas. Il passa près du guérisseur et sortit de la salle à manger. Là, il croisa le garçon, livide comme un linceul. .D Que l'Oiseau Éternel te guide, mon garçon —murmura-t-il. .P Il se dirigea vers le cabinet et constata que Lira était déjà partie. Il ouvrit la porte et se retourna. Aydin l'avait suivi, comme pour s'assurer qu'il n'allait pas provoquer une nouvelle catastrophe incompréhensible. Dashvara s'arma de courage. .D Si ce n'est pas trop demander, puis-je savoir qu'est-ce que cela…? .P La question mourut dans sa gorge, étouffée par le regard glacial d'Aydin. Celui-ci semblait être devenu aussi froid qu'une statue de neige. Même la vague de chaleur qui entrait par la porte ne parvenait pas à le faire fondre. Il lui avait causé suffisamment de problèmes, décida-t-il. Demander un service à son apprenti était venu à bout de sa patience, visiblement. Il lui adressa un geste sec de la tête et sortit. .P Le soleil dardait ses rayons sur la rue pavée. Dashvara se mit à marcher sans savoir où aller. Il marcha longuement, parmi les gens, les carrioles et le bruit. Sans aucun doute, Dazbon était plus impressionnante que Rocavita. C'était un enchevêtrement sans fin de ruelles, de canaux, de ponts, d'ateliers et de places avec de petits parcs… Mais rien ne parvint à captiver Dashvara. Cela sentait mauvais, il faisait chaud et tout était trop grand. .P Lorsque quelque chose paraît trop beau ou trop quoi que ce soit, ce quelque chose cesse d'être beau. Plongé dans des pensées philosophiques, Dashvara parcourait la longue rue d'un canal plus large, observant les alentours comme dans un rêve. .Bm -t penso Je n'agis pas comme si j'étais à Dazbon .Em , comprit-il. Dans son cœur, il chevauchait encore Lusombre, parcourant les collines, scrutant l'horizon. .P Il soupira. Il écouta les cris aigus de grands oiseaux blancs. Des mouettes, déduisit-il. Maloven avait vécu un an à Dazbon; il lui avait un peu raconté comment c'était. Mais, comme toujours, le petit Dashvara ne s'intéressait pas à ce qu'il pensait ne jamais connaître de sa vie. .P Il déboucha au bout du canal, sur une place, devant une élégante construction dont la porte d'accès avait la forme d'un œil. La rivière se bifurquait en deux grands courants vers la mer. Si l'on tournait son regard à contre-courant, vers le nord, Dazbon s'élevait sur une colline en pente abrupte. D'un côté, on apercevait la Grande Cascade, écumeuse et blanche; de l'autre, se trouvait l'Escalier: une interminable côte de peut-être cinquante pieds de large, en pierre couleur sable et aux marches régulières, montait et montait jusqu'au sommet de la colline, loin dans les hauteurs. Les maisons du District d'Automne s'amassaient de part et d'autre. .P Dashvara baissa les yeux, aveuglé par le soleil qui commençait à décliner. Il devait trouver ce .Sm -t nomlieu Dragon d'Or et s'assurer que Fayrah, Lessi et Aligra allaient bien. Et une fois cela fait, il partirait à la recherche des Frères de la Perle. S'ils ne voulaient pas qu'il interfère dans leur travail, ils devraient accepter qu'il travaille avec eux. Il lui suffisait de trouver un moyen pour les obliger à l'accepter. .P Dashvara esquissa un sourire tout en cherchant une âme affable qui puisse lui indiquer le chemin. .Ch "Dans le canal" Il trouva l'auberge construite sur un canal, dans le District du Dragon. La taverne était bondée de monde venu prendre des rafraîchissements. Un gros rire s'échappa d'une gorge puissante. Quelqu'un jouait du luth dans un coin, les gens buvaient et le tavernier bavardait avec ses amis tandis que ses deux employés travaillaient. Dashvara passait tout à fait inaperçu dans cette ruche. .P Il zigzagua entre les tables, cherchant l'accès aux chambres de l'auberge, et il s'arrêta devant le comptoir avant de s'éloigner en voyant que celui-ci était saturé de monde. Alors, il les vit. .P Aligra, Lessi et Fayrah étaient assises à une table, face à deux hommes qui souriaient, incontestablement ivres. Il pressentit des problèmes. Les sourcils froncés, Dashvara se dirigea directement vers la table. .D Alors, de plus loin encore, hein? —disait l'un des ivrognes—. De Maeras? Non, attends, de la Forêt Sacrée! .P Fayrah avait l'air embarrassée. Lessi observait tour à tour les deux hommes éméchés avec curiosité. Aligra avait une tête d'enterrement. .D Comment veux-tu qu'elles viennent de la Forêt Sacrée —grognait son compagnon—. Elles sont Shalussis, à coup sûr. Hein? J'ai deviné, n'est-ce pas? Hein? —répéta-t-il, très enjoué. .P Aligra éclata avant que Dashvara n'arrive: .D Shalussi toi-même, espèce de bourrique ivrogne! Je suis une Xalya et j'ai dans mes veines le sang des anciens sages de la steppe…! .P Elle s'interrompit, inspirant une bouffée d'air, lorsque Dashvara donna un coup de poing sec sur la table. Les clients des tables voisines ne bronchèrent même pas, mais les deux ivrognes semblèrent s'éveiller quelque peu. .D Hein? Que fais-tu, l'ami? Qu'est-ce qu'il se passe? —demanda l'un. .D Il se passe que vous allez vous lever d'ici. Tout de suite. .P Cette fois, quelques clients tournèrent la tête. Les ivrognes échangèrent un coup d'œil. .D Qu'on se lève, tu dis, citoyen? Et pourquoi? Nous sommes très bien ici. .D Ah, oui? Eh bien, restez, alors. —Il jeta un regard impératif aux Xalyas—. Venez, sortons. .P Fayrah et Lessi se levèrent aussitôt. Aligra croisa les bras. .D Nous étions là avant. Ceux qui doivent s'en aller, ce sont ces abrutis. .P Un des deux buveurs cracha de l'eau de vie sur la table, indigné. .D Des abrutis? Moi, je ne suis pas un abruti. Je suis un étudiant! Je suis un… .P Dashvara siffla. .D Toi, tais-toi. Aligra, lève-toi et arrête tes gamineries. .P La Xalya soutint son regard. Dashvara capta un éclat de rébellion qui ne lui plut pas du tout. Il songea à la laisser où elle était, puis il pensa que, s'il lui arrivait quelque chose, il s'en voudrait toute sa vie; il opta donc pour arranger les choses d'une autre manière. Il tendit le bras et l'obligea à se lever. Aligra se laissa éloigner de la table, stupéfaite. L'étudiant se scandalisa. .D Je n'aime pas du tout ça! —cria-t-il—. Qui es-tu pour traiter la jeune fille ainsi? Son frère? .D Son seigneur —rétorqua Dashvara—. Et maintenant rassieds-toi, mon brave, et occupe-toi de boire. .P L'homme fut sur le point de provoquer une bagarre, Dashvara le devina; heureusement, son compagnon le tira par la manche, il lui parla à voix basse et tous deux se rassirent. Parfait. Dashvara traîna Aligra hors de la taverne, vers les escaliers de l'auberge. Il ne la lâcha qu'alors. Il se sentait contrarié et il ne comprenait pas très bien pourquoi. .D Je vois que tu vas mieux —observa Fayrah tandis qu'ils montaient à l'étage. .D Relativement, oui —répliqua Dashvara. À l'évidence, ses manières avaient choqué sa sœur. Mais, qu'importait: s'il avait traité Aligra comme une petite fille désobéissante, c'était parce qu'elle l'était. Ils entrèrent dans la chambre, il ferma la porte et les regarda toutes les trois, se demandant que diables il allait faire d'elles. Ils avaient besoin d'argent pour rester à Dazbon. Mais comment en gagner? .D Ali, qu'est-ce qui t'arrive? —demanda Lessi, le visage tourmenté. .P Aligra pleurait silencieusement. Dashvara souffla. Il ne manquait plus que ça. .P Pendant que Fayrah et Lessi tentaient de consoler leur amie, il s'approcha de la fenêtre et jeta un coup d'œil. Elle donnait sur le sud. Ils étaient juste au-dessus du canal et, au fond, entre les murs des maisons, il aperçut ce qui semblait être… Oui. Un énorme bateau aux voiles blanches sur une grande étendue d'eau. L'Océan Pèlerin. .D Je veux rentrer à la maison —sanglotait Aligra. .P Dashvara s'attrista et se retourna. Soudain, il regretta d'avoir été aussi dur avec elle. .D Nous aimerions tous rentrer —dit-il avec douceur. Il alla s'asseoir sur la seule chaise qu'il y avait et l'approcha du lit où toutes trois étaient assises—. Écoutez. Écoutez-moi bien, toutes les trois. Quand les prisonniers de la caravane seront libérés, nous serons plus nombreux. Nous ne serons pas comme avant, ça c'est impossible, mais… .D Tu es un traître, un lâche et un menteur! —le coupa Aligra, les yeux brillants. Elle se leva en tremblant—. Tu ne libèreras pas les prisonniers et je le sais. Tu trouveras une excuse pour ne pas le faire. Va-t'en d'ici. .D Aligra…! —s'étonna Fayrah—. Tu ne peux pas l'accuser d'avoir survécu. Nous avons tous fui. .D Lui, c'est le fils premier-né —répliqua vivement Aligra. .D Tu me saoules avec le fils premier-né —feula Dashvara, se levant à son tour—. Ne commence pas à me taper sur les nerfs: ma patience a des limites. Je t'ai déjà dit que je n'ai pas fui. Mon père m'a demandé de fuir. Rien de plus —affirma-t-il alors que toutes trois écarquillaient les yeux. Il y eut un silence et Dashvara se calma—. C'est Rowyn qui a payé la chambre? .P Fayrah acquiesça. .D Il a payé pour trois nuits —répondit-elle. .P Dashvara réfléchit. Ces trois nuits avaient-elles un rapport avec le plan que prétendait exécuter Rowyn? Peut-être avait-il pensé qu'elles resteraient là jusqu'à la libération des prisonniers… Cela signifiait que, cette nuit, ils n'allaient pas encore agir. Peut-être. Ou peut-être que non. Il secoua la tête et une autre question troublante l'assaillit. .P .Bm -t penso Qu'aurait fait le républicain avec les Xalyas si j'étais mort? .Em .P Il ne connaissait pas assez Rowyn pour le deviner, mais son instinct lui disait qu'il ne les aurait pas abandonnées. Ou du moins pas volontairement. .P Il détailla les visages des trois Xalyas et son regard s'arrêta sur Fayrah. .D Sœur… Je peux compter sur toi pour que vous ne redescendiez pas à la taverne? Je ne voudrais pas qu'il vous arrive quoi que ce soit. .P Fayrah secoua la tête. .D Il ne va rien nous arriver, Dash. Nous resterons ici, mais arrête de me traiter comme si j'étais une gamine. —Dashvara fit une moue et elle ajouta, inquiète—: Tu vas sortir? .D Je vais essayer de découvrir où réside la Confrérie de la Perle —expliqua Dashvara. .D Bonne idée —approuva Fayrah—. Nous aussi, nous voulons aider, n'est-ce pas Lessi? .P Lessi acquiesça énergiquement. Dashvara ouvrit la bouche et Aligra le devança avec une voix d'oracle: .D Un seigneur de la steppe comprend l'utilité de déléguer les tâches. .P La Xalya avait retrouvé son calme et ses yeux avaient de nouveau cet aspect trouble et lunatique. Pourquoi, des dix Xalyas qu'il avait sauvées, il fallait qu'Aligra soit restée? Dashvara soupira, s'efforçant d'être patient, et il essaya de penser rapidement. .D Bien. Si vous tenez tant à ce que je délègue, je délèguerai. Restez ici et, si Rowyn ou Azune viennent pendant que je ne suis pas là, dites-leur que je suis passé par ici et… .P Dashvara était presque certain qu'aucun Frère de la Perle ne passerait par l'auberge cette après-midi, mais, au moins, ceci occuperait les Xalyas et les obligerait à rester dans la chambre. .D Et? —Fayrah l'encouragea, intriguée. .P Dashvara se creusa la tête pour trouver une tâche convaincante. .D Et dites-leur que je n'ai pas l'intention de rester les bras croisés pendant qu'ils mettent en marche leur plan de sauvetage. Compris? .P Il perçut clairement une étincelle dans les yeux d'Aligra, mais il ne sut comment l'interpréter. Cependant, son regard aurait pu incommoder même un aveugle. Il se racla la gorge. .D Vous avez de l'argent pour dîner? .P Fayrah et Lessi firent non de la tête. Dashvara fronça les sourcils. Ceci signifiait peut-être que Rowyn pensait revenir, non? À moins qu'il ne lui soit pas venu à l'esprit que les Xalyas pouvaient aussi avoir faim. .D Je reviendrai pour dîner —conclut-il. .P Il les laissa là. Dans la taverne, il vit que les deux étudiants éméchés d'avant continuaient à vider des verres, cette fois en compagnie de deux jeunes républicaines qui semblaient beaucoup s'amuser. Il retourna dans la rue avec soulagement. .P Dehors, une brise s'était levée, apportant un air chargé de sel. Dashvara huma et, avant toute chose, il se dirigea vers le sud, animé d'un soudain désir: il voulait voir la mer. Il sourit tout seul. Makarva, ce bon Makarva, avait toujours voulu voir la mer. Le guerrier xalya, qui détestait la lecture, avait lu tous les livres qui parlaient de l'océan. D'après lui, les marins étaient à la mer ce que les steppiens étaient à la steppe et ils chevauchaient sur des dragons de bois avec des ailes blanches. Dashvara pressa le pas quand il sentit qu'il était proche de son objectif. Les maisons, d'un à trois étages, défilaient de chaque côté des ruelles. Et, brusquement, il n'y eut plus que de l'eau. .P Dashvara resta un instant immobile devant ce désert lisse et bleu sombre. Il aurait eu beau tenter de l'imaginer, il n'y serait pas parvenu. Il essayait de se rappeler ce que Makarva contait de l'océan quand une voix s'écria: .D Attention! .P Quelqu'un le tira par le bras. Dashvara fit un bond en arrière et évita de justesse les roues précipitées d'une carriole. .D Regarde où tu vas, espèce d'énergumène! —cria le vieil homme qui l'avait sauvé, levant le poing vers la carriole. .D Ferme-la, le vieux! —répliqua le conducteur sans même jeter un regard en arrière. .P Dashvara fronça les sourcils et il aurait aimé donner une bonne correction à ce rustre; cependant, la gratitude l'emporta. .D Merci, vieil homme. J'ai une dette envers toi. .P Le vieil homme portait une tenue simple et empestait le poisson. .D De rien. Tu es étranger? .D Je le suis, en effet —affirma Dashvara—. Cela se voit tant que ça? .D Tu n'as pas l'air très à l'aise dans les rues —dit le vieil homme en souriant—. Puisque tu dis que tu as une dette envers moi, tu peux m'aider à porter un de ces sacs. .P Dashvara vit les deux grands sacs et devina que le vieil homme les avait jetés par terre avant de le tirer en arrière. .D Bien sûr. J'espère que rien ne s'est cassé? —s'inquiéta-t-il. .P Le vieil homme roula les yeux. .D Autant qu'une corde se rompt en tombant. .P Dashvara arqua un sourcil, curieux, et souleva les deux sacs. Ils étaient lourds, mais il pouvait les porter. .D Et que fais-tu avec tant de corde? .D Fabriquer des filets. Tu es sûr que tu peux porter les deux sacs? .D Ne t'inquiète pas, vieil homme. Et que fais-tu avec les filets? .P Le vieil homme s'était mis à marcher dans la rue qui bordait la côte, s'efforçant de demeurer à l'ombre des maisons pour éviter le soleil. .D Ce que je fais avec, étranger? Avec les filets de pêche, on pêche des poissons, logiquement. .P Dashvara regarda de nouveau la mer. Bien sûr, là, au fond, il y avait des poissons et il fallait bien les sortir d'une façon ou d'une autre pour les manger. .P La demeure n'était pas très éloignée et, heureusement, c'était un rez-de-chaussée. Une vieille femme, probablement l'épouse, les accueillit avec amabilité. .D Un peu d'aide est la bienvenue de temps en temps —dit le vieil homme tandis que Dashvara déposait les sacs à l'endroit convenu—. Dis-moi, jeune homme, qu'est-ce qui t'amène à Dazbon? Si nous pouvons t'orienter, nous le ferons avec plaisir. .D Oh. —Dashvara hésita—. Eh bien, en fait, je cherche l'endroit où réside la Confrérie de la Perle. .P Les deux vieux se consultèrent du regard. .D La Confrérie de la Perle? —répéta le vieil homme. .D Je n'en ai jamais entendu parler —admit la femme. .D Moi non plus —avoua le mari—. Je suis désolé, jeune homme. Il y a une infinité de confréries à Dazbon. .P Dashvara fut incapable de cacher sa déception. Visiblement, la Confrérie de la Perle n'était pas très connue. .D Cela ne fait rien —assura-t-il—, je la trouverai de toutes façons. .D Tu devrais demander à Shaf, le tavernier de .Sm -t nomlieu "La Monnaie Blanche" . Il est au bout de la rue. Il a appartenu à une dizaine de confréries différentes avant d'entrer dans la Confrérie de la Contrebande. .D La Confrérie de la Contrebande? —s'étonna Dashvara. D'après ce qu'il savait, la contrebande était une activité illicite dans la République. .D Ses membres luttent contre les taxes abusives et ce genre de choses —expliqua le vieil homme avec une moue comique—. Il s'appelle Shaf —répéta-t-il. .P Dashvara le remercia et, peu après, il arriva à la taverne. Il avait le pressentiment que ce dénommé Shaf ne l'aiderait en rien et il en fut ainsi: l'homme, de grande taille et à l'expression cordiale, lui assura qu'il n'avait jamais entendu parler de la Confrérie de la Perle, ou peut-être une fois en passant, mais qu'il ignorait où se trouvait son siège. .P Il reprit sa pérégrination à travers Dazbon, de plus en plus convaincu que cette ville était labyrinthique tant par ses ruelles et ses canaux que par son organisation. Le soleil commençait à baisser, l'air s'était un peu rafraîchi et le cœur de Dashvara s'allégea. Cette promenade était une bénédiction après avoir passé tant de jours à dormir et à perdre du sang. .P Un long moment, il oublia complètement la Confrérie et il s'attarda à observer les gens. Il sourit en voyant des enfants jouer dans un parc avec d'étranges jouets; il fut témoin d'une altercation entre deux hommes dans laquelle un milicien dut intervenir pour rétablir l'ordre. Peu après, il entra dans une sorte de temple et il fut fasciné par les statues. La plupart représentaient des dragons, et Dashvara regretta de ne pas avoir écouté plus attentivement les leçons de religion du shaard. Quand il se dirigea vers l'Escalier, le ciel s'obscurcissait et il décida de rentrer. Ce n'est qu'alors qu'il repensa à la Confrérie de la Perle. .P .Bm -t penso On voit que tu es pressé de sauver ton peuple, seigneur de la steppe .Em , marmonna-t-il mentalement. En soupirant, il prit le chemin du retour, se perdit, s'enfonça dans une ruelle sombre, sortit sur une avenue et s'arrêta, se rendant à l'évidence: il était complètement perdu. Avec espoir, il chercha au loin la Grande Cascade; il ne la vit nulle part. .Sm -t penso Et pourtant, je dois me trouver dans le District du Dragon , se dit-il. C'était le district bas de la ville, où étaient tous les canaux. Théoriquement, il ne devait pas être trop loin du .Sm -t nomlieu Dragon d'Or . .P Il souffla. S'orienter dans un labyrinthe de maisons n'était pas son fort. Et en plus, après une journée si ensoleillée, le ciel s'était couvert de nuages, occultant les étoiles. Une fine brume commençait à se former dans les rues. .P Il demanda son chemin à une femme, qui lui indiqua une direction, la mine bourrue. Il reprit sa marche. Finalement, il déboucha sur un petit canal avec un pont qui lui parut familier. Il tentait d'évaluer où était le nord et où était le sud quand il entendit un bruit derrière lui et s'écarta par réflexe. Un homme s'étala de tout son long sur les pavés, à quelques empans de distance. Comme si on l'avait poussé. Ou comme s'il s'était précipité. De fait, si Dashvara ne s'était pas écarté, il lui serait tombé dessus. Avec une certaine méfiance, il demanda: .D Tu vas bien? .P L'inconnu, un garçon de l'âge d'Hadriks, jura entre ses dents et se releva menaçant: .D La bourse ou la vie! .P Il marqua un temps d'arrêt, comme s'apercevant d'un détail. Il jeta un coup d'œil sur le sol et ramassa sa dague si maladroitement que Dashvara fut presque tenté de lui proposer son aide. .Bm -t penso Mais quelle andouille. .Em Dashvara le considéra quelques secondes. Le garçon se troubla mais agita son arme devant lui. .D J'ai dit: la bourse ou la vie —répéta-t-il. Au moins, il parlait avec fermeté. .P Dashvara soupira. .D Si j'ai bien compris ta formule, tu es un voleur, n'est-ce pas? Tu ferais mieux d'employer ton temps à une autre activité plus profitable. .P Visiblement, le petit républicain ne s'attendait pas à engager une conversation. Dashvara ne lui laissa pas le temps de répéter sa rengaine: il le désarma d'un coup rapide sur le poignet, foula la dague avec sa botte et reprit: .D Mais rends-toi compte qu'il y a une grande différence entre voler et tuer. Si voler sans un réel besoin est immoral, tuer un inconnu est infâme. Tu tues un criminel parce que, celui-ci ayant rompu sa loi interne, aucune dignité ne le rattache plus à la vie. Mais un parfait inconnu? Comment peux-tu menacer la vie d'un inconnu? N'as-tu pas de dignité? N'as-tu donc pas de volonté propre pour obtenir ce dont tu as besoin sans voler les autres? Tu as deux bras, deux jambes et, surtout, une tête. Avec ça, je crois que tu peux trouver mieux à faire que de déranger les passants. .P Dashvara réprima à grand-peine un éclat de rire en voyant le garçon ouvrir la bouche puis la refermer. Visiblement, il n'avait pas beaucoup d'expérience dans son travail. Sinon, il ne l'aurait pas laissé terminer son sermon. .P Soudain, dans son dos, quatre applaudissements retentirent. Dashvara se retourna et aperçut une silhouette surgie des ombres, dissimulée derrière un voile. Ses yeux étincelaient. .D Un beau discours —apprécia l'homme. Sa voix ne dit rien de bon à Dashvara—. Laisse-moi te dire, gamin, que tu es le pire apprenti que j'ai eu de ma vie. Retire-toi —ordonna-t-il. Le garçon recula de quelques pas puis, comme si une rafale l'avait soudain propulsé, il partit en courant par une autre ruelle—. Philosophe —apostropha alors celui qui, visiblement, était le maître de cet inutile—. Ne pense pas que tous ceux de notre confrérie sont comme lui, hein? Sache que nous ne volons pas les gens ordinaires. Ceci était seulement un exercice spécial pour cet incapable. Malheureusement, le gamin n'assimile pas très bien mes conseils: il a choisi la pire victime possible. Je parie que tu n'as pas plus de quelques dettas dans tes poches, je me trompe? .P Dashvara l'observait, les sourcils froncés. Cet homme était un voleur et, chez lui, les voleurs, on les frappait à coups de cravache. .D Bien —poursuivit l'homme voilé en voyant que Dashvara ne répondait pas—. Oublions ce qui s'est passé. Je peux récupérer la dague? .P Dashvara la retenait toujours sous sa botte. Ses lèvres s'étirèrent en un sourire tordu. .D Tu peux. Viens la chercher. .P Le voleur demeura quelques secondes silencieux. Sa pose ne reflétait aucun trouble. .Sm -t penso Mais qu'est-ce que je fais? , se demanda soudain Dashvara. .Bm -t penso Est-ce que je prétends éduquer les Dazboniens maintenant? .Em .D Tu ne sais pas qui je suis, n'est-ce pas? —murmura le voleur—. Il ne te convient pas d'être mon ennemi. On m'appelle Cobra. Il est impossible que tu n'aies pas entendu parler de moi. .P Dashvara, bien évidemment, n'en avait jamais entendu parler. Il faillit s'esclaffer face à ces paroles présomptueuses. Il allait lui répondre quelque chose sur les domaines du possible et de l'impossible, quand un bruit de pas les fit tous deux se retourner. Le voleur siffla. .D Un garde vient. Toi, donne-moi cette dague —le pressa-t-il—. Il ne faut pas qu'il la voie. .P Dashvara haussa un sourcil. Il se souvenait d'avoir lu dans le livre .Sm -t titulo "L'Illustrissime Ville de Dazbon" quelque chose sur les licences de ports d'arme. Visiblement, le voleur n'avait pas cette licence. .Sm -t penso Et toi non plus, je te fais remarquer. Dashvara hésita. Les pas s'approchaient et le voleur s'agita. D'un bond agile, il se dissimula de nouveau dans les ombres du seuil le plus proche. Juste à temps pour lui: la silhouette du garde traversa l'un des ponts et apparut bien à la vue. Il portait une épée à la ceinture. .D Ne fais pas l'idiot —murmura Cobra depuis sa cachette—. S'il la voit, tu vas te retrouver dans un beau pétrin. Et si tu me dénonces, tu es mort. .P Dashvara faillit douter à voix haute de la véracité de la dernière affirmation, mais il se ravisa et donna un coup de pied à la dague. Il l'envoya dans le canal. Il y eut un éclat d'eau. .Sm -t penso Parfait , pensa-t-il, satisfait. Alerté par le bruit, le garde accéléra le pas. Il ne portait pas sur la poitrine la main noire, insigne de la milice urbaine, remarqua Dashvara. Par contre, il avait une croix rouge marquée sur le front. Allez savoir ce que cela signifiait. .D Vous avez fait tomber quelque chose, citoyen? —Le soupçon vibrait dans sa voix. .D Fait tomber? Oh, non. C'était une pierre —répondit Dashvara avec simplicité. .P Le garde le regarda de haut en bas et grogna sèchement: .D Ces rues ne sont pas très sûres la nuit, citoyen. Vous devriez rentrer chez vous. Que le Dragon vous protège. .D Pareillement —répondit Dashvara et il se demanda pourquoi diables il ne lui demandait pas d'attraper le voleur. Peut-être parce que le garde avait l'air encore moins affable que Cobra. En plus, il n'avait aucune preuve et il supposait que sa parole ne valait pas un grain de sable dans une ville comme Dazbon. .P Dès que le garde eut disparu, Dashvara commença à s'éloigner. Cobra protesta: .D Eh! Tu as jeté ma dague à l'eau? .D C'est ce qu'on dirait. .D Mais tu sais combien elle coûtait? .P Dashvara ne répondit pas. .D Non, non, non —ajouta le voleur, lui coupant le passage—. Tu ne vas pas partir comme ça. Tu vas descendre dans le canal et tu vas aller me la chercher. Ou croyais-tu que tu allais te jouer de moi aussi facilement? .P Dashvara le regarda, sincèrement surpris. .D Tu veux vraiment que j'aille chercher ta dague? .D Ce n'est pas ma dague. Mais ce n'est pas non plus celle du gamin, alors bouge-toi, garçon. La marée est basse. Ça ne doit pas être si difficile. .P Dashvara s'esclaffa avec sarcasme. Tout ceci devenait amusant. Il insista: .D Une seconde. Tu veux vraiment que j'entre dans le canal pour récupérer ta maudite dague? Rêve toujours, serpent. Au plus, si tu veux, je surveille pendant que tu te charges de la sortir de l'eau. La marée est basse, comme tu dis. Ça ne doit pas être très… .P Il se tut quand le voleur sortit soudain deux dagues du néant. Dashvara se maudit en se rendant compte qu'il était acculé contre le canal. Il savait lutter dans la steppe, pas dans une ville pleine de trous de tous les côtés. .D Si tu veux que je t'aide à descendre, tu me le dis —susurra Cobra doucement. .P Dashvara marmonna entre ses dents. La maudite crapule ajouta: .D Il y a une échelle de l'autre côté du pont. .P Il le «guida» jusqu'à ladite échelle, après avoir traversé le petit pont, et Dashvara grinça des dents. .D Comment diables veux-tu que je vois quelque chose dans cette obscurité? .P Le voleur ne répondit pas immédiatement. Il décida alors: .D Je vais descendre avec toi. .P Dashvara commença à descendre par l'escalier. Il arriva tout de suite en bas. Comme disait Cobra, la marée était basse et il y avait un petit rebord de pierre couvert à peine par quelques pouces d'eau. Mais, malgré tout, le reste du canal devait bien avoir trois pieds de profondeur, sinon plus. Et l'eau, bien évidemment, empestait. .P Lorsque Cobra atterrit sur le rebord, Dashvara considéra la possibilité de le jeter à l'eau, mais il changea d'avis quand il vit celui-ci ressortir ses dagues. Il ne doutait pas que, contrairement à son apprenti, il savait parfaitement les utiliser. Il tourna le regard vers l'eau sombre, mais il le releva quand un subit éclair déchira le ciel en deux. Quelques secondes plus tard, un coup de tonnerre interminable retentit dans tout Dazbon. Cobra laissa échapper un petit rire. .D Tu as peur des orages? .P Dashvara se rendit compte qu'il était resté immobile et pâle comme une statue de marbre. Il ne répondit pas. .D Saute au fond —ordonna Cobra—. Tu ne t'enfonceras que jusqu'à la taille, pas plus. .P Dashvara lui jeta un regard assassin avant de s'enfoncer au milieu du canal. L'eau était froide malgré la chaleur de la journée. Et elle lui arrivait à la taille, comme le voleur l'avait bien prévu. Heureusement, car s'il avait perdu pied, Dashvara ne savait pas très bien s'il aurait été capable de flotter: il n'avait jamais eu l'occasion d'en faire l'essai. .D Tu n'as pas pensé qu'une fois que j'aurai sorti la dague, je pourrais essayer de me venger? —demanda-t-il, contenant difficilement son irritation. .P Les dents blanches de Cobra apparurent dans l'obscurité. .D Arrête de parler, philosophe. Trouve-la. Et si tu ne la trouves pas, je t'éclairerai avec ma lanterne. .P Dashvara lui lança un regard sceptique. Sa lanterne? Bien sûr!, se dit-il, en pensant soudain à un détail. La lanterne. Dans l'eau, il sortit le disque de lumière de Zaadma et le frotta. Il ne s'illumina pas. Naturellement: l'eau était froide. .D Que diables fais-tu? —s'impatienta Cobra—. Si tu ne plonges pas la tête dans une seconde… .P Dashvara n'entendit pas la menace: il plongea ou plutôt il se pencha dans l'eau. Même s'il avait eu une armée d'Akinoas devant lui, il ne l'aurait pas vue. On ne voyait absolument rien. Il ressortit le disque et le frotta désespérément. Il faillit le faire tomber et s'empressa de le remettre dans sa poche. Il ferma les yeux. Le fond, en pierre, était glissant. À un moment, sa main heurta quelque chose d'encore plus froid. La dague? Non. C'était un anneau métallique fermement attaché au sol. Ses poumons commençaient à protester furieusement. Dashvara sortit la tête et aspira une bouffée d'air avant de jeter un coup d'œil autour de lui. .P Il s'était mis à pleuvoir, constata-t-il. Et le tonnerre grondait encore. .D Alors? —s'enquit Cobra. .P Dashvara se contenta de répliquer: .D Et cette lanterne? .P Cobra sembla contrarié. Il rangea une des dagues sous sa cape et sortit un petit disque. Dashvara écarquilla les yeux. Il était identique à celui de Zaadma. Le voleur le frotta énergiquement et l'objet illumina les eaux. Dashvara jeta un coup d'œil au fond du canal. Les gouttes de pluie troublaient les rayons, mais il y avait quand même une différence notable entre voir un peu et ne rien voir. .D Tu appelles ça une lanterne? —demanda Dashvara. .D Une lanterne de voleur —répliqua Cobra—. Et maintenant cherche. .P Dashvara faillit avaler sa salive de travers. Il commençait maintenant à comprendre pourquoi Aydin s'était mis en colère à ce point. Il supposait que ce genre de lanternes étaient illégales. .P Il plongea de nouveau et, cette fois, il trouva la dague sans grandes difficultés pendant que Cobra l'éclairait. Il venait de saisir la poignée quand la lumière disparut. Dashvara fronça les sourcils et revint à la superficie. .D Que diables…? .P Il serra les dents. Plusieurs hommes passaient le long du canal. Dashvara se maintint immobile, espérant qu'entre la pluie et les coups de tonnerre, ils ne l'avaient pas entendu. De toutes façons, ces gens étaient pressés. Ils disparurent rapidement. .D Tu l'as trouvée? —demanda aussitôt Cobra. .P .Bm -t penso Pourquoi cette dague t'importe tant? .Em , s'étonna Dashvara. Le voleur avait dit que ce n'était pas la sienne. Peut-être l'avait-il empruntée à un compagnon? .P Il remonta avec effort sur le petit rebord: ses bottes pesaient une tonne. Un frisson le parcourut. .D Je te la donnerai une fois en haut —dit-il, dégoulinant d'eau. .P Cobra jura entre ses dents et, un instant, Dashvara crut qu'il allait se jeter sur lui, mais il se contenta de dire: .D Comme tu voudras. .P Il monta le premier et Dashvara le suivit après avoir vidé ses bottes. En arrivant en haut, il sauta avec agilité sur les pavés, prêt à parer toute possible attaque; mais Cobra était plus occupé à jeter des coups d'œil alentour. .D La dague —insista-t-il. .P Dashvara la jeta à ses pieds. .D Là voilà, serpent. .P Il lui tourna le dos et, non sans tendre l'oreille, il s'éloigna, ses bottes couinant d'eau. Il entendit Cobra ramasser l'arme. Et il l'entendit s'approcher. Mais que voulait cet homme maintenant? .D Eh, garçon. .P Dashvara se retourna brusquement et découvrit, stupéfait, que Cobra lui souriait, lui tendant la main. .D Merci. .P Son voile avait glissé, dévoilant son visage d'humain. Dashvara le détailla avec méfiance. .D Je ne serre pas la main d'un voleur —répliqua-t-il. .P Un éclat moqueur passa dans les yeux de Cobra. .D Même si celle-ci est emplie d'argent? .P Dashvara regarda la main tendue et constata qu'elle contenait trois pièces. Cobra expliqua: .D Un denier pour le joli discours, un autre pour la dague récupérée et un autre pour ton nom. .P Dashvara souffla. .D Mes actes n'ont pas de prix. Et mes discours non plus. Quant à mon nom, je ne sais pas s'il te convient de le savoir. .P Cobra roula les yeux. .D Philosophe même quand il s'agit de ta bourse, hein? Alors tu refuses mon argent? .P Ravalant sa dignité, Dashvara tendit la main. .D Je n'ai jamais dit que je le refusais: juste que ta compensation laisse à désirer. .P Cobra s'esclaffa et lui posa les trois pièces dans la paume de sa main. .D Contente-toi de ce que je te donne, Philosophe. Et maintenant, disparais. .P Dashvara s'en alla, souhaitant ne jamais recroiser ce serpent. Quand il regarda de nouveau sa main, il se rendit compte qu'elle ne contenait que deux pièces. Il leva les yeux au ciel. Bien sûr: il n'avait pas donné son nom. .salto .D De toutes façons, tu avais besoin d'un bain —fit remarquer Fayrah, souriante. .P Dès que Dashvara avait raconté aux trois Xalyas ses premières péripéties à Dazbon, Lessi et Fayrah s'étaient moquées de lui en riant à gorge déployée. Aligra s'était contentée de sourire. .Bm -t penso Au moins, elles ont l'air un peu plus enjouées .Em , se réjouit Dashvara. .P Il sortit de la baignoire et enfila une des tuniques dorées qu'avaient utilisées les Xalyas quand elles étaient prisonnières. Elle lui était étroite, mais il logeait dedans. S'il se rappelait bien, c'était la première fois depuis de nombreuses années qu'il se lavait dans une baignoire. Au donjon de Xalya, on gaspillait rarement l'eau de cette façon. Il s'assit sur un des lits et sécha ses cheveux avec une serviette. Cette chambre était normalement une chambre pour trois, mais il avait donné un des deniers à l'aubergiste et celui-ci avait changé d'avis et aimablement installé une paillasse dans un coin. .Sm -t penso Au fait , se dit-il. .Bm -t penso Où est mon sac avec la corde, la figurine de Bashak et ma barre de métal? .Em Dashvara le chercha des yeux. Quand il le vit, il s'étonna de le voir aussi rebondi. .D Qu'y a-t-il dans mon sac pour qu'il soit si gros? —s'enquit-il, tendant une main pour le saisir. .P Fayrah poussa un cri. .D Dash! Attends, ne l'ouvre pas. Je ne t'ai pas encore expliqué. .P Dashvara fronça les sourcils. .D Expliqué quoi? .D Expliqué… ce qu'il contient. —Sa sœur passa sa langue sur ses lèvres, nerveuse—. Eh bien, voilà, quand je suis allée récupérer ton sac avant de partir de Rocavita, je suis tombée… je suis tombée sur lui. .D Sur qui? .D Sur… —elle regarda le sac avec insistance—: lui. Et il m'a tout expliqué —poursuivit-elle tandis que Dashvara devenait livide. Était-elle en train de lui parler de l'ombre? Il regarda fixement le sac—. Il m'a dit qu'il t'avait donné un remède et que cela ne t'a pas fait de bien. Il a dit qu'il se sentait terriblement honteux et qu'il voulait réparer son erreur. Et il a aussi dit que, toi, tu lui avais demandé de ne pas l'abandonner, n'est-ce pas, Lessi, qu'il a dit ça? .P Lessi acquiesça. Son cœur battant à tout rompre, Dashvara aspira une bouffée d'air. .D Quoooi? Je ne lui ai jamais rien demandé de tel. —Il se précipita soudain sur le sac et l'ouvrit—. Sors de là, ombre sournoise. .P Le sac s'agita. Dedans, tout était noir. .P .Bm -t dm Je ne suis pas une ombre sournoise .Em , fit la voix de Tahisran dans sa tête. .Bm -t dm Je ne l'ai pas rêvé. Je te jure que tu m'as dit: ne m'abandonne pas. .Em .P Dashvara repassa ses souvenirs et, quand il comprit, il laissa échapper un grognement exaspéré. .D Je l'ai dit, mais je ne m'adressais pas à toi. Je m'adressais à l'Oiseau Éternel. Est-ce que par hasard tu t'identifierais à l'Oiseau Éternel, ombre? .D Il ne s'appelle pas ombre —intervint opportunément Lessi—. Il s'appelle Tahisran. .P Dashvara feula et se rassit sur le lit tandis que l'ombre sortait la tête du sac. .P .Bm -t dm Alors, tu me pardonnes? .Em , demanda-t-il timidement. Dashvara le contempla quelques secondes. .D Tu tiens vraiment à ce que je te pardonne? —marmonna-t-il—. En tout cas, cela me réconforte de te voir maintenant que ma tête va mieux: au moins, cela prouve que je ne délire pas. Tu existes réellement. .P .Bm -t dm Évidemment que j'existe! .Em , souffla Tahisran en sortant complètement. .Bm -t dm Je ne suis tout de même pas une bête si bizarre que ça. .Em .P Dashvara regarda les trois Xalyas. Toutes contemplaient l'ombre avec une étonnante fascination. Si elles le voyaient et l'entendaient aussi, cela signifiait qu'il n'était pas fou. Il soupira, soulagé. Il n'y avait pas de pire sensation que celle de remettre en question sa propre raison. .D Vous voulez dîner? —demanda-t-il soudain. .P Fayrah sembla sortir d'un rêve. .D Quoi? .D Est-ce que vous voulez dîner? Il me reste encore un denier. Avec ça, peut-être que nous pouvons payer deux portions, si les prix ne sont pas plus élevés qu'à Rocavita. .P Aucune ne sembla avoir beaucoup d'appétit, mais Dashvara mourait de faim. Il se leva. .D J'apporterai le dîner ici. .P La taverne était plus tranquille que l'après-midi, quoique aussi bondée. La pluie tambourinait contre les vitres et l'aubergiste, qui était un bavard invétéré, causait avec des clientes. De toute façon, Dashvara avait deviné que ce n'était pas à lui qu'il devait s'adresser pour manger, mais à un garçon énergique qui franchissait constamment la porte des cuisines. Une demi-heure après, il revenait dans la chambre avec un plateau fumant empli d'éventails qu'on appelait «rissoles». .D Attention —prévint-il les Xalyas—. C'est sûrement poivré. .P Il goûta et, effectivement, c'était poivré. Il s'arma de courage, cependant, car il avait trop faim. En fait, il mangea la moitié du dîner et, quand Fayrah lui tendit la dernière rissole, il hésita. .D Tu es sûre que tu ne la veux pas? .P Sa sœur eut un petit sourire amusé. .D Sûre, frère. .P Dashvara jeta un coup d'œil à l'ombre, assise sagement sur l'autre lit. .D Les ombres n'ont pas faim? —demanda-t-il. .P Tahisran sursauta, comme arraché à quelque rêverie. .P .Bm -t dm Non. Cela fait des années et des années que je ne sais plus ce que c'est que le goût. .Em .P .Sm -t penso Ça, ça doit être vraiment déconcertant , pensa Dashvara en frémissant. .D Eh bien, figure-toi que cela ne me surprend pas —répliqua-t-il cependant—. Seule une ombre de mauvais goût peut essayer d'empoisonner un malade. .P Alors, il pensa qu'il avait lui-même assassiné un malade et il regretta d'avoir ouvert la bouche. Il la rouvrit pour une chose plus profitable: il mangea la dernière rissole. .D Tu es très dur avec lui, Dash —se fâcha Fayrah. Lessi fronçait les sourcils, Dashvara ne savait pas très bien si pour indiquer son propre mécontentement ou celui de Fayrah; la fille de Zorvun avait la mauvaise habitude d'assimiler comme sien tout ce qu'éprouvait sa sœur. .P Dashvara avala. .D Dur avec une ombre, hein? .D Il a des sentiments. Je t'assure qu'il n'avait pas l'intention de t'empoisonner… .D Ça, c'est ce qu'il dit. .D Dash —s'exaspéra Fayrah—. Il est adorable! C'est un esprit noble. Tu ne peux pas l'accuser simplement parce que tu t'es mis dans la tête qu'il est coupable. .P L'ombre s'était un peu redressée, comme stimulée par les paroles flatteuses de Fayrah. Dashvara secoua la tête. .D C'est bon. Je n'ai rien contre lui —mentit-il. .P Fayrah le regarda, sceptique, et Lessi l'imita. Ces deux amies pouvaient faire perdre patience à n'importe qui, soupira Dashvara. .D Quoi? —grommela-t-il. .D Faites la paix —réclama Fayrah. .P Dashvara s'esclaffa. .D Que je fasse la paix avec…? —Il se tut devant le regard foudroyant de sa sœur. Diable de sœur, pensa-t-il—. D'accord. S'il est capable de me serrer la main, je la lui serre et je lui pardonne sa tentative d'assassinat. .P Il se leva, il sourit à l'ombre et il tendit la main. Tahisran la lui serra. Dashvara sentit un chatouillement froid, très froid. Il recula, chancelant. .D Oooiseau Éternel —bégaya-t-il—. Il m'a touché! .P .Bm -t paroles Croyais-tu que je n'étais fait que d'air? .Em , soupira patiemment Tahisran. .P Dashvara s'assit sur l'autre lit, la mine décomposée. À cet instant précis, quelqu'un frappa à la porte. Fayrah alla ouvrir. .D C'est Azune! .P Dès que la semi-elfe entra, Dashvara lui jeta un coup d'œil avant de se retourner vers l'endroit où l'ombre avait disparu. .D Une rechute? —demanda Azune. Dans sa voix, on percevait plus de froideur que d'inquiétude. .P Dashvara secoua la tête et se leva. .D Non. Pas du tout, je vais très bien. .P La Sœur de la Perle l'examina quelques secondes. .D J'ai appris ce qui s'est passé chez Aydin. Tu m'as couvert de gloire. Je n'avais pas l'intention d'introduire un fauteur de troubles chez un ami. .D Et moi, je n'avais pas l'intention de créer de troubles —assura Dashvara—. Tu comprends, tout part d'un malentendu. J'ai donné au garçon une lanterne de voleur sans savoir ce que c'était. Cette lanterne de voleur appartient à… une femme —conclut-il. Il n'allait pas en plus mêler Zaadma à ça, n'est-ce pas? .P Azune hocha la tête. .D Oui. Je suis au courant. Une dénommée Zaadma, n'est-ce pas? Eh bien, si cette lanterne lui appartient vraiment, cela signifie que c'est un membre de la Confrérie du Songe, de sorte que tu ne lui dois rien: c'est une voleuse. Je peux voir la magara? .P Dashvara la lui montra en disant sur un ton légèrement acide: .D C'était une voleuse, elle me l'a dit. Mais elle ne l'est plus. .D Vraiment? —fit Azune tout en examinant l'objet—. Un voleur de la Confrérie du Songe le reste toujours. Tu ne devrais pas te promener avec cette lanterne. Je vais la garder. .D Pas question —bondit Dashvara—. Elle ne t'appartient pas. Zaadma me l'a donnée pour traverser les catacombes de Rocavita. Sans elle, je serais encore en train d'errer entre les morts et, elles, elles seraient encore enchaînées —assura-t-il, montrant les Xalyas du pouce. .P Azune arqua un sourcil. .D Ah. Et dis-moi, comment sais-tu maintenant que cette magara est une lanterne de voleur alors que tu ne le savais pas en début d'après-midi? Par la Divinité, tu n'as montré ça à personne, j'espère? .P Dashvara fit non de la tête, exaspéré, et il tendit la main pour lui reprendre le disque. .D Non. Mais j'ai rencontré quelqu'un qui en avait une et il m'a dit ce que c'était. .P Azune le regarda avec étonnement et Dashvara lui raconta alors sa rencontre avec Cobra et son intéressante et humide promenade dans le canal. Finalement, la semi-elfe passa une main devant sa bouche pour dissimuler un sourire. .D Je comprends maintenant le changement de tunique. C'est ce que je disais à Rowyn: il t'arrive des histoires encore plus bizarres qu'au berger Bramanil. D'abord, on t'accuse de voler le Dragon du Printemps, puis tu es pris d'un déséquilibre énergétique incompréhensible et, maintenant, tu rencontres l'un des voleurs les plus renommés de tout Dazbon. Félicitations, steppien. Si tu continues à ce rythme, tu vas sûrement finir au fond d'un canal avant que la semaine ne s'achève. .D Au fait —fit Dashvara, ignorant son ton moqueur—. Je voulais te parler de mon peuple. Je voulais t'avertir que je ne vais pas vous laisser travailler sans moi. Et j'ai une très bonne raison pour vous convaincre. .P Le visage d'Azune refléta la lassitude. .D Je t'ai déjà dit que ce n'est pas possible. Les plans sont prêts et, dès que nous les mettrons en marche, tout se déroulera comme un nœud coulant et ton peuple sera libéré. —Elle soupira, l'air résignée face au regard patient de Dashvara—. Quelle est cette très bonne raison? .D Que les Xalyas ne voudront pas vous écouter si je ne suis pas là pour leur dire de vous faire confiance. .P La raison était simple, mais elle pouvait s'avérer juste. En effet, en fonction de quels Xalyas avaient été emprisonnés, les Frères de la Perle pouvaient rencontrer des problèmes pour se faire écouter. .D Démons, steppien. —Azune avait l'air contrariée—. Je crois que nos méthodes ne vont pas dans le même sens. De toutes façons, nous étudierons la question. Et demain, quand Rowyn viendra pour te conduire devant la Suprême, nous te dirons ce que nous en pensons, d'accord? .P Dashvara acquiesça. .D C'est parfait. .D Bien. Je vois que vous avez déjà dîné —remarqua la semi-elfe—. Vous avez de l'argent? —Les Xalyas firent non de la tête, sauf Aligra, qui l'observait avec un air de visionnaire. Azune sortit des pièces et laissa cinq deniers dans la paume de Fayrah—. Bon. Ne bougez pas de cette chambre jusqu'à ce que vienne Rowyn, d'accord? Et, surtout, assurez-vous que .Sm lui ne bouge pas —souligna-t-elle avec raillerie—. Il serait capable de finir par mettre le bazar dans tout Dazbon. .P Dashvara leva les yeux au ciel. Il la salua et, avant qu'elle ne s'en aille, il bafouilla: .D Si tu parles avec Aydin, pourrais-tu lui dire que je me sens vraiment honteux et qu'il me fasse savoir comment je peux racheter mon erreur? .P Les yeux bruns de la semi-elfe sourirent. .D Je le lui dirai, ne t'inquiète pas. .P Elle s'en fut et Dashvara resta assis sur le lit, tambourinant avec ses mains, songeur. Fayrah et Lessi commentaient quelque chose à propos des cinq deniers et Aligra s'était allongée sur son lit, le regard rivé sur le plafond. .D Tahisran? —murmura Dashvara. .P L'ombre sortit de dessous le lit, curieux. .P .Bm -t dm Oui? .Em .D Tu veux toujours réparer ton erreur pour que je te pardonne? .P L'ombre sourit. .P .Bm -t dm Je croyais que tu m'avais déjà pardonné. .Em .P Dashvara roula les yeux. .D Laisse-moi reformuler la question: veux-tu me rendre un service pour que je te pardonne complètement? .P Le sourire de Tahisran s'élargit. .P .Bm -t dm Peut-être. De quoi s'agit-il? .Em .P Les Xalyas s'étaient tues et elles suivaient la conversation avec intérêt. Dashvara expliqua: .D Suis Azune et dis-moi où elle va. .P .Bm -t dm Mais elle est déjà partie .Em , objecta-t-il. .D Elle vient de partir: elle n'est sûrement même pas encore sortie de la taverne. Si tu te dépêches, tu la rattraperas. .P L'ombre hésita. .P .Bm -t dm Tu me demandes d'épier une personne? .Em .P Dashvara n'aurait jamais imaginé qu'une ombre puisse aussi avoir des règles de conduite. .D Je te demande de la suivre. Je veux seulement m'assurer que les Frères de la Perle ne vont pas agir sans moi. L'objectif, je te rappelle, est de libérer des gens innocents. .P Ceci parut animer l'ombre, qui acquiesça sans hésiter. .P .Bm -t dm Alors, compte sur moi, Dash. .Em .P Tahisran traversa la chambre, il ouvrit la porte et, après avoir agité une main nocturne dans sa direction, il s'en fut. Un instant, Dashvara se demanda s'il reviendrait un jour. Puis il eut la certitude qu'il reviendrait. .P .Bm -t penso Après tout, je lui ai demandé de ne pas m'abandonner, non? .Em Il sourit, en secouant la tête. .Ch "La Suprême" Cette nuit-là, il dormit comme un chat inquiet. Du moins au début car, lorsque Tahisran revint et lui fit tout un discours sur l'endroit où était allée Azune, il réussit à trouver un sommeil plus paisible. Il ne s'efforça même pas de se rappeler les détails: après s'être tourné et retourné sur sa paillasse, la seule chose qu'il désirait, c'était de s'évader du monde durant quelques heures. Il rêva qu'il se trouvait seul assis sur une colline, parlant à Lusombre. Le rêve était agréable, le cheval noir souriait et Dashvara se sentait libre et heureux. Tout était merveilleux. Aussi, quand il commença à entendre des coups contre la porte, Dashvara se couvrit la tête avec un coussin et grogna, de mauvaise humeur. Il se rendormit quelques secondes pour se réveiller de nouveau, secoué par une main impitoyable. .D Debout, steppien! —lança la voix de Rowyn. .D Je suis réveillé —marmonna Dashvara sans ouvrir les yeux. C'était trop cruel. Il aurait souhaité pouvoir envoyer un coup de poing au républicain pour continuer à parler avec Lusombre, mais la chambre vrombissait déjà de bruits. Lessi riait. Fayrah jacassait. Dashvara grogna de nouveau et Rowyn le secoua encore. .D Ça va…! Ça va! Je suis réveillé —soupira-t-il en se redressant. .P Rowyn sourit. .D C'est la quatrième fois que tu le répètes. J'espère pour toi que cette fois c'est vrai parce que, sinon, je pense manger tes beignets. .P Dashvara ouvrit grand les yeux. .D Quoi! Des beignets? .P Rowyn s'esclaffa et lui donna une tape sur l'épaule avant de se lever. .D J'aurais dû commencer par là —commenta le kampraw pour lui-même. .P Les beignets étaient délicieux. Dashvara en était déjà au troisième quand il commença à se réveiller pour de bon. .D Azune m'a raconté tes péripéties d'hier —lui communiqua joyeusement le Frère de la Perle, les bras croisés derrière la tête—. Tu sais que tu as une allure horrible avec cette tunique? .P Sans cesser de mastiquer, Dashvara baissa les yeux sur sa tunique ajustée. Rowyn avait raison. .D Les autres habits sont en train de sécher —se contenta-t-il de répliquer. .D C'est pour ça que je t'en ai apporté d'autres. .P Dashvara regarda fixement le kampraw tandis que celui-ci sortait une tunique et un pantalon de son sac. Il se mordit pensivement une lèvre. .D Tu es conscient que, pour le moment, je n'ai pas d'argent pour te payer toutes ces faveurs? .P Rowyn souffla. .D Tu ne vas pas me payer avec de l'argent. .D Ah! Donc tu reconnais que tu ne m'aides pas d'une manière désintéressée? —avança Dashvara. .P Rowyn se rembrunit. .D Tu trouves si étrange que quelqu'un puisse faire quelque chose pour toi de manière désintéressée? .P Dashvara ne répondit pas immédiatement. .D Non —dit-il finalement—. Pas si ce quelqu'un est un Xalya. Mais les étrangers auxquels je suis habitué, c'est-à-dire les bandits et ce genre de gens, ne font rien de façon désintéressée. Je te demande de m'excuser si je t'ai blessé. .P Rowyn tambourina contre son front, l'air de réprimer un sourire. .D Tu ne m'as pas blessé, steppien. Je suis une personne très tolérante. Et maintenant habille-toi, nous allons voir la Suprême. .D Nous aussi, nous pouvons y aller? —demanda Fayrah, enthousiasmée. .P Dashvara lui décocha un regard pénétrant. .D Non. .salto Le siège de la Confrérie de la Perle était une maison qui ne se différenciait guère des autres. Située dans le District du Dragon —non loin du Tribunal, d'après Rowyn—, elle avait une façade à pans de bois rouge et une porte richement ornée. Comme la majorité, tout compte fait. .P Rowyn et Dashvara laissèrent la chaleur tiède du matin derrière eux et entrèrent dans une pièce avec une longue table. Là, il y avait plus de vingt sièges, évalua Dashvara. D'après ce qu'avait dit Rowyn, la Confrérie ne comptait pas autant de membres. .D Combien êtes-vous en tout dans la Confrérie? —demanda-t-il à voix haute. .P Rowyn secoua la tête sans répondre et Dashvara soupira. .D Ça aussi, c'est secret? .P Rowyn sourit. .D D'une certaine façon —admit-il. Il indiqua une porte au fond de la salle—. Shéroda, la Suprême, est encore en réunion mais, quand la porte s'ouvrira, nous pourrons entrer. Assieds-toi où tu veux. .P Dashvara balaya la pièce du regard et, comme rien ne retint son attention, il s'assit. .D Combien de membres sont impliqués dans cette opération pour exterminer les esclavagistes? .P Rowyn déglutit. .D Nous n'allons exterminer pers… —Il se tut—. S'il te plaît, steppien. Ne me pose pas de questions-pièges. .P Dashvara reçut sa réponse comme un coup de poing. .D Vous n'allez pas exterminer les esclavagistes? Mais je croyais que vous vouliez les détruire. .P Rowyn jeta un coup d'œil à la porte fermée avant de répondre: .D Les détruire, oui. Mais d'une manière légale. —Il marqua un temps d'arrêt—. Nous ne sommes pas des guerriers, steppien. Moi, je suis un enquêteur. Je cherche des preuves et je les donne à la Suprême. Ensuite, elle décide quoi en faire. .P Dashvara croisa les bras, méditant ses paroles. .D Tu veux dire… que les propres guerriers de la ville vont se charger d'en finir avec les esclavagistes? .D De les arrêter et de les condamner —confirma Rowyn. .D Sur l'ordre du Tribunal? .D C'est cela. Les cohortes urbaines s'en chargeront. Si tout va bien, l'arrestation aura lieu sans qu'une seule goutte de sang ne soit versée. .P Dashvara ne pouvait pas se sentir aussi optimiste que Rowyn. .D Je suppose que s'en prendre à un homme de Diumcili n'est pas si difficile pour le Tribunal de Dazbon, mais qu'en est-il des Faerecio? .P Rowyn se raidit. .D Les… —Il déglutit—. Oh. Eux… .P Dashvara devina la vérité. .D Eux, ils ne vont pas être châtiés, hein? C'est une famille patricienne. Comment s'en prendre à eux même si leur Oiseau Éternel s'en est allé au diable, là où le vent a emporté leur plume? .P Rowyn s'était empourpré, mais, face à la question rhétorique, il l'observa avec curiosité. .D Qu'est-ce que c'est, l'Oiseau Éternel? .P Dashvara soupçonna que l'intention de Rowyn était de changer de sujet, mais il expliqua néanmoins en peu de mots ce qu'était l'Oiseau Éternel. .D Dignité, confiance et fraternité —répéta Rowyn, songeur—. Cela me plaît. .D Rares sont les gens sains d'esprit à qui cela ne plaît pas —sourit Dashvara. .P Rowyn allait parler quand, soudain, la porte fermée s'ouvrit, laissant apparaître un humain roux au visage cendreux et aux yeux de fou, vêtu d'une tunique orange. Il sourit de toutes ses dents; deux étaient en or. .D Ah! Ah! Voici le grand mystère —fit-il en riant, franchissant la porte. Son rire était éraillé. Les oreilles de Dashvara grincèrent dès qu'il l'entendit. Il évalua son âge. Il était relativement jeune. Et pourtant, son allure extravagante était d'un tel naturel que Dashvara aurait dit qu'il avait passé cinquante ans à la composer. .D Dashvara, je te présente Axef —dit Rowyn—. Le désintégrateur. Axef, voici Dashvara de Xalya. .D Oh, oui! Dashvara de Xalya, fils de Pifpan et de Tafta de Xalya, enragé de la steppe, prince des fables et combattant de… .D Axef! —tonna Rowyn, empourpré. .P Avant l'intervention du Duc, Dashvara aurait volontiers cassé la figure à ce mage. Et après, aussi. Mais il se rappela qu'il n'était pas chez lui. .D Et combattant du temps —acheva Axef plus convenable—. À moins que ce ne soit combattant haletant? Combattant content? Je ne me rappelle pas. Et je ne mens pas. À moins que je mente parce que je ne me rappelle pas… .D Ne fais pas attention à lui, Dash. C'est un idiot. .P Axef ne parut pas s'offenser. Il se contenta de sourire, l'expression moqueuse, et de mettre les mains dans les poches de sa tunique orange. Il avait l'air d'un vaurien revêtant les habits d'un bouffon. Avec un sang froid plus feint que réel, Dashvara se leva. .D La porte est ouverte. Je suppose qu'on peut entrer —hasarda-t-il. .P Rowyn se tourna vers Axef. .D Ils sont partis? .P Le mage acquiesça et, après avoir pris un air pensif, il observa: .D Et même s'ils n'étaient pas partis, je ne vous le dirais pas. Quelle idée! .P Dashvara secoua la tête. .Bm -t penso Suis-je entré dans un antre de déséquilibrés? Bon, après tout, moi aussi je suis déséquilibré d'après Aydin… .Em Il se dirigea vers la porte avec Rowyn. .D Laisse-moi deviner, il est fou? —murmura-t-il au Duc. .P Avant de répondre, celui-ci jeta un coup d'œil à Axef; le mage les regardait encore depuis l'autre bout de la pièce. .D Pas tout à fait. C'est ça le pire. Mais il adore que l'on croie ça. Ne prends pas à mal ce qu'il t'a dit: il le fait juste pour te tester. .P Dashvara croisa de nouveau les yeux intelligents du mage et détourna le regard. .Bm -t penso Je vois. Curieux phénomène. .Em Ils parcoururent un couloir dans la pénombre et Rowyn frappa à une porte entrebâillée. .D Entrez. .P Dashvara se sentit transpercé par un souffle froid qui ne lui dit rien de bon. Cette voix était autoritaire et douce en même temps; une voix qui invitait à la connaître aussi bien qu'à la craindre. Durant les six années où il avait patrouillé les terres xalyas, il avait appris à se fier à son instinct. Mais il avait aussi appris à le maîtriser quand les circonstances l'exigeaient. Aussi, il fit taire sa petite voix prudente et suivit Rowyn à l'intérieur. .P La salle était complètement différente de l'autre. Semi-circulaire et au plafond haut, elle avait des murs de marbre blanc et de grandes verrières par où entrait la lumière du jour. Dashvara cligna des yeux et vit la silhouette assise sur une sorte de trône. Comme la reine d'un conte. Parée d'une splendide robe noire. .D Approche-toi, homme de Xalya —lui demanda Shéroda. .P La Suprême avait des yeux dorés magnifiques. Une peau blanche comme l'écume et une chevelure argentée comme la Lune. On aurait dit une… .D Pas autant —l'avertirent ses lèvres rosées avec un fin sourire. .P Dashvara s'arrêta tout près, rougit, et recula d'un pas. Il aurait voulu reculer davantage, mais il n'osa pas. Il se sentait maladroit et ne savait pas pourquoi. Seule la présence de Rowyn derrière lui le détendit un peu. .D Je suis Shéroda, Suprême de la Confrérie de la Perle. Rowyn m'a parlé de toi et de tes agissements à Rocavita. Il veut que tu travailles dans son groupe dans l'affaire d'Arviyag. Et je crois avoir compris que tu veux travailler avec lui, n'est-ce pas? .P Elle était directe, approuva mentalement Dashvara. .D C'est cela. Je veux châtier ces esclavagistes et libérer mon peuple. .D Une intention digne de considération —souligna Shéroda sur un ton posé—. Actuellement, nous avons quatre membres actifs. Plus Axef. Un de plus serait le bienvenu. .P .Bm -t penso Alors le mage fou est donc l'acolyte .Em , se souvint Dashvara. Les membres restants étaient le voleur repenti et le moine-dragon retiré. Certainement, avec cinq personnes, il était difficile d'entrer de force dans le refuge des esclavagistes pour les anéantir. Shéroda continua: .D Rowyn m'a demandé de te nommer, avec ton consentement, acolyte de la Confrérie de la Perle. On dit que ton peuple a été exterminé par une union de sauvages —susurra-t-elle doucement. Dashvara put presque sentir sa main compatissante sur sa joue… mais ceci était ridicule, vu que Shéroda n'avait pas bougé de son trône—. Tu n'as donc pas de terre où aller —poursuivit-elle—. Rowyn m'a dit que tu étais un grand guerrier, n'est-ce pas? .P Dashvara acquiesça, puis nuança: .D Un guerrier, du moins. La grandeur est subjective. .P Shéroda sourit. .D Vois-tu, notre Confrérie est assez habituée à recueillir les âmes perdues. Tous ne sont pas des membres de la Confrérie, ni même des acolytes, mais ils reçoivent notre protection quand ils en ont besoin. .P Dashvara s'était noyé dans ses yeux dorés et il l'écoutait à peine. La Suprême souriait si amoureusement… .P Dashvara cligna des yeux et jura en silence. .Bm -t penso Tu aurais pu m'avertir que j'allais voir une maudite magicienne, Rowyn… .Em Il était presque sûr qu'elle l'ensorcelait. À moins qu'il ne se l'imagine? .D Dans ton cas —dit Shéroda pour conclure—, si tu veux châtier les esclavagistes, je t'invite à entrer dans notre Confrérie. Être acolyte n'implique aucun compromis irrévocable. Tu peux t'en aller quand tu veux. En échange de tes services, tu recevras solde et protection. .P .Bm -t penso Ça, ce n'est pas mal du tout .Em , reconnut Dashvara mentalement. Il détourna les yeux vers les verrières et aperçut un oiseau posé sur la branche d'un arbre. Un instant, il retrouva sa lucidité. .D Eh bien? Que dis-tu? —demanda la Suprême, impatiente. .P La dernière chose qu'il souhaitait en ce moment, c'était de croiser de nouveau le regard de Shéroda. Cependant, c'est ce qu'il fit. .D Alors, je vais pouvoir participer à vos plans de libération? .P Un éclat moqueur passa dans les yeux de la Suprême. .D C'est ça. .D Bien. Et… à ce que j'ai pu voir, ici on a besoin de pièces de monnaie pour se nourrir et se loger, alors… vous avez parlé de me payer, n'est-ce pas? .P Il entendit le souffle de Rowyn. Shéroda esquissa un sourire et, sans raison, Dashvara le lui rendit… et l'effaça aussitôt après, exaspéré. .D Tout à fait. Toutefois, la rémunération dépend de la satisfaction de notre mécène —répondit posément la Suprême. .P Oh, le Mécène. Bien sûr. Dashvara n'y réfléchit pas davantage: il avait besoin d'argent et il lui convenait d'entretenir de bonnes relations avec la Confrérie de la Perle. Il se doutait que, seul, il avait la même probabilité de sauver son peuple qu'un muet de chanter. .D Ce sera un plaisir de travailler avec vous —dit-il enfin. .P Les beaux yeux dorés scintillèrent. .D Parfait. Rowyn te dira ce que tu dois faire. Juste une remarque: tu travailles avec eux. Et tu travailles pour moi. Ne l'oublie pas —murmura-t-elle—. Bienvenue à la Confrérie. .salto .D Qui est-ce? .P Ils parcouraient une rue et Dashvara suivait Rowyn sans même se préoccuper de savoir où celui-ci le guidait maintenant. Il se sentait encore prisonnier des yeux dorés qu'il n'avait plus en face. .D Tu parles de la Suprême? —dit Rowyn—. Eh bien. Personne ne le sait avec certitude. On dit que c'est une magicienne, mais, elle, elle l'a toujours nié. En tout cas, elle envoûte comme si elle en était une. Je crois que tu t'en es aperçu. .D Mmpf. Ça tu l'as dit. Un moment, j'ai même pensé que tu m'avais empoisonné avec tes beignets. Elle a des yeux inhumains. .D C'est qu'on ne sait pas avec certitude si elle est humaine, non plus —fit Rowyn en souriant—. Tildrin dit qu'elle vient d'au-delà de l'Océan Pèlerin. Il adore fabuler sur le passé de la Suprême. Mais la vérité, c'est qu'on ne sait pas grand-chose d'elle. .P Dashvara esquiva une fillette qui courait, un énorme sourire sur le visage, et demanda: .D Tildrin est un des membres? .D Ouaip. .D Le moine-dragon ou le voleur repenti? .P Rowyn sourit. .D Le voleur repenti. Je vais te les présenter tout de suite. Je leur ai demandé de venir au refuge. Ils doivent sûrement nous attendre. .D Quoi? —Dashvara le regarda, confus—. Attends une minute, le refuge? Mais nous ne venons pas d'en sortir? .D Non. Ça, c'était la maison de la Suprême —expliqua Rowyn—. Le siège de la Confrérie. Moi, je parle du refuge de notre bande. Là-bas, je t'expliquerai ce que nous allons faire. .P Dashvara esquiva cette fois une femme de grande taille; et il faillit heurter un milicien aux proportions aussi impressionnantes que le Shamvirz de la Main Blanche. Rowyn le tira par le bras alors que le garde feulait: .D Eh! Regarde où tu vas! .P Dashvara grommela, tendu comme la corde d'un arc. Cette fourmilière bruyante était encore plus étourdissante et perturbante que les yeux de la Suprême. Il était convaincu que, ce matin-là, il avait vu plus de gens différents que ceux qu'il pouvait y avoir dans toute la steppe. Quelques minutes après, Rowyn le tira de nouveau par le bras quand il faillit recevoir une planche sur la tête: le charpentier qui la portait était un maudit inconscient et plusieurs passants élevèrent la voix. Enfin, ils s'éloignèrent dans une petite ruelle déserte. .D Oiseau Éternel, quelle folie —marmonna Dashvara. .P Il entendit un petit rire derrière lui et se retourna, surpris. C'était Axef. Il ne s'était même pas aperçu que le mage les avait suivis. .D Tu t'y habitueras —assura Rowyn, en ralentissant—. Allez. Nous y sommes presque. .P .Bm -t penso Je m'y habituerai, hein? .Em Dashvara en doutait beaucoup. Surtout parce que, dès qu'il aurait sauvé les prisonniers, il devrait poursuivre cette maudite vengeance. Il souffla intérieurement. .Bm -t penso Alors maintenant, tu ne souhaites plus châtier les assassins? Bien sûr, tu es loin de la steppe, la plupart des tiens sont morts et tu n'as plus personne pour te rappeler tes devoirs en tant que fils premier-né. Excepté Aligra… J'aurais dû lui déléguer le titre de fils premier-né. Elle se débrouillerait sûrement mieux que moi. .Em .P Rowyn s'arrêta devant une porte. .D C'est ici —annonça-t-il. .P Il frappa de petits coups et, quelques secondes après, la silhouette d'un ternian aux cheveux gris et au visage ridé apparut; il était vêtu d'une tunique bleue richement ornée. .D Duc! —fit-il en souriant—. Je commençais à croire que la Suprême vous avait dévorés vivants. .P Rowyn poussa doucement Dashvara à l'intérieur tout en répliquant: .D Ce n'est pas toi qui as dit, il y a quelques jours, que la Suprême ne mangeait jamais? Je te présente Dash, notre nouvel acolyte. Kroon est là? —demanda-t-il. .P Le ternian acquiesça et indiqua une petite figure endormie dans un fauteuil, devant une table plongée dans la pénombre. Dashvara sentit son cœur se soulever quand il vit le moine-dragon. Celui-ci n'avait pas de jambes, il avait la figure ravagée de cicatrices et un bandeau blanc occultait un de ses yeux. L'autre était fermé. Il était difficile de deviner à quelle race saïjit il appartenait exactement. .P Bien, bien, c'est fantastique, pensa-t-il. Un mage fou, un vieux voleur, un estropié borgne… Le groupe était des plus variés. .D Mon nom est Tildrin —se présenta le ternian avec un sourire tandis qu'Axef refermait la porte, laissant la pièce dans la pénombre—. Alors comme ça, tu vas nous couvrir pendant que nous volons les papiers, hein? .P La question le désarçonna. .D Les papiers? .P Rowyn se racla éloquemment la gorge. .D Asseyez-vous. Je peux tirer un peu les rideaux? .D Non! —feula soudain Kroon, en ouvrant l'œil. .P Rowyn sourit avec goguenardise. .D Tu n'étais pas si endormi que ça, tout compte fait. .D Un flambeau, peut-être? —suggéra Axef, en s'asseyant à la table—. Ou un nouveau lambeau pour l'œil de Kroon. .P Le moine-dragon grogna et son œil détailla Dashvara. .D Alors c'est toi, le barbare de la steppe. .P .Bm -t penso Barbare toi-même. .Em Dashvara expira silencieusement. .D Et toi, tu dois être le moine-dragon de Sifra —répliqua-t-il. .P Kroon fit une moue et tendit une main pour prendre une bouteille. .D Assieds-toi. Duc, toi aussi. Passons aux choses sérieuses. .D Tu veux un peu de vin, frère? —offrit Tildrin. .P Dashvara remarqua, surpris, qu'il s'adressait à lui et il fit non de la tête. Rowyn, par contre, se servit une bonne rasade. .D Où est l'Empoisonnée? —demanda Axef sur un ton de voix presque normal. Le magicien jouait nerveusement avec les franges de sa longue tunique. .D Elle n'est pas là —se limita à répliquer Rowyn. .P Dashvara ressentit de la curiosité. .D Qui est l'Empoisonnée? .D Personne. C'est juste Axef qui appelle Azune comme ça. —Rowyn se tourna vers Kroon—. Comment avance le plan? .P Le moine-dragon sortit un parchemin plié d'une de ses poches et le jeta sur la table comme s'il distribuait des cartes. Rowyn lissa la feuille et Dashvara tendit le cou, intrigué. Il s'agissait du plan de plusieurs bâtiments avec les pièces intérieures. Des lignes de couleurs différentes le traversaient. .D Désolé, Kroon, mais nous avons besoin d'une bougie —s'excusa Rowyn, en allumant une—. Il ne faudrait pas qu'on se fourvoie ensuite bêtement. .P Kroon grommela et se couvrit l'autre œil avec un deuxième bandeau. Axef lui proposa de lui apporter un sac pour le mettre sur sa tête, à quoi le moine répondit qu'il aille se faire voir ailleurs avec son sac. Les yeux souriants, le magicien se tut, sortit un petit couteau et commença à se limer les ongles tandis que Tildrin et Rowyn observaient le plan avec attention. Dashvara s'impatienta. .D Vous pouvez m'expliquer ce que représente le plan? .P Rowyn acquiesça et, sans détacher les yeux de la feuille, il indiqua un rectangle. .D C'est là que nous allons voler nos preuves. Ceci —il effectua un cercle avec le doigt— ce sont les appartements d'Arviyag. Et ça —il dessina un plus grand cercle— c'est le bâtiment des esclavagistes dans le District du Port, avec l'entrepôt «commercial». C'est ici qu'ils ont emmené les vingt-cinq prisonniers. Mais, de toute façon, cela n'a pas d'importance pour le moment: l'important est de voler le livre de comptes d'Arviyag et sa correspondance avec le Maître et les Faerecio. Quelque chose qui l'inculpe et qui scandalise suffisamment le Tribunal pour qu'il donne un ordre judiciaire et fasse perquisitionner la demeure d'Arviyag. .P À première vue, l'objectif ne lui sembla pas mauvais, mais de toutes manières Dashvara était resté en suspens au milieu de l'explication. .D Tu as dit vingt-cinq prisonniers? —haleta-t-il. .P Rowyn jeta un regard à Tildrin et le voleur acquiesça. .D Approximativement. Je les ai comptés quand ils descendaient de la caravane. Peut-être que quelqu'un m'a échappé ou que j'en ai compté un deux fois. Le Duc dit que, lui, il en a compté moins de vingt. Azune dit comme moi. .P Vingt-cinq Xalyas… Dashvara sentit les commissures de ses lèvres s'étirer en un sourire tremblant. C'était la meilleure nouvelle qu'il ait entendue depuis qu'il avait abandonné le donjon. .D Mais nous ne sommes pas sûrs que tous soient des Xalyas —ajouta Tildrin. .P .Bm -t penso C'est ça, ôte-moi l'espoir, voleur. .Em .D Qu'importe, ce sont des prisonniers —répliqua Kroon, en retirant les bandeaux de ses yeux. Apparemment, il voyait parfaitement avec les deux, même s'il les garda mi-clos—. Cette fois, ils ne vont pas arriver à Diumcili. Ah! Ce fils de chien va mourir de rage quand les cohortes entreront chez lui. —Un sourire sardonique sillonna son terrible visage. Lui faisant écho, Axef laissa échapper un petit rire qui fit frissonner Dashvara. .P Rowyn se racla la gorge. .D Reprenons. Il y a une vingtaine d'hommes dans ce bâtiment, parmi lesquels une douzaine sont des mercenaires. Tous, y compris les serviteurs, viennent de Diumcili, c'est exact, Tildrin? .D Exact. .D Il y a une entrée principale et une porte de service qui donne sur l'entrepôt. Avant, il y avait un escalier de bois menant à la terrasse, mais il a été détruit récemment. Toutes les fenêtres sont renforcées par des barreaux, même celles de l'étage supérieur. De jour, les portes sont surveillées et, de nuit, ils verrouillent tout. C'est le premier étage qui nous intéresse —souligna Rowyn—, parce que c'est là où se trouve le bureau d'Arviyag, juste au-dessus de l'entrée principale. .P Kroon grogna. .D J'ai l'impression que, tout cela, nous l'avons déjà entendu, pas toi, Duc? Maintenant, on pourrait peut-être avancer un peu? .D Je répétais pour Dash —se défendit Rowyn. .D Si vous me permettez —intervint Dashvara—. Pourquoi ne pas demander directement aux cohortes urbaines de perquisitionner la maison? Puisque vous semblez tant aimer la légalité… .D Justement —fit le Duc avec un raclement de gorge, tandis que les autres souriaient—. Nous ne pouvons pas envoyer les cohortes chez n'importe qui sans avoir de preuves préalables. C'est plutôt évident. Nous avons réellement besoin d'un document qui crée un scandale pour mettre en marche la bureaucratie et mener à bien un coup de filet de cette envergure. Sans cela, tu peux toujours crier chaque jour aux juges les plus grandes vérités qu'ils ne t'écouteront pas. .P Dashvara fit une moue éloquente pour montrer son opinion sur le sujet. .Bm -t penso Ces civilisés .Em , pensa-t-il. Tildrin intervint avec une évidente excitation: .D Tu vois, Dash, l'objectif est simple. Maintenant, il ne nous manque qu'un plan. —Il sourit, découvrant ses dents jaunies—. L'idée est d'entrer chez Arviyag quand il ne sera pas là. Parce que, d'après ce que j'ai appris en entendant parler les gardes dans les tavernes, il dort dans son bureau. Il faut donc trouver une façon de le faire sortir de là. .D Une façon ou une autre —observa Axef—. On n'est pas obligé de toujours faire les choses d'une seule façon, Til. Quel esprit borné. .P Personne ne lui répondit et Dashvara supposa qu'à la longue, c'était la meilleure attitude à suivre pour ne pas l'encourager à délirer. .D Hum… —médita Rowyn—. Dans quatre jours, on fête les courses de l'Escalier. Les courses durent toute la nuit —expliqua-t-il pour Dashvara—. Et messire Faerecio est un fidèle assidu de ce sport. Arviyag sortira pour l'accompagner, et il le fera fort probablement avec une bonne partie de sa garde. —Il marqua un temps d'arrêt—. Au fait, les escaliers m'y font repenser, où en est notre échelle? —s'enquit-il. .D Prête —déclara Tildrin avec un grand sourire. .P Rowyn se montra satisfait. .D Tout ceci prend une très bonne tournure. Je vais t'expliquer, Dash. Nous allons entrer par en haut, par la terrasse. Nous avons construit une échelle de quarante pieds. Normalement, cela devrait suffire. Sur la terrasse… apparemment, il n'y a pas de garde, exact, Tildrin? .D Exact, Duc. Du moins, c'est ce qu'il m'a semblé. Mais tu sais que ma vue n'est pas très fiable. .D Oui… Bon. Toutes les terrasses ont une trappe —poursuivit Rowyn—. Celle-ci est probablement fermée. Alors… —il hésita et regarda le mage—. Axef, toi, tu viendras avec Dash et avec moi et tu nous ouvriras. .D Et comment, si on ne me laisse pas lancer de sortilèges? —objecta le mage, acerbe. .D Axef… Tu as dit que tu le ferais. Tu le feras? .D Je le ferai, je le ferai. Quoique… qui sait. Je n'aime pas les échelles. —Il reçut le regard sombre de ses trois amis et poussa un petit rire amusé comme s'il avait atteint son objectif—. Duc, si l'échelle se casse, je te jure que je te ferai sauter en l'air. .P Rowyn pâlit. .D Elle ne se cassera pas, Axef. En plus, tu n'es pas un lévitateur, tu te rappelles? Tu es un désintégrateur. .D Oh. Et alors? Tout saute en l'air, avec une bonne explosion. —Il conclut sur un ton serein—: Franchement, votre plan est épouvantablement et magistralement nul. .P Ils l'ignorèrent une nouvelle fois. Dashvara ne trouvait pas le plan si mauvais, sauf sur un détail: il aurait préféré se centrer sur la libération des siens et non sur le vol de maudits papiers. .D Bien —dit Kroon. Il tendit une main et atteignit la bougie. Il la souffla, plongeant de nouveau la pièce dans la pénombre—: C'est bien mieux comme ça. Alors, tu vas entrer là-dedans avec le barbare. Sans Azune? .D Quelqu'un devra retirer l'échelle pendant que nous serons à l'intérieur et ce sera elle et Tildrin —déclara Rowyn. .P Le moine mutilé arqua les sourcils et marmotta un «oh oh» amusé. .D J'ai bien peur que cela ne lui plaise pas, Duc. .P Rowyn adopta un air impuissant sans paraître très affecté. .D C'est la vie. Maintenant, nous n'avons plus qu'à prier le Dragon Blanc pour que nous ayons de la chance et que nous trouvions ces documents du premier coup. Si nous ne les trouvons pas dans le bureau… il faudra trouver une autre façon pour sortir de là ton peuple, steppien. .P Il y eut un silence. Kroon jouait avec le peu de barbe qui restait sur son visage couturé. Tildrin raclait la table avec une de ses griffes de ternian. Rowyn transperçait le plan des yeux comme s'il prétendait le mémoriser. Et Axef tressait une de ses mèches rouges, l'expression songeuse. .P .Bm -t penso Eh beh, je suis tombé sur un sacré groupe .Em , pensa Dashvara en souriant. Finalement, il prit la parole: .D Je n'ai pas l'intention d'attendre quatre jours. Mes frères pourraient être embarqués entre-temps. Et moi, ce qui m'intéresse, ce sont mes frères, pas le destin d'Arviyag. Alors, j'ai une idée. .P Rowyn et Tildrin échangèrent des regards moqueurs. .D Steppien —commença Rowyn calmement—, les choses ne se font pas du jour au lendemain. Les opérations de ce genre se planifient et se replanifient et… .P Dashvara le coupa. Certes, son idée semblait être sortie d'un livre de contes, mais il pariait qu'elle fonctionnerait: .D Voilà. À Rocavita, pendant que je cherchais où se trouvaient les femmes xalyas, je suis passé par la résidence des Faerecio et j'ai surpris une conversation entre Arviyag et le propriétaire des lieux. Visiblement, Arviyag prétend épouser la fille de ce Faerecio, mais cette fille, Wanissa, est amoureuse d'un autre. Je propose d'aller voir cette jeune fille et de lui demander d'écrire une lettre à Arviyag lui donnant un rendez-vous. Qu'est-ce que vous en pensez? .P Kroon fronça les sourcils, Rowyn et Tildrin prirent une mine sceptique, et Axef souffla, secouant la tête et regardant le plafond. .D Je crois que tu viens de gagner ta place parmi nous —déclara le mage, la voix curieusement grave. .P Rowyn esquissa un sourire, l'effaça, sourit à nouveau, puis finalement il haussa les épaules. .D Cela pourrait fonctionner —avoua-t-il—. Le District du Port est à une vingtaine de minutes en carrosse du Beau District. Cela nous donnera au moins une heure. Qui s'en charge? .D Je m'en chargerai moi-même —assura Dashvara en se levant—. Si vous voulez bien me donner l'adresse de la maison des Faerecio. .P Tous les quatre s'agitèrent soudain, nerveux. .D Attends une seconde, tu vas y aller tout de suite? —s'enquit Rowyn. .P Dashvara haussa les épaules, surpris. .D Vous avez quelque chose de plus urgent à faire? Je suppose qu'écrire une telle lettre requiert plusieurs heures. .D Tu ne proposes tout de même pas qu'elle lui donne rendez-vous cette nuit même? —s'alarma Tildrin. Ses rides s'étaient relâchées. .D Nous ne sommes pas encore prêts, Dash —expliqua Rowyn patiemment—. Reviens t'asseoir. .P Dashvara fronça les sourcils. .D Et que faut-il préparer? L'échelle est là. D'après vous, le mage peut ouvrir cette trappe. En fait, il ne reste qu'à tout mettre en pratique, vous ne croyez pas? .P Rowyn déglutit, un profond pli sur le front. Tildrin dodelina de la tête et Kroon le regarda pensivement. .D Le barbare a raison —déclara soudain ce dernier—. Vous me saoulez avec vos papotages inutiles. En marche —lança-t-il vivement. .P Dashvara crut presque qu'il allait se lever. Mais bien sûr, il ne pouvait pas. .D Franchement, je ne sais pas —hésita Rowyn. .P Alors, Dashvara comprit. Ce groupe, comme l'avait bien signalé Rowyn, n'était pas composé de guerriers, peut-être Kroon à la rigueur, mais à l'évidence il ne l'était plus. Probablement, ils n'avaient jamais risqué leur vie en entrant dans l'antre d'esclavagistes qui n'hésiteraient pas à les tuer s'ils les trouvaient chez eux. Dashvara se rappelait sa première bataille; adroit avec le sabre et fier comme un imbécile, il était resté ahuri face à la gueule baveuse du nadre rouge. Il n'avait réussi à tuer le petit dragon bipède que lorsqu'il avait compris qu'il allait mourir s'il hésitait une seconde de plus. .D Hésiter, c'est bien, mais pas plus qu'il ne faut —soupira patiemment Dashvara—. Où vivent les Faerecio? .P À la surprise générale, c'est Axef qui répondit: .D Dans le Beau District. Rue de la Dame Bleue. C'est une maison énorme avec des motifs bleus et dorés autour des fenêtres. Cours, va et vole, chevalier téméraire, avant que la fleur ne s'en aille aux enfers —proclama-t-il. .D Ils ne vont pas te laisser entrer —intervint Rowyn—. Jamais ils ne laisseront un inconnu entrer pour parler à la fille des Faerecio. Oublie ça, Dash. Il va falloir trouver une autre méthode. .P Dashvara hésita. .D Et Almogan Mazer? Où vit-il? .P Kroon arqua un sourcil. .D Al? C'est le secrétaire des Faerecio. Qu'est-ce qu'il a à voir avec…? —Il comprit et son visage difforme s'éclaira—. Ah! .P Rowyn plissa un œil. .D Ah, quoi? Je n'ai pas saisi, là. Tu connais cet Almogan Mazer? .D Je le connais. C'est le fils d'un compagnon à moi, un ancien moine-dragon qui est mort dans une attaque d'orcs. Moi-même, j'ai contribué à payer sa dernière année d'études pour qu'il puisse passer sa licence. Il vit ici, dans le District du Dragon. Sur la Place de la Liberté. Juste à côté d'une maison de jeux. Ce garçon… —Il sourit—. Ah. Ne lui dis pas bonjour de ma part. Pour lui, je suis censé être mort, compris? .P Dashvara ne demanda pas la raison. .D Compris. Si tout va bien, je reviendrai sans tarder. .D Eh! —l'appela Kroon alors qu'il posait déjà la main sur la poignée de la porte—. Et pas un mot sur la Confrérie de la Perle. Toi, parle seulement des esclavagistes, compris? .P Dashvara roula les yeux. .D Compris. .P Les yeux entrouverts de l'estropié étincelèrent, approbateurs. .D Bon barbare. .Ch "L'Empoisonnée" Il ne trouva pas Almogan chez lui mais dans la maison de jeux. Le jeune s'enivrait et, en s'approchant entre les tables et le brouhaha des paris, Dashvara devina que sa relation avec Wanissa ne prospérait pas dans la bonne direction. .D Tu paries? —lançait une femme avec un éclat de cupidité dans les yeux. Elle le demandait à Almogan. Le jeune homme soupira, chancelant en arrière. .D J'ai perdu tout mon argent —bégaya-t-il. .P Tous se désintéressèrent de lui et le cercle se referma autour d'une table. .Sm -t penso Franchement sympathiques, dis donc. Les sourcils froncés, Dashvara franchit les derniers pas et prit Almogan par le bras. .D Assieds-toi, l'ami. Nous devons parler. .P Il n'aurait su dire si c'était parce qu'il était ivre ou parce qu'il ne se souvenait pas de lui, mais Almogan ne le reconnut pas. Bien sûr, se dit Dashvara. À Rocavita, il était voilé. De toute manière, l'homme se laissa entraîner jusqu'à une petite table libre et demanda d'une voix pâteuse: .D Tu vas m'inviter à boire un verre? .P Dashvara décida qu'il était temps de le dégriser et il leva une main pour appeler l'employé. .D Apporte un grand verre d'eau bien fraîche pour mon compagnon, s'il te plaît. .D De l'eau? —répéta Almogan, le visage contrarié. .D De l'eau —confirma Dashvara—. Tu as suffisamment bu de saletés. .P Almogan plissa les yeux, détaillant le visage de son sermonneur derrière un voile d'alcool. L'employé apporta le verre, un sourire divinatoire sur le visage. .D Cadeau de la maison —déclara-t-il. .P Dashvara le remercia. En moins d'une seconde, Almogan eut le visage trempé. Il laissa échapper un cri de surprise qui ne lui attira que quelques sourires moqueurs et il jeta à Dashvara un regard furibond. .D Tu te prends pour qui? .D Pour ton sauveur —répliqua Dashvara—. Je vais faire en sorte que, Wanissa et toi, vous vous mariiez. .P Ceci, joint à l'eau, finit de réveiller Almogan. .D Qui êtes-vous? .D J'ai déjà répondu à cette question. Écoute, ce que je vais te proposer sort un peu du code des chevaliers comme toi et moi, mais je crois que, vu ton état, il est nécessaire de prendre des décisions catégoriques. Mais, avant tout, une question: jusqu'à quel point aimes-tu cette femme? .P Un instant, Almogan demeura moitié méfiant, moitié empli d'espoir. Puis son visage se troubla, prenant une expression de pure angoisse. .D Wan est la lumière de mon chemin —répondit-il dans un murmure étouffé. .D Bien sûr. C'est ce que je pensais. Tu serais donc capable de faire n'importe quoi pour que cette lumière ne disparaisse pas de ta vie. .D Oui —affirma Almogan—. Non… Cela dépend. Je ne veux pas lui porter tort. .D Tu ne vas pas lui porter tort. Tu vas faire en sorte que cet Arviyag ne pose plus les yeux sur elle. .P Almogan Mazer ouvrit des yeux ronds comme des assiettes. .D Tu suggères un duel à mort? Il ne viendrait pas. .P Dashvara souffla. .D Non. Bien sûr qu'il ne viendrait pas. Écoute, Arviyag, comme tu le sais, est un esclavagiste. .P Le secrétaire se troubla. .D Je le sais. .D Cela ne te paraît pas horrible? .D Infâme —approuva Al—. Tout ce que fait cet homme est infâme. .P Dashvara lui adressa un sourire satisfait. .D Bien. Réfléchis un peu: si tu parvenais à obtenir des preuves claires des activités d'Arviyag, ne les porterais-tu pas au Tribunal? .P Almogan l'observa, pensif. .D Sans le moindre doute —répondit-il finalement—. Tu as ces preuves? .D Pas encore —admit Dashvara—. Mais je les aurai bientôt. J'ai seulement besoin que tu me rendes un service. .P Il lui expliqua le plan de la lettre et Almogan prit une mine lugubre; cependant, peu à peu, il s'anima. .D Je comprends ton idée. Mais —il sourit sombrement— quelle preuve as-tu que ces preuves existent? .P Dashvara demeura interloqué. Ça, il n'y avait pas pensé. Rowyn et les autres y avaient-ils seulement pensé, eux? .D Aucune preuve —avoua-t-il. .D Ah. —Almogan était clairement déçu—. Laisse-moi te dire qu'un homme rusé comme Arviyag ne laisse pas ses comptes écrits sur papier. Et s'il en a, ils seront sûrement cryptés. Crois-moi: je suis secrétaire chez les Faerecio. On ne laisse pas de trace des affaires troubles. .P Dashvara médita et haussa les épaules. .D Qu'importe. Le cas est que nous allons essayer. Toi, parle avec Wan. Et mes compagnons et moi, nous nous chargerons du reste. .D Et si nous enlevions Arviyag? —demanda subitement Almogan. Il semblait presque honteux d'avoir eu cette idée. Dashvara la considéra cependant. .D Non, je ne crois pas que ce soit réalisable —dit-il finalement—. Il viendra accompagné de ses gens pour protéger ses arrières. Il ne nous convient pas de provoquer un scandale en pleine rue. En plus, peut-être aurions-nous un otage, mais, eux, ils en ont vingt-cinq. .P Almogan acquiesça. .D Je devine que ces vingt-cinq prisonniers ne te sont pas inconnus, l'ami. .P Dashvara se dit qu'il avait déjà suffisamment parlé. .D En effet —répondit-il en se levant. .D Tu n'es pas Dazbonien, n'est-ce pas? —continua à demander Almogan. .D Je ne le suis pas. Et maintenant, maître secrétaire, assure-toi que Wan envoie cette lettre à temps. .P Almogan prit une mine décidée. .D Non. Je ne le ferai pas à moins que tu me dises ton nom et tes origines. Je ne fais pas d'accord avec des inconnus. .P Dashvara lui adressa une moue approbatrice. .D C'est un bon procédé. Mon nom n'est pas un secret. Je suis Dashvara de Xalya. .P Almogan esquissa un sourire lugubre. .D Tu sais? Je m'en doutais. Je sais que ces prisonniers sont Xalyas, parce que je l'ai entendu dire à Arviyag lui-même. Seul un autre Xalya serait prêt à prendre autant de risques pour les libérer. .P Dashvara secoua la tête. .D Seul un Xalya… ou alors un vrai chevalier aux principes justes —répliqua-t-il. .P Almogan se raidit. .D Certes. Je dirai à Wan de donner rendez-vous à Arviyag à minuit près de la grille. Mais elle ne s'y rendra pas —souligna-t-il. .P Dashvara haussa les épaules. .D Du moment que lui s'y rend, le reste m'importe peu. Confirme-moi que la lettre a été envoyée et rends-toi au .Sm -t nomlieu "Dragon d'Or" . J'y passerai le soir… disons vers huit heures, au coucher du soleil. .P Quand il sortit de la maison de jeux, ce fut avec un mauvais pressentiment, mais il ne sut pas très bien pourquoi. Peut-être tout simplement parce qu'il n'était pas habitué à planifier des vols, ni des intrigues, ni ce genre de sottises. .P Avant qu'il prête de nouveau attention à ce qui l'entourait, il avait déjà traversé l'énorme Place de la Liberté et il marchait dans une rue contiguë. Celle-ci lui était familière et il comprit vite la raison: c'était la rue d'Aydin. .P Il n'hésita pas longtemps avant de frapper à la porte du cabinet. Hadriks ouvrit et, en le voyant, le garçon se figea. .D Aydin est là? —demanda Dashvara. .D Non… Enfin, oui —rectifia Hadriks, se reprenant—. Mais il est occupé à fabriquer une magara compliquée. Entre. .P Dashvara vacilla. .D Je voulais juste lui présenter mes excuses. .P Hadriks sourit. .D Azune est passée hier soir. Elle nous a expliqué que tu ne savais pas ce qu'était cette magara. Entre. .D Je n'en avais aucune idée —affirma Dashvara, en entrant finalement—. Vraiment, je me sens… .P Il se tut en voyant Aydin debout, près de l'autre porte. Son visage était dur, mais ses griffes étaient rentrées. .D Honteux? —l'aida le ternian sur un ton neutre. .P Dashvara s'empourpra. .D Exactement. .P Le guérisseur pointa Hadriks de l'index, puis indiqua la salle contiguë du pouce. Hadriks sortit, obéissant. .D Tu sais, Xalya —reprit Aydin—, soigner l'ignorance et la bêtise ne fait pas partie de mes compétences. Alors, j'ai peur que tu sois venu pour rien. .P Dashvara se sentit comme un petit enfant sermonné par son père. Il se racla la gorge. .D Je suppose que demander pardon ne va rien arranger. .D Tu supposes beaucoup. Demander pardon est déjà un bon début. .P Dashvara capta le léger changement de ton, mais il ne se sentit pas moins affligé. .D Cette lanterne de voleur… elle est si terrible? —demanda-t-il. .P Aydin laissa échapper un soupir et s'assit à la table. .D Elles sont illégales. Et, à l'évidence, elles s'utilisent pour des objectifs méprisables. Aucune personne honnête ne possède de telles lanternes. Ce n'est qu'après t'avoir mis à la porte que j'ai pensé que tu ne savais peut-être pas ce que c'était, mais… j'étais en colère. Ce qui ne m'arrive pas souvent. .P Cela ressemblait beaucoup à un pardon. Dashvara se détendit. .D Bon. Je suis heureux que ce malentendu soit résolu, mais j'ai bien peur que mon ignorance ne soit capable de causer encore des dégâts. Bon —répéta-t-il, mal à l'aise—. Je peux faire quelque chose pour toi? .P Aydin le détailla du regard et fit non de la tête en souriant. .D Libérer ces pauvres prisonniers est la seule chose qui me vient à l'esprit. Et, ça, je sais que tu peux le faire. .P Dashvara lui rendit son sourire. .D Compte sur moi, ternian. Rien d'autre, tu en es sûr? .D Va voir le docteur Fénendrip dès que tu le pourras. Il te soignera —assura le ternian. .P Le sourire de Dashvara s'élargit. .D Je le ferai. Rien d'autre? .P Aydin réfléchit. .D Eh bien. Garde un œil sur Tildrin, tu veux bien? .P Dashvara le regarda avec étonnement. .D Bien sûr, mais… pourquoi Tildrin plutôt qu'un autre? .P Aydin haussa les épaules. .D Parce que Tildrin, ce damné Tildrin, en a davantage besoin qu'aucun autre. .P Des quatre membres officiels du groupe, Dashvara avait justement trouvé que Tildrin et Rowyn étaient les plus normaux. Se pouvait-il que…? Oui. Tildrin, le voleur repenti, était ternian, tout comme Aydin. Il n'était donc pas impossible qu'il appartienne à la même famille. Que ce soit son oncle, ou son père. Il considéra la possibilité et elle ne lui parut pas si extravagante. Il devait s'être passé quelque chose pour qu'Aydin haïsse avec tant de force les voleurs. Cependant, il était clair que le guérisseur n'était pas disposé à être plus explicite. .D Je le tiendrai à l'œil —promit finalement Dashvara. Il le salua et, décidant que renouveler ses excuses ne ferait qu'ôter de la valeur aux précédentes, il sortit de la maison en se promettant de ne plus troubler la vie du guérisseur à moins que ce ne soit absolument nécessaire. .D Eh, Dash! —fit soudain une voix. .P Hadriks le rattrapa dans la rue. Il semblait beaucoup plus détendu qu'avant, comme si la réconciliation entre son maître et lui l'avait libéré d'un poids. .D Qu'y a-t-il, Hadriks? .P Le garçon alla tout de suite au fait: .D Quand je suis allé chercher de l'eau au puits, j'ai vu ton frère. Enfin, le compagnon de ta cousine qui n'est pas ta cousine, tu vois de qui je parle. .P Sursautant, Dashvara le regarda avec une impatience avide. .D Où l'as-tu vu? .D Sur la Place de la Liberté. Mais cela fait bien une heure. Je n'ai pas pu lui parler. Il y avait beaucoup de monde et je l'ai perdu de vue. Tu veux que je t'avertisse si je le revois? Je peux essayer de savoir où il loge. .P L'enthousiasme d'Hadriks était manifeste. Dashvara jeta un regard vers la maison d'Aydin et il se tendit. .D Non, Hadriks. Il vaudra mieux pas. .P Hadriks eut l'air d'avoir reçu une douche froide sur la tête. Il soupira, exaspéré. .D Aydin est mon maître, pas mon père —fit-il remarquer. Il haussa les épaules face à l'expression comique de Dashvara—. Dis ce que tu voudras mais, moi, je vais essayer de le trouver. Viens à la taverne du .Sm -t nomlieu "Comte Roi" à six heures de l'après-midi. Il est très probable que tu y vois ton frère et même peut-être ta cousine. .P Il n'y a rien de pire qu'un garçon de quinze ans qui commence à prendre ses propres décisions. Dashvara soupira. .D Où est cette taverne? .D Sur la Place de la Liberté —exulta Hadriks. .D J'y serai. Et épargne-moi ce sourire. Si tu fais cela, c'est uniquement parce que tu en as envie. Et au fait, ce n'est pas mon frère, c'est un Shalussi, c'est clair? .P Hadriks sourit de toutes ses dents. .D Très clair. .P Dashvara n'attendit pas de le voir rentrer à la maison: il lui tourna le dos et se dirigea de nouveau au Refuge. .Bm -t penso Ce garçon va finir par se mettre dans le pétrin et, après, je vais devoir l'en sortir… .Em Il soupira patiemment. .P Quand il entra dans la chambre, celle-ci était encore dans la pénombre. Kroon était là, bien sûr, mais Rowyn et Tildrin étaient partis pour rapprocher l'échelle du District du Port. Dashvara rapporta au moine-dragon sa conversation avec Almogan. .D Bien, bien —se contenta de dire Kroon. Il avait remis un de ses bandeaux et l'autre œil était à peine ouvert—. Tu veux un peu de vin? .D Non, merci. .D Abstème? .D Pas spécialement, mais d'où je viens on ne boit pas si profusément ni si régulièrement. .D Un barbare modéré, alors —conclut Kroon avant de boire une gorgée de la bouteille. .P Dashvara leva les yeux au ciel, plus amusé qu'offusqué. .D Quelle est ta définition de barbare? .D Celle qui me chante. Les dictionnaires n'ont jamais été mes amis. Mais, comme tout le monde le sait, les hommes du nord, on les a toujours appelés des barbares. .D Et ceux qui t'ont fait ça? —demanda Dashvara avec audace, en jetant un regard éloquent sur ses jambes manquantes. .P Il regretta aussitôt d'avoir parlé. Un instant, il craignit que Kroon lui jette la bouteille vide à la figure. .D Ça, c'était une maudite roche —grogna-t-il finalement—. Lancée par de maudits orcs. Passe-moi une autre bouteille, veux-tu? .P Il lui indiqua le buffet où se trouvaient les bouteilles et Dashvara, désireux de se soustraire au regard noir de son œil, lui en apporta une; au hasard parce que, dans la pénombre, il était impossible de voir de quelle couleur était le contenu. De toutes façons, Kroon semblait s'en contreficher. Il déboucha la bouteille et prit une autre goulée. .P Après un silence, Dashvara demanda: .D Où est Axef? .D Et qu'est-ce que j'en sais. Ce fou a toujours des choses à faire. .D Dis-moi, tu le crois vraiment capable d'ouvrir une trappe? .P La bouche de Kroon s'ouvrit en un large sourire tordu. .D L'ouvrir, je ne sais pas. Mais la désintégrer, oui. Axef a étudié au Bastion. On le jugeait le meilleur, d'après lui. Jusqu'au jour où on l'a jugé le pire. .P Dashvara haussa un sourcil. .D Que s'est-il passé? .D Mmpf. Il a été expulsé et personne ne sait pourquoi. Tu n'as pas vu la tunique orange qu'il porte? .D Quel rapport? —répliqua Dashvara déconcerté. .D Bah. J'oubliais qui tu étais, barbare. Cette longue tunique orange qu'il porte, ils la lui ont imposée comme châtiment. Il devait la porter pendant deux ans, mais cela fait quatre ans qu'il a été expulsé et il la porte toujours. Il s'est pris d'affection pour elle et il lui a même donné un nom, figure-toi. .P Une tunique orange comme châtiment? Jamais Dashvara n'avait entendu pareille absurdité. .D Je suis peut-être un ignorant, mais qu'y a-t-il de mal à porter une tunique orange? .P Kroon s'amusait à faire tourner la bouteille vide sur la table. .D L'orange est la couleur de la honte. Historiquement, c'était la couleur de la Garde Royale. Quand les républicains l'ont écrasée, il y a quatre cents ans, eh bien cette couleur a conservé une connotation négative. C'est aussi pour ça que les roux ont toujours droit aux coups les premiers. Axef a vraiment tout pour lui. —Il marqua un temps—. Tu vas me soûler longtemps? Tu as sûrement des choses plus intéressantes à faire que de parler à un ivrogne estropié. .P Dashvara se leva à la hâte. .D Excuse-moi. Je ne voulais pas te déranger. Mais… tu sais? Je ne sais pas si tu devrais boire autant. .D Eh bien, si tu ne le sais pas, tais-toi, barbare. Reviens ici vers cinq heures, au cas où il y aurait du nouveau. .P Dashvara faillit lui demander s'il avait besoin de quelque chose: le laisser seul là, dans son fauteuil, le mettait un peu mal à l'aise. Cependant, le moine était très occupé avec sa nouvelle bouteille et ses pensées; alors, sans un mot, il sortit et se dirigea directement vers le .Sm -t nomlieu Dragon d'Or . .P Ce jour-là, il ne faisait pas aussi chaud que la veille. De fait, une petite brise fraîche soufflait, balayant les rues du District du Dragon. Dashvara espéra qu'il ne pleuvrait pas cette nuit-là… et qu'il n'y aurait pas d'orages. Il détestait les orages. .P Ce devait être l'heure du repas car les rues étaient relativement tranquilles. Quand il arriva à l'auberge, il constata que, là, par contre, il y avait autant d'effervescence que la veille, si non plus. .P Il trouva Fayrah, Aligra et Lessi assises dans la chambre, autour d'un plateau fumant. Bien. .D Dash! —s'exclama sa sœur en oy'vat—. Nous avons commandé le repas. Comme nous ne savions pas quand tu allais revenir… .D Ni si tu allais revenir —observa Aligra, sans lever les yeux de sa rissole. .P Dashvara l'ignora. .D Vous avez très bien fait. J'ai peur d'être un peu occupé aujourd'hui. Combien d'argent reste-t-il? .D Quatre deniers —répondit Fayrah—. Darlan nous a fait un rabais parce qu'il dit que le tavernier ne se rend compte de rien. .P Dashvara haussa un sourcil. .D Darlan? .D L'employé. C'est un homme sympathique pour un étranger. Il a été très aimable, n'est-ce pas Lessi? Il nous a même apporté une fleur. .P Elle la lui montra. La fleur avait des pétales bleus. Dashvara soupira et s'assit, prenant une rissole. .D Et Tahisran? —s'enquit-il. .P Il capta le regard que jeta sa sœur sur le sac rebondi. L'ombre s'y était-elle de nouveau réfugiée? .D Il dort —répondit Fayrah. .D Il dort? —Il ignorait pourquoi, il n'aurait jamais imaginé qu'une ombre pouvait avoir besoin de dormir. Il se racla la gorge et revint à la langue commune—. Je vois que mon sac lui a plu. Et je vois que, vous, vous avez pris goût aux rissoles. .P Fayrah et Lessi échangèrent un sourire. .D C'est que les autres plats ont des noms bizarres —expliqua Fayrah—. Alors, on préfère ne pas prendre de risques. Tu as vu la Suprême? .P Parler de la Suprême lui rappela aussitôt les yeux dorés et il frémit. .D Oui. Je l'ai vue et je lui ai parlé. Je vais entrer comme acolyte dans la Confrérie de la Perle. Comme ça, je travaillerai avec eux pour libérer les nôtres. D'après Rowyn, ils sont vingt-cinq. —Les trois Xalyas eurent un sursaut. .D Vingt-cinq? —souffla Fayrah. .D Enfin, peut-être que ce ne sont pas tous des Xalyas. Nous allons agir cette nuit —expliqua-t-il—. Nous irons chez Arviyag et nous volerons des papiers pour prouver que ce sont des esclavagistes. .P Il n'entra pas dans les détails car, de même qu'il ne parlait jamais de la façon dont il avait tué tel ou tel nadre rouge dans la steppe, il ne lui paraissait pas opportun de mêler les trois Xalyas à cette affaire. Elles avaient déjà dû se préoccuper suffisamment durant les trois semaines où elles avaient été prisonnières. .D Alors tu ne vas pas les libérer cette nuit —conclut Fayrah. .P Dashvara tenta d'ignorer la déception qui vibrait dans la voix de sa sœur et il prit une deuxième rissole. .D Le Tribunal se chargera de condamner les esclavagistes. Sans esclavagistes, il n'y a pas d'esclaves. Et l'affaire est réglée. .D Le Tribunal —répéta Aligra d'une voix d'outre-tombe—. Est-ce fiable? .D Je n'en sais rien —admit Dashvara, embarrassé. Comme il ne trouvait pas de meilleure réponse, il s'occupa à mâcher. .D Quel châtiment réserve le Tribunal aux esclavagistes? —demanda Fayrah après un silence. .D Démons, je n'en sais rien. La mort, je suppose. .D Tu supposes? —grogna Aligra d'une voix plus normale—. Alors, il se pourrait que ces esclavagistes ne meurent pas? .P Dashvara n'aurait pas été fâché de tuer Arviyag de ses propres mains, mais, diables, en ce moment, la priorité était de libérer les prisonniers sans que ceux-ci encourent aucun mal. .P Sans répondre, Dashvara prit une troisième rissole, l'engloutit et alla s'allonger sur sa paillasse non sans avant palper doucement le sac par pur intérêt scientifique. Cette sacrée ombre avait vraiment l'air de dormir. .P Fayrah se racla la gorge. .D Lessi, tu m'accompagnes? Je vais descendre le plateau —dit-elle. .P Toutes deux sortirent et laissèrent la chambre aussi paisible qu'un champ de bataille abandonné. Entourée d'une aura de tension, Aligra s'étendit sur son propre lit, sur le dos. Dashvara pouvait presque entendre ses accusations: tu es le fils premier-né! Tu devrais être mort! N'offense pas ton Oiseau Éternel…! Mais Aligra ne desserrait pas les lèvres. C'était presque pire quand elle ne parlait pas. .P Dashvara soupira silencieusement et il commençait déjà à se demander que diables faisaient Lessi et sa sœur quand Tahisran fit: .P .Bm -t dm J'ai une question. .Em .P Dashvara ouvrit les yeux, heureux de l'intervention de l'ombre: gagné peu à peu par l'assoupissement, il avait été sur le point de s'endormir. .D Quelle question? —s'enquit-il en langue commune. .P Aligra et lui s'assirent pour voir l'ombre se glisser hors de son nid. Il était difficile de déterminer l'expression d'une telle créature, mais Dashvara crut lire de la curiosité. .P .Bm -t dm J'ai fait un rêve dans lequel tu étais présent, Dashvara .Em , annonça Tahisran, d'une voix sereine. .Bm -t dm Tous deux, nous marchions sur un long chemin pavé au milieu d'un désert. Toi, tu te retournais en arrière régulièrement comme si tu cherchais quelque chose. Et alors, soudain, je t'ai demandé: que cherches-tu? Et toi, tu m'as répondu: je cherche ce que j'ai perdu à jamais. .Em .P Dashvara le contempla, perplexe. .D C'est un rêve, Tahisran. Ce que je t'ai répondu est sorti de ton esprit, pas du mien. .P L'ombre acquiesça. .P .Bm -t dm Je le sais. Mais cela donne à penser. Pourquoi une personne chercherait-elle quelque chose qu'elle ne peut pas récupérer? Voilà la question .Em , souligna-t-il avec une curiosité solennelle. .P Dashvara expira. .Bm -t penso Diables! Sommes-nous tombés sur une ombre philosophe maintenant? .Em Il sentit le regard trouble d'Aligra et il s'agita, mal à l'aise. .D Eh bien… Je suppose que cette personne doit avoir perdu la raison —se contenta-t-il de dire. .D Ou alors, ce qu'il cherche est la seule chose qu'il peut chercher —ajouta Aligra d'une voix gutturale. .P Tahisran montra son désaccord par un souffle mental. .P .Bm -t dm Ni l'un ni l'autre. Cette personne cherche ce qu'elle ne peut atteindre pour l'imiter et tracer un nouveau chemin .Em , opina-t-il. .P Dashvara devina que ses paroles avaient un sens plus profond, mais, avec l'engourdissement qui s'emparait de lui, il préféra ne pas réfléchir et lança: .D Si tu avais la réponse, pourquoi nous poser la question, ombre? .P Tahisran s'agita. .P .Bm -t dm Eh… eh bien… Pour débattre, je suppose. Je n'ai pas dit que ma réponse était la bonne, je te signale. .Em .P Dashvara sourit en voyant l'ombre croiser les bras. On aurait dit un enfant que l'on a surpris à tricher. Soudainement, Tahisran leva les yeux vers la porte. Quelques secondes après, celle-ci s'ouvrit et Fayrah et Lessi entrèrent… suivies d'Azune. .P Dashvara se leva d'un bond et avec une telle brusquerie qu'il sentit un étrange élancement à l'endroit de sa blessure. Livide, les yeux rivés sur l'ombre, Azune semblait avoir avalé une pierre. Dashvara s'aperçut, avec une certaine surprise, que Tahisran était resté bien en vue assis sur le lit, exprès pour qu'elle le voie. Dans quel but, ça, aucune idée. .P Heureusement, Fayrah et Lessi réagirent promptement et essayèrent de tranquilliser la semi-elfe avant que celle-ci n'ait l'idée de faire quoi que ce soit: Dashvara ne put que s'émerveiller des éclaircissements mesurés des deux amies. Elles expliquèrent d'où venait l'ombre et Tahisran lui-même se présenta avec une extrême élégance. Finalement, Azune fit un commentaire sur les esprits des morts et sur ses ancêtres et prononça d'une voix tendue: .D Dash? Viens avec moi. Nous devons parler. .P Elle se hâta de sortir comme si un loup sanfurient la poursuivait. Dashvara se racla la gorge. .D Tu sais, Tahisran? Je devine que les saïjits n'apprécient pas particulièrement les ombres en général. Je ne sais pas, c'est une impression. Peut-être que tu devrais être un peu plus discret, tu ne crois pas? .P Tahisran sourit. .P .Bm -t dm Je suis un saïjit, Dash. En plus, Azune est une amie, non? .Em .P Pensif, Dashvara ne répondit pas. Il adressa une moue d'excuse aux Xalyas, prit deux deniers des quatre qui restaient et suivit la semi-elfe au-dehors. Le visage de celle-ci n'avait pas encore repris sa couleur normale. .P Ils s'installèrent dans la taverne, à une table isolée, et la première chose que lui dit Azune fut: .D Tu dois te débarrasser de ça, steppien. Quelle que soit cette chose. .D Tu veux parler de l'ombre? C'est elle qui a décidé de me suivre. Quand elle se lassera de dormir dans mon sac, je suppose qu'elle s'en ira. Ne t'inquiète pas de Tahisran —ajouta-t-il en la voyant de nouveau ouvrir la bouche—. Pourquoi n'étais-tu pas à la réunion? .P Azune le regarda fixement durant quelques instants. Enfin, elle soupira et répondit: .D J'étais occupée. Et je le regrette parce que j'ai l'impression que j'ai perdu la réunion la plus importante de l'année. Comment as-tu pu proposer que nous agissions cette nuit? J'ai rarement vu le Duc aussi nerveux. .P Dashvara secoua doucement la tête. .D Eh bien, il m'a semblé que le plan était déjà assez bien avancé. La seule chose qui me serait utile, ce sont des sabres, mais peut-être que je pourrai m'en procurer cette après-midi. Pour le reste, si cette jeune fille envoie la lettre à temps, tout dépendra de notre habileté et de la chan… .P Azune siffla entre ses dents. À cet instant, Darlan, un jeune humain élégant au sourire radieux, approchait. Sympathique pour un étranger, avait dit Fayrah. Dashvara réprima une grimace sans y parvenir tout à fait. .D Vous désirez manger ou boire quelque chose? —demanda le garçon. .D Un plat de garfias —répondit Azune. .P Alors que Darlan s'éloignait, la semi-elfe lâcha: .D Je n'aime pas cette idée de te laisser entrer avec des sabres. Tu devines pourquoi, n'est-ce pas? .P Dashvara lui rendit un sourire las. .D Tu crois que je vais encore faire rater votre opération. Eh bien… —il inspira—. J'avoue: mon objectif principal est de sauver les miens, logiquement. De toutes façons, je suppose que la Suprême m'a accepté dans sa Confrérie au cas où tout tournerait mal et que nous aurions besoin de battre en retraite, je me trompe? Dans ce cas, si vous voulez que je vous protège, j'ai besoin de sabres. .P Azune demeura silencieuse un long moment. Darlan revint plus rapidement que prévu avec une assiette pleine d'étranges petites boules rouges et il sembla presque faire une révérence quand il dit: .D Bon appétit. Vous désirez autre ch…? .D Non, merci —le coupa Dashvara. .P Darlan s'empourpra, prit les deux dettas que lui tendait Azune et s'en alla d'un pas nerveux. C'était donc ce jeune garçon qui avait offert une fleur bleue aux Xalyas? Quelles drôles d'idées avaient ces républicains. Dès qu'il le perdit de vue, Dashvara se concentra sur les garfias rouges. Il en prit une et la fit glisser entre ses doigts avec curiosité. .D Tu n'as jamais mangé de garfias, Xalya? —demanda Azune, en en mangeant une—. Par ici, nous appelons ça la nourriture des pauvres. .P Dashvara goûta et une saveur aigre-douce se répandit dans sa bouche. Ce n'était pas mauvais et, au moins, il n'y avait pas de poivre. Azune joignit les mains sur la table et reprit sur un ton légèrement moqueur: .D Rowyn m'a dit que ta rencontre avec la Suprême t'a fait une forte impression. Axef dit que tu avais la bave au menton. .P Elle sourit malicieusement et Dashvara souffla. .D Axef n'était pas dans la salle. Comment peut-il savoir si je bavais, bâillais ou dansais la dianka? .P Azune continuait à sourire. .D Très juste. Alors comme ça tu as l'intention d'obtenir des sabres. Et où penses-tu les trouver, si l'on peut savoir? .D Rokuish et Zaadma sont dans la ville —expliqua Dashvara—. Hadriks me l'a dit. J'ai donné mes sabres à Rok quand je suis entré au temple de Rocavita. Il doit probablement encore les avoir. .D Ou pas —le contredit Azune—. S'il ne les a pas dissimulés, la milice urbaine a dû les réquisitionner. On a besoin d'une licence pour avoir des armes, je te rappelle. Ou peut-être ne le savais-tu pas. .D Si, ça, je le savais déjà —assura Dashvara—. Grâce à un livre de votre fameux mécène. Qui est-ce, au fait? .P Azune haussa les épaules et répondit laconiquement: .D Un membre d'une famille patricienne. .P Tous deux tendirent la main vers le plat de garfias et Azune retira la sienne avec une moue gênée. .D À huit heures, au Refuge —déclara-t-elle en se levant—. Et ne sois pas en retard. .D Impossible —se hâta de dire Dashvara avant qu'elle ne s'éloigne de la table—. J'ai dit à Almogan de venir me confirmer l'envoi de la lettre à huit heures ici même. Alors j'arriverai en retard. .P Azune leva les yeux au ciel. .D Tu ne seras pas le seul, j'en ai peur. .P Elle se retournait déjà quand Dashvara, pris d'un soudain élan qu'il ne comprit pas lui-même, demanda: .D Pourquoi t'appelle-t-on l'Empoisonnée? .P Azune s'immobilisa et l'intense regard de ses yeux bruns le tétanisa presque autant que les yeux de Shéroda. Elle ne lui répondit même pas. .P .Bm -t penso Mais voyons, Dash .Em , se dit-il patiemment tandis qu'Azune sortait de la taverne. .Bm -t penso Cesseras-tu un jour de te mêler de ce qui ne te regarde pas? .Em .P Quand il reporta son regard sur la table, il vit l'assiette de garfias presque pleine. Il mit les pois rouges dans sa poche et, après une hésitation, il décida de ne pas retourner dans la chambre: il avait besoin de tranquillité et il savait qu'avec Fayrah et Lessi, cela allait être difficile. Aussi, il s'apprêta à faire une promenade. Il avait encore trois heures avant d'aller au Refuge, puisque Kroon ne lui avait demandé de repasser qu'à cinq heures. Il se rendit au Beau District et vit d'énormes résidences avec des jardins. Il crut reconnaître la demeure des Faerecio, mais il n'en aurait pas donné sa main à couper. Il fit demi-tour, franchit de nouveau les canaux et traversa le District d'Automne au sud, en passant par une esplanade marécageuse relativement déserte. Le District du Port, où se trouvait le domicile d'Arviyag, était très différent du reste de la ville: là, les maisons avaient des toits en terrasse au lieu de toitures pentues, les rues étaient plus sales et les gens ne portaient pas de tenues aussi colorées et aussi riches que dans le District du Dragon. Néanmoins, certains bâtiments s'étendaient sur une ample superficie. Quand il vit des hommes courbés sous le poids d'énormes sacs disparaître dans l'un d'entre eux, il comprit que ceux-ci servaient d'entrepôts. .P Et dans un de ces entrepôts, Arviyag cachait vingt-cinq de ses frères. .P Dashvara ne s'attarda pas: il se rendait parfaitement compte que rester ici était non seulement improductif mais aussi malsain pour ses nerfs. Il retourna au District du Dragon et passa par le Refuge. Il trouva Tildrin et Kroon. Le voleur, assis à la table, aiguisait une dague tandis que le moine-dragon ronflait dans son fauteuil, complètement étranger à la réalité. D'après ce que lui dit Tildrin, Rowyn était en train d'acheter du «matériel» et Axef avait encore de nombreuses «choses à faire». Dashvara observa que le vieux ternian était plus enthousiaste qu'effrayé par la prochaine expédition nocturne. À dire vrai, peut-être était-il trop enthousiaste, pensa-t-il. Heureusement qu'il allait rester en bas de l'échelle. .D Pourquoi aiguises-tu cette dague? —demanda Dashvara, délaissant le plan. Il l'avait examiné une nouvelle fois, mais les lignes des pièces étaient de simples supputations, comme l'affirmait Tildrin. Une fois qu'ils seraient entrés par la trappe, le pouvoir de l'improvisation serait leur meilleur guide. .P Tildrin laissa sa dague sur la table en avouant: .D Une simple manie. Cela fait trente ans que je l'aiguise et je ne l'utilise que pour couper le pain. .P Dashvara sourit. .D Si seulement toutes les dagues pouvaient ne servir qu'à couper le pain. .P Tildrin arqua un sourcil et, après un silence songeur, il continua à affiler sa dague. Comme il était déjà presque six heures, Dashvara prit congé et se dirigea vers la Place de l'Eau et du .Sm -t nomlieu "Comte Roi" . Mieux valait qu'Aydin n'apprenne jamais rien de tout ça… .P L'établissement était spacieux et relativement calme pour l'heure. Il ferma la porte et promena un regard alentour tout en avançant. Il s'imagina que le guérisseur l'attrapait par le cou, lui disant qu'il le surprenait encore à donner des tâches à son apprenti… Il entendit un raclement de gorge. .D Je vois qu'on est aveugle. .P Dashvara se tourna sur sa droite et se trouva face à un homme rasé, aux cheveux bien peignés, un chapeau à larges bords entre les mains. Un sourire illuminait son visage. Dashvara avala de travers. .D Rok? .P Il siffla entre ses dents et s'assit devant lui. .D Tu as sacrément changé. Tu as l'air d'un républicain. .D Et toi, d'un steppien —répliqua Rokuish, en lui tendant la main. .P Dashvara la lui serra avec joie et s'étonna tout seul. Jamais il n'aurait imaginé qu'il se réjouirait un jour de voir un Shalussi. .D J'ai vraiment cru que je ne te reverrais pas. Où est Zaé? .D Elle travaille. Depuis hier. Elle est entrée dans une officine —expliqua-t-il et il baissa la voix—: Odek, tout ça est une folie. Tu es au courant, pour le Dragon du Printemps, n'est-ce pas? .D Hum. Comment veux-tu que je ne sois pas au courant, Rok? .D Sais-tu qui l'a volé? .P Dashvara bénit mentalement le Shalussi: il n'avait même pas imaginé qu'il puisse être le voleur. .D C'étaient deux des esclavagistes. Ceux qui surveillaient les Xalyas dans les catacombes. Soit c'est Arviyag qui l'a, soit ce Vand. De toute façon, qu'importe que ce soit un mort ou un vivant qui l'ait du moment que ce n'est pas moi. .P Rokuish grimaça et jeta un coup d'œil alentour pas du tout discret avant de lâcher: .D Nous avons vu les Xalyas sortir épouvantées et nous en avons guidé cinq jusqu'au .Sm -t nomlieu Chamiel . Mais il nous manque les cinq autres. .P Dashvara en demeura pantois. .D Quoi? Cinq Xalyas? Et vous les avez amenées à Dazbon? .P Rokuish eut un sourire satisfait. .D Nous les avons amenées dans la roulotte de Shizur. Le pauvre homme était plus effrayé qu'un mouton dans un volcan. Moi, j'aurais voulu rester pour essayer de savoir si tu étais encore vivant, mais je ne pouvais laisser Zaé seule avec cinq Xalyas. .D Je te comprends parfaitement —murmura Dashvara. Il expira, bénissant de nouveau le Shalussi—. Où sont-elles? .D Chez Shizur. .P Dashvara écarquilla les yeux. .D Cet homme est-il un saint ou un imbécile? .P Pourquoi diables un commerçant de vins hébergerait-il cinq Xalyas perdues? Rokuish se racla la gorge. .D C'est un saint, Dashvara, n'en doute pas. Un de ces hommes auxquels, une fois que tu as gagné leur confiance, tu peux faire commettre les plus grandes folies. Mais, dans ce cas, c'est pour une bonne cause. Je regrette seulement que nous n'ayons pas pu sauver les autres Xalyas. D'après ce qu'ont raconté celles que nous avons recueillies, tu as lutté contre quatre esclavagistes et tu as reçu deux dards empoisonnés en plus d'une flèche. C'est incroyable que tu aies survécu. .P Dashvara pouffa. .D Plutôt incroyable, oui! En fait, les esclavagistes étaient deux, pas quatre, et seul un dard m'a atteint. Pour ce qui est de la flèche, moi, personnellement, je ne l'ai pas remarquée. .D Oh. Bon, ce n'en est pas moins impressionnant —assura Rokuish. .D Mmpf. En tout cas, des cinq Xalyas restantes, trois sont avec moi. .D Oh. —Rokuish eut l'air soulagé—. Et ta sœur? .D Avec moi —confirma Dashvara. Il médita quelques secondes—. Il n'en manque que deux. Soit Arviyag les a de nouveau capturées, soit elles ont réussi à s'échapper toutes seules. —Il jeta un regard autour de lui. Les tables voisines étaient vides. Plus loin, il y avait deux femmes qui, comme eux, parlaient en chuchotant—. Où est Hadriks? .D Le garçon? —Un éclat moqueur passa dans les yeux du Shalussi—. Il est venu, il m'a pris par le bras et il m'a dit de me rendre à six heures dans cette taverne parce que tu y serais. Il ne m'en a pas dit davantage. .D Eh bien, espérons qu'il ne se mêlera plus d'affaires qui ne le concernent pas —fit Dashvara en se raclant la gorge. En tout cas, il devrait le remercier pour ça. .P Rokuish s'appuya contre sa chaise et mit son chapeau d'un geste si élégant qu'on aurait dit qu'il faisait cela depuis l'âge de cinq ans. .D Et maintenant? —dit-il—. Quelle est la prochaine aventure? .P Dashvara sourit, très amusé. .D Tu es en retard, Shalussi: elle a déjà commencé. .P Rokuish haussa les sourcils. .D Par ma mère, cela a l'air intéressant. Au fait, avant que j'oublie —ajouta-t-il, en mettant la main dans une poche de sa tunique—. Hadriks m'a demandé de te donner ça. .P Dashvara examina la petite boîte en bois avec curiosité. Après quelques tentatives, ils parvinrent à l'ouvrir et un sourire ébahi étira les lèvres de Dashvara quand il vit le contenu. .D Des cartes marinières —observa le Shalussi, songeur, alors que Dashvara se taisait—. Andrek avait un jeu comme celui-là. Tu as l'air surpris. .P Ému, Dashvara secoua la tête puis, soudain, il se mit à rire. .D Ce sacré gamin… Que l'Oiseau Éternel le protège. .Ch "La furie" .D J'ai marché sur quelque chose. .D C'était ma botte, Duc. .D Oups… Désolé, Dash. .D Ce n'est rien. .D Silence! —intervint Azune dans un murmure. .P Rowyn, Azune, Dashvara et Rokuish, munis de l'énorme échelle, venaient de s'arrêter dans une ruelle du District du Port située à l'opposé de la porte principale de la demeure esclavagiste. L'arrivée de Rokuish au sein du groupe avait tout compte fait plutôt réjoui les Frères de la Perle. Naturellement, ils l'avaient pris pour un guerrier steppien en le voyant porter un sabre, et cet entêté de Rok n'avait pas jugé nécessaire de les détromper. .P Dashvara soupira mentalement et, imitant Azune, il jeta un coup d'œil hors de la ruelle. Théoriquement, d'après Rowyn, la Gemme et la Bougie brillaient dans le ciel. Mais celui-ci était nuageux et Dashvara avait l'inquiétante certitude que, si une bande d'esclavagistes les avait observés depuis le mur d'en face, il ne l'aurait pas vue. .D Quelqu'un voit-il Tildrin? —s'enquit Azune, en plissant les yeux. .P Ils avaient envoyé le vieux voleur et le mage fou en éclaireurs surveiller la porte principale. Dashvara secoua la tête. .D Je ne vois rien. .P Rowyn souffla. .D Eh bien, si, nous, nous ne le voyons pas, lui, il va avoir encore plus de mal à nous voir. .P Ils demeurèrent un instant silencieux. On entendait le bruit sifflant de la brise dans les cordages des bateaux ainsi que le clapotis de l'eau contre la pierre de la digue. Alors, un étrange chant s'éleva et Dashvara fit un bond. .D Qu'est-ce que c'est? —marmotta-t-il. .D Une chouette —répondit Azune—. Un oiseau. .P Rowyn posa une main apaisante sur son épaule et Dashvara se rendit compte que ses propres mains s'étaient refermées sur le pommeau de ses sabres. Il se détendit un peu. .D Bon. Comment allons-nous savoir si Arviyag est parti si ces deux-là ne reviennent pas? .D Ils viendront —assura Rowyn. Un instant, Dashvara envia sa confiance. Puis il se contenta d'attendre. .P Alors que, dans le District du Dragon, les rues étaient encore un peu animées à cette heure, dans celui du Port, tout était désert. Rokuish bâilla et Dashvara mit une garfia dans sa bouche. Il lui en restait encore quelques-unes et il les partagea avec les autres, question d'équité. Azune souffla. .D Si Arviyag ne sort pas, je vais vous tirer les oreilles, à toi et au Duc. .D Il sortira —affirma Dashvara. .D C'est une question de foi? .D Peut-être —admit-il. .D C'est ce que je craignais… —soupira Azune. Et elle s'éloigna pour jeter un nouveau coup d'œil hors de la ruelle. .P Un temps interminable s'écoula avant qu'Axef n'apparaisse en courant au milieu de la rue, suivi de Tildrin. Le mage, en les voyant, laissa échapper un petit rire. Même dans l'obscurité, les perles qui ornaient sa tunique orange reflétaient la lumière. Azune siffla. .D On ne peut pas être plus discret. .D Il est sorti —répliqua Axef. .P Le soulagement fut général. Selon Azune, il n'était pas si évident qu'Arviyag accepte une rencontre informelle avec Wanissa en cachette de messire Faerecio. Rowyn donna un coup de coude à la semi-elfe. .D Je te l'avais dit. .P Aussitôt, Dashvara reprit sa place près de l'échelle. .D Tu as apporté mes affaires? —demanda le mage à Rowyn. .P Le Duc acquiesça en grognant et lui passa deux sacs. Dashvara aurait voulu demander ce qu'ils contenaient, mais Rowyn souleva l'échelle et il dut suivre le mouvement. .D En marche —murmura le Frère de la Perle. .P Ils sortirent de la ruelle et parvinrent près du mur de l'édifice en tentant de percer les ombres du regard. Il n'y avait personne, ou du moins on n'entendait aucun bruit suspect. .D Déployons-la —dit le Duc. .P L'escalier de bois avait un mécanisme rotatif. Ils la déployèrent dans la rue qui entourait l'édifice et, à tous les trois, le Duc, Rok et Dashvara tirèrent dessus. .D Doucement —chuchota Rowyn—. Ça, c'est la partie qui va en haut. .P L'extrémité que signalait Rowyn était recouverte de coussinets pour étouffer le bruit quand l'échelle heurterait le bord de la terrasse. Ils la relevèrent et l'installèrent. Rowyn l'essaya. .D On dirait que ça tient. .D Évidemment que ça tient! —murmura Tildrin. .P Le Duc, déjà perché sur l'échelle, déclara: .D Azu, surveille la porte principale. Souviens-toi: si tu vois Arviyag arriver avant que Tildrin t'ait dit que nous sommes sortis, reviens ici et replacez l'échelle. .P La semi-elfe était de mauvaise humeur. Elle ne répondit pas. .D Tildrin, Rokuish, soutenez l'échelle et, ensuite, retirez-la. Dash, Axef: allons-y. .P Le Duc commença à monter. Le Shalussi soupira et Dashvara devina sans difficulté que son assignation ne l'enchantait pas particulièrement. .Bm -t penso Aurais-tu préféré grimper, courageux Shalussi? .Em Dashvara sourit. .P Dès que le kampraw arriva en haut, Axef commença à monter avec ses deux sacs suspendus autour du cou; personne n'aurait dit qu'il n'aimait pas les échelles vu la vitesse à laquelle il avançait. Dashvara jeta un coup d'œil inquiet autour de lui. Cela lui semblait incroyable que personne n'ait encore eu l'idée de passer dans la rue. .D C'est ton tour, Dash —susurra Rokuish. .P Dashvara réajusta le foulard autour de sa tête et commença à monter. .D Eh! —l'appela le Shalussi à voix basse. Dashvara abaissa le regard—. Ne fais aucune folie, d'accord? .P Dashvara se contenta de secouer la tête et de continuer à escalader. En haut, la terrasse, d'une soixantaine de pas de long et une trentaine de large, était ample et entièrement dégagée. Il aperçut les deux silhouettes du Duc et d'Axef penchées près d'un rectangle plus noir que le reste. Tout avait l'air de se passer à la perfection. Il bougea l'échelle pour que Rok et Tildrin sachent qu'ils pouvaient la retirer et il se hâta de rejoindre Axef et Rowyn. Le mage venait de sortir quelque chose de son sac et le versait à présent sur ce qui semblait être les gonds de la trappe. .D Vous avez vérifié qu'elle était fermée, au moins? —s'enquit tout bas Dashvara. .P Rowyn soupira et, d'un geste, l'invita à se taire. Après avoir achevé sa tâche, Axef sortit d'un air grave des gants noirs, les enfila et plaça ses deux mains sur la ligne de poudre qu'il avait laissée sur la jointure de la trappe. Ce qu'il fit ensuite fut plus rapide que ce que Dashvara aurait cru: le produit répandu commença à étinceler comme de la lave blanche. Dashvara sentit son estomac se nouer, mais il ne s'écarta pas. C'était la première fois de sa vie qu'il voyait une personne lancer un sortilège. .P Quand le dernier éclat blanc s'éteignit, les gonds avaient disparu et Dashvara paria que tout le fer qui maintenait la trappe fermée avait fondu. Axef recula et s'assit sur le sol. .D Prêt —fit-il—. Maintenant, à vous de la soulever, les amis. .P Rowyn passa une barre de fer courbe à Dashvara et ils l'utilisèrent comme levier pour ouvrir la trappe. Ce ne fut pas facile, vu que la porte était épaisse et pesait autant qu'un cheval. Finalement, ils la firent glisser sur la pierre de la terrasse, découvrant un trou noir. .D Je ne sais pas pourquoi, je croyais que tous les gardes nous attendraient derrière la trappe —commenta Axef. Il avait presque l'air déçu. .P Soufflant, Dashvara rendit le levier à Rowyn et sortit la lanterne de voleur de Zaadma. Il la frotta. Une lumière étincela, illuminant doucement l'intérieur de la pièce. Celle-ci était grande. En fait, ce n'était pas une pièce mais les escaliers intérieurs de l'édifice. Une petite échelle descendait jusqu'au sol. .D Vas-y, descends avec ta lumière —lui dit le Duc. .P Dashvara descendit. Il n'entendait pas un bruit. Se pouvait-il que tous soient endormis mis à part les gardes de la porte? Tant qu'ils ne dormaient pas dans le bureau d'Arviyag… .P Rowyn atterrit près de lui et Axef le suivit. Dashvara capta clairement le regard d'avertissement que le Duc lança au mage: si tu ouvres la bouche maintenant, je te haïrai toute ma vie, semblait-il lui dire silencieusement. Axef roula les yeux et indiqua une porte au fond du couloir, la mine éloquente. Dashvara aurait voulu lui demander comment il pouvait être aussi sûr que cette porte était celle du bureau. Il guida ses deux compagnons jusqu'à ladite porte, passant devant deux autres. De l'autre côté, il y avait une rampe par-dessus laquelle on apercevait les trois volées d'escalier et une partie du rez-de-chaussée. .Sm -t penso Si quelqu'un monte, nous le verrons venir de loin , se réjouit-il. .P Axef indiqua la serrure de la porte et Dashvara l'éclaira avec la lanterne. Pendant que le mage travaillait pour forcer ou plutôt pour désintégrer la serrure, la nervosité s'intensifia. Rowyn s'éloigna pour s'assurer que personne n'approchait. Il s'agitait comme un chat inquiet. Enfin, on entendit un craquement et la porte s'ouvrit. .D Surprenant, n'est-ce pas? —murmura Axef. Ses yeux pétillants détaillaient le visage de Dashvara. Dissimulant son trouble sans y parvenir, le Xalya se tourna vers Rowyn pour lui faire signe. Il perçut très clairement le sourire moqueur qui étira les lèvres du mage. .D Reste ici —murmura Rowyn quand il poussa la porte. L'intérieur était aussi silencieux que le reste. Le Duc tendit la main pour lui demander la lanterne; avec un soupir, Dashvara la lui donna et demeura seul devant la porte entrouverte, dans une obscurité absolue. .P Il entendait distinctement des bruits de tiroir qu'on ouvre et des froissements de papiers et il se demanda comment diables les gardes pouvaient ne pas les entendre. Puis il se demanda ce qu'il ferait si un esclavagiste apparaissait derrière l'une de ces portes et le voyait. Le tuer? Sans doute. Mais cela allait être difficile à faire avant qu'il ne pousse un cri. .P Il perçut un bruit de voix et se raidit. Puis il comprit que c'étaient Rowyn et Axef. Ils parlaient. .Sm -t penso Par tous les diables, ils vont réveiller tout le monde… Dashvara serrait le pommeau d'un de ses sabres comme si un orc avait essayé de s'en emparer. Il ne pouvait oublier le soulagement qu'il avait éprouvé quand Rok lui avait remis les deux sabres d'Orolf: entrer dans la maison d'un esclavagiste avec une simple dague aurait été pour lui comme se jeter sans ailes du haut d'une tour. C'était une question plus psychologique qu'autre chose, puisque, de toutes façons, avec deux sabres, il n'aurait pas pu affronter tous les hommes d'Arviyag et survivre. .P Il y eut un tintement métallique; un juron; et un petit rire. Puis on entendit distinctement: .D Tu es idiot, Axef. .P La porte s'ouvrit et Rowyn aveugla Dashvara avec sa lanterne. Le Xalya entra en sifflant: .D Vous êtes devenus fous? .D Nous avons un problème —lui communiqua le Duc et il montra avec la lanterne un grand coffre en fer—. Nous pensons que les papiers sont là. Crois-tu qu'à nous deux, nous pourrions le transporter? .P Dashvara le regarda fixement. .D Et passer par l'échelle avec ça? Je ne crois pas, républicain. .P Rowyn acquiesça tristement. .D Moi non plus, je ne crois pas, steppien. .P Brusquement, la pièce s'illumina un dixième de seconde et un tonnerre retentit. Oh, non, se lamenta Dashvara. Un autre orage? La pluie tambourina contre les vitres. .D Alors, j'essaye de l'ouvrir? —demanda Axef, assis près du coffre-fort. .P Rowyn acquiesça à contrecœur. .D Mais, je t'en supplie, n'abîme pas le contenu. Dash, sors d'ici et surveille. .P Dashvara ressortit du bureau et tendit l'oreille. On n'entendait que la pluie et les coups de tonnerre. Finalement, l'orage ne tombait pas si mal à propos… .P Un éclair illumina le couloir, traversant le trou de la trappe. L'enfer semblait avoir déchaîné les cieux. Alors, Dashvara blêmit. .D Oh, non —murmura-t-il. Il se précipita vers la trappe et examina le sol. Un ruisseau était en train de se former, se dirigeant droit sur la rampe. Et comme celle-ci n'avait pas de socle, l'eau avait déjà commencé à goutter jusqu'au rez-de-chaussée. Il fallait espérer qu'aucune personne passant par là ne s'en rendrait compte… .Bm -t penso Bien sûr, et il faut aussi espérer que nous sortirons d'ici en vie avec les preuves. Après tout, espérer ne coûte rien… .Em .P Il entendit un bruit de porte derrière lui et se leva d'un bond, se plaquant contre le mur. Un instant, il crut que c'était le Duc, mais non. C'était un enfant. Il ne devait pas avoir plus de six ans. Il put le voir, car le petit garçon portait une bougie dans une de ses menues mains. Quand celui-ci se tourna vers lui, Dashvara sentit son cœur défaillir. Cependant, il ne sembla pas le voir: la trappe ouverte retint toute son attention. .D Oh… —fit-il, surpris. .P Après une hésitation, il se tourna vers les escaliers. Juste à temps. Un éclair illumina tout le couloir. Puis celui-ci replongea dans l'obscurité, dissimulant à nouveau Dashvara. La lumière de la bougie s'éloigna avec les pas silencieux de l'enfant. Pourquoi fallait-il que ce soit un enfant et non un maudit esclavagiste? .P Dashvara réprima un grognement et entra dans le bureau en trombe. .D Nous devons sortir d'ici tout de suite —déclara-t-il, les mots se bousculant dans sa bouche—. Un enfant a vu la trappe ouverte et il a descendu les escaliers. .D Aide-moi —fut tout ce que répliqua le Duc. .P Dashvara constata que le coffre-fort était toujours intact. Le mage haletait et titubait, comme un ivrogne. .D Un puissant désintégrateur, hein? —ironisa Dashvara, la voix paniquée. .P Rowyn le foudroya du regard. .D Le coffre-fort est protégé par des enchantements. Nous ne pouvions pas le deviner. Aide-moi à l'emporter. Nous n'avons pas d'autre solution. .P Dashvara l'aida et souffla. .D Ça pèse autant qu'un cheval, ça. .P Il sortit du bureau à reculons et, comme le monter par l'échelle était impensable, il tourna vers les escaliers. .D Mais où tu vas là? —haleta Rowyn—. Nous pourrions au moins essayer de monter ça sur le toit. .P Dashvara serra les dents sous l'effort. .D Impossible. Et d'ici, soit je sors avec les preuves, soit je sors avec les prisonniers, tu choisis. .P Rowyn ne protesta pas. Il était clair qu'au premier étage il n'y avait personne: sinon, la maison aurait déjà été en ébullition depuis longtemps. La descente des escaliers fut laborieuse. Axef chancelait en dérapant contre la rampe; Rowyn et Dashvara posaient le coffre-fort toutes les deux ou trois marches, s'efforçant de moins en moins de ne pas faire de bruit… Et finalement, ils arrivèrent en bas. Ils posèrent leur fardeau sur une table du couloir aussi discrètement que possible. .D Et où est donc cet enfant? —s'enquit Rowyn en chuchotant—. Tu es sûr de ne pas avoir rêvé, Dash? .D Si seulement tu pouvais dire vrai. .P Dashvara passa sa manche sur son front et ses joues. Il était trempé de sueur. .D Et si les preuves ne sont pas dans ce coffre? —demanda-t-il. .P Rowyn haussa les épaules et regarda au fond du couloir juste quand un éclair l'illuminait. Il blêmit. .D Dash. Le gamin. .P Dashvara se retourna et tendit la main juste à temps pour empêcher Axef de s'effondrer contre la table. .D C'est le manque d'entraînement —assura le mage, la voix pâteuse—. Comme on ne me laisse pas lancer de sortilèges… .P Dashvara tendit le cou et vit enfin l'enfant. Il approchait avec sa bougie comme dans un cauchemar. Des sons sortirent de sa gorge d'enfant. Il ne comprit rien. .D Qu'a-t-il dit? —murmura-t-il. .P Rowyn secoua la tête et Axef répondit: .D Il nous demande si nous sommes des amis de son frère et si, nous aussi, nous nous sommes réveillés à cause de l'orage. .D Eh bien, dis-lui que oui à tout —lança Rowyn—. Et que le mieux qu'il puisse faire, c'est de retourner dans sa chambre sans bruit. .P Dashvara n'aimait pas du tout cette situation. Axef se chargea de traduire et l'enfant et lui se mirent à parler jusqu'à ce que le mage acquiesce, le prenne par la main et se dirige vers les escaliers sans presque tituber. Rowyn et Dashvara le suivirent du regard, sans comprendre. .D Où vas-tu, Axef? —demanda le Duc. .D Où va le monde? —répliqua Axef et il expliqua—: Il dit qu'il a peur de l'orage, mais qu'un certain Paopag, qui normalement s'occupe bien de lui, est sorti avec son frère. Alors je le raccompagne en haut jusqu'à sa chambre. .P Dashvara s'étrangla et Rowyn contempla son compagnon, la bouche ouverte, tandis que celui-ci commençait à gravir les escaliers avec l'enfant. .D Axef… —croassa Rowyn d'une voix étouffée. .P Prenant une soudaine décision, Dashvara saisit ce dernier par le bras pour le faire taire et lança au mage dans un murmure: .D Toi, sors par en haut, compris? —Axef acquiesça tout en s'éloignant et Dashvara soupira—. Au moins, nous sommes débarrassés du gamin. .P .Bm -t penso Et du mage. .Em Quand Rowyn était de mauvaise humeur, il avait la même expression qu'Azune, observa Dashvara. Le Duc indiqua le coffre. .D Ton idée de descendre les escaliers a été géniale. Comment va-t-on sortir avec ça? Par la grande porte? .P Dashvara se lissa la barbe. Il ne s'était pas encore habitué à l'avoir si courte. .D C'est la seule possibilité —admit-il—. Les fenêtres ont des barreaux et, sans le mage, nous ne pouvons pas faire grand-chose. .P En plus, l'autre porte de sortie était celle de l'entrepôt et, très probablement, les quartiers des gardes se trouvaient là. Dashvara dégaina ses sabres. .D Attends-moi là —murmura-t-il. .P Le blond acquiesça, avalant sa salive. Dashvara était sur le point d'arriver à l'endroit qui, à son avis, devait donner sur le vestibule et l'entrée principale, quand un soudain bruit de sabots le paralysa. Arviyag? Si tôt? Ou peut-être n'était-ce pas si tôt que ça. Il n'avait aucune idée de l'heure qu'il était, mais il ne lui semblait pas avoir entendu le gong du temple sonnant minuit et, d'après Rowyn, il devait sonner. Peut-être que le tonnerre avait étouffé le bruit. .P Si Arviyag revenait, il le ferait avec son escorte; cela ajouté aux deux gardes de la porte qui étaient sûrement restés là à attendre son retour… Tout cela représentait un nombre considérable d'adversaires. Peut-être aurait-il pu sortir en force, mais il l'aurait fait sans Rowyn… et sans les preuves. .P Dashvara rengaina ses sabres et fit demi-tour. Il poussa la porte la plus proche du coffre-fort et laissa presque échapper un petit rire hystérique en voyant qu'elle n'était pas fermée. .D Réponds, Duc —fit-il—: Il est encore temps pour toi de fuir par la terrasse. Tu veux sortir ces preuves ou tu veux vivre? .D Arrête de poser des questions ridicules —répliqua Rowyn. .P Dashvara secoua tristement la tête; il n'avait pas le temps de faire des discours. Sans un mot, Rowyn et lui soulevèrent le coffre et s'enfermèrent dans la nouvelle pièce. C'était… un garde-manger? Ça en avait tout l'air. Dashvara expira doucement pour se calmer. S'enfermer dans un trou n'était pas une bonne idée, non, ça ne l'était pas. Mais, vu la situation, il commençait à comprendre que la possibilité d'évasion était à présent presque nulle. .P Des rires résonnèrent dans le vestibule, puis dans le couloir. Heureusement, ou malheureusement, ils parlaient en langue commune. .D On ne peut plus imbécile —riait l'un—. Il croyait qu'il allait se battre en duel comme si nous étions égaux. Bah, je me suis débarrassé d'un poids. Cette jeune fille va regretter cette nuit durant le reste de sa vie. —Il s'esclaffa de nouveau. .P Arviyag, comprit Dashvara, horrifié. Cependant, les mots ne parvenaient pas à acquérir un sens logique dans son esprit. Il était bien trop occupé à imaginer les esclavagistes ouvrant le garde-manger et les découvrant avec leur coffre-fort. .D Mais vous l'avez tué? —demandait un autre sur un ton curieux. .D Je ne pourrais l'affirmer. Paopag lui a planté son poignard dans le dos alors qu'il lançait sa diatribe et nous sommes partis au galop. —Il laissa échapper un gros rire—. Si seulement toutes les nuits étaient aussi palpitantes. Leriyag, prépare-moi un bain, veux-tu? .P On entendit des bruits de pas dans les escaliers. Ils ne tarderaient pas à découvrir le bureau dévalisé et, alors, même les fourmis ne pourraient s'échapper de la maison. Dashvara, qui soutenait la lanterne de voleur contre sa poitrine pour étouffer la lumière, comprit enfin ce qui avait pu se passer. Alors qu'Arviyag attendait Wanissa, Almogan s'était présenté au rendez-vous pour le provoquer en duel. Quel idiot! Quel imbécile! Quel…! Il refoula ses pensées, affligé. Il ne trouvait pas un mot adéquat pour qualifier l'agissement du secrétaire. .P .Bm -t penso Qu'un éclair te foudroie, Arviyag! .Em , vociféra-t-il mentalement. .P Alors, il remarqua le regard de Rowyn. Il était assis, très droit, entre deux grands sacs, et il avait la tête de celui qui vient de voir ce que mourir signifie réellement. .Bm -t penso Il fallait y penser avant d'entrer, l'ami. .Em Dashvara esquissa une moue amère et jeta un coup d'œil au coffre-fort. Il avait un mécanisme avec des chiffres et il devinait qu'avec le bon numéro, on pouvait l'ouvrir. Encourageant, sans aucun doute. Il suffisait d'avoir le bon numéro. .P Il ferma et rouvrit les yeux. Un moment, il considéra sérieusement la possibilité de sortir avec Rowyn par la porte principale, de tuer les deux gardes de l'entrée et de partir en courant. Mais, même s'ils y parvenaient, ils n'auraient rien fait d'autre que provoquer l'alarme et les vingt-cinq Xalyas se retrouveraient esclaves à Diumcili peut-être pour toujours… Il se leva et alla placer un sac vide devant la fente inférieure de la porte. Tout de suite après, il frotta la lanterne et se mit à examiner la pièce. Elle était allongée et sans fenêtres. L'aurait-il voulu, il ne l'aurait pas mieux planifié pour que les esclavagistes les surprennent là et les tuent comme des poulains sans défense. .P Des voix furieuses éclatèrent. .D Ah —dit Dashvara, en s'asseyant près de Rowyn—. Je parie ma tête qu'Arviyag est irrité, pas toi? .P Le kampraw tremblait violemment. Dashvara lui tapota l'épaule avec la désinvolture de celui qui, se sachant condamné, profite des dernières minutes qui lui restent. .D Tu es un brave type, Duc. Je suis heureux de t'avoir connu. —Rowyn lui rendit un regard vide. On entendit un bruit de portes à l'étage supérieur, puis au rez-de-chaussée. Ils fouillaient la maison. .D Ils sont entrés par la terrasse! —s'écria un esclavagiste—. Sutag, prends tes hommes et fais le tour de la maison. .P Dashvara pensa déplacer le coffre-fort pour bloquer la porte, mais Rowyn était comme tétanisé et, seul, il ne pouvait pas le bouger. De toute manière, ils auraient pu briser la porte. Il entassa des sacs de farine et écarta une petite table pour faire de la place. Quand il ne sut plus quoi faire, il revint s'asseoir et donna sa lanterne à Rowyn. .D Range-la dans ton sac, tu veux bien? .P Rowyn ne réagit pas et, avec un soupir, Dashvara la rangea lui-même. La lumière disparut, les laissant dans le noir complet. Il était presque étrange qu'ils n'aient pas encore tenté d'ouvrir la porte du garde-manger. Avec un peu de chance, ils oubliaient de l'ouvrir. .P Une voix spectrale et sans vie résonna près de lui. .D Tu ne crains pas la mort, steppien? .P S'il n'avait pas su qu'ils étaient seuls tous les deux dans le garde-manger, Dashvara aurait juré que ce n'était pas Rowyn qui avait parlé. Il déglutit. .Bm -t penso Si tu voyais mon expression en ce moment, l'ami, jamais tu n'aurais eu l'idée de me poser cette question, je te l'assure… .Em .P Soudain, quelqu'un poussa la porte et lança un cri en voyant qu'elle était bloquée. Ils en avaient mis du temps. Dashvara inspira et, le cœur lourd, il se leva comme un vieux loup. .D Bien sûr que je crains la mort, républicain —répondit-il finalement. Un rayon de lumière surgit de la porte entrebâillée. Elle s'ouvrit d'un empan—. Chez moi, on dit que même la Mort craint de mourir. —Il dégaina ses sabres et baissa le regard vers la silhouette sombre de Rowyn en murmurant—: Mais je ne la crains pas autant que l'esclavage de mes frères. —Un sac de farine tomba du tas. Dashvara jeta un coup d'œil sur ses armes et ajouta—: Écoute, Rowyn. Dès que la voie sera libre, cours vers la sortie. Tu as une dague, n'est-ce pas? .P L'acquiescement de Rowyn fut presque imperceptible. La porte s'ouvrit d'un empan de plus. C'était maintenant suffisant pour passer. Dans certaines occasions, une hésitation peut coûter la vie; dans d'autres, la folie peut la sauver. .P Dashvara se précipita et enfonça un sabre dans le corps le plus proche. Il rugit: .D Si tu veux vivre, réveille-toi, républicain! .P Au milieu des cris, il se jeta sur les esclavagistes pour sortir de cette souricière mortelle. Fort heureusement, ils furent pris au dépourvu: ils ne s'attendaient pas à trouver une bête féroce armée de deux sabres. Il parvint à en blesser un autre, mais ils se dispersèrent rapidement et sortirent leurs dagues et leurs épées courtes; l'un faillit glisser sur le sol mouillé à cause de la trappe ouverte. Ils étaient quatre. Et les autres ne tarderaient pas à arriver, ameutés par les beuglements que poussait l'un d'eux dans son dialecte de Diumcili. Dashvara ne les laissa pas l'encercler: il fonça sur celui de droite. Il perçut un éclat de surprise dans les yeux de l'esclavagiste. Logiquement, ils s'attendaient à ce qu'il aille à gauche, vers la sortie. Pas vers l'entrepôt. .P Il esquiva la lame d'un esclavagiste, lui fit une entaille sur le flanc et bondit en arrière, se rapprochant malgré tout de plusieurs pas de son objectif. Ses quatre adversaires l'avaient suivi et il ressentit de l'espoir quand il vit du coin de l'œil une silhouette sortir du garde-manger en courant. .P .Bm -t penso Si tu meurs, espérons que je mourrai avant toi, Duc… .Em .P Il esquiva une attaque et il réussit finalement à s'éloigner des escaliers et à reculer vers le couloir. Celui-ci était assez large pour manier les sabres mais suffisamment étroit pour que seuls deux adversaires l'attaquent à la fois. .P .Bm -t penso Si d'autres sortent de l'entrepôt et m'attaquent par derrière, je suis définitivement perdu. .Em .P Il plissa les yeux. Aucun des quatre n'osait attaquer. On entendit une soudaine escarmouche vers la porte principale puis un cri. Dashvara pâlit mais décida que ce n'était pas le moment de se perdre en conjectures. Il repoussa une attaque puis, brusquement, alors que l'esclavagiste reculait, les muscles de sa poitrine se contractèrent. Atterré, il vit venir une crise de toux. Oiseau Éternel! Il avait passé deux journées entières sans sentir les effets du venin! Se pouvait-il qu'une main infernale ait décidé que, cette nuit, il devait mourir quoi qu'il arrive? .P Il recula, luttant contre lui-même. Ses lèvres s'étirèrent en un sourire dément. .Bm -t penso Vas-tu mourir d'une quinte de toux, Dash? Vraiment, je n'aurais pas pu trouver de meilleure façon de mourir. J'entends presque mon père me dire solennellement: cette mort, fils, est digne d'un Xalya. Digne du Prince du Sable. Tu as essayé, fils. Maintenant, repose en paix. .Em .P Il cessa de délirer quand un des Diumciliens, encouragé en voyant que d'autres de ses compagnons entraient dans la maison, se jeta sur lui, dagues en main. Dashvara fléchit les genoux, se préparant à le recevoir, mais l'attaque ne vint pas. L'esclavagiste s'arrêta net et un sourire moqueur se dessina sur son visage. Percevant un bruit derrière lui, Dashvara s'écarta vivement et reçut un coup de gourdin sur le bras. Traîtres… Les yeux écarquillés, il fit volte-face et chargea, mais il ne sut s'il visa juste ou s'il fonça contre un mur. Il tourna sur lui-même comme un fou, portant des coups à tort et à travers sans que plus rien ne lui importe car, après tout, il était dans une souricière et la seule chose qu'il pouvait faire était de continuer à bouger. Tuer des nadres rouges, ou des esclavagistes. C'était la même chose. Il reçut un autre coup sur le flanc et une entaille à l'épaule. Puis il cessa de compter jusqu'au moment où quelqu'un lui lança autour du cou un lasso qui l'étouffa. Il tenta de rompre la corde avec un des sabres tout en parant une attaque avec l'autre. Il étouffait. Il aspira et se mit à tousser comme pour expulser quelque démon, mais il n'expulsa que du sang. Il entendit un cri, puis vint un autre coup. Il fut incapable de savoir ce qui vint ensuite. .Ch "Volonté" Un visage apparut. Un visage bleu, aussi sombre que les nuages quand un rayon de soleil illumine la steppe. Des yeux rouges comme ceux des démons des contes… Dashvara cligna des paupières. .D Où… où suis-je? —balbutia-t-il. .P La créature sombre était assise à côté de lui, du fil et une aiguille entre les mains; elle lui adressa un coup d'œil rapide. .D Je couds tes blessures. Aucune n'est grave; tu te remettras rapidement. .P Dashvara s'aperçut alors qu'il était dévêtu, enchaîné et allongé sur un grand bloc de pierre. Il avait même un collier de fer qui l'empêchait de lever la tête. .P Après ces observations, il se remémora ce qui s'était passé pendant que cet être étrange continuait à lui coudre une entaille à la jambe. Rowyn avait peut-être réussi à s'échapper, mais il ne pouvait en être sûr; Almogan était probablement mort; et les autres devaient sans doute être sains et saufs. Et Aligra se retrouvait sans seigneur des Xalyas, ajouta-t-il avec ironie. Dashvara essaya de se calmer. .D Tu es un esclavagiste? —demanda-t-il. .D Non. .P Dashvara ne le crut pas. .D Tu es saïjit? .P Le médecin interrompit une seconde son travail. .D Je suis un drow. .P Oh. Un drow. Dashvara tenta de se rappeler ce qu'il savait sur les drows. Maloven disait que ce n'étaient pas des saïjits, même s'ils y ressemblaient. Il disait qu'un drow était incapable d'éprouver des émotions autres que la haine, la cupidité et le plaisir de détruire. Vu comme il les lui avait présentés, Dashvara avait toujours imaginé les drows comme des monstres horribles, grands, avec des crocs pointus de nadres rouges. Ce médecin n'avait pas l'air très grand, il portait des habits simples quoique élégants et un collier d'argent avec une grande perle noire et circulaire comme pendentif. Son visage était inexpressif, ses yeux démoniaques, mais, avant tout, il semblait être intelligent. Et il soignait les blessures. .D Pourquoi ne m'ont-ils pas tué? —interrogea-t-il. .P Le drow était en train de terminer le nœud. Il ne répondait pas. Dashvara s'agita, courroucé. Un terrible pressentiment commençait à affleurer dans son esprit. .D Pourquoi ne m'ont-ils pas tué? —répéta-t-il. .P Le drow se leva et alla se laver les mains dans une cuvette d'eau. Dashvara tira sur ses chaînes. Celles-ci, comme il fallait s'y attendre, résistèrent. .D Arviyag! —hurla-t-il—. Où est cet assassin? .P Le drow leva la tête, cependant il ne se retourna pas vers lui, mais vers quelque chose que Dashvara ne pouvait pas voir. On entendait un bruit de pas qui descendaient des escaliers, puis il y eut un cliquetis de clé tournant dans une serrure. .D Arviyag! —siffla Dashvara—. C'est toi? Maudit sois-tu. .P Le nouveau venu l'ignora. .D Tu as terminé? —Dashvara ne reconnaissait pas cette voix. Des pas s'approchèrent, mais ils n'entrèrent pas dans son champ de vision—. Bien. Espérons qu'il est en état de parler. Quel est ton nom, prisonnier? .P Dashvara grogna. .D Et le tien? Montre-toi et peut-être que je te répondrai. .P Le lâche ne bougea pas. .D Que cherchais-tu dans le bureau d'Arviyag? —continua à demander l'esclavagiste. .D À ton avis? —répliqua Dashvara après un silence. .D Eh bien, je ne sais pas. Le coffre-fort que tu as tenté de voler contenait de l'or et des bijoux. C'était ce que tu cherchais? .P Dashvara pâlit mais ne répondit pas. Il décida qu'à partir de là il n'ouvrirait plus la bouche. Il entendit un rire froid. .D Tu es un Xalya? —Seul le silence lui répondit—. Je n'en doute pas. C'est toi qui nous as volé les prisonnières à Rocavita, j'imagine. Et tu es venu ici pour tenter de sauver les autres. Ton acte courageux ne fait aucun mystère. Mais, dis-moi, qui étaient tes compagnons? Ce n'étaient pas des Xalyas. C'étaient des Dazboniens, n'est-ce pas? Je doute que ce soient des mercenaires parce que je ne crois pas tu aurais eu de quoi les payer, je me trompe? Non, je ne me trompe pas. Ils appartiennent à une Confrérie. Mais laquelle? Il y a tant de confréries dans cette ville. Un peu d'aide serait la bienvenue. Et il te convient de nous aider, je t'assure. Tu vas nous dire les noms de tes compagnons et le nom de la Confrérie. —Il y eut un autre silence—. Tu ne veux pas répondre? .P Pour toute réponse, Dashvara laissa échapper un soupir de soulagement. Si l'esclavagiste lui demandait une telle chose, cela signifiait que tous avaient réussi à se sauver. Que Rowyn s'était sauvé. Ou du moins qu'il n'avait pas été pris vivant, rectifia-t-il. Il avait l'impression d'avoir un bloc de glace dans la gorge et il avala sa salive, mais l'impression ne disparut pas. .P Le silence s'éternisa. Finalement, l'esclavagiste ordonna: .D Prépare-le, drow. .P On entendit un bruit de porte qui se ferme et des pas qui s'éloignent. Dashvara regarda le drow. .D Me préparer pour quoi? —marmonna-t-il. .P N'importe quelle pierre était plus expressive que ce docteur. Il le vit fouiller dans un sac, en retirer un étui noir et l'ouvrir. Dashvara fronça les sourcils quand le drow plaça une sorte de dé à coudre sur chaque index. Il tenta de dissimuler sa terreur mais échoua lamentablement. Finalement, le médecin s'approcha et, sans un mot, il posa les mains sur ses deux épaules. .D Un conseil —murmura-t-il soudain—: la prochaine fois, réponds aux questions. .P Cela arriva d'un coup. Un éclair fulgurant le traversa tout entier et le laissa sans souffle. Dashvara se retrouva claquant des dents, mais le médecin ne le laissa pas se remettre et continua à appliquer ses mains sur différentes parties de son corps, quoique jamais sur la tête. D'abord, Dashvara le cribla d'imprécations; et quand il fut certain qu'il avait utilisé toutes les insultes qu'il connaissait, il recommença, la respiration de plus en plus sifflante. .P Au bout de ce qui sembla à Dashvara une vie entière de souffrances, le drow s'arrêta et rangea ses dés à coudre. La porte s'ouvrit. .D Réponds aux questions —lui conseilla le drow dans un rapide murmure. .P Le Sans Visage l'interrogea de nouveau sur la Confrérie et Dashvara cracha: .D Va-t'en planter de l'herbe dans le désert! —Il ajouta un flot d'insultes qui mourut bien après que la porte se ferme. Dashvara serra les dents et crut entendre le soupir du drow quand celui-ci s'approcha de nouveau. Cette fois, il avait deux dés à coudre à chaque main. .D Cela ne sert à rien de résister —dit-il à voix basse—. Plus tu résisteras, plus tu souffriras. .D Combien de gens as-tu torturés, monstre? —rugit Dashvara. Sa voix s'étrangla et il toussa. Une lueur triste passa dans les yeux rouges du drow. .D Cela ne sert à rien de résister —prononça-t-il comme une litanie. .P Il le lui répéta la fois suivante, quand il mit trois dés à chaque main. Cette fois, la tristesse du médecin était évidente. Le corps de Dashvara commença à se convulser avec des spasmes incontrôlables avant même que le drow n'approche. .D Non… —murmura-t-il, fixant les mains du drow, les yeux désorbités—. Tu ne peux pas faire ça. Non… .D Tu vas parler? .D Non. .D Pourquoi? —demanda soudain le médecin. .P .Bm -t penso Reprends-toi, Dash. Tu es le fils de Vifkan de Xalya et de Dakia de Xalya. Tu as du sang de Xalya. Ton Oiseau Éternel est fort. Tu ne peux pas laisser la plume tomber. .Em Il se répéta les mots comme un enfant qui essaie de se convaincre que les chevaux ailés existent. Plus calme, il regarda le médecin dans les yeux. .D Tu veux dire, pourquoi je défends mes amis? Je suppose que parce que je ne suis pas un monstre comme toi. —Alors, il eut l'idée de continuer à parler pour que le drow attende. Pour qu'il ne s'approche pas—. Si tu avais un ami à protéger, tu le dénoncerais? .P Le médecin secoua la tête. .D Moi, je n'ai pas d'amis. .P .Sm -t penso Aha! Tu ne t'attendais pas à cette réponse, hein? Dashvara éclaircit sa voix. .D Ça, c'est encore pire que d'être torturé, tu sais? Dis-moi, comment t'appelles-tu? .P Il crut lire la surprise sur le visage du drow. .D Tsu —répondit-il—. Je m'appelle Tsu. .D Enchanté, Tsu. Moi, on m'appelle Dashvara de Xalya, Dash pour les amis. Tu sais? Ce n'est pas très compliqué d'avoir des amis. Je pourrais t'apprendre à en avoir. Le premier pas, c'est de ne pas les torturer. Le second, c'est de leur parler. Le troisième, de les connaître. Le quatrième, de les respecter. Et le cinquième est d'essayer de les sauver quand ils se trouvent en danger. .P Tsu l'observait de ses yeux rouges. Après un silence, il dit: .D Pourquoi me dis-tu ton nom à moi et pas à eux? .P Dashvara arqua un sourcil. .D À eux? Tu veux dire que tu ne t'identifies pas avec les esclavagistes? .D Je ne suis pas un esclavagiste. Je suis un esclave. .P Dashvara en demeura sans voix. .D Diables! —expira-t-il finalement—. Ça, vraiment, c'est terrible: que les esclaves se torturent entre eux. C'est pratique. Bientôt les esclaves seront leurs propres esclavagistes… .D Silence —fit soudain Tsu. .P Des bruits de pas résonnaient dans l'escalier. Tsu positionna ses mains sur la poitrine de Dashvara avec une grimace d'excuse. Deux secondes après, la douleur éclata, sa volonté tomba comme une pierre sur le sol et un cri inhumain sortit de sa gorge sèche. Sa tête était en feu, ses yeux se troublaient, la vie lui sembla soudain horrible, méprisable… .D Ça suffit —tonna une voix. Haletant, Dashvara aurait ouvert encore plus grand les yeux s'il avait pu. C'était Arviyag—. Il n'a pas encore parlé, drow? .D Non, messire —répondit le médecin, en s'écartant. .D Tu es tenace, Xalya —remarqua Arviyag, en s'avançant dans la pièce—. Tu tues deux de mes hommes à Rocavita. Tu en blesses quatre autres cette nuit… —Dashvara le vit apparaître devant lui et il serait mort de haine si une telle chose avait été possible. Le visage du Diumcilien l'observait avec intérêt—. J'aime ton style. Nous allons t'accorder une pause, pour voir si tu te décides à parler. Paopag, conduis-le aux cachots. Drow, laisse tes instruments et viens avec moi. .P Dashvara était en train de préparer un discours pour chercher au moins à savoir s'il ne restait vraiment pas un brin de bonté dans le cœur d'Arviyag. Il ne sut si son esprit travaillait trop lentement ou si le temps s'était brusquement accéléré, le fait est que le médecin et Arviyag s'en furent avant qu'il ait pu dire un mot. Trois esclavagistes le libérèrent de sa tombe. Ils lui ôtèrent même les chaînes. Dashvara les regarda faire, l'esprit vide. Ensuite, lorsqu'ils l'aidèrent à s'asseoir, il se désengourdit quelque peu. .D Arviyag va mourir —croassa-t-il. .P Un des esclavagistes, Paopag probablement, sourit avec dédain. .D Non? Sans blagues! Allez, mets ça. —Ils lui mirent une tunique marron et propre. Le moindre mouvement lui demandait un terrible effort et, pourtant, Tsu ne l'avait pas blessé. Il avait simplement utilisé… de la magie? .P Ils lui mirent des fers et Paopag le poussa vers la sortie. .D En avant. .P Dashvara ne bougea pas; ils le traînèrent hors de la pièce. Son esprit bouillonnait d'insultes, mais il ne parvenait plus à en lancer aucune. Il marcha entre ses geôliers, les jambes tremblant comme s'il allait avoir une crise d'épilepsie. Au lieu de monter les escaliers, ils les descendirent. Ils arrivèrent devant une porte. Derrière celle-ci, il entendait des voix étouffées, mais elles s'interrompirent quand Paopag l'ouvrit et poussa Dashvara à l'intérieur, vers la pénombre. .D Par ici —dit-il. .P Ils l'acculèrent contre un mur, le firent asseoir et l'attachèrent à un anneau de métal. Dashvara jeta un coup d'œil vague autour de lui. Il était entouré de paires d'yeux et de respirations. Il n'eut pas le temps de détailler les visages entre les ombres. La porte se referma, le laissant dans le noir complet, et les pas s'éloignèrent; puis s'éteignirent. Un silence relatif régna pendant un long moment. Et soudain: .D Qui es-tu, brave homme? .P Cette voix… était une voix qu'il aurait cru ne jamais plus entendre. Durant un moment exaspérant, il fut incapable de parler. Ses lèvres tremblèrent. .D Makarva? —croassa-t-il—. C'est toi? .P Il y eut un silence et alors la voix de son compagnon de patrouille bégaya: .D Dash? Tu es… vivant? Mais comment? Oiseau Éternel, tu es vivant! Lumon, capitaine, il est vivant! .P Le cœur battant à tout rompre, Dashvara cligna des yeux et maudit l'obscurité. Il aurait donné son cheval pour pouvoir les voir! .D Capitaine? —répéta-t-il, stupéfait—. Capitaine Zorvun? .P Il y eut un autre silence. .D Il est ici, Dash —répondit Makarva avec enthousiasme—. Le capitaine est vivant. Nous sommes vingt-deux. Tous des patrouilleurs. Il y a Lumon. Il y a Sashava. Il y a les Triplés… Il y a… —Il s'étrangla—. Démons, Dash. Je n'arrive pas à le croire! .D C'est vraiment toi, Dashvara? —demanda la voix posée de Sashava. .P Changeant d'avis, Dashvara remercia l'obscurité, car il avait les joues inondées de larmes. .D C'est bien moi, Sashava —confirma-t-il—. J'ai essayé de vous sauver, mais ils m'ont capturé. .D Tu t'es fourré au beau milieu de l'antre des esclavagistes? —Makarva rit. Ce sacré fou était capable de rire même dans des situations aussi critiques que celle-là. .D C'est ce que j'ai fait. J'ai essayé de chercher des preuves contre les esclavagistes, mais j'ai échoué. —Sa voix se brisa et il tenta de l'éclaircir sans y parvenir. Il était assoiffé—. Et Sigfen? .P Makarva tarda à répondre. .D Il est mort. Je l'ai vu mourir. .P Dashvara acquiesça avec tristesse. De toutes façons, il le croyait déjà mort. .D Boron? .D Je suis là —répondit le placide guerrier. Dashvara sourit en l'imaginant assis tranquillement avec ses chaînes, incapable d'éprouver ni panique ni désespoir. .D Comment vous ont-ils capturés? —demanda-t-il. .D Eh bien… —Il devina le mal-être de Makarva—. Comme tu le sais, la patrouille de Sashava a été attaquée par les Essiméens avant qu'elle ait pu revenir au Donjon. .D Ils nous ont presque tous capturés —murmura Sashava—. Et ensuite ils nous ont vendus. Et maintenant nous sommes là. Et toi, Dashvara? Comment t'es-tu échappé? .P Il perçut une pointe de méfiance dans sa voix. Dashvara ne lui en tint pas rigueur et il répondit en toute sincérité. .D Je me suis échappé par la grande porte. Déguisé en Shalussi. .P Des souffles se firent entendre. La plupart des Xalyas n'étaient pas au courant de la ruse du seigneur Vifkan. .D Tu t'es fait passer pour un Shalussi? —La voix était celle d'un des Triplés, mais Dashvara ne réussit pas à déterminer lequel. Miflin, peut-être? .D Astucieux —apprécia la voix pensive de Lumon. Dashvara sourit. Lumon avait toujours eu un Oiseau Éternel assez pragmatique. .D Cela aurait été indigne —intervint une voix profonde— si le seigneur Vifkan en personne ne lui avait pas demandé de le faire. .P Tous s'interrompirent en entendant parler le capitaine. La gorge nouée, Dashvara se tourna dans la direction d'où était venue la voix. Il entendit un bruit de chaînes. Il ne connaissait pas le capitaine aussi bien qu'il connaissait ses compagnons de patrouille, mais il savait comment il était. Responsable, dur, sarcastique parfois. Se retrouver enchaîné dans un cachot comme un esclave n'était pas pour améliorer son humeur. .D Capitaine —prononça Dashvara, plus par soulagement de savoir que le capitaine était vivant que pour l'appeler réellement. .D Vifkan a fait ça? —L'incrédulité vibrait dans la voix de Sashava. .D Il l'a fait —confirma Dashvara. .P Il y eut un autre silence. .D Et… pourquoi toi? —demanda doucement Lumon avec une pointe d'incompréhension dans la voix—. Je sais que tu es son fils, mais nous connaissions tous le seigneur Vifkan. Il aurait sauvé n'importe quel autre Xalya avant. .P Dur à accepter, mais vrai, pensa Dashvara. Il hésita. Il ne savait pas s'il convenait de leur parler de la tâche que lui avait confiée le seigneur son père. De toute manière, qu'importait maintenant? Ils étaient tous enfermés dans un cachot, prisonniers des Diumciliens. Lifdor, Shiltapi et Todakwa étaient dans la steppe, loin, très loin de là. En plus… Démons, qui était le plus coupable, le sauvage qui attaquait un Xalya ou le riche esclavagiste qui ordonnait au sauvage de capturer le Xalya pour le soumettre en esclavage? Par où commencer la vengeance? La question était perturbante. .D Dash? —s'inquiéta Lumon. .P Dashvara secoua la tête sans répondre. Il mit quelques secondes à se rendre compte que, dans le noir, son geste avait été complètement inutile. .D Je ne sais pas, Lumon —murmura-t-il—. Je ne sais pas. .P S'il ne disait rien, personne ne saurait rien. Seuls Rokuish et Zaadma étaient au courant de cette vengeance. Il déglutit. S'il ne disait rien, personne ne saurait rien, se répéta-t-il, sentant le sang lui monter à la tête. Un sentiment de honte l'envahit et il se traita d'idiot. Pensait-il donc avoir la moindre chance de sortir de cet antre? Les Frères de la Perle n'allaient pas entrer de force dans l'édifice pour le sortir de là. Et ils n'avaient pas de preuves non plus. Dashvara n'avait pas de sabres. En définitive, disons que la situation offrait peu de possibilités de s'enfuir. Comme disait un savant steppien: .Sm -t paroles "Quand la faim presse, on oublie le reste" . Dashvara soupira silencieusement. .Bm -t penso Les vengeances justes, c'est très bien, Père, mais les Xalyas, nous avons des problèmes beaucoup plus urgents pour le moment. .Em .P Il l'imaginait le foudroyant du regard et lui disant de se creuser la cervelle pour trouver une issue, de se jeter sur les esclavagistes s'il le fallait. .Sm -t paroles "Entre l'esclavage et la mort, je préfère la mort" , avait-il dit un jour, plein de fierté. Dashvara partageait son opinion… jusqu'à un certain point. C'est-à-dire, jusqu'au point où, l'heure étant venue de choisir, il fallait prendre une décision. .Bm -t penso Eh bien, Dash, tu viens de découvrir que tu es un lâche. Félicitations. Il est toujours bon de le savoir. Comme tu aimes à le dire, plus on se connaît soi-même, mieux on se supporte et mieux on se sent. Allez, assume-le: tu es un lâche. .Em .P Dashvara ferma les yeux. De toute façon, il ne voyait rien. Dans des circonstances plus normales, Makarva lui aurait certainement demandé ce qui lui était arrivé durant ces dernières semaines. Cependant, on sentait que le moral était au plus bas et même l'arrivée de Dash n'avait pas réussi à faire sortir les patrouilleurs de leur accablement. Au bout de longues minutes, Makarva rompit pourtant le silence: .D Dash, tu es là? .P Dashvara roula les yeux. .D Et où veux-tu que je sois, Mak? .D Je ne sais pas, peut-être que tu étais parti chercher l'outre. Je sens que tu as la gorge sèche. .P Un large sourire sillonna le visage de Dashvara. De toute évidence, il n'y avait aucune outre. .D J'y ai pensé, mais après je me suis dit: avec tant de nuages là-haut, on ne voit même pas les étoiles. Et j'ai pensé: pourquoi me déplacer si Mak peut me l'apporter? .D Ha! Tu peux toujours attendre ton outre assis, mon vieux. .D Bon, eh bien, j'attendrai assis. Elle finira bien par arriver. Tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir. .D Bah! —protesta Makarva enjoué—. Cette expression est trop commune, tu ne trouves rien de mieux? .D Voyons… “On ne cesse d'espérer ce que l'on espère même si en espérant l'on désespère”? .D Mieux —approuva Makarva—. Absurde, mais mieux. .D Vous êtes désespérants —intervint Lumon. .P On entendit quelques petits rires amusés. Normalement, ils ne tenaient pas ce genre de conversations bêtes devant le capitaine, mais, démons, le cachot exsudait l'asphyxie et l'humeur sombre, et le mieux que l'on pouvait faire était de tenter d'égayer l'ambiance. De sorte qu'ils passèrent un long moment à se lancer des propos moqueurs et à plaisanter. Bien évidemment, les Triplés se joignirent à eux —ces trois garçons, cousins de Dashvara, avaient rendu fous les Xalyas du donjon durant toute leur enfance et ils blaguaient plus qu'ils ne respiraient. Tous les cinq finirent par imaginer qu'ils jouaient aux katutas. Makarva voulut faire jouer Boron, mais le Placide, comme ils le surnommaient, n'avait pas l'air très motivé à l'idée de jouer sans damier. .D Réjouis-toi, Boron! —s'écria Makarva—. Je n'ai pas les dés truqués. .D Même si tu les avais, Mak, on ne verrait pas la différence —observa la voix de Miflin. .D Très malin, frère —lui dit une voix moqueuse—. Moi, je parie mes cheveux que Makarva a les dés. .D Et toi, qui es-tu, Kodarah ou Zamoy? —lui répliqua Makarva avec une fine ironie. .D Kodarah, évidemment —mentit Zamoy. .P On entendit un souffle. Le Chevelu se plaignit: .D C'est moi, Kodarah! Lui, c'est Zamoy. Moi, je n'ai rien parié. .D Quoi? Il m'a volé mon nom! Je me suis toujours appelé Kodarah —fit Zamoy, en riant. .D C'est bon, c'est bon —marmonna Dashvara, feignant l'exaspération—. Comme ça, y'a pas moyen d'avancer. C'est à qui, le tour? .D À toi —fit Makarva. .D Tu es sûr? .D Non, mais puisque tu as parlé, c'est à toi. Je te rappelle que nous n'avons pas encore commencé. .P Dashvara allait parler quand Sashava le coupa d'une voix irritée: .D Ça suffit maintenant, les garçons. Vous m'agacez avec vos jeux ridicules. .P Le cachot se plongea dans un brusque silence. Sashava n'était pas le capitaine, mais c'était un chef de patrouille; et bien qu'il soit généralement d'une humeur un peu sombre et qu'il s'exalte facilement, il avait toujours mené ses hommes avec sagesse et Dashvara lui vouait presque autant d'admiration qu'au capitaine Zorvun. Rougissant, il ferma la bouche. .Bm -t penso Nous avons tous perdu des parents, des frères ou des enfants, et Sashava vient de nous le rappeler avec son tact habituel. Comme s'il était nécessaire de nous le rappeler… .Em .P Soudain, le capitaine intervint: .D Laisse-les, Sashava. Ils ne font rien de mal. La seule chose qu'ils font, c'est profiter du peu de liberté qui leur reste: la liberté de parler. Certainement —ajouta-t-il—, ils peuvent aussi profiter de la meilleure de toutes les libertés: celle de penser. .P Le capitaine Zorvun retourna à son mutisme et les autres n'osèrent plus parler. Le silence se fit pesant, uniquement interrompu par le bruit des chaînes et les raclements de gorge. Après un long, long moment pendant lequel Dashvara s'était mis à somnoler éveillé, souhaitant ne penser à rien d'autre qu'à la joie d'avoir retrouvé ses compagnons, le bruit d'une clé dans la serrure se fit entendre. Dashvara sursauta et ses nerfs lâchèrent. Il savait que c'était lui qu'ils venaient chercher. Prendraient-ils un compagnon pour le torturer et le forcer à chanter? Même s'ils le faisaient, il ne chanterait pas, se dit-il, convaincu. .D C'est celui-là —fit une voix. .P Il cligna des yeux, aveuglé par la lumière de la torche. Des mains le détachèrent de l'anneau et ils le soulevèrent. Il sortit du cachot dans un silence de mort. .D Cette fois, tu parleras, l'ami —lui lança Paopag, en fermant la porte—. Et tu parleras très fort, pour que je t'entende bien. .P Dashvara crut avoir avalé une bulle d'air compact. Il essaya de s'armer de courage, mais il n'y réussit qu'à moitié. .P Ils lui firent monter les escaliers et le rallongèrent dans la pièce. Ou du moins ils essayèrent, parce qu'à cet instant Dashvara se démena comme un énergumène. Il savait que cela ne servait à rien, mais il ne voulait pas se rallonger là. Il ne voulait pas. Parfois, quand la peur est plus forte que la raison, on agit de façon stupide et vaine. Finalement, Paopag lui donna un coup de poing dans le ventre; à trois, ils le saisirent, dénudèrent sa poitrine et l'enchaînèrent. .D Où est le médecin? —demanda Paopag, impatient. .D Le voilà —répondit l'un, la mine lasse. .P Tsu apparut devant les yeux de Dashvara. Il avait l'air nerveux. Il laissa ses affaires sur la petite table, sortit sa trousse noire et mit trois dés à coudre à chaque main. Tout de suite après, il se tourna vers les hommes que Dashvara ne pouvait voir, allongé comme il l'était, la tête presque immobilisée. .D Vous allez rester? —demanda le drow. .P Paopag répondit: .D Il le faut. Ce maudit Xalya doit parler. S'il ne parle pas, sois certain que, toi aussi, tu cesseras de parler, drow. .P Dashvara perçut un léger changement de teinte sur la peau sombre de Tsu. Le drow acquiesça, cependant, relativement inexpressif. .D Bien. .P Lorsqu'il s'approcha de Dashvara, seuls ses yeux exprimaient la compassion. Mais le sentiment était manifeste. .Bm -t penso Pourquoi fais-tu quelque chose qui te répugne, Tsu? La peur de la mort était-elle capable de détruire à ce point l'âme d'une personne? .Em Dashvara vit les dés s'approcher et perçut le contact froid. Il serra les dents et regarda Tsu avec défi. Je ne vais pas parler, voulait-il lui dire. Jamais. .P Cette promesse ne l'empêcha pas de crier aussi fort que peut crier un homme. Le temps se dilua dans sa tête, le tourment se fit constant, son esprit commença à se disloquer. Le médecin le laissa respirer tandis que Paopag lui posait une question. Dashvara savait quelle était la question, mais il préféra ne pas l'écouter. Il préféra ne penser à rien. Tsu soupira presque imperceptiblement et continua. .P La torture, chez les Xalyas, était une pratique qui ne se réalisait jamais. Si un homme était un criminel ou un traître, on le punissait par la mort. Si c'était un bandit, on le fouettait. Mais on ne torturait pas un homme. Pas de cette façon. .P Dashvara savait, par Maloven, que, dans les terres du sud, on torturait pour obtenir des confessions. Mais jamais il ne s'était imaginé une telle chose. Chaque fois que les dés le touchaient, la douleur massacrait son esprit, s'y accumulant comme dans un grenier tortueux dans lequel il ne loge plus rien. .P Paopag l'interrogea de nouveau plusieurs fois et Dashvara, les yeux secs et la gorge en feu, refusa de nouveau de répondre. S'il devait mourir, il mourrait. Au bout du compte, c'était probablement le destin qu'ils lui réservaient. Il avait tué deux hommes d'Arviyag, non? Ses pensées s'effilochaient; la mort était proche, très proche. Il pouvait presque la toucher maintenant. Les sages disaient que la mort n'était qu'un simple cesser-d'être. Il ne fallait pas la craindre, mais oui l'éviter dans la mesure du possible. Cependant, le possible avait déjà cessé d'avoir un sens pour Dashvara. .D Augmente d'un dé —fit Paopag. Sa voix vibrait de contrariété—. Nous avons assez perdu de temps comme ça. .P Tsu déglutit et, un instant, il sembla être sur le point de protester. Mais il obéit. .D Cela ne peut pas le tuer, n'est-ce pas? —demanda soudain Paopag, l'air inquiet. .P Tsu secoua la tête. .D Je ne sais pas. Cela dépend des gens. .P Il tendit les mains… Alors, Dashvara la vit. La mort, vide, inutile, absurde. Cela n'avait pas de sens de mourir. Il lui suffisait de parler. Il lui suffisait de produire des sons. Le monde est grand et est empli de gens, se dit-il, sans logique apparente. En plus, Rowyn n'est pas idiot. Il sait se cacher. Azune aussi, n'est-ce pas? Ils savent ce qu'ils font… Qu'importe ce que je dis? .P Non, se dit-il. Il devait continuer à avoir foi en sa plume, peu importe combien soufflait le vent. Il pouvait se plier, mais jamais tomber totalement. S'il tombait totalement, comment allait-il se relever? Comment allait-il récupérer son Oiseau Éternel du fond d'un abîme? Il devait garder espoir. L'espoir, se répéta-t-il, les yeux exorbités, tandis que Tsu posait fermement ses mains sur ses épaules. Il croisa son regard inquiet. .P .Bm -t penso L'espoir, Dash. Tu dois le sentir au-dedans de toi… L'espoir pour mourir sans honte. L'espoir, seigneur de la steppe. L'ESPOIR, BON SANG! .Em .P Son esprit cria avec la force d'un bélier. Comme si un verrou avait lâché, comme si les propres murailles s'étaient précipitées sur leur ennemi, s'effondrant face aux coups, Dashvara fondit en larmes comme un enfant. Tsu retira ses mains sans avoir rien fait, mais c'est à peine si le Xalya s'en rendit compte. Il se sentait brisé et il ne cessait de haleter en oy'vat: .D Je ne veux pas mourir… Je ne veux pas mourir… .P Il avait risqué sa vie des dizaines de fois. Contre des nadres rouges. Contre des sauvages, des écailles-néfandes, des bandits… Il avait été un homme du .Sm Dahars . Un Xalya. Mais, à présent, une terrible certitude s'imposait à lui; celle-là même qui oblige un homme à reconnaître à quel point sa véritable résistance est peu de chose. L'instinct le plus cruel s'était libéré tel un démon encagé et, comme un lac de venin, il s'était répandu dans son esprit, corrompant tout. .D .Sm -t erare Aswur naytar! —hurla-t-il, pleurant comme une âme perdue—. .Sm -t erare Aas… —Il s'étrangla et gémit—: .Sm -t erare Aswur naytar. .D Mais qu'est-ce qu'il dit, bon sang? —demanda une voix. .D De l'eau —balbutia alors Dashvara en langue commune—. Je ne v-veux pas m-mourir. .P Le visage soulagé de Paopag apparut devant lui. .D Drow, apporte de l'eau au garçon —ordonna-t-il. Tsu obéit et Dashvara but précipitamment, s'étranglant avec l'eau—. Bien, Xalya —reprit Paopag d'une voix douce—. Maintenant, tu vas parler, n'est-ce pas? .P Dashvara acquiesça, la vue brouillée par les larmes. Et tandis qu'il parlait, une petite voix sardonique dans sa tête lui disait, .Bm -t penso Voilà, c'est confirmé, Dash: tu es un lâche. .Em .Ch "À la table de Kroon" Une des choses que Kroon détestait le plus, c'était d'être le dernier à être au courant des choses qui se passaient autour de lui. Il fut le dernier à apprendre ce qui était arrivé dans la demeure de l'esclavagiste. Le dernier à apprendre que le siège de la Confrérie de la Perle avait été attaquée pendant la nuit par des hommes masqués. Et le dernier à savoir que Shéroda avait disparu et que ses deux hommes de confiance avaient été assassinés. Kroon avait toujours pensé que c'étaient de grands guerriers. Pourtant même un grand guerrier peut être vaincu si un assassin lui plante un poignard pendant son sommeil. .P Il leva un regard fatigué sur la table. Tildrin avait la tête appuyée sur ses mains, l'expression inhabituellement triste. Azune s'appliquait à arracher des éclats de bois de la table avec son couteau et, un instant, Kroon faillit lui rappeler que c'était .Sm sa table, mais il étouffa ses paroles et se tourna vers Rowyn. Le «chef» de la bande semblait souffrir d'une indigestion brutale. Sa conscience était aussi sale qu'un canal de la ville, disait-il, parce qu'il avait abandonné le barbare, laissant celui-ci lui sauver la vie. Quand Kroon lui avait fait remarquer que le barbare, de toutes façons, ne devait pas non plus avoir la conscience très tranquille, le Duc lui avait lancé un regard criminel. .D Bien, bien, bien —dit soudain le moine. Les autres sursautèrent—. Nous nous retrouvons donc sans Suprême. Un volontaire pour la remplacer? .P Azune lui rendit un regard lugubre. .D Kroon, la Confrérie de la Perle est morte. .P Kroon secoua la tête. Il voyait la salle avec une clarté diaphane bien que celle-ci, pour les autres, soit plongée dans la pénombre. Il n'avait jamais très bien compris pourquoi cette potion curative avait eu cet effet; mais, à vrai dire, chercher à en connaître la raison ne l'intéressait pas beaucoup. .P Morte, disait Azune. Oui, peut-être était-ce vrai, mais qu'importait? Ce n'était qu'un nom. .D Le Duc, Tildrin, Axef, toi et moi —énuméra Kroon avec éloquence—. Non, Azu, la Confrérie de la Perle n'est pas morte. .P Azune continua à abîmer sa table sans répondre. Kroon observa de nouveau ses trois compagnons et soupira, exaspéré. .D C'est ridicule —grogna-t-il—. Vous ne pouvez pas continuer comme ça avec ces têtes d'enterrement. Ce n'est pas la fin du monde, tout de même… .P À cet instant, la porte s'ouvrit et Kroon baissa le regard sur ses jambes inexistantes, fuyant la lumière. Quand la porte se referma, il posa un œil plissé sur le visage souriant d'Axef. .D Et le garçon? —interrogea-t-il. .P Axef fronça les sourcils. .D Quel garçon? .P Kroon croassa. .D Almogan Mazer, par la Divinité! .D Oh. Le garçon. Tu veux vraiment le savoir? Il était toujours là quand je l'ai laissé. Vivant mais désespéré, ou peut-être furieux. Oui, il était furieux aussi. Mort, je ne crois pas. Il m'a jeté sa lampe à la figure. Enfin, disons que c'était son intention. Heureusement qu'il n'a pas réussi à la prendre, sinon il me l'aurait vraiment jetée. Le garçon —répéta-t-il avec un petit sourire ironique. .P Kroon joignit les mains, soulagé. .D Bien. C'est quoi ces voix derrière la porte? —demanda-t-il. .P Le sourire d'Axef s'élargit. .D Des gens. Ils ont voulu me suivre. Je crois que c'est parce qu'ils aiment Orange —ajouta-t-il, en baissant les yeux sur sa tunique—. Ou c'est peut-être une simple coïncidence. .P Aussitôt tous se crispèrent. .D Qui as-tu amené? —demanda Azune—. Ouvre cette porte. .P Axef l'ouvrit et fit signe d'entrer à ceux qui étaient dehors. Kroon vit apparaître un homme coiffé d'un chapeau, une femme aux courbes généreuses et trois jeunes filles. Azune feula. .D Que faites-vous ici? .P Le barbare Shalussi ôta son chapeau comme un chevalier avant de répondre: .D Nous sommes venus vous aider. .P Le Duc, Azune, Tildrin et Kroon le contemplèrent sans très bien savoir comment réagir à une déclaration aussi absurde. Finalement, Kroon fit: .D Nous aider, hein? Assieds-toi, barbare, mais je ne vois pas en quoi tu peux nous aider. .D Et l'ombre? —s'enquit Azune. Kroon observa que les yeux de la semi-elfe s'étaient posés sur un sac que portait l'une des Xalyas. Le sac pendait, pratiquement vide. .D Il est parti —murmura la barbare d'une petite voix—. Il a dit qu'il allait sauver Dash. .P Ni elle ni Azune ne firent d'autres commentaires. Kroon avait encore du mal à croire qu'une ombre se soit accrochée aux bottes du barbare. Bon, il savait que ces créatures existaient mais… il ne pouvait cesser de se rappeler ce qu'on disait d'elles: qu'elles étaient malignes, qu'elles portaient malchance, qu'elles étaient insidieuses et trompeuses… Bah. Si le petit monstre était parti chercher le barbare, tant mieux. .P Tous s'assirent, même Axef, qui semblait être le seul un peu enjoué. Kroon se demanda pourquoi. .D Avant toutes choses, rappelez-moi vos noms —leur demanda-t-il—. Ma mémoire n'est plus ce qu'elle était. .P Ils se présentèrent: Rokuish, Zaadma, Fayrah, Lessi et Aligra. Le premier était agité, la seconde songeuse, Fayrah et Lessi avaient les yeux brillants et Aligra, la tête d'un hibou assassin. .D Bien, bien, bien —dit Kroon—. Alors c'est toi qui as sauvé le Duc des esclavagistes, hein, barbare? —Rokuish haussa les épaules avec modestie. Kroon regarda la jeune femme assise près de lui—. Et toi, tu es la propriétaire de la lanterne de voleur. .D Je ne suis pas la propriétaire —répliqua Zaadma, en sortant le fameux disque—. Et sachez que je n'appartiens pas à la Confrérie du Songe. Cette lanterne n'est pas à moi, mais à un vieux compagnon. En plus… .P Kroon l'interrompit en levant la main. Vu sa façon de parler, il était clair que Zaadma était une bavarde invétérée et il n'avait pas beaucoup de patience avec les personnes souffrant de verbosité. .D Merci pour ces précisions —souligna-t-il—. Maintenant, dites-nous, vous voulez nous aider à quoi exactement? .P Rokuish s'éclaircit la voix. .D Ces esclavagistes… .P Kroon le coupa. .D Nous en avons déjà eu assez avec ces esclavagistes. Nous ne voulons pas d'autres complications. Si vous voulez vraiment nous aider, donnez-nous de l'or: notre Suprême a disparu et, quant à notre mécène, elle voudra sûrement nous oublier. C'était la Suprême qui négociait avec elle. Eh, barbare! Tu veux vraiment nous aider? Ou es-tu juste venu chercher d'autres bras pour tenter de sauver ton ami le barbare? En supposant qu'il est encore en vie, bien sûr. .P Les steppiens pâlirent et le Duc ferma un poing. .D Kroon! —gronda-t-il—. Ce barbare, comme tu dis, était un brave homme. .D Oui, je crois vraiment qu'il l'était —approuva Kroon avec une soudaine certitude—. Mais nous ne pouvons sauver toutes les bonnes âmes de ce monde, Duc. Les esclavagistes ont prouvé qu'ils étaient plus malins que nous. Maintenant, il faut accepter la défaite et reprendre des habitudes plus salutaires. Ton cher Dashvara nous a trahis, Duc. .P Rowyn blêmit, mais ne répondit pas. Au milieu du silence, Azune plantait le couteau dans la table sans sembler se rendre compte de ce qu'elle faisait. Une des Xalyas, Fayrah, fit alors énergiquement non de la tête. .D Non —dit-elle—. Mon frère ne vous a pas trahis. Il ne trahirait jamais personne —affirma-t-elle. .P Son amie Lessi approuva de la tête en les regardant tous avec conviction. Aligra, après avoir hésité une seconde, confirma l'affirmation. Elles le croyaient vraiment. Courageuses barbares. Kroon était bien trop vieux pour avoir foi comme elles. Il ne voyait pas d'autre possibilité: le barbare avait chanté. .D Qu'importe —fit-il enfin—, de toute manière, les esclavagistes ont découvert la Suprême, et la Confrérie est au bord de l'abîme. Nous ne pouvons nous permettre de prendre davantage de risques maintenant. .P Comme s'il avait pris des risques, lui, se dit-il avec sarcasme. Le Duc frappa la table du poing avec un emportement inhabituel et il se leva à moitié. .D S'il est encore en vie, nous n'allons pas le laisser aux mains de ces crapules —tonna-t-il—. Et s'il est mort, nous ne pouvons permettre qu'il soit mort en vain. .P Kroon réprima un soupir. Le Duc était capable de commettre les plus grandes folies quand il se mettait dans cet état chevaleresque. .D Alors, que proposes-tu? —susurra-t-il sur un ton neutre. .P La mâchoire de Rowyn se crispa. .D Je propose de libérer Dazbon des esclavagistes une fois pour toutes. .D Oh. Oui. Merveilleuse idée —approuva Kroon sur un ton suave—. Et quel est le plan? Combattre jusqu'à la mort? Les empoisonner en catimini? Ou les supplier de ficher le camp et de nous rendre le corps de notre très cher barbare? .P Le ton suave de Kroon s'était empreint d'amertume. Sans grande surprise, le Duc revint s'asseoir, l'air abattu. Kroon remarqua la main rapide que Fayrah passa sur ses yeux humides. Ce n'était pas son intention de décourager qui que ce soit, se dit-il avec un soupir. Mais les choses étaient ce qu'elles étaient et ils n'allaient certainement planifier aucune folie maintenant que les esclavagistes étaient sur le pied de guerre… Kroon allait ouvrir la bouche pour informer les barbares et la voleuse qu'ils étaient libres de s'en aller, quand un lointain coup de tonnerre retentit, fort, très fort. .P Un silence abasourdi tomba sur tout Dazbon. .D C'était quoi ça? —demanda Azune, se levant pour s'approcher de la fenêtre. .P Kroon détourna le regard, laissant échapper un grognement de protestation quand la lumière du jour entra. Il n'y avait aucun orage. Démons, en principe, il n'y avait pas de tonnerre s'il n'y avait pas d'orage, non? Tous se précipitèrent dehors, excepté Kroon, bien sûr. Et excepté Axef. Le moine regarda le désintégrateur à travers la fente de ses paupières. .D Pourquoi tu ris, Axef? .P Celui-ci limait ses ongles avec application, un sourire de démon sur le visage. .D Pourquoi je ris, Kroon? —Il interrompit ses gestes et leva des yeux brillants—. Je ne sais pas, es-tu sûr que je ris? .D C'est le Bastion! —s'écria une voix au-dehors—. La grande tour s'est écroulée! .P Kroon fronça les sourcils avec un terrible pressentiment. .D Qu'as-tu fait, Axef? .P Le désintégrateur ne riait pas. Il souriait, mais il ne riait pas. Il répondit avec calme: .D Ne t'inquiète pas, il n'y avait personne à l'intérieur. J'ai seulement cassé la machine. Ma machine. Je devais le faire un jour, tu ne crois pas, Kroon? .P Kroon n'avait pas la moindre idée de ce dont parlait ce fou. Il savait qu'Axef avait étudié au Bastion. Il savait que quelque chose de grave s'y était passé et que, pour cette raison, il avait été expulsé. Il n'avait jamais entendu parler d'aucune machine. .D Tu as aussi cassé la tour —murmura-t-il, confus. .P Axef acquiesça. .D Oui. Mais, en fait, la tour n'était peut-être pas une tour mais quelque chose de bien pire. Si seulement tout le Bastion pouvait sauter en l'air. Mais il y a des gens à l'intérieur. Et je ne suis pas un assassin. Kroon —ajouta-t-il après un silence—. Tu crois vraiment qu'il a chanté? .P Kroon leva un sourcil face au brusque changement de sujet. .D Je… —Il haussa les épaules—. Est-ce que ça a vraiment de l'importance, Axef? Je ne crois pas qu'il ait chanté de son gré. .P Axef secoua tristement la tête. .D Nous chantons tous de notre gré, bon ou mauvais. Mais tu as raison, cela n'a pas d'importance. Qu'allons-nous faire maintenant? .D Moi, j'ai une suggestion à vous faire. —Une voix inconnue résonna près de la porte, là où Kroon s'efforçait de ne pas regarder. .P Au-dehors, les voix des Frères de la Perle rugirent. .D Eh, toi, pour qui tu te prends? —lançait Azune—. Sors de chez nous tout de suite! .P Kroon entendit un raclement de gorge amusé et discerna la silhouette de l'homme masqué. À cet instant précis, il dévoila son visage. .D On me nomme Cobra, j'appartiens à la Confrérie du Songe et je viens vous proposer un contrat et une récompense. .P Tout en parlant, il s'était avancé dans la pièce et il s'arrêta à quelques pas de Kroon, le détaillant d'un regard effronté. .D Je peux? —demanda-t-il alors, en signalant une bouteille qui était sur la table. .P Kroon grimaça. .D Tu peux, maudit voleur. .P Cobra eut une moue amusée et prit la bouteille. Il but une gorgée tandis que les autres retournaient s'asseoir, l'air méfiant. Il s'essuya la bouche avec sa manche et tapota l'épaule de Kroon. .D Merci. Nous nous connaissons, n'est-ce pas? .P Kroon gardait l'œil fixé sur son visage. Oui, ils se connaissaient de vue. Jamais il n'aurait pu oublier le jour où l'Ordre de Sifra avait mis la main sur le voleur. Alors, Kroon servait encore comme moine-dragon à Dazbon et il avait été puni pour négligence lorsque Cobra avait réussi à s'enfuir avant que les cohortes ne viennent le saisir. C'est pour ça qu'il avait été envoyé à la frontière lutter contre les orcs. Et c'est pour ça qu'il avait perdu ses jambes. .P Cobra sourit. .D Tu m'as l'air en meilleure forme. .P Kroon grogna. .D Parle. Que viens-tu faire ici, dans un refuge d'honnêtes gens? .P Cobra secoua la tête et alla s'asseoir à l'autre bout de la table. .D C'est un plaisir de te revoir, ma chérie —fit-il, en passant près de Zaadma. Celle-ci avait blêmi. .D Réponds, crapule —siffla Azune. .P Mais Cobra prit son temps. Il sourit à chacun, leur demanda de se présenter, se montra très courtois et, alors que tous étaient sur le point de perdre les nerfs, il déclara: .D Nous sommes tous des gens honnêtes. Oui —ajouta-t-il, en les regardant de nouveau—. Tous sans exception. Et je crois que nous allons pouvoir parvenir à un accord très rapidement. Votre Suprême est avec moi. .D Vous l'avez capturée! —s'écria le Duc. .D Ne sois pas ridicule. C'est nous que cette femme a capturés —répliqua Cobra avec un petit sourire—. Et maintenant, sérieusement: votre Suprême a décidé de s'allier à la Confrérie du Songe et d'agir conjointement avec nous. Tout compte fait, nos objectifs ne sont pas opposés. .D Ah non? —répliqua Azune avec une moue sceptique. .D Non. Vous, vous luttez contre l'esclavage. Moi, je vole les trafiquants. Votre Suprême vous l'expliquera beaucoup mieux que moi. Elle m'a parlé de vous. J'admire votre engagement et votre ténacité. Et je suis prêt à allier ma Confrérie à la vôtre. Je vous préviens: je ne suis pas un idéaliste. Je lutte pour le bonheur des gens: pas pour leur liberté. —Il sourit—. Je ne vous demande pas de partager mon opinion, bien sûr, mais, si nous allons travailler ensemble contre le trafic d'esclaves, nous avons besoin de nous comprendre. Vous voulez trouver des documents contre les esclavagistes établis à Dazbon. Soit. Je vous donnerai un coup de pouce. Mais sans se presser. Ce genre d'affaire se mène à bout avec calme. Si tout se passe bien, parfait. Sinon, il faudra trouver un autre chemin. À moins que vous vouliez partager le sort du Philosophe, votre ami Xalya. .P Le duc s'étouffa. .D Comment sais-tu qu'il est mort? .P Cobra haussa un sourcil. .D Je ne le sais pas. En fait, je peux te confirmer le contraire. Du moins, il était encore en vie cette nuit quand ils les ont embarqués. .P Durant quelques secondes, le sens de ses paroles leur échappa à tous. .D Embarqués? —répéta enfin le barbare shalussi, tordant son chapeau entre ses mains. .P Cobra sourit sans paraître très attristé. .D Oui, embarqués, c'est ce que j'ai dit. Le bateau avec les esclaves a appareillé pour Titiaka. Je parie que c'est la première fois dans l'histoire que vingt-trois Xalyas naviguent sur la mer. .P Kroon ouvrit la bouche et la referma. Puis il haussa les épaules. Le barbare avait donc échappé à la mort. Le malin. Avant que personne n'ait vraiment réagi, Cobra se leva et annonça: .D Maintenant, mes amis, dépêchez-vous et quittez cet endroit. Les esclavagistes ont découvert votre refuge et, cette fois, je crois que ce n'est pas le Xalya qui vous a trahis, mais votre manque de précautions. .P Plusieurs d'entre eux se levèrent précipitamment. Kroon laissa échapper un juron. Trois jours s'étaient écoulés depuis l'attaque du siège de leur confrérie et, n'ayant détecté aucun espionnage autour du Refuge, ils avaient fini par y revenir… Un peu tôt peut-être, dut reconnaître Kroon. Mais c'était .Sm sa maison quand même… .D Attends une seconde —intervint Azune—. Tu suggères que nous travaillions avec des voleurs? .P Se raclant la joue, Cobra sourit. .D Eh bien, oui. Une objection? .Ch "La liberté" .Bm -t penso Tous ces hommes le savent. .Em .P Dashvara racla le bol de bois avec la cuillère et avala les dernières garfias. .P .Bm -t penso Le peu de famille qu'il me reste, et voilà l'image que je leur ai laissée. .Em .P .Bm -t penso Pathétique. Mais c'est la vie, Dash, et comme tu le dis souvent: il faut assumer ses actes. Même si tu ne veux pas l'admettre, si tu as trahi tes amis, tu les as trahis. La logique est assez simple. Tes remords, tu peux les garder pour toi. .Em .P Malgré tout, ses compagnons, assis dans la cale du bateau, ne le regardaient pas avec dédain ni avec désapprobation. Ils avaient entendu les cris, d'après Makarva. Et tous avaient souhaité, dans un recoin secret de leur esprit, que Dashvara parle. D'après Makarva. .P Le regard du capitaine, non plus, n'exprimait pas de mépris. De fait, il n'exprimait rien. Le capitaine Zorvun n'avait pas rouvert la bouche depuis qu'il avait conseillé à ses hommes de se consacrer à penser. Visiblement, lui, il avait beaucoup à penser. Dashvara, par contre, commençait sérieusement à redouter ses propres pensées. .Bm -t penso C'est le deuxième pas: d'abord, on te brise, puis on te persuade que, dans le fond, tu as toujours été une authentique canaille. .Em .P On entendit un bruit d'écoutille puis les pas d'un esclavagiste. C'était Paopag. Contrairement à Arviyag, il n'était pas habillé élégamment. C'était un guerrier… ou plutôt un assassin. Il avait poignardé Almogan Mazer dans le dos. Un grand chevalier, pas de doute. Une fois arrivé en bas, le Diumcilien ordonna avec calme: .D Je veux dix Xalyas debout. Vous allez sortir sur le pont pour prendre un peu l'air. .P Dashvara ne pensait pas se lever, mais Makarva tendit une main pour l'aider à se mettre debout. .D Allez, frère, ne te laisse pas abattre —murmura-t-il. .P Dashvara acquiesça et, quand Paopag lui ôta les fers des pieds, il faillit commettre une sottise, mais il se contrôla. Lutter sur un bateau empli de Diumciliens était un acte désespéré et, maintenant, Dashvara savait mieux que quiconque combien un homme désespéré pouvait être stupide. .P Paopag guida les dix Xalyas menottés vers les escaliers. .D Montez —dit-il. .P Lorsque Dashvara passa devant lui, l'esclavagiste lui adressa une grimace qui ressemblait à un sourire. À sa surprise, il lui tendit la main. Enfin, disons plutôt qu'il lui tendit une petite boîte en bois. .D C'est à toi, Xalya. .P Tremblant, Dashvara prit le cadeau d'Hadriks entre ses mains liées. Les cartes étaient bien dans la boîte. Il fut sur le point de dire «merci», mais il ravala le mot à temps, abasourdi. Comment allait-il remercier un homme qui avait regardé Tsu le torturer? Hein? Était-il tombé si bas qu'il était capable de remercier ses ennemis pour les miettes qu'ils lui jetaient après lui avoir ôté sa dignité? .P .Bm -t penso Bon sang. .Em .P Il perçut le regard interrogateur de Makarva et se contenta de secouer la tête. En haut, le vent le revigora et le paysage qu'il découvrit le laissa ébahi durant de longues minutes. Ils étaient entourés d'eau et l'océan se perdait aux quatre horizons. Un instant, il se sentit libre. Infiniment petit, mais libre. .P Puis il baissa les yeux sur ses mains liées et la réalité lui sembla moins terrible. .Bm -t penso Nous ne sommes pas libres, frères, non: mais nous le serons un jour .Em , pensa-t-il. .P Il observa Makarva, accoudé au bastingage du bateau. L'expression du Xalya était totalement fascinée. Ses yeux étincelaient comme deux Lunes. Dashvara sourit et s'approcha du bord près de lui tandis que les autres Xalyas se dispersaient sur le pont. Tous avaient les yeux fixés sur cette vaste mer. .D Tu vois enfin l'océan tel qu'il est, Makarva —dit Dashvara en oy'vat après un silence—. Satisfait ou déçu? .P Makarva fit une moue songeuse sans détacher les yeux de l'horizon. .D Ni l'un ni l'autre —répondit-il—. Simplement… impressionné. .P Dashvara arqua un sourcil. .D Impressionné sans plus? Après avoir dévoré tous les livres que nous avions sur la mer? .P Makarva sourit. .D Hum… Comme dirait le shaard, parfois on se fixe des rêves juste pour en avoir. Et le plus difficile, c'est quand ils se réalisent, parce qu'alors, on ne sait plus quoi faire —cita-t-il. .D Ah! Maloven parlait beaucoup —répliqua Dashvara. .P Il sentait un étrange calme l'envahir, comme si, sur ce bateau perdu au milieu du néant, les chaînes étaient moins lourdes. Près de Makarva, il avait presque l'impression d'être de retour à son foyer. .D Ce vieil homme disait des sottises monumentales —admit Makarva—, mais parfois il disait des vérités. .P .Sm -t penso Oui, il disait des vérités , concéda Dashvara pour lui-même. Et il se contredisait tout le temps quand il parlait. Mais pas quand il agissait. Maloven avait toujours agi selon son Oiseau Éternel, même s'il ne parvenait pas à très bien l'expliquer aux enfants xalyas. Durant toutes ces leçons, le shaard avait appris à Dashvara à être bienveillant avec ses frères, à être prudent avec les inconnus, à être un chevalier du .Sm Dahars . Et Dashvara n'avait pas appris. Il s'était approprié ses principes, les jugeant bons. Il s'était forgé ses propres règles, comme tout bon Xalya. Et avec ça, il s'était construit une petite forteresse intérieure, espérant que personne ne l'ébranlerait… .P .Bm -t penso On apprend de ses erreurs, Dashvara. Maintenant tu sais qu'il ne suffit pas d'être prudent avec les inconnus. Le plus grand danger vient de toi-même. Toi qui parlais tant de plumes qui tombent, tu n'as même pas été capable de sauver la tienne. Mais qu'importe. Ce qui est fait est fait et, tant qu'à enfreindre les lois, il suffit de penser que la plume s'est relevée, et voilà… n'est-ce pas? Oui, je commence à penser comme une véritable canaille: dès que je commets une erreur, je l'écarte et je l'oublie comme la pire des crapules. Une attitude tout à fait pertinente. Judicieuse. Et on ne peut plus pratique. Le Duc et Azune approuveraient sûrement mes raisonnements haut et fort. S'ils sont encore en vie. .Em .P Makarva fit un geste de la tête et le tira de ses pensées. .D Qu'est-ce que c'est, cette boîte que Paopag t'a donnée? —demanda-t-il avec curiosité. .P Dashvara baissa les yeux sur la boîte et esquissa un sourire. .D C'est un cadeau de ce garçon dazbonien dont je t'ai parlé. .D Hadriks? .D Ouaip. Ce sont des «cartes marinières» —dit-il, en passant à la langue commune. Il n'avait pas dénoncé Hadriks dans cette salle, n'est-ce pas? Il n'aurait pu le jurer, mais il croyait que non. .Bm -t penso Ou alors tu préfères croire que non. .Em .P L'intérêt de Makarva s'intensifia. .D Des cartes marinières? Un jeu de cartes? .P Dashvara roula les yeux. .D J'ai comme l'impression que tu vas être occupé pendant tout le voyage —plaisanta-t-il. .P Makarva lui lança un regard moqueur et Dashvara devina qu'il se sentait soulagé de le voir un peu plus enjoué; les premiers jours après la torture avaient été durs. Puis, ses yeux se tournèrent de nouveau vers la mer. .D Dash —dit-il alors sur un ton grave—. L'humeur du capitaine ne t'inquiète pas, toi? .D Bah. Il a toujours été un peu taciturne. .D Mmpf. —Il lui jeta un coup d'œil sceptique—. Cela fait trois semaines qu'il ne prononce presque pas un mot. Et ces derniers jours, il n'a pas ouvert la bouche. D'habitude, quand il est de mauvaise humeur, il parle et il grogne. Et cette fois, pas un mot. .P Dashvara ne répondit pas tout de suite. Il était clair que le capitaine se mourait intérieurement et cela le préoccupait autant que Makarva. Mais il ne pouvait pas y faire grand-chose. S'il avait essayé de le consoler, le capitaine l'aurait envoyé planter de l'herbe dans le désert. .D Peut-être qu'il réfléchit à une manière de nous sortir de là —dit-il finalement. .P Makarva sourit. .D Oui. Peut-être. En tout cas, s'il n'y parvient pas, personne n'y parviendra. .P Dashvara acquiesça de la tête, méditatif. Makarva avait probablement raison. .D Xalyas, en rang! —tonna alors la voix de Paopag. .P Makarva et Dashvara se retournèrent et s'approchèrent de l'esclavagiste. L'air frais les avait tous revigorés et les Xalyas parlaient entre eux avec entrain. .Sm -t penso "Un instant, ils semblent avoir oublié leurs chaînes" , pensa Dashvara. Il allait descendre les escaliers quand il croisa le regard de Tsu. Le drow était assis sur les marches qui menaient à la proue. Après l'avoir torturé, il l'avait examiné attentivement, suivant l'ordre d'Arviyag, pour s'assurer que Dashvara n'avait souffert aucun dommage irréparable. Il avait travaillé pendant des heures et, après avoir remarqué qu'il ne sentait plus cet élancement constant à la poitrine, Dashvara avait soupçonné Tsu d'avoir fait davantage que soigner les dégâts qu'il avait pu lui causer sur ses énergies internes. Il ne sut pas très bien pourquoi, il lui adressa un geste de la tête pour le saluer avant d'entrer dans la cale. .P Une fois en bas, ils les enchaînèrent de nouveau et les treize Xalyas restants se levèrent pour monter sur le pont… sauf le capitaine. Celui-ci ne bougea pas. Dashvara capta le regard inquiet de Makarva quand Paopag se dirigea vers Zorvun. .D Levez-vous, capitaine —lui lança l'esclavagiste—. Vous verrez comme l'air vous ragaillardit. .P Sa voix était empreinte de respect. .P Du respect? Dashvara le détailla du regard, incrédule. Des esclavagistes étaient-ils capables d'éprouver du respect pour des esclaves? Très lentement, le capitaine Zorvun se leva. Ses yeux, entourés de cernes, faisaient peur. Il avança vers les escaliers et, un instant, Dashvara craignit de croiser son regard. Pouvait-il savoir?, se demanda-t-il subitement. Le seigneur Vifkan lui avait-il parlé de ce qu'il se proposait de faire en sauvant son fils premier-né? Il secoua la tête. .Bm -t penso Comment puis-je encore m'en inquiéter au point où nous en sommes? .Em Alors, le capitaine s'arrêta. .D Homme de Diumcili —fit-il d'une voix sèche et éraillée—. Réponds. Qu'allez-vous faire de nous? .P Ce n'était pas la première fois qu'un des Xalyas posait la question à Paopag, mais celui-ci n'avait jamais répondu. À la surprise de tous, cette fois, il répondit: .D Vous êtes des guerriers, n'est-ce pas, capitaine? Eh bien, vous allez servir comme guerriers. .P La réponse ne fut pas aussi mauvaise que Dashvara aurait pu l'imaginer. Le capitaine se contenta de hocher pensivement la tête avant de suivre les autres Xalyas. Quand l'écoutille se referma, Makarva laissa échapper un petit rire. .D Ce Paopag a oublié d'emporter la lanterne. Alors? Où sont ces cartes? .P Dashvara doutait que ce détail ait échappé à Paopag: le plus probable, c'était qu'il l'ait fait exprès. Un élan de bonté, peut-être? .P Dans la cale, ils avaient les pieds enchaînés mais les mains libres. Dashvara sortit les cartes et, comme Boron était de l'autre côté et ne pouvait s'approcher suffisamment, il proposa à son voisin de gauche de s'unir à eux. Il s'appelait Sédrios. Quand Dashvara avait commencé les patrouilles à quatorze ans, ils le surnommaient déjà le Vieux. Il n'était pas réellement vieux, il ne devait pas avoir plus de quatre-vingts ans; néanmoins, toute sa chevelure était déjà blanche comme la neige et on le tenait pour sage. Même le capitaine le consultait parfois. .D Si je vais jouer, je dois connaître les règles —prévint Sédrios avec un léger sourire tandis que Dashvara distribuait les cartes. .D Les règles? —répéta moqueusement Dashvara, feignant l'incompréhension—. Depuis quand jouons-nous en suivant les règles? .P Makarva regardait ses cartes avec un intense intérêt. .D Pour ne pas suivre les règles, mon frère, il faut d'abord les connaître —fit-il remarquer sagement—. Quelle est cette figure au chapeau rouge? .D Un Sénateur. .D Les Sénateurs portent des chapeaux rouges normalement? .D C'est à moi que tu le demandes? Aucune idée. Je n'en ai jamais vu. Attends, laisse-moi réfléchir… —Dashvara marqua un temps d'arrêt—. J'ai oublié les règles. .D Génial —rit Makarva—. On les invente? .P Dashvara se mordit la lèvre, essayant de se rappeler à voix haute ce que lui avait expliqué Hadriks. Finalement, il réussit à se souvenir de l'essentiel. Pour le reste, ils improvisèrent. Ils allaient jouer la première partie sérieuse quand les Xalyas sortis sur le pont revinrent. Le capitaine Zorvun passa devant eux… et s'arrêta. Dashvara lui rendit son regard, empli d'appréhension. Dans les yeux sombres du capitaine, il n'y avait ni désespoir ni tristesse: il y avait de la fierté. Une fierté bien plus enracinée que celle de n'importe quel Xalya qui se trouvait là. Comment ont-ils réussi à te capturer vivant, Zorvun?, se demanda Dashvara, peut-être pour la vingtième fois. Il ne parvenait pas encore à croire qu'il ait préféré être esclave plutôt que de mourir. Une faiblesse, peut-être? Dashvara se morigéna. .Sm -t penso Le voleur pense que tous sont à son image . .P Il crut que le capitaine allait s'éloigner sans rien dire, mais alors il parla, d'une voix profonde et sereine, bien forte pour que tous, dans la cale, l'entendent. .D Xalyas, ne vous découragez pas. Tant que nous serons ensemble, tout ira bien. .P Pour quelque secrète raison, son ton inspirait la tranquillité. Les patrouilleurs, y compris Dashvara, acquiescèrent, soulagés que le capitaine semble enfin plus vivant que mort. Zorvun ne dit rien de plus, mais les commissures de ses lèvres se relevèrent légèrement. Quand il s'éloigna vers sa place, Dashvara le suivit du regard. .P .Bm -t penso Si seulement je pouvais être comme toi, capitaine .Em , pensa-t-il soudain. .Bm -t penso Toi, tu es un véritable Xalya. Comme l'était mon père, mais, lui, il avait un cœur de pierre et l'honneur lui troublait les idées. Toi, tu t'intéresses à tes hommes. À tes gens. À ce qui importe réellement. .Em Il baissa les yeux sur ses cartes avec une heureuse certitude dans le cœur. Un homme ne pouvait réparer les erreurs du passé, mais il pouvait éviter celles de l'avenir. Il inspira profondément. .Bm -t penso Je te jure que je ne te décevrai plus jamais, capitaine Zorvun. Je te le jure. .Em Il hésita et rectifia avec sa prudence maladive: .Bm -t penso Ou du moins j'essaierai. .Em .D C'est ton tour, Dash —fit Makarva. .D Oui —fit Dashvara, revenant à la réalité. Il jeta un coup d'œil sur la carte jouée—. C'est mon tour.