.Ch -nonum "Personnages" Zorvun (65 ans), Morzif (51), Maef (37), Ged (58), Orafe (32), Taw (64), Shurta (43), Sashava (71), Sédrios (83), Boron (34), Kaldaka (40), Pik (40), Atok (33), Maltagwa (61), Lumon (36), Dashvara (23), Makarva (25), Arvara (39), Miflin (20), Kodarah (20), Zamoy (20), Alta (35), Tsu (42 ans), Atsan Is Fadul (22), Sirk Is Rhad (30), Shokr Is Set (53), Sinta, cousine d'Alta (18), Myhraïn, cousine d'Alta (19), Watsy, sœur de Boron (17), Shkarah, fille de Ged (23), Dwin, petite-fille de Sashava (20), Aligra (19), Shivara (6), Yira (20), Raxifar d'Akinoa (28), Zéfrek de Shalussi (22) .\" (Aparecen también : Shéroda, Atasiag, Kuriag…) .P "Saïjits:" Les saïjits (ensemble de vingt races humanoïdes) vivent en moyenne 120 ans. .P "Mesures:" Un mille diumcilien équivaut à 1 kilomètre et demi. Un pas équivaut à 0.7 mètre. Un pied équivaut à 0.3 mètre. .Ch -nonum "Prologue" Un couteau raclait le bois dans le silence de l'après-midi. Près du parapet de pierre d'où l'on pouvait voir toute la ville pirate, les Xalyas paressaient après avoir passé la journée à travailler avec les îliens. Arvara et le capitaine, allongés le dos sur l'herbe, profitaient des derniers rayons de soleil en dormant. Assise au pied d'un chêne, Shkarah, la fille de Ged, apprenait à Shivara à faire des nœuds marins, et Makarva s'était approché pour écouter les leçons avec un intérêt manifeste. Installé sur les marches de la maison d'Atasiag, Lumon causait tranquillement avec le Grand Sage Shokr Is Set. .P Dashvara sourit tout en continuant à sculpter. En deux jours à peine, le Grand Sage était devenu le nouveau shaard du clan à l'unanimité. Il n'était pas aussi instruit que Maloven dans certaines matières, mais assurément il savait raconter des histoires et il était vivifiant de l'entendre citer des sentences des anciens sages steppiens. Quand il écoutait ses paroles, Dashvara se sentait transporté de retour dans la steppe et, durant un instant, il oubliait tout. .D Dash —fit soudain Tsu. .P Le drow était assis près de lui, sur le parapet. Il avait le regard perdu sur l'horizon. Les nuages flamboyaient comme des épées de feu au ponant et faisaient briller ses yeux rougeâtres. Après un silence, Dashvara arqua un sourcil interrogateur. .D Oui, Tsu? .D J'étais en train de penser —murmura-t-il sans détacher son regard de l'océan—. Tu crois que je suis le premier drow xalya de l'histoire? .P Un sourire était apparu sur son visage. Dashvara rit doucement. .D C'est probable. Tout comme moi je suis le premier seigneur xalya de l'histoire à avoir tout un clan confiné sur une île perdue au milieu de l'Océan Pèlerin. .P Tsu lui jeta un coup d'œil amusé. .D Je suppose, alors, que ma singularité peut être acceptée sans problèmes. .P Dashvara perçut un léger doute dans sa voix et le regarda avec surprise. .D Bien sûr qu'elle est acceptée. Tu connais bien une des maximes de notre Dahars: si tu acceptes nos Oiseaux Éternels, nous acceptons le tien. Que l'on soit drow, chauve ou idiot, peu importe. .D Bien sûr —murmura Tsu. La sérénité se refléta sur son visage habituellement inexpressif tandis qu'il reprenait sa contemplation des nuages de plus en plus sombres. .P Dashvara secoua la tête et revint à son morceau de bois. Au bout d'un moment, il fit une dernière retouche et lança: .D Shivara! .P Le petit se leva d'un bond et laissa Shkarah au milieu de l'explication d'un nœud. .D Continue, s'il te plaît —dit Makarva, suppliant la jeune fille—. C'est fascinant. .P Avec un petit sourire mi-réjoui mi-moqueur, Shkarah poursuivit tandis que Shivara courait vers Dashvara. .D Tu l'as finie? Tu l'as finie? —demanda Shivara en sautillant. .P Dashvara leva une main. .D Patience, petit Xalya. Tu devrais avoir remercié Shkarah pour ses leçons avant de partir en courant comme un ilawatelk. .P Shivara ouvrit la bouche et rougit. .D Alors… tu ne vas pas me donner la toupie? .P Dashvara sourit. .D Pourquoi diables l'ai-je faite si ce n'est pour te la donner, petit démon? .P Il lui tendit le jouet et les yeux de Shivara s'agrandirent d'excitation. Il l'examina un moment avant de s'éloigner de quelques pas. Il la posa sur le parapet et la fit tourner. .Sm -t penso Très mauvaise idée , grogna Dashvara en se précipitant. Il réagit trop tard: la toupie passa par-dessus le bord. Shivara demeura bouche bée et blême. .D P-pardon —bégaya-t-il. .D Shivara! —aboya Morzif, éberlué, à quelques pas de là. .P Shivara voulut monter sur le parapet pour voir où était tombée la toupie et Dashvara l'attrapa avec un grognement. .D Une chose est de jeter une toupie, petit, et une autre de se jeter avec elle. —Il lança un coup d'œil en contrebas et grimaça—. Démons, je crois que tu l'as envoyée en plein dessus. .D Sur quoi, Dash? —s'enquit Zamoy, curieux. Il était assis avec ses frères et avec les cousines d'Alta un peu plus loin, mais, visiblement, tous avaient remarqué la bêtise que venait de faire Shivara. .P Dashvara croisa le regard d'un homme revêtu d'habits sombres qui montait la rampe. Il grimaça à nouveau et répondit enfin: .D La tête d'Atasiag. .P De fait, celui-ci se massait la tête. Il n'avait vraiment pas eu de chance. Dashvara parla à voix haute: .D Ça va, Éminence? .P Il était accompagné de Yira ainsi que de Zaon et Len, deux de ses voleurs les plus loyaux. Les jumeaux levaient des regards contrariés sur les Xalyas. Sans répondre, Atasiag continua d'avancer et Dashvara tira Shivara par la main pour s'approcher du haut de la rampe. Quand il atteignit l'esplanade de sa maison, le Titiaka affichait une expression sévère. .D On tente de m'assassiner d'un coup de toupie, Philosophe? .D Moi? Bah. Le petit était juste en train d'essayer. Je veux dire, en train d'essayer la toupie pour jouer —précisa-t-il—. Hum. Ça t'a fait mal? .P Atasiag roula les yeux et tendit le jouet à l'enfant. .D J'espère bien que ce sera la dernière fois que tu t'entraînes au lancer de toupies, mon garçon. .P Shivara reprit sa toupie, rouge comme une garfia. Avant qu'il ne s'éloigne, Dashvara le retint. .D Eh, petit. Ne t'en va pas comme ça. Excuse-toi. .P Shivara déglutit. .D Pardon, Éminence —lança-t-il avec précipitation—. Je ne voulais pas te lancer la toupie. Elle m'a échappé. Pardon. .P Il prit un air réellement contrit. Atasiag sourit et lui ébouriffa les cheveux. .D Pardonné. Tant que ça ne se reproduit pas. .P Shivara sourit jusqu'aux oreilles et acquiesça. Il partit en courant vers un endroit plus sûr pour faire tourner sa toupie. .D Comment s'est passée la journée, Éminence? —demanda Dashvara. .P Atasiag haussa les épaules. .D Plutôt calme. Les réunions avec les pirates sont encore plus ennuyeuses que celles du Conseil. Mis à part quelque poignard planté dans la table pour le spectacle et quelque conversation qui n'a pas grand-chose à voir avec les affaires… c'est tout du blabla idéaliste. Le seul moment où ils deviennent raisonnables, c'est quand ils parlent des choses de Matswad proprement dites. Pour savoir s'il faut agrandir le quai, s'il faut améliorer les défenses, si les permis de chasse ne sont pas assez stricts… Le pire, c'est qu'ils ne se mettent jamais d'accord, alors je sors toujours de ces réunions avec l'impression de n'avoir rien fait. Mais qu'importe, après tout, c'est leur île. Qu'ils fassent d'elle ce qu'ils veulent. Moi, je les ai déjà avertis que, tant qu'ils n'attaquent que des bateaux esclavagistes, la Confrérie du Songe continuera à les appuyer. Dans le fond, ce sont de bonnes gens. Alors, Philosophe? Tu ne vas pas me poser la question? .P Dashvara le regarda, déconcerté. Puis il se rappela que, dernièrement, chaque fois qu'Atasiag revenait du port, il lui demandait s'il savait enfin quand est-ce qu'ils allaient quitter l'île et embarquer pour Dazbon. Il souffla. .D Franchement, pourquoi demander? Je connais déjà la réponse. Un jour, Philosophe, un jour. Ou: Patience, Philosophe. Ne me tarabuste pas, Philosophe. Ça suffit, Philosophe. Tu me casses les pieds, Philosophe… .P Atasiag rit, les yeux de Yira sourirent et Dashvara se tut, mi-amusé mi-exaspéré. .D Tu peux réussir à être assez désespérant, Philosophe —avoua Atasiag—. Mais je t'assure que, si tu me posais la question aujourd'hui, la réponse serait un peu différente. .P Dashvara sentit son cœur faire un bond. Il jeta un coup d'œil à son peuple avant de regarder Atasiag avec des yeux anxieux. .D Vraiment? Alors… quand va-t-on quitter l'île? .D Tu embarqueras pour Dazbon après-demain, Philosophe. .P Dashvara siffla entre ses dents et, aussitôt, un sourire illumina son visage. Un Xalya se fit l'écho de la réponse et, bientôt, tous apprirent la nouvelle. .D Diables, Éminence. Et… nous partons tous ensemble? Je veux dire, tu viens avec nous? .P Atasiag sourit. .D Et si c'était le cas? .P Dashvara haussa un sourcil. .D Eh bien… je me réjouirais, bien sûr. Et je me réjouirais encore plus si tu venais avec nous dans la steppe. Vraiment —insista-t-il avec désinvolture—, ça te ferait du bien de galoper un peu dans la plaine et de laisser un moment de côté tes histoires d'esclaves, de voleurs et de pirates… .P L'éclat de rire serein d'Atasiag l'interrompit. .D Je crains que ce ne soit pas possible. J'ai trop d'affaires en cours. Entre autres, rentrer à Titiaka dès que Lanamiag sera tout à fait rétabli et rendre tous ces jeunes gens à leurs familles. J'espère seulement que le voyage à Dazbon ne fera pas empirer l'état de Lan. .P Dashvara prit un air embarrassé. .D Il va mieux? —demanda-t-il. Il ne savait pas grand-chose des deux jeunes Légitimes: tous deux vivaient dans l'aile nord de la maison avec leurs compagnons et ils n'en sortaient pas. Atasiag les avait avertis qu'ils étaient sur une île de pirates et que ceux-ci n'appréciaient pas beaucoup les citoyens titiakas. D'après Lessi, Kuriag Dikaksunora passait ses journées à lire des livres que lui prêtait son généreux amphitryon. Quant à Fayrah, elle veillait Lanamiag Korfu jour et nuit sans à peine sortir de la chambre. .D Mieux, je crois —répondit Atasiag—. Mais il ne s'est toujours pas levé. Enfin, peux-tu avertir Kuriag? Je dois mettre en ordre un certain nombre d'affaires avant d'embarquer. S'il se passe quelque chose ou si Kuriag a des questions, dis-lui que je serai dans mon bureau. .P Il s'éloigna vers la maison, et Shokr Is Set et Lumon s'écartèrent pour les laisser passer, lui et ses deux voleurs. Dashvara se tourna vers Yira. Il devinait qu'elle aussi se réjouissait de quitter cette île, quoique peut-être pas pour les mêmes raisons: Matswad était l'endroit où elle avait passé son enfance, mais c'était aussi là qu'elle et son maître nécromancien avaient été sur le point de mourir dans un incendie. .D Je savais qu'en insistant un peu, ton père finirait par se décider —commenta-t-il. Les yeux de Yira sourirent. Avec douceur, il prit la petite sursha par la taille et se tourna vers son peuple. Les Xalyas étaient d'excellente humeur, même Aligra souriait, et l'exaltation de Zamoy avait réussi à tirer le capitaine de sa torpeur. .D Eh, Miflin! —s'écriait le Chauve—. N'oublie pas de composer une ode sur l'épique départ des Xalyas. .D Ah, oui! —appuya Makarva depuis le chêne et, d'une voix pompeuse, il déclama—: Et les Xalyas partirent tous ensemble à bord d'un fabuleux trois-mâts. .D Ça ne rime pas, Mak —observa le Poète. Il était assis avec le dictionnaire du Rondouillard: on aurait dit qu'il essayait de l'apprendre par cœur. Il en était déjà à la moitié. .D C'est vrai que ça ne rime pas, Mak —se moqua Zamoy—. Dis, frère, comment avance cette ode aux plus belles princesses de la steppe? .D Elle avance —répondit Miflin avec un raclement de gorge. Et il sourit—. Je vous la réciterai cette nuit même. .D T'as intérêt! —plaisanta Myhraïn. .P Tandis qu'ils continuaient à bavarder et à se réjouir du départ, Dashvara s'éloigna avec Yira vers la maison afin d'aller avertir Kuriag du prochain voyage. Allez savoir pourquoi Atasiag lui avait demandé à lui de le faire. Il n'avait pas parlé avec le jeune homme depuis qu'il avait débarqué à Matswad un mois plus tôt. .D Dash! —fit soudain la voix du capitaine. Dashvara se retourna et le vit s'approcher des marches de la maison—. Tu lui as déjà demandé pour les chevaux? .P Dashvara se frotta la barbe et fit non de la tête. .D Je devrais, n'est-ce pas? .D Eh bien… On ne perd rien à demander, pas vrai? Et, s'il ne veut pas nous aider à les acheter, on fera sans. Comme dit l'Akinoa, on peut toujours attendre que l'hiver passe et parcourir la steppe à pied en priant pour que les Essiméens ne nous capturent pas en chemin. S'il s'avère que le clan des Honyrs est prêt à nous accepter, nous ne passerons pas beaucoup de temps sans montures —il sourit—: d'après Nuage, ils ont les meilleurs chevaux de la steppe. .D Notre jeune compagnon a tendance à exagérer un peu —intervint Shokr Is Set, en s'approchant de Lumon. Un sourire blagueur illumina le visage du Grand Sage quand il ajouta—: Mais, dans ce cas, il n'a pas tort. .P Dashvara jeta un regard vers les Xalyas, cherchant Sirk Is Rhad. L'Honyr était assis près de Boron le Placide. Curieusement, il semblait parvenir à tirer le Placide de son paisible silence plus que tout autre. Dashvara sourit et promit: .D Je demanderai à Atasiag pour les chevaux, capitaine. Mais juste une fois. Je ne veux pas insister, sinon il finira par penser que je suis plus casse-pieds que ses adulateurs —plaisanta-t-il. .P Il entra dans la maison avec Yira et laissa l'air chaud du crépuscule en arrière. En principe, il restait à peine un mois avant l'hiver, mais à Matswad, il semblait que les saisons n'affectaient pas autant. Yira disait que c'était parce que la terre et la roche dégageaient des énergies naturelles qui réchauffaient l'air. Assurément, les pirates ne pouvaient pas avoir choisi un meilleur endroit pour vivre. La seule chose qui incommodait Dashvara était de savoir que Matswad était une île et que pour en sortir… il n'avait pas d'autre moyen que de remonter sur un bateau. .D Alors, comme ça, la réunion a été ennuyeuse? —demanda-t-il tandis qu'ils parcouraient un couloir. .D Assommante —souffla Yira—. Heureusement que j'avais emporté tes cartes marines. Len et moi, nous avons joué une bonne dizaine de parties de xalyennes. Par contre, son frère Zaon n'a pas voulu. Je crains qu'il n'aime pas les nouvelles règles que vous avez imposées au jeu des républicaines. .D Hé, un conservateur, hein? —se moqua Dashvara—. Eh bien, qu'on l'envoie à la Frontière quelques années et je suis sûr qu'il finira par changer d'avis… .P Des voix dans la cuisine le firent taire. .D Aldek? Tu plaisantes ou quoi? —s'écriait Zaadma. .D C'est toi qui m'as demandé de proposer un nom —protestait la voix de Rokuish—. Aldek, ce n'est pas si mal. .P Ils entrèrent dans la cuisine et trouvèrent Zaadma agenouillée devant ses pots de fleur tandis que Rokuish, assis à la table, aidait l'oncle Serl, Wassag et Yorlen à couper des légumes pour le dîner. .D Oh! —lança Zaadma en les voyant entrer—. Dashvara, dis à Rok qu'il arrête d'essayer de donner un nom shalussi à mon fils. Il veut l'appeler Aldek, maintenant! C'est affreux! Je n'ai rien contre les noms shalussis. Rokuish, c'est joli. Mais Aldek, Odek, Walek, Fushek… rien que de les entendre, j'ai les dents qui grincent. .P Rokuish haussa les épaules et adressa un sourire à Dashvara. .D Elle veut l'appeler Méliskren. Comme son professeur d'alchimie… Mais, moi, je trouve ça horrible. Et Wassag aussi, pas vrai? .D Disons que ça fait très républicain —sourit le Loup, les yeux brillants, tout en coupant un oignon. .D Tu vois, Dash —continua Rokuish—. J'espère seulement que notre fils, ou fille, sera compréhensif le jour où on lui expliquera pourquoi il n'a pas de nom… .D Il devra être encore plus compréhensif le jour où on lui expliquera qu'il est né dans une île de pirates —le coupa Zaadma. Elle caressa son ventre rond avec une moue contrariée. .D Ça, on pourra peut-être l'éviter —intervint Dashvara sur un ton léger—. Vous n'êtes pas au courant? Atasiag dit que nous embarquons après-demain. .P Une seconde, tous demeurèrent interdits. Alors, Zaadma éclata de joie, elle renversa un pot, cria horrifiée et s'empressa de ramasser la terre… .D Après-demain? —répéta la Républicaine—. Oh… par la Divinité! Et que vais-je faire de mes plantes? .D Celles que tu ne pourras pas emporter, nous les apporterons demain au vieux Sharas —assura Yira sur un ton serein—. Ne t'inquiète pas. C'est un grand botaniste. Tu l'as dit toi-même. Il saura s'occuper d'elles aussi bien que toi. .D J'ai dit qu'il était botaniste? C'est un ancien pirate! —protesta Zaadma. .P La Républicaine était encore plus exaltée que d'habitude, observa Dashvara avec un souffle. Quand il vit Yira essayer de la tranquilliser, il admira sa patience et lui adressa un discret salut avant de se hâter de traverser la salle et de parcourir un autre couloir. Il sortit dans la cour intérieure et la franchit en passant près de la porte fermée de la chambre de Lanamiag avant de pénétrer dans l'aile nord. À peine y entra-t-il qu'il entendit des rumeurs de voix qui provenaient d'une pièce. .D Presque, mais ce n'est pas ça —disait la voix tranquille du jeune Kuriag Dikaksunora—. Vois-tu, tu as oublié de multiplier. La perte d'énergie est bien plus grande. C'est pour ça que le sortilège d'invocation est si dangereux: parce qu'il fusionne des énergies et les remodule. Il faut avoir un très grand entraînement, sinon n'importe quelle fusion pourrait consumer ta tige énergétique jusqu'au risque d'apathie. .D Bouf. —Dashvara sourit en reconnaissant la voix de Lessi—. Ne me dis pas que, toi, tu serais capable d'invoquer quelque chose? .D Moi? Non… J'ai essayé à l'Université, mais l'invocation ne m'a jamais vraiment attiré. La théorie n'en est pas moins passionnante. —Il y eut un silence—. Hum. Nous étions en train de calculer, Lessi. .P Dashvara hésita avant de s'approcher de la porte ouverte. Il trouva les deux jeunes allongés sur un tapis, avec un cahier et plusieurs livres devant eux. Zraliprat, l'esclave de Kuriag, était assis dans un coin, assoupi. En voyant le Légitime presser ses lèvres sur celles de la steppienne, il se hâta de frapper à la porte et ils sursautèrent brusquement. .D Excusez-moi de vous interrompre —fit-il avec un raclement de gorge—. Je viens juste vous dire que nous allons embarquer pour Dazbon après-demain. Et de là, vous voyagerez à Titiaka. Atasiag m'a demandé de te prévenir. Il est dans son bureau. .P Comme Kuriag et Lessi étaient restés à le regarder, muets, Dashvara hocha nerveusement la tête en guise de salut et il allait partir quand le Légitime se leva en lançant: .D Attends, ne t'en va pas. .P Dashvara s'arrêta et patienta, un sourcil arqué. Après un silence, Kuriag observa: .D Tu portes toujours l'uniforme d'Atasiag Peykat. Je croyais qu'il allait vous libérer. .P Dashvara jeta un coup d'œil sur sa tunique et son élégant dragon rouge brodé. Il haussa les épaules. .D Il nous libèrera à Dazbon. Atasiag a laissé le contre-sceau à Titiaka —expliqua-t-il avec un petit sourire ironique. .P Le jeune Légitime acquiesça, méditatif. Après un autre silence, Dashvara soupira. .Bpenso Tu vas me laisser ici attendre jusqu'à demain, étranger? .Epenso Il allait lui souhaiter bonne nuit quand Kuriag dit doucement: .D Alors… tu vas retourner dans la steppe avec ton peuple? .P Avec une certaine surprise, Dashvara crut deviner un éclat, mélange de joie et de déception, dans ses yeux. .D Assurément —répondit-il avec fermeté. .P Kuriag hésita. .D Bien. J'espère que vous trouverez un foyer pacifique et heureux auprès des Honyrs. .P Dashvara le dévisagea, ébahi. .D Merci. .D Bien —répéta Kuriag. Il s'éclaircit la voix—. Tu peux t'en aller. .P Face à son ton autoritaire, Dashvara sourit avec goguenardise et Kuriag s'empourpra. .D Je veux dire… .D Oui —le coupa Dashvara—. Merci de me donner la permission de me retirer, Excellence. .P Il inclina railleusement la tête et s'en alla, laissant le Légitime avec une expression confuse. Ces citoyens, soupira-t-il. Il s'en fut directement vers le bureau d'Atasiag, quoiqu'avec peu d'espoirs. Il trouva les jumeaux en train de bavarder devant la porte et il les salua. .D Est-ce que je peux passer? —demanda-t-il. .D Cobra est plutôt occupé —répondit Zaon—. Mais, si c'est urgent, tu peux toujours frapper. .P Après avoir hésité une seconde, Dashvara frappa et, quand il entendit la voix d'Atasiag, il poussa la porte. Le Titiaka était assis à son bureau, en train de rédiger une lettre. .D Qu'y a-t-il, Philosophe? —interrogea-t-il, sans à peine lever les yeux. .P Dashvara ferma la porte et appuya les mains sur le dossier d'une chaise, embarrassé. Il n'aimait pas demander davantage de faveurs à Atasiag mais… .D Eh bien voilà, Éminence —commença-t-il—. Quand nous arriverons à Dazbon, mon peuple va se trouver sans un denier et, par conséquent, nous n'aurons pas d'argent pour acheter des armes, ni pour acheter des vivres, ni… des chevaux. Et vois-tu, Éminence —continua-t-il, de plus en plus nerveux—. J'ai entendu dire à Titiaka que, quand les maîtres libèrent leurs esclaves, ils s'assurent que ceux-ci ne… se retrouveront pas sans rien. .P Atasiag l'observait maintenant avec une moue profondément amusée. .D Et tu veux que je t'achète des chevaux, des armes et des vivres pour que ton peuple ne se retrouve pas «sans rien», c'est ça? .P Dashvara s'empourpra et maudit le capitaine. Pourquoi c'était toujours lui qui devait s'occuper de toutes les basses besognes? .D Nous te serions… très reconnaissants —répondit-il—. Et si tu veux que nous fassions quelque chose en échange, nous le ferons. Nous n'avons simplement pas envie de passer dix ans à travailler à Dazbon pour acheter des chevaux steppiens. Ils sont chers. .D Et sacrément chers —commenta Atasiag, en posant sa plume—. Un bon cheval ne se vend pas pour moins de soixante-dix écus. Je vais te faire un aveu, Philosophe. Je m'attendais à ce qu'un jour, tu viennes me voir avec cette histoire. Malheureusement, je n'ai encore trouvé aucune solution, alors… pour le moment, je vous suggère de continuer à me servir comme gardes personnels durant un temps et, moi, je continuerai à vous entretenir jusqu'à ce que j'aie une idée pour arranger ça. On est d'accord? .P Il pouvait difficilement y avoir un accord plus vague mais, au moins, Atasiag n'avait pas refusé la proposition. Dashvara acquiesça. .D On est d'accord. Ce que je ne comprends pas, c'est comment nous allons continuer à te servir comme gardes personnels à Dazbon. En principe, il n'y a pas d'esclaves dans la République. .D Sottises —répliqua Atasiag tout en plongeant la plume dans l'encrier—. Ce qui n'est pas toléré, c'est qu'un Républicain ait des esclaves. Moi, je suis titiaka depuis toujours. Je vous laisserai au service de Lanamiag, de Kuriag et des deux autres étudiants. Vous les protègerez jusqu'à ce que je les remette à leurs familles. Qu'en penses-tu? .D Ça me convient tout à fait. Vas-tu demander une rançon pour eux? .D Non. Bien sûr que non. —Cobra afficha un sourire légèrement coupable—. Je les emmène à Dazbon à leur demande: ils craignent que leurs familles s'opposent au parti qu'ils ont choisi et je vais les aider à se marier discrètement dans un temple cilien. Je crois que Kuriag commence à me considérer comme un bienfaiteur. C'est l'héritier des Dikaksunora. Je ne vais pas gâcher une relation aussi prometteuse pour quelques milliers d'écus. .P .Bpenso Quelques milliers d'écus qui pourraient payer nos chevaux… .Epenso Dashvara garda pour lui cette pensée et acquiesça de la tête. .D Alors, tu crois pouvoir retourner à Titiaka sans que le Conseil se jette sur toi? .D Je le crois —affirma joyeusement Atasiag—. Comme je te l'ai dit, Faag Yordark est maintenant le gouverneur provisoire de Titiaka et il a tout l'appui de la Garde Ragaïle. Et les Yordark savent que je leur suis toujours resté loyal. Ils s'assureront que le petit chef des corsaires ne leur glissera pas des mains. Et maintenant va, Philosophe. Je suis en train d'écrire une lettre urgente. Une seconde —ajouta-t-il alors que Dashvara tendait une main vers la poignée. .D Oui, Éminence? .P Atasiag le regarda, pensif. .D Comment as-tu trouvé le séjour à Matswad? .P Dashvara lui rendit un regard déconcerté. Pourquoi cette question? .D Le séjour… Eh bien. Agréable —admit-il—. Les pirates sont moins pirates que je ne le pensais. Et ils ont un mode de vie assez semblable à celui des Xalyas… en plus pacifique, bien sûr: eux, ils n'ont pas à lutter contre les attaques des nadres rouges ni des écailles-néfandes. .P Un léger sourire étira les lèvres d'Atasiag. .D Je me réjouis que tu l'aies trouvé agréable. Maintenant, tu as tout un clan, Philosophe. Six femmes xalyas se sont joints à vous. Un petit lanceur de toupies… Et, en plus, tout semble indiquer que tu as l'intention d'emmener ma fille. .P Dashvara écarquilla les yeux. Et il sourit avec ironie. .D Toi, tu as emmené ma sœur —répliqua-t-il. .P Atasiag arqua les sourcils, amusé. .D Bon, tout compte fait, nous formons une famille. .P Dashvara lui rendit un regard moqueur. .D Diables. Je vais finir par le croire. Mais, tu ne me trompes pas: un véritable père aurait payé les chevaux et les vivres et… Je plaisante, Éminence —rit-il face à son expression exaspérée—. Je te promets de ne pas ressortir le sujet avant un temps raisonnable. Après tout, Shokr Is Set dit que plus tu presses un âne, plus il va lentement. .D Eh bien, continue à écouter ton Grand Sage et laisse-moi tranquille, Philosophe. La lettre est vraiment urgente. .D Bonne nuit, Éminence. .D Bonne nuit. .P Dashvara ouvrit la porte et sortit dans le couloir avec le léger espoir que les Xalyas retourneraient dans la steppe à cheval. .P Len et Zaon s'étaient assis à une petite table, dans le large corridor, et un candélabre allumé illuminait leurs visages pâles. L'un affilait ses dagues; l'autre cousait une poche intérieure à une tunique. Les deux ternians étaient si semblables que Dashvara avait encore du mal à les différencier quand il les voyait de loin. En passant près d'eux, il demanda d'un ton aimable: .D Est-ce vrai que tu n'aimes pas les xalyennes, Zaon? .P Le voleur passa l'aiguille à travers le tissu avant d'expliquer: .D Je suis attaché aux traditions. .D Les Xalyas aussi, nous le sommes, mais nous les accumulons —blagua Dashvara. Il hésita avant de s'enquérir—: Pourquoi vous ne venez jamais dîner avec nous? Mes frères et moi, sommes-nous trop bruyants? .P Tous deux sourirent. .D Un peu —reconnut Len—. Mais ce n'est pas pour ça. Nous préférons manger seuls. .D Nous sommes attachés aux traditions —répéta Zaon avec un petit sourire en coin. .P Dashvara arqua un sourcil et haussa les épaules. .D Bon. Mais sachez que, si vous avez envie de passer par la cuisine, nous n'allons pas vous jeter des toupies sur la tête. Bonsoir. .P Ils lui souhaitèrent aussi bonsoir et Dashvara se dirigeait déjà vers la cuisine quand, provenant de celle-ci, un fort éternuement retentit, suivi d'éclats de rires tonitruants et d'un: .D Mille tonnerres, Chauve, c'était mon assiette! .D Allons, Chevelu, ne te fâche pas! Si tu crois qu'on peut contrôler ce genre de choses —protestait Zamoy. .D Moi, je veux entendre l'ode de Miflin! —exigèrent en chœur Myhraïn et Sinta. .D Nous voulons l'ode! Nous voulons l'ode! —tonitruèrent des voix fortes. .P Dashvara rit intérieurement tout en poussant la porte. .Bpenso Par le Liadirlá, c'est vrai que nous sommes bruyants… .Epenso .salto Ils quittèrent Matswad après de nombreux adieux. Les femmes xalyas se séparèrent de leurs amis avec de grands gestes et des plaisanteries légères. Ces trois années à Matswad, elles les avaient passées sensiblement mieux que les hommes xalyas: elles avaient appris à faire des filets de pêche, à nettoyer le poisson, à chasser… et elles avouèrent que quelques pirates leur avaient même enseigné à lutter. Mais, au soulagement de tous, elles jurèrent qu'elles n'avaient jamais participé à des actes de piraterie. .P La seule à monter directement à bord fut Aligra. Ce mois passé auprès de son clan avait transformé positivement la jeune fille: elle avait toujours son air un peu lunatique, mais elle souriait avec plus de facilité et son Oiseau Éternel vindicatif semblait s'être calmé avec le beau temps de Matswad. De surcroît, elle n'avait relancé aucune accusation à Dashvara et elle semblait l'avoir accepté comme seigneur. .P .Bpenso Je commence même à m'accepter comme tel .Epenso , sourit Dashvara. Il s'avança sur le quai et serra la main à un grand îlien souriant avec lequel il avait travaillé, construisant des maisons pour les nouveaux réfugiés. .D Heureux de t'avoir connu, Skansh —lui dit-il. .D Pareillement —fit l'autre avec un grand sourire—. J'espère que vous pourrez retourner sur vos terres, Xalyas. .D Merci. Toi, tu ne vas pas retourner sur la tienne? .P Skansh venait d'une tribu du sud. Le caïte fit non de la tête. .D À quoi bon? Il ne me reste rien là-bas. Les Diumciliens ont tout ravagé et mon fils travaille dans les mines, à Titiaka. —Il haussa les épaules—. Damnée vie. J'ai décidé de me faire pirate. Tu sais bien. Pour faire justice, comme tu l'as fait dans l'Arène. .P Dashvara ressentit un certain chagrin en imaginant ce brave homme attaquant des bateaux, mais il comprenait sa décision. Il acquiesça. .D Je te souhaite bonne chance, mon ami. .P Il serra les mains de plusieurs autres îliens avant de monter à bord avec ses frères. Quand le bateau d'Atasiag démarra, Dashvara regarda la belle île s'éloigner avec un mélange de nostalgie et de soulagement. Il était curieux de constater combien il lui en coûtait de quitter un lieu, quel qu'il soit. Même lorsqu'il avait quitté la Frontière. Il sourit avec ironie. Il y avait à peine deux mois, ses frères et lui étaient encore enfoncés dans la boue, entourés de milfides, de borwergs et d'orcs et, maintenant… Il posa un regard sur l'océan profond et mystérieux et il s'assombrit. Maintenant, ils étaient entourés d'eau. .P Appuyé au bastingage près de Makarva, il jeta un coup d'œil au sac qu'il avait posé à ses pieds. .D Alors, Tah? —murmura-t-il—. Content de quitter l'île des méchants pirates? .P Tahisran souffla mentalement. .P .Bm -t dm Assez .Em , admit-il. .Bm -t dm Toi, tu les as peut-être trouvés sympathiques, mais ils ne t'ont pas enfermé comme moi pendant deux ans dans une caisse pour te demander de leur parler de l'avenir. .Em .P Dashvara fit une grimace compatissante. La pauvre ombre avait passé presque tout le dernier mois dans la maison d'Atasiag sans oser sortir. Une fois, elle avait fait un tour dans les bois voisins et, tombant sur un chasseur, elle s'était tellement effrayée qu'elle avait fui jusqu'à l'autre bout de l'île et avait mis deux jours à rentrer. Elle avait vraiment l'air traumatisée par son expérience passée. .D Bah, Tah. Réjouis-toi. À Dazbon, tu auras de nouveau toute la liberté du monde pour reprendre tes promenades nocturnes. .P .Bm -t dm Mais je me réjouis, justement .Em , répliqua Tahisran. .Bm -t dm J'espère seulement ne jamais avoir à remonter dans un bateau. .Em .P Dashvara regarda les eaux traîtresses avec une crainte sourde. .D Moi aussi —avoua-t-il. Il jeta un coup d'œil moqueur à Makarva—. Je suppose que toi, par contre, tu regretteras la mer, hein, Mak? .P Celui-ci avait le regard rivé sur l'île qui s'éloignait. Il haussa les épaules. .D Pas autant que tu le crois. Tout compte fait, je ne suis pas un marin. Je suis steppien —sourit-il, et il ajouta, l'air songeur—: Est-ce que tu sais quel est mon nouveau rêve? .P Dashvara roula les yeux. .D Toi et tes rêves. Tu es pire que le Roi Rêveur. Et alors? Quel est ton nouveau rêve? .P Makarva leva les yeux vers le ciel bleu avec un léger sourire. .D Chevaucher à nouveau. Avoir un cheval et le connaître comme je connaissais Danseur. .P Dashvara acquiesça, ému, et pensa à sa propre jument Lusombre tombée aux mains des Essiméens. .D C'est un rêve que tout bon Xalya peut comprendre. .P Makarva lui jeta un regard curieux. .D Et toi, Dash? Quel est ton rêve? .P Dashvara réfléchit quelques instants. Quel était son rêve? Retourner dans la steppe et fonder de nouveau le clan des Xalyas? C'était un des nombreux rêves qu'il avait, oui. Mais pas le principal. .D Mon rêve, Mak? —dit-il enfin—. Rien de plus simple: mon rêve est de réaliser les rêves de mon clan. .P Makarva parut saisi. .D Eh ben… —Il secoua la tête et afficha soudain un sourire de loup—. Alors, on va devoir faire une liste avec tous nos rêves et attendre de voir si le seigneur des Xalyas réussit à les réaliser. .D Ne te moque pas —protesta Dashvara, amusé. .D Je ne me moque pas —assura Makarva, plus sérieux—. Il me semble juste que ton rêve… nous l'avons tous un peu, non? Nous sommes un clan, Dash. Nous voulons tous que les rêves de chacun de nous se réalisent. Alors, sois sincère. Quel est réellement le rêve que tu voudrais voir réalisé tout de suite? .P Dashvara lui jeta un regard las et, après un autre temps de réflexion, il répondit la vérité: .D Arriver à Dazbon. Je ne veux pas finir noyé au fond de la mer. .P Son ami souffla et lui donna une tape sur le bras, souriant. .D Tu as de ces idées, Dash. Je te donne ma parole que, dans sept jours, nous débarquerons et poserons les pieds sur terre. .D Oui. Mais, et si le bateau coulait tout de suite, qu'est-ce que tu ferais? —répliqua Dashvara—. Il n'y a pas assez de canots pour tout le monde. Et là, en bas, il doit y avoir un tas de pieds de profondeur. Et des monstres de toutes sortes. Et mourir noyé est une mort épouvantablement horri… —Makarva lui donna une bourrade avec un grognement exaspéré et Dashvara s'esclaffa—. C'est bon, je me tais. Mais, c'est quand même inquiétant, tu ne trouves pas? .D Ce qui est inquiétant, c'est ton imagination —rétorqua Makarva, s'appuyant de dos au bastingage. Après un silence, il ajouta—: Regarde. Raxifar est en train de parler avec le capitaine. .P Dashvara se tourna pour voir le grand Akinoa près de la proue. Le capitaine Zorvun était l'un des rares Xalyas à avoir fait un petit effort pour communiquer avec Raxifar et Zéfrek… en réalité, le seul à part Dashvara, Lumon et Shokr Is Set. Il vit le Shalussi, seul, appuyé sur la rambarde du gaillard d'arrière. Il avait le regard perdu, rivé sur le nord. .P Dashvara fronça les sourcils. .D Franchement, les Xalyas sont des têtes de mule. Nous aussi, nous avons tué des guerriers akinoas et shalussis. Nous avons tué le grand-père de Raxifar. Et, malgré tout, cet homme m'a sauvé la vie. Et nos frères continuent à le regarder comme si c'était le pire assassin du monde. Par le Liadirlá —il secoua la tête—, est-ce si dur de laisser le passé en arrière? .P Makarva fit une moue. Il se gratta le cou. Et il ne répondit pas. .P .Bpenso Des têtes de mule .Epenso , soupira Dashvara. .Ch "La bénédiction de Cili" Au début, le voyage en bateau fut épouvantable. La moitié des Xalyas eut le mal de mer, y compris Dashvara, et celui-ci passa les trois premiers jours nauséeux et pâle comme la neige, convaincu que le clan des Xalyas finirait tout compte fait par mourir au fond de la mer. Le troisième jour, il pleuvait à verse dehors et il s'était blotti dans son hamac, essayant vainement de dormir quand, soudain, Rokuish apparut dans l'habitacle en criant: .D Tsu! Tsu! Zaadma va… Zaadma va… Tsu! .P Le pauvre Shalussi était mort de peur et Dashvara sourit en voyant le drow prendre son nécessaire et sortir en courant vers un autre habitacle. Comme Dashvara l'apprit ensuite, ils déplacèrent la Républicaine dans la cabine d'Atasiag. On entendit ses cris dans tout le bateau. Shkarah et Dwin allèrent l'aider et les Xalyas demeurèrent tendus et anxieux. L'attente fut interminable mais, quand on entendit un pleur de nouveau-né, tous se mirent à sourire. Au bout d'un moment passé à entendre des cris, ils commencèrent à souffler. Orafe croassa: .D Nous allons avoir un voyage des plus paisibles… .P Ils en avaient déjà plus qu'assez d'entendre le nouveau-né quand Rokuish réapparut dans l'habitacle, rouge de joie. .D Trois poulains! —s'écria-t-il—. Par ma mère, trois! C'est des filles. Des filles! .P L'incroyable nouvelle arracha de bruyants éclats de rire. S'efforçant d'ignorer le mal de mer, Dashvara sortit de son hamac et donna une forte accolade fraternelle au Shalussi en bramant: .D Des triplées, démons, Rok. Maintenant, vous allez vraiment avoir un problème avec les noms! Il n'y aurait pas deux chauves et une chevelue, par hasard? .P Rokuish fit non de la tête. .D Penses-tu. Elles sont magnifiques… .D Comment va Zaadma? .D Elle est scandalisée. Le médecin de Matswad avait dit qu'il n'y avait qu'un petit. Et qu'il naîtrait dans plusieurs semaines. Mais elle est contente. Je crois. Moi, en tout cas, je le suis —dit-il en riant—. Diables oui, je suis content. Je retourne auprès d'elle. .P Dashvara acquiesça avec un large sourire, tandis que le jeune Shalussi regagnait en courant la cabine d'Atasiag. C'était un bonheur de voir son vieil ami aussi heureux. Quand il se tourna et remarqua les visages souriants de Raxifar et de Zéfrek, il en conclut qu'il y avait certains évènements que n'importe quel clan pouvait comprendre. .D Bon —expira-t-il, de bonne humeur—. Tout cela a été plus exténuant que de poursuivre une bande d'orquins. .D Et ce qui nous reste à endurer —lança Ged avec un léger sourire–. Ces nouvelles-nées ne vont pas nous laisser dormir de tout le voyage. .P Le maître armurier savait de quoi il parlait: il avait été père de quatre enfants. De ceux-ci, seule la jeune Dwin vivait encore. Tout en retournant à son hamac, Dashvara se rappela l'image de ses trois autres fils luttant auprès du seigneur Vifkan. Il les avait vus mourir. Il se rappela aussi que, des années plus tôt, après la mort de son propre fils en patrouille, Zorvun avait choisi l'aîné des trois pour le former comme capitaine. Tant de rêves étaient morts ce jour-là… .P .Bpenso Cesse donc de penser au passé, Dash .Epenso , se tança-t-il avec patience. .Bpenso Ça ne sert à rien. .Epenso .P Le pronostique de Ged s'accomplit: les trois nouvelles-nées ne cessèrent de brailler les jours suivants et Rokuish passa une fois pour s'excuser et se plaindre, affirmant que les vrais poulains ne faisaient pas autant de bruit. .D On dirait qu'elles vont devenir aussi bavardes que ma femme —souffla-t-il avant de s'en aller voir les trois tapageuses. .P Ils mirent des jours à s'accorder sur les noms et, finalement, à la stupéfaction des Xalyas, ils décidèrent de leur demander à eux leur avis. On voyait que Rokuish en avait plus qu'assez du sujet. Les cousines d'Alta s'animèrent aussitôt et proposèrent de les appeler comme trois anciennes princesses des Anciens Rois. L'idée plut aux parents et les Triplées furent enfin nommées Rahilma, Aodorma et Sizinma, qui en oy'vat signifiaient respectivement «Dignité», «Confiance» et «Fraternité». Avoir trois petites Shalussis républicaines portant la devise du Dahars xalya comme nom en fit réfléchir plus d'un. L'après-midi, comme tous les Xalyas s'étaient installés à la proue pour profiter un peu du soleil, il se mirent à commenter l'affaire et le Grand Sage Shokr Is Set prononça: .D Myhraïn et Sinta ont eu une bonne idée. Peut-être que ceci est un pas symbolique vers la paix steppienne. J'ai observé ce jeune Shalussi. C'est un homme droit et bon. Ce n'est pas un sauvage ni un .Sm zok —dit-il, jetant un regard éloquent à Sirk Is Rhad—. Je crois que tu devrais lui proposer d'entrer dans notre clan, Dashvara. .P Celui-ci laissa échapper une bouffée d'air, aussi stupéfait que les autres. .D Quoi? .P L'Honyr sourit et son visage se rida encore davantage. .D C'est une simple suggestion. Les autres, qu'en pensez-vous? .P Dashvara observa les visages de ses frères avec curiosité et il comprit peu à peu la stratégie de l'Honyr. L'objectif principal n'était pas de faire entrer Rokuish dans le clan mais de faire en sorte que les Xalyas acceptent qu'un Shalussi puisse être digne du Dahars. Assurément, pour certaines choses, le nouveau shaard était plus habile que l'ancien. Le capitaine prit la parole le premier d'une voix tranquille: .D C'est un homme que j'appellerais frère sans hésiter. .P Dashvara vit plusieurs Xalyas acquiescer de la tête. Maef, qui était toujours très tranchant dans ses décisions, approuva: .D Moi, je suis pour la proposition. .D Moi aussi —appuya Lumon. .D Et moi donc, diables —sourit Zamoy—. Je serais très heureux d'avoir des triplées pour sœurs. .P Ils sourirent et, rapidement, tous donnèrent leur accord. Finalement, ils se tournèrent vers Dashvara, dans l'expectative. .D Et toi, sîzan? —demanda Atsan Is Fadul. .P Dashvara leva les mains, souriant. .D Moi, cela fait déjà longtemps que je l'appelle frère. Je suis prêt à lui demander —déclara-t-il—. Mais, sincèrement, je doute qu'il accepte. Je ne crois pas que Zaadma veuille retourner dans la steppe. .D Demande-lui de toutes façons —répliqua Zorvun—. Peut-être qu'un jour il changera d'avis. .P Soudain, on voyait les Xalyas anxieux de savoir ce que dirait Rokuish. Dashvara dissimula mal un sourire et se leva. Il s'inclina respectueusement devant sa naâsga, qui avait observé la scène avec curiosité, et il s'éloigna, traversant le pont. La cabine d'Atasiag était ouverte et il trouva le Shalussi assis par terre, berçant deux de ses filles tandis que Zaadma allaitait la troisième. Assis à son bureau, Atasiag écrivait dans un carnet, absorbé. Dashvara sourit légèrement quand il le vit lever la tête. Le pauvre Titiaka avait de profonds cernes. .D Bien le bonjour, Éminence. Bonjour, Zaadma. Bonjour, Rokuish. J'espère que Rahilma, Aodorma et Sizinma vont bien. .P Zaadma souffla sans répondre, manifestant sa fatigue. .D Au moins, maintenant, elles se taisent —chuchota Rokuish. .P Dashvara observa les petites nouvelles-nées quelques secondes avant de dire: .D Est-ce que je peux te parler un moment? .P Le Shalussi arqua un sourcil, mais il acquiesça et se leva. Ils sortirent sur le pont et s'approchèrent d'un bastingage pour ne pas déranger les marins. Dashvara ouvrit la bouche, hésita et, voyant que Rokuish le regardait, de plus en plus perplexe, il se décida à aller droit au but. .D Eh bien voilà, Rok. Nous avons réfléchi et, mes frères et moi, nous aimerions que… Enfin, je veux dire, ce serait un honneur pour nous si… Diables, je veux dire que je serais très heureux si tu acceptais de faire partie de notre clan. .P La bouche de Rokuish s'ouvrit petit à petit jusqu'à rester béante. .D Moi? —prononça-t-il. Comme Dashvara acquiesçait, le Shalussi souffla et se gratta la tête, abasourdi—. Wow. Tu parles sérieusement? Par ma mère —murmura-t-il—. Je ne sais pas quoi dire. Je me sens… très honoré. .P Dashvara vit venir le refus et tenta d'adoucir les choses: .D Tu peux parfaitement dire non sans offenser personne, Rok. Je le comprendrais. Zaadma est républicaine. Toi, tu es shalussi. Cela peut paraître étrange, dans ces circonstances, que les Xalyas, nous voulions vous adopter. Nous considérons simplement… que vos Oiseaux Éternels sont frères des nôtres. Et que tu acceptes ou refuses, cela ne changera pas. Mais… je serais très heureux si tu acceptais… Nous le serions tous. .P Rokuish baissa les yeux, muet. Finalement, il rompit le silence. .D Zaadma veut ouvrir une autre herboristerie à Dazbon. Comme son père est mort il y a quelques mois… elle ne craint plus qu'il lui complique la vie. .P Dashvara acquiesça et, bien que la réponse ne le surprenne pas, il ne put éviter d'éprouver une certaine déception. Il la dissimula. .D Alors, je vous souhaite toute la chance du monde, à toi et à ta famille. .D Merci —murmura le Shalussi—. Ne m'interprète pas mal. Tes frères sont très sympathiques. Enfin, certains plus que d'autres —sourit-il—. Mais je les respecte tous. Je ne voudrais pas qu'ils le prennent mal… .D Ils ne le prendront pas mal —assura Dashvara—. Vraiment, ne t'inquiète pas pour ça. —Il lui donna de petites tapes sur le bras—. Tu me manqueras quand nous partirons pour la steppe, mon frère. .P Rokuish se troubla. .D S'il n'y avait pas eu Zaadma et mes poulains… je t'aurais accompagné —affirma-t-il—. J'aurais essayé d'aider Zéfrek et de libérer ma mère et mes frères. Mais… je ne suis même pas un guerrier. .D Nous les libèrerons —dit Dashvara dans un subit élan. Il sourit face au visage stupéfait du Shalussi—. C'est vrai que je préfère lutter contre les nadres rouges que contre les saïjits, mais… que les Essiméens réduisent en esclavage leurs voisins ne me plaît pas plus qu'à toi. Je te promets que, s'ils sont encore en vie, Ménara, Andrek, ta mère et tes autres frères seront libérés. Je ne sais pas quand, mais ils le seront. .P Rokuish le saisit par la manche, le front plissé. .D Écoute-moi, Dash, ne fais pas de promesses héroïques. Tu ne vas tout de même pas entrer en territoire essiméen pour les libérer, n'est-ce pas? .D Je n'aurai pas d'autre solution que d'entrer dans leur territoire de toute façon —répliqua Dashvara—. S'il est vrai que les Essiméens ont asservi les villages shalussis, toute la partie sud de la steppe est à présent territoire essiméen. .P Rokuish pâlit. .D C'est vrai. Sincèrement, je ne sais pas pourquoi vous voulez retourner là-bas, Dash. Pourquoi ne pas rester à Dazbon? Maltagwa pourrait aider Zaadma avec ses plantes. Elle dit que c'est un bon herboriste. Et Alta et moi, nous pourrions travailler dans des écuries. Et, toi, tu pourrais fonder un atelier de menuiserie ou… .D Rok —rit Dashvara, l'interrompant—. Tu nous vois vraiment, nous, les Xalyas, vivre dans une ville comme Dazbon? Nous sommes steppiens. Nous savons chevaucher dans la steppe. Nous savons tuer des monstres. Mais nous ne connaissons rien à l'argent, ni aux lois républicaines, et nous ne voulons rien en savoir. Nous sommes des ignorants de la civilisation et fiers de l'être —plaisanta-t-il. .P Le Shalussi soupira et sembla se résigner. .D Au nord de la steppe, tu n'auras pas beaucoup de bois à sculpter —commenta-t-il—. On dit que tout est plaines et prairies. .P Dashvara sourit de toutes ses dents. .D C'est vrai. Je sculpterai des os d'Essiméens. .P Rokuish prit un air écœuré. À cet instant, un braillement retentit dans la cabine d'Atasiag, suivi d'un autre. Et d'un autre. Bientôt, il y eut un chœur de pleurs et Zaadma se désespéra: .D Que le Dragon Blanc vous bâillonne toutes les trois! .D Par ma mère —gémit Rokuish. .P Dashvara le vit partir en courant vers la cabine et il s'esclaffa tout bas. Il avançait vers la proue quand la voix d'un marin couvrit les braillements de Dignité, Confiance et Fraternité: .D Terre en vue! .P Tous les Xalyas se levèrent et s'amassèrent près du bastingage pour tenter de voir ce qui se transforma peu à peu en falaises. Dashvara se pencha avec Yira, plissant les yeux. Dans le lointain, il vit deux lignes blanches briller sous le soleil. L'une devait être la Grande Cascade de Dazbon. Et l'autre les Escaliers. Terre, sourit Dashvara. Enfin. Et le mieux, c'était que, cette fois, il avait l'heureuse impression qu'il ne l'abandonnerait plus jamais. .D Il a refusé, non? —demanda soudain Zamoy, sur sa gauche. .P Dashvara observa les regards attentifs de ses frères avant de répondre: .D Eh bien. Il a déjà son petit clan qui est en voie d'être plus bruyant que le nôtre… —Il sourit, moqueur—. Je crains qu'il ne soit déjà assez occupé avec sa Dignité, sa Confiance et sa Fraternité. Si on lui ajoutait les Triplés, les makarveries de Makarva et mes philosopheries, il deviendrait fou. Acceptons sa décision avec compréhension, mes frères, et souhaitons-lui bonne chance. .P Il sentit l'approbation des Xalyas et il se détendit. .Bpenso Finalement, à ce rythme, ils vont finir par accepter Zéfrek et Raxifar, et même, qui sait, demander à ce qu'ils deviennent Xalyas eux aussi. .Epenso Il sourit et une vague d'affection envers son peuple l'envahit. .salto Ils débarquèrent le long du quai du port de Dazbon au milieu d'un brouhaha de voix de marins, de pêcheurs et de passants républicains. Les Xalyas attendirent sur le pont avec impatience que les marins installent la passerelle et ils commencèrent à descendre à terre. La plupart avaient leurs sacs presque vides. Mais tous avaient le cœur empli d'espoir, sourit Dashvara. .D Philosophe. .P Dashvara venait de poser un pied sur le quai et, un peu étourdi, il se tourna vers le bateau pour voir Atasiag traverser la passerelle juste derrière lui. Il était vêtu comme un citoyen titiaka, le bâton de commandement à la main. D'après ce qu'il lui avait expliqué, il agirait comme un simple commerçant titiaka, puisque tout compte fait c'est ce qu'il était, et il logerait avec tous ses serviteurs à l'auberge de .Sm -t nomlieu La Perle Blanche dans le Quartier d'Automne. Comme son mandat de magistrat avait pris fin et qu'il n'avait assisté à aucune élection à Titiaka, il avait insisté depuis le début du voyage pour que Dashvara s'habitue à l'appeler autrement qu'«Éminence». Dashvara avait fini par lui avouer qu'une fois qu'il prenait une habitude, il avait beaucoup de mal à rectifier… Le regard chargé de venin d'Atasiag l'avait fait rectifier. .D Attends ici avec les autres —dit enfin Atasiag après avoir promené un regard sur le port animé—. Je vais aller payer le régisseur du port. Serl, tu m'accompagnes? Ensuite, Philosophe, vous déchargerez les tonneaux de vin à l'entrepôt. .D Quel entrepôt? —s'étonna Dashvara. .D L'entrepôt que je vais louer pour le vin —expliqua posément Atasiag—. Et ne secouez pas trop les tonneaux… Ils sont délicats. .P Dashvara arqua un sourcil et le regarda s'éloigner avec l'oncle Serl vers un petit édifice d'où sortit à cet instant précis un énorme caïte vêtu d'habits extravagants. Il le vit lever les mains de manière exagérée et donner une vigoureuse poignée de mains à Atasiag. Visiblement, ils se connaissaient. .P Ils attendirent peut-être une demi-heure, assis entre des filets de pêche et des tonneaux, avant que l'oncle Serl revienne seul et leur donne des instructions pour aller décharger les cinquante tonneaux qu'il y avait dans le bateau. Tous étaient diablement lourds, mais certains ne semblaient pas contenir de vin et Dashvara, ne voyant pas trace des douze Frères du Songe qui avaient voyagé avec eux, finit par comprendre où ils étaient passés. L'astuce amusa plus d'un Xalya, et Dafys, le gardien sibilien, leur demanda sèchement de se contenir un peu. Ils firent rouler les tonneaux dans la rue aussi délicatement qu'ils purent et les mirent dans un petit entrepôt. L'oncle Serl leur indiqua l'endroit exact où les déposer et, quand ils furent tous placés, il ferma l'entrepôt à clé, adressa un large sourire aux Xalyas et indiqua le bateau. .D Maintenant, il ne vous reste plus qu'à sortir les biens de Son Éminen… je veux dire, d'Atasiag Peykat et des autres: des carrosses les transporteront à l'auberge. Moi, je vais rester ici. L'inspection du port doit passer pour vérifier la marchandise. .P Dashvara échangea un regard alarmé avec le capitaine. Il fallait espérer que l'inspecteur du port ne serait pas aussi pointilleux que le Tatillon de la Frontière… À moins, bien sûr, que ce soit aussi un membre de la Confrérie du Songe. Il haussa les épaules et retourna avec les autres près du bateau d'Atasiag où les attendaient les femmes xalyas avec le petit Shivara, Sédrios et Sashava. Il était sur le point de les rejoindre quand, soudain, une masse s'interposa sur son chemin et une voix profonde prononça: .D Dashvara de Xalya. .P Celui-ci leva les yeux vers Raxifar avec une moue interrogatrice. L'Akinoa semblait embarrassé. .D Je pars. .P Dashvara le regarda, abasourdi. .D Quoi? .D Je pars dans la steppe. .D Moi aussi, je pars —lança Zéfrek en s'approchant—. Je n'ai pas à supporter les idioties de ce citoyen titiaka plus longtemps. Je ne suis pas son esclave. .P Dashvara souffla et regarda l'Akinoa et le Shalussi, l'air contrarié. .D Vous n'avez même pas d'argent pour vous acheter des armes —objecta-t-il—. S'il vous plaît, ne partez pas. Il nous achètera des chevaux. Vous n'avez pas besoin de travailler pour lui. Nous le ferons. Je te dois une énorme faveur, Raxifar. Et toi, Zéfrek, est-ce que tu prétends entrer dans la steppe à pied pour que les Essiméens t'attrapent et te réduisent en esclavage comme les autres? Ne partez pas —insista-t-il—. Je vous en prie. .P Raxifar arqua les sourcils. Zéfrek plissa le front. .D Les tiens ne veulent pas que nous restions —dit ce dernier—. Et, moi, je ne veux pas rester. .P Dashvara grogna et se tourna vers les Xalyas, qui écoutaient la conversation à une distance prudente. Il déclara: .D Xalyas. Je souhaite que Raxifar et Zéfrek restent avec nous. Nous les aiderons comme nos frères. Quelqu'un a-t-il une objection? .P On n'entendit que la forte rumeur du port. Dashvara soupira. .D Bon. Eh bien affaire résolue. Je vous promets, Raxifar et Zéfrek, que vous retournerez dans la steppe auprès de vos peuples avec des chevaux et des armes. .D À quoi est due tant de générosité? —s'enquit Zéfrek avec un mélange de moquerie et de méfiance. .P Dashvara regarda le visage du jeune Shalussi. À présent, il était mieux habillé que lorsqu'il s'était rué pour l'assassiner à Matswad et, mis à part les colliers d'or que portait son père, il ressemblait à celui-ci d'une manière inquiétante. .D Il ne s'agit pas de générosité —dit-il enfin—, mais de justice. Vous aussi, vous méritez de retourner dans la steppe vivants après tout ce que nous avons vécu. Et, seuls, vous n'y parviendrez pas. Alors, vous allez rester? .P Après une hésitation, Zéfrek acquiesça. .D Je reste —accepta-t-il, comme s'il faisait une concession—. Pour le moment. .P Raxifar avait les yeux rivés sur ceux de Dashvara quand il hocha la tête affirmativement. Dashvara leur sourit à tous deux. .D Vous ne savez pas à quel point je m'en réjouis. Bon. —Il attira l'attention des Xalyas—. On remonte à bord, mes frères. Il faut sortir les coffres des cabines. .P Ils vidèrent la cabine d'Atasiag et, entretemps, Rokuish et Zaadma descendirent sur le quai avec leurs nouvelles-nées endormies. Quand ils entrèrent dans la cabine du capitaine, ils trouvèrent Fayrah en train de donner un sirop à Lanamiag Korfu. Kuriag était là aussi, avec ses deux compagnons, pliant un bandage usé. Un éclat de préoccupation brillait dans ses yeux et Dashvara s'inquiéta. La blessure du jeune Korfu avait-elle du mal à guérir? C'était la première fois ce mois-ci qu'il revoyait Lanamiag et son aspect ne lui sembla pas très encourageant. D'après ce qu'il savait, un des Unitaires lui avait planté une épée dans le ventre. Heureusement, Kuriag et ses deux amis étaient étudiants en médecine et ils s'étaient chargés de lui très rapidement, parvenant à écarter la mort à force de sortilèges et de cataplasmes. Mais ce dernier voyage, visiblement, ne lui avait fait aucun bien. Et à Fayrah non plus, observa Dashvara, le cœur serré. Sa sœur avait maigri et sa pâleur l'effraya un peu. .Bpenso Je vais finir par devoir l'emmener de force pour qu'elle prenne un peu l'air et oublie tant de préoccupation .Epenso , pensa-t-il. Quand il croisa son regard interrogateur, il se rendit compte qu'il était resté debout, près de la porte. Il réagit et expliqua: .D Nous venons chercher vos affaires. .P Ils se mirent au travail sans obtenir de réponse. Lanamiag avait les yeux fermés lorsqu'ils étaient entrés, mais malheureusement il les ouvrit juste quand Dashvara passait près du lit pour ramasser une caisse de livres que Kuriag avait voulu emmener de Matswad. L'expression qui tordit alors son visage les alarma tous. .D Lan! —murmura Fayrah en se penchant vers lui. .D Ce… sauvage —articula Lanamiag. .P Dashvara soupira. Il ne manquait plus que le Légitime s'exalte et que son état empire par sa faute… Sous le regard suppliant de Fayrah, il se hâta de soulever la caisse et de sortir de la cabine. Il trouva Atasiag sur le quai, près de deux grands carrosses et il vit que les Xalyas aidaient les deux cochers à hisser tous les bagages sur le toit d'un des véhicules. Son regard fut instantanément attiré par les chevaux. Ils étaient robustes, de bonne race… mais ils n'étaient pas steppiens. .P .Bpenso Et qu'importe qu'ils le soient ou non, Dash? Ce ne sont pas ceux qu'Atasiag va t'acheter. .Epenso .P Il vit que l'énorme caïte, connaissance d'Atasiag, continuait à causer avec celui-ci près de la passerelle. Il était très souriant et bruyant et faisait de grands gestes. En passant près d'eux, Dashvara remarqua qu'ils ne parlaient pas en langue commune. Ce n'était pas non plus du ryscodranais. Ni du diumcilien. .D Philosophe! —l'appela soudain Atasiag—. Viens ici. Je te présente Asmoan de Gravia. D'Agoskura —spécifia-t-il—. C'est un vieil ami à moi et un grand érudit. Le rencontrer ici a été une de ces agréables surprises qui ne surviennent que rarement. .D Comme on dit dans mon pays, les surprises sont des cadeaux de la vie! —s'exclama Asmoan, radieux. Il avait un accent horrible. .P Atasiag sourit. .D Asmoan fait des recherches sur les croyances païennes du nord. Il aimerait en apprendre davantage sur votre Oiseau Éternel et, comme il m'a si généreusement invité cette nuit au théâtre, je lui ai promis que demain trois d'entre vous seraient à sa disposition pour répondre à ses questions. Choisis-les et envoie-les à la Grande Bibliothèque à dix heures du matin. Tu m'as entendu? .P Ravalant difficilement sa surprise, Dashvara répondit: .D Oui. .P Il observa l'Agoskurien avec curiosité. Il portait un pantalon bleu moulant, une chemise d'un vert criard avec un élégant col blanc et un chapeau noir orné de perles. De ses oreilles, pendaient des boucles bleues qui étaient tout sauf discrètes. .D On ne regarde pas les gens comme ça, Philosophe —marmonna Atasiag, les sourcils froncés—. Enfin. Je crois que je vais avoir besoin d'une bonne sieste pour être en forme cette nuit —ajouta-t-il, s'adressant à Asmoan sur un ton léger. .P L'érudit lança un éclat de rire bruyant. .D Cette fois, tu ne t'endormiras pas, mon ami! La troupe du Srad Andal est excellente. .D Les Ryscodranais sont réputés pour leurs dons artistiques —reconnut Atasiag—. Je suis impatient de voir leurs prouesses. .D Et elles te plairont —assura Asmoan—. Alors, on se revoit ce soir. Je crois que je vais suivre ton exemple et faire une sieste. Tu ne sais pas combien je me réjouis de t'avoir rencontré! .P Riant joyeusement, il lui donna de petites tapes amicales sur l'épaule. Dashvara vit les deux amis se saluer chaleureusement avant que le grand Agoskurien s'éloigne d'une démarche preste et se fonde au milieu de la foule qui allait et venait sur le large quai. .D Bien —soupira Atasiag avec un sourire satisfait—. Une autre chose, Philosophe. Malheureusement, ma licence d'armes ne s'étend pas à mes serviteurs. Je devrais en acheter une pour chacun… et cela me reviendrait cher. Alors, je n'en ai acheté une qu'à toi. Et à Yira —ajouta-t-il, faisant un geste du menton. Dashvara sursauta en voyant que la sursha venait de s'arrêter près d'eux. Avec un éclat amusé dans ses yeux bridés, celle-ci lui tendit deux sabres dans leurs fourreaux. Dashvara les reconnut en les prenant: c'étaient ceux que les Xalyas avaient utilisés à Titiaka. Dès qu'il les eut attachés à son ceinturon, Atasiag lui tendit un papier—. C'est une copie de la licence. Garde-la bien. —Il se tourna alors vers les autres et appela—: Wassag, Dafys, Boron, Arvara. Venez. Vous allez transporter le jeune blessé jusqu'au carrosse. .P Le transbordement se fit rapidement. Ils emmenèrent Lanamiag sur une litière et l'installèrent le plus délicatement possible sur les banquettes de la voiture. Heureusement, le sirop semblait avoir plongé le Légitime dans un profond sommeil. Entretemps, Zaadma et Rokuish montèrent dans l'autre carrosse et la première annonça joyeusement par la vitre: .D Pour le moment, nous nous installerons au .Sm -t nomlieu Dragon d'or . N'hésitez pas à passer par là. Et prenez garde qu'Atasiag ne dépasse pas les bornes. Je sais combien il peut être insupportable parfois. C'est peut-être un brave homme, mais c'est un Titiaka jusqu'à la moelle et il donne des ordres comme un maudit chef shalussi —sourit-elle. .P Rokuish et elle les saluèrent et les Xalyas répondirent amicalement. .D Prenez soin de nos petites sœurs! —lança Miflin avec un large sourire. .D Oui! Et qu'elles continuent à brailler des vers comme le Poète, elles s'en sortent plutôt bien —plaisanta Zamoy. .P Le cocher stimula les chevaux et le carrosse s'éloigna dans la rue du port. Après avoir échangé une brève conversation avec le capitaine du bateau, Atasiag monta dans l'autre carrosse avec ses filles et les jeunes Titiakas et, finalement, eux aussi se mirent en marche, suivis des steppiens. .P Le ciel bleu de l'après-midi s'était couvert et un vent froid s'était levé. Tous les passants s'emmitouflaient dans leurs capes et leurs visages s'apercevaient à peine sous les chapeaux républicains à larges bords. Dans un coin de son esprit, Dashvara se surprit à regretter les vents chauds de Matswad. .P .Bpenso Hé. Eh bien, tu devras t'habituer au froid, seigneur de la steppe, parce que, si tu te souviens, ton foyer n'est pas précisément chaud en hiver… .Epenso .P Après s'être assuré que tous les Xalyas suivaient le carrosse, il se mit à observer la capitale républicaine. Celle-ci n'avait pas beaucoup changé en trois ans: elle sentait mauvais, les rues principales étaient bondées de gens de toutes sortes et les édifices étaient toujours aussi imposants que dans ses souvenirs. Dazbon respirait une liberté qu'il n'y avait pas à Titiaka, mais, en même temps, on percevait plus de pauvreté que dans la capitale fédérale. Tandis que le carrosse parcourait une rue du Quartier d'Automne, Dashvara vit deux musiciens des rues jouer de la guitare et chanter à l'air libre tandis qu'une fillette ramassait les pièces. Plus tard, il aperçut un groupe d'hommes, assis sur une place, avec l'air de ne pas avoir avalé une bouchée depuis des jours. Quand il reconnut l'un d'eux, il faillit s'arrêter net. C'étaient des esclaves de Titiaka, comprit-il, abasourdi. Il ne les connaissait pas personnellement, mais il les avait vus plus d'une fois près de la place de l'Arène, nettoyant les pavés. C'étaient des esclaves publiques du Conseil et, vraisemblablement, ils avaient fui durant la Rébellion Unitaire. Pour l'instant, ils n'avaient pas l'air très satisfaits de leur sort. .P L'auberge de .Sm -t nomlieu La Perle Blanche se situait au fond d'une large rue qui débouchait directement sur les Escaliers. Ils entrèrent dans une grande cour pleine de carrioles au moment où il commençait à pleuvoir. La régularité des orages en fin d'après-midi n'avait pas changé non plus, déduisit Dashvara avec une grimace. .P L'endroit où Atasiag Peykat prétendait se loger ne devait pas être précisément bon marché. L'édifice ressemblait à un véritable château. L'entrée principale avait un perron impérial avec deux statues de lions et deux gardes postés de chaque côté de la porte. Quand Dashvara suivit toute la troupe à l'intérieur avec les malles, il se retrouva dans une énorme salle de réception avec de splendides vases, tentures et tapis. .P .Bpenso Ce maudit serpent aurait pu économiser pour nous acheter un cheval au lieu de nous faire entrer dans une auberge de rois .Epenso , grommela Dashvara. Les Xalyas s'agitaient, inquiets devant un tel étalage de richesses. .P Tandis qu'Atasiag bavardait avec le propriétaire de .Sm -t nomlieu La Perle Blanche , un employé conduisit aimablement les autres à l'étage supérieur et les fit passer dans un ample salon. .D Voici vos appartements —déclara-t-il d'une voix joviale—. Venez, portez le malade par ici. C'est le couloir qui mène aux chambres. .P Tandis que Wassag, Dafys, Boron et Arvara lui emboîtaient le pas avec la litière, suivis des Titiakas, les Xalyas qui restèrent en arrière posèrent toutes les malles et échangèrent des regards de pur ébahissement. Le salon était majestueux. Il y avait plusieurs paravents, des tableaux magnifiques, des sofas, des fauteuils et deux énormes cheminées… Le capitaine siffla. .D Sacré diable de maître. .P Plusieurs rirent dans leur barbe. L'employé revint au bout de quelques minutes. .D Dites, brave homme —lui lança le capitaine—. Et nous, où est-ce qu'on se met? .P L'employé sourit. Il avait l'air de prendre la vie du bon côté. .D Vous êtes les serviteurs d'Atasiag Peykat, n'est-ce pas? Normalement, les serviteurs ne sont pas aussi nombreux et ils dorment dans le couloir, mais… dans votre cas, j'ai pensé que le mieux, ce serait que vous vous installiez ici, dans le salon. La pile de paillasses est là-bas. Placez-les comme vous vous voulez et, s'il en manque, demandez-en d'autres. Nous mettrons les paravents devant, comme ça, si votre maître reçoit des visites, ça ne les gênera pas. .P Dashvara le regarda avec étonnement. .D Il y a beaucoup de Titiakas qui logent ici? .P L'employé souffla tout en acquiesçant. .D Pas mal, oui. À vrai dire, la majorité des commerçants titiakas. —Il frappa ses deux mains—. Je vais vous laisser vous installer. Si votre maître a besoin de quelque chose, n'hésitez pas à descendre à la réception pour me demander, moi ou un collègue. Mon nom est Dilen. Bon après-midi. .P Ils le saluèrent et, dès qu'il partit, ils se mirent à placer les paillasses et les paravents. Ils étaient en pleine installation quand Atasiag arriva, sifflotant une joyeuse mélodie. Il passa devant leurs regards surpris et, en arrivant près du couloir des chambres, il se retourna. .D Que pensez-vous de votre nouveau foyer, Xalyas? .P Il posait la question d'une voix légère. Il était de bonne humeur. Dashvara se racla la gorge. .D Plutôt grand. Tu as l'air de bonne humeur. .P Atasiag sourit. .D Vraiment? Eh bien. C'est que j'ai plusieurs raisons d'être de bonne humeur. D'abord, je rencontre un vieil ami que je ne voyais pas depuis presque dix ans. Puis, à .Sm -t nomlieu La Perle Blanche , je tombe sur un messager des Yordark qui m'a donné plus d'une bonne nouvelle… Et, en plus, je reçois une note de Shéroda me disant qu'elle accepte de venir avec moi au théâtre ce soir. Oui, Philosophe. Je suis de très bonne humeur. Installez-vous pour la nuit. Yira m'accompagnera au théâtre. Veux-tu venir, Philosophe? .P Dashvara lui rendit un regard moqueur. .D Tu me demandes mon avis? .P Atasiag haussa les épaules, souriant. .D En réalité, j'aimerais que tu viennes. Comme ça, tu pourras me donner tes impressions sur la troupe du Srad Andal. Ce sont des artistes renommés. Ce serait dommage que tu rates leur représentation. .P Dashvara prit un air méditatif. .D Oh, dans ce cas, si tu le souhaites vraiment, j'irai, Éminen… maître —rectifia-t-il avec un souffle las. .D Il vaudra mieux que tu t'habitues une fois pour toutes —se moqua Atasiag—. Que tu m'appelles Éminence alors que je ne suis plus magistrat pourrait être considéré… comme un manque d'humilité de ma part. Et les Républicains seraient capables de me prendre pour un Légitime ou va savoir. À huit heures sonnantes, réveillez-moi. Nous partirons à neuf heures. Le spectacle commence à dix heures et je dois passer prendre Shéroda chez elle. Je vous souhaite déjà une très bonne nuit à tous les autres. .P Il leur adressa un large sourire avant de s'éloigner dans le couloir en sifflotant. Dashvara secoua la tête, ahuri. Malgré ses soixante et quelques années, Atasiag avait davantage l'air d'un jeune amoureux avide de nouvelles aventures que d'un chef de voleurs ou d'un maître d'esclaves. .P .Bpenso Bon… Je suppose qu'après tant de tensions et tant de tracas pour nous faire sortir de Titiaka et pour rétablir sa réputation, notre généreux père méritait un peu de repos. .Epenso .P Avec un sourire mi-ironique mi-amusé, Dashvara s'assit sur un des confortables sofas et posa le sac de Tahisran à côté de lui. .D Tu vas sortir cette nuit? —lui demanda-t-il. .P L'ombre sourit mentalement. .P .Bdm Et comment! J'en ai tellement marre du bateau que je pourrais marcher pendant des jours sans m'arrêter .Edm , répondit-il. .P Dashvara dut reconnaître qu'il lui arrivait un peu la même chose: il avait encore l'impression que la pièce tanguait comme un navire. .P Ils passèrent l'après-midi à jouer aux katutas et les employés de l'auberge leur montèrent même le dîner. Les garfias étaient loin d'être aussi bonnes que celles de l'oncle Serl, mais, habitués comme ils l'étaient à les manger froides et sans assaisonnement, les Condamnés ne protestèrent pas. Les femmes xalyas furent moins compréhensives et les Honyrs, comme à l'accoutumée, attendirent que tous aient mangé pour dîner à leur tour dans un silence respectueux. .P Quand, à huit heures, Wassag alla réveiller Atasiag, celui-ci était déjà réveillé et prêt à partir. Le problème, c'était qu'il restait encore deux heures pour le spectacle, mais il déclara qu'il avait envie de faire une promenade dans Dazbon et, le voyant sortir sans les attendre, Dashvara et Yira s'empressèrent de ceindre de nouveau leurs sabres et de le suivre hors de .Sm -t nomlieu La Perle Blanche . .P Dehors, il ne pleuvait plus. Il faisait nuit depuis longtemps et les Escaliers, presque déserts, étaient éclairés par une file de lanternes. Dashvara rit tout bas tandis qu'ils marchaient plusieurs pas derrière Atasiag. .D Il est heureux comme un poulain —commenta-t-il—. Tu l'avais déjà vu comme ça? .P Yira rit discrètement. .D Il était pareil la dernière fois que nous sommes venus à Dazbon. Je crois que, dans le fond, il se sent plus libre et il aime ça. Même s'il est titiaka, il a davantage une âme de Républicain. .D Qu'est-ce que vous murmurez derrière? —fit Atasiag. Il se laissa rattraper et ajouta—: Avez-vous vu le Temple de l'Œil? Il est merveilleux, la nuit, avec toutes ces lumières. En fait —dit-il—, j'aimerais voir Dazbon d'en haut. Cela fait trois ans que je ne la voyais pas. .P Il fit demi-tour dans les Escaliers et commença à grimper. Dashvara souffla mais le suivit. Ils passèrent de nouveau devant .Sm -t nomlieu La Perle Blanche . Quelques marches plus haut, Atasiag s'arrêta. .D J'aimerais que Shéroda soit avec moi pour voir ça. Mais bien sûr —réfléchit-il à voix haute—, ce n'est pas poli de passer chez elle trop tôt. Et je ne crois pas qu'elle ait envie de monter tous ces escaliers. .P Après ses réflexions, il continua de grimper et Dashvara pouffa. .D Tu ne serais pas en train de te moquer de moi, Philosophe? —demanda Atasiag sur un ton tranquille, sans s'arrêter. .D Pas du tout. Moi aussi, j'ai envie de voir Dazbon d'en haut —admit-il. .D Ha. Bien sûr que tu en as envie: la vue est magnifique. .P Il escalada plus rapidement et son énergie impressionna Dashvara. À la moitié des Escaliers, tous deux haletaient, mais Atasiag ralentit à peine. La petite sursha semblait soutenir le rythme sans effort, quoiqu'une fois arrivés en haut, Dashvara l'entendit souffler avec eux. Quand il se retourna enfin vers la ville, il demeura sans voix. Dazbon était comme une mer de lumières et de toits qui descendait vers l'océan. Une Gemme à moitié visible entre les nuages illuminait les eaux des canaux au milieu des ténèbres. Appuyant son bâton de commandement sur la dernière marche, Atasiag se redressa face à la ville comme s'il était venu la conquérir. .D Contemplez la capitale républicaine —prononça-t-il—. Elle n'est pas aussi ordonnée ni aussi parfaite que Titiaka, mais elle est belle dans son désordre. .P Il se plongea dans un silence contemplatif et Dashvara n'osa pas l'interrompre. Le fracas de l'eau de la Grande Cascade retentissait non loin d'où ils étaient. Quand il vit Yira frissonner sous les courants froids du vent, il s'approcha pour l'enlacer et les yeux de celles-ci sourirent. À cet instant, Dashvara déplora de ne pas pouvoir envoyer Atasiag se protéger tout seul. Il désirait passer la nuit auprès de sa naâsga. Se rappelant leurs promenades heureuses dans les bois voisins de la ville pirate, son cœur s'accéléra. Si seulement ils pouvaient enfin être totalement libres… Soudain, Atasiag se retourna. Dashvara ne put deviner son expression dans l'obscurité. Au bout d'un instant, le Fédéré rompit le silence. .D Tu as déjà vu la Grande Cascade de près, Philosophe? Venez —fit-il, sans attendre leur réponse. .P En haut des Escaliers, il y avait une longue promenade pavée complètement déserte et ils n'eurent qu'à la suivre vers l'est pour s'approcher de la cascade. Ils tombèrent bientôt sur une balustrade de pierre qui se poursuivait par un étroit goulot, passant derrière le rideau d'eau. Le passage semblait continuer de l'autre côté du fleuve, mais Atasiag n'alla pas plus loin et Dashvara s'appuya sur le parapet pour jeter un coup d'œil prudent vers le bas. Grâce à la lumière de la Gemme, il put voir comme l'eau descendait et descendait jusqu'en bas, tonitruante comme un lointain brizzia abattant des troncs. .D C'est… impressionnant —avoua Dashvara. .Sm -t penso Ça donne même le vertige , compléta-t-il intérieurement. .P Il admirait le rideau d'eau quand, soudain, Yira sursauta et s'écarta brusquement du bord. .D Par la Sérénité, père… Qu'est-ce que tu manigances? .P Sa voix laissait percer l'exaspération. Dashvara se retourna au moment où un faible rayon de lumière étincela dans la main d'Atasiag. Il avait sorti sa lanterne de voleurs. Et, dans l'autre main, il tenait une sorte de ruban rouge. Dashvara fronça les sourcils. .D Que fais-tu, Éminence? —demanda-t-il, méfiant. .P Atasiag tendit le ruban à Yira et répondit d'une voix sereine: .D Ne me regarde pas comme ça, Philosophe. Je vais simplement vous marier. .P Un instant, Dashvara crut avoir mal entendu. Le fracas de la cascade devait avoir déformé ses paroles, décida-t-il. Atasiag le détrompa quand il précisa: .D Je vais vous marier selon la tradition titiaka, avec la bénédiction de Cili. .D La bénédiction de…? —Dashvara souffla, se reprenant—. Dis-moi, Éminence, tu plaisantes? Nous sommes déjà mariés depuis un mois… .D Selon ta tradition —le coupa-t-il—, pas selon celle de Yira. Elle est cilienne. L'union corporelle ne prouve rien devant Cili. .P La sursha se racla la gorge. .D Je… .D Tu es cilienne —répéta vivement Atasiag—. Et, désolé si cela peut paraître des sottises religieuses, mais je suis un bon cilien et il me semble important que ma fille soit mariée selon des règles que j'estime valides. .D Alors, que nos Oiseaux Éternels volent ensemble, ça, pour toi, ce n'est pas valide —conclut Dashvara avec une certaine irritation. .D Ce n'est pas suffisant. .P Dashvara prit un air agacé. Atasiag reprit: .D Je sais qu'en principe, un travailleur ne peut pas se marier, mais je suis prêt à faire une exception et à me charger moi-même d'une cérémonie sommaire. Et maintenant, arrête de protester, Philosophe, et prends ça. .P Dashvara haussa les épaules et accepta le ruban noir que lui tendait Atasiag. Cette situation lui paraissait ridicule, mais, comme un bon Xalya, il tenta de la comprendre et il arriva à la conclusion que, sans doute, elle ne lui paraîtrait pas si ridicule s'il croyait que, sans la bénédiction de Cili, le couple était condamné à l'échec. .Bpenso Comme si je n'avais pas déjà assez des traditions xalyas .Epenso , souffla-t-il. Mais il n'émit aucune plainte quand Atasiag leur demanda de nouer les rubans autour d'une main. Yira choisit d'ôter le gant de la main gauche, car l'autre était pur os et énergie mortique et, comme Dashvara avait pu le vérifier, il fallait bien cinq minutes pour défaire tous les nœuds qui maintenaient le gant en place. Atasiag finit lui-même de nouer les liens avec l'agilité d'un prêtre cilien et il dit: .D Yira. Enlève ton voile. .P La sursha soupira mais le retira de sa main libre. Sa longue chevelure blanche tourbillonna dans le vent et, sous la lumière ténue de la lanterne de voleurs, sa partie mort-vivante brilla, enveloppée d'énergie. Face à son sourire embarrassé qui semblait plus ou moins dire «l'idée ne vient pas de moi», Dashvara roula les yeux et ouvrit la bouche. .D Tais-toi, Philosophe. .P Dashvara referma la bouche sans émettre un son. .P L'expression solennelle, Atasiag posa une main sur les leurs, nouées, et il commença à réciter un poème religieux en diumcilien qui parlait de foi, de confiance et de bonheur. Quand il termina, il s'éloigna jusqu'à la balustrade et tendit un bras jusqu'à toucher l'eau. .D Se jeter dans la cascade, c'est aussi une coutume? —grogna Dashvara. .P Yira rit discrètement, mais Atasiag revint sain et sauf et leur aspergea le front et les mains avant de déclarer toujours en diumcilien: .D Cili bénit votre union, Yira Peykat et Dashvara de Xalya. Si l'amour est véritable, Cili la rendra heureuse en Haréka et éternelle dans son royaume. .P Il sourit, éteignit la lanterne de voleur et déclara en langue commune: .D Je dois admettre qu'au début, j'avais certaines réserves, mais maintenant je sais que Cili vous a créés l'un pour l'autre. —Bien qu'il soit de dos à la lumière de la Gemme, Dashvara devina son large sourire—. Bon, jeunes gens, maintenant, vous êtes mariés officiellement. J'espère que vous avez profité de la vue. Allons chez Shéroda. Il ne faudrait pas que nous arrivions en retard après être sortis si tôt. .P Le Titiaka sortit de derrière la cascade et s'éloigna sur la promenade, entre les ombres, en sifflotant joyeusement. Dashvara secoua la tête avec un sourire. .D Ton père ne cessera pas de me surprendre. Mais, tu sais?, je me réjouis qu'il ait fait ça. .D Vraiment? —s'étonna Yira—. Mais, toi, tu n'es pas cilien. .D Non —admit Dashvara—. Mais ce n'est pas réellement la bénédiction de Cili qu'il nous a donnée, naâsga… mais la sienne. —Il fit une pause et observa—: Bien sûr, j'aurais préféré qu'il nous bénisse avec quarante chevaux. .P Yira s'esclaffa et, souriant, Dashvara l'aida à remettre son voile. Aussitôt, ils mirent les rubans matrimoniaux dans leurs poches et se hâtèrent de suivre Atasiag, parce qu'après tout, ils étaient ses gardes du corps et ils étaient censés être là pour le protéger. .Ch "Le théâtre républicain" Se retrouver face à Shéroda ne fut pas aussi désagréable que Dashvara l'avait craint. Quand ils arrivèrent devant l'entrée de sa nouvelle maison, la Suprême jeta à peine un regard sur lui et sur Yira avant d'accepter le bras d'Atasiag et de se mettre en route vers le théâtre d'une démarche de reine. Il était déconcertant de penser qu'en réalité, cette femme n'était pas tout à fait saïjit mais une shixane qui pouvait se transformer en un monstre aux dents bleues pointues et aux yeux monstrueux… Nerveux, Dashvara s'efforça d'écarter cette image troublante de son esprit et il suivit le couple en jetant des coups d'œil prudents alentour. Dès qu'ils étaient arrivés dans le Quartier du Dragon, les rues s'étaient emplies de monde et les gens entraient et sortaient des tavernes bruyantes en un va-et-vient continu. .P Le Théâtre se situait, d'après ce qu'avait expliqué Atasiag, juste devant la Grande Bibliothèque et tout près de l'Hôpital. Quand ils arrivèrent en face du haut édifice, Dashvara ne put réprimer une grimace inquiète. Assurément, si une personne voulait en assassiner une autre au milieu de la foule qui s'amassait ici, elle avait la tâche plutôt facile. .P .Bpenso Qu'est-ce que tu crains, Dash? Qu'Atasiag meure? Ou crains-tu plutôt de te retrouver sans tes quarante chevaux? .Epenso Il rejeta brusquement cette question et se força à se calmer. De toute manière, qui diables à Dazbon aurait voulu tuer Atasiag Peykat? .D Asmoan! —s'exclama soudain le Titiaka, en levant son bâton de commandement. .P Le grand caïte agoskurien était près de la porte et il salua son ami d'un geste de la main. Ils mirent un bon moment à parvenir jusqu'à lui. .D Je ne savais pas que les Républicains étaient aussi assidus au théâtre! —fit-il avec un grand sourire, tout en serrant la main d'Atasiag—. J'espère que tu vas me présenter la belle dame qui t'accompagne. .D Bien entendu —rit Atasiag—. C'est Shéroda. Shéroda, je te présente Asmoan de Gravia. .P Avec le brouhaha, Dashvara ne réussit pas à entendre la réponse murmurée de Shéroda. Il arqua un sourcil en voyant l'éclat admiratif qui éclaira les yeux d'Asmoan. .D .Sm -t erare Mawer , tout le plaisir est pour moi! —prononça-t-il—. Le simple fait d'être avec vous, mes amis, vaut le meilleur spectacle. Mais entrons, nous serons plus tranquilles aux balcons. .P Dashvara le regarda, stupéfait. Il rêvait ou le gaillard agoskurien venait de prononcer une malédiction en oy'vat? Il secoua la tête, chassant sa perplexité, et s'attacha à suivre Atasiag à l'intérieur du théâtre. Un milicien les arrêta brièvement, leur demandant de montrer la licence d'armes, mais ils montèrent bientôt les escaliers vers un petit balcon intérieur qui donnait sur une énorme salle avec des bancs et une ample scène au fond. .P Atasiag, Shéroda et Asmoan prirent place dans la loge et les deux amis se mirent à bavarder avec animation. Ils sautaient d'un thème à l'autre rapidement. Ils parlèrent de la vie en Agoskura et de la République de Dazbon. Asmoan s'enthousiasma en racontant à quel point la Grande Bibliothèque était bien organisée, et Dashvara apprit qu'il était déjà à Dazbon depuis deux semaines, hébergé par l'archiviste de la bibliothèque républicaine en personne, et qu'il pensait rester tout l'hiver jusqu'au printemps. .D Et toi, mon ami! —fit soudain l'Agoskurien—. Alors, tu dis que ta maison à Titiaka n'a pas brûlé? .D Non, elle a juste roussi un peu, mais rien d'irréparable —assura Atasiag—. Mon contremaître a déjà initié la réhabilitation. .D Je m'en réjouis —sourit le scientifique—. Tu ne sais pas la frayeur que j'ai eue quand j'ai appris cette histoire de Rébellion. Et dis-moi, tu vas rentrer là-bas? .D Dès que l'un de mes hôtes sera guéri. Quand nous sommes partis de Titiaka, un pauvre garçon a été blessé. Mais il est déjà hors de danger. Et dès que nous reviendrons, Shéroda et moi, nous nous marierons. Les Yordark m'ont proposé un excellent poste à Titiaka. Si tout va bien, je serai Administrateur du Trésor du Conseil avant la fin de l'année —annonça-t-il avec une évidente satisfaction. .P Asmoan frappa plusieurs fois dans ses mains comme s'il allait se mettre à danser la dianka. .D Magnifique! Alors, j'espère pouvoir te voir souvent les jours qui viennent. Je passe des heures, enfermé à la bibliothèque. Je te fais confiance pour me sortir de ma montagne de livres. .D Je te donne ma parole! —clama Atasiag—. Tu ne partiras pas de Dazbon sans connaître toutes ses merveilles. Qu'en penses-tu si demain tu passes à .Sm -t nomlieu La Perle Blanche à l'heure du dîner? .D Cela me semblerait fantastique. Si ta promise n'y voit pas d'inconvénients —observa Asmoan. .D Pas du tout —sourit Shéroda—. Moi, je ne loge pas à .Sm -t nomlieu La Perle Blanche . Et, demain, je serai très occupée avec d'autres affaires. .P Asmoan avait soudain adopté une expression fascinée. .D Bien sûr. Je le comprends parfaitement. J'espère cependant vous revoir bientôt. Je ne savais pas qu'il y avait… des femmes aussi magnifiques à Dazbon. .D Asmoan! —le prévint Atasiag, mi-offusqué mi-saisi. .D Quoi? —sourit l'Agoskurien avec désinvolture—. Oh, je sais que vous autres, les Titiakas, vous passez par de terribles métaphores pour louer les beautés. Excuse mon manque de finesse, ma reine. Au fait, Atasiag, je ne suis pas encore allé rendre visite à notre famille. As-tu l'intention d'y aller? .P Atasiag grimaça, comme si le sujet le dérangeait. .D Cela fait bien trois ans que je ne passe pas voir nos parents —avoua-t-il—. Notre relation est plutôt… froide. .D Vraiment? —s'étonna Asmoan. .D Vraiment. —Et s'appuyant sur son siège avec désinvolture, il dit à voix basse—: Tu les connais. Conservateurs et peu ouverts. Et, moi, je suis plus saïjit qu'ils ne le voudraient. Je suis même cilien. Pour eux, c'est déjà un signe grave de décadence. Je t'assure. Un jour, Sarga s'est moquée de moi en riant aux éclats quand elle m'a vu sortir d'un temple cilien à Dazbon. Comme s'ils n'étaient pas aussi ridicules avec leurs louanges à la Vie et à la Sréda. Nous sommes des démons et fiers de l'être, disent-ils. Et puis quoi encore. Ils se croient au-dessus des saïjits alors qu'en réalité, les démons, nous sommes exactement comme eux… .P Il fronça les sourcils, siffla entre ses dents et se tourna d'un coup vers Dashvara. Celui-ci avait écouté la conversation, de plus en plus perplexe. De quels parents parlaient-ils? Et quelle était cette histoire de démons? Il croisa les yeux d'Atasiag et un éclat dans ceux-ci le fit frémir jusqu'à la moelle. .D Philosophe —murmura-t-il—. Toi, tu n'as rien entendu, n'est-ce pas? .P Dashvara vit Asmoan et Shéroda le regarder aussi et son cœur commença à tambouriner dans sa poitrine. .P .Bpenso Attention, Dash. Je crois que tu as écouté quelque chose que tu n'aurais pas dû écouter. Si tu prends au pied de la lettre ce qu'a dit Atasiag, Asmoan et lui sont des démons. Va savoir ce que cela signifie, mais il est clair que, si Shéroda est un monstre, pourquoi Atasiag ne le serait-il pas lui aussi, hein? Oh, diables… Et pourquoi le serait-il? Oh, diables. Ce doit être une mauvaise plaisanterie. Je divague ou… .Epenso .D Philosophe —répéta Atasiag, en se levant de son siège. Dashvara tourna vers lui un regard appréhensif—. J'ai eu la langue trop longue. S'il te plaît, répète seulement ces mots: je n'ai rien entendu, maître. Répète-les. .P Dashvara jeta un coup d'œil à Yira et la vit tendue mais non surprise. Sentant une subite menace flotter sur lui, il acquiesça sans plus attendre. .D Je n'ai rien entendu, maître. Rien de rien. .D Bien. —Atasiag se rassit et soupira—. Je suis si habitué à dire n'importe quoi devant mes travailleurs qu'ensuite je laisse échapper des bêtises. À moins que ce soit l'âge. Ou ma stupidité naturelle. Pardon, Asmoan. C'est la première fois que je fais une telle bourde. .P Asmoan regardait toujours Dashvara avec une légère lueur de méfiance, mais il retrouva son sourire et assura: .D Il a l'air d'être un bon garçon. Je crois qu'il saura tenir sa langue. Ne t'inquiète pas, je te fais aveuglément confiance, Atasiag. Je n'enverrai personne le tuer. En plus, j'ai le sentiment que sa compagne savait déjà quelque chose sur le sujet… Allez, ne t'inquiète pas! Tout le monde peut faire des bourdes. Oublie ça pour le moment. Ah! —s'exclama-t-il joyeusement—. Le spectacle commence. .P Dashvara était livide. Il sentit la main tranquille de Yira se poser sur son bras, mais cela l'apaisa à peine. Il fut tenté de lui demander si ce qu'il avait entendu était vrai, puis il se rappela qu'il n'avait rien entendu et il essaya de faire le vide dans son esprit. Il n'y parvint pas. Les pensées tourbillonnaient dans sa tête, absurdes et terrifiantes. Que deux types aussi normaux qu'Atasiag et Asmoan puissent ne pas être des saïjits donnait à réfléchir. Qui sait, peut-être que Dazbon était pleine de démons et de shixans déambulant dans ses rues… Il sourit, sarcastique. .P .Bpenso J'ai comme l'impression que tu vas faire des cauchemars cette nuit, Dash. .Epenso .P Des musiciens près de la scène commencèrent à jouer et le théâtre se fit peu à peu silencieux. Dashvara regarda à peine le début du spectacle avec les danseurs, puis il ne réussit pas à se concentrer sur les paroles des acteurs. Les gens riaient, mais il ne savait pas pourquoi. Asmoan, Shéroda et Atasiag faisaient de temps à autre des commentaires sur la représentation. Finalement, Dashvara se lassa d'être debout et il s'assit par terre, entre les ombres de la loge. .D Au diable la troupe du Srad Andal —grogna-t-il tout bas. .D Dash —chuchota Yira, en se penchant. Ses yeux brillaient d'inquiétude—. Tu vas bien? .D Pas tout à fait. .P Il avait mal à la tête, peut-être à force de penser qu'il avait devant lui trois monstres assis sur leurs sièges. Et que Fayrah et Lessi avaient un père démon. Et que son peuple et lui le servaient et… et… .D Oh, naâsga —soupira-t-il, en lui prenant la main—. Je vais bien. Je vais bien —répéta-t-il—. C'est seulement que… Mais qu'importe. Disons que tant qu'il me donne les quarante chevaux, je pourrais même servir un dragon, non? Ou une milfide. Ou… Bah. —Il inspira profondément pour se tranquilliser—. Je vais parfaitement bien, naâsga. Parfaitement bien. .P Il l'embrassa sur le front et se releva avec elle. Il aperçut le regard intense de Shéroda avant que celle-ci ne se tourne de nouveau vers les acteurs. À ce moment, faisant écho au public, Asmoan laissa échapper un bruyant éclat de rire. Dashvara soupira. .D Toi… tu le sais depuis longtemps? —murmura-t-il. .P Yira haussa les épaules. .D Depuis des années. Mais ce n'est pas très important. .D Nooon —concéda Dashvara avec goguenardise—. Bien sûr que ce n'est pas important. C'est un détail. Je ne sais pas pourquoi je me mets dans cet état. Avec les années, je deviens de plus en plus sensible… .P Yira lui donna une légère bourrade, étouffant un rire. .D Dash, je ne plaisante pas. Pour nous, ce n'est pas important. .P Entre les ombres de la loge, Dashvara regarda ses yeux sombres et sourit. Il se sentait soudain presque tranquille. Presque. .D Tu as raison. Avec toi, naâsga, je pourrais être entouré de monstres que cela me serait égal. .D Parce que je suis le pire de tous, pas vrai? —se moqua Yira. .P Dashvara souffla. .D J'essayais d'être romantique, Yira. Bah. Ce théâtre commence à être assommant. Dans combien de temps les acteurs vont-ils se taire? .D Dans combien de temps vas-tu te taire, Philosophe? —répliqua Atasiag, lui lançant depuis son siège un regard mi-moqueur mi-exaspéré. .P Dashvara grimaça en s'apercevant qu'ils ne parlaient plus aussi bas et il se tut sagement. Au bout d'un long moment, le premier acte s'acheva et Asmoan et Atasiag se mirent à commenter l'art des acteurs tandis que Shéroda avait l'air de s'ennuyer mortellement. Peu après, un employé du théâtre passa avec un charriot plein de bouteilles. .D Désirez-vous boire quelque chose? —leur demanda-t-il. .D Bien sûr —acquiesça Atasiag—. Tu as déjà goûté la liqueur de sigria, Asmoan? Non? Eh bien, ce soir, tu vas la goûter: c'est une des merveilles de Dazbon. Je t'invite. Et toi, Shéroda? Rien? Vraiment? Bon. Eh bien, ce sera deux liqueurs de sigria. .D Cela fait un detta, monsieur —dit l'employé. .P Atasiag donna la pièce à Dashvara et celui-ci, comme le bon esclave qu'il était, la remit au Républicain, prit les verres et les tendit au Titiaka et à l'Agoskurien. Quand Asmoan accepta le sien, Dashvara sentit une soudaine décharge et il bondit en arrière, le cœur emballé et les yeux agrandis. Qu'il n'allait pas le tuer, avait-il dit. Oui, c'est ça… .D Asmoan —grogna Atasiag—. Que diables fais-tu? .P Un éclat amusé et coupable brillait dans les yeux du scientifique. .D Dis-moi, tu n'as jamais fait d'expériences? —s'enquit-il. .P Atasiag fronça les sourcils. .D Non. .D Vraiment? Jamais au grand jamais? Je m'en doutais. Pourtant, les ayant à portée de main comme ça, la tentation doit être forte… .D Pour toi, ça le serait, peut-être. Mais, moi, je ne suis pas un scientifique et je n'éprouve aucune tentation —assura Atasiag d'une voix tranchante. .P Asmoan haussa les épaules, il n'insista pas sur le sujet et se concentra sur le second acte qui venait de commencer. Dashvara recula sur le balcon autant qu'il put. .D Qu'est-ce qu'il t'a fait? —demanda Yira dans un murmure. Elle semblait inquiète. .D Je ne sais pas —admit Dashvara—. C'était comme… une décharge. Ce sont des celmistes, n'est-ce pas? .P Yira secoua la tête. .D Je n'ai aucune idée de ce qu'ils sont. Je sais juste que… .D Que ce n'est pas important —compléta Dashvara avec ironie. .D Non. Je voulais dire que je n'ai vu qu'une fois sa véritable apparence —chuchota-t-elle si bas que Dashvara l'entendit à peine. .P Celui-ci sentit un frisson le parcourir. .D Alors, comme ça, ils se transforment. .P Yira ne répondit pas. Quand Dashvara suivit la direction de son regard et vit Atasiag les foudroyer des yeux, il se racla silencieusement la gorge et décida de se taire pour le reste de la soirée. Tout compte fait, il avait l'impression qu'il avait déjà appris trop de choses ce jour-là. Beaucoup trop. .P La veillée lui parut interminable. Quand il entendit enfin le public applaudir le troisième acte, il bâillait et regrettait de ne pas avoir fait une sieste comme Atasiag l'après-midi. Les spectateurs se levèrent de leurs sièges et Dashvara sortit de son immobilité avec l'impression d'avoir été écrasé par un brizzia. .D Philosophe, tu m'écoutes? .P Dashvara sursauta et se rendit compte que les trois créatures s'étaient levées et approchées de la sortie de la loge. Atasiag le regardait avec patience. .D Je t'ai demandé comment tu as trouvé le spectacle. .P Dashvara souffla. .D Long. .P Atasiag arqua un sourcil et attendit quelques secondes de plus avant de dire, l'air déçu: .D C'est tout? .P Dashvara grimaça. .D Oui. Bon… c'est que je n'étais pas très attentif. Je ne sais quoi à propos d'un royaume, de princesses laides et d'un idiot qui veut se marier pour hériter. —Il haussa les épaules et observa—: J'ai bien aimé la musique durant les pauses. .P Atasiag leva les yeux au ciel, Asmoan s'esclaffa et les lèvres de Shéroda se courbèrent. .D J'espère —sourit Atasiag— que l'opinion de celui qui va écrire dans la gazette de Dazbon sur ce spectacle est un peu plus favorable. Allez, sortons d'ici. Shéroda —ajouta-t-il alors qu'ils se dirigeaient vers les escaliers—, tu as été très silencieuse ce soir. Est-ce que tu n'as pas apprécié le théâtre? .D D'une certaine façon, je crois que je pense un peu comme le steppien, Atasiag —avoua la Suprême—. Mais je reconnais que les acteurs étaient très bons. Et si je suis un peu silencieuse, c'est simplement parce que je suis fatiguée. .D Alors, je te raccompagnerai directement chez toi. Tu veux que je fasse venir un carrosse? .P Shéroda s'esclaffa discrètement. .D Ma maison est à peine à dix minutes à pied, mon chéri. Ne sois pas ridicule. .D Oui… Je comprends. Et dis-moi, tu ne veux vraiment pas que je te laisse Wassag et Yorlen pour qu'ils prennent soin de toi? Ce sont des garçons très serviables et… .D Je n'ai besoin de personne pour prendre soin de moi, Atasiag —le coupa doucement Shéroda—. Et je n'ai pas besoin d'esclaves. Quand donc vas-tu te mettre ça dans la tête. .P Le Titiaka s'empourpra légèrement. .D Bien sûr. Pardon si je t'ai insultée, ma chérie. .D Rassure-toi, je commence à m'habituer à tes manies —se moqua Shéroda—. Mais, toi, habitue-toi aux miennes. .P Dashvara perçut le sourire très amusé d'Asmoan de Gravia tandis qu'ils sortaient. Dehors, un vent froid balaya sa fatigue et il se dégourdit d'un coup. .D Bon, mes amis —fit l'Agoskurien—. De là, je vais directement à la Grande Bibliothèque dormir entre mes livres. Cela a été un plaisir, que dis-je, une joie, de passer cette veillée avec vous. Nous nous voyons demain, Atasiag. .P Comme son ami lui répondait, Dashvara promena un regard alentour. Il était déjà très tard et presque toutes les tavernes de la place étaient fermées. La majorité des spectateurs s'en allait déjà, se dispersant dans les rues entre une brume froide et dense. La lumière de l'Hôpital se distinguait à peine. .P Tandis que la haute silhouette d'Asmoan s'éloignait vers la Grande Bibliothèque, Atasiag et Shéroda prirent le chemin de retour. .D Ha. Tu as vu le vieux Naskag Nelkantas, ma chérie? —disait le Fédéré sur un ton léger—. Il est vieilli: peut-être que tu ne l'as pas reconnu. Il était assis quelques loges plus loin. Il a essayé de me saluer. Ce chien de traître. —Il rit tout bas—. Il doit être désespéré dans son exil. Tout le monde sait qu'il déteste les Républicains. Eh bien, s'il croit que je vais lui faire des faveurs, il peut attendre assis. .P Dashvara se rappela que les Légitimes Nelkantas avaient été exilés pour avoir aidé les Unitaires à se soulever. Alors qu'Atasiag continuait de parler, il cessa d'écouter: ses intrigues ne l'intéressaient pas un grain de sable. .P Ils arrivaient au Temple de l'Œil quand, sans avertir, Yira s'arrêta et chancela. Stupéfait, Dashvara tendit une main… et la récupéra de justesse alors qu'elle allait s'affaler. La terreur l'envahit comme une vague pétrifiante. .D Yira! —s'écria-t-il, atterré. Il la prit dans ses bras, paniqué. Les yeux de la petite sursha étaient fermés. .P Atasiag s'accroupit près de lui, le visage assombri. .D Elle a abusé de ses énergies. Ne lui enlève pas le voile, idiot. .D Je ne le lui ai pas enlevé. Que veux-tu dire par «abusé de ses énergies»? .D Elle utilisait des sortilèges pour dissimuler à Asmoan qu'elle… Enfin, tu me comprends. Je lui ai dit que c'était peu probable qu'il s'aperçoive de quoi que ce soit, mais… Enfin, elle s'est épuisée, c'est tout. Un jour, elle me fera mourir de peur. Continuons à avancer. .P Tremblant quelque peu, Dashvara souleva la sursha et suivit Atasiag et Shéroda dans les rues du Quartier du Dragon, impatient de revenir auprès de ses frères. Ce jour allait surpasser les plus troublants de sa vie. Il avait passé toute la matinée sur un bateau, à moitié malade, il s'était échiné à décharger des tonneaux avec des voleurs dedans, il s'était marié, il avait découvert que son maître était un démon et, maintenant, Yira s'évanouissait… .D Et qu'arriverait-il s'il la découvrait? —demanda-t-il soudain—. Somme toute, si, toi et lui, vous êtes… ce que je n'ai pas entendu, ça ne devrait pas trop l'effrayer de la voir. .P Ils entraient déjà dans la rue de Shéroda, près du canal. Atasiag s'arrêta et le regarda, le visage sombre. .D Tu te trompes. Je ne suis pas comme mes congénères. En général, nous sommes de fervents détracteurs de… cette énergie —murmura-t-il, indiquant Yira—. S'ils la découvraient… je préfère ne pas penser à ce qui arriverait. Continuons. .P Il lui tourna le dos et Dashvara le contempla, les yeux écarquillés. .D Oh… diables —jura-t-il. Et il reprit la marche. .P Ils arrivèrent devant le portail, Shéroda ouvrit et Atasiag leva une main pour demander à Dashvara d'attendre dehors. Celui-ci grogna et s'assit sur le seuil sans lâcher Yira. Allez savoir ce que ce démon tramait maintenant. Il mit une éternité à rouvrir la porte et, quand il le fit, il était vêtu d'habits républicains sombres et portait un foulard noir ajusté autour de la tête. .D Donne-la-moi. Je vais l'emmener dans une chambre et Shéroda prendra soin d'elle. Ne t'inquiète pas, demain matin, elle sera remise sur pied —promit-il. .P À contrecœur, Dashvara lui donna Yira et Atasiag disparut par une porte du couloir. Il réapparut rapidement, sortit et referma derrière lui. .D Suis-moi. .P Dashvara fronça les sourcils mais le suivit. .D Où va-t-on maintenant? .P Atasiag ne répondit pas et l'appréhension commença à vibrer dans le cœur de Dashvara. Il se rappelait très nettement les paroles d'Asmoan. .Sm -t paroles Je n'enverrai personne le tuer . Il l'avait dit avec une telle tranquillité… Mais c'était absurde de penser qu'Atasiag puisse vouloir le tuer à cause de ce qu'il avait entendu: tout compte fait, il savait aussi que Shéroda était une shixane et il avait considéré comme certain que Dashvara n'en parlerait pas. Et, bien évidemment, Dashvara avait gardé le secret. En plus, il était armé de deux sabres tandis qu'Atasiag ne devait avoir guère plus qu'une dague dissimulée. Bien sûr, si c'étaient des magiciens, peut-être avait-il d'autres techniques pour se défendre… .P .Bpenso Franchement, Dash, arrête de penser des absurdités. Tu connais Atasiag. Qu'il soit ou non un démon, tu sais qu'il ne serait pas capable de te tuer. .Epenso .P Alors qu'ils entraient dans une ruelle complètement déserte, Dashvara commença à se préoccuper. Il rompit le silence. .D Bon sang, Éminence. Vas-tu enfin me dire où on va? .P Atasiag tourna légèrement la tête et haussa les épaules. .D Je veux te montrer quelque chose. .P Dashvara s'arrêta, nerveux. .D Très bien. Mais dis-moi avant ce que tu veux me montrer. .P Atasiag se retourna dans l'étroite rue. Le peu qu'il pouvait voir de son visage était plongé dans les ombres. .D Tu as peur. .P Sa voix semblait déçue. Dashvara grimaça. .D Non. J'ai seulement des doutes. C'est un peu naturel. .D Ça ne l'est pas. Je suis ton maître: tu devrais avoir confiance en moi —rétorqua Atasiag. Dashvara réprima difficilement un rire sarcastique. Après un silence, le Titiaka ajouta—: Et tout de suite, tu n'as pas confiance en moi. Tu me surprends, Philosophe. .P Dashvara rit entre ses dents. .D Toi, tu m'as surpris davantage cette nuit, Éminence. Si je doute, c'est simplement parce que je n'ai aucune idée de ce que c'est que d'être un… tu sais quoi. Peut-être que ce qu'on m'a appris sur ces créatures dans la steppe n'était que des mensonges, mais le mot en soi n'est pas très flatteur en tout cas. .P Il sentit Atasiag approcher et il recula d'un pas. Le Titiaka s'arrêta. .D C'est ridicule, Philosophe. Je suis toujours le même. Tu veux voir ce que je suis réellement? Eh bien, soit. Approche-toi. Je vais te montrer. Ce n'est rien d'extraordinaire. Les changements physiques sont minimes. Approche-toi —ordonna-t-il. .P Dashvara inspira profondément, il ravala ses appréhensions et s'approcha. Atasiag alluma très légèrement sa lanterne et Dashvara put soudain voir ses yeux rouges comme le sang et ses pupilles noires réduites à des fentes. D'une main, le démon écarta le foulard noir de sa figure et des marques plus sombres que la nuit apparurent, nettes sur son visage d'humain. .D Satisfait? —lança-t-il. .P Dashvara vit ses dents affilées, mais il ne recula pas. Le ton d'Atasiag trahissait une claire irritation. Et il y avait aussi une pointe d'attente et de peur. Et comment n'allait-il pas avoir peur: ce qu'il venait de montrer à Dashvara l'aurait probablement condamné à mort dans une ville saïjit. Il doutait qu'à Dazbon, on admette bien les monstres qui se transformaient de la sorte. Même si, selon lui, les changements étaient «minimes», l'aspect de son maître était assez terrifiant. .Bpenso Mais habitué comme tu l'es à voir des choses étranges, Dash, tu ne devrais pas t'effrayer. .Epenso Il déglutit. .D Satisfait —murmura-t-il—. Pardon, Éminence. .P Atasiag arqua un sourcil. Ses marques disparurent et ses yeux, rivés sur ceux de Dashvara, redevinrent châtain foncé. Il éteignit la lanterne de voleurs. .D Alors, tu as confiance en moi? .P Dashvara acquiesça sans hésiter. .D Oui. .D Bien —soupira Atasiag. Il avait l'air soulagé. .D Bon… que voulais-tu me montrer? .D Ne sois pas impatient. —Dashvara perçut un clair changement de ton dans sa voix: celle-ci était redevenue plus joyeuse et légère—. Suis-moi et tu verras. .P Il le suivit sans pouvoir éviter de se poser une question inquiétante: qu'aurait fait Atasiag s'il était parti en courant ou s'il avait dégainé les sabres? Il se rappelait bien qu'en voyant la shixane transformée, son premier réflexe avait été de chercher ses armes. Ensuite, il avait tenté de fuir, mais l'envoûtement de la shixane l'en avait empêché… Peut-être qu'Atasiag avait des pouvoirs semblables et qu'il ne les utilisait qu'en cas d'extrême besoin. Qui sait? Sincèrement, Dashvara préférait ne jamais devoir le vérifier. .P Il écarta ses élucubrations alors qu'Atasiag s'arrêtait près d'un mur, presque au bout de l'impasse. Il le vit se baisser et tirer quelque chose mais, dans l'obscurité, il fut incapable de deviner quoi. .D Entre —murmura le voleur. .P Dashvara se pencha près de lui et découvrit qu'il se trouvait maintenant devant une sorte de petit tunnel ouvert. Il en émanait une odeur peu recommandable. Mais Dashvara y pénétra malgré tout à quatre pattes, descendant une rampe. Il se retrouva dans l'obscurité la plus complète. Avec un certain soulagement, il sentit qu'Atasiag le suivait. Le Titiaka ferma la porte avant d'allumer la lanterne de voleurs et d'éclairer faiblement le tunnel. Celui-ci était étroit mais, au bout de quelques pas, le plafond s'élevait, leur permettant de se tenir debout. Ils parvinrent à un croisement et Dashvara s'arrêta, interrogateur. .D Par là —chuchota Atasiag. .P Il passa devant, choisissant un tunnel qui se rétrécissait et il se baissa de nouveau. Dashvara rampa derrière lui, de plus en plus perplexe. Où diables le guidait ce serpent? .P Au bout d'un long moment, il commença à entendre un bruit régulier qui lui fit froncer les sourcils. Ils arrivèrent devant de vieux escaliers de bois qui montaient. Ils étaient pleins de poussière. Une fois en haut, ils se trouvèrent face à une petite porte. Atasiag passa une main sur la serrure et sembla se concentrer avant de la pousser. .P Ce qu'il découvrit laissa Dashvara encore plus déconcerté. Ils étaient de nouveau dehors, dans… une grotte? Cette rumeur forte était l'océan, comprit-il. Atasiag ferma la porte derrière eux, intensifia la lumière de sa lanterne et déclara avec un large sourire: .D C'est la Grotte du Chant Noir. Nous sommes sur les Falaises des Os. .P Un écho solennel retentit dans la grotte. Dashvara se racla silencieusement la gorge. .D Et? —demanda-t-il. .D Cette grotte m'a sauvé la vie plus d'une fois —admit Atasiag. Il lui fit signe de le suivre—. Fais attention. Il y a des méduses de roche qui vivent par ici. Si tu marches dessus, elles sont glissantes et, en plus, elles s'accrochent aux pieds. .D Fantastique —répliqua Dashvara tout en le suivant avec grande précaution—. Dis-moi, Éminence, tu ne m'as pas amené ici simplement pour voir une maudite grotte avec des méduses, n'est-ce pas? .D Et si c'était le cas? —Il se tourna et sourit en voyant la tête sinistre de Dashvara—. En fait, je t'ai amené ici pour te donner quelque chose qui va t'intéresser. .P Dashvara souffla. Comme ils avançaient entre des stalagmites de roche, il remarqua que celles-ci étaient incrustées de nombreuses petites pierres qui émettaient une lumière douce. Il se surprit à les contempler, fasciné. .D Est-ce que Yira connaît cet endroit? –demanda-t-il. .P Atasiag fit non de la tête. .D Non. Cette grotte, je l'utilisais davantage avant. Cela fait bien cinq ans que je n'entrais pas ici. J'espère que rien n'a changé. —Il fit quelques pas et s'inclina au-dessus une stalagmite brisée. Au grand étonnement de Dashvara, il introduisit la main dans un trou situé au centre et en retira un objet. Une bouteille. Dashvara s'esclaffa. .D Cette nuit, tu n'arrêtes pas de me surprendre, Éminence. D'abord ton élan cilien, ensuite ta bourde et maintenant la bouteille… Franchement, tu m'épates. .D Prends-la et arrête de parler. .P Dashvara la prit. Le verre était glacé. Il accepta aussi la lanterne et éclaira Atasiag pendant que celui-ci continuait de s'affairer, fouillant le trou de la stalagmite. Il sortit une petite boîte et la mit dans sa poche. Puis il s'éloigna jusqu'à une autre stalagmite et se baissa près d'une cavité de la paroi pour y saisir quelque chose qui avait tout l'air d'être en bois. .D Aide-moi à sortir ça, Philosophe —pantela-t-il. .P Dashvara posa la bouteille et la lanterne par terre et batailla avec lui, de plus en plus curieux. Ils firent un terrible vacarme dans toute la grotte. Quand ils retirèrent enfin le coffre, il siffla entre ses dents. .D Ne me dis pas que tu as mis ça ici tout seul? .D Lisag m'a aidé. Mon fils cadet —expliqua-t-il. .P Dashvara étudia son visage avec étonnement tandis qu'Atasiag passait une main sur son front trempé de sueur. Il hésita avant d'observer: .D Tu ne parles jamais de tes fils. .P Atasiag leva brusquement la tête et Dashvara s'empourpra en se rendant compte qu'il s'immisçait dans ce qui ne le regardait pas. Il indiqua le coffre et il allait demander s'il contenait par hasard quelque cadavre d'écaille-néfande quand, d'un coup, la lumière de la lanterne s'éteignit. Atasiag siffla. .D Où diables as-tu laissé la lanterne? .D Par terre. Elle doit être par là… .D Une lanterne de voleurs ne s'éteint jamais aussi vite toute seule. Tu t'es assis dessus? .D Non —murmura Dashvara—. Bon sang, je ne la trouve pas. —Il se tendit—. J'entends des bruits. .P De fait, on entendait des claquements étranges et des sifflements non loin. Atasiag grogna. .D Ça, ce ne sont pas des méduses. .P Il l'entendit se lever et Dashvara écarquilla les yeux dans l'obscurité. La lumière des petites pierres n'éclairait pas suffisamment pour parvenir à voir quelque chose au-delà des stalagmites elles-mêmes. .D Eh, Éminence, fais attention —croassa-t-il—. Tu pourrais te cogner… —Il entendit un son diffus mais aigu qui ne lui dit rien de bon—. C'était quoi, ça? .P Il se leva tout doucement, levant les mains pour éviter de heurter la roche de la paroi. Puis il dégaina un sabre. Il entendit les pas précipités d'Atasiag. Comment diables faisait-il pour courir dans cette obscurité? .D Philosophe. Aide-moi à transporter le coffre. On s'en va. .D Qu'est-ce que c'est? —s'enquit Dashvara tout en rengainant le sabre. .D Des kraokdals. Quelque chose a dû les pousser à monter jusqu'aux tunnels inférieurs. Normalement, ils vivent dans les Souterrains. Ils doivent s'être installés depuis peu. Par la Sérénité, bouge-toi. Tu ne voudrais pas les croiser, crois-moi. .D Et la lanterne? .D C'est une méduse de roche qui l'avait prise. Ce sont de maudites voleuses —marmonna-t-il et il souffla sous l'effort quand ils soulevèrent le coffre. .D Si tu as… la… lanterne —haleta Dashvara—, pourquoi tu ne l'allumes pas? .P Il y eut un silence, puis Atasiag dit alors: .D Très juste. De toute façon, les kraokdals sont aveugles, alors je ne crois pas que ça les attire. Je vais poser le coffre un instant. .P Ils reposèrent le coffre et, bientôt, la lumière de la lanterne éclaira de nouveau la grotte. En une seconde, Dashvara observa trois détails: premièrement, qu'Atasiag s'était retransformé en démon; deuxièmement, que plusieurs masses difformes d'un vert brillant glissaient sur le sol rocheux; et, finalement, qu'une grande créature semi-bipède et verdâtre venait d'apparaître dans un tunnel à une vingtaine de pas. Le grognement qu'elle émit ne l'épouvanta pas autant que ses énormes griffes et crocs. .P L'instant suivant, Dashvara avait les sabres en mains. .D Oublie le coffre, Éminence! —grogna-t-il—. Allons-nous-en. .P Atasiag secoua la tête. .D Alors, remettons-le dans le trou. Les méduses seraient capables de voler ce qu'il y a dedans. .P Un instant, Dashvara le dévisagea, les yeux ronds. Soudain, le kraokdal frappa la roche et se précipita vers eux. Ils étaient aveugles, disait-il. Ben voyons! Dashvara s'écarta brusquement de la paroi. En voyant qu'Atasiag hésitait, il cria: .D En arrière, maudit fou! .P Sans réfléchir davantage, il revint auprès d'Atasiag et passa devant lui pour foncer sur la bête. Il évita de justesse un coup de griffes grâce à une petite stalagmite: celle-ci émit un fracas quand elle éclata en mille morceaux. Il ne manquait plus que la grotte s'effondre sur eux. Il était sur le point de recevoir une nouvelle attaque de la bête quand, à son grand étonnement, le kraokdal s'arrêta et tourna la tête vers Atasiag. Il n'avait pas d'yeux: uniquement une énorme gueule avec des dents et des poils. Et de ces griffes! Dashvara profita de son hésitation et, sans plus attendre, il plongea les sabres dans la gorge du monstre. Il évita un autre coup de griffes et recula précipitamment alors que le kraokdal hurlait tout en s'étouffant et tentait de l'attaquer. Après des bramements étranglés, la bête s'écroula. Les méduses de roche s'écartèrent d'un coup pour ne pas finir écrasées. Provenant du tunnel d'où était sortie la créature, on entendit de nouveaux grognements. .D Eh, Éminence! —feula Dashvara—, cette fois, on s'en va pour de bon. .P Les yeux rouges d'Atasiag plongèrent dans les siens. .D On a le temps. On va sortir le coffre d'ici. .P Dashvara siffla, contrarié, et il allait protester, mais Atasiag insista: .D Allez, dépêche-toi! .P Dashvara le maudit mentalement, mais il obéit: il rengaina les sabres, reprit une extrémité du coffre et tous deux commencèrent à avancer en chancelant dans la grotte. Les grognements s'intensifiaient et Dashvara craignait qu'à tout moment ils se retrouvent entourés par ces créatures. Dans ce cas, il pressentait que leur probabilité de sortir de là était maigre. Ce fou était franchement têtu avec sa caisse… .P Ils atteignirent la porte et posèrent le coffre. Atasiag appliqua ses mains contre le battant de bois et Dashvara devina qu'il faisait un truc de magie. .Sm -t penso Et il n'aurait pas pu la laisser ouverte? pensa-t-il. Brusquement, les kraokdals se mirent à hurler. Ils avaient dû entendre les cris de douleur de leur compagnon. .D Vite —dit Atasiag, en tirant enfin la porte. .D C'est inutile —bégaya Dashvara tout en soulevant de nouveau le coffre. Les kraokdals étaient déjà presque sur eux et, comme il leur tournait le dos pour porter la maudite caisse, il n'allait même pas pouvoir regarder la mort en face… .D À terre! —rugit soudain Atasiag. .P Dashvara laissa tomber le coffre et roula sur le sol de roche. Une grande pierre s'écrasa contre le battant ouvert de la porte. Il ne manquait plus qu'ils leur lancent des projectiles! Il tentait de sortir ses sabres quand une maudite méduse s'agrippa à sa poitrine et une autre à sa jambe. Sans réussir à s'en débarrasser, il se leva et, quand il vit un kraokdal se jeter sur lui, il dit adieu à la vie. Par un heureux hasard, la bête glissa sur une masse de méduses et s'étala de tout son long devant Dashvara. Celui-ci finit de dégainer un des sabres et lui asséna un coup mortel sur la tête avant de s'élancer vers la porte. Il rejoignit Atasiag au moment où une autre créature apparaissait entre les ombres de deux stalagmites, courant vers eux. Il n'en revint pas quand il vit le Titiaka, à genoux, sur le seuil, s'efforçant de tirer le coffre hors de la grotte. .P .Bpenso Il est complètement fou… .Epenso .P Plusieurs méduses grimpaient sur ses jambes, mais il les ignora et laissa ses sabres sur le palier avant d'agripper la poignée pour joindre son effort à celui d'Atasiag. Il tira de toutes ses forces. .P Et le coffre bougea enfin: il bascula et tomba dans les escaliers en faisant un bruit d'enfer. La lanterne s'éteignit, mais Dashvara s'empressa malgré tout de refermer la porte au nez du kraokdal. On entendit un coup terrible de l'autre côté de la porte. Le kraokdal allait l'abattre, se lamenta-t-il. .D Oh, Liadirlá —grogna-t-il. Il ramassa ses sabres dans le noir—: Éminence, rallume la lanterne, tu veux bien? —Il fronça les sourcils et tourna légèrement la tête—. Éminence? .P Alors il comprit que Son Éminence était tombée dans les escaliers avec le coffre. .Ch "Prisons et ambassades" .D Ph-Philosophe. Oh… Cili miséricordieuse. J'ai mal partout. .P Après avoir rengainé machinalement ses sabres dans l'obscurité et descendu les escaliers avec précaution, Dashvara arriva enfin en bas et perçut la respiration saccadée d'Atasiag. Le kraokdal avait cessé de frapper la porte. .D Évidemment que t'as mal partout —marmonna Dashvara—. C'est un miracle que tu sois encore en vie après une chute pareille. Comment peux-tu risquer nos vies pour un maudit coffre, Éminence… Où est la lanterne? —demanda-t-il. .P Enfin, la lumière illumina le couloir. Atasiag était assis sur le coffre, en train de se masser l'épaule et la tête. Celle-ci saignait. .D Tu as une mine épouvantable —s'alarma Dashvara. .D Parle pour toi. Avec ces méduses, on dirait que tu viens tout droit du bestiaire des monstres. .P Et c'est toi qui le dis, pensa Dashvara, en regardant les yeux rougeâtres et les marques brillantes d'Atasiag. En y réfléchissant bien, c'était un miracle qu'Atasiag ne soit pas dans un pire état après avoir roulé en bas de ces escaliers. .D La peau de démon est plus résistante que celle d'un saïjit —expliqua Atasiag, comme s'il devinait ses pensées. .P Dashvara laissa échapper un son guttural indéfinissable et, après s'être assuré que la blessure d'Atasiag était superficielle, il s'occupa de se débarrasser de ses méduses. Une à une, il les lança vers le haut des escaliers. Peut-être seraient-elles capables de passer sous la porte pour retourner dans leur foyer. .D C'est beaucoup mieux comme ça —soupira Dashvara, soulagé—. J'espère que ton coffre en valait la peine. On devrait s'éloigner avant que les kraokdals reviennent et cassent la porte. .P Atasiag secoua la tête. .D La porte est enchantée: les kraokdals ne pourront pas la détruire. Ou du moins je l'espère. De toutes façons, nous pouvons transporter le contenu et laisser le coffre ici pour le moment. Ce sera plus rapide. J'enverrai mes hommes le chercher un de ces jours. —Il se leva—. Ouvre le couvercle. Tiens, voici la clé. .P Dashvara prit la clé et ouvrit le coffre. Il y avait trois sacs. Après avoir jeté un coup d'œil au premier, il souffla, abasourdi. .D J'ai risqué ma vie pour de maudits livres. .D Ce sont des livres précieux —rétorqua Atasiag—. Certains sont des exemplaires uniques et le moins cher ne vaut pas moins de cent dragons. Peut-être que tu seras intéressé de savoir que l'un d'eux a été écrit par un Ancien Roi de la steppe. —En l'entendant, Dashvara écarquilla les yeux, stupéfait—. Comme tu l'entends. Tu vois ce sabre, là? —ajouta-t-il. .P Dashvara s'inclina pour ramasser l'arme dans son fourreau. De fait, c'était un sabre. Et comme il put le vérifier, la lame était aussi noire que le charbon. .D Il est comme le sabre de Yira —remarqua-t-il, surpris. .D En acier noir —approuva Atasiag—. C'est un métal peu commun, aussi léger et résistant que l'acier mythique de sethrag. Les deux sabres ont appartenu au même roi. Si tu observes bien, la devise de sa famille est inscrite sur le pommeau, ainsi que son nom, un certain Siranaga, qui fut… .D Je sais qui il était —le coupa Dashvara, incrédule—. Siranaga l'Aventurier. C'est un Ancien Roi qui a décidé de partir à la recherche d'un mythe et qui n'est pas revenu. Ce coffre lui appartient? .D Non, pas du tout. Le coffre, ce sont des amis qui me l'ont offert en Agoskura quand je suis parti de là-bas. Depuis, je l'utilise pour mettre des objets précieux dont je n'ai pas besoin —fit-il en souriant—. J'ai acquis les sabres par un commerçant à court d'argent qui me les a vendus pour un prix dérisoire. Il était agoskurien et il n'a pas reconnu le nom de Siranaga gravé sur les lames. Il n'a pas compris qu'il venait de me vendre une véritable relique. —Ses yeux étincelèrent—. J'ai obtenu son journal pour le même prix. Il est écrit en oy'vat, alors, je n'ai jamais pu le lire correctement. Le voilà —dit-il, en sortant un vieux cahier d'entre les livres—. Il est relativement en bon état. Les Anciens Rois de ta steppe utilisaient du papier de qualité. .P Il le tendit à Dashvara et celui-ci, posant le sabre noir, accepta le journal avec un mélange de respect et de malaise. Grâce à la lumière de la lanterne, il put lire les lettres du titre, écrites à la main: .Sm -t titulo "Méditations d'un steppien" . C'était signé «Siranaga de Rorsy». .D Pourquoi l'as-tu acheté? .D Je trouve le journal d'un roi et j'allais le laisser entre les mains d'un commerçant qui ne sait même pas ce qu'il vend? —Atasiag rit—. Je ne suis pas un érudit ni un scientifique comme Asmoan, mais je sais reconnaître la valeur d'un objet. Je pourrais le revendre à un musée de Dazbon pour plus de deux-cents dragons. Au début, j'avais pensé offrir ce livre à Asmoan… mais je crois qu'il y a une personne qui a davantage le droit que lui de le lire. —Il fit une pause et Dashvara leva les yeux du journal pour s'apercevoir que le Titiaka l'observait avec un petit sourire—. À partir de maintenant, ce sabre et ce journal t'appartiennent, Dashvara de Xalya. Fais avec eux ce que bon te semblera. .P Dashvara ne sut que dire. Il avait déjà des sabres et, des livres sur les Anciens Rois, il en avait lu des tas, mais le simple fait qu'Atasiag ait pensé à lui faire un tel présent signifiait beaucoup pour lui. C'était un peu comme si, à cet instant, il reconnaissait qu'il était plus xalya qu'esclave. Il s'inclina comme tout Xalya l'aurait fait en de telles circonstances. .D J'accepte le cadeau et je te remercie, Atasiag Peykat. .P Le Titiaka secoua doucement la tête, souriant. .D Merci à toi, mon fils. Je regrette seulement de ne pas pouvoir sortir des chevaux du coffre. .P Dashvara s'esclaffa, parce qu'il venait de penser exactement la même chose. .D Ils ne logeraient pas dans ces tunnels —plaisanta-t-il et il indiqua les trois sacs—. Qu'y a-t-il à l'intérieur? .P Atasiag prit un air moqueur. .D Des choses à moi. Je les emmènerai chez Shéroda. Je ne me fie pas une garfia à ces employés de .Sm -t nomlieu La Perle Blanche . .P Dashvara haussa les épaules et se chargea des deux premiers sacs. Atasiag suspendit l'autre à sa ceinture, émettant un grognement de douleur en se redressant. .D Maudits kraokdals… .salto Le jour suivant, la première chose que voulut faire Dashvara fut de se rendre chez Shéroda et de s'assurer que Yira allait bien. Cependant, Atasiag avait d'autres plans. D'abord, Dashvara dut envoyer trois volontaires parler avec Asmoan de Gravia, comme promis: finalement, ce furent Miflin, Lumon et Sédrios le Vieux qui s'y rendirent. Il n'aimait pas l'idée d'envoyer ses gens parler avec un démon sans même les avertir, mais il ne trouva pas moyen de refuser sans compliquer les choses. Ensuite, il escorta Atasiag jusqu'à la Maison Marchande, une sorte de taverne luxueuse où se réunissaient les commerçants pour vendre et acheter des articles. Là, Atasiag salua plusieurs connaissances et s'installa à une table avec un Républicain, qui était, d'après ce que comprit Dashvara, le frère d'un important patricien. .P Après des questions et formules de courtoisie, tous deux se mirent à parler de prix. Appuyé à un mur, Dashvara les écoutait d'une oreille et laissait de temps à autre errer son regard sur les tables éloignées du local. .D C'est du vin de la Contrée Bleue, mon ami! —protestait Atasiag Peykat—. Le meilleur vin de toute la côte ouest. Je ne sais pas si tu sais qu'à Titiaka, un tel trésor se vend à trente dragons le tonneau, minimum! Je connais un de mes compatriotes un peu impulsif qui a fait décapiter un esclave sur-le-champ pour avoir renversé un verre de ce vin. À Dazbon, avec les taxes, trente-deux pour un tonneau, c'est une excellente affaire. Moi, je t'offre encore mieux: toute la marchandise, avec les sacs d'herbes inclus, pour mille-deux-cents. C'est un prix plus que généreux. .P Le patricien agita doucement son verre de vin et, étonnamment, il cessa de marchander: .D Soit! Je t'achète tout. Mon frère sera sûrement ravi. .P Atasiag sourit. .D Il saura apprécier le vin et les herbes, si c'est un fin connaisseur comme je l'ai entendu dire. .P Tous deux étaient satisfaits. Le patricien l'invita à la Fête de la Constitution, la semaine suivante, Atasiag accepta, ils signèrent des papiers et se dirent adieu. Le reste de la matinée, les Xalyas le passèrent à charger et transporter les tonneaux de vin chez les Parvel, dans le Beau Quartier. Quand ils revinrent à l'auberge de .Sm -t nomlieu La Perle Blanche , ils étaient fourbus. Miflin, Lumon et Sédrios étaient déjà rentrés, ainsi que Yira, constata Dashvara avec soulagement. La sursha était en pleine conversation avec les cousines d'Alta et Dashvara crut entendre le mot «estoc» avant que la bruyante arrivée de la troupe de Xalyas n'étouffe les autres conversations. .D Tu l'as échappé belle, Poète! —s'exclama Zamoy, en donnant à son frère une bourrade sur la tête—. On a souffert plus que les ânes de Symjablas! .D Ben, j'aurais préféré être avec vous —répliqua Miflin—. Cet Agoskurien m'a tapé sur les nerfs. Il nous a criblés de questions. Je n'arrive pas à comprendre comment un type qui arrive de si loin peut être aussi intéressé par notre culture. .D Qu'est-ce qu'il voulait tant savoir? —s'enquit le capitaine. .D Des choses sur l'Oiseau Éternel, principalement —répondit Lumon—. Et sur comment les Anciens Rois sont tombés. —Il sourit avec goguenardise—. Il nous a demandé si la Tour de l'Oiseau Éternel existait. .P Plusieurs soufflèrent et le capitaine laissa échapper un petit rire. .D Et qu'est-ce que vous lui avez répondu? .D Qu'on l'avait vue de loin —dit Miflin—. On a dû lui expliquer que les Essiméens étaient des canailles et qu'ils ne nous laissaient pas passer pour aller la voir de près. Ce sacré fou dit qu'il a l'intention d'aller la voir. .P Dashvara s'étrangla avec sa salive. .D Il veut aller dans la steppe? .D Ouais —affirma le Poète avec un grand sourire—. Il a dit qu'il était prêt à se payer une escorte. Mais, quand on lui a dit que oui, oui, et qu'on aurait besoin d'une quarantaine de chevaux, d'armes et de vivres, il a dit qu'il y réfléchirait. Entre nous, je crains qu'il n'ait pas assez d'argent pour tout ça. .P Dashvara ne put s'empêcher de sourire. .D Si seulement on pouvait trouver trois ou quatre Asmoan de plus, nous serions dans la steppe en moins d'une semaine. .P Son affirmation arracha de nombreux sourires. Le capitaine roula les yeux. .D Ce n'est pas facile de trouver deux fous qui veuillent aller à un même endroit —considéra-t-il—. Mais, si Asmoan veut voir cette tour, peut-être qu'Atasiag lui donnera un coup de main… .P L'espoir des Xalyas était monté en flèche. Dashvara eut la certitude qu'ils ne tarderaient pas autant qu'il l'avait prévu à quitter Dazbon. Ils trouveraient un moyen, quel qu'il soit. .P L'après-midi, Atasiag réapparut d'on ne sait où et il demanda à Dashvara de l'accompagner à l'ambassade de Titiaka. Celle-ci se trouvait dans le Quartier du Dragon, en bord de mer. Quand ils arrivèrent, le portail était gardé par trois gardes ragaïls. .D Atasiag Peykat —se présenta le Titiaka—. J'ai reçu cette invitation du grand ambassadeur. .P Un des Ragaïls jeta un coup d'œil au document, le tendit à un autre, qui l'examina attentivement et acquiesça. .D Vous pouvez passer, messire Peykat —dit le premier—. Je regrette de vous informer que les armes ne sont pas admises dans l'enceinte sans une autorisation préalable. Le garde qui vous accompagne devra remettre les armes ou attendre dehors. .P Atasiag fronça les sourcils. .D Il attendra ici —décida-t-il. .P Dashvara vit le Titiaka disparaître quand le portail se referma derrière eux. Après avoir regardé les Ragaïls avec une moue patiente, il traversa la rue et s'assit sur la troisième marche des escaliers d'une maison. L'attente fut longue. Heureusement, il avait encore le journal de Siranaga sous son uniforme. .P En réalité, comme il put le vérifier en lisant les premières pages, ce n'était pas un journal mais des mémoires. L'Ancien Roi commençait à parler de ses premières années de vie et de ses premières impressions sur la famille royale. Bien qu'il ait lu des tas de livres de cette époque, Dashvara fut surpris par le style cru avec lequel Siranaga expliquait les conflits familiaux. Le prince déplorait la décadence morale de la capitale du royaume et les trahisons de plus en plus fréquentes des cousins de la famille royale. Il décrivait son ascension au trône avec plus d'ironie que d'illusion, se demandant à toute heure à quelles personnes il pouvait se fier. .P .Bm -t lecture La famille a perdu sa cohésion .Em , écrivait-il. .Bm -t lecture Elle mourait lentement et a continué de mourir durant mon règne. Je n'ai rien pu faire pour apaiser les querelles, et je n'ai pu découvrir de remède à notre malédiction. Quand mon cinquième fils, Shaotara, est né, la troisième année du Faucon, j'ai nourri l'espoir que l'Oiseau Éternel renaîtrait de ses cendres et, avec lui, notre royaume. Des douze fils que j'ai eus, seul lui est né éveillé et béni par le Liadirlá. Je l'ai éduqué dès l'enfance et j'ai fait venir les shaards les plus compétents des quatre coins de la steppe. Je l'ai envoyé étudier trois ans à la République de Dazbon et il a ensuite voyagé jusqu'à la lointaine Agoskura. J'ai pensé qu'il ne reviendrait jamais, mais il est revenu et toujours aussi fidèle à notre famille. J'ai rapidement constaté que mon fils Shaotara était devenu un homme sûr et indépendant, prêt à diriger. Je l'ai nommé capitaine de mes armées de l'ouest et il a écrasé efficacement les révoltes des Essiméens et des Shalussis. Je l'ai récompensé en lui donnant des terres et j'ai autorisé son mariage avec la princesse Aodorma. À peine deux mois après, le capitaine Shaotara a obtenu la reddition des Amystorb et des Xalyas quand ceux-ci ont voulu nous trahir. Tous les peuples de la steppe célébraient son nom. À aucun moment, il n'est venu me réclamer la couronne, grande preuve de sa loyauté envers l'Oiseau Éternel de la famille! J'ai décidé de le faire roi trois ans après la naissance de son premier fils, dont le Liadirlá battait éveillé lui aussi. Shaotara a assumé sa nouvelle position avec une plus grande habileté que je ne l'avais jamais fait. Les barbares ont été de nouveau expulsés ou soumis et le commerce avec la République prospérait chaque jour. On venait du monde entier acheter du sel de nos salines, du salbronix, de l'argent et de l'or de nos mines, des outils de nos fabriques. Rocdinfer était redevenu un royaume heureux. Et voilà que mes propres enfants osent se retourner contre un frère! Odlokara, mon fils premier-né, a non seulement demandé l'appui de plusieurs seigneurs de la steppe, mais il s'est aussi allié avec les Essiméens. Puisses-tu, lecteur, ne jamais ressentir le désir d'assassiner un de tes propres fils comme je l'ai ressenti ces jours-là! Odlokara avait juré de tuer tous les bénis de notre famille. Les Essiméens l'ont converti à sa religion de mort et, comme eux, ils nous appelaient démons… .Em .P Dashvara tressaillit. À chaque page qu'il lisait, il se sentait plus confus. Selon les autres versions qu'il avait lues, Shaotara était un tyran et Odlokara le Sanglant avait profité de l'hostilité des seigneurs de la steppe pour les soulever contre son frère. Odlokara était mort en combattant et on disait que Shaotara avait réussi à fuir avec son épouse et ses enfants. Cependant, d'après Siranaga, Shaotara avait été emprisonné et décapité par un de ses propres frères. S'ensuivaient des pages expliquant comment Siranaga avait décidé de partir de la steppe avec ses enfants les plus jeunes. Le seigneur des Amystorb avait réussi à le faire prisonnier, il avait tué ses rejetons et avait demandé une rançon pour Siranaga. La princesse Aodorma avait payé la quantité et tous deux avaient pu quitter la steppe. La fin du livre parlait de comment, lui et sa belle-fille s'étaient installés en Agoskura et il poursuivait avec des méditations variées sur le véritable suicide qu'avaient perpétré ses fils et les seigneurs de la steppe. Il finissait par une exclamation amère: .Bm -t lecture Que l'Oiseau Éternel veille sur toi, pauvre steppe aimée que j'ai dû voir mourir! .Em .P Dashvara inspira et revint à la réalité. Combien d'heures avait-il passées assis sur sa marche, absorbé dans sa lecture? Il rangea le livre et leva les yeux vers le portail de l'ambassade. Les trois gardes étaient toujours là, parlant entre eux de temps à autre, mangeant des garfias frites et suivant les passants du regard. .P Quand les six cloches sonnèrent, Dashvara commença à s'inquiéter sérieusement. Il vit trois autres gardes sortir de l'ambassade pour relever les précédents. Il devait lui être arrivé quelque chose, se dit-il. Qui sait, peut-être que l'ambassadeur était un Dikaksunora ou un Korfu ou un simple ennemi d'Atasiag Peykat et… .P Le portail s'ouvrit soudain et Atasiag Peykat sortit, portant un bon tas de papiers, le bâton sous le bras. Dashvara se leva d'un bond et traversa la rue. .D Je commençais à penser qu'ils t'avaient séquestré —lui lança-t-il. .P Atasiag lui mit les papiers entre les mains tout en répondant: .D Nous n'avons pas encore terminé notre tournée. .P Dashvara le suivit avec un grognement. .D Qu'est-ce que tu as fabriqué si longtemps à l'ambassade, si on peut savoir? .D Envoyer des lettres, négocier avec l'ambassadeur, et d'autres choses qui t'ennuieraient au possible si je te les racontais. Par là —dit-il, indiquant une rue avec son bâton. .P Ils durent passer à la banque et chez une connaissance d'Atasiag avant de pouvoir enfin rentrer à l'auberge. Quand ils arrivèrent, Asmoan de Gravia était déjà là, plongé dans une conversation animée avec Kuriag Dikaksunora et Lessi. Ils s'étaient installés à une table et ils avaient l'air d'attendre Atasiag Peykat pour commencer à dîner. Atasiag sourit tandis qu'Asmoan se levait pour aller le saluer. .D Mon ami! J'avais oublié les horaires des Titiakas et je suis venu à l'heure du repas agoskurien. J'espère que tu ne m'en voudras pas. .D Pas du tout —assura Atasiag—. C'est moi qui devrais m'excuser. Je suis heureux que tu aies pu connaître le jeune Dikaksunora. .D Et moi donc! —rit l'Agoskurien—. Devine: c'est un amateur des cultures du nord comme moi. Je sens que nous nous entendons déjà à merveille. .P Kuriag prit une expression très courtoise. .D Je ne peux pas nier que la conversation de ton ami est fascinante, Atasiag. .D Alors, poursuivez, messieurs, je ne voudrais pas vous interrompre —clama Atasiag tout en s'asseyant à la table. .P Les Xalyas étaient silencieux derrière les paravents. La plupart somnolaient après un après-midi passé à visiter la ville. Yira était assise près de Zamoy et de Lumon, jouant aux katutas. Après avoir jeté un coup d'œil à la partie, Dashvara fronça les sourcils et donna une pichenette à une des pièces du Chauve, qui menaçait le Grillon, la pièce la plus vulnérable de Yira. .D C'est beaucoup mieux comme ça —considéra-t-il tandis que Zamoy et Lumon protestaient—. Quoi, qu'est-ce qu'il y a? Ça ne se fait pas d'attaquer ma naâsga, mes frères. .D Ce n'est pas jouer franc jeu —lui reprocha Yira, amusée. .D Boh —relativisa Dashvara, moqueur. .D La vie réelle —dit Zamoy, remettant la pièce à sa place— est cruelle et ne pardonne pas. Dis adieu à ton Grillon, princesse des Xalyas. .P Yira leva deux doigts, en guise de salut éternel. Dashvara roula les yeux et, après avoir observé le jeu durant un moment, il se mit à relire des morceaux des mémoires de Siranaga. Il y avait quelque chose qui le dérangeait dans ce livre. En particulier, la fréquence avec laquelle les mots «béni» et «démons» apparaissaient. S'il n'avait pas connu deux démons en vrai la veille, il l'aurait probablement attribué à un style métaphorique. Mais, maintenant, il n'était plus aussi sûr. Évidemment, la seule pensée que les Anciens Rois de la steppe aient pu être des démons lui paraissait ridicule… Parce que cela signifiait que les Xalyas descendaient de monstres. .P .Bpenso En y réfléchissant bien, ça pourrait être une raison pour laquelle Asmoan de Gravia s'intéresse tant à nous… .Epenso Dashvara fit une moue. .Bpenso Sottises, Dash. Les Anciens Rois n'étaient pas des démons. Si ça avait été le cas, nous l'aurions su. Que les Essiméens nous traitent de démons ne signifie rien. .Epenso Il pariait que ces fils du Dieu de la Mort étaient capables d'appeler ainsi tous ceux qui n'adoraient pas leur dieu. .P Avec cette certitude en tête, il tendit l'oreille et écouta la conversation des étrangers, derrière les paravents. Fayrah s'était unie à eux et ils parlaient à présent de la Rébellion de Titiaka et de la blessure de Lanamiag Korfu. À ce que dit sa sœur, cet après-midi, le jeune Korfu allait beaucoup mieux. .D Cet après-midi même, j'ai reçu un message du Grand Prêtre —disait Atasiag—. Il vous donne sa bénédiction et il dit qu'il enverra en toute diligence un prêtre de Cili pour consacrer votre union. Elle se célèbrera dans une semaine. Voici la liste des invités. Qu'en pensez-vous? .D Longue —souffla Kuriag—. Je croyais que ce serait une cérémonie privée. .D Et ça le sera. Mais ce serait une erreur diplomatique de notre part de ne pas inviter nos alliés. .D Nos alliés —répéta le Légitime. Il se racla la gorge et observa sur un ton amusé—: Je vois que tu n'as pas invité les Nelkantas. .D J'aurais dû? —rit Atasiag. .D Mm… Un des fils des Nelkantas est un bon ami à moi. .D Excellent, tu peux toujours l'inviter, lui —proposa Atasiag—. Quel est son nom? .P Dashvara cessa de les écouter quand le petit Shivara s'approcha de lui et lui murmura à l'oreille: .D Je peux te demander quelque chose? .P Dashvara arqua les sourcils, souriant. .D Bien sûr, petit, demande. .P L'enfant se mordilla la lèvre avant de se pencher de nouveau vers l'oreille de Dashvara. .D C'est vrai qu'on a fouetté mon père? .P Dashvara souffla. .D Oui. —Shivara ouvrit la bouche et Dashvara le devança—: Il suffit de le voir pour le croire, non? Dis-moi, petit. Tu aimes cette ville? .P Le petit Xalya fit une moue. .D Je ne sais pas. Peut-être. Pourquoi on a fouetté mon…? .D Veux-tu faire une promenade? —l'interrompit Dashvara, en se levant—. Je connais un endroit idéal pour jouer à la toupie. .P L'enfant s'enthousiasma aussitôt et, sous les regards amusés des Xalyas, tous deux sortirent. Dashvara ignora complètement la question muette d'Atasiag Peykat quand ils passèrent près de la table. .D Tu vas me raconter l'histoire, n'est-ce pas? —demanda Shivara, alors qu'ils descendaient déjà les Escaliers. Le petit sautillait, serrant la toupie dans sa main. .P Dashvara lui jeta un coup d'œil de léger reproche. .D Tu es un petit démon, Shivara. Descends prudemment, il ne faudrait pas que tu tombes et que je te ramène à ton père en cinq morceaux. .P Il le prit par la main et ils continuèrent à descendre les Escaliers jusqu'au Quartier du Dragon. Même s'il avait passé toute la journée à parcourir la ville, rester enfermé à l'auberge avec des Titiakas papotant sans cesse ne lui plaisait pas beaucoup. En plus, il avait pensé rendre visite à plusieurs personnes. Cependant, avant, il devait expliquer certaines choses à Shivara. Quand ils arrivèrent sur la Place de la Liberté, il s'assit sur le bord d'une fontaine inoccupée. Malgré les nombreux groupes assis sur les marches de la place et aux autres fontaines, celle-ci était tranquille. Pour une fois, le ciel était encore relativement dégagé et le soleil du soir l'illuminait encore. .D Assieds-toi, petit. .P Shivara s'assit à côté de lui, très sagement. C'était un enfant calme, mais il n'était pas toujours très attentif. C'est pourquoi Dashvara fut amusé quand il croisa ses yeux avides. .D Voyons voir. Quelqu'un t'a déjà raconté l'histoire des Xalyas? .P L'enfant haussa les épaules tout en balançant les pieds. .D Le shaard raconte beaucoup d'histoires. .D Oui, mais pas beaucoup sur les Xalyas. Shokr Is Set était honyr avant d'être xalya. Il connaît des histoires très anciennes sur les Anciens Rois et les seigneurs de la steppe. Mais, moi, je veux parler de notre histoire récente. Sais-tu pourquoi les Xalyas, nous avons vécu trois ans hors de la steppe? Sais-tu pourquoi nous sommes si peu nombreux? .P Quand il vit la curiosité se dessiner sur le visage de Shivara, il sut que Morzif ne lui avait rien expliqué. Sans doute, le Forgeron devait penser que ces choses ne se racontaient pas à un enfant de six ans. Dashvara ne partageait pas son opinion. Aussi, il décida de lui narrer dans l'ordre les évènements des dernières années, insistant sur le fait que, s'ils avaient abandonné la steppe, cela avait été contre leur volonté et que, si son père avait été fouetté, cela avait été la faute des esclavagistes titiakas. Il fut impressionné par le sérieux avec lequel Shivara l'écoutait. .D Bientôt, nous retournerons dans la steppe —conclut Dashvara—. Tu vas adorer. Des époques difficiles nous attendent, mais nous survivrons. Et sans aucun doute, nous vivrons plus heureux là-bas que dans ces terres sauvages —sourit-il—. Tu verras. .P Shivara acquiesça, l'air convaincu. Soudain, derrière eux, une voix moqueuse lança: .D Vous ne réussirez jamais à traverser le territoire essiméen. .P Saisi, Dashvara se tourna pour voir un homme robuste, à la barbe hirsute et au visage steppien. Il portait l'uniforme des pompiers de Dazbon. Son expression était un mur de marbre. Dashvara se leva lentement de la fontaine. Il le reconnaissait, se rendit-il compte, stupéfait. .D Walek de Shalussi —articula-t-il—. La dernière fois que nous nous sommes vus, tu t'étais proclamé chef de ton village. .P Le Shalussi acquiesça sans entrain. .D La dernière fois que je t'ai vu, tu étais à un pas de la mort —répliqua-t-il. .D J'ai salué la mort de très près ces dernières années —assura Dashvara—. Alors, les Essiméens ont attaqué ton village. .P Walek cracha sur les pavés de la place. .D Ces chiens nous ont tous faits esclaves. Ils nous ont mis dans leurs champs de culture, à l'ouest. Je me suis échappé, mais de justesse. Je pensais aller à Dazbon et réunir quelques Shalussis pour libérer notre clan. Mais il n'y a pas de véritables Shalussis dans cette maudite ville. Ce sont tous des lâches. .P Sa voix vibrait de mépris. Dashvara leva les yeux au ciel. Comment Walek pouvait-il espérer que des Shalussis qui vivaient à Dazbon depuis peut-être des générations allaient risquer leur vie contre les Essiméens? Le petit Shivara laissa échapper: .D Père dit que tous les Shalussis sont des poules mouillées. .P Dashvara souffla, réprimant mal un sourire. .D Eh, petit. Ton père généralise. Regarde Rokuish. C'est un brave. .D Eh ben, mon père dit que Rokuish est une poule mouillée —insista Shivara—. Et Zéfrek aussi. Il dit que, s'il avait des tripes, il ne se serait pas fait pira… .P Rapide comme le vent, Dashvara lui donna une taloche. .D Tais-toi, allons. .D Zéfrek? —répéta Walek, avec un éclat étrange dans les yeux. Les paroles du petit Xalya ne semblaient pas l'avoir offensé—. Zéfrek de Shalussi est à Dazbon? .D Il l'est —affirma Dashvara—. Et moi, à ta place, je ne m'approcherais pas de lui après ce que tu lui as fait. Maintenant, tu devras m'excuser, mais, ce jeune garçon et moi, nous devons partir. Bonsoir. .P Après un échange de regards moitié hostile moitié indifférent, Dashvara prit la main de Shivara et ils s'éloignèrent vers le sud. Rencontrer de nouveau Walek avait assombri son humeur. .D C'était qui? —demanda Shivara. .D C'est ou plutôt c'était un guerrier shalussi —expliqua Dashvara—. Il a attaqué notre donjon. .P L'enfant inspira brusquement. .D C'est un ennemi! .D Il ne l'est plus. Il n'a plus de chef à qui obéir. Et il n'a plus de peuple. Peut-être que je suis injuste en disant cela, mais… il l'a bien mérité —murmura Dashvara. .D On va où maintenant? .D Saluer une vieille connaissance. J'espère qu'il habite toujours au même endroit. .P Quand il arriva devant la maison d'Aydin Kohor, il y avait de la lumière aux fenêtres. Il faisait presque nuit déjà et les rues s'emplissaient d'ombres. Il frappa à la porte et un jeune ternian vêtu d'une longue tunique noire vint lui ouvrir. Son visage plus pâle que la mort donnait des frissons. .D Oui? .P Dashvara s'éclaircit la voix. .D Est-ce qu'un certain Aydin Kohor habite toujours ici? .P Le jeune acquiesça lentement tout en le scrutant. .D Il est en train de dîner. Qui es-tu? .D Dashvara de Xalya. Je ne voudrais pas déranger. J'aimerais simplement que tu lui donnes ça de ma part. —Il tendit une figurine de bois blanc représentant un dragon: il avait passé tout un mois à la perfectionner et c'était, de loin, l'œuvre d'art qu'il avait le mieux réussie jusqu'alors. .P L'inconnu observa la figurine, mais il ne la prit pas. Il s'écarta de la porte. .D Entre. Mon père nous a parlé de toi. Il sera sûrement content de recevoir cet objet de tes propres mains. Je suis Traolgan. .P Dashvara entra, lui serra la main et frissonna à nouveau en sentant la froideur de sa peau. Soudain, on entendit un bruit sourd contre les lames du plancher et Dashvara vit la toupie rouler jusqu'aux pieds du ternian. Shivara prit un air craintif et agrippa la manche de Dashvara tandis que Traolgan se baissait pour ramasser le jouet. .D Je crois que c'est à toi —dit-il à l'enfant en le lui tendant. .P L'enfant prit la toupie sans un mot. Il semblait être resté sans voix. Dashvara se racla la gorge. .D On dit merci, Shivara. .P L'enfant acquiesça de la tête, comme si cela équivalait à répéter le mot. Sous le regard exaspéré de Dashvara, il bredouilla: .D Merci. .P Le ternian sourit légèrement avant de les conduire au salon. Là, se trouvaient assis Aydin Kohor avec son épouse et le vieux Tildrin. Les deux ternians n'avaient pas changé, à part peut-être quelques mèches en moins dans la chevelure du vieux voleur. Dashvara s'inclina devant eux. .D Désolé d'interrompre votre dîner. Je voulais juste… .D Dashvara de Xalya! —s'exclama le guérisseur, abasourdi—. Par le Dragon Blanc! Ça, c'est une surprise. .P Il se leva et, souriant, il contourna la table pour lui serrer la main. Dashvara lui tendit le dragon sculpté. .D Je sais bien que ton épouse l'aurait beaucoup mieux fait, mais… bon, j'ai pensé qu'il te plairait quand même. .P Aydin était de bonne humeur et Tildrin, qui confirma être le père du guérisseur, souriait de toutes les dents qu'il lui restait. L'épouse, d'une grande beauté bien que terniane, salua joyeusement les deux Xalyas en faisant l'éloge de la figurine sculptée et elle leur proposa de s'unir à eux pour le dîner. C'est alors seulement que Dashvara se rendit compte qu'il n'avait pas encore dîné. .D C'est très aimable, mais je ne voudrais pas vous déranger… .D Tu ne nous déranges pas du tout! —assura Aydin—. Tu nous récompenseras en nous racontant une histoire. .D Une… histoire? .D Ton histoire —précisa le ternian—. Sachant tout ce qu'il t'est arrivé à Dazbon en quelques jours, je suppose qu'en trois ans, tu dois avoir rencontré le Dragon Blanc en personne et tué dix-mille ennemis. .P Dashvara s'esclaffa. .D Si l'on compte les fourmilières que nous avons éliminées dans le baraquement de la Frontière, peut-être… D'accord, j'accepte. Mais je ne vais pas pouvoir rester très longtemps. .P Shivara et lui s'assirent et, tout en engloutissant avec appétit une assiettée de soupe délicieuse, Dashvara résuma ses péripéties dans la Fédération de Diumcili, omettant les parties les plus désagréables pour ne pas leur couper la digestion. .D Et les Frères de la Perle? —demanda Tildrin, anxieux—. Ils sont encore à Titiaka? .D Ils sont arrivés à Dazbon il y a quelques semaines, à ce que je sais. .P Le voleur repenti soupira. .D Ils ne passent même plus me voir. .D Ils doivent être occupés —les excusa Dashvara, même s'il n'en pensa pas moins qu'ils auraient pu prendre la peine de passer saluer leur ancien compagnon—. Ils viendront sûrement dès qu'ils pourront. Qui sait quelle bande de malandrins ils poursuivent maintenant. —Il s'aperçut que Shivara s'était profondément endormi sur sa chaise—. Et Hadriks? —demanda-t-il—. Il est entré au Bastion? .D Euh… —La grimace d'Aydin lui fit arquer un sourcil—. Hadriks. —Il secoua la tête en soupirant—. Oui, il est allé en première année d'étude du Bastion. Mais ils n'ont pas renouvelé sa bourse et, pourtant, le garçon avait un bon niveau. Tu sais combien ce jeune peut être impulsif: il s'est mis à dos un fils patricien et, petit à petit, les choses se sont gâtées. Il a arrêté d'aller en cours. Quand je l'ai appris, je l'ai averti qu'il risquait de perdre la bourse d'études et il ne m'a pas écouté. Il est allé aux examens finaux, mais il a échoué. Tu peux imaginer comment il s'est senti après ça. —Il haussa les épaules—. Il a décidé de se faire marin, comme ça, du jour au lendemain. L'ennui, c'est qu'il était déjà trop âgé pour commencer comme mousse. Il n'a pas tenu trois mois. Enfin. Depuis, il enchaîne des travails de-ci de-là. La dernière fois que je l'ai vu, c'est quand il est passé ici pour me dire qu'il s'en allait à Rocavita, pour les vendanges. Cela fait deux mois de ça. Pauvre garçon. .P Il était clair qu'Aydin n'était pas très satisfait des agissements du garçon. Dashvara, lui, ne trouva pas que ce soit une vie si tragique. Entre passer plusieurs années entouré de magiciens fous et les passer à enchaîner des métiers, il préférait la seconde option. Sauf s'il fallait être marin sur un bateau, ajouta-t-il pour lui-même. Cependant, quand il fit part de son avis, Aydin argumenta qu'Hadriks «valait mieux que ça» et que son expérience au Bastion l'avait découragé et changé en un garçon instable. .D S'il change de travail, c'est parce qu'il se fait renvoyer, la plupart du temps —expliqua le ternian—. Il a même été en prison durant un mois, pour avoir participé à la révolte des ouvriers du port, il y a un an. Je ne sais pas ce qui est arrivé à ce garçon. J'ai bien essayé de le convaincre de rester au moins avec moi pour continuer à fabriquer des magaras. Mais il a dit qu'il ne referait plus une magara de sa vie. Enfin —soupira-t-il—. Je suppose qu'avec le temps il deviendra plus réfléchi. .P Dashvara acquiesça et dit: .D Que l'Oiseau Éternel veille sur ce garçon. Et sur vous tous —ajouta-t-il—. Il est déjà très tard et Shivara devrait déjà être sur sa paillasse. Il vaudra mieux que nous rentrions. .P Après les avoir tous salués, il prit Shivara dans ses bras et sortit dans la nuit sans que l'enfant ouvre même les yeux. Les rues s'étaient couvertes de brouillard, mais au moins cette nuit il n'y avait pas eu d'orage. .P Il était déjà près du Temple de l'Œil quand la voix de Tahisran pénétra dans son esprit comme un éclair: .P .Bdm Je te trouve enfin! Le capitaine m'a envoyé te chercher. Il m'a demandé de te dire qu'ils ont arrêté Atasiag Peykat. .Edm .P Dashvara s'arrêta net, glacé. .D Quoi? .P Il se tourna sur la petite place déserte, cherchant l'ombre entre les ombres, en vain. Tahisran répéta plus lentement: .P .Bdm Atasiag Peykat a été arrêté. .Edm .D Ça, j'avais compris —répliqua Dashvara—. Mais par qui? .P .Bdm Par la milice républicaine! .Edm , expliqua l'ombre sur un ton léger. .Bdm Y'a un certain Maestre, un humain grand et gros, qui est venu, entouré d'arbalétriers, et ils l'ont prié de les accompagner. Ils l'ont mis en prison. Je l'ai vu de mes propres yeux. Ils ont laissé Atasiag dans une cellule, près d'une chambre de torture. .Edm .D Oiseau Éternel —murmura Dashvara. .P L'ombre continua, surexcitée: .P .Bdm Atasiag m'a dit que nous cherchions à savoir de quoi on l'accuse, parce qu'apparemment, les juges n'expliquent rien aux accusés, et il veut aussi que, demain matin, tu prennes un paquet de lettres bleues dans sa chambre et que tu les portes au numéro douze de la Rue des Oliviers. Il a dit que tu dises juste que le paquet vient d'Atasiag et que tu n'entres pour rien au monde dans la maison. Je crois que c'est tout .Edm , conclut-il après une hésitation. .P Tenant fermement Shivara, Dashvara se mit à marcher plus vite, il traversa un pont, monta les Escaliers et ne tarda pas à franchir le seuil de .Sm -t nomlieu La Perle Blanche . .P .Bdm Ah! .Edm , dit Tahisran derrière lui. .Bdm Maintenant que je m'en souviens, il a aussi dit que, dans sa chambre, il y avait un petit sac d'argent pour continuer à payer l'hébergement. Et, diables, j'allais oublier: il a dit que tu caches chez Shéroda un objet qui est dans sa chambre sous la troisième planche en partant du fond. Un sac plein de poudre blanche. Et un énergigamomètre, je crois qu'il a dit. Une sorte de détecteur de pièges. Apparemment, c'est illégal à Dazbon. .Edm .P Dashvara secoua la tête avec impatience, salua l'employé de l'auberge de luxe et monta les escaliers. Dans le salon, les Xalyas étaient inquiets. Le capitaine l'accueillit avec un air fataliste: .D Il ne nous manquait plus que ça! Tah, il t'a tout raconté? .P Acquiesçant silencieusement, Dashvara alla poser avec précaution l'enfant sur sa paillasse. .D Où l'as-tu emmené? —demanda Morzif. .D Se promener dans la ville et j'en ai profité pour lui donner une leçon d'histoire —sourit Dashvara. .P Le Forgeron grimaça mais ne répliqua pas. Avec un ample geste, Sashava marmonna: .D Eh bien, tu as fait quelque chose de plus productif que ceux-là: ils n'ont pas arrêté de se désespérer parce qu'ils croient que, sans Son Éminence, nous sommes incapables de trouver des chevaux. Où donc est passée la dignité xalya? —brama-t-il. .P Plusieurs Xalyas marmottèrent tout bas, d'autres levèrent les yeux au ciel et Aligra intervint: .D Nous ne pouvons pas laisser Atasiag en prison après ce qu'il a fait pour nous. .P Que cette affirmation vienne d'Aligra en fit réfléchir plus d'un: elle n'était pas précisément encline à reconnaître les qualités des étrangers. Dashvara acquiesça le premier. .D Aligra a raison, bien sûr. Nous sortirons Atasiag de cette prison, d'une façon ou d'une autre. .D Ce Titiaka a asservi ton Oiseau Éternel —grommela Sashava—. Ton père aurait tranché la tête à quiconque aurait osé lui donner un ordre, hormis son épouse. .P Dashvara s'arma de patience: il était plus qu'habitué aux réactions emportées du Grincheux. Le capitaine Zorvun dit à celui-ci d'une voix diplomatique: .D Mon ami, je comprends que tu sois pressé d'aller dans la steppe: nous le sommes tous. Mais ça n'empêche pas que ce Titiaka, comme tu dis, nous a logés et nourris durant un mois dans son île, il nous a emmenés à Dazbon sur son propre bateau et, maintenant, il nous héberge tous en échange de bien peu. .D Sans mentionner qu'il est le père adoptif de Yira —observa Dashvara—. Nous lui devons du respect et plus que ça. —Sashava le Grincheux haussa les épaules, sans avoir l'air de vouloir répondre. Alors, Dashvara fronça les sourcils—. Au fait, où est Yira? .D Kuriag Dikaksunora est parti à l'ambassade de Titiaka —l'informa le capitaine—. Et Yira et Wassag l'ont accompagné. Le jeune homme a dit qu'il n'aurait de cesse qu'il n'ait résolu le problème d'Atasiag. Je ne crois pas qu'il obtienne grand-chose à cette heure, mais je me réjouis de voir qu'au moins, mon gendre est têtu —apprécia-t-il. .P Dashvara sourit. .D Et l'Agoskurien? .D Il est parti en même temps, mais à sa bibliothèque. Il a dit qu'il passerait par ici demain pour avoir des nouvelles. —Ses yeux sombres sourirent—. Un des avantages avec cette histoire, c'est qu'Atasiag ne pourra pas nous envoyer transporter des tonneaux dans toute la ville —plaisanta-t-il et il ajouta de bonne humeur—: Allez, au lit, Xalyas. .P Dashvara suivit la troupe de Xalyas et s'installa sur sa paillasse. Il imaginait un bon nombre de raisons pour lesquelles Atasiag avait pu être arrêté. Pour vol, pour contrebande, pour association avec des pirates… Ce qui était étonnant, c'est qu'Atasiag se soit fait prendre. Il était encore éveillé quand il entendit la porte s'ouvrir, des murmures et des pas légers. Quelques secondes après, Yira s'allongeait près de lui. Dashvara effleura sa main de ses lèvres avant de l'embrasser et de lui murmurer: .D Le Légitime a-t-il obtenu quelque chose? .D Pas grand-chose —admit la sursha—. Mais il dit que, demain, il ira directement au tribunal. —Après un silence, elle ajouta tout bas—: Tahisran a dit qu'il veillerait sur lui. .P Dashvara comprit qu'elle parlait d'Atasiag. .D Tout ira bien —murmura-t-il—. Ce serpent s'en sort toujours. .D Mmpf —soupira Yira, dubitative—. Bonne nuit, Dash. .D Bonne nuit, naâsga. .P Cette nuit-là, Dashvara rêva de kraokdals aux yeux rouges et démoniaques. Il se promenait entre eux, priant pour qu'ils ne fassent pas attention à lui. Et, soudain, l'un d'eux s'interposait sur son chemin et brandissait deux sabres noirs en grondant: .Bm -t paroles La steppe est morte par votre faute. Vous, les seigneurs de la steppe, vous avez anéanti ma famille. C'est vous, les traîtres. Moi, Siranaga de Rorsy, Roi de Rocdinfer, Prince du Sable, je te condamne à mort, Dashvara de Xalya! .Em Dashvara essayait de ramener le roi à la raison, mais tout s'avérait inutile: le démon se ruait sur lui. Il sortait alors ses propres sabres, qui brillaient comme le sable de Bladhy sous le soleil, et la lutte commençait. À un moment, Dashvara faillit mourir, mais une petite voix exaspérée refusa cette fin. D'un coup sec, Dashvara décapita l'Ancien Roi et marmonna: .Bm -t paroles Les coupables, c'est les Essiméens. C'est les Essiméens… .Em .P Il le répéta ainsi plusieurs fois jusqu'à ce qu'il se rende compte qu'il était éveillé. Il ouvrit les yeux et croisa le regard insondable de Sirk Is Rhad, assis près d'un paravent. Dashvara se leva en s'étirant. Il ne vit Yira nulle part, mais il ne fut pas surpris: la sursha avait à peine besoin de dormir plus de quelques heures. L'Honyr et lui sortirent déjeuner. .D Un cauchemar? —demanda Sirk Is Rhad. .P Dashvara haussa les épaules. .D J'ai tué un Ancien Roi transformé en monstre. Bah, c'est à cause de ce livre que j'ai lu hier. Celui de Siranaga. Il est si différent des livres que j'ai lus au Donjon… .D Vraiment? —s'intéressa l'Honyr—. En quoi se distingue-t-il? .P Pendant qu'ils se servaient le petit déjeuner, Dashvara se mit à lui résumer le contenu. Il ne parla pas de ses théories sur les démons: elles étaient probablement fausses et, de toutes façons, il était arrivé à la conclusion qu'il importait peu qu'elles fussent vraies ou non. Finalement, l'Honyr haussa les épaules et commença à déjeuner. Il avala, fit une pause et conclut: .D Comme disait mon grand-père, chaque homme raconte les choses à sa manière. Va savoir ce qu'il s'est réellement passé. .P Dashvara décida de suivre l'exemple de Sirk Is Rhad et d'oublier ce livre. En percevant une mélodie de flûtes à l'extérieur, il laissa l'Honyr et sortit dans la cour de l'auberge. Il trouva Tsu assis sur un muret, jouant de son instrument. Quand il s'installa à côté de lui, le drow le salua d'un mouvement de tête sans cesser de jouer. Le vent frais du matin entraînait les notes vers le haut des Escaliers. Le soleil venait de se lever, mais on voyait déjà passer des artisans, des ouvriers, des messagers et des porteurs avec d'énormes sacs. Des adolescents avec de simples uniformes d'étudiants montaient les marches, se dirigeant, l'air endormi, vers la Citadelle. Cependant, malgré toute l'activité de la ville, une étrange sérénité s'empara de Dashvara. Une sérénité qui s'évanouit quand il se rappela qu'il avait des choses à faire. .D Je donnerai mon Oiseau Éternel pour être dans la steppe —lâcha-t-il. .P Tsu écarta les lèvres de sa flûte. Son expression, comme d'habitude, reflétait très peu. .D Plus on se rapproche du foyer, plus on le désire —dit-il doucement. .P Dashvara lui jeta un regard pensif. .D Exact —approuva-t-il et il se leva avec énergie—. Pour le moment, préoccupons-nous de ce qui presse. Je dois aller remettre des lettres. Même en prison, Atasiag me fait travailler —se lamenta-t-il, souriant. .P Tsu proposa de l'accompagner et tous deux revinrent à l'auberge pour aller chercher le paquet de lettres bleues et les objets illégaux dans la chambre d'Atasiag. L'intérieur de celle-ci était ordonné et ils ne tardèrent pas à trouver ce qu'ils cherchaient. Ce que Dashvara ne trouva pas, ce fut la petite bourse d'argent dont lui avait parlé Tahisran. Atasiag s'était-il trompé ou était-ce lui qui ne cherchait pas comme il fallait? .P Décidant qu'ils s'inquièteraient de ça plus tard, il sortit avec Tsu et, après avoir expliqué où ils allaient aux Xalyas qui s'étaient réveillés, ils se dirigèrent d'abord chez Shéroda pour laisser le sac de poudre blanche et l'énergigamomètre si tel était bien le nom de cet étrange objet. Ce ne fut pas la shixane qui leur ouvrit mais Azune. En voyant la semi-elfe apparaître sur le seuil, Dashvara tressaillit légèrement. .D Surpris de me voir, steppien? —sourit Azune. La Républicaine portait une élégante robe verte qui ne lui seyait pas. En fait, elle lui allait bien, mais jusque là Dashvara l'avait toujours vue avec des habits sombres et simples. .D Un peu —admit-il—. Je ne sais pas si tu es au courant de… .D Oui —le coupa Azune—. Atasiag. Nous sommes rentrés hier de Twach. Nous l'avons appris cette nuit. Un évènement malheureux —dit-elle, mais sa façon de le dire semblait contradictoire, comme si les misères d'Atasiag l'amusaient. .P Dashvara fronça les sourcils. .D Sais-tu de quoi on l'accuse? .D Aucune idée. Mais j'ai bien peur qu'on ne puisse pas beaucoup l'aider. Au fait, si tu cherchais Shéroda, ça va être difficile. Elle ne veut voir personne. Elle est d'une humeur noire. .P Dashvara arqua un sourcil face à son ton moqueur. .D Nous venions laisser des objets chez elle. Des objets qui pourraient compromettre Atasiag si la milice les trouve dans sa chambre. .D Et vous voulez les laisser chez Shéroda? —Azune prit un air incrédule—. Ils pourraient aussi lui faire du tort à elle, Atasiag n'y a pas pensé? .P Dashvara réprima à moitié un soupir exaspéré. .D Ne me complique pas les choses. Je sers seulement d'intermédiaire. .P La Républicaine roula les yeux. .D C'est bon. Donnez-moi ça. Je le cacherai. .P Elle prit le sac et la magara dissimulée sous un tissu. Dashvara observa sur un ton détaché: .D Tu as l'air de te réjouir qu'Atasiag ait été arrêté, Républicaine. .P Azune haussa les épaules. .D Je ne m'en réjouis pas, mais, que veux-tu, il ne m'inspire pas non plus beaucoup de compassion. Cet homme est un voleur, un menteur et un maudit avare. Un peu de prison ne peut pas lui faire de mal… —Elle fit une pause et les regarda tous les deux avec curiosité—. Et vous, qu'allez-vous faire maintenant? .P Dashvara souffla. .Bpenso Continuer à vivre, et toi? .Epenso , pensa-t-il. Il n'aimait pas le manque de gratitude d'Azune. Tout compte fait, grâce à l'aide d'Atasiag, les Frères de la Perle avaient réussi à accomplir leur rêve, en finir avec le plus grand trafic d'esclaves de la République et envoyer en prison d'importantes personnalités impliquées. Bien sûr, pour cela, ils avaient sûrement dû accomplir plus d'un travail pour Atasiag, mais… .D Nous ne le savons pas encore —répliqua-t-il enfin—. Au fait, hier, je suis passé chez Aydin. Tildrin se demandait où vous étiez. .P La Républicaine prit une mine coupable. .D J'essaierai de passer le saluer cet après-midi. .D Les Frères de la Perle sont-ils si occupés? —s'étonna Dashvara. .P La Républicaine se fit réservée. .D Nous avons un nouveau mécène. .P C'est sans doute pourquoi elle se souciait peu de l'avenir de son précédent mécène, toussota mentalement Dashvara. .D En réalité —reprit Azune, plus bas encore—, la Confrérie de la Perle a été dissoute. Rowyn et moi, nous nous sommes joints à une autre… organisation. .P Dashvara l'observa avec curiosité. .D Dit comme ça, cela paraît assez mystérieux. .P Azune sourit. .D Ce n'est rien d'illégal —assura-t-elle—. Mais je préfère ne pas en parler. .D Tu as dit Rowyn et toi. Et Kroon? .D Oh. —Azune sourit largement cette fois—. Il a décidé d'en finir avec le grand mensonge de sa vie et de dire à sa famille qu'il était toujours en vie. Ses parents et ses frères vivent à la campagne —expliqua-t-elle—. Kroon a toujours craint qu'ils le rejettent parce que… bon, parce qu'il ne pouvait plus marcher. .D Quelle bêtise —laissa échapper Dashvara, incrédule. .D Il a toujours été un peu traumatisé, mais Rowyn l'a finalement convaincu de rendre visite aux siens. Nous y sommes allés tous les trois. Quand il l'a vu, son père l'a traité d'idiot d'avoir tant tardé à revenir —dit-elle en riant. .P Dashvara ne put que se réjouir de la nouvelle: ce moine-dragon était peut-être encore plus insupportable que Sashava, mais il le trouvait sympathique dans le fond. Après avoir souhaité bonne chance à Azune dans son nouveau mystérieux travail, il partit avec Tsu vers le numéro douze de la Rue des Oliviers. D'abord, ils durent demander à un milicien où se situait la rue, ce à quoi le milicien répondit aimablement qu'elle était dans le Quartier de Kwata, près du Temple du Salut et de la Grande Cascade. Ils finirent par trouver la maison et la porte, dans une grande cour intérieure, en haut d'un escalier. Le numéro douze avait été gravé négligemment à même le bois. N'importe qui aurait juré que la maison était inhabitée. Après avoir échangé un regard indéfinissable avec le drow, Dashvara s'avança et frappa sur l'épais battant. .P Ils ne perçurent aucun bruit. Ils attendirent un long moment avant que Dashvara ne frappe de nouveau. Alors qu'il commençait à se demander si Atasiag ou Tahisran ne s'étaient pas trompés de numéro, on entendit un cliquetis métallique de chaînes. .P La porte s'ouvrit et Dashvara scruta l'obscurité. Il vit un garçon humain, brun et mince, s'appuyer contre l'encadrement de la porte et le regarder de haut en bas avec effronterie. .D Bonjour, messieurs —lança-t-il avec désinvolture—. Je regrette de vous dire qu'il y a de grandes chances que vous vous soyez trompés de porte. .D En principe, non —rétorqua Dashvara—. C'est bien le numéro douze de la Rue des Oliviers, n'est-ce pas? —Il souleva le paquet de lettres bleues—. On m'a envoyé remettre ça. .P L'adolescent tendit la main et prit le paquet. .D De la part de…? .D Atasiag Peykat. .P Le garçon soupira et ouvrit la bouche pour appeler: .D Sarga! —Il pencha la tête de côté, tendant l'oreille, et roula les yeux—. Sarga! Tu connais un type du nom d'Atasiag Peykat? C'est que je suis nouveau par ici —leur expliqua-t-il sur un ton normal. .P On entendit des bruits de pas et, finalement, une hobbit, vêtue comme les typiques marchandes de légumes, apparut près du garçon, une main sur la hanche et l'expression froncée. .D Qu'est-ce qu'il se passe? Qui sont ces gens? .D Ils apportent un tas de lettres d'un certain Atasiag Peykat —résuma le garçon. .D Donne-moi ça —grogna Sarga, lui arrachant le paquet des mains. Les yeux plissés, elle observa Dashvara et Tsu. Comme ceux-ci faisaient mine de s'en aller, elle les retint en leur lançant—: Une seconde! Vous savez où réside ce damné Atasiag? .P Dashvara lui adressa un sourire ironique. .D En prison. .P Sarga écarquilla les yeux. .D Diables. .D Cet Atasiag —intervint le garçon brun sur un ton tranquille—, ce ne serait pas, par hasard, ce Titiaka-agoskurien-esclavagiste dont tu m'as parlé? .P Sarga agita une main pour le faire taire et indiqua Dashvara de l'index: .D Vous! Ne partez pas. Qui êtes-vous? Vos noms. .P Dashvara avait déjà descendu les marches jusque dans la cour. Le ton impératif de cette hobbit l'invitait à partir de là sans un mot plutôt qu'à répondre. Il regarda Tsu avant de dire: .D Nous sommes des serviteurs d'Atasiag Peykat. .D Mmpf. Vos noms —insista Sarga. .P Dashvara haussa les épaules. .D Dashvara et Tsu. De Xalya. Nous venons de la steppe. .D Enchanté! —intervint le garçon brun, faisant une étrange révérence—. Moi, c'est Api. Et, elle, c'est Sarga… Aïe! —protesta-t-il quand la hobbit lui donna une taloche—. Quoi? C'est normal qu'on se présente si eux se présentent, ou ai-je raté quelque chose? .D Eux, c'est .Sm eux et nous, c'est .Sm nous — souligna Sarga entre ses dents. .D Ça, c'est vrai —approuva Api, enjoué. .D Tais-toi. .P Le dénommé Api souriait railleusement. C'est alors seulement que Dashvara se rappela où il avait déjà entendu le nom de Sarga. Dans la bouche même d'Atasiag, quand il avait gaffé en parlant de démons. Oh, diables… Soudain, il ressentit un désir urgent de partir. .D Enchantés de vous connaître, Api et Sarga. Passez une bonne journée —leur lança-t-il hâtivement. Il s'inclina et leur tourna le dos. .D Pareillement! —répliqua le garçon. .D Et que fait Atasiag en prison? —demanda Sarga en haussant la voix. .P Dashvara se tourna à moitié, haussant les épaules. .D Ils l'ont arrêté hier soir. On ne sait pas encore pourquoi. .P Ils les laissèrent là et retournèrent à l'auberge. Quand ils arrivèrent, ils apprirent que Kuriag Dikaksunora était déjà parti affronter courageusement les juges. Les Xalyas, assis dehors, dans la cour, profitaient du soleil et écoutaient avec un évident plaisir les paroles de Shokr Is Set. Le Grand Sage leur racontait un conte traditionnel que même les barbares devaient connaître, mais cet Honyr avait un don pour raconter les histoires et Dashvara ne tarda pas à rester captivé par sa narration sur des étoiles tombées du ciel, des steppiens courageux et des sages philosophes. .P Vers midi, alors qu'ils s'installaient pour manger dans les cuisines, le dénommé Dilen qui les avait accueillis à l'auberge le premier jour vint les trouver. Il s'approcha, l'air embarrassé. .D Excusez-moi, mais le propriétaire m'envoie vous dire que votre maître n'a pas encore payé l'hébergement des trois dernières nuits et qu'il souhaiterait recevoir au moins un bon. .P Les regards las qu'il reçut le rendirent encore plus nerveux. Le capitaine Zorvun se leva de son siège, répliquant avec solennité: .D Eh bien, dis au propriétaire de ne pas s'inquiéter, qu'Atasiag Peykat paiera largement. C'est un citoyen de Titiaka, et un grand. Il saura récompenser ton maître pour avoir pris soin de ses esclaves. Et maintenant, qu'on ne nous dérange plus avec ces histoires. .P Dilen acquiesça. Dès qu'il sortit des cuisines, les Xalyas éclatèrent de rire. .D Trinquons pour notre capitaine! —s'exclama Zamoy en levant son verre d'eau. .P Ils louèrent l'ingéniosité de Zorvun et ils allèrent même jusqu'à convaincre un cuisinier de se joindre à eux avec un bon fromage et quelques bouteilles de vin pour fêter l'anniversaire des Triplés, qui n'étaient pas nés ce jour-là et n'avaient jamais fêté leur jour de naissance de toute leur vie, mais qu'importait: comme le disait Makarva, il s'agissait de s'adapter aux coutumes républicaines. .P De retour dans leur logement, Dashvara tenta de nouveau de chercher la bourse d'argent dans la chambre d'Atasiag, mais ce fut en vain. Heureusement que le capitaine semblait avoir convaincu le propriétaire de les laisser tranquilles. Ce n'est qu'en revenant au salon qu'il s'aperçut qu'il y avait un steppien qu'il n'avait pas vu ce matin-là: Zéfrek de Shalussi. Étrange, n'est-ce pas? Il se tourna vers Raxifar. Le grand Akinoa s'était mis à faire la sieste après le repas, suivant l'exemple de la majorité des Xalyas. Voyant Lumon assis sur une chaise, perdu dans ses pensées, il s'assit près de lui et lui dit: .D Eh, Archer. As-tu vu Zéfrek ce matin? .P L'Archer fronça les sourcils, réfléchit et hocha la tête. .D Non. .D Moi, je l'ai vu! —intervint joyeusement Shivara, assis par terre avec sa toupie. .D En vrai? Il est sorti? .P L'enfant acquiesça. .D Je me suis réveillé, la nuit, parce que j'avais soif, et je l'ai vu sortir. .D Il est sorti directement? .P Shivara se mordilla les lèvres, comme s'il essayait de se souvenir. .D Non, il a fait des tours —dit-il enfin. Il indiqua le couloir—. Il est allé par là comme un zonambule. Mon papa était zonambule… Mon père adoptif —rectifia-t-il aussitôt. Son regard se fit fuyant et il reprit son jeu, faisant tourner sa toupie. .P Dashvara laissa échapper un sifflement sourd et Lumon le regarda avec curiosité. .D Tu n'as pas trouvé l'argent dans la chambre d'Atasiag… Tu crois que le Shalussi l'a pris? .P Dashvara soupira. .D J'aimerais croire le contraire. Je doute qu'il y ait eu assez dans cette bourse pour s'acheter un cheval, un sabre et des vivres. S'il l'a volée, c'est un idiot. .D C'est un Shalussi —répliqua Lumon avec un petit sourire blagueur. .P Dashvara lui rendit un sourire en coin. .D Diables. Rokuish va tout compte fait être le seul Shalussi honnête. Mais n'accusons pas avant l'heure —décida-t-il. .P Il alla faire la sieste avec les autres, puis il se mit à jouer aux katutas avec Lumon et les Triplés. Ni Zéfrek, ni Kuriag, ni Yira n'apparurent. Ils en étaient à la cinquième partie quand ils entendirent des pas dans le couloir. En voyant Lanamiag Korfu entrer dans le salon, ils demeurèrent saisis. Plus qu'un humain, il avait l'air d'un fantôme tenant debout les diables savent comment. .P Le regard du Légitime se posa sur chaque Xalya avec un mépris évident. Ses yeux flamboyèrent quand il reconnut Dashvara comme l'assassin de son père. Cependant, il ne se dirigea pas vers lui mais vers son ancien esclave: Raxifar. L'Akinoa se dressa devant lui, les bras croisés. Il était difficile de savoir qui des deux avait un regard plus dédaigneux. .D Misérable traître —dit le Korfu avec une étonnante fermeté—. Si j'avais une épée, je te décapiterais ici-même. .P Dashvara expira de surprise. Il se demanda jusqu'à quel point le Légitime se rendait compte combien son affirmation était ridicule. Il pouvait à peine se tenir sur pied et il était entouré de guerriers steppiens. Son orgueil de citoyen titiaka, au lieu de lui inspirer du respect, lui arracha une grimace railleuse. .D Lan! —s'écria une voix. L'expression à la fois courroucée et exaspérée, Fayrah se précipita dans le couloir et rejoignit le Korfu—. Cili miséricordieuse, arrête de dire des sottises et reviens t'allonger. .P Lanamiag secoua lentement la tête et se tourna cette fois vers Dashvara. Celui-ci soutint son regard, le visage impassible. .D Lan… —chuchota Fayrah, de plus en plus altérée. .D Je jure —dit Lanamiag avec force—, je jure sur l'honneur de ma famille que j'en finirai avec ton peuple. Sauvage. Je le jure devant Cili et devant mes ancêtres. .P Dashvara capta le regard suppliant de Fayrah et tenta de ne pas s'emporter. .D Redites-le-moi quand vous serez en condition de soutenir une épée… et d'aligner deux pensées sensées. Excellence —se moqua-t-il. .P La peau blême de Lanamiag se couvrit de plaques rouges et Dashvara grimaça sous le regard foudroyant de Fayrah. .D Ne le provoque pas —lui lança sa sœur—. Il est encore très faible. .D Je vais bien —répliqua le Légitime avec brusquerie—. Et, si je n'étais pas entouré de ces barbares, je me remettrais beaucoup plus vite. Où est ce Dikaksunora? .D Il est allé au Tribunal, Excellence —répondit Wassag sur son habituel ton humble. .D Alors, Atasiag Peykat a réellement été envoyé en prison? .D Disons que je crains bien que ce soit vrai, Excellence. .D Est-ce que l'on connaît maintenant le motif? .D Pas encore, Excellence. .D Mmpf. Va me chercher du papier et de l'encre! —ordonna-t-il—. Je dois écrire à l'ambassade. .P Cela dit, il se désintéressa des steppiens et retourna dans sa chambre, guidé par Fayrah. Le visage de celle-ci reflétait l'inquiétude et la détermination. .D C'est un drôle de numéro —commenta Zamoy—. S'il m'avait dit ce qu'il t'a dit, Dash, je lui aurais donné un bon coup de pied. .D Je ne m'abaisserai pas à frapper un malade —répliqua Dashvara avec désinvolture. Se rappelant que Lanamiag Korfu lui avait déjà donné une bastonnade alors qu'il était lui-même malade, il sourit avec ironie et avança une pièce sur le damier. .P Kuriag et Yira finirent par revenir au milieu de la septième partie de katutas. Face aux regards interrogateurs des Xalyas, Kuriag secoua la tête et déclara d'une voix peu assurée: .D L'affaire avance. .P Ce fut tout. Après leur avoir souhaité un bon après-midi, il partit s'enfermer dans sa chambre. Jetant un coup d'œil amusé au capitaine, Dashvara commenta: .D Ton gendre s'explique comme un livre ouvert. .D Peut-être que ta naâsga pourra nous éclairer —repartit Zorvun, se tournant vers Yira. .P La sursha haussa les épaules. .D Il s'active. Mais je ne sais pas très bien ce qu'il fait. Il s'est rendu à l'ambassade, au Tribunal, à la prison et à la Grande Bibliothèque. Il a parlé pendant trois heures avec Atasiag et autant avec Asmoan de Gravia. Au moins, il semble avoir des idées. .D Et, toi, où as-tu été? —s'enquit Dashvara—. Tu es partie avant Kuriag. De fait, avant tout le monde. .D Pas avant tout le monde —le corrigea la sursha. .P Dashvara acquiesça, comprenant. .D Zéfrek —murmura-t-il—. Tu l'as suivi? .P Les yeux de Yira se réduisirent à une fine fente. .D Je n'ai pas pu m'en empêcher. Il se conduisait d'une façon étrange. Il était nerveux. Je l'ai vu entrer dans la chambre d'Atasiag. .D Le voleur! —s'écria Zamoy. .D Maudits Shalussis —grogna Dashvara. .D Et pourquoi tu ne nous as pas réveillés? —demanda le capitaine. .D Parce que je voulais savoir où il allait —répondit simplement la sursha—. J'ai été surprise quand j'ai vu que quelqu'un l'attendait en bas, dans la cour de l'auberge. Au début, on aurait dit qu'ils allaient se sauter à la figure pour se mordre. Mais, ensuite, ils se sont mis à parler longuement. Je n'ai pas pu entendre ce qu'ils disaient. Au bout d'un moment, j'ai vu l'autre s'agenouiller devant Zéfrek. .D Des coutumes shalussis —cracha Orafe le Grognon—. Tu aurais dû lui trancher la gorge quand il a essayé de te tuer, Dash. .P Dashvara était resté interdit. .D Walek —réfléchit-il à voix haute—. Ce doit être lui. Nous l'avons rencontré hier soir, Shivara et moi. Mais je ne m'explique pas comment ce barbare prétentieux peut avoir accepté Zéfrek comme chef… Est-ce que tu sais ce qu'ils ont fait après? —demanda-t-il à Yira. .P La sursha prit un air embarrassé. .D Non, je ne sais pas. À cet instant, je me suis montrée et j'ai dit à Zéfrek de rendre l'argent volé. .D Il l'a rendu? .D Oui. Il s'est même excusé de partir sans avertir et il m'a demandé de te dire qu'il n'oubliera jamais l'aide des Xalyas. Il a dit qu'il allait réunir son peuple et que, pour cela, il avait besoin d'argent. Alors, j'ai décidé de lui donner la moitié de ce qu'il y avait dans la bourse. Vingt dragons. .D Notre dame de la steppe est généreuse —observa Orafe, moqueur. .P Dashvara le foudroya du regard et le Grognon leva les mains, l'air innocent. .D Cela nous change de la précédente; moi, je ne dis rien —se défendit-il. .D Et que diables pense faire ce Shalussi avec vingt dragons? —intervint Alta—. Au plus, il s'achète un sabre ordinaire. .P Kodarah laissa échapper un petit rire ironique et dit: .D Il pourra l'utiliser pour éliminer Walek quand celui-ci essaiera de le revendre aux civilisés. .P Les Xalyas se mirent à commenter l'affaire tous à la fois et Dashvara secoua la tête, plongé dans ses pensées. Il comprenait l'acte de Zéfrek, mais… .D Il pourrait me l'avoir expliqué de vive voix —grogna-t-il—. Je lui aurais même donné l'autre moitié de la bourse s'il m'avait convaincu de ses intentions. .P Raxifar intervint d'une voix profonde: .D Qu'il vous soit reconnaissant ne signifie pas qu'il ait confiance en vous. La méfiance entre nos clans semble être une maladie incurable. .P Dashvara comprit qu'il ne le disait pas seulement pour Zéfrek mais aussi pour les Xalyas. .D Les choses peuvent changer —répliqua-t-il. .P Raxifar jeta un coup d'œil aux steppiens du salon. Certains le regardaient, la mine peu amicale. Il secoua la tête et, sans répondre, il sortit de la pièce d'un pas tranquille. .D Cet Akinoa se croit meilleur que nous —grommela Zamoy. .D Et peut-être l'est-il —intervint Shokr Is Set. .P Quelques Xalyas lui rendirent des regards confus. Sans oser lui donner raison, Dashvara se concentra de nouveau sur le jeu de katutas. .salto Ce même après-midi, un agent diplomatique titiaka vint à l'auberge, escorté de gardes ragaïls, pour accompagner la litière de Lanamiag Korfu jusqu'à l'ambassade. En voyant entrer tant de Titiakas armés, les Xalyas s'écartèrent à l'autre bout du salon avec une crainte sourde. Ils étaient dans la République, certes, mais Dashvara doutait que la milice intervienne si l'envie prenait aux Ragaïls de les conduire à l'ambassade de force: tout compte fait, officiellement, ils étaient toujours marqués, ils étaient la propriété d'un commerçant titiaka et ils dépendaient de la Fédération. .P Lanamiag Korfu s'en alla, mais pas Fayrah. Lorsque l'agent diplomatique et ses soldats quittèrent les lieux, Kuriag Dikaksunora semblait enthousiaste. Quand Dashvara lui demanda la raison de son changement d'humeur, le jeune Légitime s'empourpra et expliqua: .D Atasiag ne tardera pas à sortir. Je suis confiant. Je… vous l'expliquerai plus tard. .P Dashvara haussa les épaules. .D Du moment qu'il sort, les détails m'importent peu. .P Kuriag acquiesça et retourna vers les chambres. Par contre, Fayrah s'était assise à la table, la mine rembrunie. S'apercevant que son frère la regardait, interrogateur, elle laissa échapper un grognement d'exaspération peu courant chez elle. .D C'est Lan —dit-elle—. Parfois, il peut être une personne formidable. Et d'autres fois, il est plus idiot qu'un troll. J'ai essayé de le convaincre d'oublier le passé. Mais il ne m'écoute pas. Et le pire, c'est que je comprends qu'il veuille se venger. Toi, tu as fait la même chose avec Nanda de Shalussi. .P Dashvara ne répondit pas. Myhraïn, la cousine aînée d'Alta, intervint avec sarcasme: .D De sorte que, si cet étranger tuait ton frère, tu «le comprendrais», c'est cela? .D Non! —répliqua Fayrah, altérée—. Bien sûr que non. .D Eh bien, il a menacé de tous nous tuer —fit remarquer Sinta, .D Il est malade, il ne pensait pas ce qu'il disait… .D Je t'assure qu'il le pensait —répliqua calmement Dashvara—. Mais ça ne fait rien. Tant qu'il retourne à Titiaka et nous, dans notre steppe, il n'y aura pas de sang versé. —Il hésita—. Souviens-toi que tu peux encore changer d'avis si… .D Non —rétorqua Fayrah sur un ton catégorique. Et elle se leva—. Je vais aller à l'ambassade. .P Dashvara ravala un soupir et acquiesça. .D Je t'accompagne. .P Il l'accompagna et, en moins d'une heure, il était sur le chemin de retour, marchant seul dans les rues du Dragon. Le ciel était couvert de nuages gris et une bruine froide commençait à le tremper tout entier. Pour lui dire adieu, Fayrah avait juste prononcé un «je regrette» que Dashvara n'arrivait pas tout à fait à comprendre. Aussi, sans savoir très bien quoi lui répondre, il s'était contenté de lui donner une forte accolade fraternelle et de lui tendre le sac avec ses biens. Il souhaitait de tout cœur que Fayrah ne soit pas en train de commettre une terrible erreur. .D Tiens, tiens —fit soudain une voix sur sa droite—. On distribue d'autres lettres pour messire Peykat? .P Dashvara se retourna et vit ce garçon brun, Api, du numéro douze de la Rue des Oliviers. Il portait une longue cape noire, mais il n'avait pas mis la capuche et ses mèches, trempées, se collaient désordonnément sur son visage. Un démon, se dit Dashvara avec un frémissement. Il le salua, sans répondre à la plaisanterie. .D Alors, comme ça, toi non plus, tu n'es pas républicain? —lui demanda-t-il. .D Moi? Non. Je viens de l'est. De fait, je ne suis à Dazbon que depuis deux semaines. .D Tu voyages seul? —s'étonna Dashvara. Le garçon, malgré l'assurance avec laquelle il parlait, ne devait pas avoir plus de quinze ans. .D Ça te semble si bizarre? Dis-moi —ajouta-t-il, tandis qu'ils reprenaient la marche dans la rue—, comment t'es-tu retrouvé à servir Atasiag Peykat? .P Dashvara n'hésita pas à lui répondre: .D Les barbares nous ont capturés et les Titiakas nous ont asservis. Il y a trois ans de cela. .D Alors, Atasiag vous a achetés? .P L'idée semblait l'amuser. Dashvara nuança: .D Nous étions un cadeau du Conseil de Titiaka. Mais, grâce à la Rébellion, nous nous sommes échappés et, maintenant, nous allons revenir dans la steppe. .D Alors, c'est pratique qu'Atasiag ait été emprisonné à peine arrivé à Dazbon —observa Api avec moquerie. .P Dashvara fronça les sourcils. .D Pas si pratique. Nous avions accordé qu'il nous achèterait des chevaux si nous continuions à le servir durant un temps. De toute manière, il semble qu'il va bientôt sortir. .D Oh? —Un éclat pensif passa dans les yeux d'Api—. Alors, ils l'avaient accusé injustement? .D Aucune idée. Pourquoi tu t'intéresses autant au sort de cet homme si tu ne le connaissais pas avant? .D Par curiosité —répondit simplement le garçon—. Au fait, un certain Asmoan est venu chez Sarga ce midi. Tu le connais, n'est-ce pas? .P Dashvara sentit un frisson lui parcourir le corps et, quand il croisa le regard intelligent du garçon, il se souvint avec quelle sorte de créature il était en train de parler. .D Je le connais —acquiesça le Xalya. .D Mm. Il n'a pas arrêté de nous parler de ton peuple durant tout le repas —continua Api—. Et il nous a raconté les merveilles de votre Oiseau Éternel. Il dit que vous aviez une Tour… pour ainsi dire, divine. .P Dashvara roula les yeux. .D Tu parles de la Tour de l'Oiseau Éternel, n'est-ce pas? Cette tour n'a jamais été à nous. Elle appartenait aux Anciens Rois. Et elle est en territoire essiméen depuis de nombreuses décennies. .D Elle a appartenu à vos ancêtres —répliqua Api—. Des ancêtres qui partageaient des similitudes avec Asmoan. .P Dashvara s'arrêta sous la pluie. Des similitudes, se répéta-t-il. Des similitudes comme celle d'être des démons comme lui? Il foudroya Api du regard. .D Où veux-tu en venir, gamin? .P Api fourra les mains dans les poches de sa cape. .D Asmoan veut aller voir cette tour. .D Je le sais. Et nous lui avons dit que, s'il était disposé à nous payer le voyage, nous le conduirions jusqu'à elle. Il a dit qu'il y réfléchirait. .D Il a déjà réfléchi —sourit Api. .P Dashvara le regarda, le cœur battant soudain plus vite. .D Et? —grogna-t-il. .P Le jeune démon mit sa capuche avec une exaspérante tranquillité. .D Il va payer —dit-il alors—. C'est-à-dire, il va payer sa part. Le Titiaka paiera l'autre. .P Dashvara laissa échapper un sifflement d'incrédulité. .D Atasiag va nous payer les chevaux? .D Non —répliqua Api—. Pas lui. L'autre. L'elfe. .P La stupéfaction céda la place à la perplexité complète. .D Kuriag Dikaksunora? —murmura Dashvara—. Et… pourquoi? .P Un sourire se dessina sur le visage à moitié dissimulé d'Api. .D L'elfe vous le dira. .P Avec ces mots, le démon s'inclina profondément et s'éloigna à pas rapides par une autre rue. .Ch "Transactions" Kuriag Dikaksunora mit trois jours de plus à leur dire ce qu'il tramait. Quand ils l'apprirent enfin, ce ne fut pas grâce à Kuriag mais à Asmoan, qui, venu manger, laissa soudain échapper un: .D Mais quand avez-vous décidé de partir, Excellence? .P L'elfe dissimula mal une grimace. .D Je ne sais pas encore. Une semaine, peut-être. Demain, Atasiag sortira de prison et le mariage aura lieu. Le prêtre de Cili doit arriver ce soir même. Je lui ai réservé la meilleure chambre de cette auberge. .D As-tu déjà… effectué l'achat? —demanda l'Agoskurien avec un air entendu. .P Le Légitime se racla la gorge et regarda Lessi avant d'acquiescer. .D Oui. Demain, j'enverrai les Xalyas choisir les chevaux… Je suppose qu'ils se débrouilleront mieux que quiconque. .P Tous écoutaient et ces paroles firent soudain redresser la tête à plus d'un. Dashvara se leva lentement. .D Euh… Excusez-moi un moment. Qui va nous donner l'argent pour acheter ces chevaux? .P Le Légitime le regarda avec défi. .D Moi. .P Dashvara hocha la tête. Ceci concordait avec ce qu'avait dit Api. .D Qu'est-ce que tu demandes en échange? .P Cette fois, le Dikaksunora s'empourpra et détourna les yeux avant de les fixer de nouveau sur le seigneur des Xalyas. .D Votre service —répondit-il. .P Dashvara arqua un sourcil. .D C'est une réponse vague. .P Lentement, l'elfe laissa sa cuillère dans l'assiette vide. .D Est-ce que je peux te parler en privé? .D Bien entendu. .P Après avoir partagé un regard intrigué avec ses compagnons, Dashvara suivit le Légitime jusque dans sa chambre. Le lit était couvert de livres. Il ferma la porte derrière lui et croisa les bras, attendant des explications. .P Kuriag sembla reprendre de l'assurance alors qu'il traversait la chambre jusqu'à la fenêtre. Il dit d'une voix ferme: .D Atasiag vous a promis de vous libérer et de vous acheter tout ce qui était nécessaire pour que vous parveniez sains et saufs à votre foyer, mais lui-même, en prison, m'a avoué que pour l'instant il ne pouvait pas se permettre de dépenser une telle somme d'argent. Ses affaires, comme tu t'en doutes, sont attaquées de toutes parts, même de l'intérieur. Il a été accusé d'être impliqué dans une organisation illégale d'échange de biens et, d'après lui, les preuves présentées n'ont pu venir que de membres importants de la Confrérie du Songe. Sa meilleure échappatoire est de retourner à Titiaka. Les Yordark sont de son côté. Et moi aussi. Je lui ai promis que, s'il revenait à Titiaka, je lui prêterais ma voix au Conseil pour un an. Et je lui ai offert de payer la caution pour qu'il soit libre de rentrer à la Fédération. Une fois là-bas, quoi que décident les juges républicains, ils ne pourront rien lui faire, tout au plus lui interdire l'entrée à Dazbon. .P Dashvara écouta du début jusqu'à la fin et fit: .D Tu paies la caution à Atasiag Peykat. Et tu accomplis sa promesse avec ton propre argent. Je ne sais pas si je dois me méfier de tant de générosité ou m'agenouiller pour te remercier. .P Kuriag Dikaksunora s'agita. .D Tu n'auras pas besoin de t'agenouiller. Avec la caution… je vous ai aussi achetés, vous. .P Un instant, Dashvara crut avoir mal entendu. Ensuite, il ne sut s'il devait prendre cela au sérieux ou s'esclaffer face à une telle plaisanterie. .D Je vous libèrerai —s'empressa de dire Kuriag, avant que Dashvara ne réponde—. En fait, je ne suis pas disposé à retourner à Titiaka. Pas avec tout ce qui s'est passé. J'ai besoin de temps pour réfléchir et… j'ai pensé qu'un voyage dans la steppe me changerait les idées. Je connaîtrai la terre de ma… de ma naâsga —sourit-il avec timidité— et, en échange de votre protection, vous obtiendrez non seulement des chevaux et des armes mais aussi mon appui depuis Titiaka… quand je rentrerai. .D Un voyage à Rocdinfer pour se changer les idées —répéta Dashvara, et il s'esclaffa—. Je dois admettre que tu m'as surpris. Pourquoi diables nous as-tu achetés à Atasiag? Rien qu'en nous payant les chevaux et les sabres, tu aurais gagné notre protection pour le voyage. .P Kuriag soupira légèrement. .D En fait, il s'agit, principalement, d'une question politique. Si je m'en allais dans la steppe sans escorte officielle, je créerais un scandale à Titiaka. Un Légitime voyage avec ses serviteurs. Je ne pourrais pas partir comme ça, sans plus. Ce serait… .D Un scandale —compléta Dashvara, pensif. .D Oui. .D Et, dis-moi, ça ne causerait pas davantage de scandale si l'on apprenait que tu achètes l'esclave qui a tué Rayeshag Korfu? .P Kuriag haussa les épaules. .D Aucun. D'après ce qu'on raconte, tu ne faisais que défendre ton maître. En réalité, ta valeur comme garde a augmenté depuis les évènements de l'Arène. Gowel Alfodrog, l'ambassadeur, m'a raconté que Rishag Kondister avait proposé à Atasiag de t'acheter pour six-cents écus. Et Faag Yordark a fait monter le prix à mille. .P Dashvara souffla, sans pouvoir en croire ses oreilles. Avait-il raté quelque chose? .D Ces Titiakas sont fous. .P Kuriag Dikaksunora esquissa un sourire. .D Officiellement, moi, je t'achète pour mille-cinq-cents. Mais, les autres, je ne les ai achetés que pour trois-cents. Sauf les Honyrs: Faag Yordark ne voulait pas les vendre pour moins de cinq-cents chacun. Et Raxifar… bon, Raxifar, je l'ai acheté pour bien plus —toussota-t-il—. En tout cas, il s'agit d'une dépense tout à fait raisonnable, étant donné la fortune de ma famille. —Son sourire s'élargit face à l'expression dépassée de Dashvara—. Tout compte fait, tu es le Ressuscité et le dernier Roi de l'Oiseau Éternel. .P .Bpenso Et je suppose que tu te réjouis d'être le maître d'un si illustre personnage .Epenso , marmonna Dashvara intérieurement. .D Magnifique —dit-il—. Alors, en bref, nous t'emmenons te promener dans la steppe en priant pour que les Essiméens ne nous tombent pas dessus, puis nous te ramenons. Et c'est tout, n'est-ce pas? .D Exact. .P Dashvara acquiesça. .D Alors, nous sommes d'accord. .D Juste une chose de plus —observa Kuriag, la voix indécise—. Vous allez devoir passer par l'ambassade… cet après-midi par exemple… pour officialiser la vente. .P Dashvara le regarda fixement. .D Là, nous ne sommes plus d'accord —grommela-t-il—. Vous allez nous marquer? .P Kuriag détourna nerveusement le regard. .D C'est nécessaire, comme tu dois le comprendre… .D Au diable —le coupa vivement Dashvara—. Débrouille-toi pour officialiser la vente comme tu veux, mais pas avec ces marques. .P Irrité, il ouvrit la porte et sortit de la chambre. Asmoan était déjà parti et Lessi blêmit quand elle vit l'expression de Dashvara. Elle était au courant de tout, comprit-il. Son irritation tomba soudain comme un sac de plomb. Il s'assit à la table et dit: .D Le Dikaksunora nous promet des chevaux et des armes si nous l'escortons dans la steppe. .P Tous le regardèrent avec curiosité. .D Cela semble une bonne nouvelle —commenta le capitaine, sur le ton de celui qui est déjà prêt à écouter le côté problématique de l'affaire. .D Ça l'est. .D Oui. Alors pourquoi as-tu l'air d'avoir croisé une bande d'Essiméens, mon garçon? .P Dashvara soupira et jeta un regard vers le couloir. Kuriag Dikaksunora avait fermé la porte. Non: il l'avait laissée entrebâillée. Il roula les yeux et lâcha: .D Pour pouvoir faire ce voyage, ton gendre a besoin ou croit avoir besoin de dire à tout le monde que nous, ses accompagnateurs, nous sommes ses esclaves. Chose qu'il a faite sans nous consulter, bien sûr. Il nous a achetés à Atasiag en échange de sa liberté sous caution. Et attendez, il y a plus, parce qu'il a aussi acheté les Honyrs aux Yordark et Raxifar au Korfu. Pour fêter ça, il veut maintenant nous faire marquer à l'ambassade. .P Un long silence suivit ses paroles. Makarva laissa échapper un éclat de rire incrédule. Et d'autres l'imitèrent. Orafe rugit: .D Aller se faire marquer, sa mère! Je préfère mourir que d'entrer dans cette ambassade. .P Le capitaine se leva du sofa, retroussant calmement les manches de son uniforme. .D Je crois que le moment est venu d'avoir une autre bonne conversation avec mon gendre. .P Dashvara le vit s'éloigner dans le couloir et frapper doucement à la porte entrebâillée. Quelques secondes après, elle se ferma derrière lui. .D Je n'arrive pas à le croire —dit Zamoy après un silence—. Ce type n'a même pas mon âge. Et il veut maintenant que nous l'appelions maître? .D Nooon, avec Excellence, cela suffira —rit Dashvara avec sarcasme. .P Ils attendirent avec une certaine inquiétude que le capitaine revienne. Il mit une éternité, mais il sortit finalement avec Kuriag Dikaksunora. Ce dernier avait une expression indécise; le capitaine par contre semblait pleinement satisfait. Il s'approcha et dit: .D Xalyas, ce n'est pas une maudite marque qui va nous séparer de la steppe. —Il posa une main paternelle sur l'épaule du Légitime—. Une petite marque sur le bras en échange de la steppe. Ce n'est pas une mauvaise affaire. Tous à l'ambassade. .P Dashvara resta pétrifié. D'accord, Kuriag n'était pas un mauvais type, il avait un Oiseau Éternel respectable et il tiendrait sûrement sa parole, mais… diables, c'était un Dikaksunora, un Titiaka et le fils du Maître esclavagiste. Comme aurait dit Sashava, où était passée la dignité xalya? .P En réitérant l'ordre, le capitaine obtint que les autres Xalyas se lèvent en grognant. Dashvara ne bougea pas d'un pouce. .D Dashvara —lui lança le capitaine avec patience, depuis la porte d'entrée—. Kuriag ne nous trahira pas. C'est mon Oiseau Éternel qui me le dit. Allez, qu'importe une maudite marque? .P Dashvara croisa le regard de Yira. En la voyant acquiescer imperceptiblement, comme pour l'encourager, il soupira et se leva. .D Raxifar, il vaudra mieux que nous y allions. .P L'Akinoa non plus n'avait pas bougé. .D Une petite marque —insista Dashvara—. Nous en avons déjà deux. Une de plus ne nous tuera pas. .P Après quelques secondes, sans un mot et avec le visage impénétrable, le grand noir se redressa. Bien. Dashvara lança un dernier coup d'œil aux femmes xalyas avant de suivre ses frères et Kuriag. .P Dehors, il pleuvait à torrents. Le temps qu'ils traversent le Quartier du Dragon et arrivent à l'ambassade, leurs uniformes collaient à leurs corps et leurs bottes couinaient. Kuriag, bien sûr, était bien protégé sous un parapluie, cadeau, à ce qu'il dit, de l'ambassadeur. .P Après avoir jeté un bref coup d'œil au document que leur tendit le Légitime, les Ragaïls leur ouvrirent le portail et les steppiens passèrent à l'intérieur. Aussitôt, Dashvara eut l'impression d'être de retour à Titiaka. Le grand édifice blanc avec des verrières, les deux fontaines et les jardins rappelaient fortement la capitale diumcilienne. La présence des Ragaïls le rendit nerveux. Il y en avait au moins une vingtaine dans la partie couverte de la cour. L'éclat inquiet dans les yeux du capitaine ne le rassura pas davantage. De tous les steppiens ici présents, Dashvara était le seul à être armé. .D Par ici —leur indiqua un Ragaïl. .P Ils passèrent par une petite porte latérale dans une pièce vide où, après avoir attendu un moment, trois fonctionnaires apparurent, l'un avec le contre-sceau tant attendu d'Atasiag Peykat, un autre avec celui des Korfu et un autre encore avec celui des Yordark. Ils se mirent en ligne et les fonctionnaires déposèrent le contre-sceau avant qu'un autre n'arrive et leur imprime le sceau des Dikaksunora sur le bras: un oiseau bleu qui ironiquement rappelait à Dashvara l'Oiseau Éternel. .P Quand le produit s'introduisit sous sa peau, il sentit en plus de l'habituel picotement une étrange décharge qui lui provoqua une démangeaison dans tout le bras. Il ne manquait plus que ça maintenant, qu'on les ait empoisonnés ou va savoir quoi, pensa-t-il, inquiet. .D Tout ce que vous ressentez est normal —déclara le fonctionnaire, l'air satisfait, en remarquant la surprise des steppiens—. Pour ce genre de technologies, les Dikaksunora ont toujours été en avance par rapport aux autres familles Légitimes. Ils utilisent des sceaux multifonctionnels. .P Il ne s'étendit pas sur ces «fonctions» et l'entendre parler de celles-ci était à cet instant la dernière chose dont Dashvara avait envie. Enfin, ils les firent passer dans une autre salle, où deux jeunes Ragaïls leur apportèrent une pile d'uniformes avec les couleurs bleues et blanches des Dikaksunora. Trois tailleurs s'employèrent à les recouper et à les mettre tous à leur taille. Dashvara avait vraiment l'inquiétante impression d'être revenu des mois en arrière et d'être de retour à Titiaka. Quand toute cette transformation s'acheva et qu'ils sortirent dans la cour, il ne pleuvait plus et les flaques brillaient sous les rayons timides du soleil. .D Sont-ils vraiment aussi bons lutteurs que tu le dis? —demanda une voix. .P Debout sur le perron principal de l'ambassade, un homme obèse avec une longue chevelure bouclée contemplait les steppiens avec ce typique regard évaluateur des citoyens titiakas auquel Dashvara était plus qu'habitué. À côté de ce mastodonte, Kuriag Dikaksunora avait l'air d'un enfant. .D Ils sont très bons —affirma l'elfe—. Et je ne pourrais souhaiter de meilleurs guides pour m'escorter dans la steppe. .D Ah! Tu es né avec l'esprit aventurier, jeune homme. Mais je te comprends parfaitement. Si j'étais plus jeune, je t'aurais probablement accompagné. Voyager ouvre l'esprit. Mais je crains que tu n'aies pas choisi l'endroit le plus sûr pour ton premier grand voyage. .D Ce n'est pas mon premier grand voyage —assura Kuriag—. J'ai déjà voyagé à Ryscodra. Dans la capitale, on ne peut pas se promener dans la rue sans être entouré d'une bonne escorte, si l'on ne veut pas être attaqué et tué par des voleurs de bourses. .D Par la Sérénité! —s'épouvanta l'ambassadeur, même s'il devait probablement déjà savoir tout cela—. Mais je ne vais pas te retenir davantage. Je ne voudrais pas retarder les préparatifs de la noce. .D De fait, je dois encore donner la bienvenue au prêtre. —Kuriag s'inclina devant l'ambassadeur—. Je ne peux que t'être reconnaissant de m'avoir facilité l'usage de tes pigeons voyageurs et de tes serviteurs. .D Et, moi, je me sens honoré d'avoir eu l'occasion de t'aider, Excellence. .P Avec sa taille enveloppée, il pouvait difficilement s'incliner, mais il essaya malgré tout. Après quelques formules de politesse de plus, Kuriag Dikaksunora descendit le perron et passa devant ses nouveaux serviteurs avec la prestance d'un jeune Légitime. Après une hésitation, les steppiens le suivirent jusqu'au portail. Ce n'est que lorsqu'ils l'eurent franchi que Dashvara commença à se détendre. Ils étaient de nouveau en territoire républicain. Enfin. .salto .D Celui-ci a le sabot abîmé —observa Alta. .D Ah, non, voyons, non! —protesta le vendeur—. C'est la forme habituelle de cette race. Avec ces sabots, ils courent plus vite que le vent. .D Le vent est très inconstant —répliqua Alta—. Tantôt il galope, tantôt il s'arrête. Celui-ci, .Sm non , nous ne l'emmenons pas. .P Dashvara appuya le refus en hochant silencieusement la tête. Le vendeur soupira. Il commençait à comprendre qu'Alta décelait les moindres défauts. .P Il remit le mauvais cheval dans son compartiment et se dirigea au fond des écuries. Lumon arrivait en courant derrière eux. Il les informa: .D À nous, il nous manque encore six chevaux. Et vous, comment ça va? .D Il nous en manque dix —répondit Dashvara. .D Alta est pire que le Tatillon —expliqua Miflin, souriant. .D Eh bien, Sirk Is Rhad, ce n'est pas mieux —sourit Lumon—. Atsan et lui ne doivent pas seulement parler avec le vendeur pour se décider: ils doivent aussi parler avec le cheval. .P Dashvara et les Triplés s'esclaffèrent aimablement, mais Alta raisonna: .D Un cheval ne se choisit pas n'importe comment. Je doute qu'on ait le temps de tous les choisir aujourd'hui. .D Surtout si nous devons aller à cette noce —soupira Dashvara. .D Il a dit que ce ne serait pas nécessaire que nous y allions tous —rappela Miflin sur un ton éloquent. .P Dashvara regarda le Poète avec une moue moqueuse. .D Je croyais que tu aimais les fêtes, Poète. En plus, celles qui se marient, ce sont la fille du capitaine et la sœur de ton seigneur. Tu ne veux tout de même pas rater l'évènement? .P Miflin cherchait quelque argument pour se dérober quand Alta les interrompit, en s'exclamant: .D Celui-ci a bien meilleure allure! .P Le visage du vendeur de chevaux refléta le soulagement. Quand Dashvara posa les yeux sur le nouveau cheval, il pencha la tête de côté avec l'étrange impression de le connaître. Après avoir examiné l'animal de haut en bas, Alta déclara: .D Ce cheval est à nous. .D Un merveilleux choix, messieurs! —se réjouit le vendeur. .D Oui… —Alta se racla la gorge et se tourna vers ses frères—. Je voulais dire que ce cheval nous appartenait. En Xalya. Les barbares ont dû le vendre. .P Saisi, Dashvara s'approcha du cheval et, enfin, il le reconnut. C'était Rayonnant, le cheval de Boron. Il avait l'air en bonne santé. L'expression du commerçant reflétait maintenant la concentration, comme s'il essayait de savoir si ceci pouvait faire monter le prix de la vente. .D Avant, il avait meilleure mine —laissa échapper Alta—. Il est mal nourri. .D Mal nourri! —s'écria le vendeur, indigné—. Je soigne ces bêtes nuit et jour et je leur donne la meilleure avoine…! .D Dis-moi —le coupa Alta—. Où as-tu acheté ce cheval? .P Le Républicain s'apaisa aussitôt. .D C'est un patricien qui me l'a vendu —se vanta-t-il—. C'est un cheval steppien de la meilleure race, fort et résistant comme une montagne. Il peut supporter de très longs voyages et se fatigue à peine. .D Je connais les qualités des chevaux steppiens —assura Alta—. Est-ce que vous en avez d'autres de ce type? .D Trois autres, monsieur. Et quelques autres steppiens non moins incroyables. Vous voulez les voir? .P Il disparut à un tournant de ses vastes écuries et revint avec cinq chevaux et trois garçons d'écurie. Dashvara ne reconnut que la jument, à son pelage particulier: celle-ci avait appartenu à un officier de son père. Après avoir examiné les chevaux steppiens avec attention, Alta parut satisfait de tous, et il finit par accepter quatre autres chevaux qui étaient à moitié steppiens. Alors vint le marchandage, et Alta s'en sortit bien: au total, ils payèrent moins de huit-cents dragons pour les dix chevaux et ils les menèrent aux écuries de l'auberge. Le groupe de Sirk Is Rhad venait d'arriver avec les sept derniers chevaux et le lieu commençait à être bondé. Boron reconnut Rayonnant sur-le-champ et sa placidité se mêla d'une vive émotion qui lui fit verser quelques larmes. Dashvara et ses compagnons lui donnèrent des tapes sur l'épaule, se réjouissant de sa bonne fortune. Alors qu'il s'occupait d'essayer et d'ajuster une selle nouvellement acquise sur une jument alezane, Dashvara ne cessa de penser à Lusombre. S'en apercevant, il murmura une excuse à l'oreille de sa nouvelle monture et ajouta: .D Toi, je t'appellerai Soleil-Levant. Nous irons ensemble dans la steppe. Et je te parlerai de Lusombre. Je suis sûr que vous vous seriez bien entendues, toutes les deux. .P Jetant un regard autour de lui et voyant son peuple s'occuper de tant de chevaux steppiens, le cœur de Dashvara se gonfla de joie. L'affaire allait plus que bien. .P Une voix connue hors du bâtiment lui arracha un sourire et, s'éloignant de Soleil-Levant, il passa la tête par la grande porte ouverte. Là, dans la cour de l'auberge, se tenait Atasiag Peykat, formant un cercle avec d'autres Titiakas, son bâton de commandement à la main et une expression de grande sérénité sur le visage. Parmi les présents, il y avait bien sûr Kuriag Dikaksunora, encore vêtu de son habituelle tunique blanche. Sa physionomie reflétait un intense bonheur. Les autres Titiakas lui lançaient des plaisanteries en diumcilien, toutes des blagues traditionnelles au futur époux. .D Et, en plus, vous partez en lune de miel dans la steppe! —s'écria un jeune sur un ton enthousiaste. .D La fiancée n'est rien de moins qu'une princesse steppienne, tout compte fait —intervint un autre, s'inclinant devant le Dikaksunora—. Et les rumeurs disent qu'elle est d'une grande beauté. .D Son cœur est encore plus grand —répliqua Kuriag avec fermeté et il s'empourpra quand plusieurs rirent. .D Je vous augure déjà beaucoup de bonheur dans votre vie, Excellence —dit un autre qui portait le symbole des Yordark—. Je ne sais pas si je vous ai commenté que mon frère aîné, Faag, vous tient en grande estime. .D Euh… oui, je crois que vous l'avez fait, merci —sourit Kuriag, légèrement mal à l'aise. .D Oh. Et combien de temps pensez-vous faire durer votre lune de miel? —demanda le Yordark. .D Je ne l'ai pas encore décidé —admit Kuriag Dikaksunora—. Mais je ne serai jamais totalement absent du Conseil, puisque je laisserai Atasiag Peykat comme représentant en mon poste le temps que durera mon voyage. .D Vous avez déjà effectué les formalités d'héritage? —s'étonna un membre des Shovéda. .D Absolument toutes —acquiesça Kuriag—. Je dois dire que je n'y serais pas parvenu sans l'aide des Alfodrog et des Yordark, ainsi que de ma mère. .P Un jeune roux hésita avant de commenter: .D C'est dommage qu'aucun membre de votre famille proche ne puisse assister à votre noce, à moins que je ne fasse erreur…? .D Ma mère m'a donné sa bénédiction par lettre —assura Kuriag—. Mais le deuil qui pèse encore sur nous l'a empêché de prendre le bateau. En plus, mes frères cadets ont besoin d'un appui moral pour… se remettre de notre perte. .P Les visages se couvrirent de compréhension et de commisération. .D Une grande perte pour toute la Fédération —prononça solennellement le Shovéda. .D Terrible —approuva le roux—. Jamais nous ne pourrons assez saluer les hauts faits de votre père, Excellence. Ils ont grandi notre patrie. .P Kuriag Dikaksunora détourna les yeux vers le sol et Dashvara vit ses lèvres serrées, qui pouvaient aussi bien indiquer la tristesse que la tension. .D Pour l'amour de Cili! —s'exclama Atasiag—. Ne nous attristons pas en ce jour de fête. Le bonheur de notre jeune ami réjouira sans doute l'esprit de son père, où qu'il soit. .D Vous avez entièrement raison, messire Peykat —s'empressa de dire le jeune Yordark. .D Et peut-être devrions-nous laisser un petit répit à Son Excellence avant le grand évènement. .D Tout à fait! —approuva le Shovéda. .D Nous nous verrons au temple, Excellence —salua le roux. .P Ils s'éloignèrent bientôt et seuls Atasiag Peykat et Kuriag Dikaksunora demeurèrent dans la cour. Dashvara osa enfin s'approcher. .D Nous avons les quarante-cinq chevaux, comme promis —annonça-t-il—. Tous sains et de race steppienne à divers degrés. —Il salua Atasiag d'un geste—. Comment s'est passé le séjour en prison, Éminence? .P Atasiag sourit, l'étudiant du regard. .D Épuisant. Je n'ai pas arrêté de recevoir des visites «exceptionnelles», étant donné que les visites ne sont généralement pas permises. En plus des visites de Tahisran, bien sûr. .P Dashvara arqua un sourcil, surpris, en l'entendant parler de l'ombre en présence du Dikaksunora. Cependant, celui-ci semblait savoir de qui ils parlaient. Il haussa les épaules. .D Même enfermé, tu as continué à faire des affaires, à ce que je vois. .P Atasiag acquiesça avec calme. .D Et plus d'une. J'espère que vous traiterez votre nouveau maître aussi bien que vous m'avez traité —ajouta-t-il, moitié moqueur moitié sincère. .P Son regard s'éleva, plus loin derrière Dashvara, et celui-ci s'aperçut que, un à un, les Xalyas étaient sortis des écuries. .D Nous le traiterons comme il le mérite —répliqua Dashvara. .D Cela me semble correct —intervint Kuriag, avant qu'Atasiag ne fasse d'autres remarques—. Merci de vous être occupés des chevaux: vous avez été efficaces. Morzif et Ged sont arrivés avec les armes il y a environ deux heures. Ils disent que ce ne sont pas les meilleures au monde, mais qu'elles feront l'affaire. .P Dashvara acquiesça. Atok lui avait déjà raconté tout ça, et plus: apparemment, ils allaient partir armés jusqu'aux dents, avec des sabres, des lances, des arcs, des carquois pleins et même des armures en cuir. Mu par un élan d'honnêteté, il tendit à Kuriag la bourse d'argent que celui-ci lui avait donnée le matin. .D Il nous est resté cent et quelques dragons —expliqua-t-il. .P L'elfe esquissa un sourire. .D Gardez l'argent. Pour vos caprices. J'ai encore d'autres affaires administratives à résoudre et nous ne partirons pas avant une semaine. Je suis sûr que vous trouverez à en faire bon usage. Si vous n'avez pas de questions, je vais aller me changer pour la noce. .P Il inclina légèrement la tête et Dashvara fit de même avec plus de brusquerie, peut-être parce que la prodigalité du Dikaksunora commençait à l'embarrasser. Il suivit le Légitime du regard tandis que celui-ci montait le perron et entrait dans l'auberge. .D Bon, Philosophe —dit Atasiag—. Tu as enfin tes chevaux et tes armes. Je suppose que tu es satisfait. .P Dashvara sourit mais répondit: .D Je le serai encore davantage quand nous quitterons Dazbon. Je devine que nous allons te manquer —ajouta-t-il avec légèreté. .P Atasiag prit un air moqueusement pensif. .D Mm… Peut-être —admit-il. Il promena un regard rapide sur les visages des Xalyas avant d'ajouter—: Je vais embarquer cet après-midi même pour Titiaka, après la cérémonie. Je dois m'assurer que tout est en ordre au Conseil avant que Kuriag parte chasser des légendes. Alors nos chemins se séparent ici. .P Dashvara acquiesça et, le cœur ému, il fit un pas en avant et donna une forte accolade au Titiaka. .P .Bpenso Tu es en train d'embrasser un démon, Dash .Epenso , pensa-t-il subitement, abasourdi. .P Mais qu'importait? Malgré tout, Atasiag avait aidé son peuple. .D Oui —toussota Atasiag quand Dashvara s'écarta—. Je crois que vous allez me manquer. .P Ses yeux brillaient un peu. Il secoua doucement la tête et fit un pas en arrière avant de s'incliner. .D J'ai été heureux de te connaître, seigneur des Xalyas. Prends soin de Yira, hein? —Il marqua une pause comme Dashvara acquiesçait et il ajouta sur un ton circonspect—: Au fait… si ça ne vous dérange pas, vous pourriez me rendre un dernier service? J'ai un certain nombre de biens que j'aimerais emmener sur le bateau. Certains assez lourds. Comme le… fameux coffre. .P Dashvara sourit et, après avoir jeté un regard interrogatif à ses compagnons et vu leurs expressions amusées, il acquiesça. .D Compte sur nous, Éminence. .Ch "L'orphelin des orcs" Finalement, seuls dix Xalyas assistèrent à la noce et, à la demande expresse de Kuriag, Dashvara fut l'un d'eux. Le temple de Cili où se déroulait la cérémonie se situait dans l'ambassade. L'idée de retourner dans ce lieu ne l'enchantait pas, mais… celui qui paie, ordonne, n'est-ce pas? .P La première chose qui le frappa fut le nombre de Titiakas que Kuriag Dikaksunora avait réussi à réunir en si peu de temps. Ou plutôt le nombre de Titiakas qui s'étaient pour ainsi dire invités à la fête, avec la claire intention de se faire ami du nouveau chef de famille des Dikaksunora. Il reconnut quelques visages, mais la plupart lui étaient inconnus. .P La cérémonie, en soi, ne se différenciait pas beaucoup de celle qu'avait célébrée Atasiag Peykat en les mariant Yira et lui. Le problème, c'est qu'elle s'allongea beaucoup plus que cette dernière. Debout, au fond de la salle, Dashvara écouta l'interminable sermon du prêtre de Cili réprimant des soupirs d'impatience. Il aurait juré que le prêtre avait récité le Livre Sacré tout entier avant d'arroser les liens des deux couples avec de l'eau pure. Lanamiag Korfu était encore un peu pâle, mais il se tenait avec plus d'énergie et il se comporta avec Fayrah comme un parfait gentilhomme, enroulant les rubans, puis s'agenouillant et baisant la main de son épouse comme s'il avait répété le geste mille fois. À côté de lui, Kuriag avait l'air plus jeune et inexpérimenté. Une fois la cérémonie achevée, les musiciens commencèrent à jouer des chansons joyeuses et les invités passèrent dans la grande cour de l'ambassade pour profiter du banquet. Dashvara s'abstint de bouger durant toute la festivité, désireux d'éviter tout conflit avec Lanamiag Korfu. Celui-ci était plongé dans son monde de bonheur et il ne sembla même pas le voir quand il passa à quelques pas de lui. Atasiag ne tarda pas à faire ses chaleureux adieux à Lessi et à Yira et à monter avec Lanamiag et Fayrah dans une barque prêtée par l'ambassade qui les conduirait directement à leur bateau personnel et, de là, ils lèveraient l'ancre pour Titiaka. Fayrah embrassa Lessi, mais elle n'eut pas l'air de se rappeler des gardes xalyas, groupés près du quai. Ce n'est que lorsque la barque s'éloignait déjà que sa sœur leva les yeux, tendit à moitié un bras… et se redressa, faisant tanguer le canot. .D Que l'Oiseau Éternel te protège, sîzan! —cria-t-elle. .P Souriant, Dashvara fit un geste de la tête et la salua. Il ne sut pourquoi, à cet instant, des souvenirs de son enfance lui revinrent, quand il n'était encore qu'un gamin et courait dans l'herbe avec Fayrah et son petit frère Showag ou parcourait les passages secrets du Donjon… Le canot était déjà loin quand il murmura: .D Tu seras toujours une Xalya, sîzin. .P Ou du moins il l'espérait. .salto Avec les préparatifs du voyage, la semaine suivante passa comme un éclair. Comme Kuriag Dikaksunora était très occupé à écrire et à répondre à des lettres et à se rendre à des invitations de Titiakas et de Républicains de la ville, les Xalyas s'occupèrent pour ainsi dire de tout. De toute manière, ils savaient mieux que quiconque ce qui était nécessaire pour voyager dans la steppe. .P Pour se mettre en forme, ils reprirent un entraînement intensif dans la cour de l'auberge, maniant les sabres, les arcs et les lances. Quand Kuriag leur proposa de s'entraîner avec les Ragaïls de l'ambassade, ils refusèrent catégoriquement. Ces guerriers-mages rappelaient à Dashvara de très mauvais souvenirs de la Rébellion. .P La veille du départ, Dashvara, les Triplés, Lumon, Boron et Makarva rendirent visite à Zaadma et Rokuish au .Sm -t nomlieu Dragon d'or pour leur laisser les cent et quelques dragons qui leur étaient restés et, au passage, voir comment grandissaient Rahilma, Aodorma et Sizinma. Ni Zaadma ni Rokuish ne protestèrent beaucoup avant d'accepter l'argent, et encore moins quand Dashvara leur assura que, dans la steppe, ils n'allaient pas en avoir besoin. .D Nos cousines ont l'air de s'être calmées depuis la dernière fois —observa Zamoy, en s'approchant du grand berceau où dormaient les trois nouvelles-nées. .D Rahilma et Aodorma, oui —dit Zaadma—. Mais Sizinma est toujours aussi insupportable. .D Ça doit être la réincarnation de Miflin —conclut le Chauve. Le Poète lui donna un coup de coude en plein dans les côtes—. Aïe! .D Comment va le projet de l'herboristerie? —s'enquit Makarva. .P Zaadma soupira bruyamment. .D Bouah! Cette ville est en train de devenir un enfer. Maintenant, il se trouve qu'il faut avoir un diplôme de la Citadelle pour ouvrir une herboristerie. Nous envisageons de nous installer à Twach. Là, au moins, on laisse les gens vivre sans avoir besoin de diplôme. C'est à une demi-journée d'ici en carriole, ce ne serait pas trop de remue-ménage. Et avec cet argent que vous nous avez apporté, je suis sûre maintenant que nous allons nous en sortir, même avec ces trois petites diablesses —sourit-elle. .P Ils dînèrent avec eux dans la chambre de la taverne et, en partant, Dashvara crut opportun de renouveler son offre au couple. .D Si un jour vous avez envie de retourner dans la steppe, notre clan vous recevra avec grande joie —leur dit-il. .P Rokuish sourit, touché, et se leva pour lui serrer la main. .D Merci, mon frère. Vous pareillement: si l'un de vous décide de voyager à la République, qu'il n'oublie pas de passer nous voir. —Il lui donna une tape sur l'épaule, l'expression profondément émue—. Sois prudent et que la chance te sourie. .P Dashvara eut presque l'impression qu'il lui disait adieu pour toujours. Et peut-être était-ce vrai. Surtout si les Essiméens les surprenaient en chemin. Écartant ces pensées, il sortit de la taverne avec ses frères et jeta un regard sombre sur le ciel orageux avant de mettre la capuche de sa nouvelle cape et de descendre la rue sous l'averse. Ils marchaient en silence dans les rues de Dazbon quand, soudain, Zamoy cria: .D Frères! .P Tous sursautèrent et le regardèrent, alarmés. .D Qu'est-ce qu'il y a? —lui demandèrent-ils. .P Sous sa capuche bleu sombre, Zamoy sourit de toutes ses dents et s'écria: .D Demain, nous rentrons chez nous! .P Il poussa un cri de victoire et partit en courant avec le Chevelu en direction de .Sm -t nomlieu La Perle Blanche . Dashvara échangea un sourire avec ses compagnons et ils reprirent la marche sous la pluie. Ils rentraient chez eux, oui, mais, intérieurement, il ne pouvait cesser de penser aux Essiméens. Ils tomberaient sur eux en chemin à coup sûr. .P .Bpenso Mais cela ne signifie pas que nous ne pourrons pas passer .Epenso , pensa-t-il tout en avançant. .Bpenso Les adorateurs de la Mort n'ont pas à savoir que ces gardes steppiens portant un uniforme titiaka sont des Xalyas… n'est-ce pas? .Epenso Il eut un sourire torve. .Bpenso Pas tant que nous ne le leur crierons pas à la figure. .Epenso .salto Le matin suivant, quand les steppiens montèrent leurs chevaux et sortirent de l'auberge, suivant Kuriag Dikaksunora, leurs cœurs vibraient de joie. Ils partaient chargés de provisions, d'armes, et surtout, d'espoir. Leur enthousiasme se refroidit un peu quand, sortant déjà de la ville, ils virent douze Ragaïls s'approcher du groupe. Un instant, Dashvara craignit qu'ils n'apportent des ennuis, mais Kuriag se contenta de les saluer comme s'il attendait leur rencontre et il reprit la route au trot. Percevant le coup d'œil interrogateur du capitaine, Dashvara soupira et talonna Soleil-Levant pour rejoindre le Légitime. Il se racla la gorge. .D Excellence. .P Le jeune elfe tourna légèrement la tête. Il ne chevauchait pas mal, mais on voyait malgré tout que ce n'était pas un cavalier aguerri. .D Oui? —répliqua-t-il avec une certaine tension. .P Dashvara esquissa un sourire. .D Tu n'as pas besoin de tenir autant les rênes. Détends-toi. Personne n'aime avoir un singe inquiet sur le dos. .P Kuriag serra les lèvres, mais, au lieu de s'offenser et de l'envoyer planter de l'herbe dans le désert, il l'écouta. Il essaya de se justifier: .D À Titiaka, je chevauchais à peine. .D Ça se voit —assura Dashvara avec une raillerie non dissimulée. Il reçut un coup d'œil contrarié du Légitime et il lui sourit avant de grimacer et de demander—: Pourquoi avoir engagé des Ragaïls? .P Kuriag fronça les sourcils. Il ne répondit pas immédiatement. .D Ce n'est pas moi qui les ai engagés —dit-il enfin—. C'est Faag Yordark qui me les envoie pour ma protection. Je n'ai pas pu refuser. .P .Bpenso Vraiment? .Epenso , pensa Dashvara. .Bpenso Ou est-ce que tu as peur que, les Xalyas, nous te laissions tomber? .Epenso .P Mais il tut ses doutes. En plus, la réponse de Kuriag pouvait être vraie. Tout compte fait, les Yordark n'avaient pas intérêt à ce que le nouveau chef Dikaksunora se perde à jamais dans la steppe de Rocdinfer. .P .Bpenso Et rappelle-toi, Dash, nous non plus, nous n'avons pas intérêt à ce que Kuriag se méfie des Xalyas… .Epenso .P Avec une pointe d'exaspération, Kuriag ajouta: .D Djamin est un des meilleurs capitaines ragaïls de Diumcili et il s'est prêté volontaire pour nous accompagner. C'est un honneur de l'avoir parmi nous… J'espère qu'il n'adviendra aucune dispute inutile. .P Dashvara roula les yeux et, comme ledit capitaine ragaïl s'approchait à son tour sur sa monture, il assura: .D Je m'occuperai de contrôler les miens, Excellence. .P Et il se laissa distancer pour céder la place à Djamin. Celui-ci ne lui fit pas mauvaise impression. C'était un humain d'âge mûr, au teint hâlé comme les steppiens et, s'il n'avait pas eu les yeux bleus, on aurait pu le confondre avec un Xalya. Il échangea avec lui un geste sec de la tête avant de se laisser distancer. Il continua à le regarder parler quelques instants avec Kuriag, puis il revint auprès d'un Zorvun impatient d'avoir des nouvelles. Il expliqua à ce dernier la présence des Ragaïls, et le capitaine acquiesça, pensif. .D Je suppose qu'il était prévisible d'avoir de la compagnie —commenta-t-il. .P Ils arrivaient déjà au Chemin du Dragon et, remarquant que le rythme ralentissait, Dashvara tendit le cou. Il aperçut deux saïjits qui attendaient au bord du chemin, avec une monture. Il reconnut aussitôt la haute silhouette du caïte. C'était Asmoan, le scientifique agoskurien, l'enthousiaste de l'Oiseau Éternel… et le démon. À côté de lui, chargé de deux sacs bien rebondis, avec une expression qui alternait entre l'impatience et la moquerie, se tenait Api, le garçon brun. Dashvara arqua un sourcil, réprimant un soupir. Eh bien, finalement, ils allaient devoir voyager non seulement avec douze Ragaïls mais aussi avec non pas un mais .Sm deux démons. .D Bonjour! —s'écria Asmoan—. Pardonnez-moi le contretemps, j'ai un petit problème: mon cheval est déjà trop chargé et je ne sais pas où mettre la charge la plus lourde! —Il posa une main éloquente sur l'épaule du garçon—. C'est Api, mon assistant. .P Kuriag résolut promptement le problème des sacs que portait le garçon en les faisant charger sur une autre monture. Se préoccupant alors de l'assistant, il demanda: .D Quelqu'un qui veuille bien l'emmener? .P Il aurait terminé avant en ordonnant. Les Xalyas se regardèrent. Les Ragaïls se grattèrent la tête ou firent comme s'ils n'avaient pas entendu. Et Dashvara se racla la gorge. .D Il viendra avec moi. .P Il n'aurait tout de même pas fallu que Kuriag installe le démon sur la monture d'une des Xalyas. Le jeune découvrit toutes ses dents et s'inclina. .D Je serai très heureux de voyager avec toi. Au fait —ajouta-t-il, alors que Dashvara l'attrapait par le bras pour l'aider à se hisser—, je suis monté sur un dragon une fois, mais je ne suis jamais monté sur un chev… Démons! —souffla-t-il—. On est plus haut que je ne croyais. .D Accroche-toi bien —répliqua Dashvara. .P Le garçon s'accrocha et ils reprirent bientôt la marche, à une allure plutôt lente. Les Républicains qui passaient par là s'arrêtaient pour regarder avec curiosité le défilé des chevaux. Api demanda: .D Alors, ce sont les fameux chevaux steppiens? .P Dashvara grogna en signe d'acquiescement. Api reprit: .D Asmoan dit qu'en quelques jours, nous serons déjà dans la steppe, mais qu'il faudra traverser des tunnels. Les tunnels d'Aïgstia. Un véritable labyrinthe, il a dit. À ce qu'on lui a raconté, bien sûr, parce que, lui, il ne connaît pas la zone. J'espère que vous savez où vous allez, vous, parce que je ne me fie pas un brin aux cartes de ce scientifique. .P Assis devant lui, Dashvara réprima un soupir. .D Nous essaierons de ne pas nous perdre —assura-t-il. .P Il y eut un silence, puis un joyeux: .D Ben, super. Fichtre, je ne vais pas regretter Dazbon —opina-t-il—. Même si les plaines vides, ce n'est pas non plus mon endroit favori, mais entre ça et les marécages d'Ariltuan, je crois que j'aime autant les plaines. .P Dashvara arqua un sourcil. .D Tu as été en Ariltuan? .D Oui, pourquoi? —répliqua le garçon avec une naturelle vivacité. .P Dashvara secoua la tête. .D Mes frères et moi, nous avons gardé les frontières de Diumcili le long des marécages durant trois ans —expliqua-t-il. .D Fichtre —laissa échapper Api, saisi. .P Dashvara s'humecta les lèvres. .D Je peux te demander comment tu es sorti vivant de là-bas? .D Oh. Eh bien, c'est facile —répondit le garçon—. Ma mère adoptive m'a dit: fiche le camp ou je te tords le cou, petit démon. Et je suis parti en courant avant qu'elle ne me torde le cou. .P Zamoy, qui chevauchait à côté, siffla entre ses dents. .D Sympathique! .D Elle l'était! —assura Api en riant—. Moi, par contre, je suis un véritable démon. C'est vrai. Les orcs m'ont recueilli comme leur fils et, moi, je n'ai réussi qu'à les agacer. Je n'étais même pas capable de grimper aux arbres sans tomber une demi-douzaine de fois par jour! Alors, quand j'ai eu neuf ans, ma mère m'a dit: va-t'en et va chercher fortune dans le grand monde. Six ans ont passé et je cherche toujours —plaisanta-t-il. .P Se demandant jusqu'à quel point son histoire était vraie, Dashvara échangea un regard amusé avec Zamoy et celui-ci toussota: .D Tu veux dire que tu as été élevé par des orcs. .D Ouaip —confirma Api avec naturel—. En fait, c'étaient des orcs des marais. .P Il n'en dit pas plus et Dashvara respira, plus tranquille. Il avait craint que le garçon lui casse les oreilles durant tout le voyage avec des histoires inventées. Ou peut-être qu'elles ne l'étaient pas, qui sait. Mais, alors, le garçon reprit: .D Je me souviendrai toujours de Shifi. C'était mon meilleur ami. Et celui qui grimpait le mieux aux arbres. .P Comme personne ne répondait, dissimulé dans son sac, Tahisran intervint: .P .Bdm Dash, demande-lui où il est allé après avoir quitté les marécages. Je suis curieux de savoir. .Edm .P Dashvara soupira et fit la commission. Il devina le haussement d'épaules d'Api. .D Un peu au hasard —répondit-il—. Je suis allé vers le levant et je me suis retrouvé dans une ville du nom d'Ied. J'ai mis une semaine entière à oser y entrer, parce que je n'avais jamais rien vu de semblable. Tant de maisons et tant de gens bizarres. Ceux qui m'effrayaient le plus, c'étaient ceux qui avaient la peau blanche. Imagine la frayeur que j'ai eue la première fois que je me suis lavé et que je me suis vu dans un miroir! —rit-il—. Finalement —poursuivit-il—, là-bas, j'ai connu un type qui m'a appris la langue commune de l'ouest et un tas d'autres choses. Il venait du désert de Bladhy —expliqua-t-il—, et il m'a raconté des merveilles sur le désert et la steppe, alors je me suis dit: un jour, j'irai à l'ouest. Et me voici. .P Dashvara secoua lentement la tête. .D Tu sais, mon garçon? Tu n'as pas choisi la meilleure époque pour voyager dans la steppe. Elle est infestée d'Essiméens. .D Mais… ce sont des saïjits, n'est-ce pas? —demanda le garçon, confus. .P Dashvara esquissa un sourire torve. .D En théorie. .P Il y eut un silence. .D En résumé, comment ils sont, ces Essiméens? —s'enquit le garçon. .D Misérables —répondit Zamoy aussitôt. .D Pervers! —ajouta Makarva à l'arrière. .D Traîtres comme des serpents —cracha Aligra. .P Atsan Is Fadul ajouta posément: .D Les Essiméens vénèrent la Mort et la science. .P À l'exaspération de Dashvara, le jeune démon s'agitait sur la monture pour se tourner vers ceux qui répondaient. La réponse d'Atsan lui arracha un léger sursaut et Dashvara sentit ses bras s'accrocher un peu plus fortement à sa taille. Cependant, son ton était léger quand il dit: .D Je vois. Mais la Tour de l'Oiseau Éternel n'est-elle pas entourée d'Essiméens? .D Exact —confirma Dashvara avec calme. .P Il attendit la question suivante qu'il imagina être un: mais alors, comment pensez-vous escorter le scientifique et le Légitime jusque là sans qu'ils vous massacrent? Mais la question ne vint pas. Le garçon devait être resté pensif. .P Au fur et à mesure qu'ils s'éloignaient de Dazbon, ils accélérèrent le rythme. Bien que le jour soit ensoleillé, un vent froid et persistant les fouettait. Un des inconvénients d'avoir ce jeune démon sur son cheval était que Dashvara n'osait plus s'approcher de Yira. Atasiag avait sans doute raison quand il disait qu'il était improbable que quelqu'un perçoive l'énergie mortique de sa naâsga, mais, comme il ne savait pas de quoi étaient capables les démons, le doute le maintint éloigné. .P Ils arrivèrent à Rocavita avant midi. La simple vue de la ville sur la haute colline rappela à Dashvara l'interminable nuit qu'il avait passée là trois ans auparavant pour sauver les femmes xalyas, traversant des catacombes et des égouts… À vrai dire, dans sa mémoire, il avait emporté une image sombre de Rocavita, mais, en la voyant de nouveau, il dut reconnaître que ces maisons blanches groupées et entourées de vignes avaient du charme. .P Malgré tout, quand ils arrivèrent sur la grande place de la ville et que Kuriag ordonna une petite pause, Dashvara contint un soupir impatient. S'ils commençaient à faire des pauses toutes les deux heures, ils n'allaient pas arriver dans la steppe avant le printemps… Comme le Légitime se dirigeait vers une taverne avec son épouse ainsi qu'avec Asmoan et le capitaine ragaïl, Dashvara ordonna à Atok de les suivre comme garde du corps. Il n'aurait pas fallu qu'il arrive quelque chose à Kuriag avant même de quitter la République. Les autres attendirent sur la place et en profitèrent pour manger. Ils prononcèrent à peine quelques mots, pas seulement par respect pour les Honyrs, mais aussi à cause de la présence des onze guerriers d'élite titiakas installés non loin. Les deux groupes ne s'adressèrent pas la parole, mais ils échangèrent des regards évaluateurs, pas hostiles, mais clairement méfiants. D'un côté les gardes oppresseurs, de l'autre les esclaves qui revenaient dans leur steppe… .D Le voyage promet —murmura Dashvara. .P Api lui jeta un regard curieux. Allongé sur les pavés de la place, l'air très détendu, le jeune démon avait sorti plusieurs figues allongées et les mâchait énergiquement. Il avait à peine prononcé un mot depuis son histoire sur les orcs. Il avait une étrange façon de regarder tout le monde avec effronterie et avec un éclat moqueur, comme si le moindre détail l'amusait. .D Comment s'appelle celui du sac? —demanda-t-il soudain. .P Dashvara jura intérieurement. Diables. L'ombre avait-elle parlé trop fort? Il jeta un vif coup d'œil aux Ragaïls, espérant qu'ils n'avaient pas entendu la question… .D Celui-là? —dit une petite voix—. C'est Tah. .P Dashvara tourna de nouveau la tête pour voir le petit Shivara s'approcher, la toupie à la main. Il soupira bruyamment et il ne fut pas le seul. .D Tah —répéta Api. .D Tah —confirma l'enfant et il s'arrêta, regardant la figue, intrigué, avant de demander—: Qu'est-ce que c'est? .P Le démon sourit. .D Ça? Mon mentor les appelait amulikas —répondit-il—. C'est un fruit de l'est. Certains l'appellent le fruit des deux Roses. Dommage qu'il ne m'en reste presque plus. Tu en veux une? .P Il lui en donna une et Shivara s'accroupit à côté de lui, mettant le fruit entre ses dents. .D C'est dur! .D Bien sûr, c'est un fruit sec. Il faut mastiquer. Tu aimes? .P Shivara attendit quelques instants avant d'acquiescer. Dashvara perçut la légère tension de Morzif, assis un peu plus loin, et il esquissa un sourire pas tout à fait tranquille. .P .Bpenso Si tu savais, bon Forgeron, que le garçon n'a pas seulement été élevé par des orcs mais que c'est aussi un démon, tu ne laisserais pas ton fils s'en approcher. .Epenso .P Cependant, malgré son étrange comportement et ses encore plus étranges origines, Api n'avait pas l'air mauvais comme garçon. .P .Bpenso Attention, Dash. Tu vas finir par devenir plus confiant qu'Arvara et tu croiras que même Todakwa d'Essimée peut ne pas être mauvais. .Epenso .P La pensée le troubla. Combien de fois avait-il rêvé et répété le nom de Todakwa dans sa tête? Combien de fois avait-il juré de les tuer, lui et Lifdor de Shalussi? C'étaient les uniques chefs de tribu qui restaient en vie, à ce qu'il savait. .P .Bpenso Mais, toi, tu ne recherches plus une vengeance .Epenso , se rappela-t-il. .Bpenso L'important maintenant, c'est que ton clan accepte les Honyrs et renaisse de ses cendres. .Epenso .P Quand il cessa de tourner ses projets dans sa tête, le petit Shivara avait déjà avalé deux amulikas. À présent, le démon lui racontait des histoires de fées et de châteaux, et plus d'un Xalya écoutait. .D Et après on dit que les légendes ne sont pas vraies —soufflait-il—. Les fées existent! La preuve, c'est que cette terniane que j'ai connue en a sauvé une dans les Souterrains, une presque aussi jeune que toi. Elle portait une robe blanche comme l'écume et elle vivait dans une tour sans avoir jamais vu le soleil ni avoir jamais parlé à personne. Tu imagines? Et, soudain, un jour… .P Brusquement, Api s'interrompit et se redressa sur les pavés. .D Ah! Je crois que le voyage continue —déclara-t-il, enthousiaste. .P De fait, les étrangers venaient de sortir de la taverne avec Lessi. Enfin. Les Xalyas se levèrent avec impatience et Dashvara saisissait déjà les rênes de Soleil-Levant, s'apprêtant à la monter, quand Kuriag l'appela. Il soupira et le rejoignit en tirant sa monture derrière lui. .D J'aimerais te présenter formellement le capitaine Djamin —expliqua Kuriag—. Voici Dashvara, le seigneur des Xalyas. Et voici Zorvun, leur capitaine… et mon beau-père —ajouta-t-il avec un sourire mi-amusé mi-gêné. .P Le capitaine ragaïl et les deux Xalyas échangèrent des salutations courtoises tout en se dévisageant. .D Mes hommes et moi —dit le Ragaïl—, nous joindrons notre effort au vôtre pour assurer la protection du Légitime Dikaksunora et de son épouse en ces terres sauvages. .P Dashvara acquiesça sans un mot et Zorvun répliqua: .D Ce sera un honneur pour nous de… euh… voyager avec la garde d'élite diumcilienne. .P .Bpenso Oui, quel honneur… .Epenso .P Dashvara approuva de nouveau en inclinant sèchement la tête et, là, se termina le premier échange. Il fut un peu froid, mais cela aurait pu être pire. Ils remontèrent à cheval et laissèrent bientôt Rocavita en arrière. Ils parcoururent durant un moment le chemin bordé de champs avant d'apercevoir l'ouverture noire qui conduisait aux tunnels d'Aïgstia. Théoriquement, à cause des détours et de la faible lumière des lanternes, même en prenant des raccourcis par où les carrioles ne pouvaient passer, ils mettraient trois jours entiers pour traverser ces tunnels. Ça, si tout allait bien. Et, ensuite, allez savoir ce qu'ils trouveraient. .Ch "La fuite" La traversée des tunnels d'Aïgstia les assombrit tous et elle parvint à exaspérer les Xalyas les plus impatients. L'obscurité, l'impression claustrophobique et la proximité forcée avec les Ragaïls arrachaient des expressions tendues et inquiètes et imposaient un silence uniquement interrompu par les sabots des chevaux, les bottes des guerriers et quelques commentaires. Les seuls à parler avec animation étaient Kuriag et Asmoan. Durant les pauses, et même durant la marche, ils se plongeaient dans de longues conversations. D'après Lessi, ils parlaient de choses variées, mais l'Oiseau Éternel et les Anciens Rois étaient des sujets récurrents. .D J'ai l'impression d'avoir épousé un shaard —souffla Lessi, amusée, le second jour. .P Aussi, profitant de l'occasion, Zorvun proposa à sa fille de voyager avec eux et Lessi put donc écouter les histoires rocambolesques d'Api. Le troisième jour, alors qu'ils avançaient tous dans un tunnel irrégulier faisant attention à ce que les chevaux ne trébuchent pas, Dashvara demanda: .D Dis-moi, gamin. Cette histoire comme quoi tu étais monté sur un dragon, c'est vrai? .P Api marchait quelques pas en arrière et était silencieux depuis un moment, l'air songeur. Il leva la tête et sourit. .D Bien sûr. Et un grand. .P Dashvara lui adressa une moue sceptique et se retourna pour bien regarder où il marchait. Alors, Api précisa joyeusement: .D Il était en plein Ied, en fait près des quais, là où se trouvent les Palais Abandonnés. C'était un dragon magnifique, couvert de cornes et d'écailles bleues. Je suis monté dessus plein de fois. Surtout parce que, depuis ses naseaux, on pouvait sauter pour plonger directement dans la mer. C'était amusant. —Il fit une pause—. J'ai mentionné qu'il était en pierre? .P Dashvara étouffa un gros rire. .D Non, mais je commençais à m'en douter —assura-t-il. .P Il roula les yeux et ils continuèrent en silence. Peu après, ils arrivèrent au bout du raccourci et débouchèrent sur le chemin principal. Là, le tunnel était plus large, plus haut et, surtout, il était bien mieux entretenu. Ils tournèrent à droite. De là, selon la carte d'Asmoan, il leur restait moins d'une demi-heure pour voir le soleil. Dashvara accélérait inconsciemment le rythme et ralentissait chaque fois qu'il se rapprochait trop des deux Ragaïls qui ouvraient la marche avec leurs lanternes. Il plissa soudain les yeux. Ça… c'était une lumière ou un reflet des lanternes? .P Il ne put le déterminer parce qu'à cet instant une ombre passa devant ses yeux… .P .Bdm Dash! .Edm , s'écria Tahisran d'une voix horrifiée. .Bdm Il y a une carriole hors du tunnel! Et j'ai entendu un cri. Je n'ai pas osé m'approcher. Il y a trop de lumière. .Edm .P Dashvara s'arrêta net et ordonna dans un rugissement: .D Halte! .P Comme les deux Ragaïls en tête de file se retournaient, surpris, il expliqua: .D La sortie est proche. Il faudrait envoyer des sentinelles pour voir si la zone est sûre. Il pourrait y avoir des problèmes. .P Les deux Ragaïls échangèrent un regard et haussèrent les épaules. L'un d'eux proposa: .D Je peux y aller. .D Je t'accompagne —décida Dashvara—. Lumon, prends ton arc et viens avec moi. Les autres, continuez à avancer doucement et restez attentifs. .D Je vais avec toi —intervint Makarva depuis l'arrière—. Je sais bien que tu ressuscites et tout ce que tu voudras, Dash, mais s'il t'arrive quelque chose, mon Oiseau Éternel mourra de honte. .P Dashvara ne protesta pas: il laissa les rênes de Soleil-Levant à Zamoy, et le Ragaïl, l'Archer, Mak et lui s'éloignèrent rapidement dans le tunnel, suivis discrètement par l'ombre. .P .Bdm Il ne m'a pas semblé entendre de coups d'épée .Edm , ajouta Tah. .P Il n'en dit pas plus, probablement parce qu'il n'avait pas d'autres détails à donner. La lumière se fit de plus en plus intense et, finalement, ils sortirent du tunnel. La première sensation de Dashvara fut une sensation de libération. La deuxième, d'horreur. Parce qu'il venait d'apercevoir une carriole renversée et une créature bipède et écailleuse qui tentait d'atteindre une saïjit atterrée, hissée sur une saillie de pierre du profond canyon rocheux. Celle-ci ne vit même pas les quatre silhouettes qui sortaient du tunnel: son regard cherchait fébrilement une prise pour continuer à escalader la roche. .D Des nadres rouges —cracha Makarva, en dégainant ses sabres. .P Dashvara balaya l'endroit du regard et se sentit soulagé en ne voyant pas d'autres nadres. Saisissant à son tour ses sabres, il lança: .D Attirons-le loin du tunnel. S'il explose, il pourrait l'endommager. Ragaïl, ne bouge pas d'ici. .P Les trois Xalyas s'éloignèrent rapidement, contournant la carriole. Devant celle-ci, ils purent voir le corps sans vie d'une autre femme, une arbalète déchargée à ses côtés. Le cheval avait dû se libérer et partir au galop… probablement poursuivi par le reste de la bande de nadres, comprit Dashvara avec un frisson. .P Dès qu'ils se furent éloignés suffisamment dans le couloir rocheux, Lumon décocha une flèche. Il atteignit le cou écailleux du monstre et, même s'il ne le blessa pas, celui-ci fut distrait et détourna son attention de la steppienne sur son rocher. Les Xalyas s'écartèrent les uns des autres. Si seulement ils avaient eu de l'huile-froide pour l'empêcher d'exploser une fois mort… Maltagwa en avait fabriqué suffisamment pour remplir une outre, mais ils ne l'avaient pas précisément à portée de main en ce moment. Il restait la possibilité de tenter de distraire la créature jusqu'à ce que l'un des trois revienne avec l'outre, bien sûr, mais le plus simple était de la tuer et qu'elle tombe là où le passage était plus large. .D Viens, petit dragon! —dit Dashvara agitant son sabre noir en direction de la bête—. Ne sois pas lâche. .P Il fut à moitié lâche. Se voyant cerné de trois côtés, le nadre rouge émit un puissant rugissement et se rua sur Makarva, qui était au milieu du chemin conduisant hors du défilé. Les nadres rouges étaient des monstres et ils ne se distinguaient pas par leur intelligence, mais, là, l'instinct de survie et l'éloignement de la bande prévalurent. .D Écarte-toi! —lança Dashvara. .P Makarva s'écarta d'un coup et le nadre rouge, au lieu de déguerpir, recula émettant des rugissements répétés pour appeler ses congénères. Dashvara secoua la tête, sans comprendre. Le petit dragon aurait dû détaler pour rejoindre sa bande. À moins que… Quand le nadre se retourna et fonça cette fois vers le Ragaïl et vers l'entrée du tunnel, Dashvara sentit le sang se glacer dans ses veines. .D Par le Liadirlá, la bande est dans le tunnel principal! —feula-t-il. .P Et cette fois, il s'élança, non plus pour distraire la bête afin qu'elle s'en aille mais pour l'arrêter avant qu'elle n'atteigne le tunnel. Ce serait toujours moins grave qu'elle explose dans le défilé plutôt que dans le tunnel. Avant qu'il n'ait le temps de beaucoup réfléchir, il plantait déjà ses sabres entre les écailles de la bête. Il tomba, entraîné par le poids et jura, retirant ses sabres et les replongeant dans les pattes et les griffes. C'était triste, mais le nadre devrait attendre un peu avant de mourir. Laissant la créature meurtrie, inutile et rugissante, Dashvara libéra ses sabres et se précipita vers le tunnel en criant: .D Sortez tous! Tout de suite! .P Les premiers Xalyas ne tardèrent pas à sortir, à cheval. Api était monté sur celui de Tsu. .D Nous avons des nadres rouges derrière! —informa Orafe. .D Et un devant —répliqua Dashvara en l'indiquant. .D Ils sont proches? —s'enquit Lumon. .D Sur nos talons! —croassa le Grincheux—. Nous devrions les avoir entendus arriver, mais rien. Je n'arrive pas à me l'expliquer, ces tunnels doivent être ensorcelés. .D La rochelion étouffe le bruit —commenta Tsu. .P Plusieurs le regardèrent avec surprise. Ils oubliaient toujours que le drow n'avait pas toujours été xalya, loin de là, et qu'il avait été à l'université de Titiaka durant des années. Le Chevelu souffla: .D En tout cas, les Ragaïls sont en première ligne! .P Dashvara esquissa un sourire torve. .D Eh bien, on va voir si leurs trucs de magiciens leur servent contre les nadres. .D Oh, les gars: sortons du défilé —les pressa Sashava. .P Dashvara acquiesça, prit les rênes de Soleil-Levant, monta et se posta entre le nadre moribond et l'expédition, de sorte que celle-ci dut passer à gauche de la carriole. Des rugissements provenant du tunnel lui parvinrent et, quand il vit Kuriag sortir avec Asmoan, les yeux écarquillés, il réprima un sourire torve. .Bpenso Bienvenue dans la steppe, Excellence… .Epenso L'elfe arrêta son cheval et demanda: .D Qui est cette femme? .P Dashvara arqua un sourcil. Fichtre. Il avait complètement oublié la steppienne perchée sur les rochers. Il leva les yeux vers elle et la vit aussi atterrée que quelques minutes plus tôt. Elle avait dans les trente ans, des traits steppiens, des vêtements colorés… Des habits shalussis, considéra Dashvara. Il approcha sa monture de la paroi rocheuse. .D Ne crains rien! —lui lança-t-il—. Tu peux descendre de là maintenant. .P La Shalussi hésita. Dashvara insista, impatient: .D Il y a d'autres nadres rouges dans la zone: tu ne devrais pas rester là. L'autre femme et toi, vous vous dirigiez à Dazbon, n'est-ce pas? —Il l'avait déduit de la position de la carriole. Il secoua la tête—. Nous, nous allons dans le sens contraire, mais, de toutes façons, avec la bande de nadres rouges qui se trouve dans les tunnels, je ne te conseille pas de prendre cette direction. Euh… Tu ne vas pas descendre? .P La steppienne, sans un mot, commença à descendre de la paroi rocheuse. D'un coup d'œil, Dashvara constata que Kuriag était resté là à la regarder et il souffla. .D Continuez, Excellence. Ne vous arrêtez pas. Je m'occupe d'elle. .P Le jeune elfe déglutit mais acquiesça et il s'éloigna dans le défilé. Le temps que la Shalussi atterrisse enfin sur le sol, Dashvara avait déjà soulevé la femme morte pour la passer à Arvara. La Shalussi lissa ses vêtements d'une main nerveuse et ses yeux glissèrent vers sa compagne. Dashvara se racla la gorge. .D Je regrette que nous soyons arrivés trop tard pour elle. Je suppose que tu voudras lui donner un enterrement digne. Y a-t-il quelque chose de valeur dans ta carriole, femme shalussi? .P La steppienne fronça les sourcils. Elle fit non de la tête. .D Non —soupira-t-elle—. Sauf… —Elle se mordit la lèvre et, montant dans la carriole, elle souleva une étoffe et découvrit une fillette d'environ quatre ans qui s'était cachée là. Elle la prit dans ses bras. Dashvara acquiesça, se réjouissant qu'ils soient au moins arrivés à temps pour sauver deux âmes. .D Boron —lança-t-il—. Emmène-les. .P Le Placide acquiesça et aida mère et fille à monter sur le cheval. Dashvara soupira bruyamment et fit volter sa monture. Plus d'un Xalya était resté en arrière aider les Ragaïls pour couvrir la retraite, parmi lesquels Zorvun, bien sûr. Le problème, c'était que lutter dans un tunnel n'était pas pratique. Et encore moins quand… .P On entendit une explosion et Dashvara blêmit. Diables, diables, diables. Il tourna brusquement la tête, mais le nadre moribond était toujours en vie. L'explosion provenait du tunnel. Il y entra avec Soleil-Levant. Le fracas de rugissements se mêlait aux bramements des guerriers. La rochelion étouffait le bruit, disait Tsu… Ben, heureusement. Dashvara feula: .D Arrière! Ne les tuez pas! .P Mais il savait qu'il était difficile de demander une telle chose alors que les nadres rouges, eux, chargeaient avec férocité. Une autre explosion fit trembler le tunnel et une pluie de poussière les aveugla. Alors, la voix de Djamin tonitrua: .D Arrière! .P .Bpenso Ce n'est pas trop tôt… .Epenso .P Dashvara sortit de nouveau du tunnel pour ne pas barrer le passage et il s'éloigna d'un trot rapide, suivi de près par les autres. Un fracas d'explosions poussa Soleil-Levant au galop et Dashvara dut contrôler son élan. Par l'Oiseau Éternel! Si le tunnel avait tenu après ça, il mangeait ses bottes. .P Le défilé n'était pas très long et ils débouchèrent bientôt sur la steppe. Devant lui, s'étendaient des plaines interminables couvertes d'herbe. L'émotion commença à l'envahir, mais aussitôt sa joie fut remplacée par le devoir du moment: d'un coup d'œil, il s'assura que tous étaient sains et saufs, il fit volter Soleil-Levant et entendit Zorvun marmonner: .D Quelle bande d'idiots… .P Dashvara paria qu'il parlait des Ragaïls. Il vit ces derniers se mettre en formation devant le défilé. .P .Bpenso Beaucoup de discipline et beaucoup de magie, mais après ils ne sont pas capables de courir quand il le faut. .Epenso .P Le cheval du capitaine ragaïl trotta jusqu'à Kuriag, et Dashvara s'approcha avec Zorvun. Le jeune Légitime acquiesçait de la tête, l'air sombre. Les rejoignant, Dashvara commenta avec calme: .D Laissez-moi deviner: le tunnel s'est écroulé. .P Djamin s'éclaircit la voix. .D C'est possible —admit-il. .P Dashvara sourit avec goguenardise. .D Les commerçants ne pourront pas se plaindre: nous laissons derrière nous un chemin solide et sûr. Pas un troll n'osera passer par un chemin aussi bien gardé. .P Il vit le capitaine ragaïl serrer les dents et Kuriag le regarder avec un mélange d'embarras et d'incrédulité. Dashvara paria que, si c'étaient les Xalyas et non les Ragaïls qui avaient provoqué l'accident, ils n'auraient pas été aussi compréhensifs. Pour leur défense, il fallait reconnaître qu'en Diumcili, il n'y avait pas de nadres rouges. Avec une patience forcée, Djamin rétorqua: .D Ce ne sera pas difficile de rouvrir la route. Pour l'instant, réjouissons-nous d'être encore tous en vie. .P Dashvara le regarda d'un air moqueur, mais il se contenta de répliquer: .D Il vaudra mieux que nous nous éloignions d'ici avant que la nuit tombe. .P Ce n'est que lorsqu'il talonna son cheval qu'il pensa à Tah et, soudain inquiet, il interrogea ses frères. C'est Api qui répondit en tapotant son sac rebondi: .D Tout est en ordre. .P Dashvara arqua un sourcil en percevant la confirmation mentale amusée de l'ombre. Bon, soupira-t-il. Cela n'avait pas été l'arrivée tranquille qu'il espérait, mais ils étaient enfin dans la steppe. Il jeta un coup d'œil alentour. Bon nombre de Xalyas avaient les yeux rivés sur l'horizon. Certains regardaient vers le nord-ouest, directement vers Xalya. .P .Bpenso Comme c'est étrange, n'est-ce pas, frères? .Epenso murmura-t-il pour lui-même, se redressant sur Soleil-Levant. .Bpenso Nous revenons dans une steppe où nous avons passé presque toute notre vie et on dirait presque que nous ne l'avons pas vue depuis vingt ans. Seuls trois ans ont passé. Trois ans et tant de choses ont changé. .Epenso .P .Bpenso Mais nous sommes revenus. .Epenso .P Il sourit, le regard perdu sur les lointaines plaines et collines. On entendit des sabots de chevaux tout proches. Yira s'arrêta sur sa droite. Au-dessus de son voile, ses yeux noirs l'observaient avec intensité. .D Alors, voilà ta steppe, Dashvara de Xalya. .P Dashvara sourit, prit sa main gauche gantée et la baisa avec douceur. .D Elle est autant à moi qu'à toi, naâsga —murmura-t-il. Il reporta son regard vers les plaines et secoua la tête—. Peut-être qu'elle te paraîtra un peu vide au début, mais elle enserre beaucoup plus que ce que l'on voit. La steppe —il fit un geste ample—, il faut la sentir. .P Les yeux de Yira sourirent puis se tournèrent eux aussi vers l'immense horizon. Elle commenta: .D C'est comme un océan. Sauf qu'au lieu des vagues, il y a des collines et, à la place des bateaux, il y a des chevaux. .P Dashvara s'étrangla en l'entendant comparer sa steppe à la mer. .D Mais les chevaux ne sombrent pas, naâsga. Ils chevauchent sur de la terre ferme. La steppe est franche et simple. Si on enlève, bien sûr, les serpents rouges, les nadres, les écailles-néfandes, les Essiméens… —énuméra-t-il. Yira souffla, amusée, et Dashvara ajouta—: Mais je me réjouis qu'elle te fasse penser à un océan si… si cela te fait sentir davantage chez toi. .P Yira pencha la tête de côté et ses yeux étincelèrent, souriant encore. .D Je suis un esprit nomade. Mon chez moi est là où va mon cœur. .P Dashvara déglutit, ému, et acquiesça sachant qu'aucune parole n'aurait pu exprimer sa joie de savoir sa naâsga à ses côtés, chez lui, dans sa steppe. Il se tournait de nouveau vers celle-ci, rêveur, quand une voix appela: .D Dash! .P Dashvara se tourna pour voir Zamoy approcher au trot. Le Chauve s'arrêta et expliqua: .D La femme shalussi dit qu'elle est une esclave en fuite d'Essimée. Quand nous lui avons dit que nous étions des Xalyas, elle a failli s'évanouir. Qu'est-ce qu'on fait avec elle? .P Dashvara haussa les épaules. .D Dis-lui que nous autres, contrairement à son peuple, nous n'avons pas pour coutume de tuer des gens innocents et que… .D Dash —protesta Yira. .D Et que la dame des Xalyas décidera de son sort —termina Dashvara avec un petit sourire. .P La sursha le regarda, les yeux plissés, souffla et dit: .D Je crois que, pour l'instant, c'est plutôt à Kuriag Dikaksunora qu'il revient de décider. .P Dashvara arqua un sourcil. .D Diables, c'est vrai. Je vais aller demander à notre maître ce qu'il en pense. .P Il s'avéra cependant que Kuriag était précisément en train de parler avec la Shalussi et, quand Dashvara arriva, il entendit le Légitime déclarer: .D Sous ma protection, les Essiméens n'oseront pas porter la main sur toi. .D Je te prêterai des habits —intervint Lessi d'une voix douce—. Personne ne pourra te prendre pour une esclave. Qu'en dis-tu? .P La femme shalussi les regardait avec une expression de pure stupéfaction. Lâchant la main de sa fille, elle s'agenouilla devant eux en disant: .D Vous nous avez sauvé la vie à ma fille et à moi. J'ai été esclave durant beaucoup d'années, mais je n'ai jamais servi un maître qui le méritait. Si je peux vous être utile de quelque façon, moi, Hézaé, je le ferai. .P Kuriag acquiesçait, sans savoir quoi répondre. Lessi sourit. .D Ce sera un plaisir de t'avoir à mes côtés. .P Comme la steppienne se levait, Dashvara intervint: .D Puis-je te poser une question, Hézaé? De quelle zone d'Essimée viens-tu? .P La Shalussi tourna la tête vers lui et son expression se fit craintive. .D J'ai vécu longtemps à Aralika, la Cité de la Tour. Mais il y a deux ans, ils nous ont déplacées, ma sœur et moi, plus au sud. Là où se trouvait l'ancien peuple de Lifdor. .P De sorte que Lifdor était lui aussi tombé dans les filets des Essiméens, déduisit Dashvara. Toute la steppe était tombée. Il restait à espérer que les Honyrs, eux, ne l'avaient pas fait. Il commenta: .D Deux ans. Cela signifie que tu étais encore dans le village principal de Todakwa quand le donjon des Xalyas est tombé. .P Hézaé acquiesça et, devant l'oreille attentive des Xalyas, elle dit: .D J'ai vu arriver les esclaves xalyas. La plupart étaient des enfants et des femmes. Certains… ont été sacrifiés à leur dieu. .P Une vague de haine et d'horreur s'empara de Dashvara rien que d'imaginer les Essiméens sacrifiant des enfants xalyas à leur stupide Dieu de la Mort. Son poing droit serra avec force le pommeau de son sabre. .D Mais ils ont laissé les autres en vie —intervint Alta avec un brin d'espoir. .P Hézaé fit un léger mouvement de la tête. .D Oui. Mais je ne peux pas vous dire combien ils étaient. Je n'en ai vu qu'une poignée. Je travaillais dans une ferme, vous comprenez: j'allais rarement en ville. .P Ville, se répéta Dashvara. Combien d'habitants y avait-il dans cette ville du nom d'Aralika? Il se souvenait que le shaard Maloven lui avait dit que les terres essiméennes étaient l'endroit le plus peuplé de la steppe, vu qu'ils avaient aussi les terres les plus riches et cultivables. Cinq ans plus tôt, les officiers xalyas estimaient que deux-mille âmes y vivaient. Mais c'était sans compter les esclaves qui avaient été arrachés à leurs foyers depuis lors. .P La conversation avec la Shalussi les rendit tous lugubres et, quand ils se mirent en marche pour s'éloigner du défilé, ils échangèrent à peine quelques mots. La nuit allait bientôt tomber et le capitaine ragaïl ne tarda pas à donner l'ordre de s'arrêter. Tandis qu'ils montaient le campement et qu'ils allumaient des torches, d'autres Xalyas creusèrent la tombe pour la sœur d'Hézaé. Ils la creusèrent rapidement et en silence, et Dashvara paria que plus d'un pensa: les Shalussis ont-ils seulement creusé une fosse pour nos frères tombés en Xalya? Non, ils ne l'avaient sûrement pas fait. Mais il était aussi vrai que cette Shalussi, esclave depuis des années, n'était pas responsable. .P Une fois la tâche terminée, ils ne s'attardèrent pas et, depuis l'autre bout du campement, Dashvara aperçut les silhouettes de ses frères qui s'éloignaient promptement, laissant Hézaé pleurer seule sa perte. Il inspira profondément l'air froid de la nuit et, d'une main douce, il caressa le front de Soleil-Levant. La jument souffla doucement de plaisir. La rencontre avec les nadres rouges l'avait rendue nerveuse durant un long moment, mais maintenant que Dashvara la soignait comme une reine, elle avait recouvré une totale sérénité. Il sourit et continua de la brosser en disant: .D Jamais je ne laisserai une de ces bêtes te faire du mal, .Sm -t erare daâra . Tu ne dois pas les craindre. Lusombre ne les craignait pas: elle les regardait dans les yeux. Elle faisait volte-face comme un oiseau. Et je ne les ai jamais laissés la blesser. .P Et ainsi, seul avec ses pensées et sa jument, il murmurait à celle-ci des mots doux quand il remarqua une haute silhouette robuste qui s'approchait. C'était Raxifar. On voyait à peine son visage dans l'obscurité. L'Akinoa s'arrêta à quelques pas. .D Xalya —le salua-t-il d'une voix profonde. .P Dashvara fit un geste poli de la tête sans cesser de brosser son cheval. .D Raxifar. .P D'où ils étaient, on entendait les voix étouffées des Xalyas, emmitouflés dans leurs couvertures, inhabituellement songeurs. Profitant de l'espace, les Ragaïls s'étaient installés un peu plus loin. Quant aux tentes du capitaine ragaïl, de Kuriag et d'Asmoan, elles se dressaient entre les deux groupes. La première avait les couleurs rouges de la garde titiaka, la deuxième était blanche, ornée du dessin bleu de l'oiseau des Dikaksunora, et la troisième, celle de l'Agoskurien, était d'un orange vif. .Bpenso Avec une telle discrétion, je nous vois saluer les Essiméens demain à l'aube… .Epenso .D Je vais partir —déclara l'Akinoa après un silence. .P Dashvara arrêta sa tâche, mais avec calme, et il laissa Soleil-Levant s'éloigner doucement pour brouter l'herbe. Il acquiesça. .D Je sais. Tu l'as dit au Titiaka? .P La lumière d'une torche proche éclaira le sourire moqueur de Raxifar. Non, il ne le lui avait pas dit. Dashvara roula les yeux. .D Nous te donnerons des vivres et ce dont tu as besoin —promit-il—. Et nous couvrirons ton départ pour qu'aucun Ragaïl ne te voie. .P Raxifar inclina légèrement la tête. .D Si je réussis à trouver mon peuple, Xalya, tu peux compter sur moi pour libérer le tien des griffes essiméennes. .P Dashvara sourit, ému. .D Merci, Raxifar. Pour le moment, je ne sais pas très bien comment nous allons faire. Mais nous le ferons. Crois-moi, je ferai aussi tout mon possible pour aider tous les tiens qui sont tombés entre les mains des Essiméens. Seulement… je me dois de rendre la pareille à Kuriag Dikaksunora avant de m'y consacrer pleinement. .P Raxifar acquiesça, pensif. .D Je comprends. Cet étranger n'a pas mauvais cœur. Mais il ne pourra jamais vraiment pardonner ce que j'ai fait à son père. Je n'arrive pas à comprendre comment il ne m'a pas encore tranché la tête. .P Ils échangèrent des sourires sinistres. Dashvara prononça solennellement. .D .Sm Ayshat , Raxifar d'Akinoa. Merci d'avoir voyagé avec nous jusqu'ici… et de m'avoir sauvé la vie. Je ne sais pas si un jour nos peuples réussiront à cohabiter après tout ce qui s'est passé, mais… sans aucun doute, tu as gagné le respect des Xalyas. En particulier le mien. .P Raxifar sourit. .D Akinoa respecte les âmes qui défendent ses valeurs; alors, je ne peux répondre qu'avec le même respect —répliqua-t-il. .P Dashvara souffla et plaisanta: .D Si seulement les Essiméens pouvaient suivre le même exemple. .P Tous deux retournèrent au campement et, s'efforçant de ne pas attirer l'attention des Ragaïls, ils parvinrent à remplir un sac de vivres et deux outres. Comme il était probable qu'en découvrant la disparition de l'Akinoa, les Ragaïls décident de le poursuivre, ils s'assurèrent que le cheval de Raxifar était en bonne condition pour supporter la fuite. La majorité des Xalyas n'alla pas jusqu'à saluer le steppien noir de vive voix, mais l'hostilité avait disparu. Avec le temps, ils commençaient à être tolérants, sourit Dashvara. .P La Gemme avait déjà parcouru une bonne partie du ciel et ils venaient de changer le tour de garde quand Raxifar se leva et Dashvara en fit autant. On n'entendait qu'un silence sépulcral dans le campement. Ils s'éloignèrent jusqu'au cheval de l'Akinoa et tous deux se serrèrent vigoureusement la main. Ce salut en disait plus que mille mots. Dashvara lui chuchota: .D Que l'Oiseau Éternel te guide. .D Qu'Akinoa vous donne des forces à toi et à ton peuple —répliqua Raxifar d'une voix tout aussi basse. .P Il tira les rênes du cheval et s'éloigna, passant devant Sirk Is Rhad, qui montait la garde à l'est du campement. L'Akinoa se perdait déjà dans l'obscurité de la nuit quand l'Honyr murmura: .D Tu crois qu'il trouvera son peuple libre, sîzan? .P Dashvara hocha la tête avec une lueur d'espoir dans le cœur. .D Je ne sais pas —répondit-il—. Mais, si les Akinoas ont aussi été soumis, cela signifie que les Essiméens ont tout. Absolument tout. .D Sauf les terres du nord —observa Sirk Is Rhad. .P Dashvara acquiesça en silence. Sauf les terres du nord, où vivaient les Honyrs. Ces terres, voisines de celles des Xalyas, étaient presque aussi désertiques que le désert de Bladhy. Mais c'était toujours la steppe. .P .Bpenso Et probablement, cela deviendra ton foyer ces prochaines années, si tu parviens à te débarrasser honorablement du Légitime. .Epenso .P Mais, avant, il fallait écouter le Dikaksunora, satisfaire sa curiosité et celle d'Asmoan… Dashvara espérait seulement qu'il ne regretterait pas de ne pas avoir fait comme Raxifar cette nuit et de ne pas être parti en tapinois avec ses frères et les femmes xalyas. Le temps le dirait. .Ch "Lamasta" On ne tarda pas le lendemain à découvrir que la grande tête noire de l'Akinoa manquait parmi les Xalyas. Les Ragaïls étaient nerveux; Djamin, irrité. Les Xalyas ne pouvaient s'empêcher de sourire avec goguenardise. Ils se préparaient déjà à partir, attendant l'ordre de Kuriag, quand le capitaine ragaïl s'approcha en disant: .D Son Excellence voudrait te parler dans sa tente, Dashvara de Xalya. .P Dashvara grimaça mais acquiesça. .D J'arrive tout de suite. .P Il finit d'installer la selle de Soleil-Levant, lui caressa le front et aperçut l'éclat courroucé dans les yeux de Djamin. Dashvara savait que, s'il avait été à Titiaka, il aurait reçu une volée de coups pour manque de diligence. Mais ici, dans la steppe, le capitaine ragaïl n'osait pas le traiter comme l'esclave qu'il était. .Bpenso Tu n'aurais pas peur d'une trentaine de sauvages steppiens, étranger? .Epenso , se moqua mentalement Dashvara. Et, lui adressant un salut sec, il s'éloigna vers la tente. À sa contrariété, Djamin le suivit. Lessi était sortie et, à l'intérieur, seuls se trouvaient Zraliprat, l'esclave d'enfance de Kuriag, et ce dernier. Assis sur un coussin, le Légitime n'avait pas l'air content. .D Ah —dit-il, en le voyant entrer—. S'il te plaît, capitaine. Laisse-nous seuls. .D Vous êtes sûr, Excellence? —hésita Djamin. .P Kuriag acquiesça fermement et, quand le capitaine ragaïl s'en fut à contrecœur, il laissa le livre qu'il tenait sur ses genoux et se leva. .D Je ne sais pas comment le prendre —admit-il, altéré—. Je lui ai laissé la vie sauve, je lui ai acheté un cheval, je lui ai permis de voyager avec moi jusqu'à la steppe… et Raxifar me le paie de cette façon? En fuyant comme un rat? Est-ce ainsi que fonctionne l'honneur steppien? .P Dashvara l'observa. Le jeune elfe était plus vexé qu'en colère. Il secoua la tête, en soupirant. .D Écoute, Excellence… .D Non, toi, tu vas m'écouter —l'interrompit vivement le Légitime—. Je sais que, toi et les tiens, vous l'avez aidé à fuir. Je ne vais pas le poursuivre. Parce que, si je le capturais, je ne pourrais faire autrement que le condamner à mort. Comprends-le. Je ne veux faire de tort à personne. Mais après tout ce que j'ai fait pour vous… j'attendais un peu plus de respect et de reconnaissance. .P Dashvara acquiesça en silence. Kuriag avait raison. De son point de vue, il les avait achetés à un prix élevé, il les avait aidés à rejoindre la steppe armés et à cheval, ce que les Xalyas n'auraient pas obtenu sans se casser les reins durant des années à Dazbon; en définitive, il leur avait fait un énorme cadeau en échange d'une loyauté supposément temporelle… mais absolue. .P Dashvara baissa les yeux sur son bras droit, où était dissimulée la marque de l'oiseau des Dikaksunora. Il acquiesça de nouveau et dit: .D Tu as tout à fait raison, Excellence. Toutes mes excuses. Raxifar a pensé qu'étant donné ses actes passés, il valait mieux qu'il s'en aille seul à la recherche de son peuple. T'avertir, ç'aurait été le trahir, lui aussi. Et il m'a sauvé la vie à Titiaka. Comme tu le vois, l'Oiseau Éternel ne peut pas voler à deux endroits différents à la fois. Mais, maintenant, il s'est de nouveau tourné vers toi, Kuriag Dikaksunora. Si tu crois que je mérite un châtiment pour mon silence, je l'accepterai. .P Kuriag lui rendit un regard troublé. Il fit un geste nerveux. .D Je ne vais pas te châtier. .P Dashvara sourit légèrement. .D Et tu mérites davantage mon respect pour cela, Excellence. .D Vraiment? —répliqua le jeune Légitime—. Suffisamment pour ne pas vous dire la nuit prochaine: «puisque le maître novice ne nous punit pas, nous partons nous aussi»? .P Le sourire de Dashvara s'élargit. .D Suffisamment —assura-t-il—. Ce qui ne signifie pas que je ne puisse pas avoir des réserves sur la destination de ton voyage. Tu veux que nous entrions en territoire essiméen. Tu crois peut-être que ta seule présence empêchera les Essiméens de nous sauter dessus. Je n'en suis pas si sûr. .P Kuriag haussa les épaules. .D Les Essiméens ont passé plus d'un accord avec mon père et ils continuent à faire du commerce avec ma famille. Ils n'oseront pas «nous sauter dessus». Vous êtes sous ma protection. Je sais un peu comment raisonnent les Essiméens. Tant que vous serez mes gardes, ils n'oseront pas vous toucher. .D Admettons —toussota Dashvara—, mais et nos femmes? Elles ne portent pas la marque. Je serais beaucoup plus tranquille si nous les laissions en lieu sûr. .P Kuriag fronça les sourcils. .D En lieu sûr? Où? .P Dashvara hésita et se lança: .D Au nord. Avec les Honyrs. Dès que nous passerons le territoire essiméen, il suffirait que quelques-uns d'entre nous les accompagnent. Et cela retarderait à peine le voyage. .P Kuriag s'était assombri. .D Contourner ainsi Essimée attirerait des soupçons —objecta-t-il. Il fit une pause et prononça—: Je prendrai en compte ta proposition, Dashvara de Xalya. Tu peux t'en aller. .D M'en aller voir les Honyrs? —répliqua Dashvara sur un ton léger. Et il s'esclaffa face à l'expression alarmée du Légitime—. C'était une plaisanterie, Excellence. Je ne m'enfuirai pas, ne t'inquiète pas. .P Il inclina brièvement la tête et sortit de la tente. Dehors, ses frères le reçurent avec des regards interrogateurs, Zorvun le scruta et Dashvara haussa les épaules avec amusement. .D Je crains qu'à présent, les Ragaïls ne nous quittent pas des yeux. .P Plusieurs soufflèrent. Orafe grogna: .D Rien de nouveau sous le soleil. .P Dashvara n'en était pas si sûr: il était clair que le capitaine ragaïl n'avait pas apprécié d'être trompé. L'ayant observé durant le voyage à travers les tunnels, Dashvara se faisait une image de lui semblable à celle de Faag Yordark: un homme pragmatique, raisonnable, strict… et Titiaka jusqu'à la moelle. Il supportait mal la liberté dont jouissaient les Xalyas sous la tutelle de Kuriag parce que cela allait tout simplement contre la tradition. Jusqu'alors, il s'était contenté de les ignorer. Mais Dashvara devinait bien, en voyant ses frères, que le retour dans la steppe les faisait se sentir plus libres que jamais… Un jour ou l'autre, ils étaient capables d'oublier qu'ils étaient encore esclaves, ils verraient les Ragaïls comme des intrus, une altercation surgirait… et Dashvara préférait ne pas imaginer le dénouement. .P Ils allaient ranger la tente de Kuriag quand Zorvun le retint. .D Dash. Tu lui as parlé des Honyrs et…? —En voyant Dashvara acquiescer de la tête, le capitaine s'interrompit et s'enquit, anxieux de savoir—: Et? .P Dashvara se racla la gorge. .D Je ne sais pas si c'était le meilleur moment pour en parler —admit-il—, mais il a dit qu'il le prendrait en compte. .P Zorvun grimaça et secoua la tête, contrarié. .D Le prendre en compte, ça ne suffit pas. Je vais lui parler —décida-t-il. .P Dashvara esquissa un sourire tout en s'éloignant pour aider ses frères. Que le nouveau maître soit le gendre du capitaine avait ses avantages: à présent, celui-ci n'insistait pas auprès de Dashvara comme lorsqu'il voulait transmettre des messages à Atasiag. Il pensait avoir une certaine influence sur Kuriag. Et peut-être en avait-il. Le problème, c'est que le capitaine ragaïl en avait également. .P Aussi, quand ils se mirent en marche, les steppiens virent avec inquiétude qu'ils se dirigeaient vers le nord, vers le village de Lifdor. Sous le ciel de plomb, un vent froid et persistant balayait l'herbe et s'immisçait entre les habits et les armures des Xalyas. L'hiver était aux portes de la steppe. .P Ils traversèrent une rivière et pénétrèrent dans une zone de collines un peu plus hautes. Il n'y avait pas un seul arbre dans toute cette vaste étendue de terres presque désertiques. Ils passèrent près d'une bande de chevaux sauvages et, vers midi, ils aperçurent une chaumière et un troupeau de moutons que gardait une fillette shalussi. Du haut de la colline, elle regarda fixement la ligne de cavaliers qui avançait. Le ciel s'était alors déjà complètement dégagé, mais le vent soufflait toujours, aussi insistant. .P Il restait encore une heure pour arriver au village de Lifdor, selon Asmoan, quand ils distinguèrent trois guerriers à cheval arrêtés de l'autre côté d'un large cours d'eau peu profond. C'était le fleuve Bakhia, qui naissait dans la montagne du même nom, en terre xalya, et débouchait dans l'océan Pèlerin. Il traversait toutes les terres shalussis. Ou du moins, ce qu'il en restait, rectifia Dashvara. .P Les guerriers étaient, vraisemblablement, essiméens: contrairement aux Shalussis ou Akinoas, ils portaient l'uniforme, un uniforme bleu sombre et noir. D'après leur culture, le noir symbolisait la mort et le bleu l'immortalité de leur dieu. Tout de suite, Dashvara sentit monter la tension dans le groupe, parmi les Ragaïls, mais surtout parmi les Xalyas. .P .Bpenso Calmons-nous, mes frères, .Epenso pensa-t-il, le cœur lugubre. .Bpenso L'heure n'est pas venue de combattre. .Epenso .P Ils s'arrêtèrent à une certaine distance et les trois cavaliers essiméens traversèrent le fleuve. Avant que Kuriag prenne la parole, celui qui allait au milieu salua: .D Bienvenue en Essimée, Kuriag Dikaksunora. .P Il s'adressa directement au Légitime, sans hésiter. Il avait même prononcé son nom. Dashvara fronça les sourcils. Certainement, l'habit plutôt raffiné du jeune elfe le distinguait au milieu de tant de guerriers avec armures, et les Essiméens connaissaient le blason du Maître si renommé, mais… même ainsi, l'accueil ne lui paraissait pas moins étrange. On aurait dit qu'ils étaient déjà au courant de la venue du Légitime. Et peut-être était-ce le cas, se dit-il. En fin de compte, il semblait logique d'informer Todakwa de la visite de l'héritier de Menfag Dikaksunora en personne. .P Entouré d'un côté par les Xalyas et de l'autre par les Ragaïls, Kuriag Dikaksunora fit un geste courtois de la tête. .D Merci. .P L'Essiméen se présenta: .D Mon nom est Ashiwa d'Essimée, frère de Todakwa d'Essimée. Mon frère et seigneur se sent honoré par votre visite en nos terres et il a ordonné que, ses sujets, nous fassions tout notre possible pour que vous et votre épouse vous sentiez à vos aises. .P Dashvara avait blêmi. De sorte que cet homme en livrée de soldat n'était autre qu'un frère cadet de Todakwa. Il grinça discrètement des dents et, un instant, il croisa le regard de l'Essiméen. Ce ne fut qu'un instant, une seconde à peine, mais Dashvara fut certain de voir un éclat de peur au fond des yeux d'Ashiwa. Rien d'étonnant, car tous les Xalyas devaient alors le regarder avec des yeux criminels. Dashvara ne l'enviait pas. .D Merci —répéta Kuriag. .P Ashiwa d'Essimée déglutit. .D Si cela vous convient, je vous escorterai jusqu'à Lamasta, la ville la plus proche de nos terres. Il y a peu, elle appartenait encore à un sauvage du nom de Lifdor. N'importe quel marchand pourra vous assurer qu'en quelques années, toute la zone a beaucoup changé, et en mieux. En partie grâce à l'aide de votre père —observa-t-il, flatteur. .P Kuriag inclina de nouveau la tête et la procession se remit en marche. L'Oiseau Éternel de Dashvara bouillait intérieurement. L'affabilité d'Ashiwa d'Essimée lui semblait une illusion cruelle. .P .Bpenso Tu sais comment sont les Essiméens, Dash: ils sont pires que les serpents rouges. Ils te sourient et te trahissent. Ils nous ont trahis en s'unissant aux sauvages pour anéantir notre peuple. Ils ont balayé les shaards de la steppe et, avec eux, la sagesse des Anciens Rois. S'ils ont décidé de ne pas nous exterminer, ce n'est pas par clémence: c'est parce qu'ils ont pensé que nous n'étions plus une menace. Et à vrai dire… le sommes-nous? .Epenso .P Ses doutes grimpèrent en flèche quand ils aperçurent la ville de Lamasta. Ce n'était pas une ville comme Titiaka, mais c'était plus qu'un village steppien. Là, construites le long du fleuve et même sur la petite colline voisine, s'amassaient peut-être cent constructions. Il y avait des huttes, mais aussi des maisons de pierre et, sur la colline, se dressait un petit temple essiméen à l'architecture clairement titiaka. Lamasta vibrait d'animation. Le cœur de Dashvara, lui, se serrait de confusion. .P .Bpenso Enfin quoi, .Epenso se dit-il tandis que la procession avançait vers la ville, .Bpenso tu pensais que la steppe mourait? Eh bien, regarde, Dash, que voient tes yeux maintenant? Vie, paix et richesse. Effrayant, n'est-ce pas? Toi qui pensais arriver avec tes frères sur des terres dévastées et vides, contemple le pouvoir des Essiméens! .Epenso .P Comme aurait dit Siranaga, dans ses mémoires: Rocdinfer est redevenu un royaume heureux. Ou du moins, c'était l'apparence qu'il donnait. Et, étrangement, le constater fit que Dashvara se sente à la fois stupéfait, intimidé et indigné. .P Plusieurs fois, il sentit que Kuriag leur jetait à lui et à ses frères des regards inquiets. Craignait-il peut-être qu'ils perdent leur sang-froid? Bon. Eh bien, qu'il ne craigne rien pour le moment: tous étaient trop estomaqués par la grandeur essiméenne. C'est que, si Lamasta était ainsi, comment devait être Aralika, la Cité de la Tour? .P .Bpenso Tout ceci, ce sont les esclaves qui l'ont construit, .Epenso pensa-t-il. Peut-être même que les Xalyas qui avaient survécu avaient travaillé ici. Dashvara foudroya du regard les maisons et les habitants de Lamasta. Les Essiméens n'avaient obtenu aucune merveille: leur royaume flottait sur une mer de sang. Comme celui de Shaotara et Siranaga. Comme celui des Anciens Rois. .P L'histoire se répète. Sauf que maintenant, il n'y avait plus de seigneurs de la steppe, les sauvages étaient soumis, les Honyrs vivaient isolés au nord… .P .Bpenso Et nous autres, nous ne sommes plus que trente-cinq Xalyas esclaves de Diumcili, .Epenso acheva l'esprit sombre de Dashvara. .Bpenso Vingt-trois guerriers. Cinq femmes pirates. Une fanatique de l'Oiseau Éternel. Une épouse titiaka. Un estropié. Un médecin. Et un seigneur de la steppe avec sa naâsga et son ombre. .Epenso Ses lèvres se tordirent quand il ajouta: .Bpenso Et un gamin de six ans. Sois réaliste, Dash: pour le moment, le petit Shivara a autant de possibilités que nous de sauver les Xalyas prisonniers et d'en sortir vivant. .Epenso .P Son regard s'était posé sur un groupe de gardes essiméens qui patrouillait la périphérie de la ville. Il percevait la respiration bruyante des Xalyas. Maef renâclait comme un cheval. À tel point qu'on aurait dit qu'il allait s'asphyxier. Zorvun tendit la main pour lui serrer l'épaule et lui murmura quelque chose. Peut-être grâce à cela, Maef n'éclata pas, mais ses yeux ne cessèrent de lancer des éclairs de furie. Api l'observait du coin de l'œil, non pas avec son habituelle moquerie mais avec un mélange d'admiration et d'appréhension. .P Après avoir parcouru la rue principale, ils s'arrêtèrent devant un bâtiment de pierre, probablement édifié à partir de quelque construction antérieure des seigneurs de la steppe. Le capitaine ragaïl donna l'ordre de mettre pied à terre. Dashvara descendit de sa monture. Et ses frères après lui, de mauvais gré. Il était clair que tous avaient envie de talonner leurs chevaux et de partir de là à bride abattue. C'était ça ou sortir les sabres pour décharger leur rage. Cependant, ils n'avaient pas fait tout ce voyage pour mourir bêtement. Aussi, ils retinrent leurs impulsions. .P Ashiwa d'Essimée invita Kuriag, Lessi et Asmoan à l'intérieur du bâtiment et il laissa passer à leur tour Djamin et deux autres Ragaïls, ainsi qu'Api et une Hézaé vêtue d'habits titiakas… mais ce fut tout. Quand Dashvara s'approcha de la porte, un des gardes essiméens s'interposa en disant: .D Les écuries sont derrière le bâtiment. .P Dashvara le foudroya des yeux. L'Essiméen était plus grand que lui mais plus jeune: il soutint mal son regard, le détourna du sien, s'agita et, alors, de l'intérieur, Kuriag intervint: .D Entre ces quatre murs, je serai en sécurité, ne t'inquiète pas. Suivez les consignes et il n'y aura aucun problème. .P Dashvara demeura imperturbable. Il n'y aurait aucun problème, disait-il? Diables, dans ce cas, pourquoi s'inquiéter? Il fit un geste sec de la tête, fit demi-tour et reprit les rênes de Soleil-Levant. Si Kuriag faisait confiance aux Essiméens, s'il croyait qu'ils n'allaient pas les trahir, qu'il fasse comme bon lui semblait. C'était déjà bien assez qu'ils l'aient suivi jusqu'à entrer dans une ville essiméenne et être accueillis ni plus ni moins que par un frère du nouveau roitelet de la steppe. Maintenant, la seule chose que Dashvara pouvait faire était de s'assurer que, si les Essiméens sortaient les sabres, les Xalyas seraient prêts. Et, pour le moment, ils l'étaient tout à fait. .P Ils allèrent aux dites écuries, qui étaient en réalité de simples enclos sans abri. À peine étaient-ils entrés dans l'un d'eux qu'Orafe lança un grognement à un garçon d'écurie serviable qui s'était approché de son cheval. À partir de là, aucun garçon n'osa les déranger. Quand ils terminèrent de soigner les bêtes, ils s'installèrent près de la barrière pour manger eux aussi, balayant les alentours de regards attentifs. Les trois Honyrs continuaient de chuchoter à leurs chevaux. Appuyé contre la barrière, Dashvara contemplait les silhouettes qui se mouvaient sur le toit du temple voisin. On entendait les coups de marteaux depuis là. Y avait-il des Xalyas parmi ces ouvriers? Y avait-il des Xalyas parmi les voix distantes qu'on entendait dans la ville? .P .Bpenso Tu n'en sauras rien si tu restes ici. .Epenso .P Il jeta un coup d'œil aux Ragaïls. Ceux-ci avaient laissé leurs chevaux dans l'autre enclos et se tenaient en alerte, mais ils parlaient avec une plus grande tranquillité que d'habitude, comme si l'inquiétude des Xalyas se voyant entourés d'Essiméens leur inspirait plus de calme. .P .Bdm Dash? Tu es là, n'est-ce pas? .Edm , demanda soudain Tahisran. .P L'ombre était toujours dans le sac d'Api. Dashvara s'approcha discrètement. .D Tu ne peux pas sortir —lui murmura-t-il—. Il y a des yeux partout. .P .Bdm Je sais .Edm , répliqua Tahisran avec entrain. .Bdm De toute façon, je ne peux techniquement pas sortir: ce sac n'est pas comme le tien, il est attaché avec une boucle. Et le pire, c'est qu'il est tout plein d'objets… Si tu voyais… Je jurerais qu'il y a même des restes de nourriture vieille de plusieurs mois. Heureusement que les mauvaises odeurs ne me dérangent pas… Dis, Dash. .Edm .D Mm? —répondit Dashvara. .P Il s'était retourné pour s'appuyer contre la barrière, près de Coparène, le cheval de Tsu. Ce jour-là, le jeune démon avait voyagé avec le drow. Un curieux choix, vu que Tsu n'était pas de ceux capables de parler des heures d'affilée avec un garçon bavard comme Api. Il remarqua l'excitation de Tahisran et arqua un sourcil, intrigué, avant de s'approcher et de caresser le front du cheval de Tsu. .D Il se passe quelque chose, Tah? —demanda-t-il. .P .Bdm Tu ne vas pas le croire .Edm , sourit l'ombre. .Bdm Tu te rappelles ce qu'Api a raconté à Rocavita? Cette histoire de petite fille perdue dans une tour des Souterrains? Au début, je me suis dit que c'était impossible que ce soit elle, mais… hier, j'ai surmonté mes craintes et j'ai longuement parlé avec Api, dans la tente d'Asmoan. Lui, il ne l'a pas connue personnellement, mais… maintenant je suis sûr que c'est elle! .Edm .P Dashvara se sentait confus. .D Elle? Un instant, c'est qui «elle»? —Et avant que Tahisran n'explique, il se souvint et souffla—: Fichtre. Je me rappelle maintenant. .P De fait, il se rappelait. Le premier jour où il l'avait connu, à Rocavita, Tahisran lui avait raconté que, des années auparavant, il avait connu une fillette perdue très loin d'ici, il avait voyagé en vain à la recherche de ses parents et, au retour, il n'avait pas retrouvé la fillette et il l'avait crue morte. Et apparemment, Api l'avait convaincu qu'elle était toujours en vie. Dashvara secoua la tête et croisa les yeux doux et noirs du cheval. .D Ce gamin raconte beaucoup d'histoires, Tah. Comment peux-tu être sûr qu'il n'a pas tout inventé? .P Il perçut la négation brusque de l'ombre. .P .Bdm C'est impossible. Il a donné trop de détails. La fillette a survécu .Edm , affirma-t-il. .P Sa joie était évidente et Dashvara esquissa un sourire. .D Eh bien, je m'en réjouis, Tah. Vraiment. .P Il devina la curiosité dans les yeux du cheval. Celui-ci ne devait pas très bien comprendre pourquoi il l'appelait Tah alors que son nom avait toujours été Coparène. Son sourire s'élargit, il lui tapota le front et il allait demander à Tah ce qu'il pensait d'Api et d'Asmoan, pour savoir, plus qu'autre chose, s'il était au courant que tous deux étaient des démons quand il entendit soudain un rugissement: .D Yodara! .P Il y eut un silence stupéfait. Dashvara fit volte-face, les mains agrippées au pommeau de ses sabres. Qu'est-ce que…? .P Ce qu'il vit le laissa paralysé. Un guerrier en livrée essiméenne s'était arrêté à plusieurs pas de là, les yeux écarquillés. Guerrier essiméen, oui, c'était un guerrier essiméen. Mais c'était aussi un Xalya. .P .Bpenso Et un ancien officier du seigneur mon père, .Epenso se souvint Dashvara, médusé. .P Il ne sut comment réagir face à une telle rencontre. La vérité, c'est que, durant quelques instants, aucun de ses frères ne fut capable de parler. Quand Ged se leva, Dashvara se rappela que Yodara et lui étaient des frères de sang. .D F… frère? —haleta le maître armurier, s'approchant avec incrédulité. .P L'officier xalya était livide, mais, quand Ged rompit le silence, il balbutia: .D Oiseau Éternel. Je rêve? .P Ged souffla, sourit, tous deux s'esclaffèrent et finirent pas se donner une forte accolade sous les regards froncés des Ragaïls et les sourires joyeux des Xalyas. Ce n'était pas tous les jours qu'on retrouvait un bon officier xalya, même si la simple idée qu'il travaille à présent pour les Essiméens déforma le sourire de Dashvara en une moue hésitante. .P .Bpenso Et que voulais-tu qu'il fasse? .Epenso , lui répondit une petite voix sarcastique. .Bpenso S'ôter la vie, peut-être? Résister jusqu'à la mort comme l'a fait ton seigneur père? Cela n'aurait rien arrangé. .Epenso .P Comme la troupe xalya se levait pour saluer l'officier, Dashvara sortit de l'enclos et Yira le rejoignit, l'expression intriguée. En s'approchant, il entendit Ged dire en oy'vat: .D Et nous sommes enfin revenus, frère. Pas aussi libres que nous le voudrions, mais nous le serons bientôt. .D Mon vieil ami! —s'exclama Zorvun en riant sereinement. .P Yodara agrandit des yeux déjà humides et souffla, incrédule: .D Capitaine Zorvun! .P Les Xalyas s'écartèrent pour laisser passer le capitaine et tous deux se serrèrent vigoureusement la main. .D Cet uniforme te va vraiment très mal —se moqua le capitaine. .D Le tien ne te va pas beaucoup mieux —répliqua Yodara, souriant, mais son sourire s'évanouit quand il ajouta, altéré—: C'est comme dans un rêve. Plus d'une fois, ces trois années, j'ai cru devenir fou. Et je me dis que peut-être que je suis en train d'halluciner… Et la petite Shkarah —ajouta-t-il, ému, prenant la main de sa nièce, l'expression incrédule—. C'est si étrange et si bon à la fois de vous revoir. Tu seras heureuse de savoir, Shkarah, que tes cousins sont toujours vivants. Ils travaillent à Aralika avec Maeya. Du moins, c'était vrai il y a trois ans. Je ne les ai pas revus depuis… —Il secoua la tête tristement—. Parfois, je me dis que mon Oiseau Éternel a perdu tout espoir. Il vole à ras le sol. S'il vole vraiment —soupira-t-il—. Si le seigneur des Xalyas me voyait maintenant, il me trancherait la tête pour traîtrise. .D N'en sois pas si sûr —intervint Dashvara à voix haute. .P Arvara s'écarta et Yodara fronça les sourcils, il cligna des yeux et son teint blêmit de nouveau. .D Oiseau Éternel —articula-t-il—. Dashvara? .P Celui-ci sourit et acquiesça, indiquant la troupe d'un geste vague. .D Ils m'ont nommé seigneur, alors j'essaie de l'être. .D Il fait plus qu'essayer —assura Zorvun, les yeux pétillants d'amusement. .P Yodara l'observa avec intensité. .Bpenso Il m'évalue .Epenso , comprit Dashvara. S'il s'attendait à trouver une réplique du seigneur Vifkan, il allait avoir une grande déception… Il se racla la gorge. .D Je suis heureux de te voir, Yodara. Je me souviens que mon père te tenait en grande estime. .P Yodara inclina la tête. .D Nous ne partagions pas toujours la même vision, mais il écoutait toujours mon avis et celui des autres officiers avant de prendre une décision. .P Décision qui allait parfois contre toute sagesse, compléta Dashvara mentalement. Il esquissa un sourire. .D En cela, j'essaierai de faire comme lui. Alors —continua-t-il—, les Essiméens ont donc séparé les familles. .D Ils ont fait plus que nous séparer —considéra Yodara, prenant un ton plus pratique—. Ils nous ont asservis jusqu'à nous rendre fous. D'après ce que je sais, ils ont envoyé la plupart faire des tâches domestiques ou s'occuper du bétail à Aralika. Je crois que je suis le seul qu'ils aient décidé d'employer comme garde. Ils ne me permettent quand même pas de porter de sabres. Ni de parler en oy'vat —ajouta-t-il en langue savante avec un sourire torve qui se tordit encore davantage quand il dit—: De toute manière, vous êtes les premiers Xalyas à qui je parle depuis trois ans. Si seulement je pouvais m'enfuir. Mais, si je le faisais, ils sacrifieraient un membre de ma famille. Si je désobéis, ils les châtieront. Les Essiméens connaissent le cœur des Xalyas —avoua-t-il avec amertume—. Ce sont des mages noirs. Ils savent comment nous manier. .P Il croisa de nouveau les yeux de Dashvara et baissa nerveusement la tête, mettant en évidence pour la première fois la honte qui le rongeait de l'intérieur. Dashvara cherchait quelque chose à répondre pour apaiser son tourment quand Yodara laissa échapper d'une voix étouffée: .D Je sais que, si un jour je revois mes fils, je n'oserai pas les regarder en face. .P Ged soupira et le réconforta en lui donnant une petite tape. Dashvara reconnut avec calme: .D Ces trois années ont été dures pour nous tous. Mais maintenant il y a de l'espoir. .D Vraiment? —rétorqua Yodara avec une certaine vivacité—. Lequel? Mon frère dit que vous êtes aussi des esclaves. Vous êtes une trentaine. Les guerriers essiméens sont des centaines. Et, à part vous, je parierais qu'il n'y a pas plus d'une quinzaine d'hommes xalyas dans la steppe. Le clan est mort. Je ne veux pas te manquer de respect, Dashvara de Xalya. J'étais un des premiers à admirer la constance et l'obstination de ton père. Mais il faut être réaliste. Les Essiméens riraient aux éclats si tu sortais maintenant tes sabres pour libérer ton peuple, mon seigneur. Je dis seulement ce que je pense. .P Dashvara en entendit plusieurs souffler. Zamoy grogna: .D Si on commence à être aussi optimiste, on ne va nulle part. .P Les voix s'élevèrent, mais plus d'un, au lieu d'appuyer ou de réfuter l'affirmation de Yodara, lui demanda anxieusement des nouvelles de tel ou tel membre de la famille, et s'il l'avait vu vivant à Aralika avant de partir pour Lamasta… Yodara tentait de répondre comme il pouvait au flot de questions quand on entendit soudain une voix sèche déchirer l'air. Les Xalyas se tournèrent tous vers une patrouille essiméenne qui approchait entre les enclos. Le chef de la patrouille venait d'aboyer quelque chose en langue galka, le dialecte essiméen. Dashvara l'avait appris étant petit grâce à Maloven mais, d'après celui-ci, son niveau laissait beaucoup à désirer. Néanmoins, il était évident que le garde essiméen venait de lancer un ordre à Yodara. À présent, on n'entendait plus que le vent et les lointains coups de marteaux sur le toit du temple. .P Le visage de l'Essiméen se déforma et il répéta l'ordre. Cette fois, Dashvara comprit un «approche-toi» suivi d'une appellation probablement assez méprisante. Avec inquiétude, Ged prit Yodara par le bras, mais celui-ci se libéra, fit un signe clair à ses frères pour leur demander de ne pas intervenir et il s'approcha du chef de patrouille. Celui-ci lui cria quelque chose à la figure et l'officier xalya serra les poings et baissa la tête, murmurant des mots en galka… L'interrompant, le guerrier essiméen le poussa et lui siffla quelque chose. Yodara acquiesça promptement et s'éloigna de là. Il ne jeta qu'un seul regard en arrière. Et ce regard, il l'adressa à Dashvara, moitié farouche, moitié suppliant, comme s'il voulait lui dire «surtout, n'envoie pas mes fils dans la tombe comme l'aurait fait ton père». L'impuissance l'écrasait depuis trois ans. Il n'était pas étonnant, dans ce cas, que son moral soit au plus bas et qu'il soit prêt à défendre le peu qu'il lui restait: la vie de ses fils, même si ceux-ci étaient aux mains des Essiméens. Et, cependant, quand Yodara détourna son regard, Dashvara crut deviner dans ses yeux un éclat d'espoir. .P Le capitaine Zorvun leva une main pour pousser les Xalyas à reculer et à laisser passer la patrouille essiméenne. Ils les foudroyèrent de regards si assassins que même le chef accéléra le pas pour s'éloigner le plus vite possible. Près de l'enclos d'en face, les Ragaïls, impassibles, ne perdaient pas un brin de la scène. Dashvara soupira et Zorvun lui fit écho, s'arrêtant à côté de lui. .D On dirait que la vie dans la steppe a été plus dévastatrice que la vie à la Frontière —murmura-t-il d'une voix rauque. .P Dashvara tendit une main vers Yira et serra doucement la sienne tout en répondant à Zorvun: .D Peut-être, capitaine. Mais un Oiseau Éternel peut se rétablir. Au moins un peu. .P Zorvun secoua tristement la tête. .D Peut-être, mon fils. Le jour où il cessera de recevoir des coups… —Il acquiesça de la tête, le regard perdu—. Peut-être un peu. .Ch "Le Cœur de la Steppe" Les premières lueurs du jour suivant surprirent les Xalyas profondément endormis auprès de la barrière de l'enclos. Les Essiméens leur avaient proposé de passer la nuit dans différentes maisons de la ville, mais ils avaient refusé la proposition. Il valait infiniment mieux dormir à même le sol en compagnie de leurs chevaux et de leurs frères que divisés dans des maisons essiméennes, quand bien même elles auraient des «poêles» et tout ce qu'ils voudraient. Les Ragaïls, eux, avaient passé la nuit sur la véranda du bâtiment, à quelques dizaines de pas à peine. .P Dashvara bâilla en se redressant. Sirk Is Rhad mastiquait son déjeuner tout en surveillant les alentours d'un œil vivace. Il le rejoignit en frottant ses mains glacées. Si seulement ils avaient pu ramener ces étranges énergies chaudes qui peuplaient l'île de Matswad! .P Ses frères se dégourdissaient déjà et le petit campement s'animait de voix. Makarva et Zamoy profitèrent du temps libre pour jouer une partie rapide de xalyennes, Miflin consultait son dictionnaire d'un air rêveur et promenait de temps en temps ses yeux sur le paysage steppien, Lumon aiguisait des dagues… Tous s'occupaient là comme à la Frontière et, pourtant, rien ne pouvait occulter l'agitation intérieure générale. .P Quand le capitaine Djamin apparut, ils étaient déjà tous prêts à se mettre en marche, s'ils devaient aller quelque part ce jour-là. Le Ragaïl le confirma en déclarant: .D Son Excellence reprendra le voyage dans une heure. Soyez prêts. .D Nous le sommes déjà —assura Dashvara, sortant de l'enclos—. Alors, nous allons donc directement à Aralika? .P Djamin acquiesça. .D Si nous avançons à bonne allure, nous y arriverons à la tombée de la nuit. —Il promena un regard critique sur les guerriers steppiens et ajouta—: Au fait, il paraît que le tunnel d'Aïgstia ne s'est pas écroulé. Les Essiméens ont déjà envoyé des travailleurs pour dégager la zone. Comme tu peux le voir, ça n'a pas été si catastrophique, seigneur des Xalyas. .P L'amusement perçait dans sa voix. Dashvara roula les yeux sans répondre et, lui tournant le dos, le capitaine ragaïl s'éloigna vers ses hommes. Quand ils reprirent le voyage, une heure et demie après, ils le firent escortés par une patrouille de guerriers essiméens, parmi lesquels se trouvait Ashiwa d'Essimée. Ils commençaient à être un groupe nombreux, et dangereusement divisé. Dashvara paria que plus d'un Xalya s'imagina faisant volter son cheval et partant au galop en direction du nord-est. Mais ils ne pouvaient pas, parce qu'ils devaient une faveur à Kuriag, parce que les autres guerriers en auraient tué plus d'un durant la fuite, et parce qu'enfin, leur seigneur ne leur avait pas ordonné de fuir. .P La steppe, dans cette région, était couverte d'herbe verte et, vers midi, ils commencèrent à voir davantage de huttes, de troupeaux et de bergers. Un orage passa au nord, mais il ne les affecta pas: les nuages noirs s'éloignaient, véloces, vers le nord-est. Ils laissèrent cependant une terre boueuse à laquelle les cavaliers parvinrent quand le soleil s'inclinait déjà notablement vers l'ouest. Dashvara n'était pas certain qu'ils puissent arriver à Aralika avant que le soleil disparaisse. .P Une étrange brume les enveloppait maintenant et, avec l'obscurité croissante, cela donnait à l'avancée de la troupe une touche surnaturelle. On n'entendait pas le moindre murmure, uniquement les sabots des chevaux, leurs souffles et la respiration d'une soixantaine d'âmes. .D Ça sent la mort —dit soudain Api. .P Ce jour-là, il voyageait sur sa propre monture, un cheval prêté par Ashiwa, heureusement assez paisible, car le jeune démon ne savait pas du tout comment diriger un cheval. .P Un léger frisson parcourut Dashvara en l'entendant. Asmoan répéta: .D La mort? .P Le garçon confirma en déglutissant: .D La mort. .P Dashvara ne perçut rien d'autre qu'une forte odeur de terre mouillée et de chevaux. Il échangea un regard inquiet avec Makarva et entendit Zamoy marmonner derrière lui en oy'vat: .D Ça doit être les Essiméens. Ils empestent. .P La nuit tomba et ils allumèrent des lanternes, mais celles-ci éclairaient à peine à travers la brume. Finalement, ils entendirent des «halte!» devant la procession, ils arrêtèrent leurs chevaux et Zorvun alla rapidement s'informer. Il revint en disant: .D Nous nous arrêtons ici pour la nuit. Il reste encore environ trois heures de chevauchée pour arriver à Aralika. À ce que dit ce serpent essiméen. .D On pourrait être à deux-cents pas de la ville qu'on ne le saurait pas —grogna Sashava, enfonçant ses béquilles dans la boue tout en scrutant les ombres denses—. Ils pourraient nous tuer comme des chiens s'ils voulaient. .D Et tout ça parce que le Titiaka veut voir une maudite tour —grommela Orafe le Grincheux, de mauvaise humeur. .P Ils s'installèrent pour la nuit. Ce ne fut pas tâche facile de monter les tentes dans l'obscurité brumeuse et moins encore de trouver un endroit où ne pas s'embourber complètement. Ils profitèrent de l'excuse de la boue pour éloigner leur campement de quelques pas de plus de celui des Ragaïls. Un silence relatif régnait. Et Dashvara, allongé sur sa grosse cape, méditait. .P Il restait trois heures pour arriver à Aralika, et trois jours pour atteindre les terres des Honyrs à bon rythme. La plupart des chevaux avaient du sang steppien, ils étaient robustes, ils avaient une endurance inégalable et, même après une journée de voyage, ils auraient pu continuer durant des heures. .P Kuriag avait ignoré sa proposition pour mettre les Xalyas les plus vulnérables hors de portée des Essiméens. Si, au moins, il l'avait convoqué sous sa tente pour apaiser ses inquiétudes, si, au moins, il lui avait donné des arguments, mais non: le Légitime était trop occupé à parler avec Ashiwa d'Essimée et Asmoan de Gravia pour lui prêter attention. Trop occupé, ou craintif d'affronter Dashvara et son beau-père? Les deux, peut-être. .P En tout cas, le silence de Kuriag et la proximité d'Aralika avivaient les doutes de Dashvara. Il repassa mentalement ses possibilités: il pouvait se lever et exiger de parler avec le Légitime, il pouvait le trahir et fuir avec ses frères, il pouvait rester loyal et entrer dans la ville de Todakwa en priant pour qu'il n'arrive aucun malheur. Ou il pouvait aussi faire une combinaison de ces trois options. .P Agité, le cœur battant plus vite que d'habitude, il murmura: .D Tah? .P L'ombre était retournée dans son sac. Elle passa la tête. Dans l'obscurité, même à quelques empans de distance, Dashvara la distinguait à peine. .P .Bdm Qu'est-ce qu'il y a, Dash? .Edm , demanda-t-elle. .P Dashvara humecta ses lèvres. .D Est-ce que tu pourrais faire passer un message à mes frères sans que personne ne s'en aperçoive? —murmura-t-il. .P Tahisran siffla tout bas. .P .Bdm Bien sûr! .Edm , assura-t-il, intrigué. .Bdm Quel message? .Edm .P Dashvara inspira et déclara dans un chuchotement: .D Celui-ci: restez calmes, continuez à agir avec naturel. À la moitié du premier tour de garde, partiront d'ici en direction de l'est, puis vers le nord —il inspira et énuméra—: Sinta, Myhraïn, Watsy, Shkarah, Dwin, Aligra, Maef, Zamoy, Atok, Morzif, Shivara, Atsan Is Fadul et Shokr Is Set. Si quelqu'un proteste, dis-leur que c'est un ordre. .P L'ombre demeura un instant silencieuse et saisie. .P .Bdm Tu crois que c'est prudent? .Edm , demanda-t-elle enfin. .P Dashvara soupira. .D Je ne sais pas. Mais, de toute manière, nous sommes si peu nombreux que quelques guerriers de plus ou de moins… Quelle différence? Il faut seulement s'assurer que les Ragaïls ne remarquent rien jusqu'à l'aube. .P Tahisran acquiesça mentalement, hésitant. .P .Bdm Et le Titiaka? Il se mettra en colère. .Edm .P Dashvara grimaça. .D Ça, je m'en occuperai le moment venu. .P Et ils firent ainsi. Tahisran fut le héros de cette fuite. Il diffusa le message, fit boire des sédatifs aux chevaux des Ragaïls et, deux heures après, la fuite imminente avait tout l'air d'être en bonne voie. Le fait que Zorvun n'ait fait aucune objection avait réconforté Dashvara plus qu'il ne l'aurait admis. Il savait que la fuite aurait des conséquences, elle dégraderait leurs relations avec le Légitime et elle mettrait les Xalyas qui restaient en mauvaise position… Cela lui semblait néanmoins préférable plutôt que d'introduire le clan entier en pleine Aralika sans que les Honyrs soient au courant que les deux peuples partageaient le même Oiseau Éternel. .P Enfin, l'heure tant attendue arriva et, pourtant, Dashvara ne donna pas l'ordre. Il devait être près de minuit et Yira n'apparaissait toujours pas. Il l'avait vue entrer dans la tente de Kuriag et de Lessi pour dîner avec eux. Dashvara ne s'était pas étonné, car Lessi et elle étaient de bonnes amies et avaient l'habitude de causer entre elles. Cependant, son absence lui gâchait son dessein. C'est qu'il avait projeté de lui demander de partir à elle aussi. Nerveux, il chuchota: .D Tah, tu peux aller voir ce qu'elle fait? .P L'ombre n'eut pas besoin qu'il lui explique de qui il parlait: elle s'éloigna, invisible dans les ombres. Et elle revint au bout d'un moment en murmurant mentalement: .P .Bdm Elle arrive. .Edm .P De fait, la sursha apparut bientôt et s'allongea à côté de Dashvara en chuchotant de bonne humeur: .D Qu'est-ce que tu manigances? .P Dashvara s'éclaircit la voix silencieusement et le lui expliqua. Malgré l'obscurité presque complète, il sentit le corps menu de sa naâsga se tendre entre ses bras. Elle répliqua: .D Pas question. Moi, je reste. Et je ne sais pas si cette fuite me convainc tout à fait. Toi-même, tu as dit une fois que diviser le clan n'était jamais une bonne idée. .D Cette fois, il s'agit de le diviser pour qu'il s'unisse aux Honyrs, naâsga —argumenta Dashvara. Il y eut un silence et il reconnut—: Je me sentirais beaucoup plus tranquille si tu les accompagnais. Ce ne seraient que quelques jours. Ne t'inquiète pas, la marque de Kuriag nous protègera à Aralika. Personne n'osera s'en prendre à nous. Je ne peux tout simplement pas abandonner le Titiaka comme ça. Si je reste, il verra ma bonne volonté pour lui rendre ses faveurs, j'en suis certain. Toi-même, tu le connais, et tu connais Lessi. —Comme il entendait l'énième soupir de la sursha, il assura—: Vraiment, naâsga, je ne ferai rien d'absurde. Tu me connais. .P Yira souffla doucement. .D Précisément. .P Dashvara embrassa son front. Tout était si sombre qu'il osa lui ôter le voile. Un instant, Yira répondit à son baiser sans dire un mot. Alors, elle s'écarta légèrement et murmura: .D Tu es sûr que tu veux que je m'en aille, Dash? .P Dashvara sentit son cœur se serrer et il étreignit sa naâsga avec plus de force avant de susurrer: .D Oui. S'il te plaît. Les Honyrs sont notre seul espoir. Dis-leur que Dashvara de Xalya pardonne leurs fautes passées. Tu es la dame des Xalyas. Ils t'écouteront. .P Yira soupira. .D Si tu le dis… .P Pendant un long silence, aucun des deux ne fit de mouvement pour s'écarter. Finalement, Yira remit son voile et susurra: .D Est-ce que… tu crois que Todakwa te garde de la rancœur à cause de qui tu es? .P Dashvara roula les yeux. .D J'ai bien plus de raisons de le haïr, mais ne crains rien, naâsga: je ne vais pas me jeter dans la gueule du loup. Je vais juste le voir de plus près et, comme je suis bien attaché, ce serpent ne prendra pas la peine de me mordre. —Son ton badin se brisa et il déglutit en avouant—: Oh, Liadirlá, je ne veux pas que tu t'en ailles. .P Il était déjà en train de réviser son plan quand, la voix sereine, Yira murmura: .D Nos Oiseaux Éternels volent ensemble… mais tu as raison. Je peux peut-être aider davantage en allant voir les Honyrs. J'aiderai les autres à se cacher avec mes sortilèges et… —La sursha se tut et passa une main douce sur la joue barbue de Dashvara en chuchotant—: Ne t'avise surtout pas de mourir, seigneur de la steppe. .P Dashvara sourit. .D L'idée me viendra bien un jour. Mais pas avant cent ans, si c'est possible —plaisanta-t-il. Il embrassa sa main et ajouta dans un murmure—: Prends soin de toi, naâsga. Sache que mon Oiseau Éternel t'accompagne. Nous nous reverrons bientôt —promit-il. .P Sa naâsga s'écarta doucement et, pendant un moment, tous deux écoutèrent le silence du campement. Alors, il donna le signal, Tahisran transmit l'ordre et la fuite se mit en marche. Le cœur anxieux, Dashvara vit des silhouettes confuses se lever et s'éloigner une à une. Il ferma les yeux et tendit l'oreille. Même les chevaux furent discrets, en partie grâce à Tahisran et Yira qui aidèrent à étouffer le bruit avec des sortilèges harmoniques. Quelques minutes plus tard, comme Dashvara n'entendait plus rien, il rouvrit les yeux. Il vit une obscurité presque complète, uniquement interrompue par les lumières diffuses des lanternes dans la brume. Personne ne donna l'alarme. Il sourit. Finalement, les Xalyas allaient s'avérer être aussi silencieux et traîtres que les Essiméens. .P Il referma les yeux, laissant échapper tout l'air de ses poumons. Il passa un long moment à calculer la distance que pourraient parcourir les fugitifs avant que le soleil se lève. Auraient-ils le temps de quitter les terres essiméennes? Trouveraient-ils les Honyrs? Tomberaient-ils avant sur une bande de nadres rouges affamés? Finalement, épuisé, il se sermonna, se reprochant de ressasser inutilement les mêmes préoccupations, il se concentra sur sa respiration et sombra dans un sommeil agité. Il rêva. Il était de retour à Titiaka, le visage noir de Faag Yordark apparaissait et il le défiait à combattre en duel avec lui. Exaspéré, sans sortir ses deux sabres, Dashvara tournait le dos au Titiaka et découvrait avec stupéfaction une créature énorme et massive se dressant en face de lui. Il rugit: Brizziaaa! Aussitôt, il se sentit pris de vertige et en sueur. La terre dansait devant ses yeux. Il perdit l'équilibre. Sa naâsga l'aida à se remettre debout, elle lança un sortilège plein de papillons de lumière et le brizzia se fit de plus en plus petit jusqu'à devenir un simple petit monstre de la taille d'un chat. Dashvara sourit en rêve. Merci, naâsga… .P Une douleur aigüe sur le côté le réveilla. .D Lève-toi! —aboyait une voix. .P Dashvara cligna des paupières et, instinctivement, il leva ses mains pour se protéger. Cela ne servit à rien. Plusieurs silhouettes le secouèrent et le traînèrent sur la terre avant même qu'il comprenne vaguement que ce qui se passait n'était plus un rêve. .P Quand les Ragaïls cessèrent de le traîner, il se trouva devant la tente de Kuriag Dikaksunora, désarmé et boueux, sous le regard atterré du Légitime. .P .Bpenso Je crois, Dash, que tu aurais dû fuir toi aussi… .Epenso .P Il essaya de se redresser, mais la main ferme qui agrippait son cou l'empêcha de se lever. Il se racla la gorge. .D Si vous me laissez vous expliquer, Excellence… .P Il reçut un coup sur la tête provenant d'un des Ragaïls. Il se tut. L'expression de Kuriag s'était maintenant fermée et n'exprimait plus que du dédain. .D Il n'y a rien à expliquer —répliqua-t-il d'une voix sèche, légèrement tremblante—. Tu n'as pas tenu ta parole, Dashvara de Xalya. Mon père t'aurait décapité ici même sans hésiter. —Il fit une pause—. Qui d'entre vous a drogué les montures des Ragaïls? —Les autres Xalyas bouillaient intérieurement, entourés tant par les gardes titiakas que par les Essiméens. Aucun ne répondit. Observé de tous, Kuriag tenta de ne pas perdre son sang-froid et il ordonna d'une voix ferme—: Liez les mains de ce guerrier. —Et comme il voyait que Dashvara ouvrait la bouche, il ajouta—: Et bâillonnez-le. .P La brume s'était levée et le ciel était peuplé de tonalités dorées et rosées. Dashvara soupira mais ne résista pas quand les Ragaïls lui attachèrent les mains et le bâillonnèrent sans égards. Kuriag discutait vivement avec le capitaine Djamin. Ils s'étaient un peu éloignés, mais Dashvara réussit à comprendre que le premier reprochait au second le manque de vigilance de ses hommes. Comment diables quatorze personnes et leurs respectives montures avaient-elles pu sortir du campement sans être vues ni entendues par les sentinelles? Djamin était confus, il tentait de s'expliquer… Dashvara sourit derrière son bâillon. Le grand capitaine ragaïl, berné par des esclaves sauvages! Qui l'aurait imaginé? Mais son sourire se changea vite en une grimace tendue. Il espérait que Kuriag se rendrait compte que, si vingt Xalyas étaient restés dans le campement, c'était parce qu'ils avaient toujours l'intention de le servir jusqu'à ce qu'ils aient payé leur dette. Il n'avait pas manqué à sa parole. Ou du moins pas tout à fait, rectifia Dashvara en toute honnêteté. .P À son indignation, Kuriag envoya quatre Ragaïls derrière les fugitifs en empruntant les chevaux aux Xalyas. Ils volèrent Soleil-Levant et, lui, ils le laissèrent, mains liées et bâillonné, sur un cheval engourdi. Ils reprirent la marche vers Aralika. La journée était ensoleillée et Dashvara estima que Yira et les autres devaient déjà se trouver à plus de trente milles de là. Il doutait que les Ragaïls trouvent les fugitifs, même avec l'aide des Essiméens. Mais on ne savait jamais… .P Ils aperçurent la pointe de la Tour de l'Oiseau Éternel bien avant d'arriver à Aralika, située au bout d'une interminable pente couverte d'herbe. De-ci de-là, poussaient quelques arbustes et, au loin, on discernait quelques arbres au bord du fleuve Fadul, le fleuve le plus long de la steppe. C'était le même qui passait près du donjon xalya, sauf qu'en Essimée, il était déjà plus large et, en été, il ne s'asséchait pas presque totalement comme en Xalya. .P La ville éveilla un sentiment d'ébahissement chez Dashvara. Comme patrouilleur, dans la steppe, il n'avait jamais voyagé au-delà de ses terres. C'est pourquoi il avait été émerveillé en voyant Rocavita pour la première fois. Dazbon l'avait frappé par sa taille et ses rues labyrinthiques, Titiaka par son organisation et sa beauté. Aralika l'impressionna par son arrogance. .P Tout était fait de pierre blanche des montagnes de Padria, à l'instar de la Plume, la Tour de l'Oiseau Éternel, qui se dressait, sage, élégante, dominant la ville avec ses pierres vieilles de plusieurs siècles. .P Kark Is Set, murmura intérieurement Dashvara, fasciné. Le Cœur de la Steppe. Tel était le nom que les Anciens Rois avaient donné à leur cité principale. On disait que la Plume qui s'y dressait avait été construite sur les restes de Nabakaji, le premier shaard et celui qui avait théoriquement parlé le premier de l'Oiseau Éternel. À l'intérieur, on avait accumulé durant des siècles connaissances et savoir et, du haut de l'aiguille, d'après ce que disaient les livres, on pouvait voir la steppe entière. Dashvara eut soudain envie de le vérifier. .P .Bpenso Que Kuriag me condamne à mort s'il veut, mais pas avant que je n'aie vu cette tour. Liadirlá! Je dois voir de mes propres yeux ce qu'ont vu les Anciens Rois! .Epenso .P L'émotion le submergeait. Il avait presque oublié qu'il se trouvait les mains liées, bâillonné et surveillé par plusieurs Ragaïls. .P Plus ils approchaient, plus il lui semblait que la ville gagnait en amplitude. Il y avait d'énormes enclos avec des chevaux steppiens, des patrouilles à la périphérie, des esclaves affairés, des jardins potagers, des chemins pavés, et même un marché animé. Ils contournèrent celui-ci sous les regards curieux des habitants et arrivèrent devant un édifice somptueux, décoré de colonnes et de statues. Tout un cortège était sorti pour accueillir le Légitime de Titiaka. Un homme emmitouflé dans une grosse cape bleu sombre se tenait en haut du perron qui menait au petit palais. Dashvara était resté le regard rivé sur ce visage tatoué. Il ne l'avait jamais vu, mais il était facile de deviner que cet homme pâle entre deux âges était Todakwa. Le roi de la Mort. .P Un cantique s'éleva en langue galka pour donner la bienvenue à l'illustre invité. Todakwa descendit le perron avec un large sourire et, comme Kuriag mettait pied à terre, il l'accueillit avec une apparente joie. Sa voix était légère et Dashvara, placé presque en queue de la procession, ne parvint à saisir que quelques mots épars. .P .Bpenso Voici donc ce que tu as fait de Kark Is Set .Epenso , murmura intérieurement Dashvara, sondant les alentours. .Bpenso Une ville moderne, active et commerçante. Je te féliciterais, serpent essiméen, si je ne savais pas que tu y es parvenu au prix du sang et de la liberté de gens innocents. .Epenso .P Kuriag finit par suivre Todakwa à l'intérieur du palais, avec Lessi, deux Ragaïls et… étonnamment, il demanda aussi à Zorvun et à Arvara de l'accompagner. Ils installèrent promptement les autres dans un édifice contigu. Plus d'un serviteur essiméen jeta un regard curieux à Dashvara tandis que celui-ci avançait entouré de Ragaïls jusqu'à une pièce spacieuse emplie de paillasses. Ils ne lui ôtèrent pas le bâillon et Dashvara ne tenta pas de l'enlever: il s'assit calmement sur une des paillasses et ne put s'empêcher de lancer un regard moqueur au capitaine Djamin. Celui-ci secoua la tête avec exaspération mais ne fit aucun commentaire: il ordonna simplement que personne ne bouge de là et ne sorte de l'édifice. Dashvara sourit derrière son bâillon. Il commençait, malgré tout, à trouver ce Ragaïl sympathique. Il aurait pu le châtier personnellement et Kuriag n'aurait pu que l'approuver. Mais, pour quelque raison, Djamin préférait ne pas intervenir plus que nécessaire. .P Dashvara s'allongea en tambourinant des doigts et ses frères le virent si tranquille qu'ils durent penser qu'il contrôlait la situation. Si seulement cela pouvait être vrai, soupira-t-il. .P Le temps passa. Alta l'aida à libérer ses mains, mais, quand il essaya de lui ôter le bâillon, Dashvara refusa. Il ne le fit pas tant pour respecter l'ordre de Kuriag que pour ne pas avoir à parler avec ses frères sur le sujet. Face à son refus, tous échangèrent des regards éloquents. Lumon se racla la gorge. .D Tu vas rester comme ça tout l'après-midi? .P Dashvara haussa les épaules. Makarva secoua la tête et, levant les yeux au ciel, il lança: .D Ne sois pas ridicule, Dash. Allez, laisse-moi t'enlever le bâillon. .P Dashvara refusa de nouveau d'un geste sec, mais son ami insista et, finalement, à eux deux, Miflin et Makarva réussirent à le lui enlever. .D Allez, ouvre la bouche, cousin! —l'encouragea le Poète, amusé. .P Ils voulurent lui ôter le chiffon de la bouche de force comme on arrache un bâton à un chien. Dashvara les foudroya du regard. Il souffla et cracha le tissu. .D C'est bon —grogna-t-il—. Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise? J'ai fait ce qui m'a semblé correct. .P Makarva sourit. .D Nous le savons, Dash. Et tous ici, nous pensons que tu as fait ce qu'il fallait, n'est-ce pas, mes frères? Je t'assure que, si le Titiaka ose porter la main sur toi, nous n'allons pas le laisser faire. .P Il lui tapota l'épaule. Dashvara soupira. .D Sauf si je vous dis de le laisser faire, j'espère. .P Makarva grimaça et ce ne fut pas le seul. Ged avoua: .D Ça, c'est trop nous demander, mon garçon. Nous n'allons pas les laisser te châtier comme un vulgaire voleur. .P Dashvara roula les yeux et répliqua: .D À Titiaka, Lanamiag Korfu m'a déjà donné une bastonnade. .P Ils soufflèrent. .D Ce n'est pas la même chose —intervint Shurta—. À Titiaka, nous n'avions même pas l'espoir de pouvoir fuir. Ici, nous l'avons. .P Les Xalyas approuvèrent. Dashvara observa: .D Nous avons encore une dette envers ce Titiaka, je vous rappelle. .D Bouah —grogna Orafe—. Sans son père, nous ne nous serions jamais retrouvés hors de la steppe. Moi, je vois plutôt sa générosité comme une indemnisation. .P Ses paroles générèrent des sourires et une vague d'approbation. Dashvara secoua la tête, peu convaincu. Ce n'était pas la faute de Kuriag si son père avait été le plus grand esclavagiste de la côte de l'Océan Pèlerin. .P Trois Ragaïls étaient restés dans la salle et ils ne cessaient de leur jeter des coups d'œil froncés, contrariés de ne rien comprendre à ce qu'ils disaient. Dashvara les ignora durant tout l'après-midi. Il s'employa à faire la sieste, car cette nuit-là il avait à peine pu fermer l'œil. Quand il se réveilla, il se joignit à Makarva, Miflin et Kodarah pour jouer aux katutas. Le retour du capitaine Zorvun et d'Arvara les surprit en pleine célébration: Makarva avait perdu. .D Bon, bon! —dit Zorvun en avançant dans la pièce—. Je vois que nos jeunes ont bien profité de leur temps. .D Comme des enfants —assura Sédrios le Vieux avec un sourire moqueur, depuis un coin de la salle. .D Alors? —lança Dashvara, cessant de faire enrager Mak—. J'imagine que tu as déjà tranché la tête de Todakwa, pas vrai? .P Le capitaine roula les yeux. .D Je vais te laisser cet honneur, je crois. Je suis sûr que tu te débrouilleras mieux que moi. J'apporte de bonnes nouvelles —déclara-t-il—: les Ragaïls n'ont pas trouvé nos frères et je crois qu'à l'heure qu'il est, ils ont de grandes chances de sortir des terres essiméennes sains et saufs. .P On entendit des soupirs de soulagement, mais Dashvara se retint de chanter victoire avant l'heure. Le capitaine ajouta: .D Au fait, Dash, mon gendre veut te voir. —Acquiesçant, Dashvara se leva. Avant qu'il ne sorte, Zorvun l'arrêta un instant. Ses yeux brillèrent quand il murmura—: Kuriag est de notre côté, fils. Mais il est titiaka. Il a une réputation à défendre. Montre-lui que tu lui es encore loyal et, avec un peu de chance, cette histoire n'ira pas beaucoup plus loin. .P Mais elle ira un peu plus loin, comprit Dashvara. Il acquiesça de nouveau. .D Je suppose qu'il est toujours de mauvaise humeur. .P Zorvun grimaça tout en se frottant la barbe. .D Ce garçon semble incapable de se fâcher pour de bon. Il est plutôt déprimé, je dirais. Mais l'idée de visiter la Tour demain lui a tout de même un peu remonté le moral. Il a l'air plus xalya que nous —plaisanta-t-il et il l'encouragea—: Allez, vas-y. .P Dashvara sortit et un serviteur essiméen le conduisit jusqu'aux appartements de Kuriag: ils étaient juste à côté. Avant de frapper à la porte, le serviteur hésita et demanda, les yeux avides: .D C'est vrai que tu es Dashvara de Xalya, le dernier seigneur de la steppe? .P Dashvara le scruta. Le serviteur était un steppien de l'est. Un Shalussi, peut-être. Il ne devait pas avoir plus de seize ans. Il fit une moue. .D Avec un peu de chance, je ne serai pas le dernier —répliqua-t-il. .P Il frappa lui-même à la porte, avec fermeté. On entendit un silence. Et alors, une voix dit: .D Entrez. .P Dashvara entra et ferma derrière lui avant de promener un regard dans la salle. Elle était luxueuse. Rien à voir avec les chambres du donjon de Xalya. Provenant d'une pièce voisine, on entendait les voix de Lessi et d'Hézaé. Avec son habituelle expression paisible et humble, Zraliprat se déplaçait silencieusement dans le salon rangeant les affaires de son maître. Dashvara se demandait parfois si ce garçon avait seulement songé à cesser d'être un esclave. Il ne se rappelait pas l'avoir jamais entendu prononcer plus de quelques mots de suite. Il croisa son regard sombre et crut percevoir un éclat de reproche. Mon maître est dans cet état par ta faute, semblait-il lui dire. Dashvara tourna la tête vers Kuriag. Assis dans un sofa devant une grande cheminée allumée, l'elfe observait le feu, la mine absorbée. Il paraissait même plus jeune qu'il ne l'était, pensa Dashvara. .P Il s'approcha, hésitant, en silence. Ses bottes salirent le tapis et il fit une moue d'excuse. Fichtre. Il s'arrêta. Kuriag ne disait toujours rien. Visiblement, il allait devoir rompre le silence. Il ouvrit la bouche, pensant encore à ce qu'il pouvait lui dire. Alors, il vit sur une petite table son ceinturon avec les deux sabres que lui avaient ôtés les Ragaïls. Il tendit une main et prit le fourreau du sabre noir de Siranaga. Kuriag sursauta et agrandit les yeux de frayeur. Craignant peut-être que le seigneur des Xalyas ne soit devenu fou, Zraliprat se prépara à crier, mais Kuriag leva une main pour l'arrêter. Réprimant un sourire, Dashvara joua avec l'arme en disant avec un profond respect: .D Ce sabre a appartenu à Siranaga, le dernier Ancien Roi de la steppe. Et il est encore en aussi bon état que s'il avait été forgé hier —murmura-t-il, en le dégainant à moitié. Il le rengaina d'un geste sec—. Sur sa lame, il est inscrit «atsan is fadul», Sauveuse de vies. Un nom étrange pour une arme, n'est-ce pas? .P Il croisa le regard intense de Kuriag Dikaksunora et, après un autre silence durant lequel on entendit uniquement le crépitement du feu, il se racla la gorge, laissa le sabre et alla s'accroupir près de la cheminée. Une agréable chaleur l'enveloppait peu à peu. Il inspira. .D Je t'assure que mes frères et moi, nous paierons notre dette bien plus efficacement en sachant qu'une partie de notre peuple est maintenant à l'abri, chevauchant vers les terres des Honyrs. J'ai fait ce que mon Oiseau Éternel m'a dicté. Je suppose que c'était une erreur de ne pas t'en avoir parlé avant. Je t'assure que je ne voulais pas me moquer de toi et je suis peiné d'avoir trahi ta confiance. J'ai nui à ta réputation. Les Essiméens ont probablement ri dans ton dos en voyant que tu maîtrisais si mal tes esclaves. —Il fit une moue sarcastique et conclut avec franchise—: Je suis prêt à rétablir ta réputation par n'importe quel moyen. Je serais même prêt à bien plus si… tu m'aidais, Kuriag Dikaksunora. .P La lumière du feu dansait sur le visage saisi du jeune elfe. Il tourna la tête vers le sabre noir, sur la petite table, et répéta en articulant: .D T'aider? N'est-ce pas ce que je fais depuis que je vous ai achetés, Dashvara de Xalya? .P Là, Dashvara s'empourpra. Liadirlá, cet étranger disait vrai. Il expira bruyamment. .D C'est ce que tu as fait —admit-il—. Toutefois… mon peuple est toujours esclave de Todakwa. La richesse d'Essimée se base sur le commerce avec Diumcili, principalement sur les relations commerciales avec ta famille, n'est-ce pas? Tu as de l'influence. Et, moi, je serais prêt à tout pour que mon peuple soit de nouveau libre et en sécurité loin d'ici. —Il avait élevé la voix avec ferveur et il la contrôla quand il ajouta—: Nous pouvons parvenir à un accord. Est-ce trop demander? .P Kuriag avait légèrement plissé le front, intrigué. Il secoua la tête. .D En admettant que je sois capable de convaincre Todakwa de libérer ton peuple, que me donnerais-tu en échange? Ta loyauté? .P Sa voix était empreinte d'ironie et de désillusion. Dashvara l'observa un instant et répondit par une question: .D Dis-moi, pourquoi t'intéresses-tu autant à l'Oiseau Éternel? .P Kuriag cligna des yeux et adopta une expression songeuse. .D Eh bien… Je suppose que, sans Maloven, je ne me serais jamais autant intéressé à lui. —Il se mordit la lèvre et avoua—: Je sens que ma vie a toujours été dictée par des objectifs absurdes. Je suis esclave de la tradition titiaka, et cela n'est parfois guère mieux que d'être un travailleur. Surtout lorsque l'on n'est pas attiré par les fêtes, les affaires, le jeu… —Il haussa les épaules et ses yeux étincelèrent—. Quand j'ai connu le shaard Maloven, je me suis rendu compte que le monde était bien plus beau que je ne le croyais. Chaque fois que je me rendais à l'Université et croisais des gens dans la rue, je me disais: chaque personne a une vie, des pensées, un caractère, des rêves… Et je songeais que, certains plus pauvres que moi, ou même esclaves, parvenaient à être plus heureux. Et d'autres l'étaient moins. Et j'avais envie de les aider. De leur demander ce qu'un pauvre fou comme moi pouvait faire pour réaliser leurs rêves. —Il roula les yeux—. Mais je finissais toujours par renoncer. Par couardise, je suppose. Et aussi parce que je ne pouvais probablement pas faire grand-chose pour eux, de toutes façons. Et peut-être que je me trompais. —Il fit une pause et acquiesça pour lui-même—: C'est ce qui m'a le plus marqué des enseignements de Maloven. J'ai appris à joindre mes propres aspirations à celles des autres. L'Oiseau Éternel… est un ensemble de concepts. Un moule qui s'adapte pour qu'un groupe de saïjits puisse cohabiter. Et c'est aussi ce que j'admire dans ton peuple, Dashvara de Xalya. Sa diversité et son unité. Sa tolérance. Sa confiance. C'est pourquoi j'ai décidé de t'aider. Je veux que ton peuple, celui de Maloven, soit libre. Que tous les peuples le soient. .P Dashvara resta à le regarder, profondément impressionné. Kuriag déglutit et rougit. .D Dit comme ça, ça a l'air idéaliste et vaniteux, n'est-ce pas? Maloven était capable de donner un ton beaucoup plus solennel à… .P Il se tut d'un coup quand il vit le seigneur de la steppe passer rapidement une main sur ses yeux. Sous l'expression stupéfaite du Légitime, Dashvara souffla, fit un geste brusque et se leva. .D Que le Liadirlá te bénisse, Kuriag —prononça-t-il d'une voix rauque—. Si je peux… faire quelque chose pour que tu ne penses pas que je suis un sauvage ingrat, tu n'as qu'à demander. .P Le jeune Titiaka hésita, ouvrit la bouche, la referma, puis se leva à son tour, nerveux. .D Qu'est-ce que tu en penses si… euh… si, pour commencer, tu m'informes d'abord de tes décisions? .P Dashvara esquissa un sourire et s'inclina. .D Par mon Oiseau Éternel et celui de mon peuple, je le jure. Chaque fois que je le pourrai. .P Kuriag acquiesça et dit, comme pour se justifier: .D Ce matin, tu m'a mis dans une position délicate avec les Ragaïls. J'ai essayé de ne pas donner beaucoup de détails, mais… je parie que Garag a déjà envoyé un pigeon voyageur à ma mère pour tout lui expliquer. .P Dashvara arqua un sourcil. .D Garag? .D Oh. Un cousin éloigné —expliqua le Titiaka—. Il s'est installé comme diplomate au port d'Ergaïka. C'est à environ soixante-dix milles d'ici et il a décidé de voyager à Aralika pour m'accueillir et me féliciter. Cela faisait des années que je ne le voyais pas. Il ne te plairait pas —observa-t-il avec une moue mi-embarrassée mi-amusée. .P Dashvara sentit un frisson. Ergaïka? Il se rappelait avoir entendu ce nom, mais il pensait que c'était un simple village côtier, au sud-ouest, et non un véritable port. Il se racla la gorge. .D Et je suppose qu'il est venu avec d'autres Ragaïls. .P Kuriag roula les yeux. .D En fait, non. Garag engage ses propres hommes. Ce sont des mercenaires ryscodranais, pour la plupart. .P Il se tut et reprit sur un ton hésitant: .D Demain, je vais aller visiter la Tour avec Asmoan et… j'aimerais que tu m'accompagnes. .P Dashvara acquiesça et essaya de dissimuler sa vive impatience avec une moue aimable et moqueuse à la fois. .D Comme tu voudras, Excellence —répondit-il. .P Il s'inclina et fit un geste pour récupérer les sabres, mais, à sa surprise, Kuriag le devança et examina le sabre de Siranaga avec curiosité. Dashvara attendit patiemment. Alors, l'elfe lui rendit les armes. .D Où l'as-tu trouvé? .P Dashvara esquissa un sourire. .D C'est Atasiag qui me l'a offert. Son Éminence surprend toujours. .P Kuriag avait froncé les sourcils. Méditatif, il plongea la main dans sa poche et en sortit une grande clé dorée. Il secoua la tête. .D Sais-tu ce que c'est? .P Dashvara haussa les épaules. .D Une clé. .P Le Légitime sourit largement. .D Et une très spéciale. C'est une relique. Un objet enchanté. Asmoan me l'a prêtée pour que je l'examine. Elle a des inscriptions en oy'vat. Asmoan pense que Siranaga s'est enfui en Agoskura avec elle il y a deux-cents ans et il croit que la porte se trouve dans la Tour. Nous n'avons encore rien mentionné sur le sujet au chef essiméen. Peut-être que je devrais. .P Dashvara était demeuré interdit, contemplant la clé avec fascination. Il hésita et tendit une main. .D Je peux? .P Kuriag lui laissa la clé et Dashvara l'examina. Elle était particulièrement grande, avec un anneau rond plein de motifs et d'inscriptions. On percevait une vive énergie à l'intérieur. .D Lessi dit que les signes sont de l'oy'vat ancien —intervint Kuriag après un silence—. Asmoan l'a déchiffré. Apparemment, cela dit… —Il chercha dans son autre poche, déplia une feuille et lut—: Clé de la Chambre de l'Oiseau Éternel. Puis viennent des mots isolés: Connaissance, Mort, Amour, Étoile et Ombre. Asmoan dit que cela pourrait faire référence à la légende des Cinq Shaards disparus. .P Dashvara leva brusquement la tête, de plus en plus stupéfait. On racontait que ces cinq shaards étaient partis chercher une étoile et n'étaient jamais revenus, mais… .D Comment diables Asmoan connaît-il cette légende? Y a-t-il donc en Agoskura une bibliothèque dédiée aux Anciens Rois? .P La simple idée lui paraissait absurde. Pourquoi des Agoskuriens allaient s'intéresser à l'histoire d'un peuple lointain disparu depuis deux siècles? .D Je ne sais pas —admit Kuriag—. Asmoan dit qu'il avait des livres qui parlaient du sujet. Mais il ne les a pas apportés pour le voyage. .P Dashvara commença à comprendre à moitié. Si les Anciens Rois avaient été des démons et si ceux-ci formaient une communauté réduite, il était logique de penser que leur histoire avait été récupérée par d'autres de leur même espèce, que ce soient ou non des descendants. D'où l'intérêt d'Asmoan. Ça, si l'on considérait que les Anciens Rois avaient vraiment été des démons. .P Il secoua la tête, confus, et rendit la clé au Légitime. .D Tu sais, Excellence? Je crois qu'il serait plus prudent de ne pas parler de ça à Todakwa. Cela m'étonnerait qu'il permette d'ouvrir une chambre secrète en présence d'étrangers. .P Kuriag acquiesça. .D Tu as raison. .P Il y eut un silence. Dashvara se racla la gorge. .D Puisque j'ai dit que je te consulterais avant… Je me sentirais plus tranquille si on postait deux Xalyas devant ta porte. Je suppose que Todakwa n'a pas intérêt à ce qu'il t'arrive quelque chose, mais… au cas où, tu me comprends. Ne tourne jamais le dos à un Essiméen —cita-t-il sur un ton sage. .P Kuriag sourit et acquiesça de la tête, acceptant la proposition. Avec elle, implicitement, il acceptait de nouveau la loyauté des Xalyas. Dashvara s'inclina avec un respect sincère. .D Bonsoir, Excellence. .P Il sortit et, quand il revint dans la grande pièce et vit ses frères se tourner vers lui, anxieux, il sourit. S'attendaient-ils donc à le voir revenir à demi-évanoui et le dos ensanglanté? Il déclara: .D Quarante coups de fouet et pas une égratignure. .P Son mensonge arracha de larges sourires. S'asseyant sur sa paillasse, il ajouta joyeusement pour Zorvun: .D Ta fille s'est mariée avec un véritable Xalya, capitaine. Notre bon maître est décidé à nous aider à libérer notre peuple. —Il bâilla et conclut—: Et, avec un peu de chance, grâce à lui, le seigneur de la steppe pourra continuer à fainéanter et philosopher. —Il sourit—. Vive les étrangers. .Ch "La Plume" Le lendemain matin, Dashvara s'éveilla d'un profond sommeil, secoué par Makarva. .D Réveille-toi, Daaaash! Tu vas rater la tour. .P .Bpenso La tour, .Epenso se répéta-t-il, à moitié endormi. La tour? Un instant, il pensa que Mak lui parlait de la pièce de la Tour du jeu de katutas. Alors, il se rappela et se redressa d'un coup. .D La tour! —s'écria-t-il. .P Il se leva et se hâta de boucler son ceinturon et d'endosser sa cape de garde. Ses frères se préparaient aussi, car, même si on ne leur permettait pas à tous d'entrer dans la tour, ils étaient censés protéger le Titiaka. Il allait sortir rapidement de la chambre avec toute la troupe quand il s'aperçut que Sédrios, Sashava, Taw et Zorvun faisaient les paresseux. Il arqua un sourcil et le dernier expliqua: .D Allez-y sans nous. Je ne crois pas que quatre vieux aillent manquer à Kuriag. .P Dashvara lui rendit un coup d'œil railleur. .P .Bpenso Vieux, et puis quoi d'autre, capitaine .Epenso , pensa-t-il. .Bpenso Ce que tu veux, c'est avoir du temps libre pour chercher des Xalyas en ville. .Epenso .P Il ne s'attarda pas: il salua les vieux et sortit de l'édifice. Le soleil était levé depuis peut-être une heure et la rue était animée avec des esclaves affairés et des habitants curieux. Guidé par les Essiméens, Kuriag Dikaksunora s'éloignait déjà vers la tour, en compagnie d'Asmoan, Lessi, Api, et six Ragaïls. Dashvara grimaça. On ne pouvait pas dire qu'il arrivait réellement en retard, n'est-ce pas? Quand il se mit à courir pour rattraper le Légitime, les Xalyas le suivirent. Il reçut le regard mi-réprobateur mi-moqueur du capitaine ragaïl, ainsi que le «bonjour» joyeux d'Api. Dashvara sourit à ce dernier et reprit son souffle. .P La procession était ridiculement nombreuse. Kuriag avançait entre Todakwa et celui qui, à ses habits titiakas, devait être Garag, son cousin le diplomate. Les mercenaires ryscodranais de ce dernier les suivaient, ainsi qu'une bonne troupe de soldats essiméens. Plus ils s'approchaient de la Tour de l'Oiseau Éternel, plus celle-ci paraissait imposante à Dashvara. À un moment, il crut voir Todakwa jeter un coup d'œil aux Xalyas et arrêter son regard sur lui. Cependant, quand Dashvara se tourna, le chef essiméen avait repris son sourire et parlait avec entrain à Kuriag d'une voix légère et tranquille. .P .Bpenso Chaque fois pareil .Epenso , pensa-t-il sombrement. .Bpenso Chaque fois que l'on croit trouver un diable, celui-ci a l'air moins diable de ce qu'il n'est… Et, pourtant, Todakwa doit être l'un des pires assassins de la steppe. .Epenso .P Son cœur réclamait justice à cor et à cri, mais sa raison l'obligea à se contenir. .P Ils arrivèrent enfin au pied de la tour. Des gardes ouvrirent un des grands battants et Dashvara s'avança, laissant ses frères en arrière. Un petit perron le mena à une plateforme et de là à la porte. Kuriag le reçut d'un geste de la tête et lui chuchota: .D Todakwa dit qu'il n'y a pas de chambres dans la tour, qu'il n'y a que la salle d'en bas avec les escaliers. .P Dashvara arqua un sourcil et, franchissant le seuil, il se demanda si c'était Todakwa qui mentait ou si c'étaient les livres du donjon de Xalya qui inventaient des histoires. Car, d'après ceux-ci, il existait bel et bien une chambre: la crypte de Nabakaji, enterrée sous la tour. Dashvara avait toujours cru à son existence. Et que Todakwa n'en ait pas entendu parler, alors qu'elle était à sa portée, lui semblait peu probable. .D Impressionnant —murmura Kuriag, émerveillé. .P Ça l'était, pensa Dashvara tout en contemplant le lieu. Ce qui était impressionnant, c'était que la tour soit encore debout alors que les Essiméens avaient toujours montré un profond mépris pour tout ce qui avait à voir avec l'Oiseau Éternel. Ce qui n'avait pas survécu, cependant, c'était le reste: les supposées étagères avec des centaines de livres et d'objets précieux, la fameuse table triangulaire, les piles de parchemins dont parlaient les histoires… de tout cela, il ne restait rien. La salle, vide, était une simple pièce circulaire, couverte de mosaïques usées et entourée de petites statues délabrées. À part le chemin qui conduisait aux escaliers, il semblait que personne n'était passé là depuis des années. .D Skâra ne pardonne pas —commenta Todakwa en langue commune—. Même les édifices sacrés deviennent poussière avec le temps. .P L'Essiméen était resté près de l'entrée, les bras croisés. Il était plus grand que Dashvara, mais sensiblement plus mince, comme si à force d'adorer son Dieu de la Mort, celui-ci l'avait récompensé en lui donnant une silhouette squelettique. .P .Bpenso Tu deviendras poussière bien avant la Plume, Essiméen .Epenso , lui lança mentalement Dashvara. .P Les dessins défraîchis et les statuettes détériorées ne l'intéressaient pas particulièrement; néanmoins, il profita de ce que Kuriag allait les admirer pour s'éloigner de Todakwa. Il reconnut plus d'une scène représentée sur les murs et Lessi en expliqua quelques-unes à Kuriag. Dashvara dut lui en expliquer d'autres, mais il le fit distraitement et sans jamais perdre de vue l'Essiméen. .D Et ceux-là, qui sont-ils? —demanda Kuriag en indiquant une file de figurines, une épée dans une main, un parchemin dans l'autre. .P Dashvara leur jeta à peine un coup d'œil avant de répondre: .D Les seize seigneurs de la steppe qui jurèrent loyauté à je ne sais quel roi il y a… quelques siècles. .P Il perçut le léger toussotement de Kuriag. .D Tu pourrais être plus précis? .P Dashvara cligna des yeux et souffla, s'efforçant de se souvenir. .D Marbugara le Prudent. Il y a cinq-cents ans et quelques. L'histoire classique: il y a eu une guerre, une trahison, une paix… J'ai toujours eu du mal à retenir ce genre de choses —admit-il. .P À cet instant, Asmoan poussa une exclamation émerveillée et Kuriag s'empressa d'aller voir la nouvelle trouvaille. Dashvara soupira. À dire vrai, la seule chose qui l'intéressait dans cette tour, c'était la partie d'en haut: il voulait vérifier si l'on voyait réellement toute la steppe depuis la pointe de la Plume. Aussi, quand Kuriag demanda qui était décidé à monter, ce fut avec soulagement et excitation qu'il se dirigea vers les escaliers. L'ascension fut longue. La tour mesurait environ deux-cents pieds de hauteur et les marches n'étaient pas toutes en bon état. Dashvara arriva le premier. Et ce qu'il vit le laissa fasciné. En fait, il voyait la steppe, mais elle était encore plus impressionnante vue d'en haut. Ou, du moins, différente, comme si l'on s'était soudain changé en oiseau et paralysé en plein vol. Il s'approcha du bord de pierre blanche et contempla ce qu'avaient été, autrefois, les domaines des Anciens Rois. Il entendit des voix derrière lui, mais ne se retourna pas. Ses yeux étaient restés rivés dans une direction: celle du donjon de Xalya. La vaste étendue de prairies vertes devenait de plus en plus roussie et pauvre au fur et à mesure qu'on s'éloignait d'Essimée vers l'est. Les douces collines empêchaient de voir au-delà de quarante milles. .D Les livres mentent —murmura-t-il. .P La steppe ne se voyait pas toute entière. C'était logique: depuis Xalya, on ne voyait pas non plus la Tour à moins de voyager jusqu'à l'extrême ouest par un jour diaphane. Dashvara avait presque toujours patrouillé du côté est, là d'où venaient les bandes de nadres rouges, et il pouvait compter sur les doigts de la main les fois où il avait aperçu la pointe de la Plume. Une fois, alors qu'il n'avait encore que dix hivers, son seigneur père l'avait emmené jusqu'aux limites des terres et il la lui avait désignée en disant d'une voix profonde: .Bparoles Contemple, fils, la tour qui a donné la vie à notre Dahars. .Eparoles Et, prononçant ces mots, Vifkan s'était tourné sur sa monture et avait levé les yeux vers le sud-est, vers le Mont Bakhia. Dashvara se rappelait qu'à cet instant, il s'était demandé, confus, de quelle tour parlait son père: de cette aiguille blanche que l'on voyait à peine à l'horizon ou de cette montagne massive qui se dressait entre la steppe et le désert de Bladhy? Avec une certaine surprise, debout près du bord de la tour, Dashvara crut alors distinguer la cime de la montagne, dans le lointain. Les anciens peuples de la steppe disaient que le Mont Bakhia était le pilier de l'espoir. Soudain, il eut l'étrange intuition que, s'il parvenait à mener son peuple jusqu'à ce mont, il serait libre pour toujours. .D Les terres que l'on voit sont celles qui en valent vraiment la peine —dit soudain une voix tranquille. .P Dashvara revint d'un coup à la réalité et se raidit. Il se tourna légèrement. Tous étaient sur le côté opposé, contemplant les montagnes du nord et l'ouest. Tous sauf Todakwa. L'Essiméen, entouré de deux gardes, s'était arrêté à quelques pas et le regardait, lui, avec un éclat de curiosité et de prudence, comme l'on regarde une bête féroce imprévisible. La mâchoire crispée, Dashvara hésita à répondre, puis demanda brusquement: .D Alors, pourquoi? Pourquoi nous avoir massacrés si nos terres n'en valent pas la peine? .P Il ne put étouffer tout à fait l'amertume et la colère dans sa voix. Le visage pâle de Todakwa afficha un sourire pondéré. .D Les seigneurs de la steppe étaient un poison pour Rocdinfer. Avec eux, la steppe mourait. Avec moi, elle renaît, grande et moderne. .P Dashvara lui rendit un regard impavide. .Bpenso Il parle comme si je n'étais pas le fils et héritier de Vifkan de Xalya .Epenso , se rendit-il compte. .Bpenso Comme si le dernier seigneur de la steppe était mort il y a trois ans. .Epenso Il fit une moue sarcastique. .D Moderne? Qu'est-ce qui est moderne pour toi, Todakwa d'Essimée? Un peuple avec des esclaves? —Il sourit, sardonique—. Il n'y a pas de modernité plus abjecte. .P Un éclat moqueur brilla dans les yeux de Todakwa. .D Mon système est semblable à celui des Diumciliens —répliqua-t-il—. Et, contrairement à eux, ici nous n'avons que des esclaves barbares. —Dashvara le foudroya du regard. Todakwa sourit—. J'ai cru comprendre que tu t'es fait une petite réputation en vengeant ton ancien maître d'une trahison à Titiaka. Moi, à ta place, je n'aspirerais pas à beaucoup plus, jeune Xalya. Sers bien Kuriag Dikaksunora et oublie le passé. Tu ne souhaites sans doute pas que ton peuple souffre plus qu'il n'a déjà souffert. .P Todakwa joua avec un collier d'os enfilés et, considérant la conversation comme close, il s'éloigna d'une démarche désinvolte. Durant un instant, Dashvara ne réagit pas. Alors, il commença à suffoquer au-dedans, réprimant mal l'envie de se jeter sur ce diable. Il serra avec force le pommeau de ses sabres, croisa les yeux attentifs des deux gardes essiméens et gronda: .D Puisse le vent t'emporter et te précipiter de cette tour, Todakwa. Ce serait la première et la dernière fois que ton Oiseau Éternel volerait un peu. .P Il avait parlé bien fort et tous, dans la tour, entendirent ses paroles. Il remarqua les expressions alarmées de Kuriag et de Lessi, les traits glacés de Garag, le visage moqueur de Todakwa… Le seul qui ne semblait pas l'avoir entendu était Api, qui regardait vers le nord, l'air rêveur. Le capitaine Djamin intervint en lui lançant sur un ton d'avertissement: .D Lâche ces sabres, guerrier! .P Dashvara les lâcha. Il ne les avait même pas dégainés, mais le geste avait fait très mauvaise impression, comprit-il. Kuriag s'avança nerveux, protestant sur un ton de reproche: .D Calme-toi, Dashvara. Mes excuses, Todakwa. Mon garde sera châtié pour ses paroles dès que nous redescendrons de la tour. Je sais qu'il n'avait pas l'intention d'utiliser ses armes. .P Todakwa acquiesça, pensif. .D Je crois savoir que, selon la coutume diumcilienne, l'offensé peut proposer un châtiment, n'est-ce pas? .P Kuriag ouvrit la bouche, interdit. .D En effet, c'est la coutume. Vous avez… euh… une suggestion peut-être? .P Todakwa réfléchit. Dashvara se maudit mille fois d'avoir ouvert la bouche. .Bpenso Brillant, Dash. Sans Kuriag, Todakwa t'aurait déjà décapité, tu sais? Maintenant, va savoir comment ton maître se débrouille pour te sauver et sauver aussi son image. .Epenso L'Essiméen pensa finalement à voix haute. .D Votre esclave a souhaité ma mort. C'est une faute grave, je crois que nous sommes tous deux d'accord là-dessus. Avec tout le respect que je vous dois, Excellence, je sais que vous avez certaines difficultés à maîtriser votre nouvelle garde. J'aimerais vous aider. Et, pour cela, je crois qu'il serait souhaitable que vous me permettiez de disposer entièrement de ce sauvage durant quelques jours. .P Kuriag humecta ses lèvres, pâle. .D Disposer —répéta-t-il—. Oh. Je comprends. Tant qu'il ne subit pas de dommages physiques irréparables, cela me semble correct. .P Dashvara le regarda, incrédule. Correct? .Sm Correct ? La veille au soir, il avait été sur le point de considérer le Légitime comme un frère et, maintenant, celui-ci acceptait de le laisser entre les mains de son pire ennemi? Todakwa inclina la tête. .D Merci pour votre confiance, Excellence. Vous ne vous en repentirez pas. .P .Sm -t penso Oh, le maudit, le maudit, le maudit… Ils quittèrent le sommet de la tour pour s'engager de nouveau dans les escaliers, le capitaine Djamin ne se sépara pas de Dashvara et celui-ci ne desserra pas les lèvres durant toute la descente. Quand ils arrivèrent en bas et franchirent le seuil, une belle foule de curieux les attendait, car ce n'était pas tous les jours qu'un Légitime de Titiaka venait leur rendre visite. Aussi, voyait-on les habitants habillés de longues tuniques essiméennes traditionnelles, blanches pour la plupart, tendre le cou pour voir le riche étranger. Il y avait aussi des gens au visage couvert de tatouages et vêtus de tuniques noires et bleues: c'étaient les prêtres-morts, les serviteurs de Skâra. On racontait qu'ils avaient des pouvoirs sur la Mort et qu'en revêtant cette tunique, ils cessaient d'être tout à fait vivants. En les voyant, Dashvara sentit aussitôt un tressaillement le parcourir et il se moqua de lui-même. N'avait-il pas une naâsga à moitié mort-vivante? Ces magiciens n'étaient rien d'autre que des saïjits de chair et d'os. .P Il détourna le regard et croisa celui de ses frères. Ceux-ci se trouvaient groupés près du mur de la tour. Il fit un pas vers eux et… la main du capitaine ragaïl le saisit fermement par le bras. Dashvara soupira et, par une simple expression, il fit savoir aux Xalyas qu'il s'était passé quelque chose, mais qu'ils n'avaient pas à s'inquiéter. .P C'est alors qu'il aperçut la jument. Il l'aurait reconnue n'importe où. Sa robe noire, ses yeux, ses naseaux, tout lui disait que c'était elle. Le cœur battant plus vite, il murmura dans un halètement bouleversé: .D Lusombre. .P Elle avait l'air en bonne santé. Une femme à la tunique noire la montait. C'était une femme d'âge mûr déjà, mais elle était belle et exhalait une forte assurance. Quand il la vit mettre pied à terre et incliner la tête devant Kuriag Dikaksunora, il comprit aux mots qu'il parvint à capter que c'était l'épouse de Todakwa. C'était donc une Essiméenne qui s'occupait de Lusombre maintenant. Bon… Cela aurait pu être pire. Cela aurait pu être Todakwa en personne. .D Tout bien réfléchi —dit soudain Todakwa alors que la foule se faisait de plus en plus dense—, pour le moment, votre esclave restera sur cette place. Devant la Tour de l'Oiseau Éternel. Nous l'attacherons au Pilier de Skâra. Avant de le dompter, il faut le calmer, Excellence. Et il n'y a pas de meilleure méthode pour calmer un sauvage orgueilleux que de lui donner une bonne dose d'humilité. .P Il fit un geste et Dashvara vit Kuriag sur le point de protester… Mais alors Garag lui murmura quelque chose à l'oreille et son jeune cousin ravala ses objections. Peut-être parce qu'il craignait de détériorer les affaires de sa famille ou de donner une image de maître trop compatissant. Et peut-être aussi parce qu'il préférait laisser à Todakwa la responsabilité de cette affaire. En tout cas, sous le regard de plus en plus enflammé des Xalyas, Kuriag donna son approbation, les Ragaïls désarmèrent Dashvara et celui-ci fut conduit près d'une sorte d'obélisque de pierre. Ils lui ôtèrent la cape, l'attachèrent avec un carcan autour du cou, et le seigneur de la steppe demeura là, enchaîné au Pilier de la Mort et criblé de mille yeux curieux. .P Todakwa ne dit pas un mot, mais Dashvara entendit les gens murmurer: c'est le fils de Vifkan de Xalya! Ils ne le disaient pas avec respect mais plutôt avec raillerie. Dashvara leur rendit à tous un regard ferme et détaché et, remarquant que Makarva avait réussi à s'approcher malgré les gardes essiméens, il lui lança avec légèreté: .D Tout va bien, sîzan. Il faut juste qu'on me calme un peu. .P Les Xalyas furent poussés en arrière, Orafe rugit quelque chose et plusieurs frères durent le tranquilliser. Dashvara soupira. Il commençait déjà à regretter de ne pas s'être enfui avec sa naâsga l'autre nuit. .P Kuriag et Todakwa ne tardèrent pas à s'éloigner avec les gardes, laissant seulement deux soldats surveiller le pilier pour s'assurer que rien de regrettable n'arriverait. Et, au lieu de suivre les personnalités, une bonne part des présents resta sur la place, entre autres, de nombreux esclaves. Visiblement, le fils de Vifkan suscitait plus d'intérêt. .D Lâche assassin! —cria brusquement une femme shalussi—. Tu as tué Nanda en l'attaquant par traîtrise! .D À mort! —s'époumona une autre femme. .P S'ensuivirent des condamnations, des blasphèmes envers l'Oiseau Éternel et des moqueries contre les Xalyas, qui dégénérèrent quand quelqu'un lança une pierre qui heurta de plein fouet l'armure de Dashvara. Celui-ci laissa échapper un souffle et marmonna: .D Soyez damnés, sauvages… .D Ça suffit! —beugla un soldat—. Ne jetez pas de pierres! .P Les deux soldats durent s'interposer avec courage entre le lapidé et les exaltés et sortir leurs sabres pour enfin faire respecter l'ordre. Plus qu'endolori par les pierres, Dashvara se sentait perplexe. Pourquoi cette attaque de rage? Bon, il avait tué Nanda de Shalussi traîtreusement et il comprenait que ceux qui l'avaient connu veuillent se venger. Il comprenait aussi qu'ils le méprisent pour tout ce qu'il représentait, le passé, les expulsions, les Anciens Rois… Cependant, les Essiméens n'avaient-ils pas agi de la même façon, ou pire encore en les asservissant? Ne voyaient-ils pas que, dans la pratique, il n'était rien d'autre qu'un guerrier enchaîné qui ne voyait pas la steppe depuis trois ans et qui n'avait jamais rien dirigé en Xalya? .P Peu à peu, les gens de la place se dispersèrent, le calme revint et les deux gardes essiméens, plus tranquilles, allèrent s'asseoir sur un banc de pierre, un peu plus loin. Quelques enfants étaient restés à dévisager l'enchaîné avec curiosité. Se massant un bras endolori, Dashvara s'assit sur une saillie du Pilier de Skâra, aussi confortablement que le lui permettait le collier de fer autour du cou et la chaîne plutôt courte. Tout l'obélisque, la partie inférieure incluse, était couvert de signes galkas gravés. Une des phrases disait: la Mort est maîtresse de notre vie, main de la justice et équilibre du temps. Dashvara lut les mots avec curiosité. À dire vrai, il ne s'était jamais intéressé à la religion essiméenne. Elle lui avait toujours paru malsaine, lugubre et dangereuse; quel esprit sain était-il capable d'adorer la mort au lieu de la vie? Cependant, à ce qu'il lisait sur cet obélisque, il semblait presque que Skâra, la Mort, était cause de la vie, celle qui la régulait et veillait sur elle. Cela ne lui paraissait pas moins absurde, mais il dut reconnaître qu'adorer Skâra de ce point de vue s'avérait moins inquiétant. .P Un chiot interrompit ses pensées quand il vint le flairer en agitant la queue avec entrain. Amusé, Dashvara tendit une main vers ses longs poils couleur de sable et commenta: .D Parfois je me demande pourquoi les saïjits se compliquent tant la vie. Alors qu'il est si facile de vivre, hein? —fit-il souriant au chiot. .D Narak! —dit soudain un des enfants qui étaient restés sur la place. .P Le chiot se tourna vers lui mais ne bougea pas. Narak signifiait Sable en galka, se rappela Dashvara. Le petit maître du chien approcha davantage et appela de nouveau en langue galka: .D Sable, viens! .P Cette fois, Narak s'élança vers l'enfant, mais celui-ci, au lieu de s'éloigner, regarda le Xalya avec attention. Comme il ne disait rien et ne s'en allait pas, Dashvara demanda en langue essiméenne: .D Il a combien de mois? .P L'enfant essiméen jeta un coup d'œil à ses compagnons qui étaient restés un peu en arrière avant de répondre: .D Cinq. Moi, huit. .P Dashvara sourit. .D Huit ans, je suppose. .P L'enfant acquiesça avec sérieux. .D Moi, j'habite là, dans cette maison —dit-il en la signalant—. Je suis l'aîné de mes frères. Mais je ne travaille pas parce que je suis essiméen. Mon meilleur ami, Adrara, il a dix ans et, lui, il travaille. Lui aussi, on l'a attaché au pilier une fois, parce qu'il avait laissé des brebis s'échapper. Toi aussi, tu as perdu des brebis? .P Dashvara arqua les sourcils, éprouvant à la fois de l'amusement et une tristesse étouffée. Parce qu'Adrara était un prénom xalya et il savait qu'un des fils de Yodara s'appelait ainsi. .D Et beaucoup, j'en ai peur —répondit-il en langue commune—. Tu sais parler la langue commune, n'est-ce pas? —L'enfant acquiesça et Dashvara sourit—. Bien. Dis-moi, bonhomme —reprit-il—. Cet ami à toi… ils lui ont fait du mal? .P L'enfant fit non de la tête. .D Ils l'ont battu, mais il a dit que ça ne faisait pas mal. Il dit que, les Xalyas, ils n'ont jamais mal. Dis, on dirait que Narak t'aime bien —sourit-il en voyant le chiot s'asseoir sur les bottes de Dashvara—. C'est mon père qui me l'a offert. Il vient de Titiaka. Parce que mon père travaille au port et, chaque fois qu'il revient, il apporte des tas de cadeaux. .P Ses quatre jeunes compagnons s'étaient approchés et écoutaient maintenant la conversation avec intérêt. Une fillette demanda: .D Ça te fait mal? .P Elle parlait du collier. Dashvara esquissa un faible sourire. .D Non. Apparemment, les Xalyas n'ont jamais mal. Au fait, bonhomme —ajouta-t-il s'adressant au gamin—. Si tu revois Adrara, tu pourrais lui dire que son seigneur le salue, lui et sa famille, et que son père est en bonne santé? —Comme le garçon acquiesçait, intrigué par la commission, il ajouta—: Et que l'espoir est la meilleure de toutes les armes. C'est important. .P Il doutait qu'il aille répéter avec exactitude ses paroles, mais il n'avait pas de meilleur messager sous la main. Il aurait aimé lui poser d'autres questions pour savoir approximativement combien de Xalyas vivaient encore dans la steppe, mais, malheureusement, un des guerriers essiméens avait fini par se lever et il dispersa les gamins en lançant: .D Allez, les enfants, ne restez pas ici. On ne parle pas à ceux du Pilier. .P Les petiots dirent adieu, le plus âgé prit le chiot dans ses bras et Dashvara se retrouva de nouveau seul. Personne ne revint lui adresser la parole de toute la matinée. Il voyait passer des steppiens, des étrangers, des éleveurs, des marchands, des chiens et… il vit même un ilawatelk. Quand il vit le petit cervidé suivre avec obéissance une jeune essiméenne, il demeura fasciné. Jamais il n'aurait pensé que les ilawatelks puissent être domestiqués. .P En milieu d'après-midi, vint un groupe d'Essiméens conduit par Ashiwa. Le frère cadet de Todakwa s'arrêta un instant pour l'observer à quelques pas de distance avant d'ordonner: .D Libérez-le. .P Dashvara, étonné, regarda le guerrier qui s'approchait pour lui enlever le carcan. Le châtiment était-il vraiment déjà terminé? .D Mon frère et seigneur veut te parler —expliqua Ashiwa. .P Dashvara fut tenté de répliquer que non, merci, qu'il préférait rester au Pilier de la Mort. Mais il se tut sagement. Ils le poussèrent pour le guider à travers la place et le menèrent au petit palais de Todakwa. .P Le lieu était animé avec de nombreux prêtres-morts, des novices en tunique rouge, des gardes et des serviteurs. Ils traversèrent l'ample entrée, passèrent par une cour intérieure, puis débouchèrent sur un jardin couvert de fleurs hivernales. Toutes étaient de couleur bleue, à part les roses, qui étaient noires. Les couleurs, les statues, les symboles dessinés sur le sol… Tout, dans ce palais, rappelait la présence de Skâra. .P Avançant entouré des gardes essiméens, Dashvara aperçut Todakwa assis sur une chaise ainsi que Kuriag, Garag et plusieurs visages steppiens qu'il ne connaissait pas. Ils semblaient s'être installés là pour le goûter, profitant de la journée plutôt clémente. Ils étaient plongés dans une conversation et Todakwa éclata d'un rire clair avant de suivre la direction du regard de Kuriag. Son sourire ne s'effaça pas, au contraire. .D Ah! Voilà le seigneur esclave. J'espère que tu as apprécié ta journée au Pilier. .P Dashvara ravala une réplique mordante et se tourna vers Kuriag. L'expression hésitante du Légitime ne lui dit rien de bon. Todakwa reprit. .D Tu seras content de savoir que Son Excellence et son épouse m'ont convaincu pour que je leur vende ton peuple afin de le libérer. .P Le cœur de Dashvara fit un bond. Il retint sa respiration et tenta de demeurer imperturbable, conscient qu'une vingtaine de paires d'yeux l'observait. Comme il ne disait rien, Todakwa poursuivit: .D Pour le moment, Son Excellence ne s'est pas décidée à accepter mes conditions. Cent-quatre-vingts esclaves, même si beaucoup sont très jeunes, coûteraient près de vingt-mille dragons. .P Dashvara ne put contenir un halètement étouffé. Cent-quatre-vingts? Liadirlá, avait-il bien entendu? Était-ce bien vrai que .Sm cent-quatre-vingts Xalyas avaient survécu? D'accord, plus de la moitié étaient morts au donjon, mais… rien que de penser qu'il y avait tant de Xalyas en vie fit remonter son moral en flèche. Alors, lui parvint la seconde partie de la phrase et il grimaça. Vingt-mille dragons, c'était beaucoup. Il croisa le regard de Kuriag et vit comme celui-ci le détournait, mal à l'aise. Dashvara confirma pour lui-même, sombre: vingt-mille dragons, c'était trop. .D Je suis certain que Son Excellence pourrait payer cette somme —commenta Todakwa avec un sourire respectueux vers le Légitime—. Cependant, j'ai proposé de baisser le prix à cinq-mille dragons. Je ne vois pas d'inconvénients à laisser partir ton peuple. .P Dashvara ne put que le regarder avec incrédulité. Il secoua la tête, prudent. .D Quelle ruse est-ce là, Todakwa? Tu vas laisser partir cent-quatre-vingts fils de l'Oiseau Éternel, comme ça, sans leur couper la tête avant? .P Todakwa esquissa un pâle sourire et Kuriag se racla la gorge, en se levant. .D Je voudrais parler avec Dashvara en privé un moment, si vous voulez bien m'excuser. .P Comme un Titiaka civilisé et courtois, Todakwa se leva en même temps que Garag. Kuriag s'éloigna indiquant une allée de pierre blanche bordée de fleurs bleues. Dashvara le suivit promptement. Dès qu'ils se trouvèrent hors de portée des autres, il marmonna: .D Si ces cent-quatre-vingts Xalyas étaient des guerriers, je n'hésiterais pas une seconde: nous partirions d'ici en force. Mais ce n'est pas le cas —raisonna-t-il—. S'il existe un moyen de leur rendre la liberté et la dignité sans qu'il y ait de sang versé… Je sais que cinq-mille dragons, c'est beaucoup. Mais je suis prêt à te les rendre même si je dois y passer toute ma vie —jura-t-il. .P Kuriag secoua doucement la tête. .D Ne t'inquiète pas pour l'argent. Je peux payer cinq-mille —assura-t-il—. Le problème n'est pas là. .P Dashvara arqua un sourcil. .D Ah, non? .D Non —soupira le jeune elfe. Il jeta un coup d'œil nerveux à son cousin, qui ne le perdait pas de vue depuis son siège, et il s'éclaircit la voix—. Écoute. Je ne me fie pas à Todakwa. .P Dashvara sourit largement. .D Félicitations, Excellence. .P Kuriag roula les yeux et expliqua: .D Si j'achetais ton peuple maintenant, je devrais l'emmener en bateau. À Titiaka. Selon l'accord, je ne peux pas vous libérer dans la steppe. De sorte que… si vous partez avant, les Essiméens et… mon cousin et les Ragaïls considèreront que vous vous êtes enfuis. Une fois que vous serez hors de la steppe, Todakwa s'engage à ne pas mener de représailles pour le passé. Mais vous ne pouvez pas retourner dans la steppe. .P Il jeta un regard d'excuse à Dashvara et celui-ci, à sa grande surprise, souffla avec ironie. .D Et c'est ce que dit l'accord, hein? Todakwa libère mon peuple pour l'envoyer à la capitale des esclaves. Peut-être pense-t-il qu'une fois à Titiaka, ta mère te ramènera à la raison et te convaincra pour tous nous vendre —hasarda-t-il—. Alors, oui, tu aurais fait une bonne affaire, Excellence. Cent-quatre-vingts esclaves pour cinq-mille dragons… Une très bonne affaire. À vrai dire, je n'arrive pas très bien à comprendre pourquoi Todakwa a autant baissé le prix. .P Sous son regard interrogateur, Kuriag fit une moue et se mit à marcher dans l'allée, s'éloignant encore davantage dans le jardin. .D En réalité, il a baissé le prix en échange d'accords commerciaux et… pas seulement —admit-il, nerveux—. De fait, en échange de ton peuple, Todakwa souhaiterait… hum… t'acheter, toi. .P Dashvara cligna des yeux, stupéfait. .D Moi —répéta-t-il. .P Kuriag s'était empourpré. .D Oui… C'est pour ça que je n'ai pas encore accepté. Entre autres raisons. Todakwa dit qu'il sera compatissant et il paraît sincère, mais… bon. Je ne sais pas si je dois refuser et voir si je peux enlever cette condition ou… Je ne sais pas. Je ne suis pas très fort en affaires et Garag ne m'aide pas spécialement —avoua-t-il—. Tous pensent que je suis un idiot qui se laisse manipuler par ses esclaves. .P Son regard était clair: il demandait conseil à Dashvara. Celui-ci s'agita. Fichtre, et il lui disait quoi maintenant? Que lui non plus n'était pas très fort en affaires? Il se lissa la barbe, méditatif. Alors, il sourit. .D Je vais dire une bêtise. Mais, si tu acceptes, Todakwa pensera que l'affaire est close et nous aurons plus de temps pour planifier la fuite. .P Kuriag le regarda, hésitant. .D Tu veux dire… que ton peuple ne quitterait pas la steppe? .P Dashvara souffla. .D Non. La steppe est grande. Si nous allions au nord, avec les Honyrs, Todakwa nous laisserait en paix. Sans ajouter que nous lui épargnerions pas mal d'invasions de nadres rouges et d'écailles-néfandes. .P Kuriag fit une moue, peu convaincu. .D Et toi? Todakwa ne te laissera pas fuir aussi facilement. .D Je suis prêt à sacrifier ma liberté et ma vie pour mon peuple, Kuriag —sourit Dashvara. Et comme un éclat de tristesse passait dans les yeux du Légitime, il ajouta—: Je ne sais pas ce que Todakwa a l'intention de faire de moi. Peut-être qu'il souhaite seulement me sacrifier à son dieu. .D Seulement? —répéta Kuriag d'une voix étouffée. .P Dashvara haussa les épaules avec tranquillité. .D D'après ce que j'ai entendu, les Essiméens mettent des semaines à préparer une de ces cérémonies. Cela me donnerait le temps de tenter quelque chose. Tahisran pourrait m'aider. Personne ne sait qu'il est ici. Et… bon, avant de penser à ça, mon peuple doit réussir à s'échapper sans que les Essiméens ne les ramènent au bercail. Il ne sert à rien d'anticiper. .P Kuriag acquiesça, inquiet. Dashvara essayait d'imaginer un moyen de faire partir efficacement cent-quatre-vingts Xalyas d'Essimée sans que les gardes essiméens ne les cernent aussitôt. Pour le moment, il était à court d'idées. .P .Bpenso Ton seigneur père aurait déjà trouvé une solution .Epenso , s'exhorta-t-il en se creusant la cervelle. .Bpenso Peut-être pas la meilleure, mais lui, au moins, il n'hésitait pas autant, Dash. Alors que, toi, tu penses trop. À force de tant philosopher à la Frontière, tu as perdu confiance… .Epenso .P Le Légitime toussota, l'arrachant à ses pensées. .D Alors… j'accepte? .P Dashvara réfléchit. Plus les jours passaient, plus il y avait de possibilités que Shokr Is Set et Yira soient parvenus à un accord avec les Honyrs. Et, dans ce cas, ils pouvaient peut-être compter sur le soutien de plus de cent Voleurs de la Steppe qui aideraient les esclaves xalyas à atteindre le nord sains et saufs. .P Il acquiesça pour lui-même et il allait répondre que, s'il pouvait, il attende quelques jours avant d'accepter, quand une silhouette surgit brusquement d'une cabane, avec un arc bandé et une flèche prête à partir. Dashvara réagit rapide comme l'éclair. Sans même y penser, il couvrit Kuriag au moment où l'assassin tirait. Une douleur aigüe le frappa, mais, dans sa soudaine furie, il l'oublia et partit en courant derrière l'archer. Celui-ci avait laissé tomber son arc et se précipitait maintenant vers le petit mur avec l'intention évidente de sauter par-dessus, vers la rue. Il sauta et Dashvara le suivit comme il put. Cela le retarda, mais il ne perdit pas de vue l'encapuchonné et, en atterrissant dans la rue, il s'élança vers la silhouette distante prête à tourner au coin. Il aperçut un Ragaïl qui sortait des écuries à quelques pas à peine de l'assassin et il rugit: .D Arrête cet homme! .P Le Ragaïl, surpris, essaya malgré tout, mais le maudit glissa entre ses mains et continua à descendre en courant une rue qui donnait directement sur la place bruyante du marché, pleine d'animaux, d'étals et de caravanes. Oiseau Éternel… Si l'archer réussissait à se fondre au milieu de la foule, ils allaient avoir du mal à le retrouver… Dashvara siffla et redoubla d'effort auprès du Ragaïl. Ils eurent un coup de chance, car plusieurs Xalyas se trouvaient précisément à l'entrée de la rue, l'œil curieux, sans oser entrer complètement sur la place du marché… Dashvara tonna: .D Frères! .P Il était encore loin pour qu'ils l'entendent distinctement, mais il désigna éloquemment le fugitif, et Arvara, qui se trouvait le plus près, réussit à s'interposer entre l'assassin et son échappatoire. Celui-ci tenta de filer sur la gauche, vit qu'il ne pouvait pas, fit volte-face, passa entre les pattes d'un âne, le capitaine Zorvun lui barra le passage et, se voyant déjà acculé, l'assassin commença à escalader la gouttière d'une maison. Il ne manquait pas de cran. Dashvara l'atteignit avant Zorvun et Arvara. Il le prit par une jambe, le jeta par terre, esquiva un coup de dague, le désarma et il allait heurter sa tête contre la pierre du mur quand, brusquement, comme dans un cauchemar, les yeux implacables de Shéroda lui vinrent à l'esprit. .P .Bparoles Tu as tué .Eparoles , lui disaient-ils. .Bparoles Tu es coupable! .Eparoles .P Dashvara asséna à l'assassin un rapide mais précis coup sur la tête et celui-ci s'écroula, inconscient; sa capuche glissa, dévoilant le visage d'une jeune steppienne. Jeune mais tueuse, souffla-t-il. Et il haleta. .D Par tous les diables. .P Il tourna son regard vers la flèche. Elle s'était plantée dans son bras droit et celui-ci tremblait violemment. Les Xalyas se précipitaient vers lui. .D Qu'elle soit damnée —feula Zorvun—. C'est cette sauvage qui t'a lancé la flèche? .P Dashvara grimaça, sans répondre. .D Dashvara! .P Le cri lui vint de loin, comme dans un rêve. Il se tourna et, entre le brouhaha de voix et les tuniques blanches et noires qui approchaient, il vit le visage de Kuriag déformé par l'horreur. Le Légitime courut vers lui, entouré de Ragaïls. .D Cili miséricordieuse… Tu vas bien? .P Dashvara acquiesça. .D Oui. —Il soutint son bras droit et, avec un grognement, il jeta un regard foudroyant à l'assassin inconscient—. Une steppienne —dit-il, presque sur un ton surpris—. Pourquoi donc une steppienne voulait-elle te tuer? .P Kuriag avait l'air totalement déconcerté. Ses yeux se posèrent sur la femme et ne s'en séparèrent pas, comme hypnotisés. Toute une troupe de gardes, Xalyas, Ragaïls, Essiméens se pressaient déjà dans la zone. Todakwa et Garag insistèrent pour mener Kuriag à l'intérieur afin de lui éviter d'autres mauvaises surprises, et le premier dit: .D Je vous présente mes plus sincères excuses, Excellence. Je renforcerai la garde immédiatement et on trouvera le coupable qui est derrière cela, s'il y en a un. Ne vous inquiétez pas, les meilleurs médecins d'Essimée soigneront Dashvara. Ne vous tracassez pas. .P Dashvara les entendait à moitié et, quand ils s'éloignèrent, il s'en rendit à peine compte. Maintenant, son bras le brûlait comme si on le lui avait mis dans un brasier, sa vue se brouillait… .D Ça aurait pu être pire —considéra le capitaine, en examinant rapidement la blessure—. Je ne laisserai pas les médecins essiméens t'approcher. Tsu te soignera. .P Dashvara acquiesça machinalement. La douleur lui permettait à peine de respirer. .D C-capitaine —bredouilla-t-il—. J'ai l'impression d'avoir déjà vécu ça. .D Non, voyons, rassure-toi —répliqua Zorvun—. Tu as vécu des choses bien pires. Peut-être que tu mettras quelques semaines à retrouver complètement l'usage de ton bras, mais… .P Il souffla profondément quand Dashvara perdit l'équilibre, et Arvara et lui le soutinrent en grognant. Alors, une voix parmi celles qui résonnaient, vagues et discordantes, autour de l'assassine, leur parvint: .D .Sm Skâra shalé ! Ce flacon contient du venin de serpent rouge. .P Le capitaine blêmit. Et Dashvara comprit enfin la sensation familière, les lancées violentes, l'impression que tout son corps se paralysait… Il laissa échapper un éclat de rire sourd qui retentit davantage comme un râle. .D C'est… ironique —haleta-t-il—. Je suppose… que c'était mon destin. —Parvenant à se redresser un peu, il tapota l'épaule de Zorvun—. Prends soin de notre peuple, capitaine. Fais qu'il soit libre… .P Zorvun le saisit par les épaules avec brusquerie. .D Fils, non —murmura-t-il, les yeux brillants—. Ne me fais pas ça maintenant. .P Dashvara esquissa un sourire tremblotant. .D C'est… bête, hein? Les serpents rouges sont ma malédiction. Peut-être que c'est l'esprit du… serpent que j'ai tué, ce jour-là, dans le village de Nanda. Même les serpents réclament vengeance. Ils sont aussi stupides que les saïjits. Aussi cruels. Et ils n'ont pas de plumes. —Il rit face à l'affirmation ridicule et, comme la douleur grandissait et grandissait au-dedans de lui, s'étendant avec le venin, il inspira par à-coups—. Ce n'est pas si terrible, capitaine. Je vais mourir dans la steppe, comme un bon Xalya. Je veux aller jusqu'à… la tour —décida-t-il avec un subit désir anxieux—. S'il vous plaît, frères, guidez-moi jusqu'à la tour. Maintenant —insista-t-il—. S'il vous plaît… .P Sa voix se brisa, mais ses frères l'écoutèrent. Arvara le souleva à moitié et l'aida à avancer lentement au milieu d'un public que Dashvara ne distinguait que confusément. Une douleur lancinante et affolante envahissait son esprit par vagues. C'est à peine s'il se rendit compte qu'en arrivant à la tour, une multitude le suivait. .P Personne ne s'interposa quand un Xalya poussa un des battants de la porte et qu'ils entrèrent dans la salle circulaire. Arvara cessa de le soutenir et Dashvara avança en chancelant jusqu'à la statue de l'Oiseau Éternel. Elle était petite, modeste, sans prétentions, comme une simple tourterelle de pierre couverte de couleurs bleues craquelées. Lors de la première visite, il l'avait à peine remarquée. À présent, ce fut pour ainsi dire la seule chose qu'il vit avec netteté dans cette salle. .P Il tendit une main vers l'oiseau, le toucha et sourit, respirant par saccades. Il écouta à peine les voix de ses frères, qui entraient dans la tour comme un tourbillon. Une étrange sérénité l'envahissait. .D Dash… —disait la voix étouffée de Makarva derrière lui—. Laisse-nous au moins regarder la blessure. Peut-être qu'on peut faire quelque chose. Tsu est un grand médecin… .P Ses paroles furent accueillies par un terrible silence. Tout le monde savait que le venin de serpent rouge n'avait pas d'antidote. Dashvara inspira et se tourna vers son peuple. Il n'y avait pas que ses frères de la Frontière: il reconnut d'autres visages, des femmes xalyas, et des jeunes qui, lorsque Xalya était tombée, n'étaient que des gamins et étaient maintenant presque des hommes. Les voir tous ensemble lui arracha un sourire ému. .D Ma naâsga va m'étrangler mort quand elle va l'apprendre —croassa-t-il—. À moins… qu'elle ne parvienne à me ressusciter. —Il sourit et, en voyant les expressions tendues et lugubres de ses frères, il lutta pour ne pas se laisser abattre par leur tristesse. Zorvun avait l'air particulièrement dévasté. Avec un grand calme, il ajouta pour celui-ci—: Mon seigneur père n'a pas besoin de le savoir, mais… tu as été le meilleur père que j'ai eu, capitaine. —Il inspira une bouffée d'air face à une vague de douleur, se tourna vers son peuple et, d'une voix plus ferme, il tonna—: Xalyas! Todakwa a accepté de vous libérer tous grâce à l'intervention de Kuriag Dikaksunora. Ce Titiaka est un Xalya dans l'âme. J'espère… que vous lui en serez reconnaissants. —Il tituba. Il aurait voulu en dire plus. Il aurait voulu parler à son peuple. Mais la douleur l'empêchait de continuer. Il inspira—. Que l'Oiseau Éternel vous bénisse tous. Et, maintenant, laissez-moi —ordonna-t-il brusquement—. Sortez d'ici. .P Il y eut un long silence. Personne n'obéit. Dashvara siffla, exaspéré, et leur tourna le dos pour faire face à l'Oiseau Éternel. .D Laissez-moi —répéta-t-il—. Dehors. Laissez-moi seul jusqu'à demain. C'est un ordre. .P Un moment, on n'entendit rien. Alors, il y eut un soupir, puis les pas de Zorvun s'éloignèrent avec ceux de ses frères. .P Quand la porte se ferma et que le silence revint, il s'assit sur les mosaïques froides et s'appuya contre le piédestal de l'Oiseau Éternel. Il laissa échapper tout l'air de ses poumons. C'était curieux, mais il avait l'impression que son esprit s'éclaircissait, comme si la crise était déjà passée. .P .Bpenso Le calme avant la mort .Epenso , pensa-t-il. .Bpenso Ma conscience est tranquille. J'ai fait tout ce qui était entre mes mains pour sauver mon peuple. J'ai sauvé Kuriag. Et lui sauvera les Xalyas. Que le Dahars vive mille ans de plus… .Epenso .P Avec sérénité, il laissa son esprit vagabonder sans objectif, se préparant à une mort qu'il avait tant combattue et crainte. Que disait déjà Maloven à propos de la mort? Que c'était un pas vers le néant. Une fois mort, on retournait au néant et on cessait d'être. Et, dans ce cas, pourquoi s'en soucier? Pourquoi l'adorer comme le faisaient les Essiméens? En elle, il n'y avait ni pensées, ni désirs, ni faim, ni tristesse, ni honneur, ni histoire. La mort existait seulement pour les vivants. .P Étrangement réconforté par ces pensées, Dashvara tentait de ne pas songer à ses frères, ni à Yira, ni à son peuple. Il tentait d'oublier que, de même que son propre cœur cesserait de sentir, celui de sa naâsga se briserait de douleur. .P .Bpenso La vie est douleur et joie. Tant qu'elle n'est pas que douleur, elle vaut toujours mieux que le néant .Epenso , raisonna-t-il. .P Il resta un long moment dans la même position, sans bouger, continuant à réfléchir sur des problèmes existentiels de l'Oiseau Éternel quand une subite pensée le fit se dégourdir un peu. Il fronça les sourcils. Comment diables l'archer l'avait-il atteint au bras droit? Le gauche aurait été plus logique: au moment du tir, celui-ci devait se situer juste devant Kuriag. Mais le droit… Il n'avait pas eu le temps de couvrir tout à fait le Légitime. Soit cela signifiait que l'archer visait très mal, soit… Dashvara déglutit avec une étrange sensation dans le corps. Soit cela signifiait qu'ils avaient tenté de l'assassiner, .Sm lui . .P Il inspira profondément, ouvrit les yeux et balaya la salle d'un regard déconcerté. Il régnait un profond silence dans toute la tour, comme si l'extérieur avait cessé d'exister. Il s'imagina que la tour s'était envolée, traversait la steppe et allait se poser loin d'Essimée, sur le Mont Bakhia, libre et fière… .P Il sourit et baissa les yeux sur son bras. Quelqu'un avait coupé la flèche et, à présent, on voyait seulement une fine tige au milieu d'une manche pleine de sang. Il ne sentait plus ces vagues de douleur infernale. Sa respiration s'était calmée. Ses yeux voyaient de nouveau avec clarté… Était-il déjà mort sans s'en apercevoir? .D Liadirlá —murmura-t-il alors avec une subite exaltation. .P La mort existait! .Ch "Cryptes et plans" Oui, peut-être que la mort existait, mais Dashvara remarqua rapidement que son bras lui faisait toujours mal et qu'en vérité, il était toujours vivant et bien vivant. Il eut besoin d'un peu plus de temps pour accepter le fait qu'il n'allait vraisemblablement pas mourir dans l'immédiat. Et d'un autre moment pour que s'efface le sourire incrédule qui illuminait son visage. .D Je suis vivant —murmura-t-il. .P Il n'osait pas le dire trop fort, comme si la constatation pouvait cesser d'être vraie d'un instant à l'autre. C'est que les serpents rouges étaient aussi traîtres que les Essiméens et qui sait comment fonctionnait leur venin. Il savait qu'il était létal… et il savait aussi qu'il était très difficile d'obtenir ce venin. Il doutait qu'une simple steppienne vindicative ait pu s'en procurer. Quelqu'un devait le lui avoir donné ou vendu. Mais qui? Il avait beau chercher un nom, Dashvara ne trouvait pas. Bon, en réalité, il lui en venait plusieurs à l'esprit, mais tous avaient de bonnes raisons de ne pas le tuer. Todakwa n'avait pas intérêt à refroidir sa relation avec Kuriag. Les Shalussis esclaves n'avaient pas intérêt à attirer la colère de Todakwa. À Dazbon, Lanamiag Korfu avait juré d'en finir avec les Xalyas pour venger la mort de son père, mais il était censé être retourné à Titiaka avec Fayrah et il doutait qu'il ose mettre en pratique quelque chose qui puisse peiner son épouse. En définitive, Dashvara fut incapable d'affirmer avec certitude lequel de ces trois groupes avait été le coupable: les Essiméens, les Shalussis ou les Titiakas. .P Il secoua la tête et se leva. Cela ne servait à rien de retourner ça dans sa tête: le cas est qu'il était vivant et que la meurtrière avait raté son coup. Il se dirigea vers la porte et un sourire étira ses lèvres lorsqu'il imagina la tête que feraient ses frères quand il l'ouvrirait. Il tendit la main vers la poignée… et s'arrêta. .P .Bpenso Une seconde .Epenso , pensa-t-il. Il recula d'un pas et l'excitation l'envahit peu à peu alors qu'une idée absolument géniale s'épanouissait dans sa tête: et s'il faisait croire à Todakwa qu'il était mort? Un mort était libre, il n'était l'esclave de personne, un mort, on le laissait en paix! .P Retenant un éclat de rire, il s'écarta de la porte et commença à planifier. D'abord, il avait besoin de transmettre un message au capitaine sans que les Essiméens l'apprennent. Et, dans ces circonstances, il n'y avait pas de meilleur messager que Tahisran. Avec un peu de chance, il pointerait son nez pendant la nuit par une des meurtrières. L'ombre était curieuse par nature… et Dashvara paria que les Xalyas l'encourageraient pour qu'elle aille jeter un coup d'œil à l'intérieur de la tour. Si par chance il ne se trompait pas et si par chance les Essiméens respectaient le désir du seigneur des Xalyas de reposer en paix à la Plume jusqu'au matin… et si par chance cette crypte de Nabakaji existait réellement et qu'il puisse s'y cacher le temps de trouver un moyen de s'évader… alors, oui, peut-être que son plan fonctionnerait. Cependant, tant de «par chance» l'inquiéta un peu. Il avait l'impression d'empiler trop de pierres bancales. .P Néanmoins, cela valait la peine d'essayer. .P De la lumière passait encore à travers les étroites meurtrières, mais elle était de plus en plus faible et Dashvara en avait besoin pour chercher l'entrée de la crypte. Il espérait que les livres de Xalya ne mentaient pas… Il s'accroupit et sonda rapidement les mosaïques du sol et les statues du mur avant de tout examiner avec de plus en plus d'application. Comme la lumière déclinait sérieusement, il commença à tâtonner avec les mains, cherchant un trou qui puisse servir de serrure. Il en était là quand il entendit un souffle mental. .P .Bdm Dash? .Edm .P Envahi par le soulagement, Dashvara tourna la tête et murmura joyeusement: .D Salut, Tah. .P Il aperçut l'ombre. Elle avançait pas à pas dans l'obscurité croissante, manifestement incrédule. .P .Bdm Tu n'es pas mort? .Edm .P Dashvara sourit tranquillement. .D Justement, si, je suis mort. Ou du moins c'est ce que nous allons faire croire aux Essiméens. Sinon, je suis relativement en forme à part cette maudite flèche au bras. Comment vont les Xalyas? .P Tahisran émit un son mental étouffé. .P .Bdm Tu veux dire que tout ça, c'était du théâtre? Que la flèche n'était pas empoisonnée? .Edm .P Dashvara roula les yeux. .D Mais si. Elle l'était. Mais depuis quand le venin de serpent rouge peut tuer un seigneur de la steppe? —Il sourit largement et répéta, plus sérieux—: Comment vont les Xalyas, Tah? .P L'ombre se racla la gorge et s'assit sur les mosaïques. Dashvara continuait à tâtonner le sol. .P .Bdm Eh bien, comment veux-tu qu'ils soient .Edm , soupira Tahisran. .Bdm Tristes. .Edm .P Dashvara acquiesça pour lui-même et l'ombre ajouta: .P .Bdm Dis-moi, Dash. J'espère que tu ne vas pas me demander de ne pas leur dire que tu es vivant. Ce serait une canaillerie… Que fais-tu? .Edm , demanda-t-il, intrigué. .P Dashvara se redressa, en soufflant. .D Je cherche la crypte. Kuriag a la clé. Elle est dorée, avec des signes dessinés… Si tu pouvais me l'apporter maintenant… .P .Bdm En la lui volant? .Edm , répliqua Tahisran, réticent. .P Dashvara fit une moue et regarda dans sa direction. Il hésita, puis se lança: .D Je vais t'expliquer le plan. Le tout est de convaincre Todakwa que je suis mort. Mon peuple demandera qu'on lui permette d'emmener mon cadavre jusqu'au pied du Mont Bakhia, comme le dicte la tradition… Bon, en réalité, il n'existe pas une telle tradition, mais Todakwa l'avalera: il sait que cette montagne est sacrée pour nous. Si Kuriag réussit à convaincre Todakwa pour qu'il laisse mon peuple m'accompagner, problème résolu: le cadavre est transporté, je me cache dans la crypte et, disons, trois jours après, quand mon peuple sera déjà loin d'Essimée, je m'évaderai de la tour sans que personne ne s'en rende compte. .P Il acquiesça, convaincu et excité par l'idée. Tahisran s'agita et changea de place. .P .Bdm Quel cadavre? .Edm , demanda-t-il. .P Dashvara réalisa un geste vague. .D Qu'importe. On le construit, on ajoute un peu de viande faisandée, peu importe de quoi, et ça empestera autant qu'un véritable cadavre. .P .Bdm Mmpf. Et, d'après toi, Todakwa n'exigera pas de te voir mort? .Edm .P La question arracha à Dashvara une moue embarrassée. .D Ça peut mal tourner —admit-il—. Mais tout, dans cette vie, peut mal tourner. L'avantage, c'est que, si ça fonctionne, Kuriag s'en tirera assez bien et, moi, j'aurai plus de possibilités de sortir vivant. C'est-à-dire, mort mais vivant —observa-t-il, très amusé—. Mais pour mener à bout le plan… j'ai besoin de toi, Tah. .P L'ombre ne répondit pas immédiatement. Après un instant, Dashvara perçut son sourire mental. .P .Bdm Je suis content que tu sois vivant, Dash. Bien sûr que je vais t'aider. Je vais t'apporter cette clé. Mais il vaudra mieux que je dise tout à Kuriag… .Edm .D Non —le coupa Dashvara—. Uniquement si tu n'arrives pas à trouver la clé… Tu comprends, Kuriag ne sait pas mentir. Todakwa verrait tout de suite qu'il y a quelque chose de bizarre. Raconte le plan au capitaine et à Sashava. Rien qu'à eux. Si le capitaine estime nécessaire de le dire aux autres, qu'il le fasse, mais… je ne crois pas que ce soit une bonne idée de le dire à… tous mes frères. Juste à quelques-uns pour qu'ils barrent la vue et dissimulent mon cadavre. Il s'agit de trouver une façon de convaincre sans laisser voir. Et de demander à Kuriag de faire respecter la tradition xalya: aucun étranger ne doit voir le visage du dernier seigneur de la steppe —prononça-t-il avec un petit sourire—. Pas tant que celui-ci est mort. Et si Todakwa insiste pour me voir avant le départ… je peux toujours jouer les cadavres un moment jusqu'à ce que… .P Il interrompit d'un coup ses divagations quand sa main tomba sur un petit trou au pied de la statue de l'Oiseau Éternel. Il tâtonna et secoua la tête en marmonnant: .D Je n'y vois rien du tout, mais ça pourrait être l'entrée. .P Il sentit une légère énergie à côté de lui. Tahisran s'était approché. Soudain, une lumière surgit, aussi ténue que les papillons de lumière qu'invoquait sa naâsga, et Dashvara put voir cinq doigts noirs la soutenir… Ravalant sa frayeur, il examina rapidement le trou. La lumière disparut. .P .Bdm Mince .Edm , grogna Tahisran. .Bdm Je n'ai jamais été très doué pour les harmonies. .Edm .P Dashvara sourit. .D Ça ne fait rien. Apporte la clé et nous verrons bien si elle rentre. .P Sans répondre, Tahisran s'approcha davantage et commenta finalement: .P .Bdm Je suis peut-être un mauvais harmonique, mais je suis un bon perceptiste. Et c'est curieux… Ce trou a une forme étrange. .Edm Après un silence, il souffla mentalement. .Bdm Il y a un sortilège là-dedans. Un sortilège assez subtil. Et complexe. .Edm .P Dashvara arqua un sourcil. D'après Kuriag, la clé dorée était enchantée. Dans ce cas, il n'était pas étonnant que la serrure le soit aussi. Ce qui lui paraissait bizarre, c'est que les Anciens Rois aient utilisé des fermetures magiques, alors qu'ils aimaient si peu la magie… .P .Bpenso Et que sais-tu réellement des Anciens Rois, Dash, toi qui ignorais même que c'étaient des démons. Les livres ne racontent pas forcément des vérités. .Epenso .P Il se lissa la barbe un moment et, enfin, il réagit. .D Alors, tu m'apportes cette clé, Tah? .P L'ombre émit un son amusé. L'énigme de cette serrure semblait l'avoir motivée. .P .Bdm Je reviens tout de suite .Edm , promit Tah. .P Et il s'en fut. Dès qu'il fut parti, Dashvara regretta de ne pas lui avoir demandé d'apporter quelque instrument pour retirer la pointe de la flèche. Il n'avait jamais fait ça tout seul et il doutait qu'il puisse y arriver, mais… faire venir Tsu pouvait éveiller des soupçons. .P .Bpenso En même temps, si tu perds tout ton sang ici, Dash, tu ne vas pas avoir besoin de feindre cette histoire de cadavre. .Epenso .P Il roula les yeux et, jetant un autre coup d'œil à sa blessure, il grimaça. Il n'avait même pas un couteau pour couper la manche imbibée de sang et pour retirer l'armure de cuir. Il essaya de la décoller de la peau… et renonça presque aussitôt. C'était inutile et cela ne faisait qu'empirer la douleur. Le temps que Tahisran revienne, il resta assis au pied de l'Oiseau Éternel, près de la serrure, étourdi, exaspéré et assoiffé. Son moral remonta un peu quand l'ombre lui posa la clé dorée dans la paume de la main. .D Merci, Tah —murmura-t-il—. Qu'est-ce que je ferais sans toi… .P .Bdm Eh bien, tu serais probablement sorti de la tour et ils ne seraient pas tous en train de pleurer ta mort, maintenant .Edm , lui répliqua Tahisran. .P Dashvara déglutit. Fichtre. Tahisran avait raison, d'une certaine façon, mais… Sans répondre, il se redressa lourdement et, prenant la clé avec fermeté, il allait l'introduire dans la serrure quand Tahisran insista: .P .Bdm Tu sais, Dash? Les Xalyas montent la garde dehors… Et il est possible qu'ils s'étonnent que je ne sois pas encore sorti leur dire… si tu es mort ou non. Tu devrais les laisser entrer. Au moins Tsu. Tu es blessé. Ton plan ne fonctionnera pas si tu laisses une traînée de sang là où tu passes. .Edm .P Dashvara fronça les sourcils, réfléchit et acquiesça, fatigué. Une fois de plus, Tahisran avait raison. .D C'est bon —céda-t-il—. Parle au capitaine et laisse-le entrer avec Tsu. .P Il perçut le sourire soulagé de Tahisran. .P .Bdm J'y vole. .Edm .P Dashvara secoua la tête et rangea la clé. Plus vite qu'il ne s'y attendait, la porte de la tour s'ouvrit et plusieurs silhouettes entrèrent. Plus de deux, remarqua-t-il avec une certaine exaspération. Le capitaine venait le premier, une bougie allumée à la main. Miflin ferma la porte. Au total, une bonne douzaine était entrée. En percevant l'ombre sur sa droite, Dashvara marmonna dans un murmure: .D Pour la discrétion, bravo. .P Tahisran émit un grognement innocent et moqueur. Alors, comme le capitaine avançait, en plissant les yeux, tentant de voir dans l'obscurité, Dashvara lança d'une voix d'outre-tombe: .D L'Oiseau Éternel de Nabakaji vous salue, Xalyas. .P Il les vit se tendre et il s'esclaffa tout bas, en se levant. .D Quelqu'un a-t-il une outre? Je meurs de soif, mes frères. Et, au fait, cette flèche, Tsu, si tu veux bien me l'enlever… .P Les paroles de Dashvara générèrent des souffles, des commentaires, des malédictions et des bénédictions. Tsu fut rapidement à ses côtés et il le pria de s'allonger pour pouvoir le soigner. Il envoya Miflin chercher de l'eau, Arvara se vit assigner la tâche de maintenir Dashvara immobile quand le drow commencerait l'opération et, entretemps, le capitaine, accroupi à côté de lui, commentait: .D Tah nous a expliqué ton plan. Sincèrement, Dash, je ne crois pas que ça fonctionne. Todakwa est un Essiméen. Un magicien de la Mort. Qui sait, peut-être est-il même capable de savoir de loin que le cadavre que nous emmenons n'est pas le tien. Et nous éveillerions des soupçons tout de suite, tu connais bien ton peuple… .P Tsu palpa le bras de Dashvara et celui-ci émit un grognement sourd, cessant d'écouter le capitaine. Diables, comme ça faisait mal. Quelqu'un lui tendit un ceinturon et il le mordit. L'opération se réalisa aussi silencieusement que possible. Pendant que Tsu bricolait son bras et emplissait des coupelles de sang, Dashvara tentait de centrer ses pensées sur autre chose. Son plan pour quitter Aralika sous la forme de cadavre lui paraissait de plus en plus farfelu et, en même temps, il n'en trouvait pas de meilleur. Envoyer son peuple sain et sauf au mont Bakhia sous la protection de Kuriag aurait été un coup de maître. .P Comme il se sentait défaillir, il craignit de perdre conscience, il ôta avec effort le ceinturon de sa bouche et croassa: .D Capitaine… .P Celui-ci était resté près de lui, soutenant son bras sain en guise d'appui. Son expression s'anima quand il entendit Dashvara. .D Oui, fils? .P Dashvara serra les dents, inspira et fit: .D Prends la clé que j'ai dans la poche. Et ouvre la porte de la crypte. Tahisran te montrera où elle est. Peut-être… qu'il y a quelque chose d'intéressant à l'intérieur. .P Un éclair de douleur lui arracha un cri étouffé et il s'empressa de mordre de nouveau le ceinturon. Zorvun hocha la tête, le regardant avec stupéfaction. .D La crypte? —murmura-t-il tout en fouillant dans sa poche—. La crypte de Nabakaji? .P Dashvara acquiesça en silence et le capitaine sortit la clé. À ce moment, Tsu dit d'une voix chargée de tension: .D Je vais te l'enlever, Dash. Lumon, tu peux le tenir aussi? Tiens bon. .P Dashvara souffla et laissa échapper le ceinturon. Il répondit d'une voix tendue et ironique à la fois: .D Qu'importe si je meurs. J'ai déjà ressuscité deux fois et on dit qu'il n'y a pas deux sans trois… —Suffoquant, il haleta, les yeux larmoyants et fébriles—. Oh, Lia-dir-la… Tu vas l'arracher? .P Il aperçut le regard sombre de Tsu. Le drow ramassa le ceinturon et le lui remit dans la bouche en répliquant: .D Arrête de parler, seigneur de la steppe. .P Le seigneur de la steppe arrêta de parler. Et, lorsque Tsu commença à retirer la pointe de la flèche, son esprit s'envola comme un oiseau et cessa même de penser. L'obscurité l'écrasa. .salto Quand il recouvra sa conscience, il mit un temps interminable à chercher tout bonnement à se rappeler qui il était et où il était. Il se sentait très mal. Après avoir survécu à un des venins présumément les plus létaux, allait-il mourir à cause d'une maudite flèche dans le bras? À moins que ce feu qui le rongeait maintenant ne soit un effet secondaire du venin qui, de toutes façons, aurait dû le tuer. Quoi qu'il en soit, Tsu était un grand médecin et Dashvara lui faisait confiance pour faire tout son possible afin que le seigneur de la steppe ne finisse pas dans la tombe. .P Le temps passait et son esprit était toujours noyé et égaré comme s'il avait plongé dans une mer d'eau bouillante. Il savait qu'il était toujours dans la tour, qu'on l'avait installé sur une paillasse assez confortable et qu'il suffoquait de chaleur, malgré le froid qu'il devait faire dehors. .P Il se rendait vaguement compte de ce qui se passait autour de lui, mais, quand il essayait de se rappeler, la réalité lui échappait, son mal de tête empirait et il oubliait rapidement tout ce qui l'entourait. Quand, enfin, il se réveilla avec les idées un peu plus lucides et qu'il s'agita, désorienté, sur sa paillasse, il faisait jour, mais il ne sut déterminer quel jour c'était. L'hiver entier aurait bien pu passer qu'il ne s'en serait pas aperçu. .P Dès qu'il se redressa, Boron, installé à un pas à peine comme un veilleur silencieux, leva la tête et lui sourit. L'expression interrogatrice du Placide en disait plus long que sa langue. Dashvara lui répondit par une moue souriante et fatiguée. .D Je crois que je commence à revivre —assura-t-il. .P De fait, son esprit n'était plus aussi embrouillé et son corps n'était plus brûlant de fièvre. Il était juste fatigué. Il jeta un simple coup d'œil à son bras bandé avant de promener un regard dans la salle de la tour. Elle était déserte, mais la porte, entrebâillée, laissait entrer le murmure tranquille de conversations. Il reconnut la voix légère de Makarva, ainsi que la voix plus profonde de stentor d'Orafe. Après s'être frotté les yeux, il demanda: .D Je suis là depuis combien de temps? .D Trois jours —répondit Boron—. Hier, la fièvre est tombée et ça fait une demi-journée que tu dors. Tu as brûlé comme un feu de camp, mais Tsu dit que, maintenant, tu es hors de danger. Un peu d'eau? .P Dashvara accepta, puis se rallongea, pris de vertige. .D Ont-ils tiré la vérité à l'assassine? —demanda-t-il au bout d'un moment. .P Boron grimaça et hésita. .D Apparemment, elle n'a rien pu dire. Un Essiméen du palais nous a expliqué qu'on lui avait coupé la langue il y a quelques années pour rébellion. —Dashvara fronça le nez et le Placide ajouta avec un embarras évident—: Cette nuit-là… certains ont perdu leur sang-froid. Ils ont essayé d'entrer dans l'édifice où les Essiméens gardaient la meurtrière prisonnière… Il ne s'est rien passé de grave —assura-t-il aussitôt face aux yeux alarmés de Dashvara—. De toutes façons, à l'aube, les Essiméens eux-mêmes l'ont exécutée. —Il fit une pause et, mal à l'aise, il rectifia—: Disons plutôt qu'il ne s'est rien passé de .Sm très grave, en grande partie grâce au Titiaka qui s'est interposé. .P Dashvara arqua un sourcil. .D Il s'est interposé? —répéta-t-il, abasourdi—. Kuriag? .P Il blêmit rien que d'imaginer le jeune elfe barrant le passage à une bande de Xalyas furibonds. .D Il a utilisé un sortilège étrange —affirma Boron—. Moi, j'étais derrière et je n'ai rien senti, mais Miflin dit que ça avait à voir avec les marques qu'on nous a faites sur les bras. Il dit qu'ils sont restés un moment comme paralysés. À la fin, ils nous ont encerclés et on a dû mettre bas les armes. —Il haussa les épaules—. Je suppose que le Titiaka a évité qu'une tragédie n'arrive. Mais plus d'un est en colère contre lui après ce qu'il a fait. —Il secoua la tête—. En tout cas, ce n'est pas un mauvais type. Il est même venu ici pour aider Tsu à te soigner quand il a appris que tu étais toujours en vie. —Il soupira—: Si seulement nous pouvions sortir de cette ville… .P Il se tut, comme s'il était exténué d'avoir autant parlé d'une traite. Dashvara demeura méditatif, à la fois soulagé que rien de désastreux ne soit arrivé durant son délire et exaspéré par la fatigue qui l'empêchait de se concentrer sur quoi que ce soit de très compliqué. .D Et la crypte? —demanda-t-il enfin. .P Les yeux de Boron étincelèrent. .D Nous l'avons ouverte. —Sous les yeux avides de Dashvara, il baissa la voix et dit avec une excitation inhabituelle—: Elle est pleine d'armes, Dash. Le capitaine a dit que nous n'y touchions pas pour le moment… Mais j'ai pu les voir. Elles sont vieilles, mais elles sont en bon état. Toutes ont appartenu aux Anciens Rois. .P Dashvara sourit, mais son sourire s'évanouit peu à peu. Bon, d'accord, ils avaient des armes. Mais ses frères en avaient déjà. Et armer les jeunes xalyas esclaves d'Aralika pour s'ouvrir une voie au milieu des soldats essiméens, ç'aurait été les condamner à mort. Définitivement, ils avaient besoin d'un plan bien élaboré pour sortir de cette situation. À moins que Kuriag n'ait renégocié avec Todakwa. Dans ce cas… démons, dans ce cas, il était prêt à remettre les sabres au Légitime et le faire seigneur des Xalyas. Et plus encore. Comme devinant ses pensées, Boron ajouta à voix basse: .D Et il y a une autre bonne nouvelle. Dans cette crypte, il y a un tunnel qui s'ouvre avec la même clé magique. C'est Tah qui l'a trouvé. .D Un tunnel? —répéta Dashvara, saisi. .D Ouaip. C'est un tunnel un peu étroit, mais on peut passer. D'après Tah, il débouche dans une maison essiméenne, aux abords d'Aralika. Le capitaine dit que ça pourrait peut-être nous être utile. .P .Bpenso Et même sacrément utile .Epenso , pensa Dashvara, enjoué. Bon, il aurait été préférable que le tunnel débouche encore plus loin, mais… quoi qu'il en soit, cela pouvait leur donner l'avantage de la surprise. Boron sourit et se leva. .D Tsu a dit que je l'avertisse quand tu te réveillerais. Je reviens tout de suite. .P Dashvara acquiesça et, depuis sa paillasse, il vit le Placide s'éloigner d'une démarche silencieuse vers la sortie. Il ferma les yeux, les rouvrit, tenta de lutter contre la fatigue et… n'y parvint pas. Sans presque s'en rendre compte, il plongea dans un profond sommeil réparateur. Il eut un de ces rêves plaisants qu'il faisait régulièrement autrefois: il était assis sur l'herbe clairsemée de Xalya, accompagné de Lusombre et de Soleil-Levant et, le cœur gonflé de paix, il parlait à ses chevaux avec douceur, sous l'immense ciel steppien… .P Il se réveilla en entendant un tumulte croissant au-dehors. Une seule lanterne posée sur la statue de l'Oiseau Éternel éclairait doucement l'intérieur de la tour. Il faisait nuit. La porte était entrebâillée et il perçut juste à temps la silhouette de Lumon alors que celui-ci sortait, peut-être pour chercher à savoir quelle était la raison de tout ce tapage. Et, de fait, quelle pouvait bien en être la raison? .P Les sourcils froncés, intrigué, Dashvara voulut se redresser quand, sans le vouloir, il bougea le bras droit et une douleur aigüe le laissa paralysé durant quelques secondes. Oh, diables… La capitaine avait peut-être raison quand il disait qu'il avait vécu des choses bien pires, mais… diables, ça n'en faisait pas moins mal. Il souffla, reprenant haleine. Avec un certain effort, il réussit à s'asseoir, prit un broc de lait de sa main gauche et but de longues gorgées avant de s'intéresser à l'assiette pleine de légumes étranges qu'on avait laissée à côté. Sans doute était-ce la nourriture typique d'Essimée? En tout cas, il lui trouva un goût du diable. Il mâchait, hésitant à cracher ou non, quand, remarquant que le tapage augmentait, il délaissa avec soulagement son repas afin d'assouvir sa curiosité… Cependant, à peine entreprit-il de se lever, une tête chauve apparut par la porte. C'était Miflin. Le Poète écarquilla les yeux quand il le vit assis sur sa paillasse et sourit largement avant de s'écrier: .D Dash! Tu es réveillé! —Il entra en lançant joyeusement—: Devine ce qui s'est passé. .P Dashvara le regarda, intrigué. Il hasarda, moqueur: .D Un nadre rouge a englouti Todakwa. .P Miflin s'esclaffa. .D Si seulement ça pouvait être vrai. Non. Apparemment, les peuples de Nanda et Lifdor se sont soulevés. Je parie mes cheveux que Zéfrek est derrière tout ça. .P Dashvara cligna des yeux, abasourdi. Les Shalussis s'étaient .Sm soulevés ? .D Liadirlá, sérieusement? .P Miflin sourit de toutes ses dents, mais c'est Makarva qui répondit, entrant en trombe. .D Si sérieusement que les Essiméens sont sur le pied de guerre! —Il sourit—. Comment va le Roi de l'Oiseau Éternel? .P Dashvara haussa les épaules. .D Vivant et la tête enfin plus ou moins claire. Qu'est-ce qu'il s'est passé exactement? .P Miflin expliqua d'un trait: .D Tsu et le Titiaka ont pris soin de toi, tu as ressuscité et, maintenant, Todakwa n'ose plus poser la main sur toi, parce que tous pensent que Skâra t'a béni. N'est-ce pas merveilleux? .P Dashvara attendait plutôt des explications sur les Shalussis, mais la réponse du Poète lui arracha une moue de stupéfaction. Skâra l'avait béni? Vraiment? Makarva raisonna: .D Je dirais plutôt que c'est l'Oiseau Éternel de cette tour qui t'a protégé. .D Oui, c'est ça —se moqua Miflin—. L'Oiseau Éternel ne fait pas de miracles, Mak. .D Non —concéda celui-ci—, mais on dit que seuls les Anciens Rois étaient capables de survivre au venin de serpent rouge. Et Dashvara a survécu. C'est comme si l'Oiseau Éternel de la Tour l'avait adopté. Je ne suis pas le seul à le dire. .P Miflin jeta un regard moqueur à Dashvara. .D Mak pense que tu es divin, Dash. .P Makarva lui donna une bourrade fraternelle en protestant: .D Et alors! Si je le pense… .D Divin ou pas —intervint Dashvara, amusé—, je ne crois pas que la situation plaise beaucoup à Todakwa. D'un côté Zéfrek, de l'autre les Xalyas… .P Et peut-être Raxifar d'Akinoa, ajouta-t-il mentalement. Miflin approuva avec une joie triomphale: .D Il doit être rouge de colère! .P Dashvara acquiesça avec un sourire torve. .D Tout cela commence à prendre une bonne tournure —admit-il—. Mais ne vous y fiez pas, mes frères. Les Essiméens nous ont déjà montré leur traîtrise. Et nous sommes toujours piégés dans leur royaume. .P Makarva et Miflin acquiescèrent, et le premier assura: .D Ne t'inquiète pas: nous dormons comme les chats. En plus, maintenant que tu as été béni par Skâra, ils ne vont pas oser nous toucher. .P Dashvara prit un air sceptique, Miflin donna un coup de coude à Makarva et il ouvrait la bouche pour lancer quelque pique quand Tsu apparut par la porte. Un instant, le drow montra un brin d'exaspération, comme s'il était mécontent que les deux jeunes Xalyas parlent avec son patient, mais il reprit alors une mine inexpressive et tranquille et s'approcha en disant: .D Je vais changer ton bandage. Je vois que tu n'as pas encore tout mangé —observa-t-il en fronçant les sourcils—. Tu devrais terminer. Ce sont des ogroyes qui viennent de Titiaka même. Elles sont délicieuses. .D Des ogroyes —répéta Dashvara dans un murmure étouffé. Depuis quand mangeait-on des ogroyes dans la steppe?—. Ça a quelque chose à voir avec les ogres? Non, parce qu'elles ont un goût du diab… A-a-ïe —inspira-t-il d'un coup en foudroyant son bras des yeux. .D Essaie de ne pas bouger le bras, tu veux bien? —grommela le drow sur un ton sec—. Il a besoin de repos absolu pendant au moins deux semaines. Je ne plaisante pas. Attends, je vais apporter de l'eau bouillante. Une infusion te fera du bien. .D Je l'apporte —intervint Miflin. .P Dashvara soupira doucement. Deux semaines. Visiblement, il allait avoir le médecin derrière lui plus longtemps que la dernière fois qu'il avait ressuscité. Il perçut le sourire moqueur de Makarva et roula les yeux. Qu'y faire… .D Ayshat, Tsu —prononça-t-il. .P Le drow, déjà penché près de lui, le regarda de ses yeux rougeâtres, arqua un sourcil, haussa les épaules, l'air de dire qu'il n'y avait pas besoin de dire merci et il s'apprêta à lui enlever le bandage. Dashvara sourit intérieurement. Skâra, et puis quoi encore, pensa-t-il. S'il fallait bénir quelqu'un, ce n'était pas lui: c'était le drow. .salto Les trois jours suivants, Dashvara ne sortit pas de la tour sous l'ordre exprès de Tsu… et du capitaine. Zorvun avait-il deviné que Kuriag n'était peut-être pas la cible de cet assassinat? Qui sait. En tout cas, tant que Dashvara était dans la tour, «protégé» par l'Oiseau Éternel et par Skâra, les Xalyas avaient une raison sacrée pour empêcher les Essiméens d'y entrer et, par conséquent, de garder à leur portée les armes de la crypte. .P De sorte que Dashvara jouait les malades obéissants et passait de longues heures en haut de la tour, à contempler la steppe. Il regardait vers le nord-est, non vers Xalya, mais vers la terre des Honyrs. Vers sa naâsga. Par moments, il croyait presque voir ses yeux noirs se dessiner magiquement devant lui. Mais, la plupart du temps, ce qu'il voyait, c'étaient les maisons d'Aralika, les jardins potagers et les bandes de chevaux et troupeaux de moutons, peut-être gardés par quelque enfant xalya. Le fleuve Fadul, bordé d'arbustes et de pierres, serpentait avec ses eaux claires et scintillantes depuis le nord-est. Et au-delà du fleuve, à mi-chemin entre Essimée et Xalya, s'étendait un océan d'arbustes de couleur rose et blanche. Les Xalyas l'appelaient la Prairie de la Mort, parce que, quatre décennies plus tôt, ils avaient gagné là une bataille sanglante contre les Akinoas. Bon… gagné, c'était une façon de parler, car ils avaient perdu en ce lieu plus d'hommes que durant toutes les décennies suivantes. Ça oui, ils avaient réussi à sauver le donjon Nayul des griffes sauvages… pour que celui-ci tombe finalement cinq ans plus tard dans une nouvelle bataille qui s'était achevée en défaite pour les fils de l'Oiseau Éternel. On disait que, depuis lors, dans la Prairie, les arbustes roses saignaient du sang frère et que les blancs criaient vengeance… .P .Bpenso Tant de morts absurdes. .Epenso .P En silence, Dashvara s'appuya sur sa chaise et leva le regard vers un ciel complètement bleu. .D Tant de morts absurdes —répéta-t-il tout bas. Et finalement pourquoi? Pour que les Essiméens finissent par dominer la steppe avec l'appui d'une fédération étrangère qui vivait à des milles de là. Y avait-il une réalité plus absurde? .P Le bruit de pas dans l'escalier interrompit ses pensées. Il baissa les yeux, entendit une respiration haletante et vit bientôt apparaître le visage du capitaine, rouge de l'effort. À peine arrivé, il souffla: .D Diables, Dash… Un de ces jours, tu me tueras. —Il expira, reprenant haleine face au regard amusé de Dashvara, et annonça—: J'apporte des nouvelles. .P Dashvara se leva, indiquant la chaise de la main gauche: .D Priorité aux vieux, capitaine. .P Celui-ci roula les yeux et, ignorant l'invitation, il déclara: .D Les Shalussis ont pris le contrôle de leurs anciens villages et les Essiméens vont envoyer environ deux-cents guerriers pour les récupérer. Ça laisserait autant d'Essiméens prêts à défendre Aralika. C'est une bonne occasion pour quitter cette ville tous ensemble —affirma-t-il—. Si nous parvenons à nous éloigner suffisamment, ils n'oseront pas nous suivre. .P Dashvara acquiesça, excité par la perspective. .D Quand est-ce que ces deux-cents vont partir? .D Demain —répondit le capitaine—. Ils n'arriveront probablement pas à Lamasta avant le jour suivant… Nous pouvons partir durant cette nuit-là et longer le fleuve. S'ils font demi-tour pour nous arrêter… on serait dans le pétrin —admit-il—. Mais ça n'aurait pas de sens de faire demi-tour et de laisser plus de temps aux Shalussis pour s'organiser. Il ne s'agit pas d'un soulèvement anodin —assura-t-il—. Zéfrek sait ce qu'il fait. Je ne sais pas comment il s'est débrouillé, mais, apparemment, il a armé ses gens jusqu'aux dents. D'après Garag, les Dazboniens ont dû leur vendre des armes à bas prix. Ce Fédéré n'a pas arrêté de cracher son venin contre les Républicains durant tout le repas. Il dit même qu'il enverra des mercenaires ryscodranais qu'il a à Ergaïka pour aider les Essiméens à écraser la rébellion… —Il secoua la tête avec une grimace de dégoût—. Je n'aime pas du tout ce diplomate. .D Les Xalyas sont-ils déjà au courant? —demanda Dashvara. .D Pas des détails. Je les mettrai au courant. Mais je te rappelle que tu es toujours le seigneur, fils. C'est toi qui dois donner les ordres. .P Dashvara arqua un sourcil moqueur. .D À vos ordres, capitaine. Ton plan me plaît bien. Même si je continue à penser que celui du cadavre n'était pas si mauvais. —Il sourit largement et, reprenant son sérieux, il demanda—: Qu'est-ce qu'on fait avec les armes de la crypte? .P Le capitaine fit une moue. .D Je propose de les sortir par le tunnel et de les cacher dans nos sacoches. Je ne crois pas que ce soit une bonne idée de les donner à ces garçons si tôt. Certains, je les ai instruits un peu en Xalya et ils connaissent les rudiments… mais ceux qui ont moins de quatorze ans, je ne leur laisserais pas un sabre entre les mains à moins que cela ne soit absolument nécessaire. .D Sans aucun doute —approuva Dashvara. .P Il se gratta nerveusement le cou, trop conscient que cette fuite pouvait se terminer en un véritable bain de sang. S'ils utilisaient le tunnel pour tous passer, ils pourraient arriver aux abords de la ville sans que personne ne les voie. L'inconvénient, c'était qu'ils allaient avoir besoin d'au moins une heure pour tous passer, sinon plus, et ils couraient le risque d'être surpris par les Essiméens groupés à un même endroit et d'être tués comme des chiens. Ou d'être surpris par l'aube trop tôt. .P Il secoua la tête. .D Et ton gendre? —demanda-t-il. .D Bah —soupira le capitaine. Il se laissa tomber sur la chaise en disant—: Le garçon n'est pas bête, mais il est plus perdu qu'un chiot. Heureusement qu'il a décidé de voyager dans la steppe avant de retourner à Titiaka, sinon ces citoyens n'auraient fait de lui qu'une bouchée depuis le début. .P Dashvara souffla, méditatif. Il n'avait pas encore parlé de la crypte au Légitime. Lui, il avait pu la visiter la veille, empruntant de nouveau la clé dorée sous prétexte qu'il «cherchait l'entrée de la crypte de Nabakaji». Kuriag et Asmoan, d'après Tah, ne soupçonnaient pas qu'il l'avait déjà trouvée depuis une semaine. Et, jusqu'à présent, il avait mieux valu ainsi. Cependant… n'avait-il pas promis à Kuriag Dikaksunora de l'informer de toutes ses décisions dans la mesure du possible? .P .Bpenso Eh bien, vas-y, dis-le-lui, Dash .Epenso , se moqua-t-il. .Bpenso Dis-lui que tu as l'intention de partir avec ton peuple par un tunnel dissimulé sous la Plume. Il restera sans savoir quoi faire, il sera anxieux et, en tout cas, les Essiméens le prendront pour un idiot complet d'avoir perdu si vite ses deux-cents Xalyas tout nouvellement acquis. .Epenso .P De fait, à ce qu'il savait, Kuriag avait finalement réussi à acquérir les Xalyas d'Essimée en échange de la promesse de leur dénier le droit de s'installer dans la steppe comme un peuple libre. La condition était révoltante, mais Dashvara comprenait que c'était la meilleure qu'avait pu trouver le jeune elfe pour, du moins, soustraire son peuple au pouvoir de Todakwa. Et il espérait bien que, Kuriag étant présent, les Essiméens y réfléchiraient à deux fois avant de se ruer sur ses nouveaux esclaves. .P .Bpenso Quoi qu'il en soit, tu le lui as promis, Dash. Tu as promis de l'informer. .Epenso .P Et, après tout ce qu'il avait fait, il méritait mille fois d'être informé. Son Oiseau Éternel le poussait donc à parler à Kuriag Dikaksunora. Il devait lui parler de la crypte et la lui montrer… peut-être une fois qu'ils auraient caché les armes? Alors, il ne lui resterait plus grand-chose à voir. Mis à part les tas désordonnés de sabres, lances et boucliers et mis à part le tunnel caché, la crypte lui avait paru tout ce qu'il y a de plus ordinaire: c'était une simple salle rectangulaire avec un cercueil de pierre au milieu. Personne n'avait osé toucher le couvercle, pas même Dashvara, même si celui-ci avait consumé une bougie entière à examiner les écrits gravés dessus en ancien oy'vat. La plupart étaient des maximes que Maloven lui avait répétées à satiété durant son enfance, mais pas toutes. Une phrase l'avait particulièrement marqué; elle disait: .P .Blecture Mort à l'homme qui entraîne ses frères vers une mort certaine. .Electure .P Ces paroles lui avaient ôté plusieurs heures de sommeil et continuaient encore de le tourmenter. C'est que, chaque fois qu'il se les rappelait, il ne pouvait s'empêcher de penser à son seigneur père et se souvenait comment celui-ci avait envoyé son peuple à la mort. Mais, en même temps, se moqua-t-il, au moment de la chute de Xalya, n'était-il pas lui-même convaincu que Vifkan de Xalya avait fait ce qu'il fallait, qu'il avait suivi son Oiseau Éternel en luttant jusqu'à la mort et qu'il avait par contre condamné son fils à une vie honteuse en le forçant à fuir? .P Comme ces temps étaient loin à présent et, pourtant, il en gardait une image si vive dans son esprit… Après un silence, il remarqua le regard curieux du capitaine et secoua la tête en soufflant. .D Des inquiétudes de philosophe —expliqua-t-il. .P Il se tourna et s'appuya sur le bord de la tour, regardant cette fois-ci vers le sud-est et les terres shalussis. Il lui sembla voir des colonnes de fumée s'élever au loin derrière les collines. Des maisons en feu? Probablement. Il hésita avant de se décider à demander: .D Tu crois que notre Dahars est toujours le même qu'autrefois, capitaine? .P Il attendit avec impatience et appréhension la réponse de Zorvun. Il l'entendit se lever de la chaise, s'approcher et s'appuyer à son tour sur le créneau. Le capitaine contempla avec lui les colonnes de fumée avant de répondre enfin: .D À Titiaka, si tu te souviens, tu as répété des paroles de Maloven. «L'important, ce ne sont pas les plumes, mais la force qui les soutient.» —Dashvara esquissa un sourire, en se souvenant, et le capitaine conclut—: Peut-être que les plumes ont un peu changé… assurément, celles de tous ont changé et c'est naturel. Mais la force, elle, n'a pas changé, Dashvara. Elle est toujours la même. .P Dashvara le crut et acquiesça, soulagé. Zorvun ajouta d'une voix plus légère: .D Tu devrais descendre. Un vrai repas te fera du bien, sans tous ces plats bizarres que te donne Tsu. À force d'avoir la tête dans les nuages, tu penses comme un shaard. Et ce n'est pas pratique de devoir monter tous ces escaliers pour aller rendre visite au Roi Immortel. .P Dashvara roula les yeux et s'écarta du créneau en soupirant: .D Tu as raison. Ma tête est ma perdition. Si je pouvais la changer, je la changerais pour celle de Maef. Lui, au moins, il a toujours les idées claires. .D Trop, je dirais —souffla le capitaine, amusé. .P Comme ils se dirigeaient vers les escaliers, Dashvara affirma: .D Je parlerai à Kuriag. Il faut le prévenir que nous partons. .P Le capitaine grimaça, hésita et finit par admettre: .D Je crois qu'il s'en doute. —Sous le regard surpris de Dashvara, il expliqua brièvement—: Ma fille. Elle lit dans mes pensées comme un livre ouvert. .P Dashvara sourit. .D Raison de plus pour aller lui parler alors. Il ne faudrait pas que notre maître prenne la mouche. Peut-être qu'il voudra même venir avec nous —ajouta-t-il, très amusé. .P Le capitaine acquiesça, un éclat songeur dans les yeux. .D Si seulement cela pouvait être vrai! Je le traiterais comme un fils. .P Et ainsi, avec une tranquillité à moitié feinte, l'un pensant peut-être à l'avenir de sa fille, l'autre à celui de son peuple, les deux Xalyas amorcèrent la descente de la tour des Anciens Rois. .Ch "Liberté" Ce que n'avait pas prévu le capitaine, c'est que Todakwa inviterait Kuriag Dikaksunora à faire partie des spectateurs qui observeraient comment les Essiméens écrasaient glorieusement la révolte shalussi. Bien évidemment, Kuriag s'était senti obligé d'accepter et avait décidé de profiter de l'occasion pour envoyer tous ses nouveaux esclaves au port d'Ergaïka: il pensait ainsi s'en séparer à mi-chemin tandis que lui continuerait son voyage vers Lamasta. Dashvara l'avait appris par Api: le Légitime n'avait même pas estimé nécessaire de passer l'informer directement. La nouvelle l'avait stupéfié. Pourquoi diables Todakwa allait-il se déplacer pour ce que lui-même avait apparemment appelé «une émeute de sauvages munis de machettes»? Bon, peut-être parce qu'il voulait montrer au Titiaka comment ses hommes réprimaient admirablement les révoltes. En tout cas, Aralika s'éveilla très tôt ce matin-là et les premiers rayons du soleil trouvèrent Son Excellence sous la bruine matinale, vêtue d'une armure d'écailles de sowna flambant neuve et entourée de Ragaïls et de Xalyas. Voyant l'agitation de la Grande Place depuis une meurtrière de la tour, Dashvara soupira. Pourquoi faire des plans si ceux-ci tombaient toujours à l'eau? .P Ils n'allaient pas vraiment tomber à l'eau, de toute manière: la fuite allait encore avoir lieu. Sauf qu'au lieu de s'enfuir d'Aralika, ils s'enfuiraient d'un campement plein de soldats sur le qui-vive et armés jusqu'aux dents… .D Dash! —murmura une voix. .P Dashvara détourna le regard de la meurtrière et vit Miflin lui faire un signe accompagné d'un grand sourire. .Sm -t penso Enfin , soupira-t-il, soulagé. Ils avaient réussi à cacher les armes. Il descendit les escaliers jusqu'à la salle animée. .D Elles y sont toutes? —demanda-t-il. .D Pas les boucliers les plus grands —admit le Poète—. Ceux-là, on les a cachés dans le tunnel, au cas où un jour… on ne sait jamais. Mais il ne reste pas un sabre et les lances sont toutes sur la litière. Tu vas être allongé sur un arsenal d'enfer, cousin —dit-il en riant. .P Dashvara jeta un coup d'œil à la litière que les Xalyas avaient demandée la veille pour transporter le seigneur de la steppe blessé… Cela ne l'enchantait pas spécialement de devoir voyager en litière au lieu de monter Soleil-Levant, mais il reconnaissait que c'était un moyen parfait pour dissimuler les armes… C'était une idée de Lumon: l'Archer avait toujours de bonnes idées. Le problème, c'est que l'engin allait peser une tonne. .P Makarva le prit par l'épaule gauche, l'invitant à s'approcher. .D On a mis des coussins et tout pour que tu sois confortable, mon seigneur! —lança son ami avec un enthousiasme moqueur—. Tu vas être comme un roi. .P Dashvara roula les yeux. Pas le choix, de toute façon. Il examina brièvement la litière pour s'assurer que les armes étaient bien camouflées, puis il monta et s'assit avec un large sourire. .D Comme une princesse —déclara-t-il. .P Son appréciation généra des éclats de rire, qui se changèrent en grognements quand plusieurs soulevèrent le palanquin. Orafe lança: .D Bah. J'aurais cru qu'il pèserait plus. .D C'est les ogroyes qui l'ont rendu maigre comme une lance —déplora Kodarah, blagueur. .P Souriant, Dashvara s'étendit au milieu des coussins, écoutant les commentaires de ses frères et il lança de bonne humeur: .D En avant, mes frères, au galop! Ne restons pas en arrière, sinon les Essiméens nous prendront pour des fainéants. .P Ses paroles générèrent des souffles. Sashava répliqua: .D Essaye de faire le malade, Dash. Sinon, notre peuple te verra d'un mauvais œil. Makarva, tire les rideaux. Il vaut mieux qu'on ne le voie pas. Allons-y, les gars. .P Le Grincheux agita sa béquille pour encourager la troupe, les battants de la tour s'ouvrirent et la litière sortit. Caché dans son confortable palanquin, Dashvara se concentra sur les bruits qu'il percevait: des souffles et des sabots de chevaux, des voix, des ordres criés… La sortie d'Aralika fut interminable. À un moment, il voulut jeter un coup d'œil au-dehors et quelqu'un lui donna une tape. Diables, soupira-t-il. .P Après avoir traversé le fleuve, l'avancée fut terriblement monotone. Heureusement, Dashvara avait emprunté une caisse de livres à Kuriag Dikaksunora. Il en avait commencé un sur l'histoire de l'université de Titiaka, mais il se lassa vite et passa à un autre volume. Celui-ci racontait la vie d'un ordre religieux de Cili qui envoyait des missionnaires en des lieux aussi éloignés que l'Empire nordique d'Iskamangra… Le sujet ne l'intéressait pas spécialement, mais, au moins, il le comprenait et il continua de lire, commodément installé dans sa couchette de princesse tandis que ses frères le transportaient… Que ne fallait-il pas faire pour des lances! .P La pensée d'avoir tout le peuple xalya survivant en train de suivre la litière l'émouvait à tel point qu'il interrompait régulièrement sa lecture et, plus d'une fois, il se retint au dernier moment d'écarter les rideaux pour s'assurer que son peuple était bien là, vivant et en route pour la liberté. .P Ou vers la mort. .P Il serra les dents, exaspéré. .P .Bpenso Eh bien, tu vas sacrément encourager ton peuple avec de telles réflexions, Dash. Lis tes missionnaires et arrête de penser. .Epenso .P Il suivit son propre conseil et se retrouva finalement captivé par la vie de ces religieux ciliens qui débarquaient en de lointaines terres sans même savoir ce qu'ils allaient trouver. À midi, ils firent une pause et la main sombre de Tsu passa entre les rideaux pour lui donner à manger. Des ogroyes. Dashvara déglutit en faisant une grimace qui se changea en petit sourire quand il s'aperçut que, de l'autre côté, une main humaine avait glissé un généreux morceau de fromage à l'intérieur de la litière. Il mangea tout et, aussitôt après, il fit la sieste comme un bon Xalya. Quand il se réveilla, ils avaient déjà repris la marche et une forte pluie tambourinait contre la terre. L'idéal pour une fuite, grommela intérieurement Dashvara: ils allaient glisser et s'étaler tous les deux pas et les Essiméens les reprendraient boueux, exténués et ridiculisés. .P .Bpenso Liadirlá… parfois, j'aimerais pouvoir cesser de penser. .Epenso .P Il reçut une goutte d'eau sur le sommet du crâne et leva les yeux. La toile d'en haut n'était pas complètement imperméable, visiblement. Bientôt, les gouttes se transformèrent en une coulée continue et Dashvara dut changer de place et remettre tous les livres dans la caisse. Après avoir mis sa capuche bleue, il patienta, de plus en plus trempé. Alors, le vent commença à souffler et, dans une rafale, la toile partit en volant. Dashvara ne put retenir un bruyant éclat de rire. Orafe grogna, Miflin fit claquer sa langue et un enfant xalya cria à travers le fracas de la pluie: .D Le seigneur! Je vois le seigneur! .P Dashvara sentit des centaines d'yeux se tourner vers lui. Il leur adressa un sourire ému et une inclinaison de la tête. Il ne put très bien voir leurs réactions à cause de la pluie et, à sa déception, ses frères furent rapides: ils récupérèrent promptement la toile principale et la replacèrent sans presque devoir s'arrêter. .P Lorsqu'ils campèrent pour la nuit, il avait cessé de pleuvoir, mais le vent continuait de souffler avec obstination. Quelqu'un écarta le rideau peu après que la litière fut posée et Dashvara lança en oy'vat: .D Vous n'allez pas me laisser enfermé ici toute la nuit, n'est-ce pas? Je suis trempé comme un poisson. —Il ravala les mots déjà prononcés en reconnaissant Kuriag—. Oh, Excellence —souffla-t-il en langue commune. .P En faisant attention de ne pas bouger son bras droit, il sortit de la litière et se redressa. Kuriag se racla la gorge, jeta un regard rapide aux Xalyas qui l'observaient du coin de l'œil tout en s'affairant et il dit: .D Il faut que je te parle sérieusement. .D Bien sûr —accepta Dashvara. Et, remarquant la moue contrariée du capitaine, il lança bien haut—: Je me sens beaucoup mieux tout de suite que ce matin. Si je continue à rester là-dedans comme un moribond, je finirai par mourir pour de bon. D'ennui. .P Personne ne protesta. En fin de compte, l'essentiel était d'avoir pu sortir la litière. Feindre d'être plus malade qu'il ne l'était ne servait pas à dissiper les soupçons des Essiméens et ne contribuait pas à remonter le moral des Xalyas. Et ce dernier était fondamental. Aussi, il s'efforça de se maintenir bien droit, fort et serein… .Bpenso Comme le faisait mon seigneur père .Epenso , pensa-t-il avec ironie. .P Comme sa tente n'était pas encore montée, l'elfe indiqua une des nombreuses collines désertiques de cette zone, et tous deux s'éloignèrent, surveillés autant par les Xalyas que par les Essiméens. Dès qu'ils furent hors de portée des oreilles indiscrètes, Kuriag lança à brûle-pourpoint: .D Je sais que vous allez essayer de partir. Je ne sais pas comment ni vers où, mais je le sais. Et je t'avertis que les Essiméens le savent aussi. .P Il avait presque l'air de s'excuser. Dashvara haussa les épaules et grogna de douleur en bougeant le bras. Il répliqua: .D Fantastique. Tout le monde le sait et tout le monde sait que tout le monde le sait. Où est le problème? .P Le Légitime fronça les sourcils et Dashvara sourit en concluant: .D Tu écoutes ton Oiseau Éternel, Kuriag, sans le savoir. Sache que tu nous aides à échapper. Sinon, tu nous aurais divisés et tu aurais demandé à Garag d'escorter les Xalyas désarmés directement à Ergaïka. Mais tu ne l'as pas fait. C'est toi qui nous guides vers la fuite, Excellence. Et, pourtant —il secoua la tête avec tristesse—, tu es toujours prisonnier de tes obligations. Tu dois maintenir la réputation de ta famille, ses accords commerciaux… et continuer d'appuyer le peuple essiméen que ton père appuyait. Mais tu pourrais aussi faire quelque chose de différent. J'ai réfléchi ces derniers jours, et je suis certain maintenant que, jamais de la vie, Todakwa ne laissera les Xalyas s'installer librement dans la steppe. Et nous, nous voulons rester. Alors… nous lutterons pour rester. Et nous ne perdrons pas. Pas si nous pouvons nous allier avec les Shalussis et les Akinoas et obtenir le soutien des Honyrs. Essimée tremblera —affirma-t-il d'une voix basse et profonde—. Ne me regarde pas comme ça, Kuriag. Mon Oiseau Éternel hait la guerre. Il la hait vraiment. Mais ceci n'est pas une guerre. C'est une lutte pour notre clan. Pour notre steppe et notre liberté. Je ne veux pas verser plus de sang, excepté celui de Todakwa peut-être, mais les choses sont comme elles sont, Excellence. Je ne peux pas changer les modes de pensée tordus des Essiméens. Et je ne peux pas renoncer à la liberté. Alors, au milieu de tant d'absurde, je choisis l'espoir. Je choisis les sabres, Excellence. Et maintenant… c'est à toi de décider de quel côté tu es. —L'elfe le regardait les yeux écarquillés. Dashvara termina—: Todakwa a trahi la trêve qu'il avait accordée avec mon père. C'est un traître. Et il n'y a pas de déshonneur à trahir un traître. Si tu nous aides… si tu empêches Titiaka d'intervenir, je jure sur ma vie qu'une fois la paix gagnée, je remettrai mon Oiseau Éternel entre tes mains. Je sais que je te le dois. .P Il se racla la gorge, bougea de nouveau son bras sans le vouloir et marmonna un juron. Kuriag avait une expression où se mêlaient la peur, la tristesse et l'amertume. .D Tu ne me dois rien —dit-il enfin dans un murmure—. Tu m'as sauvé la vie. .P Dashvara se rappela la meurtrière et fit une moue. Non, il ne la lui avait pas réellement sauvée, mais, sur le moment, il pensa à ne pas le détromper. .Bpenso Tu es pire qu'un serpent essiméen, Dash… .Epenso .D Peut-être —répliqua-t-il—. Ou peut-être que non. Va savoir qui visait cette steppienne, Excellence. .P Kuriag se redressa, stupéfait. .D Tu veux dire qu'elle voulait te tuer, toi? .D Aucune idée —avoua Dashvara—. De toutes façons, qu'importe maintenant. Je suis en vie, tu es en vie: il reste à savoir de quel côté tu veux continuer à vivre. .P Kuriag se mordilla la joue, inquiet. .D Je vois… De sorte que… —Il se gratta la tête—. Je ne sais pas, Dashvara, je suis dans un véritable sac d'embrouilles. Moi, je voulais visiter des donjons, je voulais voir les anciens monuments des Anciens Rois… Mais Lessi a raison. Les saïjits ne sont pas meilleurs ici qu'à Titiaka. .P Dashvara se demanda s'il le disait en pensant à lui ou à d'autres personnes. Il fut avisé et ne demanda pas. Il comprenait que Kuriag ait besoin de temps pour décider s'il devait envoyer les Essiméens au diable —et les accords de sa famille— ou s'il devait suivre le droit chemin, ce qu'Atasiag lui aurait très probablement conseillé. Le problème, c'est qu'il ne leur restait plus de temps. .D Les Shalussis —dit alors Kuriag, absorbé. Il leva des yeux troublés vers Dashvara—. Tu dis que vous allez vous allier avec eux? .P Dashvara ne put s'empêcher de jeter un coup d'œil mal à l'aise alentour avant d'acquiescer. .D C'est le plan. Disons… que c'est ce que le capitaine, Lumon et moi avons pensé faire. Nous n'avons encore rien dit aux autres. Je ne sais pas comment ils le prendront. Mais c'est la meilleure voie d'évasion et, assurément, les Essiméens ne s'y attendront pas: les Shalussis ont toujours été nos ennemis jurés. C'est notre meilleur atout —assura-t-il—. Les terres des Honyrs sont trop éloignées. Nous n'avons pas suffisamment de chevaux. Les Essiméens nous cerneraient avant d'arriver. .P Kuriag humecta ses lèvres. .D Et si les Shalussis ne veulent pas s'allier? .P Dashvara secoua la tête. .D Si c'est Zéfrek qui dirige la rébellion, il s'alliera. Je n'en doute pas. .P Kuriag acquiesça, inspira et expira en disant: .D Alors… je te souhaite bonne chance, Dashvara de Xalya. Mais, comme je t'ai déjà dit une fois, je désapprouve tout conflit. Je réprouverai que tu fasses usage des armes. Et je réprouverai que les Essiméens fassent usage des leurs. Je suis peut-être ingénu en disant cela, mais je préfère ça à voir mes mains souillées de sang. Ça, j'en suis pleinement convaincu. Lessi aussi —ajouta-t-il avec un faible sourire—. Elle et moi, nous avons la même vision du monde. Le même Oiseau Éternel. Mais je sais que tous n'ont pas la chance de pouvoir maintenir ainsi un Oiseau Éternel intact. Alors… puisse Cili guider ton âme, Dashvara. Tu es libre. .P Un instant, Dashvara acquiesça sans saisir tout à fait le sens de ces derniers mots. Il arqua alors un sourcil. .D Libre? .D Je te libère —affirma Kuriag, en s'empourprant—. Je ne sais pas qui voulait tuer cette meurtrière, mais peu importe. Tu t'es interposé. Et c'est une raison de poids pour te libérer. Personne ne pourra le nier. Mais… je suppose que, de toutes façons, tu te considérais déjà comme un homme libre. .P Dashvara sourit. .D Je ne me sentirai pas libre tant que mon peuple ne le sera pas. Mais cela ne dépend pas que de toi, Kuriag. Cela dépend de ça —il donna une tape ferme sur le pommeau du sabre— et aussi de ma capacité à remonter le moral d'un peuple brisé —avoua-t-il avec un tressaillement. .P Kuriag émit un son étouffé. Le jeune elfe montrait à présent une attitude distante, comme s'il imaginait déjà que toute cette histoire allait mal se terminer et qu'il n'osait pas non plus empêcher Dashvara de se jeter la tête la première en enfer. .D Je comprends —murmura le Légitime—. Je suppose… qu'il vaut mieux que je n'en sache pas davantage. En réalité, j'en sais déjà trop. .P Dashvara hésita. .D En effet —concéda-t-il. Il fouilla dans sa poche et lui rendit la clé dorée—. Asmoan avait raison. Il y a une crypte sous la Plume. Elle s'ouvre depuis le piédestal de l'Oiseau Éternel. En dessous, tu trouveras la tombe du premier shaard de la steppe. Dessus… tu pourras lire de sages paroles qui te plairont sûrement, Excellence. —Kuriag le regardait avec stupéfaction. Le Xalya fit un pas en arrière—. Sache… que tu seras toujours le bienvenu dans mon clan, si un jour tu reviens en quête de donjons et d'Oiseaux Éternels… —il sourit— ou même si tu souhaites rester pour toujours. Tu le sauras. Notre Dahars n'est pas si différent du tien, je te l'assure. —Il y eut un silence et, avant que Kuriag ne réponde, Dashvara lança—: Bonsoir, Excellence. .P Il ne lui donna pas non plus le temps de répondre: il inclina la tête avec respect, fit demi-tour et retourna au campement des Xalyas. Le ciel s'assombrissait très vite et le temps qu'il dîne, il faisait déjà complètement nuit. La chance était de leur côté: il n'y aurait ni Gemme, ni Lune, ni Bougie pour éclairer les Essiméens cette nuit-là. Uniquement les étoiles. .P Durant le repas, Dashvara jeta d'incessants coups d'œil vers son peuple et celui-ci les lui rendait, comme s'il attentait qu'il fasse quelque chose… qu'il leur dise quelque chose, peut-être? Et qu'allait-il leur dire? Qu'ils aient du courage? Que maintenant qu'il était là, il les sauverait tous? Ah, plus prétentieux, impossible. .P Ses frères avaient été plus efficaces en renouant des liens avec le peuple perdu. Miflin et Kodarah avaient retrouvé leur mère, Sédrios son petit-fils, Lumon sa promise et Kaldaka son fils… Tous avaient récupéré des parents, Dashvara inclus. Mais, pour quelque stupide raison, au lieu d'aller les voir, il restait assis, de plus en plus nerveux et sûr que, s'il ouvrait la bouche, il donnerait à son peuple l'image d'un philosophe fou et non celle d'un meneur capable. Interrompant sa crise de confiance, Zorvun lança: .D Va leur parler, Dashvara. Je crois qu'ils en ont besoin autant que toi. .P Celui-ci ne se fit pas prier; néanmoins, quand il se leva, il opta pour s'approcher en les contournant, sans entrer directement au milieu de ses gens. .D Tu nous tournes autour comme si tu ne savais pas si nous sommes des nadres ou des brebis —se moqua soudain une voix. .P Dashvara se retourna et, à la lumière des torches, il distingua un jeune xalya qui, malgré ses sept ans de moins, lui ressemblait étonnamment. Il lança un éclat de rire en s'exclamant, incrédule: .D Oiseau Éternel, Tinan, mon frère! .P Ils n'étaient pas frères de sang, mais ils avaient grandi ensemble au donjon malgré la différence d'âge. Tinan, en tant que fils d'officier, avait commencé à patrouiller avec Zorvun très jeune, et Dashvara le considérait comme un petit frère de plus. Ils voulurent se serrer la main, mais ils se confrontèrent à un problème bête: Dashvara avait encore le bras droit avec une attelle et Tinan avait le bras gauche amputé. Ils roulèrent les yeux et Dashvara lui donna une forte tape sur l'épaule en assurant: .D Plutôt comme des nadres que des brebis. Tu n'imagines pas à quel point tout un campement de Xalyas peut être intimidant. Terrifiant. .P Tinan sourit largement et ceux qui se trouvaient à côté l'imitèrent. À partir de là, Dashvara cessa de se dérober et s'immergea au milieu de ses gens; il serra des mains vigoureuses, ébouriffa des cheveux d'enfants curieux et répondit aux questions désordonnées: .D Il est déjà presque guéri, merci —assura-t-il, parlant de son bras—. Diumcili? Bah. Eh bien, les autres ont déjà dû vous raconter. Un pays de civilisés. Le pire de tout, ça a été le voyage en bateau. Ah —sourit-il en entendant quelqu'un parler de ses deux morts—, les résurrections, oui, quelle histoire, hein? Tout a commencé avec le serpent rouge que j'ai tué dans le village de Nanda. Depuis, son esprit s'acharne à me traquer. Mais j'ai laissé définitivement les mauvais esprits dans la Plume… Et maintenant l'Oiseau Éternel me sourit. Mais racontez-moi donc comment se sont passées ces années avec les Essiméens. .P La simple mention de leurs anciens maîtres en rembrunit plus d'un. Les narrations affluèrent et, à son tour, Dashvara écouta leurs histoires. Ils avaient été pour la plupart réduits en esclavage d'abord par les Akinoas et Shalussis pour être vendus presque immédiatement aux Essiméens en échange de vivres, de chevaux et d'or… d'or pour les incorrigibles Shalussis. L'abus de leurs maîtres, le travail dans les mines, les interdictions, la déshumanisation qu'avait soufferts son peuple durant ces trois années l'indignèrent à tel point qu'il ne put contenir des feulements et des jurons. .D Ils ont tué mon frère Namozara à coups de fouet —intervint un jeune d'une douzaine d'années, en langue commune. .D Mais non, il est mort tout seul —répliqua une cousine de Dashvara—. Ils l'ont laissé à mi-chemin entre Xalya et Aralika parce qu'il ne pouvait pas avancer. .D Parce qu'ils l'avaient criblé de coups de fouets —insista le premier—. Et, quand nous sommes arrivés, dix-neuf sont morts pour Skâra. C'est pas vrai? Tout ça parce que nous sommes Xalyas. Parce que nous sommes le peuple maudit. .D Nous ne sommes pas maudits, Youk —répliqua la cousine. .D Les prêtres disent que oui —rétorqua le garçon—. Et que c'est pour ça que nous n'avons plus de donjon. Et que Skâra… .D Et toi, tu crois tout ce que les tuniques noires te disent, gamin? —se moqua Miflin. .P L'enfant leva la tête, le regardant avec confusion. .D Non? .P Il le dit, la voix hésitante, comme interrogative. Les Xalyas adultes soufflèrent, Miflin donna une taloche amicale à Youk, et Dashvara secoua la tête, inquiet. Jusqu'à quel point les Essiméens avaient-ils réussi à endoctriner les enfants xalyas? D'après ce qu'on lui avait raconté, durant ces trois années, tous ceux qui travaillaient dans la ville même avaient dû assister à au moins une oraison journalière en l'honneur de Skâra sous peine de châtiment. Et il était clair que, pour Youk, Skâra n'était pas une divinité étrangère. Peut-être lui était-elle maintenant même plus familière que le concept du Dahars. Rien que d'y penser, il en avait des frissons. .D Maudits, et peut-être le sommes-nous —laissa alors échapper la mère de Miflin avec amertume—. Puisse Vifkan de Xalya être encore vivant! Sa mort nous a ôté la vie à tous. .P Plusieurs approuvèrent sombrement et, assis auprès de son peuple, Dashvara… se tut. Soyons franc, pouvait-il prétendre remplacer son seigneur père? Non. Il n'avait pas le même charisme ni la même expérience. Il n'était, en vérité, qu'un simple soldat un peu instruit qui avait passé sa vie à penser et non à commander, à douter et non à décider. Il se savait incapable d'inspirer la même confiance que le seigneur de la steppe précédent. Et, cependant… Il remarqua, de l'autre côté du cercle, le regard attentif du capitaine et il comprit… il comprit que, malgré tout, son peuple souhaitait que quelqu'un reprenne les rênes. Et le pouvoir de la tradition réclamait que ce soit lui. Il se racla la gorge et se leva. Son mouvement fit taire les conversations et un silence respectueux?, évaluateur?, s'installa parmi les Xalyas. Dashvara s'éclaircit de nouveau la voix. Liadirlá, il n'était franchement pas doué pour ça… Il se lança enfin: .D Xalyas. Je voulais vous dire que… je me réjouis de tous vous voir enfin et… Voilà, je ne vais pas vous mentir: je sais que je manque d'expérience. Je ne suis pas comme mon seigneur père et, certainement, je n'ai pas non plus l'intention de l'être. Quoi qu'il en soit, soyez sûrs que, comme Xalya, je désire plus que tout le bien de notre peuple. C'est pourquoi, je vous demande… je vous demande juste d'avoir confiance en mes décisions et en celles du capitaine. Notre objectif n'est pas de vous envoyer à la mort mais à la vie. .P Il y eut un silence et Dashvara se retint de s'agiter. .Bpenso Et voilà, Dash, tu t'es précipité en exigeant leur confiance alors que tu viens à peine de les retrouver. Le meneur parfait. On voit que tu es le fils de ton père… .Epenso .P Alors, Tinan intervint d'une voix ferme et fervente: .D Même si c'était à la mort, je te suivrais, mon seigneur. À Aralika, nous avons tout perdu. Jusqu'à notre dignité. La mort ne m'effraie pas. Je ne veux que vengeance. .P Cela généra immédiatement une vague véhémente d'appui et de confiance. Avec un certain malaise, Dashvara se demanda vers qui se dirigeait cet appui, vers lui ou vers Tinan. .P .Bpenso Vengeance .Epenso , se répéta-t-il en tressaillant. .P Le seul mot exprimait toute la souffrance des vexations subies durant ces trois ans. Il exprimait l'espoir. .P .Bpenso Et le sang, Dash. Ton peuple est assoiffé de sang. .Epenso .P Et quoi, soyons réalistes, ne l'était-il pas lui-même? Il hésita et se dit: non. Oui, il souhaitait rester dans la steppe, il souhaitait en finir avec le royaume essiméen et avec Todakwa. Il souhaitait que justice soit faite. Mais pour rien au monde il n'était disposé à envoyer son peuple à la mort pour elle. .P Cependant, ce n'était pas le moment adéquat pour tenter d'apaiser les esprits. C'était une bonne chose qu'ils soient échauffés: il aurait été pire qu'ils soient abattus et désespérés. Aussi, il répliqua simplement d'une voix forte: .D L'Oiseau Éternel vole de nouveau pour nous tous et, avec votre aide, je ferai tout mon possible pour qu'il ne retombe pas. —Comme il voyait que beaucoup acquiesçaient, il conclut—: Et maintenant, reposez-vous et soyez prêts à partir. Nous répartirons les armes selon ce qui a été prévu. Ne les montrez pas et, par l'Oiseau Éternel, que personne n'utilise la sienne sans autorisation expresse. Le faire pourrait tous nous envoyer dans la tombe. .P Il promena un regard sur les visages à peine éclairés par la lumière des torches. Tous paraissaient si jeunes… La plupart des femmes auxquelles les Essiméens avaient laissé la vie sauve l'étaient aussi. Très peu, parmi elles, savaient manier le sabre et, pourtant, Dashvara ne vit pas un seul visage qui exprime la crainte: après trois ans d'esclavage, elles brûlaient d'envie de se lancer dans n'importe quel chemin qui les mènerait vers la liberté. .P Il inclina la tête et, au lieu de se rasseoir, il sortit du cercle tandis que celui-ci, à son tour, s'éparpillait. Makarva le rejoignit bientôt en lançant: .D Tu ne te débrouilles pas si mal que tu le crois, Dash. .P Celui-ci roula les yeux. Son ami avait toujours eu cette étonnante capacité de deviner l'état d'âme de ses frères, et le sien plus que celui de quiconque. .D Si tu le dis —répliqua Dashvara, en se frottant le cou—. Alors, tu es prêt pour la chevauchée? .D Bien sûr —assura Makarva avec un léger soupir. .P Le plan était simple: ils profiteraient de l'obscurité de la nuit pour s'échapper sans oublier de montrer qu'ils étaient armés pour que les Essiméens y pensent à deux fois avant de les attaquer et préfèrent attendre l'aube pour le faire. Entretemps, Makarva et Alta chevaucheraient jusqu'à Lamasta, ils demanderaient à voir Zéfrek de Shalussi et lui offriraient l'appui des Xalyas si celui-ci leur accordait en échange un refuge derrière ses lignes. Et, s'il n'acceptait pas… il leur resterait toujours l'option de poursuivre vers l'est, laissant les Shalussis entre les Essiméens et eux. Ce qu'il savait avec certitude, c'est que Zéfrek ne lutterait pas contre les Xalyas alors qu'il avait un ennemi plus fort à ses portes. .P Ils parlèrent à peine durant les deux heures suivantes. Les veilleurs essiméens passaient de plus en plus souvent autour du campement xalya. Les Ragaïls s'étaient installés en face de la tente de Kuriag Dikaksunora et, si certains dormaient, d'autres feignaient seulement de le faire. .P .Bpenso Tous attendent. .Epenso .P Allongé sur sa cape, près de la litière, Dashvara jeta un regard vers son sac. Il était presque vide. Allez savoir où était passé Tahisran maintenant. Probablement dans la tente de l'Agoskurien, en train de bavarder avec Api: ces deux-là s'entendaient à merveille. .P Seuls le crépitement des torches et le vent rompaient le silence quand Atok se glissa à ses côtés et murmura: .D Tout est en ordre, mon seigneur. .P Dashvara acquiesça, il cessa de tripoter le pommeau du sabre de Siranaga et, sans hésiter davantage, il se leva. Les Xalyas suivirent le mouvement et, presque en même temps, les torches disposées autour du campement xalya s'éteignirent. L'obscurité les enveloppait presque complètement tandis qu'ils saisissaient leurs sacs, leurs armes et rênes et prenaient la direction de l'est. L'alarme fut aussitôt donnée. .P D'abord, on entendit des cris en galka, puis quelqu'un souffla dans le cor de guerre. Ce fut un son si saisissant et si puissant que, durant un instant, Dashvara craignit que les Essiméens se risquent à les combattre en pleine nuit. Peut-être disposaient-ils de sortilèges de lumière comme ceux des Ragaïls. Il n'y avait pas pensé, mais de toute façon il n'avait pas d'autre alternative que de continuer à s'éloigner, de sorte qu'il brama à son peuple: .D Ne restez pas en arrière! Avancez. Et en silence. .P La fuite se transforma en une course haletante. Dashvara, chevauchant maintenant Soleil-Levant, guettait les mouvements dans le campement essiméen. Les guerriers avaient déjà formé une ligne défensive, mais pour l'instant ils ne semblaient pas vouloir lancer d'attaque. Par contre, il ne vit les Ragaïls nulle part. Le capitaine Djamin devait sûrement être resté près du Légitime. .P Ils descendaient la colline et plus d'un trébucha, tomba dans la boue et dut se relever. Les plus jeunes avaient pour ordre de rester toujours en tête; les Xalyas armés fermaient la marche, certains à pied, d'autres juchés sur leurs montures. Celles-ci, troublées par l'alarme retentissante, peu habituées à devoir chevaucher la nuit, s'agitaient et s'ébrouaient sourdement, mais rien qu'un cavalier aguerri ne puisse maîtriser. Alta et les Honyrs avaient fait un excellent travail en les choisissant. .P Les premiers Xalyas atteignaient déjà la colline suivante quand Dashvara vit un cheval traverser les lignes des torches du campement et s'enfoncer dans la nuit, vers eux. Il arqua les sourcils. Un messager essiméen peut-être? Il n'en avait pas l'air, à sa façon de galoper… Alors, il comprit et marmonna: .D Quel idiot! Son cheval va finir par se tordre une patte. .P C'était Api, sans aucun doute. Quand le jeune démon les rattrapa, Alta dut intervenir pour saisir et tirer les rênes afin que la monture s'arrête. Le garçon lança joyeusement: .D Mawer, je ne me débrouille pas si mal, vous avez vu? .P Alta grommela quelque chose à propos des cavaliers inconscients. S'approchant sur Soleil-Levant, Dashvara fulmina contre le démon: .D Peut-on savoir ce que tu fais, mon garçon? .P Il ne manquait plus que les Essiméens se ruent sur eux sous prétexte de récupérer le jeune homme. Il ne parvint pas à voir son visage, mais il devina qu'il souriait quand il répondit: .D Je transporte une ombre. Je suis curieux de savoir: où allez-vous? .P Dashvara leva les yeux vers le ciel constellé en maugréant: .D Ça, ce sont nos affaires. —Il jeta un autre coup d'œil au campement essiméen et lança—: Alta, Mak! Vous pouvez partir. Ils ne semblent pas vouloir attaquer et, plus vite vous partirez, plus tôt nous pourrons recevoir de l'aide. .D Si nous réussissons à en obtenir —marmonna Makarva. Le plan de s'en aller voir les Shalussis ne lui plaisait pas, visiblement, mais Dashvara savait que, d'entre tous, Alta et lui étaient ceux qui feraient les meilleurs diplomates. Au moins, contrairement aux autres, ils étaient capables de contrôler leurs impulsions. .P Comme les deux Xalyas saluaient et s'éloignaient au trot dans la nuit, Api lança: .D Recevoir de l'aide, hein? Les Honyrs sont proches, alors. .P Dashvara souffla. .D Moi à ta place, je retournerais au campement, Api. Ceci n'est pas un jeu. Si les Essiméens te surprennent au milieu, ils sont capables de te confondre avec un Xalya et de t'arracher la tête. .D Palpitant! —rétorqua Api avec une moquerie évidente—. Si tu me le permets, grand seigneur immortel, je resterai à tes côtés et je veillerai sur ton ombre. Qu'est-ce que tu en dis? .P Dashvara souffla de nouveau. .D Que c'est ridicule. Tahisran sait prendre soin de lui tout seul. Je le répète: pour ton bien, retourne au campement —lui grogna-t-il. .P Il talonna Soleil-Levant et commença à descendre la colline suivante. Au bout d'un moment, il se retourna et crut deviner la silhouette d'Api, suivant la troupe. Il réprima un juron qui se changea en un brusque soupir. Maudits démons. .P Durant l'heure suivante, l'avancée prit un rythme plus régulier. Personne, pas même les enfants les plus jeunes, n'émettait la moindre plainte. Ils cheminaient en silence montant et descendant les collines désertiques des anciennes terres de Lifdor, à peine illuminées par les étoiles. .P Les cavaliers xalyas suivaient l'avancée de loin, formant un vaste cercle autour pour s'assurer qu'aucun détachement essiméen ne les prendrait par surprise. Il n'aurait pas été si improbable que les Essiméens aient envoyé leur cavalerie pour les cerner. Cependant, le temps passait et personne ne donna d'alarme. Ce n'était pas surprenant non plus. Tout compte fait, Todakwa pouvait tout au plus proposer de récupérer les esclaves perdus, mais il n'oserait pas les massacrer. Pas sans l'autorisation préalable de Kuriag. Et Dashvara savait parfaitement que le Légitime ne donnerait jamais une telle autorisation. .P Malgré tout, Todakwa pouvait aussi prendre des mesures à l'insu de Kuriag. C'était un Essiméen. C'était un serpent traître. Et Dashvara se méfiait. C'est pourquoi, même si s'allier aux Shalussis signifiait s'engager dans un camp, il continuait de penser que c'était plus sûr que de traverser la moitié de la steppe avec deux-cents personnes sans vivres suffisants et sans chevaux… Les Essiméens n'auraient eu qu'à attendre de les voir affaiblis, à apparaître et à les sacrifier à leur maudit dieu sans que le bon maître titiaka n'apprenne quoi que ce soit. .P Ils avancèrent vers l'est, avec l'objectif de tromper la surveillance des Essiméens et de leur faire croire qu'ils se dirigeaient vers Xalya. Cependant, au bout d'un moment, le capitaine ordonna un changement de direction vers le sud. Maintenant, Dashvara cheminait auprès de son peuple, tirant les rênes de Soleil-Levant. Son bras droit le brûlait. Les pommades de Tsu n'endormaient presque plus la douleur et seule l'obscurité parvenait à dissimuler ses grimaces crispées. .D Mon seigneur —fit une voix sur sa gauche. Dashvara tourna la tête—. Est-ce que je peux demander pourquoi nous nous dirigeons vers le sud? .P C'était le jeune Tinan. Dashvara se racla silencieusement la gorge. .D Tu peux. Nous nous dirigeons vers le sud parce que là-bas se trouve un allié. .P Il y eut un silence. .D Un… allié? —hésita Tinan. .D C'est cela, un allié —affirma Dashvara avec désinvolture—. Zéfrek de Shalussi, fils de Nanda de Shalussi. .P Sa réponse généra des souffles et des murmures. Ils connaissaient déjà l'histoire de l'assassinat de Nanda, ainsi que les retrouvailles avec Zéfrek sur l'île de Matswad… mais jusqu'alors, ils ignoraient que le capitaine et lui les guidaient vers Lamasta. Plus d'un dut penser: maintenant, je comprends où sont partis Alta et Makarva. Et d'autres durent penser encore: maintenant, je comprends pourquoi notre nouveau seigneur a dit qu'il n'était pas comme Vifkan de Xalya. Tinan inspira bruyamment. .D Un Shalussi —cracha-t-il d'une voix tremblante—. Les Shalussis aussi nous ont tués en Xalya. Ils t'ont jeté des pierres à Aralika! Ce sont des sauvages. Ce sont des ennemis. .P Dashvara eut l'impression de s'entendre lui-même quelques années en arrière. Liadirlá, que ces paroles lui semblaient à présent ingénues. Quoi qu'il en soit, la vive protestation du jeune Xalya lui déplut. Il répliqua: .D .Sm C'étaient des ennemis. Les temps changent, Tinan. Eux aussi ont été asservis. Toi-même, tu as dû cohabiter avec eux, je suppose. Et tu as vu… ce ne sont pas des démons. .P Un souffle amusé se fit entendre: un peu plus loin, Api marmonna quelque chose à voix basse, peut-être à Tahisran. D'une voix étouffée, Tinan protesta: .D Mais… excuse-moi, mon seigneur, mais pourquoi n'allons-nous pas vers le nord, vers le peuple des Voleurs de la Steppe? Le capitaine a dit qu'ils nous aideraient. .P Dashvara soupira bruyamment. .D Et ils nous aideront. Mais, pour le moment, ils sont trop loin pour que nous y parvenions, étant donné notre situation, sîzan. Les Shalussis sont notre meilleure option. Le capitaine le pense aussi, ce ne sont pas des délires à moi, rassure-toi. .P Il ne put éviter de laisser percer une pointe d'exaspération dans sa voix. Cela le contrariait que Tinan tente de remettre en cause ses décisions, non tant parce que cela lui faisait perdre crédit et légitimité auprès de ses gens, mais parce que cela ne faisait qu'ajouter des doutes à la montagne de doutes qu'il avait déjà dans la tête. Comme devinant que son intervention n'était pas la bienvenue, Tinan se racla la gorge. .D D'accord, mon seigneur. J'essayai seulement de comprendre. .P Dashvara fit une moue dans l'obscurité, à la fois embarrassé et moqueur. Avait-il dit «d'accord»? Vraiment? Il ne se rappelait pas qu'un officier de son seigneur père ait jamais dit à celui-ci «d'accord», comme s'il pouvait ne pas être d'accord. .P .Bpenso Mille démons, Dash, tu prêtes attention à des détails vraiment ridicules… Toi qui ne voulais pas être seigneur, maintenant, tu vas t'offusquer parce qu'on te traite davantage comme un frère que comme un seigneur de la steppe? Liadirlá, cesse d'essayer d'imiter Vifkan, descends de ton piédestal et réjouis-toi donc que le jeune Xalya soit prêt à considérer un Shalussi comme un allié… Ça, c'est déjà toute une prouesse. .Epenso .P Il secoua la tête et répondit enfin: .D Je le sais, sîzan. Et, moi, je vous l'aurais mieux expliqué… si nous n'avions pas eu les Essiméens en train de nous épier. Ne t'inquiète pas. Tout ira bien. .P La conversation en resta là. On entendait encore des murmures entre les Xalyas, mais aucun n'émit d'autres objections. C'était presque surprenant. Était-ce parce qu'ils étaient trop fatigués? Ou parce que les Shalussis, finalement, ne leur inspiraient pas tant de haine aveugle? À moins que ce ne soit parce qu'ils étaient habitués à être commandés et désiraient lui faire confiance à lui et au capitaine. Un mélange de tout ça, peut-être. .P Ils continuèrent à avancer pendant des heures sous le ciel étoilé. Ils contournèrent une grange et un terrain plein d'arbustes, mais, à part ça, le chemin qu'ils prenaient était simple: il suffisait de continuer tout droit, traversant parfois des étendues plates, d'autres fois de petites collines au sol plus ou moins régulier. Dans l'immensité de cet espace, on n'entendait que les murmures du vent et les pas furtifs de deux-cents Xalyas. .P Ils traversaient une grande plaine et les sentinelles s'étaient rapprochées, ne voyant aucun danger, quand ils aperçurent soudain une lumière dans l'obscurité. Dashvara ne fut pas des premiers à la voir, car il n'était pas sur son cheval, son bras lui faisait de plus en plus mal avec tant de mouvements et, encore un peu affaibli, il n'avait pas l'esprit très vif ni attentif à ce qui se passait alentour. Il commençait même à être pris de vertige. Si seulement cette assassine avait été moins adroite et que sa flèche ait atteint Todakwa… .P Il leva la tête quand il entendit la voix du capitaine tonner: .D Halte! .P Dashvara fronça les sourcils, s'arrêta avec les autres et sentit ses jambes flageoler. Il inspira, serra les dents et, comme Soleil-Levant portait deux enfants à moitié endormis et qu'il n'osait de toute façon pas monter sans aide, il laissa les rênes dans une main au hasard et s'approcha à pied de la tête de file pour voir ce qu'il se passait. .P C'est alors qu'il vit la lumière, dans le lointain. Vers le sud-est, détermina-t-il, après avoir jeté un coup d'œil aux constellations. En réalité, il y avait plusieurs lumières. .D … grange —disait la voix de Lumon, depuis le haut de sa monture—. Il y a trop de lumières. .D Diables, et elles approchent! —siffla Pik. .P Il y eut un silence durant lequel les Xalyas observèrent les lumières, puis Lumon demanda: .D Comment sais-tu qu'elles approchent? Je ne le vois pas si clairement —avoua-t-il. .D C'est qu'il fait nuit —plaisanta Miflin—. Si, toi, tu ne vois pas, Archer, nous, encore moins. .D Moi aussi, j'ai l'impression qu'elles approchent —intervint Kodarah. .P Il y eut des murmures, certains approuvant, d'autres non. Dashvara heurta sans le vouloir le flanc d'un cheval et haleta de douleur. Liadirlá… Le Poète lança: .D Dash? Tu es par ici? Je n'y vois rien… .D Ici, en bas —se situa Dashvara, en expirant et maudissant son bras—. Moi non plus, je ne vois pas grand-chose, et encore moins d'en bas. Peut-être que ce serait une bonne idée que quelqu'un s'approche des collines; avec un peu de chance, il réussira à en savoir plus depuis là-bas… Lumon? .P L'Archer répondit aussitôt: .D J'y vais. .P Il talonna son cheval et s'éloigna dans l'obscurité. Ils attendirent avec impatience et épuisement. .P .Bpenso Si ce sont les Essiméens, nous sommes dans de beaux draps. Si ce sont les Shalussis… peut-être pas autant. .Epenso .P Dashvara essaya de ne pas donner libre cours ni à son espoir ni à ses énormes doutes. Alors, le capitaine rompit le silence en disant: .D Ils approchent. Et vite. .P Dashvara acquiesça. C'est ce qu'on aurait dit. Le problème, c'était qu'ils n'avaient pas le temps d'atteindre les collines en courant. Aussi, il brama des ordres pour créer une ligne avec ceux qui portaient des lances ou des sabres et les enfants et désarmés se placèrent derrière. Le temps que Lumon revienne, les lumières lointaines étaient devenues des torches et un tonnerre de sabots se dirigeait droit sur eux. .D Ils sont quarante environ! —informa l'Archer, en arrêtant sa monture. .P Plus d'un souffla et des voix étouffées s'élevèrent parmi les Xalyas. Quarante, il a dit quarante, répétaient-ils. Quarante cavaliers. Dashvara sentait l'inquiétude de son peuple croître de seconde en seconde. Eux, ils étaient environ quatre-vingts à être armés, mais la majorité n'avait pas combattu de sa vie. .P Ils attendirent, le cœur serré; alors, au milieu d'un flot de tension, Sashava le Grincheux déclara: .D Le ciel commence à s'éclaircir. .P C'était vrai. Le ciel, vers l'est, n'était plus aussi sombre qu'un moment plus tôt. Et ceci leur permit de voir les tuniques claires et les heaumes de cuir des cavaliers qui approchaient. Ils ne portaient pas d'uniformes essiméens. Dashvara sourit de pur soulagement, et le capitaine murmura: .D Shalussis. .P Dashvara acquiesça. C'étaient des Shalussis. Et la meilleure nouvelle, c'était qu'ils portaient en guise d'étendard un drapeau noir. Pas blanc, mais noir. La couleur de la paix. .Ch "Rebelles" Ils échangèrent à peine quelques mots avec les cavaliers shalussis: l'un d'eux les informa qu'ils patrouillaient la zone et qu'ils avaient reçu l'ordre de les escorter jusqu'à Lamasta. Makarva les accompagnait et il ajouta des détails. Apparemment, Alta était resté pour organiser l'arrivée des Xalyas après que Zéfrek avait promis que ceux-ci seraient bien accueillis. Orafe ne put s'empêcher de commenter à voix haute: .D Eh bien, que ce Shalussi sache que je lui arracherai les yeux, la langue et la tête s'il nous tend un piège. Dans cet ordre. .D Et moi aussi, par le Liadirlá! —appuya Maef. .P Tous deux s'attirèrent le regard foudroyant du capitaine, la grimace crispée de Dashvara et l'expression offensée des sauvages… S'apercevant qu'il n'avait pas su tenir sa langue, Orafe s'agita, toussota et détourna les yeux, croisant les bras nerveusement. Maef, lui, demeura tout tranquille: après tout, devait-il penser, c'était son cœur qui avait parlé. Dashvara soupira. .P .Bpenso Et voilà la diplomatie des Xalyas dans toute sa splendeur… .Epenso .P Ils étaient épuisés, mais, comme personne n'avait spécialement envie de dormir entre deux armées, ils continuèrent leur marche, escortés par la patrouille shalussi. Ils arrivèrent à Lamasta en milieu d'après-midi, exténués et avec une seule idée en tête: dormir et ne pas ouvrir les yeux jusqu'au lendemain matin. Et c'est ce que tous firent. Dashvara le premier. Depuis quand un Xalya était-il capable de fermer les yeux et de dormir avec un Shalussi armé à quelques pas à peine? Bon… parfois la fatigue endormait les inimitiés les plus ancestrales. Aussi, après s'être installés à moitié éveillés dans un refuge avec un toit plus ou moins imperméable, les Xalyas laissèrent les sauvages veiller sur eux et sur leurs chevaux. .P Dashvara se réveilla en entendant des roucoulements d'oiseaux. Il ouvrit les yeux et se trouva face à face avec un pigeon. Il était enfermé dans une petite cage circulaire. Un enfant, peut-être de l'âge de Shivara, accroupi auprès d'elle, essayait de caresser le plumage de l'oiseau en passant un doigt entre les barreaux, l'expression très attentive. Le reste des Xalyas, pour la plupart, était déjà éveillé. .P .Bpenso Et le seigneur de la steppe, lui, dort comme un bodun paresseux. .Epenso .P Dashvara se frotta les yeux, jeta un coup d'œil à son bras et constata que Tsu avait changé son bandage pendant qu'il dormait. Il avait dormi si profondément que, si un cheval essiméen était venu le piétiner, il ne s'en serait même pas aperçu. .P Il se redressa sur la terre battue du refuge, balaya l'endroit des yeux et remarqua qu'un groupe d'enfants xalyas installé non loin lui jetait des regards curieux. Pas à lui, s'aperçut-il, mais à son bras à la manche retroussée. Aux trois marques qu'il portait. Il leur adressa une moue comique et, en faisant un geste vers ses marques, il lança avec désinvolture: .D De jolis tatouages, pas vrai? Bonjour, les enfants. .P Ceux-ci lui répondirent avec une certaine timidité, comme s'ils n'osaient pas lui parler. Dashvara roula les yeux et, après avoir jeté un coup d'œil et s'être assuré que tout semblait être relativement paisible dans le village, il aperçut l'assiette d'ogroyes, grimaça et lança: .D Si quelqu'un réussit à me trouver quelque chose de mangeable à déjeuner, je vous raconte une histoire que seuls les descendants de l'Oiseau Éternel se rappellent aujourd'hui. .P À sa grande joie, ils s'empressèrent de lui trouver quelque chose à manger en plus des ogroyes et, après s'être installé devant cette troupe d'enfants, il commença à narrer l'histoire du loup recherché par ses frères, la même histoire que celle qu'il avait racontée à Atasiag à Titiaka en automne, sauf que, cette fois-ci, il la raconta avec plus d'effets théâtraux, ajoutant des dialogues et des onomatopées. Il réussit à arracher des rires et des expressions ravies et ébahies, même aux plus âgés, qui devaient déjà avoir entendu ce conte plus d'une fois. Il termina ainsi: .D Alors, le loup solitaire pensa: Liadirlá, quelle chance qu'ils m'aient retrouvé! Et, pour la première fois depuis des années, il hurla avec ses frères: HOOOUUUU! —Comme les enfants éclataient de rire face à sa démonstration, il leva un index—. Dans la langue des loups, cela veut dire: vive la meute! Et il hurla encore: HOOUUUUUUUU! Ce qui veut dire… Ça vous le savez déjà: dignité, confiance et… .D Fraternité! —s'écrièrent plusieurs, heureux de connaître la fin. .P Dashvara sourit. .D Vous aussi, vous êtes des loups xalyas —conclut-il—. L'histoire vous a plu? .P Oui, elle leur avait plu, et ils le démontrèrent par de grands sourires et par un éclatant tapage entremêlé de hurlements plus ou moins bien réussis. Makarva arriva près de lui, l'expression mi-moqueuse mi-amusée. .D Ils commencent à prendre des manières de Xalya —commenta-t-il en désignant les enfants bruyants du menton et il reprit d'une voix plus basse mais non moins tranquille—: Au fait, Dash. Je te le dis comme ça, mais nous avons une armée à nos portes. Il y a une réunion des chefs. .P Dashvara grimaça et acquiesça. .D J'y vais. .P Makarva l'aida à ceindre son ceinturon avec les sabres, il mit la cape bleue des Dikaksunora, ébouriffa les cheveux du gamin au pigeon, qui était en plein milieu, salua sa jeune compagnie et les autres Xalyas qui étaient restés au refuge et sortit avec son vieil ami. .P La journée était belle, un peu venteuse et nuageuse, mais peu de jours ne l'étaient pas dans la steppe. Dashvara promena un regard attentif sur le village tout en montant la côte, derrière Makarva. Après avoir vu Aralika, Lamasta paraissait peu de chose en comparaison; les rues étaient imprécises, les troupeaux se promenaient librement et l'unique édifice important était le temple essiméen en construction. Cependant, durant la révolte, celui-ci avait souffert de nombreux dommages, et Zéfrek avait décidé de se réfugier au pied de la colline, dans une petite maison de pierre entourée de guerriers shalussis. Ceux-ci les regardèrent avec réserve quand ils approchèrent. D'une voix tranquille, Dashvara se présenta: .D Dashvara de Xalya. Zéfrek… .D Entrez —le coupa un des Shalussis. .P Il s'écarta sans se départir de son expression hautaine, et Dashvara réprima une grimace avant d'avancer avec Makarva vers la porte ouverte. Sans grande surprise, il constata que le capitaine et Sashava étaient déjà là, causant avec Zéfrek et d'autres Shalussis. Quand il vit le visage de Yodara au milieu de toutes ces têtes sévères, il ne put s'empêcher de sourire. L'officier était donc sorti vivant de la révolte. Son sourire se glaça et se changea en un visage impassible quand ses yeux se posèrent sur une figure assise devant la grande table. Il l'avait à peine vu trois ans plus tôt, mais il l'aurait reconnu n'importe où. Lifdor. Ses lèvres formèrent le nom dans un sifflement muet. Lifdor de Shalussi avait survécu. .P .Bpenso Lifdor, Qwadris et Nanda, du clan des Shalussis. Shiltapi, du clan des Akinoas. Todakwa, du clan des Essiméens. .Epenso .P Les paroles résonnèrent dans sa tête avec la voix profonde et sévère de son père. .P .Bpenso Lifdor de Shalussi. Assassin, voleur, assassin… .Epenso .P Il se rappelait encore son visage souriant et féroce quand il avait enchaîné son peuple et volé ses chevaux. Il se rappelait encore avec netteté son cri de guerre sauvage et le coup de pied victorieux qu'il avait donné à un officier xalya mort en plein champ de bataille… La main vigoureuse du capitaine sur son épaule gauche le fit revenir à la réalité. Ce n'est qu'alors qu'il se rendit compte que sa main gauche avait empoigné le pommeau de son sabre et commençait à le sortir… .D Dashvara —le pressa Zorvun d'une voix basse et tendue—. Reviens au monde réel, tu veux bien? .P Avec un certain effort, Dashvara détourna enfin le regard de l'expression moqueuse de Lifdor et croisa les yeux sombres du capitaine. Il se maudit intérieurement de s'être laissé emporter par ses impulsions d'une manière si peu rationnelle. .P .Bpenso Et c'est toi qui les traites de sauvages, Dash? .Epenso se sermonna-t-il avec ironie. .P Il rengaina complètement le sabre et perçut le raclement de gorge de Zéfrek. Le jeune chef shalussi s'avança. .D Bienvenue à Lamasta, Dashvara de Xalya. C'est un plaisir d'accueillir ton peuple entre mes rangs. .P Il tendit la main. Oh, diables, maudite soit la manie de se serrer la main… Dashvara avança la sienne et il la lui serra. Zéfrek la lui secoua vigoureusement, probablement sans mauvaises intentions, mais la douleur fit monter les larmes aux yeux de Dashvara, il haleta et le Shalussi le lâcha, l'air navré. .D Oh, désolé, j'avais oublié que… .D Ça va —assura Dashvara en soufflant—. Ça va —répéta-t-il. .Bpenso Liadirlá, quelle image de seigneur de la steppe donnes-tu à tes amphitryons… .Epenso Il inspira et ajouta—: Merci d'accueillir mon peuple, Zéfrek. Je vois que tu as été efficace depuis la dernière fois que nous nous sommes vus. Euh… Bon. Où en est l'affaire avec les Essiméens? .P Zéfrek haussa les épaules. .D Nous avons bon espoir de les refouler. .P Dashvara acquiesça et s'appliqua, les moments suivants, à écouter les guerriers shalussis, non sans remarquer que les Xalyas étaient davantage relégués à un rôle de spectateurs que d'acteurs de toute cette histoire… .P .Bpenso Des spectateurs, mais après, nul doute que nous devrons sortir les sabres pour les aider. Enfin, sauf moi, qui me contenterai d'écouter Tsu et de manger des ogroyes. .Epenso .P Il remarqua en tout cas que la nouvelle position de Zéfrek et son récent pouvoir avaient opéré en lui un changement radical. Moins méfiant, plus assuré, le fils de Nanda dirigeait sa petite troupe de rebelles avec l'air de savoir de quoi il parlait, comme s'il n'avait pas passé les trois dernières années à gagner son pain comme un misérable pirate de pacotille. À côté de lui, Lifdor tentait visiblement de jouer les guides expérimentés, et Zéfrek accueillait ses conseils avec respect, mais les considérant comme ce qu'ils étaient, des conseils, et non des ordres. Le guerrier vétéran semblait prendre sa position inférieure avec patience, sûrement parce que celui qui avait apporté les armes et avait jusqu'alors dirigé la rébellion était Zéfrek et non lui. Malgré l'envie de l'ôter de sa vue, Dashvara dut reconnaître que, probablement, Lifdor n'avait pas le même esprit venimeux que Todakwa: c'était un Shalussi et, de même que les Xalyas, il devait sans doute avoir le sens de l'honneur. C'était, en définitive, un maudit sauvage capable de tuer pour de l'or, mais qui n'aurait jamais eu l'idée d'asservir toute la steppe et encore moins de faire du commerce avec des étrangers si éloignés. .P Pendant que les cinq Xalyas assistaient silencieusement au plan de défense, des messagers vinrent régulièrement informer de l'avancée de l'armée essiméenne. Apparemment, celle-ci ne s'était pas hâtée d'avancer, sans doute parce qu'elle attendait des renforts et parce qu'elle ne voulait pas provoquer inutilement les Shalussis, sachant que ceux-ci retenaient prisonniers plusieurs des leurs, y compris Ashiwa d'Essimée, frère de Todakwa. Lifdor considérait comme très possible qu'un détachement tente de traverser le fleuve pour cerner le village et couper toute fuite possible. Dashvara était d'accord pour ce qui était de cerner le village, mais il doutait que ce soit par crainte d'une fuite; ils devaient plutôt craindre que les rebelles reçoivent davantage d'aide de Dazbon par le sud. Cependant, durant toute la conversation, aucun Shalussi ne mentionna les Dazboniens. Finalement, qui sait, peut-être que ceux-ci ne savaient pas encore s'il leur convenait d'intervenir dans les relations entre Essimée et Diumcili et qu'ils se contentaient de semer la pagaille. Plus de pagaille. Comme s'il n'y en avait pas déjà assez. Ce n'était pas étonnant que les Anciens Rois aient appelé cette terre la Roche des Enfers. Et, pourtant, ce n'était pas comme si mille tribus vivaient là: maintenant, ils n'étaient fondamentalement que quatre grands clans, plus les Honyrs… La seule pensée qu'ils aillent une nouvelle fois s'entredéchirer les uns les autres rembrunit profondément Dashvara. Pourquoi donc le destin s'acharnait sur leurs vies? .P Un changement de ton dans la voix de Zéfrek lui fit de nouveau tourner la tête vers lui. .D … armes suffisantes —disait-il—, vu que nous avons encore des hommes experts dans l'art de la guerre qui ne possèdent pas d'armes adéquates. Comme j'ai pu le constater, il y a des personnes parmi les vôtres qui sont armées et qui n'ont presque pas été entraînées. Je me demandais si vous accepteriez de nous céder temporairement ces armes. Il s'agit de défendre Lamasta le mieux que nous le pouvons. .P Ceci lui resta en travers de la gorge. Qu'il cède des armes aux Shalussis? Mais Zéfrek le lui demandait-il sérieusement? Brusquement, il se força à réprimer toute réponse impulsive et raisonna. Techniquement parlant, Zéfrek avait raison: il valait mieux que ces armes soient entre les mains d'experts plutôt qu'entre celles d'adolescents atterrés, même si l'idée de les leur céder ne lui en paraissait pas moins risquée et démoralisante. Il jeta un coup d'œil vers Zorvun et Sashava. Alors que ce dernier foudroyait Zéfrek des yeux, sur le point d'exploser, le capitaine acquiesça d'un léger hochement de tête. Dashvara soupira intérieurement et, sous le regard attentif de la dizaine de guerriers shalussis, il croisa les bras en acquiesçant calmement et lança: .D Vous aurez les armes. .P Zéfrek sourit. .D Merci. .P Dans son léger sourire, Dashvara crut lire un: tu vois, seigneur des Xalyas?, ton peuple a à peine quelques guerriers capables et tu n'es même pas en condition de combattre: que ça te plaise ou non, c'est moi maintenant qui commande. .Bpenso Ben tiens, et les ilawatelks volent aussi. .Epenso Dashvara fit une légère grimace sardonique et rétorqua: .D De rien. Ce sont des armes des Anciens Rois. J'espère que ceux qui les utiliseront verseront du sang assassin et sauveront des vies innocentes. .P Ses paroles furent accueillies par des expressions impassibles. Peut-être que certains y virent quelque reproche. Cependant, en cet instant, Dashvara ne pensait pas tant aux actions passées des Shalussis, mais plutôt que ces armes, vieilles comme elles l'étaient, devaient sans doute aussi avoir défendu des assassins et verser le sang d'innocents. Un sabre n'avait d'autre maître que celui qui l'empoignait. .P Ils ne tardèrent pas à mettre fin à la réunion et, quand le capitaine sortit de la maison à la hâte, Dashvara, Yodara, Sashava et Makarva le suivirent. Ils n'oublièrent pas de ralentir le rythme pour ne pas laisser le Grincheux en arrière. .D Ça, c'est le comble —marmonnait celui-ci en avançant avec ses béquilles—. Dès qu'ils auront repoussé les Essiméens, ils nous tomberont dessus et nous n'aurons plus de quoi nous défendre. .D Avant tout, ils doivent repousser les Essiméens —répliqua le capitaine sans s'arrêter—. Ces diables amèneront des renforts d'Ergaïka et plus de cavalerie d'Aralika. Disons environ sept-cents au total. L'armée de Zéfrek compte à peine deux-cents hommes. Et même s'ils sont très habiles au combat, il leur manque de l'organisation. De toutes façons, je ne crois pas que Zéfrek nous tombe dessus, mon ami. Moi, à sa place, je me préoccuperais d'abord de mes propres gens. Un cavalier doit contrôler son cheval avant de pouvoir le diriger. .P De retour au refuge, le capitaine s'occupa de collecter les armes, et Dashvara prit Makarva à part, lui arrachant une moue intriguée. .D Qu'est-ce qu'il se passe, Dash? .P Celui-ci hésita, car il savait que son idée n'allait pas être très bien accueillie. Il jeta un coup d'œil aux nuages, au chemin poussiéreux, aux visages xalyas qui écoutaient attentivement les ordres du capitaine et, finalement, il se lança: .D Écoute, Mak… J'aimerais que quelqu'un parte d'ici en direction du nord pour avertir ma naâsga de notre position. .P Son ami se rembrunit aussitôt. .D Tu ne me demandes pas à moi d'y aller, n'est-ce pas? —Il poussa un souffle mécontent—. Dash, nous ne sommes que vingt guerriers, les Essiméens vont nous attaquer et tu veux que je vous laisse en arrière? Tu pourrais envoyer quelqu'un d'autre… .D Bon, d'accord, et qui alors? —répliqua calmement Dashvara. .P Makarva fronça les sourcils et haussa les épaules. .D Qu'est-ce que j'en sais, n'importe qui. Atok. Lui, il ne se plaint jamais. .P Contrairement à d'autres, compléta Dashvara. Il adressa un sourire moqueur à son ami et acquiesça. .D C'est bon. Je vais… .D Moi, je peux y aller —intervint soudain une voix en l'interrompant. .P Surpris, Dashvara se tourna et roula les yeux en voyant que le jeune Tinan avait écouté la conversation. L'adolescent ajouta avec sérieux: .D J'ai le bras amputé de toute façon, je ne pourrai jamais être un vrai guerrier… Mais je suis un bon cavalier. Et je veux aider. .P Son expression pleine d'espoir et de désir de se montrer utile arracha à Dashvara une vague d'affection. Il hésita un moment, parce que l'idée d'envoyer Tinan seul dans la steppe l'inquiétait… .D Je t'accompagne, l'ami —dit alors la voix joyeuse d'Api. Le jeune démon avait surgi par une fenêtre. Il passa à l'intérieur du refuge d'un saut d'acrobate en ajoutant—: La perspective de rester coincé dans ce village ne me plaît pas du tout. Et, moi aussi, je suis un bon cavalier —plaisanta-t-il. Il tourna des yeux gris étincelants vers Dashvara—. Nous devons transmettre un message en particulier? .P Dashvara examina son visage enthousiaste et secoua la tête. Sacré démon… .D C'est bon —accepta-t-il—. Vous irez tous les deux. Racontez à Yira tout ce qui est arrivé et dites-lui que nous allons tous bien, que les Shalussis sont nos alliés et que les Essiméens mettront probablement un moment à se décider à faire quelque chose parce que les Shalussis retiennent prisonnier le frère de Todakwa. .P Tinan acquiesça, les yeux brillants. .D Je transmettrai le message, mon seigneur. Merci de me faire confiance. .P Dashvara esquissa un sourire et lui donna une tape sur l'épaule. .D Merci à toi, sîzan. Tu as intérêt à être prudent. —Il s'écarta en ajoutant—: Contournez la zone autant que vous le pouvez par l'est, puis chevauchez vers le nord. Si vous ne trouvez pas les Honyrs, il faut espérer qu'eux vous trouveront. Bonne chance. .D Bonne chance à vous aussi! —sourit Api—. Je crains que vous en ayez davantage besoin que nous. Allez, en avant, compagnon! —dit-il à Tinan. .P Après avoir pris quelques vivres, les deux adolescents ne tardèrent pas à monter sur des chevaux; néanmoins, ce n'est que lorsque Zéfrek eut donné son autorisation que les guerriers shalussis les laissèrent enfin sortir de Lamasta. Du haut de la colline du temple, Dashvara observa les deux cavaliers galoper vers l'est jusqu'à ce que ceux-ci deviennent de simples points noirs. Alors, il se tourna vers le nord, vers où regardait la majorité des Xalyas qui étaient montés là pour voir. Pour voir l'essaim sombre formé par les centaines d'Essiméens qui venaient de s'installer sur une hauteur, à environ cinq milles de Lamasta. .P Dashvara éprouva une inquiétante sensation de déjà-vu face à cette situation. Les Essiméens, le siège imminent, l'attente… tout était si semblable à ce qu'il avait vécu trois ans plus tôt! Cependant, contrairement à alors, ils n'avaient pas de donjon, mais ils avaient des alliés. C'étaient tous des esclaves rebelles, peu importait qu'ils soient descendants des Anciens Rois ou des tribus sauvages. Tous cherchaient la même chose: leur liberté. .P .Bpenso Et nous la trouverons, d'une manière ou d'une autre .Epenso , se promit Dashvara avec ferveur. .P Se détournant de l'ennemi, ses yeux se perdirent vers le nord-est, vers la vaste steppe simple, vive et pacifique que les Voleurs de la Steppe —et les Xalyas— aimaient comme une mère. .D .Sm -t erare Mâ Sêt —murmura-t-il en oy'vat pour lui-même, appelant la steppe, et il murmura encore plus bas, telle une prière—: Fais que ta terre devienne boue et aiguilles sous les pieds de tes assassins. .Ch "Le pouvoir de Skâra" Il ne se forma pas d'aiguilles sous les pieds des Essiméens et il ne plut pas une goutte d'eau durant les trois jours suivants. Le temps était clément et l'armée essiméenne attendait patiemment que les rebelles se rendent. Todakwa avait averti que, si Ashiwa était maltraité, ils subiraient la colère de Skâra doublement et le châtiment maximal serait uniquement appliqué aux meneurs de la rébellion tant que les Shalussis se rendraient à temps. Malgré l'écrasante supériorité essiméenne, son insidieuse réponse n'avait fait qu'aviver la rage des Shalussis. .P Au milieu de la tempête, le capitaine et Dashvara avaient donné l'ordre de minimiser les contacts avec les Shalussis pour éviter les tensions. Ainsi, les Xalyas tentaient de ne pas trop s'impliquer, ils aidaient aux tâches quotidiennes, allaient chercher de l'eau au fleuve, nourrissaient et trayaient le bétail et, somme toute, ils faisaient essentiellement la même chose qu'à Aralika, sauf qu'à présent ils travaillaient pour des sauvages et non pour les adorateurs de la Mort… Bien que l'amélioration soit minime, elle était encourageante. Comme disaient les sages steppiens, quand on est au fond d'un puits, on ne peut pas aller plus bas. .P Un tonnerre croissant de sabots fit détourner le regard de Dashvara des lointaines tentes essiméennes. Une patrouille shalussi venait de revenir de l'est et, depuis la colline du temple en ruines, il put voir le cavalier en tête de file descendre rapidement de sa monture et entrer dans le quartier général de Zéfrek. .P .Bpenso Des nouvelles et encore des nouvelles et, à nous autres Xalyas, on ne nous informe de rien .Epenso , grommela intérieurement Dashvara. .P Heureusement, il avait Tahisran. Sans lui, il n'aurait pas appris la moitié de ce qui se passait à Lamasta et encore moins ce qui se tramait derrière les lignes essiméennes. L'ombre était capable de se glisser un peu partout; cependant, elle n'avait encore jamais osé s'approcher des tentes des prêtres de la mort quand ceux-ci étaient éveillés; c'est pourquoi elle ne pouvait pas dire grand-chose des intentions du chef essiméen. Quand, la veille, Miflin lui avait suggéré de poignarder Todakwa pendant qu'il dormait, Tah s'était horrifié et, bien que le Poète ait assuré à tout le monde que c'était juste une plaisanterie, l'ombre était demeurée très songeuse et, à la tombée de la nuit, elle était sortie faire une promenade et n'avait pas réapparu depuis. Dashvara avait rarement vu Miflin aussi honteux. Certains pensaient que Tah était allé tuer Todakwa et qu'il avait été capturé, d'autres qu'il était parti pour toujours… Le connaissant, Dashvara pariait davantage qu'il était tout simplement parti faire une longue promenade, peut-être un tour pour voir Kuriag. D'après Tah, le jeune Dikaksunora, comme digne élève de Maloven, cherchait désespérément une solution pacifique au conflit. Eh bien, puisse-t-il la trouver, mais Dashvara doutait beaucoup que le mépris ancestral qui opposait tous ces clans puisse être balayé par le bon sens. .D Dash! —s'exclama soudain Kodarah—. Tu as vu ça? .P Suivant le regard du Chevelu, Dashvara s'intéressa de nouveau au campement essiméen. Quelque chose se passait là-bas. .P Il s'approcha du mur de décombres et scruta au loin, tout comme Kodarah et Lumon. Il fronça les sourcils. Il semblait que… .D Maudits —siffla un Shalussi non loin de l'endroit où ils étaient—. Maudits, maudits, maudits… .P Ô combien, approuva Dashvara sombrement. Les Essiméens étaient en train d'aligner des esclaves shalussis devant leurs lignes. Les guerriers les firent avancer suffisamment pour bien les montrer aux rebelles. Alors, ils s'arrêtèrent et attendirent. Dashvara secoua la tête, déconcerté. .D Que prétendent-ils? Que nous leur remettions Ashiwa en échange de ces esclaves? .P Lumon garda le regard rivé sur les huit Shalussis durant quelques instants de plus avant d'affirmer: .D Ce ne sont pas des esclaves. Ce sont des rebelles. Je crois en reconnaître un. Ils faisaient partie de la patrouille qui défendait la voie du sud. .P Dashvara grimaça et préféra ne pas se demander ce qui était arrivé au reste de la patrouille… mais il n'eut pas non plus grand espoir pour les survivants. Comme les spectateurs s'amassaient sur la colline, les Essiméens décidèrent qu'ils avaient déjà assez de public et, un à un, ils firent agenouiller les huit prisonniers. Un prêtre-mort qui était arrivé entretemps passa derrière les prisonniers et, posant la main sur chaque tête, il déclamait des paroles qu'on percevait à peine depuis la distance mais qui n'en avaient pas moins l'air terribles. Alors, inexplicablement, un des prisonniers s'effondra, agité de convulsions et criant de douleur. Les autres le suivirent rapidement. Quelques instants après, aucun des huit prisonniers ne bougeait. Les Essiméens retournèrent à leur campement, laissant huit corps derrière eux et un silence glacé. .P Étaient-ils encore en vie? Deux Shalussis allèrent le vérifier et, depuis la distance, tous, à leurs gestes, devinèrent la vérité: les prisonniers étaient morts. Le prêtre les avait tués avec ses cantiques. Skâra, la Mort en personne, avait volé leur vie par le biais de son serviteur. Face à une telle démonstration de pouvoir, la crainte envers le Dieu de la Mort serra tous les cœurs de Lamasta, y compris celui de Dashvara. .D Ce n'était rien d'autre qu'un spectacle grossier —cracha cependant celui-ci à voix haute alors qu'il descendait la colline du temple, entouré de Xalyas—. Ils ont dû les empoisonner avant. .P Plus d'un Xalya acquiesça, mais aucun ne sembla le croire tout à fait, et encore moins les jeunes qui avaient été esclaves à Aralika: tous se montraient très affectés par ce qui était arrivé. Quand Dashvara surprit l'un d'eux en train de murmurer une prière en galka, il lui jeta un regard incrédule et le garçon rougit comme une garfia. .P .Bpenso Liadirlá, qu'ont fait les Essiméens de notre peuple… .Epenso , se lamenta-t-il. .P Au pied de la colline, un groupe nombreux et bruyant de Shalussis s'était formé. Au-dessus du brouhaha de voix, quelqu'un tonna avec des gestes brusques: .D Détruisons le temple! Montrons à ces rats que leur Dieu ne nous effraie pas! .P Son rugissement vindicatif fut accompagné d'un tonnerre approbateur et, en quelques instants, sans même aller consulter Zéfrek ou Lifdor, des dizaines de Shalussis retournaient au sommet de la colline avec des outils de tout genre. Ils employèrent le reste de la journée à démolir avec ardeur le temple de Skâra et à utiliser les décombres pour élever des obstacles autour du village. Le soir, ils enterrèrent les huit Shalussis assassinés en haut de la colline et Zéfrek dirigea en personne la cérémonie auprès de Lifdor. De loin, Dashvara et ses frères les virent passer un à un pour témoigner leurs respects aux morts et leur offrir des objets de la vie quotidienne qui avaient caractérisé leur existence d'une façon ou d'une autre. Alors que le rite était prêt de se terminer, Dashvara se leva. .D Dash —toussota Makarva—. Où vas-tu? .P Dashvara observa les regards curieux des Xalyas et haussa les épaules. .D Faire le Xalya —répondit-il. .P Et il s'éloigna en montant la colline. Il avait à peine fait quelques pas que, déjà, une bonne dizaine de Xalyas le suivait. Tout d'abord, les regards des Shalussis qui les remarquèrent furent méfiants, puis curieux et, quand Dashvara arriva devant les tombes, se baissa et posa l'Oiseau Éternel en bois sur un des monticules de terre, ils se firent hésitants, surpris mais non hostiles, car ils comprenaient que son geste n'avait d'autre intention que de montrer du respect. Aussi, Zéfrek comme Lifdor réalisèrent des hochements de la tête en signe de remerciement. Dashvara réprima un souffle. .P .Bpenso Je ne fais pas ça pour toi, Lifdor .Epenso , marmonna-t-il intérieurement. .P Alors, il se demanda en fait pourquoi il rendait ainsi hommage à des Shalussis qui avaient peut-être participé à la chute du donjon xalya. Peut-être simplement à cause de la mort, se dit-il. Peut-être simplement parce que mourir de cette façon, sans défense, prisonnier, devant les yeux impuissants de son propre peuple, était une des pires morts possibles. Et cela lui inspirait une telle rage contre les Essiméens qu'en cet instant, ces huit hommes morts étaient pour lui presque des frères. Presque. .P Il allait se lever et laisser les Shalussis derrière lui quand il vit un bambin xalya se baisser à son tour près de lui et poser une plume à côté de sa figurine. Il s'appelait Jokuey et, à ce qu'il savait, c'était le fils d'une famille de gardiens de chèvres. Contrairement aux autres enfants, il faisait à peine de bruit dans le refuge, mais, ces quatre jours, il n'avait jamais oublié de donner à manger à son précieux pigeon encagé. Dashvara esquissa un sourire et ébouriffa les cheveux gras de l'enfant avant de le soulever de son bras sain en le félicitant: .D Ton Oiseau Éternel commence déjà à comprendre le Dahars de ton peuple, petit. .P Le bambin ne répondit pas, mais, tandis qu'ils s'éloignaient, il ne quitta pas des yeux sa plume offerte par-dessus l'épaule de son porteur. Dashvara avait à peine fait dix pas quand, mu par une subite inspiration, le cœur enflammé, il se tourna vers les visages des Shalussis et tonna: .D Hommes de la steppe! —Sa voix profonde déchira l'air—. Les Essiméens payeront toutes ces morts. Et leurs meneurs assassins payeront de leur vie! Ils croient être les maîtres de ce lieu. Les Anciens Rois pensaient la même chose et ils ont mal fini. Ces serpents n'ont pas encore compris que personne ne doit régner dans la steppe. Aucun clan n'a le droit d'en asservir un autre comme Essimée l'a fait. Et, si les Essiméens ne le comprennent pas, nous le leur apprendrons par les armes! .P Il se tourna vers Zéfrek et Lifdor de Shalussi et il conclut: .D Si nous n'attaquons pas maintenant, c'est eux qui le feront. .P Les deux Shalussis échangèrent des regards. Parmi les autres, s'éleva un grognement qui s'avéra être plutôt approbateur. Néanmoins, les Xalyas adoptèrent une formation légèrement défensive au cas où; Boron s'empara du petit Jokuey dont les sourcils s'étaient froncés face à tant de tumulte. .P Finalement, Lifdor réagit avant Zéfrek. Le gaillard s'approcha de Dashvara sans appréhension et déclara calmement: .D Je suis désolé de te le dire, mais ta proposition prouve ton manque d'expérience, jeune Xalya. Attaquer maintenant serait une erreur tactique. .P Dashvara arqua un sourcil et répliqua: .D Vraiment? Eh bien, moi, je pense que c'est le moment idéal pour gagner du temps. Il faut les talonner. Il faut les harceler suffisamment pour les empêcher de lancer une grande offensive avant que nos renforts n'arrivent. .P Et avant que le moral soit au plus bas, compléta-t-il pour lui-même. Lifdor émit un toussotement moqueur. .D Les renforts? —répéta-t-il—. Tu veux parler des Voleurs de la Steppe? Ce peuple n'est jamais intervenu dans aucune guerre. Ils ne viendront pas. .D Ils viendront. .P Ce n'était pas Dashvara qui avait parlé cette fois, mais Sirk Is Rhad, l'unique Honyr qui soit resté parmi les Xalyas. Son visage, déformé par la cicatrice, reflétait une confiance inébranlable. .D Mon peuple viendra et s'unira au clan des Xalyas —affirma-t-il. .P Des voix s'élevèrent un peu de toutes parts. Lifdor leva une main pour apaiser les esprits, et son seul geste suffit. .D Même s'ils venaient —dit le chef shalussi avec moins de raillerie qu'avant—, je doute qu'ils soient plus de cent guerriers. Et corrige-moi si je me trompe, mais je croyais que les Voleurs de la Steppe n'avaient pas le droit de lutter contre les saïjits. .P Ceci généra un mélange de sourires moqueurs et d'expressions curieuses. Sirk Is Rhad roula les yeux. .D Notre Oiseau Éternel nous interdit de tuer sans connaître au préalable les actes de notre victime —admit-il—. Mais je t'assure que, si quelqu'un essaie de nous voler notre bétail, il ne s'en ira pas sans avoir connu notre justice. Ce n'est pas pour rien que les étrangers disent que nous sommes les meilleurs guerriers de la steppe. .P Sa voix n'était pas arrogante, mais plutôt franche; cependant, Dashvara fut certain qu'à cet instant, plus d'un Shalussi eut envie de vérifier une telle affirmation. Zéfrek intervint: .D De petites manœuvres de diversion ne peuvent pas faire de mal. As-tu en tête une attaque particulière? .P Dashvara opina du chef. .D Principalement, attaquer les avant-gardes, s'emparer de leurs armes… et récupérer le contrôle de la voie sud. .P Zéfrek acquiesça, convaincu. .D Tu veux t'en charger? .P Dashvara sourit. .D Avec plaisir. .D Je me joins à l'expédition —intervint une voix parmi les Shalussis. .P Dashvara se tourna, vit le visage à la barbe brune de celui qui avait parlé et pencha la tête de côté. Il lui semblait familier. Alors, il comprit et son sourire s'élargit. C'était Andrek de Shalussi, le frère aîné de Rokuish. Il ne l'avait pas trouvé particulièrement sympathique trois ans plus tôt, il lui avait semblé un homme impulsif aux idées bornées, mais le temps les avait changés tous deux. Peut-être en mieux. Il inclina donc solennellement la tête. .D Toute aide est la bienvenue. .P Et assurément très bienvenue car, maintenant qu'ils n'étaient plus que dix-huit Xalyas armés, sans leurs alliés, ils allaient avoir du mal à faire grand-chose. Mais, comme il s'y attendait, les Shalussis étaient d'humeur sociable ce jour-là, ils n'avaient qu'une idée en tête: venger leurs frères morts. .salto Après quatre jours d'inactivité, Soleil-Levant tirait sur son mors, anxieuse de partir au galop, mais Dashvara la retenait fermement. Avec toutes les énergies curatives que Tsu avait prodiguées à son bras blessé ces deux dernières semaines, celui-ci était presque guéri et, malgré les consignes du drow, Dashvara avait bon espoir d'être capable de lutter et d'utiliser au moins un sabre en cas de besoin. .P Le soleil ponant empourprait déjà le ciel quand la troupe de cavaliers, composée d'une quinzaine de Xalyas et d'une trentaine de Shalussis, atteignit les Méandres Rocheux du fleuve Bakhia, au sud-ouest de Lamasta. Ils firent un détour pour arriver par le sud et, quand le ciel s'assombrit, ils sortirent des collines et aperçurent le feu de camp de l'escouade essiméenne. D'après les espions de Zéfrek, ils étaient une vingtaine. Dashvara n'attendit pas d'organiser ni de planifier. Après avoir observé quelques instants le campement, il lança seulement d'une voix basse mais profonde: .D Rappelez-vous: plus nous faisons de prisonniers, mieux ce sera. Donnons-leur une leçon, steppiens! .P Et ils lancèrent l'attaque. Ils étaient déjà à mi-chemin quand une sentinelle donna l'alarme. Ils n'en arrivèrent pas moins au campement, surprenant leurs victimes au milieu de cris, de hurlements et d'un tonnerre de sabots. Les Essiméens réagirent en réalisant une formation de défense désespérée, mais certains demeurèrent séparés et l'attaque dura le temps d'un soupir: les Xalyas les cernèrent autour du feu de camp et, un sabre immaculé à la main, Dashvara rugit: .D Rendez-vous, déposez vos armes et nous vous laisserons la vie sauve! .P Les visages des Essiméens, éclairés par le feu, reflétèrent un éclat d'espoir. Ils ne tardèrent pas à tous se rendre. Deux d'entre eux avaient reçu de légères blessures. Le reste était indemne. Ils les dépouillèrent de tous leurs biens, armes, couvertures, chevaux et vivres. .D Et la sentinelle? —fit Andrek. .P Dashvara jeta un regard vers la steppe ténébreuse et répondit avec une pointe d'amusement: .D Qu'il coure et explique donc ce qui s'est passé à Todakwa. .P Le retour à Lamasta se fit en bordant le fleuve sur la rive sud. Bien que le chemin soit plus direct, il faisait nuit et ils menaient des prisonniers, de sorte qu'ils mirent autant de temps ou même plus qu'à l'aller. Quand ils aperçurent les lumières lointaines de Lamasta et du campement essiméen, un audacieux tenta de s'échapper. S'étant libéré allez savoir comment de la corde qui le ligotait, il se précipita vers le fleuve… et il ne parvint pas à l'atteindre en vie. Quand Dashvara entendit le sifflement du sabre et le claquement d'eau, il grimaça, mais ne fit aucun commentaire. Surtout que le Shalussi qui avait agi était le père d'un des huit assassinés ce jour-là… Il pouvait difficilement lui parler de clémence et de tact, et il fallait seulement espérer que cela apaiserait au moins un peu sa douleur. .P En tout cas, le traitement reçu par l'évadé convainquit les autres prisonniers qu'ils avaient tout intérêt à bien se conduire et ils arrivèrent à Lamasta sans autres incidents. Le succès de l'excursion fut accueilli avec joie, et armes et chevaux furent rapidement redistribués. Les vies des prisonniers furent respectées, cependant les Shalussis les maltraitèrent autant qu'ils purent en leur crachant des insultes et en blasphémant contre Skâra. Néanmoins, ils ne les touchèrent pas. Par loi tacite, ils reconnaissaient que Dashvara, en tant que meneur de l'expédition, avait droit de vie sur eux. Le problème, c'était qu'ainsi, Dashvara avait aussi l'obligation de se charger de les nourrir s'il décidait de les laisser en vie… et, là, les Shalussis n'avaient pas à l'aider. .P .Bpenso Eh bien, ils mourront de faim s'il y a lieu, mais je ne les tuerai pas de mes sabres .Epenso , décida Dashvara. .P Et, ainsi, il ordonna qu'on conduise les dix-huit prisonniers dans une maison de pierre, et ils y furent enfermés. Alors qu'ils revenaient au refuge, le capitaine Zorvun s'approcha. Il n'avait pas participé à la sortie, car il avait passé toute la journée à donner des leçons de combat au peuple xalya et tant d'activité l'avait épuisé. .D Félicitations —lui dit-il, en le saluant. .P Dashvara sourit. .D Merci, capitaine. Ça a été assez facile. Nous les avons attaqués par surprise. .D Hum… Dommage que je ne l'aie pas vu —admit Zorvun—. Que vas-tu faire des prisonniers? .P Dashvara souffla et, comme ils entraient dans le refuge, il dit: .D Pour le moment, interroger leur chef et guère plus. —Et, répondant à une question implicite du capitaine, il affirma—: Je ne vais pas les tuer. Ce serait jouer le jeu de Todakwa et de Skâra. Nous, nous ne sommes pas comme ça. .P Zorvun acquiesça, pensif. .D Cela me paraît juste. .P Dashvara accepta avec un sourire le bol de lait que lui tendait le jeune Youk et il but tandis que le capitaine ajoutait: .D Au fait, Dashvara. Tahisran est revenu. Et il dit que les Essiméens ont localisé un groupe nombreux de gens qui se dirigent vers ici depuis le nord-est. .P Dashvara faillit s'étrangler avec le lait. Il regarda le capitaine, les yeux écarquillés et le cœur battant la chamade. .D À quelle distance? .P Ce fut Tahisran qui répondit par voix mentale: .P .Bdm À deux jours. C'est-à-dire, à un jour maintenant. Kuriag te prie de sortir immédiatement de Lamasta vers l'est, de te séparer des rebelles et de t'unir aux Honyrs. Il dit que, si vous parvenez à vous éloigner suffisamment, Todakwa ne vous poursuivra pas. .Edm .P L'ombre ne mit pas beaucoup de conviction dans sa voix, et Dashvara sut pourquoi lorsqu'il ajouta: .P .Bdm Je pense que Todakwa sait que Kuriag parvient à communiquer avec toi de quelque façon, Dash. Je ne crois pas qu'il soit au courant de mon existence, mais… j'ai l'impression que les informations qu'il donne à Kuriag sont biaisées. Je ne crois pas que les Essiméens aient l'intention de vous laisser quitter Lamasta. .Edm .P Dashvara secoua la tête et rendit le bol vide à Youk en disant: .D Même s'ils nous laissaient fuir, abandonner les Shalussis maintenant serait une canaillerie. Mais nous n'en devrons pas moins libérer d'une façon ou d'une autre la voie vers le nord-est. .P Malgré la fatigue, l'excitation l'enflammait tout entier. Penser que sa naâsga était si proche et constater que Shokr Is Set avait réellement réussi à entraîner les Voleurs de la Steppe en faveur de son peuple… c'était le meilleur cadeau qu'il aurait pu demander en ces instants. Il tourna les yeux vers la forme sombre qui se dessinait entre les ombres et la lumière vacillante d'une torche et sourit, heureux. .D Merci Tah. Tu es un champion. Sais-tu que, tout ce temps, le Poète a été plus inquiet que Pik parce ce qu'il pensait que tu étais parti tuer Todakwa et qu'on t'avait capturé? .D Bouah, je ne pensais pas qu'il le ferait réellement —protesta Miflin, en s'approchant avec une moue embarrassée—. J'avais peur qu'il se soit fâché avec moi, c'est tout. .P Dashvara perçut le sourire de Tah et il les laissa tous deux bavarder tout en s'éloignant vers sa paillasse. Il était épuisé et son bras recommençait à le brûler. Aussi, quand Tsu s'approcha, il le laissa examiner sa blessure sans protester. Celle-ci était déjà refermée, quoique pas tout à fait cicatrisée. Dashvara éprouva cette sensation de paix qui l'envahissait peu à peu chaque fois que Tsu lançait ses sortilèges curatifs. Durant quelques instants, il lutta contre le sommeil, pensant aux Essiméens qui cernaient le village, pensant à ses nouveaux prisonniers, à la relation plus amicale qui avait commencé à surgir entre Xalyas et Shalussis et, bien sûr, à sa naâsga. Sa voix douce résonnait dans sa tête comme si elle lui parlait réellement. Avant que la fatigue submerge tout le reste, il l'entendit murmurer dans son esprit: .P .Bparoles Ce n'est pas parce que tu ne me vois pas que je ne suis pas près de toi. .Eparoles .Ch "La reine de la Mort" Lamasta s'éveilla avec des éclats de cor et des cris chaotiques. Dashvara se dégourdit sur-le-champ et, sans y penser, il bougea son bras, ce qui lui arracha une grimace de douleur, mais sans plus: il n'avait plus d'éblouissement et ne se pliait plus en deux. Tandis que les Xalyas s'agitaient dans le refuge, il attacha son ceinturon et sa cape et il mettait ses bottes quand, écartant le rideau de la porte, Alta apparut et vociféra: .D L'infanterie essiméenne a avancé au nord! Ils sont en train d'installer leurs maudites catapultes. .P Dashvara grimaça. Apparemment, Todakwa avait perdu l'espoir de voir Lamasta se rendre seule et il allait forcer la situation, en commençant par ses machines infernales. La perte de son escouade du sud-ouest devait l'avoir irrité… .P Brusquement, un bruit fracassant semblable à celui d'un nadre rouge mort en train d'exploser les fit sursauter. Un instant, Dashvara demeura immobile. Il échangea un regard plein de confusion avec ses frères. .D Liadirlá, qu'est-ce que c'était? —souffla Orafe. .P À la surprise des guerriers, ce fut Lariya, la mère de Miflin, qui déclara avec amertume: .D Des disques explosifs. —En voyant que tous la regardaient, stupéfaits, elle toussota et expliqua—: Il y a un certain temps, j'ai entendu dire à un prêtre-mort qu'ils étaient en train de perfectionner une nouvelle arme inventée par Daéya, l'épouse de Todakwa en personne. C'est une alchimiste puissante. Et belle et froide comme la Mort. .P Dashvara frémit, se rappelant le visage pâle et tatoué de l'épouse de Todakwa. Il ne l'avait vue qu'une fois, mais il se souvenait bien de la sérénité absolue qui émanait d'elle. La sérénité de la Mort. .P .Bpenso Quand je pense que cette sorcière de Skâra chevauche maintenant Lusombre… .Epenso .P En entendant une autre explosion, il émit un grognement et se dirigea dehors sans un mot. Le temps que les Xalyas s'approchent de l'orée de Lamasta, des dizaines de projectiles explosifs magiques avaient déjà été lancés. Nombre d'entre eux explosaient en l'air ou n'atteignaient même pas le village, mais certains heurtèrent les murs de décombres, les déstabilisèrent, les firent s'écrouler et endommagèrent les fossés qui avaient été creusés des deux côtés de la colline. L'un d'eux frappa même une maison et créa une telle brèche que Dashvara demeura un moment à regarder le trou, les yeux exorbités, avant qu'une autre explosion ne le tire de sa stupéfaction. .D Nous devrions éloigner les chevaux —considéra Alta. .P Il avait raison: les chevaux des enclos sentaient le danger et tournoyaient, angoissés, face au bruit inhabituel. Quand l'un d'eux parvint à sauter par-dessus la barrière, les Xalyas s'empressèrent d'aider les Shalussis à calmer l'affolement, chose qui ne fut pas facile. Les Essiméens devaient bien s'amuser en les voyant s'agiter de loin… Durant toute la matinée, ces maudits diables ne cessèrent d'utiliser leurs catapultes, jetant des roches, des sacs de poudre ardente ou des disques explosifs selon l'humeur du moment. Quand un projectile fit éclater une cabane et faillit brûler vive une famille entière, des Shalussis indignés voulurent s'élancer à cheval contre les machines. Heureusement, Lifdor intervint à temps et les ramena à la raison: une charge dans cette situation aurait été un massacre, ils auraient perdu des hommes et des chevaux stupidement et, finalement, pour pas grand-chose. Les catapultes, tout compte fait, causaient plus de chaos et de fumées que de véritables pertes, car ils s'étaient tous réfugiés hors de leur portée. De plus, quand les attaques diminuèrent, ils profitèrent des décombres de pierre des maisons périphériques endommagées pour renforcer les défenses. Celles-ci commençaient à ressembler à de véritables barricades et, après de longues heures de vacarme et de fracas, le fait de constater que Lamasta tenait toujours fièrement sur pied remonta le moral de tous. .P .Bpenso Reste à savoir pour combien de temps .Epenso , pensa Dashvara tout en caressant le front de Soleil-Levant par-dessus la barrière de l'enclos. .P Sous sa main glacée par le vent hivernal, Soleil-Levant émit un ébrouement et agita doucement la tête secouant sa crinière blanche tout juste brossée avant de s'incliner vers une pousse d'herbe au pied de la barrière. À présent, les chevaux étaient calmes et plusieurs Xalyas s'occupaient de les cajoler et de leur donner de l'eau, mentalement exténués après la matinée stressante. Dans l'air, flottait encore un léger nuage de fumée mêlé à une forte odeur de brûlé et de poussière. Après la rébellion shalussi et les explosions de Daéya, la belle Lamasta de Lifdor offrait un aspect désordonné et ruineux. Mais qu'importait, les maisons pouvaient être reconstruites. L'important, c'était que personne ne soit mort ce jour-là. .P .Bpenso Pas encore .Epenso , se dit sombrement Dashvara. .P S'écartant de l'enclos, il jeta un coup d'œil vers le refuge proche des Xalyas. Les femmes s'affairaient, de même que les hommes et les plus jeunes: ils secouaient la poussière omniprésente, apportaient des seaux d'eau du fleuve, empennaient des flèches et prenaient soin les uns des autres. Rien que de les voir ainsi, d'entendre leurs voix et de sentir cette familiarité passée revivre, Dashvara éprouva en cet instant un respect inconditionnel pour son peuple. Les Xalyas auraient pu paraître tout à fait étrangers au siège s'ils n'avaient pas jeté de fréquents coups d'œil, comme des proies sur le qui-vive, vers le ciel poussiéreux et traître. Craignaient-ils une nouvelle attaque de catapultes ou une nouvelle invention encore plus terrible de Daéya d'Essimée? .P Dashvara perçut alors une rumeur qui s'élevait dans le village et il s'arrêta, le cœur anxieux et empli d'espoir à la fois. Son côté optimiste lui montrait déjà les guerriers honyrs approchant guidés par sa naâsga tandis que son côté pessimiste lui disait: ça y est, Dash, nous sommes condamnés, Todakwa nous attaque. Cependant, aucun cor d'alarme ne sonna. Impatient d'avoir des nouvelles, il allait se diriger vers le raffut avec ses frères quand, voyant le jeune Youk apparaître en courant, sautant à travers les décombres, il arqua un sourcil interrogateur et le visage du garçon s'illumina d'enthousiasme. .D Hein que vous ne savez pas ce qui est arrivé? Les Essiméens nous ont encerclés! —s'écria-t-il en arrêtant sa course devant les guerriers xalyas—. Ils ont traversé le fleuve cette nuit et les patrouilles de Zéfrek n'ont rien vu. Au moins deux-cents cavaliers, d'après Lifdor. Et je sais encore d'autres choses! —ajouta-t-il tandis que Dashvara et ses frères juraient entre leurs dents—. Apparemment, les Essiméens ont aussi attaqué un village à l'est d'ici. Et ils les ont écrasés comme des rats! C'est ce qu'a dit un certain Fushek qui vient d'arriver. Il est blessé et Zéfrek veut savoir si le drow peut s'occuper de lui. Moi, je sais qui est Fushek. Un ami à moi d'Aralika m'a dit que c'était un grand maître d'armes et que, ces trois dernières années, il a vécu dans le désert sans eau et sans rien à manger, attendant le moment opportun pour revenir et libérer son peuple et… .P Lumon lui ébouriffa les cheveux en guise de remerciement pour l'information et les guerriers xalyas cessèrent de lui prêter attention. Certains s'éloignèrent aussitôt vers le fleuve pour vérifier les dires de Youk sur la cavalerie essiméenne; le capitaine était demeuré plongé dans ses pensées et une cousine de Dashvara réprimandait le garçon pour avoir fureté tout seul au milieu des Shalussis… Pour toute réponse, Youk souffla bruyamment et Dashvara lui donna une légère taloche. .D Un peu de respect, mon garçon. Atok, avertis Tsu, tu veux bien? Capitaine —ajouta-t-il et il fit un geste de la tête à l'intention de Sashava et de Yodara, l'expression interrogatrice—. Que pensez-vous de tout ça? .P Zorvun expira longuement. .D Premièrement, que Zéfrek ferait bien de s'appuyer sur des gens compétents. Deuxièmement, que, si Todakwa lance l'attaque cet après-midi, je doute qu'on puisse tenir plus de deux ou trois jours, maximum. Ils ont plus de cavalerie que nous, plus de munitions, plus d'hommes, plus de tout. Ces barricades les retarderont à peine et Todakwa le sait. .P Rien de nouveau, mais le tableau n'était effectivement pas encourageant, reconnut intérieurement Dashvara. .D Alors, qu'attend-il pour lancer l'offensive? —grogna Orafe. .D Surtout s'il sait que les Honyrs sont en chemin —commenta Miflin—. Il devrait se dépêcher. .P Dès que le Poète eut parlé, Dashvara observa que Taw et Ged changeaient tous deux légèrement d'expression, comme s'ils n'étaient pas très certains que les Honyrs aillent réellement leur venir en aide. Et bon, qui pouvait leur reprocher leur méfiance? Les Voleurs de la Steppe, tout compte fait, avaient toujours été perçus par les Xalyas comme un peuple distant, plein de secrets et tout sauf sociable avec les autres clans. Malgré tout, après avoir écouté les histoires de Shokr Is Set, Dashvara avait compris que leurs deux peuples étaient, dans le fond, très semblables et il faisait confiance au nouveau shaard et à Yira pour inciter les Honyrs à les aider au moins à sortir en vie de ce siège. Il considéra: .D Todakwa est un homme très théâtral. Cela ne m'étonnerait pas qu'il veuille faire de cette rébellion une leçon pour ses esclaves. Il nous a coupé l'issue en s'emparant du village de Nanda… Il ne lui reste plus qu'à attaquer. .P .Bpenso Et à inonder la terre de sang rebelle .Epenso , ajouta-t-il pour lui-même, le cœur lugubre. .Bpenso À moins que Kuriag n'arrive à minimiser les dommages et parvienne à faire en sorte qu'ils nous laissent la vie sauve malgré tout… mais il y a des limites. Todakwa est peut-être prêt à beaucoup pour gagner les faveurs de Kuriag, mais pas à se montrer faible. Clément peut-être… mais pas faible. .Epenso .P Il réprima un grommellement. .P .Bpenso Déjà en train de penser à la reddition, Dash? .Epenso , se tança-t-il. .Bpenso Une chose est de ne pas être aussi obstiné que ton seigneur père et une autre de commencer à battre des ailes au moindre bruit. Fuir ou se rendre maintenant serait se jeter dans la bouche du loup. .Epenso .P À cet instant, il croisa les yeux sombres de Zorvun et se rendit compte qu'il lissait nerveusement sa barbe. Il arrêta son geste, mal à l'aise, et le capitaine se racla la gorge. .D Allons voir Zéfrek —suggéra-t-il. Dashvara acquiesça et, avançant dans la rue poussiéreuse, le capitaine ajouta en baissant la voix—: Tu sais? Tu devrais te montrer un peu plus… comment dirais-je, indigné de ne pas être tenu informé par le pirate. Cela commence à être insultant. .P Dashvara grimaça. .D Ça l'est —admit-il—. Je me disais… Peut-être que Zéfrek pense que nous accorder plus d'attention porterait tort à son charisme. .P Le capitaine laissa échapper un éclat de rire sourd. .D Zéfrek perd de son autorité parmi les siens pour d'autres raisons plus évidentes —assura-t-il—. Ce jeune homme pourrait être un bon meneur, mais il manque d'expérience. Et, dans une situation comme celle-ci, il est compréhensible qu'un guerrier préfère suivre un vétéran plutôt qu'un novice. .P Dashvara acquiesça, la mine sombre. .D Tu veux parler de Lifdor. .D Tout à fait —confirma Zorvun—. Cet homme a perdu sa réputation en se résignant à être asservi, mais à présent il est en train de la récupérer et… sincèrement, s'il parvient à mettre un peu d'ordre dans son clan, ça ne peut pas nous faire de mal. .P Dashvara ne répliqua pas. Il préférait ne pas parler de Lifdor. Son seul nom le crispait. Bien qu'il n'ait pas entière confiance en Zéfrek, il aurait préféré que celui-ci ne délègue pas les décisions à ce chef de tribu sauvage. .P Quand ils atteignirent le quartier général des Shalussis, l'ambiance était agitée et l'arrivée des Xalyas passa plutôt inaperçue. La colère et l'inquiétude vibraient dans l'air. Rien d'étonnant, car ces Shalussis avaient des compagnons et parents dans le village de Nanda et ils devaient à présent se demander ce que les Essiméens avaient fait d'eux. Un homme costaud aux cheveux gris se trouvait assis à l'extérieur du refuge de Zéfrek, un carreau d'arbalète encore planté dans la jambe et les habits ensanglantés. À ce moment, Dashvara l'entendit refuser la couverture qu'on lui tendait d'un geste brusque et insister d'une voix profonde: .D Je n'ai pas pu tout voir. Je patrouillais la zone nord. Le temps que je galope jusqu'au village, ces maudits avaient déjà tout dévasté. Si j'avais été là depuis le début, j'aurais lutté jusqu'à la dernière goutte de mon sang, n'en doutez pas. .P Alors que les Shalussis sifflaient des malédictions contre les Essiméens, Dashvara détailla le visage de Fushek avec curiosité. Le maître d'armes de Nanda était sensiblement plus maigre que la dernière fois qu'il l'avait vu, et la rébellion, la blessure, la fuite à cheval l'avaient clairement exténué, mais il exhalait néanmoins une puissante force de rectitude et de confiance en lui. Se souvenant de la raclée que lui avait donnée Fushek la première fois qu'ils avaient lutté avec des épées d'entraînement, Dashvara pensa avec amusement que les étrangers avaient beau admirer l'élégance du combat xalya corps à corps, celui des Shalussis était à franchement parler plus pratique et moins risqué. .D Toi —dit soudain Fushek. .P Le brusque silence qui suivit ce mot arracha Dashvara à ses pensées. Il s'aperçut alors que le maître d'armes s'était levé malgré sa blessure et le foudroyait carrément du regard. Ses lèvres parvinrent à se détendre pour cracher: .D Xalya traître assassin. Tu as tué Nanda de Shalussi, et tu oses t'approcher de ces hommes honorables? —Sa voix reflétait la colère et l'incrédulité. Il dégaina d'un coup son sabre en rugissant—: Tu devrais être mort! .P Dashvara sentit ses frères se tendre et porter leurs mains sur le pommeau de leurs sabres. Alarmé, il fit un geste brusque. .D Calmez-vous, mes frères. Il ne fera rien —assura-t-il en langue commune. .P À cet instant, il vit comment Zéfrek, alerté par les voix, sortait promptement du quartier général. Le jeune Shalussi analysa la situation d'un coup d'œil et s'avança en intervenant: .D Fushek! Les Xalyas sont ici pour lutter pour la liberté comme nous. .P Les yeux de Fushek flamboyèrent. .D Son propre fils —grogna-t-il d'une voix rauque—. Son propre fils est donc capable de lutter côte à côte avec l'assassin de son père? Si, au moins, il l'avait tué dans un duel, mais non! —Il agita rageusement son sabre vers Dashvara—. Cet homme s'est fait passer pour un Shalussi. Durant deux semaines, il est resté dans mon village, feignant comme un serpent pour attaquer traîtreusement Nanda avec l'aide d'une catin. —Il cracha cette fois-ci pour de bon vers Dashvara, hargneux—. Les Xalyas sont incapables d'accepter une défaite et ne méritent pas la miséricorde que nous leur avons accordée. Avec la mort de Nanda, tous les malheurs sont survenus. La mort d'innocents. Sale rat xalya —croassa-t-il—. Peut-être que je mourrai en luttant contre les Essiméens, mais jamais je n'accepterai de lutter aux côtés d'une telle vermine. Plutôt mourir que de s'allier à une canaille. —Ses lèvres se tordirent—. Vous le voyez? Il n'est même pas capable de se défendre et d'expliquer comment un guerrier peut s'abaisser à une telle vilenie. .P Dashvara se retint de rouler les yeux ou d'afficher une expression d'incrédulité et il s'efforça de demeurer impassible. Visiblement, tant de soleil du désert n'avait pas fait de bien à ce brave homme, pensa-t-il, en essayant de se détendre. Il jeta un rapide coup d'œil alentour. Les Shalussis, amicaux le matin, semblaient avoir complètement changé d'attitude et le regardaient à présent avec mépris. Sans même effleurer le pommeau de ses sabres, parfaitement conscient que ses frères et lui étaient en très mauvaise position entourés de la sorte, Dashvara répliqua: .D Je reconnais que c'était une vilenie, Fushek. Mais Zaadma n'a rien eu à voir dans tout ça… —Fushek émit un souffle méprisant et Dashvara hésita. Il pensa à expliquer que tout ceci, il l'avait fait pour obéir aux ordres de son seigneur père même si cela signifiait aller à l'encontre de son propre Oiseau Éternel. Mais il se retint. Les Shalussis pouvaient le considérer comme une canaille s'ils voulaient, mais pas comme un fils qui lavait son honneur sur celui de son propre père. Finalement, il conclut—: Le passé est le passé. Nos clans ont été ennemis, mais ils n'ont plus de raison de l'être. Ces trois dernières années, nous avons tous souffert à cause des Essiméens. Et il me semble que, pour le moment, Todakwa est un problème plus urgent. .D Je n'en doute pas —intervint Lifdor. Entouré de ses hommes les plus loyaux, le chef shalussi avança de quelques pas—. Mais, étant donné que tu n'as que dix-huit guerriers et que nous en avons deux-cent-vingt… ta présence ne nous aide pas vraiment. L'hospitalité de Zéfrek a ses limites. Ton peuple utilise nos vivres, distrait mes hommes et ne travaille pas suffisamment. Excepté votre médecin —il fit un geste du menton en désignant le drow qui s'approchait prudemment de Fushek—, les autres sont un poids mort pour Lamasta. Je pense qu'ils devraient participer eux aussi à la défense. .P Dashvara le fixa des yeux avec un mélange d'irritation et de stupéfaction. .D Et avec quelles armes? —répliqua-t-il. .D Avec des pierres, des décombres… J'improviserais bien quelque chose —assura le chef shalussi—. Vu leur manque d'expérience, ils ne nous seraient pas d'une grande aide, mais on pourrait utiliser les enfants les plus rapides pour récupérer les flèches et envoyer des messages. .P Dashvara serra les mâchoires. Suggérait-il vraiment d'envoyer des enfants en plein champ de bataille pour récupérer des flèches? Il réprima un grognement sourd. .P .Bpenso Ce Shalussi croit que, les Xalyas, nous sommes, comme diraient les Fédérés, de la chair de Condamné. Maudite crapule. .Epenso .P La réponse était simple, aussi il n'hésita pas et secoua la tête en disant: .D Je regrette, mais je refuse que tu utilises mon peuple de cette façon, Lifdor. .P Les yeux du chef shalussi sourirent, railleurs. .D Je m'en doutais. Bon. S'il en est ainsi, tu ne verras pas d'inconvénient à retourner au refuge que Zéfrek vous a prêté et à nous laisser discuter tranquillement entre membres du clan. .P Dashvara réprima une grimace en se voyant ainsi renvoyé et acquiesça, feignant un calme qu'il ne ressentait absolument pas. .D Mais bien entendu —dit-il. .P Il jeta un coup d'œil au visage sombre de Zéfrek, croisa le regard encore plus sombre de Fushek et, sans plus attendre, il inclina sèchement la tête, leur tourna le dos et partit, retournant avec ses frères au refuge, sentant peser sur lui l'hostilité renouvelée des Shalussis. La conversation avait été un véritable désastre. Non seulement il n'avait pas réussi à leur proposer un plan de négociation pour continuer à retarder l'attaque de Todakwa mais, en plus, Lifdor lui avait clairement fait comprendre devant ses hommes que les Xalyas étaient là grâce à lui et qu'il valait mieux qu'ils se taisent. Et Dashvara n'avait pu que baisser la tête. Il soupira intérieurement. .P .Bpenso Liadirlá, que les Honyrs arrivent vite… .Epenso .P Un coup d'œil à ses frères l'informa que le changement d'attitude de Lifdor les inquiétait autant que lui. Sauf l'un d'eux: à son grand étonnement, il vit que le capitaine souriait. Face à l'expression interrogatrice de Dashvara, Zorvun lança: .D Réjouissons-nous, les gars. Lifdor nous a donné l'excuse parfaite pour ne pas combattre sur le front. Cela va nous donner le temps de penser. Et le temps, mon fils, c'est la meilleure arme de l'homme désarmé. .P Il tapota l'épaule de Dashvara et celui-ci toussota et esquissa un sourire. .D Ton optimisme me tranquillise, capitaine. Même si, franchement, je suis à court d'idées —admit-il, en s'arrêtant devant le refuge—. Ceci n'est pas une typique dispute de clans où seuls quelques-uns meurent, on vole un butin et on fait la paix. Todakwa a l'appui de Titiaka, une armée bien équipée, plus les explosifs et le reste… Il ne va pas négocier. .P Le capitaine entra dans le refuge en répliquant: .D N'écartons aucune possibilité. Nous détenons encore son frère prisonnier, plus dix-huit guerriers essiméens, c'est toujours ça. Tant qu'ils sont à Lamasta, Todakwa n'osera pas trop forcer. .D Mais il ne se retirera pas non plus —observa Yodara—. Même avec l'arrivée des Honyrs. Il ne partira pas sans avoir écrasé la rébellion. .D Et encore moins en ayant l'appui des Fédérés —concéda Sashava, et il leva une béquille pour donner de petits coups sur le mollet de Dashvara en disant—: Si tu veux mon avis, mon garçon, nous devrions nous assurer que les Honyrs sont en chemin et, s'ils le sont, essayer d'ouvrir une brèche jusqu'à eux. Nous ne parviendrons à rien en restant ici à supporter cette racaille shalussi. .P Dashvara acquiesça, entièrement d'accord, et se tourna vers les Xalyas qui se trouvaient dans le refuge; certains le regardaient du coin de l'œil, d'autres avec une attente évidente… Dashvara déglutit. Un jour, il y avait longtemps, son père lui avait dit qu'un bon seigneur devait être capable d'apaiser les craintes de son peuple et lui permettre de comprendre ses actions. Il se rappelait qu'alors il lui avait demandé pourquoi ils devaient comprendre; n'étaient-ils pas des hommes d'un même Dahars? Ne devaient-ils pas loyauté à leur seigneur de toute façon? Le seigneur Vifkan avait acquiescé solennellement en lui répondant: .Bparoles Bien sûr qu'ils me doivent loyauté, mais la loyauté s'affirme avec la confiance, mon fils. Le seigneur xalya dirige le Dahars de son peuple et il doit se montrer fort. Il doit montrer à tout moment qu'il est le digne reflet des Oiseaux Éternels de son peuple. .Eparoles .P Le digne reflet… Eh bien, Dashvara comprenait maintenant combien il s'avérait difficile de prendre des décisions pour un peuple entier. Et il comprenait qu'il n'était pas né pour cela. Parce qu'autrement, il n'aurait pas été là, immobile et muet devant ses gens, le cœur battant d'indécision et de crainte et avec l'envie honteuse de partir de là au galop… n'est-ce pas? Il souhaitait faire tout son possible pour son peuple, bien sûr, mais comme un homme, comme celui qu'il avait toujours été, pas comme un seigneur dont il était loin de comprendre le rôle et qui était censé sortir d'un traquenard mortel tout un peuple vivant et avec le Dahars intact. .P Makarva se glissa devant lui, l'expression inquiète. .D Dash? Ça va? .P Dashvara rendit à son ami un regard troublé, marmonna quelque chose d'inintelligible en guise d'assentiment, esquissa un vague geste embarrassé, fit demi-tour et sortit du refuge. .P .Bpenso Maudit lâche. .Epenso .P Il se dirigea vers l'enclos des chevaux à grandes enjambées, grognant intérieurement: .P .Bpenso Pire que ça. Un idiot. Si ton propre peuple te fait peur, seigneur de la steppe, retourne à Matswad, fais-toi pirate et occupe-toi d'aborder des bateaux et de libérer des esclaves. Ceux-là ne te feront pas peur, parce que tu ne les connais pas, n'est-ce pas? Parce qu'ils n'attendent pas que tu fasses quoi que ce soit pour eux. .Epenso .P Il souffla bruyamment et, s'appuyant sur la barrière, échangea un regard avec Soleil-Levant. La jument s'approcha et le poussa doucement de ses naseaux tandis que Dashvara passait une main dans sa crinière blanche, entre ses deux oreilles. .D Tu as raison, .Sm -t erare daâra —lui dit-il en oy'vat après un silence—. Il n'y a rien de pire que d'avoir un philosophe comme seigneur. .P Le cheval parut lui sourire et une voix, derrière lui, lança sur un ton amusé: .D Bien sûr qu'il y a pire. Avoir un jeune homme inconscient aveuglé par le pouvoir serait bien pire. —Roulant les yeux, Dashvara se tourna pour voir le capitaine s'approcher et ajouter—: Ou un homme capable d'envoyer des enfants récupérer des flèches perdues. Ou alors un homme incapable de douter de ses propres actions à un moment où il est vital de le faire. —Il s'accouda à la barrière et conclut d'un mouvement de tête—: Tu vois? Les Xalyas, nous ne pouvons pas nous plaindre de notre seigneur. .P Dashvara haussa les épaules. .D Eh bien, je serai le seul à me plaindre, alors. —Il fit une moue méditative sous le regard interrogateur du capitaine—. Tu comprends… Je ne peux pas m'empêcher de penser que mon seigneur père aurait fait les choses avec plus de discernement. Lui, il n'aurait pas accepté l'hospitalité de Zéfrek, il aurait traversé la steppe, je le sais, et, même si certains étaient morts durant le voyage, d'autres auraient probablement survécu. Et nous aurions marché droit vers le mont Bakhia. —Il esquissa un sourire—. Dans la Tour de l'Oiseau Éternel, je me suis dit que, si nous atteignions cette montagne, nous serions sauvés. C'est une chose à laquelle je n'arrête pas de penser dernièrement —avoua-t-il. Le capitaine arqua un sourcil et Dashvara fit une moue embarrassée—. Je sais que c'est une stupidité… Que diables irions-nous faire sur cette montagne? Mourir de faim, tout au plus. Mais mon instinct continue de me dire que nous devons nous rendre à cette montagne. .P De fait, la persistance avec laquelle il y pensait était parvenue à l'inquiéter. C'était comme s'il avait mis tout son espoir sur un grand tas de terre et de roche… un tas qui était en quelque sorte sacré pour les Xalyas, certes, mais une simple montagne tout compte fait. Le capitaine reçut ses paroles, l'expression intriguée. .D Qui sait —médita-t-il—. Peut-être que ton instinct nous guide sur la bonne voie. Ce n'est pas moi qui te dirai de ne pas écouter l'instinct. Même si, comme disait mon père, ne laisse pas l'avenir t'aveugler. Nous sommes toujours à Lamasta entourés d'Essiméens… —Son regard se perdit au-delà de Dashvara et celui-ci le vit plisser les yeux avec intérêt tandis qu'il terminait—: Et on dirait qu'il y a des nouveautés. .P Dashvara se retourna et vit qu'Andrek de Shalussi s'approchait d'eux à vive allure. Le frère de Rokuish contourna l'enclos et s'arrêta à quelques pas des deux Xalyas en lançant sans cérémonies: .D Un messager de Todakwa est arrivé. Il propose une rencontre diplomatique et Lifdor et Zéfrek sont disposés à l'accepter. Mais Todakwa exige la présence du… —Ses lèvres se tordirent en une moue moqueuse quand il prononça—: seigneur de la steppe. .P Dashvara fronça les sourcils. Une rencontre diplomatique? Connaissant les Essiméens, ceci sentait le piège à cent lieues. .D Où est le point de rencontre? —demanda-t-il. .P Andrek indiqua le nord-ouest. .D Quand Zéfrek sortira, il sonnera le cor. .P Il s'apprêtait déjà à partir quand le capitaine lança: .D Attends. Combien d'hommes peuvent l'accompagner? .P Andrek haussa les épaules. .D Personne n'a rien spécifié, mais… comme c'est une rencontre diplomatique, je suppose qu'il ne convient pas d'en emmener trop. Et puis, je ne crois pas que Zéfrek permette qu'il arrive quoi que ce soit à votre chef. —Il hésita et ses yeux alternèrent entre eux deux avant qu'il ajoute—: À ce que le messager a dit, il va y avoir d'autres invités à cette rencontre. .P Dashvara se redressa face à la bonne nouvelle et sourit. .D Merci. .P Andrek effectua un geste sec de la tête et s'en alla. Dashvara le vit s'éloigner avec un mélange d'impatience et d'inquiétude. D'autres invités… Ce ne pouvaient être que les Honyrs. Ou bien les Akinoas, se corrigea-t-il. Il secoua la tête et, avant que le capitaine ne fasse de commentaire, il lança avec entrain: .D En y réfléchissant bien, je ne crois pas que ce soit un piège, et cela signifie qu'il ne va pas y avoir d'attaque aujourd'hui. C'est une bonne nouvelle. —Il fit une pause, pensif—. Je suis curieux de savoir ce que Todakwa veut nous dire. .P Il fit claquer sa langue à l'adresse de Soleil-Levant et, après avoir ouvert la porte de l'enclos, il prit les rênes de son cheval. Il n'eut même pas besoin d'aide pour monter sur son dos, preuve que son bras commençait à ne plus être totalement inutile. .D J'espère que tu n'as pas en tête d'y aller seul —toussota le capitaine après l'avoir regardé s'affairer en silence. .P Dashvara tira sur les rênes et hésita avant d'avouer: .D Mnon. Avertis Lumon et Sirk Is Rhad. Ils m'accompagneront. —Comme le capitaine grimaçait, manifestement mécontent qu'il n'ait prévu de se faire escorter que par deux hommes, Dashvara observa—: Pour le moment, il y a plus de danger dans Lamasta que dehors. Et si Todakwa a projeté de nous piéger… —il haussa les épaules— ici, nous le sommes déjà, non? Je reviendrai vivant, capitaine, je te le promets. .P Zorvun avait les sourcils froncés, mais il finit par acquiescer. .D T'as intérêt. .P Et il disparut dans le refuge pour avertir l'Archer et l'Honyr. Zéfrek ne tarda pas à faire sonner le cor et presque tous les Xalyas et Shalussis assistèrent au départ du petit cortège. Ils étaient dix-neuf au total. Seize guerriers, Zéfrek, une sage shalussi du nom de Meyda, et le seigneur de la steppe. Lifdor était resté à Lamasta comme chef de secours, espérant peut-être secrètement que Todakwa liquiderait Zéfrek, ce qui lui permettrait de remplacer définitivement ce dernier… ou peut-être que non. Qui sait ce que ce Shalussi pouvait avoir en tête. Des pensées aussi tordues, peut-être pas. Non, peut-être pas. Mais Dashvara ne s'y fiait pas du tout. .P Tandis qu'ils chevauchaient sur la vaste étendue d'herbe vers une aile de l'armée essiméenne, Zéfrek se positionna près de lui. Ces trois derniers jours ne lui avaient pas réussi. Son visage était tendu et sec, ses yeux entourés de cernes… S'il avait vu un Xalya avec cette allure, Dashvara n'aurait pu que lui dire: va dormir, mon frère. Avec une telle figure, il inspirerait aux Essiméens plus de pitié et de raillerie que de crainte. Même Dashvara se sentait pris de pitié. Le jeune pirate s'était cru très malin en obtenant des armes des Dazboniens, il avait initié la rébellion, il avait récupéré le territoire shalussi en quelques jours… Jusqu'alors, tout n'avait été que victoires écrasantes et, maintenant qu'il voyait la défaite approcher face au pouvoir essiméen, les loyautés fléchissaient, la confiance chancelait… et Zéfrek s'enfonçait. .P Dashvara réprima une moue compatissante. Il trouvait stupidement réconfortant de voir que, s'il n'avait pas d'expérience comme chef, Zéfrek en avait encore moins. .P Le Shalussi rompit alors le silence. .D Quand tu as parlé avec Fushek… tu ne lui as pas donné la véritable raison pour laquelle tu as tué mon père. .P Dashvara ne dit rien et Zéfrek continua: .D Le devoir du fils est aussi essentiel chez les Shalussis. Le mien aurait dû être celui de te tuer. Mais je ne l'ai pas fait. .D Tu as essayé —répliqua Dashvara avec une pointe d'amusement dans la voix. .P Zéfrek grimaça. .D Oui. Mais d'une façon qui me fait honte aujourd'hui. Le passé est le passé, comme tu l'as bien dit… —Dashvara acquiesça posément et Zéfrek ajouta—: mais c'est aussi le présent. Fushek a raison. Mon honneur dépend de cette vengeance. J'ai trahi mon père quand j'ai promis de ne pas te tuer et quand je me suis allié aux Xalyas. .P Il fit une pause et Dashvara lui lança un regard confus. Où voulait-il en venir en lui parlant avec une telle franchise? .D Je suis curieux de savoir —admit Zéfrek—. Qu'aurais-tu fait à ma place? .P Dashvara arqua un sourcil. .D Si tu avais tué mon père et que tu m'aies épargné la vie pour avoir tenté d'ôter la tienne? —Le jeune pirate acquiesça et Dashvara médita un instant. Il haussa les épaules et lui adressa un sourire sardonique—. Penser à d'autres choses, comme faire tout mon possible pour sauver mon peuple et le libérer des griffes essiméennes… Arranger les problèmes de mon peuple avant les miens. Par curiosité, qu'aurais-tu fait, toi, si les Xalyas avaient détruit ton clan et si ton père t'avait ordonné de tuer le chef xalya et ses enfants? .P Les yeux fatigués de Zéfrek étincelèrent. Il demeura silencieux un moment avant de répondre: .D Je n'aurais même pas eu besoin d'un ordre exprès. .P Dashvara acquiesça et la conversation se termina là. Ils n'avaient absolument rien résolu… mais, au moins, il était clair aux oreilles de ceux qui les entouraient que le problème d'honneur qui les opposait était un problème complexe: tous deux avaient raison d'avoir agi comme ils l'avaient fait et tous deux avaient décidé de faire la paix… Pour le moment, l'alliance tenait toujours, ce qui était le principal. .P Ils arrivèrent au pied d'une petite élévation. C'était le point de rencontre, un point supposément équidistant des deux camps. Alors qu'ils montaient la colline, Dashvara ne put ne pas remarquer qu'en réalité, il se situait sensiblement plus près du campement essiméen. .P Todakwa se trouvait déjà là avec sa garde personnelle, de même que Kuriag Dikaksunora avec les Ragaïls. En arrivant en haut de la colline, Dashvara sonda les alentours et put voir une ligne de cavaliers approcher depuis le nord. Ils n'étaient guère plus qu'une soixantaine. De loin, ils auraient pu paraître essiméens, vu qu'ils étaient tous vêtus de noir. Mais ils portaient un foulard leur couvrant le visage et rien que leur façon de monter les identifiait comme des Voleurs de la Steppe. La joie de les voir enfin fit oublier à Dashvara le nombre plutôt réduit de cavaliers et il échangea avec Lumon et Sirk Is Rhad un large sourire empli d'espoir avant de se tourner de nouveau pour suivre l'avancée des Honyrs. En tête de file, venaient deux cavaliers, l'un corpulent, l'autre mince. Dashvara fixa ses yeux sur ce dernier sentant un éclair d'émotion jaillir dans sa poitrine. C'était Yira, n'est-ce pas? Ce devait être elle. Oui, c'était elle! Son cœur le confirma avant ses yeux. Un instant, il oublia complètement Todakwa et, devinant que les Essiméens ne les laisseraient pas tous s'approcher plus que de raison, il chevaucha à leur rencontre. Il lui semblait que des mois avaient passé depuis qu'il n'avait pas vu sa naâsga. Quand celle-ci mit pied à terre avec Shokr Is Set, il en fit autant et s'avança vers les Honyrs avec un large sourire. .D Vous êtes mille fois les bienvenus! —dit-il en oy'vat d'une voix profonde. .P Shokr Is Set répliqua: .D Nous le serions davantage si nous étions arrivés plus tôt. Et nous ne sommes pas nombreux… Mais nous venons tous avec l'envie d'aider. .D Merci à toi, Grand Sage —dit Dashvara, ému—. Et à vous tous d'être venus —ajouta-t-il, en s'inclinant vers les cavaliers qui étaient restés quelques pas en arrière. .D De rien, Dash! —répliqua Zamoy, moqueur, d'une voix forte, tandis que les Honyrs répondaient cérémonieusement en inclinant à leur tour la tête depuis leurs montures—. Il paraît que tu nous as fait une autre makarverie à Aralika. Liadirlá, ce que tu veux, c'est nous faire mourir de peur, cousin! Comment vont mes frères? .D Ils vont tous bien —assura Dashvara et il s'inclina de nouveau vers les Honyrs—. Que l'Oiseau Éternel vous bénisse. .P Il observa les Honyrs avec la même intensité avec laquelle eux-mêmes l'observaient; c'était la première fois qu'il voyait autant de Voleurs de la Steppe. Il émanait d'eux ce mystère légendaire que Dashvara avait admiré, enfant, chez ce peuple. Et ce n'était pas seulement à cause des foulards noirs: ils montaient avec la fierté de rois steppiens… et, en même temps, ils avaient l'air d'ombres venues du passé. Il essaya de deviner malgré leurs visages voilés s'il y avait, parmi ces guerriers, un chef disposé à prendre la parole, quelqu'un qui les représente… mais personne ne parla. Alors, il reprit: .D Honyrs, merci d'avoir accueilli les femmes xalyas qui ont voyagé jusque dans vos terres, vous avez toute ma gratitude. J'aurais préféré que notre rencontre ait lieu à un endroit plus tranquille mais… Enfin, j'espère que nous pourrons bientôt parler davantage. —Apercevant alors l'adolescent qui s'approchait d'eux en tirant les rênes de son cheval de son unique main, il ajouta souriant—: Bon travail, Tinan. .P Le jeune Xalya rougit de satisfaction. Dashvara chercha Api d'un coup d'œil, mais il ne le vit nulle part et, décidant qu'il s'inquièterait plus tard de ce démon, il se tourna enfin vers Yira. Les yeux de celle-ci sondaient les Essiméens avec une étrange intensité, mais, quand Dashvara s'approcha, la sursha leva son regard vers lui, et le baissa avec amusement quand celui-ci s'inclina avec respect et baisa sa main gantée. .D Ayshat, naâsga. Mille fois merci d'être revenue saine et sauve en apportant l'espoir avec toi —dit-il en commun. .P Yira roula les yeux et murmura: .D Je me suis sentie comme une mort-vivante sans toi, Dashvara de Xalya. .P Dashvara agrandit ses yeux et se mit à rire. .D Attention, naâsga, c'est de l'humour xalya, ça —l'avertit-il. Il embrassa son front couvert par le foulard noir et chuchota—: C'est moi qui me suis senti comme un mort-vivant sans toi. Ton absence est pire que le venin de serpent rouge —assura-t-il—. Mais je revis maintenant. Reste à savoir pour combien de temps —avoua-t-il avec désinvolture et il se tourna vers les Essiméens en déclarant—: Maintenant, j'ai bon espoir. Peut-être qu'un cheval va juste tomber du ciel sur la tête de Todakwa et qu'il nous fichera enfin la paix. Ce serait parfait. .P Yira rit discrètement, légèrement tendue. À présent, tous avaient les yeux rivés sur Todakwa. Le chef essiméen avait déjà engagé la conversation avec Zéfrek et il aurait été normal qu'il s'unisse à eux… mais Dashvara ne s'approcha pas tout de suite. Il laissa son cheval aux soins de ses frères et profita du moment pour demander l'essentiel: .D Grand Sage. À combien de jours à cheval se trouve le territoire honyr? .D À environ cinq jours à cheval à vive allure —répondit Shokr Is Set. .P Cinq, se répéta Dashvara. .D Combien d'autres seraient prêts à prendre les armes à ton avis? .P Shokr Is Set lui jeta un regard curieux. .D Je ne sais pas —admit-il—. Étant donné le peu de temps que nous avions pour les convaincre et vu qu'il n'est pas facile de parvenir à toutes les familles du clan… cinquante-six volontaires est plus que ce que j'attendais au début. Il est aussi vrai qu'en hiver, ils n'ont pas grand-chose d'autre à faire. Mais il est compréhensible que bon nombre de guerriers n'aient pas voulu laisser leurs terres sans protection. .P Ce qui signifiait qu'ils allaient difficilement en obtenir davantage, compléta Dashvara. Il ne perdit pas espoir. Que cinquante-six Honyrs aient été prêts à quitter leurs terres pour aider un peuple de l'Oiseau Éternel qu'ils avaient vu jusque là d'un mauvais œil était plutôt miraculeux. Shokr Is Set avait dû être réellement convaincant. Et sa naâsga aussi. .P Dashvara observa les gestes de Todakwa et de Zéfrek quelques instants avant d'inspirer et de lancer: .D Eh bien, allons-y. .P Et, d'une démarche tranquille, accompagné de Shokr Is Set et de Yira, il se dirigea vers la réunion. En s'approchant, ses yeux croisèrent ceux de Todakwa. Il lui adressa un regard provocateur et moqueur. .P .Bpenso Si tu nous tends un piège maintenant, charogne, tu vas connaître Skâra en personne… .Epenso .Ch "Le Pacte" .D Sinon, je n'aurai pas d'autre choix que d'envoyer mon armée contre Lamasta —disait Todakwa. .P Dashvara s'arrêta à quelques pas de Zéfrek. Celui-ci avait les sourcils froncés. .D Ton frère est en parfaite santé —répliqua enfin le Shalussi—. De même que les autres prisonniers et j'inclus les dix-huit Essiméens capturés la nuit passée. La parole d'un Shalussi ne ment pas. —Il jeta un simple coup d'œil à Dashvara et ajouta—: Je suis prêt à échanger vos prisonniers contre les nôtres, mais, dans le cas des Essiméens d'hier, la décision appartient à Dashvara de Xalya. C'est lui qui a effectué la capture. .P Dashvara réprima un grognement incrédule. Alors, comme ça, ils parlaient d'échange de prisonniers? Ne voyant pas de meilleure occasion de se débarrasser de ces Essiméens capturés, il répondit: .D J'accepte l'échange. .P Todakwa approuva l'échange à son tour, avec l'air de leur faire une faveur. Zéfrek envoya immédiatement un de ses hommes libérer les prisonniers et Dashvara s'écarta pour appeler Tinan: .D Suis-le et dis à tous que tout va bien pour le moment. .P Tinan acquiesça et s'empressa d'obtempérer. Bien. Un problème en moins. Maintenant, venait la question d'Ashiwa et du siège, devina Dashvara. Obéissant à un léger geste de Todakwa, trois jeunes Essiméens approchèrent un imposant fauteuil décoré et le chef essiméen s'assit comme un roitelet tandis qu'on l'enveloppait dans une grande cape d'un blanc si pur qu'elle semblait ne jamais avoir servi. Qu'il s'asseye alors que les autres demeuraient debout parut déplacé à Dashvara. D'autres auraient cru montrer des signes de faiblesse en agissant de la sorte… mais Todakwa était un Essiméen, il avait une autre manière de penser et Dashvara paria que son objectif était d'affirmer son autorité et de se démarquer comme le petit souverain de cette réunion. .D La rébellion illégitime que tu as entreprise, Zéfrek —prononça-t-il depuis son siège— a occasionné des morts parmi les miens. Je vais difficilement pouvoir pardonner une telle offense, mais aujourd'hui je suis disposé à être clément. Le mieux que vous pouvez faire est de vous rendre, d'évacuer Lamasta et d'abandonner la steppe le plus tôt possible. .D Ce n'est pas ce que nous sommes venus faire, Todakwa —répliqua Zéfrek, la voix tendue. .D Non —concéda l'Essiméen—. Mais, si vous ouvriez les yeux, vous verriez que mon armée est plus grande que la vôtre, que Titiaka est prête à envoyer plus d'hommes, que les armes qu'elle peut nous fournir sont plus efficaces que celles de la République et que celle-ci ne vous aide pas… Si je voulais, je pourrais vous faire disparaître comme un grain de sel dans l'eau, .Sm à tout moment . —Il joignit ses mains sous les amples manches de sa tunique bleu immortel et leur adressa un léger sourire tandis que ses yeux vivaces les détaillaient tous posément—. Savez-vous ce que je vois, steppiens? Je vois des chefs de tribus primitives affrontant une civilisation moderne et incapables d'accepter qu'ils doivent s'y soumettre pour le propre bien de leurs peuples. Les Xalyas, vous avez beaucoup perdu de ce que les Anciens Rois vous ont appris. Les Shalussis, vous n'avez jamais été que des bergers incultes qui ne verront jamais plus loin que leur troupeau… Vous êtes voués à l'échec. Vous restez en arrière par peur d'être vaincus et vous ne vous rendez pas compte que vous avez déjà perdu. Essimée, elle, redonne la vie à la steppe. Et elle continuera de grandir, peu importe combien d'obstacles se dressent sur son chemin. .P .Bpenso Et il y croit, le maudit serpent… .Epenso Dashvara lui adressa un sourire féroce et explosa le premier sur un ton mordant: .D Redonner la vie, hein? Eh bien, je suis désolé de te dire que ta civilisation moderne ne mènera nulle part, Todakwa. —Il jeta un coup d'œil tendu vers les Ragaïls et vers Kuriag avant d'affirmer—: Diumcili t'utilise. Elle te vend des illusions de richesse et, pendant ce temps, elle extrait l'or et le salbronix de tes mines, elle dévore ton bétail… Elle finira par dévorer ton peuple et ta modernité. Même les Anciens Rois n'ont pas réussi à détruire la steppe comme tu le fais. Tu crois grandir, dis-tu —il souffla avec sarcasme—. Je suppose que tu sais déjà que celui qui grandit beaucoup tombe de plus haut et que la chute est plus dure. .P Le sourire de Todakwa s'était élargi, se faisant réellement odieux. .D Mm. J'ai bavardé une fois avec Vifkan de Xalya, il y a peut-être huit ou dix ans —commenta-t-il posément—. Un homme droit, rigide et obstiné… Il n'avait pas d'autre ambition que celle de continuer à vivre comme il avait toujours vécu. Lui et son père avant lui ont condamné ton clan. Dommage que tu aies choisi le même chemin. À l'heure qu'il est, toi et ton peuple, vous pourriez être à bord d'un bateau à destination de Titiaka. Mais tu as choisi la guerre. .D J'ai choisi la liberté —rétorqua Dashvara avec un rugissement sourd—. Sans ton armée, Todakwa, sans les esclaves que tu as soumis et qui souhaitent se libérer, il y a longtemps que je serais parti dans une région de la steppe où l'on n'entende pas parler de ton abjecte modernité ni de ta glorieuse Skâra. Et sache, Todakwa —ajouta-t-il avec rage—, que mon père n'a pas condamné mon clan. C'est vous qui l'avez condamné en l'attaquant. Tu abuses de ton pouvoir comme les seigneurs de la steppe et les Anciens Rois l'ont fait autrefois contre les plus faibles. Mais, toi, tu agis différemment. Au lieu de repousser les tribus voisines, tu les asservis, tu endoctrines les enfants, tu les obliges à adorer une divinité qui n'est pas la leur, tu déformes notre Dahars en l'empoisonnant peu à peu… Si tu crois y être parvenu, tu te trompes. Mon peuple est toujours fidèle à l'Oiseau Éternel. .P Todakwa arqua les sourcils, l'air peu impressionné. .D Permets-moi d'en douter —répondit-il—. Je peux t'assurer que tu as parmi tes gens des jeunes qui pensent en galka, prient en galka et rêvent en galka. Le pouvoir de Skâra est supérieur à celui de l'Oiseau Éternel, Dashvara. Parce qu'il va au-delà de notre compréhension saïjit. C'est pour ça qu'il a un plus grand impact parmi les jeunes: parce que ceux-ci croient en la vie et la mort avant de les comprendre. .P Dashvara ne sut quoi répondre à cela. Il était conscient qu'il s'était laissé emporter par les paroles insultantes de Todakwa et il se récrimina pour cela. S'ils s'étaient réunis là, ce n'était pas pour se convaincre mutuellement de leurs bons idéaux, ce n'était pas pour se vendre des divinités ni pour se lancer des piques, c'était pour trouver une solution satisfaisante au siège de Lamasta. .P Après un bref silence, Todakwa ajouta: .D Un conflit ne convient à aucun de nous maintenant. Les Diumciliens croient que les Dazboniens continueront à vous apporter leur appui si vous parvenez à vous installer et, même si l'aide républicaine a plutôt été burlesque jusqu'à présent, un conflit plus important entre la République et la Fédération pourrait avoir des résultats désastreux dans la steppe si nous ne résolvons pas ceci de façon civilisée. Il nous reste donc deux options: soit j'écrase la rébellion et aucun de nous ne peut douter de ma victoire, soit je vous propose une reddition, mais comme, pour le moment, vous n'avez pas arrêté de la refuser, Kuriag Dikaksunora ici présent m'a suggéré de vous proposer une troisième option. .P Dashvara arqua un sourcil et se tourna vers Kuriag. En voyant l'attention se centrer sur lui, le jeune Titiaka s'humecta les lèvres. Son visage était presque aussi blanc que la majestueuse cape de Todakwa. .D Eh bien, voilà… —Le Titiaka se racla la gorge, rompant enfin le silence, et prit un ton plus cérémonieux quand il continua—: Le Conseil de Titiaka a ordonné d'envoyer des renforts fédérés à Ergaïka. Ils arriveront dans quelques jours. Le Conseil reconnaît que ces terres sont d'Essimée et il a condamné la rébellion, la considérant comme une révolte d'esclaves. Et par conséquent —poursuivit-il, toujours aussi solennel—, vos prétentions sont illégitimes et ne sont acceptées ni par Essimée ni par ses alliés. Le bon sens voudrait que vous vous rendiez compte que votre situation est insoutenable. Moi, Kuriag Dikaksunora, comme maître d'esclaves impliqués dans la révolte et comme membre officiel du Conseil de Titiaka, je vous demande, tant aux Shalussis qu'aux Xalyas de considérer ceci. —Il s'éclaircit la voix et, bien que tout ce qu'il disait lui reste en travers de la gorge, Dashvara réprima mal un sourire en le voyant aussi mal à l'aise—. Essimée est disposée à laisser la vie sauve aux rebelles, à reconnaître l'existence des clans shalussi et xalya et à leur attribuer des droits. En échange, les meneurs de ces clans devront jurer loyauté à Essimée, vivre sous son aile en tant que vassaux et… —Les souffles de Dashvara, Zéfrek et la sage shalussi lui arrachèrent une grimace et il s'empressa de conclure—: et se soumettre à certaines obligations en échange de certains droits, tous détaillés dans… euh… l'accord écrit que voici. .P Il tendit un rouleau de papier qu'un jeune Essiméen prit et transmit, non pas à Dashvara, mais à Zéfrek. Dashvara bouillait. Un accord de vassalité. Kuriag était en train de leur vendre un accord de vassalité! Il était si ahuri qu'il mit un moment à se rendre compte que Zéfrek regardait le parchemin avec un réel embarras. Le jeune Shalussi se racla la gorge et lui tendit le papier. Dashvara le prit et, jetant un coup d'œil à la longue liste de conditions et de verbiage, il comprit que Zéfrek ne l'avait pas lue. Tout simplement parce qu'il ne savait pas lire. .P .Bpenso Ah le bienheureux .Epenso , soupira-t-il. .P Lire ce parchemin allait être une véritable torture. Lui jeter un simple coup d'œil était déjà une honte. Le regard moqueur de Todakwa n'aidait pas. Il aurait voulu lui lancer à la figure non seulement le parchemin mais une bibliothèque entière. Cependant… avaient-ils une autre option? Laissant échapper un bruit étranglé et rauque, Dashvara s'apprêta à lire à voix haute, par égard pour Zéfrek, mais il y réfléchit mieux. Yira lisait avançant la tête sur le côté… Dashvara détourna le regard de la feuille et l'enroula de nouveau. .D Nous aurons besoin de trois jours pour examiner cette proposition. .P Todakwa roula les yeux. .D Deux jours —répliqua-t-il—. À l'aube du Jour de l'Alkanshé, vous me donnerez votre réponse et vous libèrerez Ashiwa. Si vous ne le délivrez pas vivant et en bonne santé, Skâra s'abattra sur vos têtes. .P Dashvara fronça les sourcils sans répondre. La sage shalussi prononça: .D La mort s'abat sur toutes les têtes et la perfidie n'a jamais fait bon ménage avec la nature. Les orages et la sécheresse anéantiront ton empire si tu ne fais pas attention, Todakwa. .P Le chef essiméen esquissa un sourire. .D Ça, Skâra en décidera, car tout naît en elle et tout meurt en elle. —Il se leva et se tourna vers Shokr Is Set—. J'autorise les Voleurs de la Steppe à entrer à Lamasta si tel est leur désir. Cependant, si vous entrez, vous manifesterez votre appui aux Xalyas et vous devrez subir les conséquences de la décision de Dashvara de Xalya. Je crois savoir que vous venez avec l'intention d'unir vos clans… La vassalité s'étendrait alors aux Voleurs de la Steppe si elle est acceptée. .P Dashvara siffla intérieurement. .Bpenso D'une pierre deux coups, vermine? .Epenso Il répliqua: .D Les Honyrs n'ont encore juré aucune loyauté envers moi. .P Todakwa inclina ironiquement la tête en guise de salut et fit un geste. .D Que Skâra vous guide sur le bon chemin et vous nourrisse de sa sagesse. .P .Bpenso Que ton Oiseau Éternel se déplume et flambe en enfer… .Epenso .P Dashvara se mordit la langue et répondit par une brève et sèche inclination polie. La réunion s'acheva. Zéfrek était rouge de colère. La sage shalussi avait les lèvres pincées en une fine ligne de mécontentement, Shokr Is Set était sombre… .P .Bpenso Au diable, le serpent! .Epenso , pesta Dashvara tout en remontant sur Soleil-Levant. .P Les Honyrs décidèrent de passer et d'entrer dans Lamasta, détail qui n'inquiétait pas beaucoup Dashvara, car il était arrivé à la conclusion que, tôt ou tard, il n'aurait pas d'autre option que d'accepter l'accord de Todakwa s'il ne voulait pas que les Xalyas soient rayés de la carte et, en ces circonstances, il n'allait jamais accepter que les Honyrs jurent loyauté à un damné vassal d'une maudite charogne. .P Ils arrivèrent à Lamasta sans qu'il se rende presque compte du trajet. Son esprit bouillonnait. Et le parchemin dans son poing droit lui pesait comme une enclume. Il retint l'envie de le réduire en miettes, mit pied à terre devant le refuge et laissa un garçon guider Soleil-Levant jusqu'à l'enclos. Les Xalyas l'entourèrent et saluèrent avec des sourires de bienvenue Shokr Is Set, Yira et les Honyrs nouvellement arrivés. Le capitaine Zorvun s'arrêta devant Dashvara et, voyant que celui-ci hésitait, il arqua un sourcil et observa: .D La réunion a été courte. Et, à te voir, quelque chose me dit que tout ne s'est pas bien passé. .D Ils vont lancer l'attaque? —demanda Shurta. .P Dashvara grimaça et fit non de la tête. .D Non. Penses-tu. Todakwa s'avère être un diable raisonnable. Hum… Il est temps d'aller discuter avec Zéfrek et Lifdor de cette… affaire. Nous avons deux jours pour y réfléchir. .D Réfléchir à quoi? —demanda Zorvun avec prudence. .P Dashvara le regarda dans les yeux et toussota. .D Tu te rappelles ce que tu m'as dit à Titiaka sur le pragmatisme et la fierté? Eh bien… Je crois qu'il nous convient de considérer la proposition de Todakwa —affirma-t-il et il brandit un instant le parchemin en ajoutant—: Pendant que je lis ça aux Shalussis, veuillez accueillir et installer les Honyrs le mieux possible. Leur venue fait honneur à leur peuple et honore le nôtre. .P Il inclina la tête et s'éloigna vers le quartier général. Plusieurs frères, morts de curiosité, le suivirent. .D De quelle diable de proposition tu parles? —demanda Sashava, haletant avec ses béquilles car ils avançaient à vive allure. .P Dashvara raccourcit ses pas et expliqua sommairement: .D Le serpent veut un serment de vassalité. .P Plus d'un resta bouche bée. Zorvun souffla, incrédule. Les Xalyas tout juste arrivés n'avaient pas encore été informés et ils se montrèrent alors aussi stupéfaits que les autres. Aligra affichait un air lugubre digne d'un conte de terreur —le Liadirlá savait pourquoi elle n'était pas restée avec les autres femmes xalyas en territoire honyr. Zamoy fut le premier à réagir: .D Ah le maudit diable! .P Le Chauve suffoquait d'indignation et n'en dit pas plus. La stupéfaction les laissait tous sans voix. Ils arrivaient déjà au quartier général quand Lumon demanda: .D En quoi consiste cette vassalité exactement? .P Dashvara secoua la tête. .D Je ne sais pas. Le parchemin l'explique en détail. J'ai décidé de ne pas refuser avec précipitation. C'est une idée de Kuriag. Ça a plu à Todakwa, c'est tout… Je suis sûr qu'il a dû imposer ses propres conditions de toute façon. .P Cette fois-ci, en arrivant au quartier général, ils ne furent pas repoussés et Dashvara passa à l'intérieur avec le capitaine, Yira, Yodara, Lumon et Sashava. Tous les dirigeants shalussis étaient présents, de provenance variée et nombreux. Une vingtaine de guerriers vétérans étaient déjà là vociférant dans un brouhaha tonitruant. Dashvara s'arrêta, les observa patiemment et, petit à petit, le tumulte se calma et les regards se tournèrent vers lui. Quand un silence relatif se fut installé, il déplia le parchemin en prononçant: .D Todakwa nous a suggéré de considérer sa proposition. Si vous êtes d'accord, je vous lirai à voix haute les conditions, puis nous les commenterons séparément si vous le jugez plus approprié. .P Zéfrek intervint: .D Je crois que, dans ce cas, il convient aux deux clans d'avoir une discussion commune. .P Les chefs de tribus acquiescèrent l'un après l'autre avec plus ou moins d'entrain et Dashvara commença à lire. Le début était une tirade de présentation de l'accord, avec des mots techniques que ne durent pas comprendre la moitié des Shalussis présents, soupçonna Dashvara. Même lui ne comprenait pas toutes ces phrases compliquées… Ce texte devait venir de l'esprit d'un spécialiste des lois… et il doutait que ce soit de Kuriag Dikaksunora. De son cousin le diplomate, alors, peut-être? Qui sait. En tout cas, la série de conditions commença sans surprises: Todakwa réclamait une loyauté absolue, le droit d'enrôlement en cas de guerre, la liberté de circulation essiméenne dans les territoires de chaque clan, il prescrivait certaines interdictions et se réservait le droit d'imposer plus de règles de caractère mineur relatives à la chasse, au bétail et un long et cetera, sans possibilité de refus de la part des vassaux, même si ceux-ci pouvaient «faire appel». Il imposait aussi de respecter la présence de prêtres-morts pour éduquer et rendre gloire à Skâra. Il déniait explicitement à Lifdor le droit de diriger le clan des Shalussis et exigeait qu'un unique chef représente les deux clans. En échange de tout cela, il s'engageait à venir en aide à ses vassaux quand ceux-ci en auraient besoin, à baisser les prix en fonction de leurs possibilités et à assurer le respect de leur culture et identité au sein de la nouvelle puissance steppienne… .D La nouvelle puissance steppienne —cracha Sashava—. Je traînerais avec plaisir ce serpent essiméen à travers toute la steppe! .D Mieux vaut pas. Son sang empoisonnerait la terre —grogna le capitaine avec une rage contenue. .P Dashvara termina le paragraphe et acheva enfin le texte: .D Les signataires suivants acceptent l'accord et s'engagent à le respecter durant les douze prochaines années. .P Zorvun arqua un sourcil. .D Douze ans? —répéta-t-il. .P Dashvara haussa les épaules. .D Je suppose que ça doit être pour que nous n'ayons pas l'idée de nous rebeller avant et que nous attendions sagement la fin du délai. .D Ce qui n'arrivera pas de toutes façons —croassa Lifdor—. Nous n'allons pas accepter une telle humiliation. .P Plusieurs appuyèrent son point de vue avec véhémence, mais d'autres ne semblaient pas du tout aussi décidés. Tout compte fait, ceci représentait une victoire par rapport à la servitude qu'ils avaient connue jusqu'alors. L'accord, somme toute, les séduisait visiblement. .P Une fois de plus, les Xalyas eurent davantage un rôle de spectateurs que d'acteurs dans la conversation qui suivit la lecture du pacte. Les voix s'enflammèrent. Ceux qui argumentaient en faveur de la vassalité étaient traités de lâches et de traîtres et ceux-ci à leur tour traitaient d'insensés et de stupides ceux qui persistaient à affronter une armée croissante d'Essiméens qui proposait enfin de libérer leurs femmes et leurs enfants asservis et de les laisser relativement tranquilles. .D Les Essiméens nous craignent! —rugissait l'un à la barbe grisonnante et à la voix puissante—. S'ils ne nous attaquent pas, c'est parce qu'ils savent que leurs sortilèges ne peuvent rien contre un bon coup de sabre. Nous sommes des guerriers et, eux, de simples poules mouillées. Imposons notre propre pacte! .D Nous pouvons ajouter des conditions —commenta Zéfrek en tambourinant sur la table. .D Il n'y a pas de conditions qui vaillent —répliqua Lifdor—. Mon honneur m'interdit catégoriquement ne serait-ce que d'envisager de faire un pacte de vassalité avec cette vermine. .P Son assertion s'acheva dans un tonnerre de stentor, qui obtint de nombreux échos. Dashvara se frotta le front plissé par tant de bruit. Il essayait, en vain, de cueillir quelque commentaire constructif au milieu des voix chaotiques qui s'élevaient. Zorvun lui commenta à l'oreille: .D Ça me rappelle quand nous fêtions les courses de chevaux en Xalya. .P Les lèvres de Dashvara se courbèrent. Mais son sourire se tordit quand il pensa que la fête qui se tenait maintenant menaçait de se terminer à coups de poing. Après avoir attendu quelques secondes de plus, Dashvara secoua la tête et déclara à ses frères: .D Aujourd'hui, nous n'arriverons à rien. Le soleil ne tardera pas à se coucher. Il vaudra mieux que nous rentrions au refuge et partagions le dîner avec les Honyrs. .P Zorvun approuva mais dit: .D Je vais rester ici encore un moment. Je suis curieux de savoir ce que Zéfrek pense de tout ça. .P Dashvara haussa les épaules et, laissant là le capitaine, il se dirigea avec les autres vers la sortie après avoir lancé un rapide salut général auquel les chefs shalussis répondirent à peine. .P .Bpenso Comme si on n'avait pas eu déjà assez de tintamarre le matin avec les disques explosifs… Il vaudra mieux que les Shalussis aillent dormir et que leurs rêves leur portent conseil avant qu'ils ne prennent une décision précipitée. .Epenso .P Dashvara se sentait encore plus inquiet que quelques heures plus tôt, pour la simple raison que la proposition de Todakwa menaçait de déchirer autant les Shalussis que les Xalyas, entre ceux qui se réjouissaient d'accepter un rayon de lumière en échange de chaînes et ceux qui souhaitaient conquérir leur liberté et mourir en menant à bout une vengeance honorable. Et, sincèrement, quelque chose en Dashvara, peut-être la fatigue, la sagesse, l'amour pour son peuple, ou qui sait quoi, le faisait pencher vers les premiers. .P .Bpenso Nous serons toujours en mesure de nous rebeller si Todakwa ne respecte pas le pacte .Epenso , pensait-il d'un côté. .P Mais une autre petite voix se moquait de lui: .P .Bpenso Tu n'as pas l'impression de te contenter de peu, Dash? Tu ne cherches plus la liberté, ni vengeance, ni justice. Ton unique préoccupation est de sauver ton peuple de la mort et de l'esclavage complet et tu te sens même reconnaissant de l'intervention de Kuriag… .Epenso .P Il passa toute la soirée avec la tête embrouillée. Les Xalyas partagèrent avec joie leur peu de vivres avec les Voleurs de la Steppe et ceux-ci à leur tour partagèrent une sorte de gâteau au lait qui arracha des commentaires enthousiastes, bientôt étouffés pour ne pas déranger les Honyrs pendant qu'ils mangeaient dans leur silence rituel. Ils avaient déjà terminé de dîner depuis un moment quand une bande de cinq adolescents rentra bruyamment, entourant un Youk aux vêtements tout trempés et boueux. Se levant, la mère de Miflin souffla. .D Oiseau Éternel, où étiez-vous? Enlève cette chemise, Youk, elle est dégoûtante. Que diables t'est-il arrivé? .D Ce maladroit s'est cassé la figure! —se moqua un des compagnons. .P Le garçon, lui, ne répondit pas et, à la stupéfaction de tous, il s'ouvrit un chemin au milieu de la bande à la vitesse de l'éclair et tenta de s'échapper. Il n'y parvint pas: le capitaine Zorvun, qui se tenait à l'entrée, bavardant avec Yodara, l'attrapa par le cou. .D Eh! Où vas-tu comme ça, gamin? .P Alerté par le visage profondément altéré de Youk, Dashvara écarta ses méditations sur le pacte et suivit la scène avec curiosité. Face à la question du capitaine, l'enfant ne prononça pas un mot. Zorvun fronça les sourcils et Lariya les rejoignit, manifestement agacée par le comportement du jeune Xalya, mais pas uniquement: en voyant deux des gamins qui avaient accompagné celui-ci rire sous cape, Dashvara se rembrunit, devinant ce qui s'était passé. .D Allez —soupira Lariya—. Enlève cette chemise, je vais la laver. .D Non! —répliqua Youk, s'agitant brusquement. Si Zorvun ne l'avait pas tenu d'une poigne ferme, il aurait foncé vers la sortie. .P Devant l'incompréhensible refus, Lariya s'avança et le força à l'enlever. Youk ne résista pas, mais son visage s'empourpra violemment. Et tous comprirent bientôt pourquoi. Son torse était couvert de tatouages. Des tatouages de Skâra avec des motifs et des signes galkas clairement identifiables à leurs couleurs noires et bleues. .P La surprise les saisit tous et Youk en profita. Les joues inondées de larmes et les yeux exorbités, il se libéra d'une secousse et sortit en courant du refuge. Les autres ne réagirent pas immédiatement, puis, finalement, des souffles et des commentaires s'élevèrent et, par-dessus ceux-ci, Orafe rugit: .D Je maudis les Essiméens et je crache sur leurs morts! .P Vu les regards complices qu'échangèrent les deux gamins qui avaient ri avant, Dashvara déduisit que ceux-ci connaissaient déjà le secret de Youk et qu'ils l'avaient tarabusté à cause de ça. Il garda en tête leurs visages et décida qu'il s'occuperait personnellement de leur donner une leçon qu'ils n'oublieraient pas de leurs vies. .P .Bpenso On dirait que Todakwa m'a rendu des démons essiméens au lieu de Xalyas .Epenso , marmonna-t-il, contrarié. .P Makarva était sorti dans la nuit chercher le gamin. Au bout de quelques minutes, il revint, une expression inquiète sur le visage. .D Je ne le trouve pas. Allez savoir où il est passé. .P Inquiets, d'autres se levaient pour partir à sa recherche quand on entendit soudain au-dehors un cri sonore, d'alarme ou de protestation, Dashvara ne sut le déterminer, mais le bruit de sabots qui s'ensuivit lui fit craindre le pire. Il arrivait à l'entrée quand la voix de stentor du capitaine déchira la nuit: .D Reviens ici, inconscient! .P Il s'adressait à Youk. Sauf que celui-ci s'éloignait déjà à cheval vers les ombres nocturnes et il ne dut l'entendre que de loin. Il ne l'écouta pas de toute façon: il continua de galoper. Dashvara siffla un juron et partit en courant vers l'enclos. Plus d'un eut la même idée en même temps et Dashvara freina avant d'ordonner: .D Boron, Alta! Vos chevaux sont les plus rapides. Ramenez le gamin. .P Quelques instants plus tard, le Placide et Alta galopaient vers la sortie de Lamasta, vers le nord. Vers le campement essiméen. Dashvara expira brusquement. Rien que de penser que Youk puisse imaginer qu'il serait plus en sécurité là-bas qu'avec son peuple, Dashvara se sentait horriblement mal. Surtout parce que ce n'était pas la faute de Youk mais des autres, et la sienne pour avoir méprisé Skâra et ses rites, pour avoir condamné les prêtres-morts et leurs pratiques, pour avoir dénigré tout ce qu'avaient appris les jeunes Xalyas ces trois dernières années entre les mains essiméennes. Certes, cette Divinité inspirait à Dashvara de la crainte et du mépris, tout simplement parce qu'elle était essiméenne et que ses adorateurs lui étaient hostiles… Le problème, c'était que les jeunes avaient senti ce mépris. De là que certains étaient prêts à montrer à leurs aînés que, pour eux, Skâra n'était rien, même si ce n'était pas vrai; et de là que d'autres, la Divinité marquée au fer rouge dans leur esprit et même tatoués par les prêtres-morts, mouraient de honte en silence. Et, comme le grand seigneur de la steppe aveugle et stupide qu'il était, Dashvara n'avait rien vu. .P .Bpenso Brillant, Dash. Tu n'as rien à envier au roi des aveugles. Figure-toi que ces gens sont avant tout humains comme toi. Ils sont unis grâce à la tolérance et la confiance qui règnent entre nous. Et, en cela, tu as failli à Youk. Nous avons totalement failli à tous nos jeunes. .Epenso .P Il frotta son front avec fatigue et les paroles de Todakwa revinrent résonner dans sa tête: .Bparoles tu as parmi tes gens des jeunes qui pensent en galka, prient en galka et rêvent en galka… .Eparoles Vrai. C'était vrai. Leurs prêtres-morts étaient parvenus à quelque chose d'impensable. Quelque chose qui aurait fait se retourner son seigneur père dans sa tombe. .P .Bpenso Bouah. À ce stade, le seigneur Vifkan serait déjà mort d'horreur après tout ce qui s'est passé. .Epenso .P Il sentit une main prendre silencieusement la sienne et il répondit avec douceur, tournant les yeux vers ceux de sa naâsga. .D À quoi penses-tu? —lui demanda celle-ci, curieuse. .P Dashvara jeta un coup d'œil autour de lui. Ils étaient à mi-chemin entre le refuge et l'enclos des chevaux, et les Xalyas erraient et parlaient à voix basse, sondant l'obscurité et espérant le retour du garçon. Les Honyrs étaient presque tous restés à l'intérieur, s'apprêtant à dormir après une journée épuisante. Il n'avait pas encore eu l'occasion de parler réellement avec eux, hormis les formules de politesse habituelles. Ils devaient sans doute se demander s'ils n'étaient pas tombés dans une sorte de piège en entrant dans Lamasta défendre un peuple à moitié mort qui, somme toute, envisageait de trahir une des bases les plus essentielles de son Oiseau Éternel et de se soumettre à Todakwa. Il soupira. .D À mille sortes de choses —admit-il enfin—. Todakwa. Les Shalussis. Les Honyrs. Mon peuple. Et ma stupidité… Comme disait Maloven, qui veut tout embrasser finit par ne saisir que du vide. .P Yira émit un léger souffle amusé. .D Tu essaies d'embrasser ta stupidité? —se moqua-t-elle. .P Dashvara sourit et argumenta: .D Pour y remédier, il faut d'abord la comprendre. .P Il prit sa naâsga par la taille et scruta avec elle l'obscurité. Sur la colline du village, on voyait une ligne entière de torches allumées et on devinait de temps à autre la silhouette d'une sentinelle shalussi. Que Boron et Alta mettent si longtemps commençait à l'inquiéter sérieusement. .D Dash —dit soudain Yira, rompant le silence relatif de la nuit—. Dis-moi… que penses-tu de ce pacte? .P Dashvara grimaça. .D Je ne sais pas —avoua-t-il—. Parfois, cela me semble la bonne voie, d'autres fois une folie… Sincèrement, je ne sais pas. Je me méfie de Todakwa, naturellement. .P Il perçut l'assentiment de Yira. .D Peut-être que Todakwa ne fait pas ça uniquement pour contenter Kuriag Dikaksunora —médita-t-elle. .P Dashvara arqua un sourcil et la regarda avec surprise. .D Que veux-tu dire? .D Mm… Eh bien. Si j'étais Todakwa, ceux qui devraient tout de suite m'inquiéter le plus, ce seraient les Fédérés. Ils vont envoyer des soldats dans la steppe et, crois-moi, quand le Conseil de Titiaka envoie des soldats, il ne les rembarque pas de si tôt. En faisant des Xalyas et des Shalussis des vassaux, Todakwa s'assure que non seulement vous n'affaiblirez pas son propre clan mais que vous l'aiderez en cas de… —elle haussa les épaules— potentielles invasions indésirables. .P Dashvara resta à la regarder, stupéfait. Finalement, il souffla. .D Fichtre. —Il sourit largement—. Tu es la digne fille d'Atasiag Peykat, naâsga. Tu es douée pour ce genre de choses. .P La lumière d'une torche illumina les yeux amusés de Yira. .D Pas autant que mon père —assura-t-elle—. Mais, à force de l'écouter, j'ai retenu quelques leçons. .P Dashvara esquissa un sourire, se réjouissant de nouveau de l'avoir à ses côtés malgré la situation. Il méditait ses paroles quand Miflin annonça de loin: .D Ils reviennent! .P On entendait les sabots des chevaux approcher. Anxieux, Dashvara sonda l'obscurité et, quand, enfin, il vit les cavaliers, il ressentit un frisson qui n'avait rien à voir avec le froid de la nuit. Oui, Alta et Boron revenaient… mais sans Youk. Alta descendit de cheval d'un bond. .D Trop tard, il a franchi les lignes —haleta-t-il précipitamment—. Je suis désolé. —Il avait l'air tourmenté. Ses frères essayèrent de le consoler malgré leur propre déception et leur nervosité et Alta s'écria—: Que le Liadirlá protège ce garçon! Si j'avais forcé davantage mon Alrahila, peut-être que j'aurais réussi à le rattraper… mais faire ça dans ce noir, c'était une folie. Ce garçon… Diables. Si les Essiméens lui font du mal… .D Ils ne lui feront pas de mal —assura le capitaine d'une voix posée—. Ils attendent une réponse pour le pacte. Ce serait absurde de semer la zizanie. .D Les Essiméens sont absurdes —croassa Orafe—. Déjà, rien que pour avoir marqué un gamin comme un objet…! —Il suffoqua et rugit—: Misérables diables! .P Plus d'un Shalussi s'était approché pour voir ce qui se passait et jetait des regards curieux. Dashvara leva une main. .D Du calme, mes frères. Le capitaine a raison: ils ne lui feront pas de mal. Et, demain, j'irai en personne le récupérer. —Prévoyant des protestations, il leva une autre main, se réjouissant au passage de ne plus ressentir de douleur au bras, et il déclara—: Je me sens personnellement responsable de cet incident. En plus, comme l'a bien dit le capitaine, tant que cette histoire de pacte n'est pas réglée, il n'y aura pas de sang versé. Todakwa respectera la trêve. .D Comme il l'a respectée il y a trois ans, tu veux dire? —répliqua Zamoy avec sarcasme. .P Dashvara grimaça et fit face à des expressions sceptiques. Il insista: .D C'était différent. Écoutez, je suis le premier à me méfier de ce serpent, mais, dans ce cas, le conflit ne l'intéresse pas. Il veut la paix avec les clans de la steppe. .D La paix, tu parles! —protesta Zamoy—. Il veut nous voir soumis, Dash! Il veut nous humilier. .P Orafe lui donna un coup de coude et le Chauve souffla mais se tut. Il y eut un profond silence durant lequel Dashvara saisit l'insinuation de ses frères: ils le suivraient quoi qu'il décide. Ils comprenaient maintenant les risques mieux que jamais et ce qui était en jeu: l'avenir de deux-cents Xalyas. Mais, si Dashvara estimait le risque nécessaire, ils se lanceraient dans la bataille corps et âme. .P .Bpenso Et vous ne savez pas à quel point je vous crains pour ça, mes frères… .Epenso .P Dashvara inspira et rompit enfin le silence. .D Aujourd'hui, la journée a été très longue. Demain sera un nouveau jour. Et il éclairera sans doute ma tête avec des idées plus constructives que celles que j'ai tout de suite, alors… je vous souhaite bonne nuit à tous, mes frères. .P Ils lui répondirent et tous mis à part les veilleurs retournèrent à l'intérieur pour s'installer sur leurs paillasses improvisées et éteindre les torches. Comme toutes les nuits, Tsu utilisa de nouveau ses onguents et sortilèges sur son bras et, tandis que le drow travaillait, Dashvara garda un silence songeur. Finalement, malgré les énergies qui commençaient à assoupir son esprit, il tenta de se dégourdir et lança: .D Tsu. —Le drow leva la tête arquant légèrement un sourcil interrogatif avant de reprendre son travail. Dashvara hésita—. Comment va Fushek? .D Pas très bien —avoua Tsu—. J'ai retiré le trait et il a perdu beaucoup de sang. Mais il vivra, je crois. C'est un homme fort. .P Dashvara acquiesça, se réjouissant malgré l'accueil plutôt hostile que lui avait réservé ce Shalussi. .D Bien —murmura-t-il. Et il tourna alors la tête vers le sac rebondi et s'enquit—: Tah? Tu dors? Je me demandais… .P L'ombre le devança en l'interrompant avec un toussotement moqueur. .P .Bdm Tu veux que j'aille voir si tout va bien pour le garçon, n'est-ce pas? J'y vais. .Edm .P Dashvara sourit. .D Merci, Tah. Merci du fond du cœur. .P L'ombre lui répondit par un sourire mental, elle sortit du sac à la lumière ténue du refuge et disparut dans un parfait silence. Dans la salle, on n'entendait plus que des murmures, des raclements de gorge et quelques toux. Tsu s'écarta. .D Voilà, j'ai fini. Tu sais, Dash? Plus tu penses, plus tu stresses, et plus tu stresses, plus la blessure tardera à guérir et je serai obligé de te redonner de ces ogroyes. .P Dans ses yeux, on devinait un léger éclat blagueur. Dashvara le regarda avec amusement. .D Si tu ne me donnes plus de cette cochonnerie, c'est parce que tu n'en as plus, avoue-le. .P Tsu secoua la tête et un léger sourire anima son visage sombre de drow. .D Bah, dors, va —lui dit-il. .P Il se leva et Dashvara lui souhaita bonne nuit. Les énergies essenciatiques lui épargnèrent un mauvais moment à tenter de s'endormir: enlacé à sa naâsga, il sombra dans un profond sommeil. .salto Il s'éveilla après avoir passé des heures ou peut-être des jours à grimper et grimper le mont Bakhia jusqu'au ciel. Il se redressa sur sa paillasse écartant les derniers fragments de son rêve épuisant. Sa naâsga n'était pas à côté de lui et le refuge était relativement vide: il n'y avait qu'une jeune femme installée près de l'entrée avec les enfants les plus jeunes du groupe. Dashvara croisa son regard et secoua la tête en soufflant. .D Euh… Bonjour, Morgara. Où diables est passé tout le monde? .D Nous n'avons pas voulu te réveiller —expliqua-t-elle—. Les autres sont dehors. Tu n'entends pas le tapage? Zéfrek et Lifdor vont se battre en duel. .P Dashvara était en train d'enfiler ses bottes mais, à ces mots, il leva brusquement la tête. Ils allaient se battre en duel? Sérieusement? Il émit un grognement méprisant, puis un éclat de rire incrédule et il finit de mettre ses bottes, boucla promptement sa ceinture, saisit sa cape et se dirigea vers la sortie souhaitant le bonjour à tous les marmots. Dès qu'il sortit, le froid le fouetta. Il s'emmitoufla dans la cape, jetant un simple coup d'œil vers le ciel plombé avant de s'intéresser à la nombreuse troupe qui s'était rassemblée pour le duel: celui-ci avait lieu dans un des enclos contigus à celui des chevaux xalyas et honyrs et bon nombre de son peuple s'étaient hissés sur les barrières pour essayer de voir par-dessus les têtes shalussis sans avoir besoin de se mêler à celles-ci. Tandis qu'un paisible brouhaha régnait parmi les spectateurs xalyas, parmi les Shalussis, c'était différent: ils vociféraient comme des brutes. .P Alors qu'il s'approchait, Dashvara crut percevoir au-dessus du vacarme un choc sourd, comme celui produit par un sabre heurtant un bouclier. Rejoignant le capitaine, il demanda: .D Et sait-on pourquoi ils font ça au juste? .P Zorvun souffla, s'écartant tranquillement de la barrière. .D Des affaires de sauvages. Au fait, Dash. Devine à qui appartient le cheval que Youk a emmené hier soir. .P Dashvara écarquilla les yeux, alarmé. .D Il n'est pas à nous? .P Zorvun soupira. .D Non. Il était honyr. .P Dashvara pâlit. Oh, diables. Il n'était pas difficile d'imaginer l'état d'âme de son propriétaire. Et encore moins connaissant l'attachement que les Honyrs témoignaient à leurs chevaux: si les Xalyas prenaient soin de leurs montures comme d'amies intimes, les Honyrs les traitaient comme de véritables déesses. .D Ils essaient d'être compréhensifs —assura Zorvun en rapprochant sa tête pour se faire entendre malgré le chahut que faisaient les Shalussis—. Mais ce cheval… il faut le récupérer à tout prix. .P Dashvara acquiesça. .D Assurément. Où est l'Honyr? Tu as essayé de le tranquilliser? .D Oui, bien sûr. Mais ce serait bien si tu le tranquillisais toi aussi. C'est ce grand gaillard à la ceinture rouge. C'est le père de Sirk Is Rhad. Il n'a pas voulu donner son nom. .P Dashvara détailla l'homme. Connaissant le mépris initial de Sirk Is Rhad envers tous les «zoks», il devina que son père ne devait pas non plus être un exemple de tolérance. Il s'approcha de lui et, tandis qu'il avançait, les Honyrs lui rendirent des regards graves. Visiblement, ils ne semblaient pas s'intéresser au duel autant que les Xalyas, et bien moins que les Shalussis. Il s'arrêta devant le père de Sirk Is Rhad et alla droit au but: .D Je te présente mes excuses, Honyr. Ton cheval te sera rendu le plus tôt possible. J'essaierai de compenser cet… euh… —Il fut sur le point de dire «incident», mais il y pensa mieux et dit—: ce malheur. .P Un tonnerre de cris et de chants s'éleva au milieu des Shalussis. Dashvara souffla et, se tournant de nouveau vers les Honyrs, il éleva la voix en ajoutant: .D D'un autre côté, je vous promets à tous que, si j'accepte ce pacte, Todakwa devra vous laisser retourner sur vos terres sans vous causer d'ennuis. Vous ne devez pas vous inquiéter pour ça. .P Le père de Sirk Is Rhad le foudroya, les sourcils froncés. .D D'abord, tu m'as volé mon fils —prononça-t-il dans un aboiement—, puis mon cheval… Quelle sera la prochaine surprise? .P Dashvara fronça les sourcils à son tour, tendu. .P .Bpenso Eh bien, Dash, pensais-tu que tous venaient ici te jurer loyauté et mourir en échange du pardon envers leur peuple pour les actes de Sifiara le Traître? Grand naïf. Parfois tu as l'air aussi ingénu que Maloven. .Epenso .P Il se força à se détendre et affirma: .D Tu te trompes. Si tu souhaites que ton fils retourne au nord, qu'il en soit ainsi. Je n'ai nul droit d'interférer dans une décision comme celle-ci. —L'Honyr l'observait comme s'il essayait de deviner si ce zok était sincère avec lui. Dashvara fit un pas en arrière et ajouta pour tous les Honyrs—: Le Grand Sage m'a raconté l'histoire de votre clan et m'a dit que certains d'entre vous accueilleraient avec soulagement le pardon de la part d'un seigneur de la steppe et… étant donné que je suis très probablement le seul encore en vie, j'aimerais en profiter pour vous exprimer en personne ce pardon, même si je crains que ma parole n'ait pas beaucoup de valeur, mais… comme dernier seigneur de la steppe, j'assure à tous ceux qui continuent à en douter que la trahison de Sifiara n'a aucune raison de faire honte à ses descendants. Un homme a déjà assez à avoir honte de ses propres erreurs pour en éprouver pour les actes de tous ses ancêtres. .P Il se tut et c'est alors seulement qu'il se rendit compte qu'à présent, non seulement les Honyrs l'écoutaient mais aussi les Xalyas. Le vacarme s'était éloigné. Le duel s'était achevé. Et Dashvara avait raté le résultat. Il tenta de le deviner d'après le tumulte qu'il avait entendu, en vain. Mais bah, qui pouvait avoir gagné? Lifdor très probablement. C'était un guerrier vétéran. .P Il s'inclina devant les Honyrs sans très bien savoir s'il devait attendre une réponse à son discours… Alors, le père de Sirk Is Rhad prononça: .D Tes paroles sont bien reçues. Je respecte le souhait de notre Grand Sage et j'apprécie l'estime qu'il a éveillée en toi. Mais, vois-tu, notre histoire nous a appris bien des choses. Et c'est pourquoi mon peuple n'acceptera jamais de renaître auprès d'un clan disposé à renoncer à son Oiseau Éternel sous le joug essiméen. .P Sa voix était posée, inflexible, mais non hostile. Dashvara acquiesça, le cœur serré. Visiblement, cet Honyr avait une influence évidente sur son clan. Il inspira et reconnut: .D Je ne peux pas me sentir blessé par ton accusation. —Contrairement à d'autres, remarqua-t-il, voyant l'expression des Xalyas—. D'ailleurs, je ne peux pas non plus la voir comme une réelle accusation. L'Oiseau Éternel n'est pas une montagne inaltérable. De même que le vôtre a tiré des leçons de votre passé lointain, le nôtre les a tirées d'un passé plus récent, mais non moins dur. Si je dois accepter le joug essiméen, ce sera parce que j'aurai considéré que, si je ne le fais pas, ce serait envoyer mon peuple au massacre. Comme a dit Nabakaji: mort à l'homme qui entraîne ses frères vers une mort certaine. .P Le père de Sirk Is Rhad lui renvoya un regard indéchiffrable et répondit: .D Les dissensions que j'ai eues avec le seigneur Vifkan dans le passé ne s'effacent pas avec le temps. Cependant, le Grand Sage dit que son fils a un Oiseau Éternel plus semblable au nôtre. Je suis venu le vérifier. .P Dashvara arqua un sourcil, se demandant ce que cet Honyr attendait qu'il fasse, dans ce cas, car il était clair qu'il n'approuverait pas qu'il envoie son peuple à la mort et qu'il ne trouverait pas non plus digne d'un seigneur que celui-ci baisse la tête devant des zoks qui avaient détruit l'ancienne steppe. Ne sachant pas très bien quoi répondre, il fit un geste et dit d'un ton affable: .D Eh bien, tu es libre de vérifier tout ce que tu voudras, honnête homme. Entretemps, notre foyer est le vôtre. .P Il s'inclina, l'Honyr en fit autant et Dashvara rejoignit ses frères. Il fit un geste du menton en direction de l'enclos du duel et demanda: .D Il est mort? .P Zamoy s'esclaffa. .D Penses-tu! Le pirate est un gentilhomme. Il lui a laissé la vie sauve. .P Dashvara sursauta, surpris. .D C'est Zéfrek qui l'a emporté? .D Par un coup de chance —confirma Lumon tandis que les autres se mettaient à commenter le duel avec entrain. .P Ceci le laissa saisi. D'un côté, c'était une bonne nouvelle et, d'un autre côté, pas tant que ça. Une bonne chose, c'était que Zéfrek était manifestement favorable à un arrangement plus pacifique du siège: il devait penser que le pacte lui accorderait la légitimité officielle dont il manquait et, en réalité, ce qui devait l'inquiéter le plus maintenant, c'étaient les dissensions entre ses propres gens et les histoires de vengeances internes à son clan. L'ennui, c'était que ces dernières pouvaient bien leur nuire à tous car, si les Shalussis commençaient à se bagarrer en pleine Lamasta… les Xalyas devraient prendre parti ou sortir à toutes jambes et accepter le pacte sans possible renégociation. .P Dashvara tourna la tête dans plusieurs directions, les sourcils froncés, de plus en plus agité. .D Où est Yira? .P Plusieurs la cherchèrent des yeux avec lui, en vain. Une crainte sourde envahit Dashvara. Elle n'était tout de même pas partie toute seule chercher Youk, n'est-ce pas? Ou, qui sait, peut-être qu'un Shalussi l'avait surprise en train de rôder la nuit dans le village et… Alors, à son grand soulagement, il la vit. La sursha venait d'apparaître au bout de la rue principale du village, en compagnie de Shokr Is Set. Tous les regardèrent approcher avec curiosité. Avant que personne ait rien pu demander, Shokr Is Set déclara: .D Nous avons parlé avec Ashiwa d'Essimée. Je pense que nous devrions convaincre Zéfrek de le libérer tout de suite. .P Dashvara fronça les sourcils, étonné. Libérer Ashiwa même avant d'avoir accepté le pacte? Eh bien, pourquoi pas? À ce stade, il n'allait pas leur servir à grand-chose, qu'ils acceptent ou refusent le pacte et, avec son frère libéré, Todakwa ne pourrait pas refuser de leur rendre la pareille en leur remettant Youk. De sorte qu'il approuva le conseil du Grand Sage sans hésiter et promit: .D Dès que les Shalussis se seront calmés, j'irai le voir. .P Sauf que les Shalussis refusèrent de les laisser passer au quartier général: «on vous mandera chercher», disaient-ils. .Bpenso Comme si nous étions leurs sujets .Epenso , feula Dashvara alors qu'il retournait au refuge, fulminant de colère. .P Mais ils n'avaient pas d'autre solution que d'attendre, et il attendit donc avec impatience. Il déjeuna frugalement et, après s'être occupé de Soleil-Levant, il passa sa matinée à sculpter un petit cheval de bois pendant qu'on l'informait de ce qui se passait dans le village. Tah n'était pas revenu et cela le préoccupait, mais, comme disait Yira, il se pouvait que le soleil l'ait surpris en plein campement essiméen et qu'il n'ait pas osé traverser le terrain d'herbe clairsemée qui le séparait de Lamasta. À moins qu'il ne soit resté parler avec Api. À ce qu'il savait, le jeune démon avait été réaccepté dans le campement grâce à l'intervention d'Asmoan de Gravia. Ce garçon chanceux semblait pouvoir se déplacer avec presque autant de liberté que l'ombre. .P Il y eut au moins deux autres duels entre les Shalussis ce matin-là et plus d'une dispute véhémente dans les rues. Les Xalyas qui s'éloignèrent pour épier lui dirent tous la même chose: Zéfrek était toujours enfermé au quartier général, réuni avec les chefs de tribus. Certains disaient qu'il avait été assassiné, d'autres qu'il avait fui et d'autres encore, inspirés par la vieille sage shalussi, croyaient que c'était l'Élu de son clan, qu'il était, de par ses voyages, un homme cultivé et, par là même, qu'il apporterait enfin, d'une façon ou d'une autre, la paix et la liberté à leurs familles… En bref, Lamasta se déchirait sous le regard lointain de l'armée essiméenne, et les guerriers shalussis, aussi mal informés que les Xalyas, passèrent toute la matinée inquiets et furieux, exaltés et anxieux. Cela expliquait qu'en quelques heures, il y eut davantage d'accrochages avec les Xalyas que durant tous les jours précédents: pour commencer, plusieurs Shalussis, après avoir accepté que les Xalyas traient leur bétail, refusèrent de leur donner une part du lait comme d'habitude et ils le réclamèrent tout entier pour eux, déclarant que les diables «n'avaient pas besoin de manger»; d'autres refusèrent même de les laisser travailler pour eux et plus d'un les provoqua par des insultes non plus dissimulées mais claires comme de l'eau… Étant donné que les Shalussis n'avaient pas les mêmes scrupules que les Akinoas à l'égard des morts, leurs paroles firent rager plus d'un Xalya intérieurement. Mais, au grand étonnement de Dashvara, aucun n'enfreignit son ordre de ne pas répondre aux provocations. Pas même Maef. Chose que Dashvara n'aurait pas cru possible. Assurément, son peuple commençait à faire preuve d'un sang-froid admirable. .P Quoi qu'il en soit, l'accord tacite de respect mutuel tomba à l'eau, l'alliance vacilla et elle fut sur le point de se rompre complètement quand, vers midi, quatre Shalussis vinrent le voir au refuge, traînant un garçon et accusant «ce rat xalya» de leur avoir volé un fromage. Ils étaient hors d'eux. .D Vous savez qu'on ne va pas tuer des enfants et vous les envoyez nous voler! —rugissait l'un—. Fils de rat… Maintenant que les Honyrs sont là pour vous lécher les bottes, vous pensez que vous êtes en sécurité, hein? Eh bien, vous vous trompez. C'est un territoire shalussi, ici. Si vous commencez à ne pas filer droit, on vous laissera mourir de faim et on vous coupera les pattes! .P Il poussa violemment le présumé chapardeur, qui s'étala aux pieds de son seigneur, retenant ses larmes comme un brave. Dashvara le prit par le bras et le releva sans effort. .D Dis-moi, petit. Est-ce vrai que tu as essayé de prendre un fromage qui n'était pas à toi? .P L'enfant fit non de la tête sans oser parler. Son mouvement généra de nouveaux jurons de la part des Shalussis qui arrachèrent à Dashvara une grimace de profonde lassitude. Incapable de déterminer qui mentait, il présenta malgré tout ses excuses sur un ton bourru et l'histoire en resta là, fort heureusement. .P Il suivit d'un regard sombre les quatre protestataires qui s'éloignaient d'une démarche de roi. L'hostilité renouvelée des Shalussis le troublait profondément. Jusqu'alors, ceux-ci avaient traité les Xalyas avec une relative clémence et compassion… mais l'arrivée des Honyrs avait renversé la situation. Était-ce parce qu'ils craignaient que les Xalyas s'unissent aux Voleurs de la Steppe? Avec cette union, les Shalussis deviendraient le clan le plus faible de Rocdinfer, mis à part peut-être les Akinoas… et la perspective les effrayait. Contrairement à Todakwa: lui, il ne bougerait pas le petit doigt pour empêcher cette union tant que Dashvara acceptait la vassalité, car il serait justement ravi d'avoir enfin une certaine influence sur les Honyrs. Mais les Shalussis… ils auraient préféré que le seigneur de la steppe soit enterré à cinquante pieds sous terre. .P .Bpenso Eh bien, qu'ils essaient de m'enterrer .Epenso , grommela-t-il intérieurement. Quand il perdit les quatre Shalussis de vue, il cracha à voix haute: .D Shalussis. Ils ne changeront jamais. —Il ébouriffa les cheveux du petit voleur sans lui demander de comptes et il avoua à Zorvun—: Soit Zéfrek est vraiment mort, soit il nous ignore délibérément. .P Il s'avéra que la deuxième hypothèse était la bonne car, l'après-midi, alors que Dashvara se préparait déjà à aller informer les chefs shalussis que, puisqu'il en était ainsi, les Xalyas prendraient leurs propres décisions sans consulter personne, un messager arriva pour annoncer que Zéfrek l'invitait à le rejoindre au nord du village. .D Plus rapide qu'un bodun —commenta Dashvara avec raillerie, se réjouissant malgré tout. .P Le jeune messager se contenta de prendre un air d'incompréhension. Dashvara était prêt. Accompagné d'une dizaine de frères, il s'éloigna vers le nord. Le voyant, Sirk Is Rhad s'empressa de se séparer du groupe honyr et de s'unir à eux, manifestement décidé à montrer à son père qui était son véritable seigneur. Dashvara ne put s'empêcher de lui adresser un sourire fraternel malgré le regard sombre que le père devait sans nul doute leur jeter en ce moment. .P Le ciel s'était couvert et un soleil froid illuminait maintenant Lamasta de ses rayons. Au nord du village, près des barricades de décombres, se trouvait un nombreux groupe de cavaliers. La poussière dense soulevée par leurs montures se mêlait aux haleines chaudes qui émanaient de leurs bouches dans l'air hivernal. On n'entendait aucune voix, si ce n'est quelque murmure entremêlé aux souffles des chevaux. Ils se préparaient visiblement à partir quelque part. Il restait à savoir si ce serait avec les armes dégainées ou la tête basse. .P Dashvara aperçut Zéfrek et s'approcha d'une démarche ferme, les yeux prudents. Il remarqua le bandage à moitié dissimulé que le pirate portait à son poignet, probablement blessé lors du duel du matin. À part ça, il avait l'air bien plus en forme que la veille et il dégageait une claire et vive assurance. Le duel lui avait été salutaire. .D Zéfrek de Shalussi —le salua-t-il d'une voix profonde. .D Dashvara de Xalya —répliqua le chef shalussi, sans descendre de cheval—. Pardon de ne pas t'avoir invité à la réunion ce matin, mais, comme tu dois le comprendre, je devais traiter des affaires qui ne concernaient que le clan. Nous les avons enfin réglées et nous avons aussi réfléchi longuement au pacte proposé par Todakwa… Je suppose que vous devez avoir fait la même chose et j'aimerais connaître ta conclusion sur le sujet. .P Dashvara balaya rapidement du regard les visages shalussis et scruta l'expression de Zéfrek, tentant justement de deviner quelle était .Sm sa conclusion sur le sujet. Finalement, il répondit avec franchise: .D Tout dépend de la vôtre. Si vous acceptez, nous n'aurons pas d'autre solution que d'accepter également. .P Sa réponse arracha à Zéfrek une moue amusée. .D Très juste —concéda-t-il—. Et si j'ai décidé de refuser? .P Dashvara fronça les sourcils. .Bpenso Tu te fiches de moi, pirate? .Epenso Il haussa les épaules. .D Si tu refuses, c'est sans doute parce que tu sais que tu obtiendras davantage d'aide de Dazbon sous peu. .P Le sourire de Zéfrek s'élargit. Oui, il se fichait de lui, confirma Dashvara sans se démonter. Il était clair qu'il avait déjà pris une décision. .D Il n'y a pas que les Républicains qui pourraient nous aider —répliqua le chef shalussi—. Il y a aussi les Akinoas. .P Saisi, Dashvara plissa les yeux, l'observant avec attention. .D Tu as des nouvelles de Raxifar? .P Le Shalussi acquiesça calmement. .D Il a attaqué les mines du nord avec une vingtaine d'hommes et de femmes de son peuple. —Sous le regard stupéfait des Xalyas, il détailla—: Apparemment, les mineurs étaient presque tous Akinoas. Il les a sauvés et, comme ils étaient poursuivis et qu'ils n'avaient pas de chevaux, ils se sont retranchés dans le donjon Nayul au nord-est d'Aralika. Et ils sont toujours là-bas. .P Dashvara souffla. Visiblement, Raxifar se trouvait dans une situation aussi délicate que la leur… .D Comment tu l'as appris? .D Par un messager essiméen —répondit Zéfrek—. Todakwa a dû penser que la nouvelle nous inciterait à accepter plus rapidement le pacte. .P Dashvara se demanda quelles autres nouvelles ce pirate pouvait lui cacher et, avec un sourire sardonique, il répliqua: .D Très aimable de sa part. Parlons sans détour, Zéfrek de Shalussi: tu vas accepter le pacte, oui ou non? .P Zéfrek échangea un regard avec ses compagnons avant d'acquiescer. .D Je pense imposer de nouvelles conditions et je souhaite en parler avec Todakwa en privé. Mais oui, je considère que le pacte nous sera bénéfique. J'ai décidé de libérer Ashiwa tout de suite et de parler avec Todakwa. Je t'invite à m'accompagner. .P Dashvara mit quelques secondes à assimiler sa réponse, bien que ce ne soit pas une surprise. Il sentait douloureusement le manque de pouvoir des Xalyas dans cette affaire. .D Soit —dit-il d'une voix rauque—. Todakwa a intérêt à tenir sa parole. J'arrive tout de suite. .P Il le salua et lui tourna le dos avec une certaine brusquerie. Il revint à la zone xalya, le cœur lourd et entouré de silence. À peine de retour, il déclara à tous d'une voix forte: .D Xalyas, nous nous rendons. Rassemblez tout et préparez-vous à quitter Lamasta. Nous n'allons pas rester dans cet antre shalussi plus longtemps qu'il ne faut. .P Tous obéirent promptement sans commenter une seule fois la décision de Dashvara. Ils ne devaient pas non plus avoir envie de trop y réfléchir: après tout, le seigneur décidait ce qui était le mieux, n'est-ce pas? Dashvara soupira. .P .Bpenso Arrête de te plaindre de tes responsabilités, Dash: tu es censé avoir été élevé pour les supporter. .Epenso .P Il monta sur le dos de Soleil-Levant et lui tapota doucement l'encolure. La voix de son père ressurgit de la mort en cet instant et résonna dans sa tête avec la force d'un marteau: un Xalya ne se rend pas!, tonnait-elle. Et la voix plus douce et posée de Maloven lui murmura: .Bparoles Se rendre face à l'inévitable n'est pas se rendre mais agir avec sagesse. .Eparoles Les lèvres de Dashvara se courbèrent en une moue ironique. .P .Bpenso Se rendre? Diables, non. Un Xalya ne se rend pas: il signe des pactes. .Epenso .Ch "Réminiscences" L'accueil de Todakwa fut pompeux et inutilement paternel. C'est tout juste s'il prit la peine de parler aux chefs défaits: après s'être assuré qu'Ashiwa n'avait subi aucune torture, Todakwa envoya aussitôt des charrettes entières de vivres et de bois à Lamasta par compassion envers les vaincus affamés et, avant même que soit signé quoi que ce soit, il entra avec son armée dans le village et installa son propre quartier général en haut de la colline pour passer la nuit. .P En conséquence, les rues se retrouvaient pleines de gardes essiméens, les Shalussis ne s'éloignaient pas de leurs feux et les Xalyas demeurèrent entassés dans leur refuge avec les Honyrs sans oser sortir. Ils n'avaient pas de nouvelles de Tah, ni de Kuriag, ni des Akinoas non plus. Et ils ne savaient pas grand-chose de Youk: quand Dashvara avait demandé à le récupérer, Todakwa, avec une raillerie évidente, avait répondu qu'il ne l'empêchait pas de revenir, que le garçon était pour l'instant à la charge des prêtres-morts et qu'il souhaitait rester avec eux. Ils n'avaient pas récupéré non plus le cheval du patriarche honyr: apparemment, il était parti au galop vers le nord et personne n'avait été capable de le rattraper. Dashvara avait réitéré ses excuses, de plus en plus honteux et embarrassé par ce qui s'était passé: ce stupide incident avait inévitablement mis le père de Sirk Is Rhad de mauvaise humeur et Dashvara le comprenait tout à fait. Enfin… au moins, cette nuit-là, ils se couchèrent sans un brin de faim. Todakwa devait croire le dicton comme quoi les cœurs se conquièrent en rassasiant les estomacs. .P L'acceptation officielle du pacte se fit le jour suivant, en présence de tous. C'était le jour de l'Alkanshé, une date sacrée pour les Essiméens, et, apparemment, durant l'Alkanshé, tout conflit était interdit car l'on fêtait la Renaissance de Skâra et tous devaient chanter et danser en son honneur. Plusieurs garçons xalyas avaient tenté d'expliquer à Dashvara comment la Mort pouvait bien renaître, mais il s'était avéré que même eux, après trois ans de prières, ne parvenaient pas à le comprendre. .P .Bpenso Rassure-toi, Dash, .Epenso se dit-il tout en déjeunant copieusement. .Bpenso Bientôt, tu auras un prêtre-mort à tes côtés toute la journée pour tout t'expliquer en détail. .Epenso .P Dehors, on entendait déjà des bruits d'instruments et des voix animées. Ses frères déjeunaient auprès de lui, moins bruyants qu'à l'accoutumée. Ils n'étaient pas sombres non plus, mais plutôt inquiets de connaître l'avenir. Quant aux Honyrs, ils n'avaient pas goûté une bouchée de la nourriture offerte par Todakwa: ils utilisaient leurs propres provisions, méprisant sûrement en secret les Xalyas qui l'acceptaient sans aucun scrupule. .P .Bpenso Bah, les maîtres ne sont-ils pas censés donner à manger à leurs esclaves? .Epenso , rit intérieurement Dashvara, sardonique. .P Il avait bien appris la leçon en Diumcili: tout ce qui pouvait être bon pour son peuple était bienvenu. Il n'y avait rien d'honorable à mourir de faim en ayant de délicieuses galettes à portée de la main. Aurait-il pensé la même chose trois ans auparavant? Non, certainement pas. Trois ans plus tôt, il aurait rugi comme un nadre, sentant son Oiseau Éternel attaqué. Il esquissa un sourire. Parfois, il regrettait d'avoir perdu cette pureté entêtée de son adolescence. Et, cependant, avec elle, jamais il n'aurait survécu à la Frontière, jamais il n'aurait accepté d'être esclave d'Atasiag ni tué Rayeshag Korfu traîtreusement et jamais il ne serait retourné dans la steppe. Ce qui ne signifiait pas qu'il se réjouisse spécialement de baisser la tête devant Todakwa… mais, dans un clan aussi réduit, la survie et le bon sens passaient d'abord. .D Eh, Philosophe! À force de tant penser, tu vas rater la cérémonie —lui lança Makarva, moqueur. .P Ses frères s'étaient déjà levés. .D Ils n'oseraient pas commencer sans moi —répliqua Dashvara avec un sourire de loup—. J'espère seulement que ça ne durera pas trop longtemps. La modernité a la mauvaise habitude de faire durer les choses inutiles. .D En tout cas, aujourd'hui, tu apparaîtras vêtu comme le seigneur des Xalyas —intervint une voix joyeuse derrière lui. .P Dashvara se tourna, les sourcils arqués, et vit plusieurs femmes xalyas approcher, portant un long tissu sombre entre les mains. Il se leva, le cœur battant précipitamment. Se pouvait-il que ce soit…? .D Le shelshami? —murmura-t-il, stupéfait. .P C'était le foulard noir que son père revêtait lors des cérémonies et des rencontres pacifiques avec les autres clans. Il l'aurait reconnu n'importe où: il avait les mêmes décorations sur les bords et une petite perle blanche, cadeau de Dakia, que le seigneur Vifkan portait contre sa poitrine, dissimulée aux regards étrangers. Il haleta. .D C-comment…? Je veux dire, comment est-ce que les Essiméens ne…? .D Ta mère me l'a donné pour que je le cache —expliqua sa tante Lariya—. Et elle m'a dit que, le jour où je te le rendrais, tu aurais accompli ta mission. .P Dashvara sentit un frisson et écarta la main du tissu, la mine grave. .D Alors, je ne peux pas le porter. Pas tant que Lifdor et Todakwa sont encore en vie. .P Il vit les yeux de Lariya sourire et un éclat ardent et provocateur briller dans ceux-ci alors qu'elle avançait dépliant le tissu. .D Avant que le soleil renaisse, tu auras sauvé ton peuple —prononça-t-elle avec une solennité sereine, le couvrant avec le shelshami—. Si tu dois tuer Todakwa, fais-le. Rends justice. Sauve la fierté de ton peuple. C'est moi, Lariya, sœur de Dakia de Xalya, qui te le demande. Ce serpent nous a volé notre dignité. S'il nous faut mourir pour la récupérer, qu'il en soit ainsi. De toute façon, nos morts ne se relèveront plus, mon seigneur. Notre clan est mourant. Et notre fierté… seul ton fer peut la rétablir, Dashvara de Xalya. .P Aidée par d'autres femmes, Lariya avait fini de vêtir son seigneur avec le foulard noir. Ses paroles avaient laissé Dashvara abasourdi, troublé, frappé d'émotion… Il ne s'attendait pas à cela. Et, vu les expressions saisies de ses frères, il devina qu'eux non plus. Un instant, il se vit piégé par son propre peuple. Il voulait faire le mieux pour lui et il s'avérait que celui-ci ne lui demandait ni paix ni amour: il lui demandait justice et vengeance. .P Comme Lumon avait dit un jour, ils étaient tous morts en vie et son peuple asservi n'avait continué à vivre que dans le désespoir complet. Mais maintenant qu'ils avaient récupéré un seigneur, ils souhaitaient que celui-ci leur rende la vie, même si c'était pour mourir aussitôt après. .P .Bpenso Ils souhaitent que tu meures, Dash .Epenso , comprit-il avec un frisson. .Bpenso Ils souhaitent davantage la mort de Todakwa que la vie de leur clan, parce qu'ils pensent que celui-ci est déjà mort. .Epenso .P .Bpenso Quelle folie. .Epenso .P .Bpenso Mais c'est ton peuple, Dash, et tu le comprends, admets-le, tu comprends leur désir de vengeance parce qu'une partie de toi-même meurt d'envie de la mettre en pratique. .Epenso .P .Bpenso Mais tu ne le feras pas. .Epenso .P Comme devinant ses pensées, les yeux de Lariya flamboyèrent. .D Seul ton fer peut sauver le Dahars de ton peuple —insista-t-elle. .P Et avec quelle confiance et quelle fermeté le disait-elle…! À la fois ému et atterré, Dashvara s'inclina devant sa tante et les autres femmes xalyas et dit: .D Je ferai ce que mon Oiseau Éternel me dictera, .Sm -t erare sîzinez , et mes sabres accompliront leur devoir. Mais au lieu et au moment appropriés. L'impatience est l'ennemi du chasseur. —Il sourit face aux regards graves mais décidés des jeunes xalyas et prit la main de Lariya pour la serrer doucement—. Merci d'avoir gardé le shelshami, tante Lariya. J'essaierai de le porter avec autant de dignité que mon seigneur père. .P La mère des Triplés hésita mais sembla considérer que ses paroles avaient eu l'effet souhaité car elle n'insista pas et se contenta de dire: .D Que notre Dahars te guide, mon seigneur. .P Heureusement, Lariya n'était pas aussi impétueuse et autoritaire que l'était sa sœur et elle espérait que ses paroles suffiraient pour que son seigneur comprenne que la vie de son peuple ne devait pas être un obstacle à son devoir. Le problème, c'était que, pour Dashvara, son peuple avait été jusqu'alors un objectif plus qu'un obstacle… ainsi qu'un bouclier qui le protégeait de ses propres impulsions. Devoir, devoir, se répéta-t-il avec irritation. Qui mieux que lui pouvait comprendre son devoir réel? .Sm -t penso Le Dahars de ton peuple , lui dit une petite voix. Mais, selon la tradition, c'était le propre seigneur qui était censé le représenter. De sorte que, quoi qu'il fasse, son peuple le suivrait, n'est-ce pas? Selon la tradition, il le suivrait jusqu'à la mort ou jusqu'à l'humiliation la plus brutale. Tel était le pouvoir du seigneur de la steppe. Et tel était ce qu'Atasiag avait nommé fanatisme de l'Oiseau Éternel. .P .Bpenso Réjouis-toi, Dash: si tu avais cinq-mille Xalyas sous ton commandement, toute la steppe serait à tes pieds… .Epenso .P Il réprima une vague d'auto-dérision et jeta un coup d'œil à son peuple. Ses frères le regardaient avec une étrange fascination. Ils avaient l'air d'avoir vu un fantôme sous ce shelshami. Le fantôme de son père, peut-être? .P .Bpenso Eh bien, ne vous faites pas d'illusions, frères. Ce n'est pas le seigneur Vifkan qui se tient devant vous: ce n'est que moi. .Epenso .P Un cor retentit au-dehors, repris par d'autres. C'était l'heure. Avec une tranquillité qui le surprit, Dashvara tendit une main pour prendre celle de sa naâsga, l'embrassa, sentant clairement son trouble et jeta un dernier regard à son peuple avant de lancer: .D En marche. .P Et ils sortirent du refuge. .P Les Essiméens avaient été actifs ce matin-là: ils avaient nettoyé les rues de tous les décombres, ils les avaient même décorées avec des banderoles bleues et blanches. Le blanc symbolisait la renaissance de Skâra; le bleu, son immortalité. Et Dashvara se demandait toujours: comment pouvait-on être immortel et renaître? Les Essiméens et leurs histoires farfelues… .P Il jeta un simple regard en arrière pour constater que les Honyrs avaient décidé d'accepter l'invitation et de les suivre jusqu'à l'endroit de la cérémonie. Diables, il aurait donné ses sabres pour savoir ce que ces hommes étaient réellement venus chercher. .P La cérémonie aurait lieu à l'extérieur du village. Les musiques s'étaient éteintes et, maintenant, tous attendaient l'arrivée de Todakwa. Dashvara fit arrêter les Xalyas avant qu'ils ne s'avancent au milieu des Essiméens. Plus d'un les observait avec effronterie. Malgré tout, on ne percevait pas à leur égard ce mépris ancestral que leur professaient les Shalussis, mais plutôt un mélange de curiosité et de compassion. Oui, de compassion. Peut-être parce que ce que voyaient leurs yeux était un groupe inoffensif de femmes et d'enfants défendus par une poignée de guerriers déshonorés et par un chef enveloppé dans un shelshami traditionnel qui s'accrochait stoïquement à son Dahars et à son Oiseau Éternel tout en marchant vers son propre abîme. .P .Bpenso Vous pouvez garder votre compassion hypocrite, Essiméens .Epenso , siffla mentalement Dashvara. .P Lorsque Zéfrek arriva avec ses hommes, l'ambiance se tendit. Essiméens et Shalussis s'affrontaient avec des yeux assassins. C'étaient là les véritables rivaux de la steppe à présent. Il s'avérait étrange de constater que les Xalyas ne représentaient plus, dans ce lieu, qu'un petit groupe secondaire de steppiens venus d'un âge révolu. De même que les Honyrs. .P Après l'arrivée de Zéfrek, Todakwa ne tarda pas à apparaître avec sa suite et ceux de son peuple l'acclamèrent en s'inclinant profondément jusqu'à terre tout en prononçant des paroles en galka. Avec ce flot d'agenouillés, le champ de vision se libéra et Dashvara put voir clairement le chef essiméen s'arrêter devant un grand pavillon blanc. Il était accompagné de son épouse, ainsi que de son frère Ashiwa, mais il n'y avait pas trace de Kuriag Dikaksunora. Comme les Essiméens se relevaient, Dashvara aperçut un prêtre-mort couvert de tatouages qui s'approchait des Xalyas. Il s'inclina légèrement devant lui et dit en galka: .D La paix soit dans ta vie, Dashvara de Xalya. —Et il ajouta en langue commune—: Par ici. .P Il le lui dit sur un ton courtois, lui faisant un signe pour l'inviter à le suivre avant de lui ouvrir la voie entre les Essiméens. Dashvara aspira doucement l'air froid du matin et s'avança, entouré de Yira, Arvara et Makarva. Les autres avaient ordre de ne pas bouger de là à moins que les choses tournent mal. .P Les Essiméens observèrent les vaincus en silence alors que ceux-ci s'approchaient du pavillon. Arrivé devant celui-ci, Dashvara adressa un geste sec de la tête à Zéfrek et jeta un coup d'œil à la table avec les parchemins avant de se tourner vers Todakwa. Le chef d'Essimée parlait à voix basse avec son épouse. Le premier souriait, trahissant sa jovialité; par contre, le visage pâle sillonné de tatouages de Daéya reflétait une sérénité absente. On aurait dit que ce qui se passait autour d'elle ne l'affectait pas, comme si elle était au-delà du monde des vivants. Et, pourtant, elle avait sacrément bien pris la peine d'inventer ces disques explosifs pour frapper Lamasta… .P Se tournant vers les deux chefs steppiens, Todakwa fit un geste de bienvenue. .D L'Alkanshé s'éveille aujourd'hui avec un ciel clair et ensoleillé. J'espère que vous avez passé une nuit agréable. .P Dashvara se retint de rouler les yeux et, acquiesçant sans un mot, il promena son regard sur les nombreux prêtres-morts qui les entouraient. Il remarqua une petite silhouette qui tentait de se cacher derrière la tunique noire de l'un d'eux. .P C'était Youk. .P Le garçon avait le regard rivé sur le sol et était si pâle qu'il semblait sur le point de s'évanouir. Sa tête avait été de nouveau rasée, peut-être en l'honneur de l'Alkanshé, et il portait une tunique grise qui lui arrivait jusqu'aux pieds. Il leva les yeux, croisa le regard de Dashvara, haleta et le prêtre-mort qui était à ses côtés l'attrapa par le cou avant de lui murmurer quelque chose à l'oreille. Ses paroles le tranquillisèrent immédiatement et Youk demeura immobile comme une statue. Il ne releva pas les yeux. .P Entretemps, Todakwa et Zéfrek avaient achevé leurs formules de politesse et Dashvara n'avait pas desserré les lèvres, se contentant de secouer la tête, émettant des grognements sans prêter une réelle attention. Finalement, ils s'intéressèrent aux parchemins sur la table. Zéfrek signa avec son nom —très probablement, quelqu'un devait lui avoir appris à le faire la veille— et il s'agenouilla devant Todakwa, lui jurant loyauté. Dashvara prit son temps. Il relut le pacte du début jusqu'à la fin et, quand il parvint au bout, il fronça les sourcils. D'une voix sèche, il lut: .D En qualité de propriétaire du signataire, la famille Dikaksunora se réserve le droit de mettre fin au pacte à tout moment et de récupérer le pouvoir sur ses biens. —Il laissa échapper un grondement et posa le parchemin sur la table d'un geste brusque—. Ceci n'était pas dans le pacte initial. Qu'est-ce que cela signifie? .P Il perçut la légère grimace de Todakwa; néanmoins, ce n'est pas lui qui répondit, mais une voix derrière lui. .D Cela signifie que les Xalyas, vous êtes toujours la propriété des Dikaksunora. .P Quand Dashvara vit la haute silhouette se détacher des Essiméens et contourner la table, il sentit son sang se glacer dans ses veines. Ce visage… Liadirlá, ce visage, il le connaissait. C'était le premier étranger qu'il avait haï de toute son âme. L'envoyé de Menfag Dikaksunora. Le maître de Tsu et celui qui avait obligé ce dernier à le torturer à Dazbon. .D Arviyag —feula-t-il tout bas. .P Il cracha le nom avec mépris et incrédulité. L'élégant Titiaka lui adressa un léger sourire froid. .D Ton cœur doit être plus noir qu'un puits, Dashvara de Xalya. Kuriag Dikaksunora vous a achetés pour que vous le protégiez et guidiez dans la steppe, n'est-ce pas? Il vous a donné des armes, des chevaux, des vivres et de l'argent. Et, en échange, il demandait simplement votre loyauté. Loyauté! —rit-il. Son rire s'éteignit aussi vite qu'il vint—. Laisse-moi te résumer tes exploits, Xalya. Tu t'es moqué de ton maître à plusieurs reprises, tu as simulé de le sauver, tu t'es fait passer pour un ressuscité et tu as trahi la confiance de ton maître sans aucun scrupule en t'enfuyant, en affrontant ses alliés et sans t'inquiéter un instant de l'homme qui t'a acheté pour mille-cinq-cents dragons. —Sa phrase s'acheva en un aboiement. Il fit claquer sa langue avec dédain—. Tu n'as rien appris durant ces dernières années. Si tu avais été mon esclave, tu aurais fini dans une fosse avec le dos ensanglanté, suppliant pour qu'on écourte ta vie, Xalya. .P Plusieurs hommes forts le suivaient, ainsi que son loyal serviteur, Paopag, et… Garag Dikaksunora, le diplomate. Les voyant ainsi ensemble, il était clair que Garag et Arviyag partageaient des traits familiers, sauf que le premier était clairement un semi-elfe tandis qu'on percevait à peine des traits d'elfe chez Arviyag. Ce dernier posa les deux mains sur la table sans détourner ses yeux pénétrants de Dashvara. .D Peut-être que je n'aurais pas dû te laisser la vie sauve ce jour-là. .P Dashvara luttait intérieurement pour ne pas sortir ses sabres et couper la tête de cette vipère. Il répliqua: .D Peut-être. Où est Kuriag? .P Un éclat dangereux passa dans les yeux d'Arviyag. .D Où est Kuriag? —répéta-t-il—. Tu te préoccupes de lui maintenant? Vraiment? .P Dashvara fronça les sourcils, soudainement inquiet. .D Il lui est arrivé quelque chose? .P Il vit Arviyag échanger un sourire moqueur avec Garag et tambouriner sur la table. Que tous les Essiméens et Shalussis soient là à l'écouter ne semblait pas le déranger. .D Ce pacte entre les Essiméens et les Xalyas est inutile —dit-il enfin—. Et Todakwa partage mon avis sur la question: si vous ne vous unissez pas aux Voleurs de la Steppe, votre… clan? —il sourit avec raillerie— ne vivra pas. Il n'a pas de bétail, il n'a ni vivres, ni armes, ni chevaux. Il ne survivra pas à l'hiver. Et Kuriag ne vous viendra pas en aide: vous êtes des esclaves fugitifs. —Il fit un geste vague se tournant de nouveau vers Dashvara avec des yeux de prédateur—. Sans aide, vous êtes perdus. .P Dashvara crispa ses mâchoires. Pourquoi tout ce théâtre? À vrai dire, ce n'était pas une surprise: Todakwa n'était tout simplement pas disposé à faire de pacte s'il ne s'unissait pas aux Honyrs… Et Arviyag comptait bien qu'il ne le ferait pas, mais pourquoi? Pour rendre à Kuriag ses esclaves évadés et s'attirer ses bonnes grâces? À moins qu'il ne soit arrivé quelque chose à Kuriag? Dans ce cas… allez savoir à qui «appartenaient» les Xalyas maintenant. La seule pensée que le jeune elfe ait pu être assassiné le saisit, l'attrista et, étrangement, l'emplit de honte, car s'il n'avait pas fui les Essiméens, peut-être aurait-il pu le sauver. Ignorant les paroles d'Arviyag, il répéta: .D Où est Kuriag? .P Arviyag roula les yeux. .D Encore! Ton maître est en pleine tournée touristique avec son ami agoskurien. En train de chevaucher de donjon en donjon. Il valait mieux pour lui qu'il ne soit pas présent aujourd'hui. Ton influence sur lui s'est avérée très négative. .P Dashvara soupira de soulagement. Bon, au moins, Kuriag allait bien. Après avoir rapidement promené ses yeux sur Daéya, Todakwa, Garag et Arviyag, il fit un geste désinvolte de la main. .D Eh bien? Quel est votre plan alors? Nous égorger? Je suis certain que vous y parviendrez, mais pas sans que nous tranchions quelques-unes de vos têtes au passage aussi. Peut-être pas beaucoup —reconnut-il calmement—. Mais ce ne sera pas faute d'essayer. .P Arviyag émit un éclat de rire. .D Et voilà comment le barbare a parlé! .P Il se redressa, prenant de ses deux mains les bords de son élégant manteau titiaka. Ses vêtements le faisaient paraître encore plus maigre qu'il ne l'était. Il lui faisait penser à un de ces dandys sortis du Beau-Casino de Titiaka. Il ne lui manquait que le bâton. .P Du coin de l'œil, Dashvara calcula les distances… .P .Bparoles Seul ton fer peut sauver le Dahars de ton peuple. .Eparoles .P Ses yeux de chasseur cherchaient des proies pour son fer. Mais son esprit ne cessait de lui répéter: pas encore, Dash, il y a encore de l'espoir… .D Vous condamner à mort serait une possibilité —répondit Arviyag avec légèreté—. Mais je ne crois pas que Todakwa apprécie qu'on accomplisse un massacre en un jour sacré comme celui-ci. —Il inclina la tête vers le chef essiméen et ajouta—: D'un autre côté, nous sommes des gens civilisés, Xalya, et nous préférons tuer les coupables. Et dans cette affaire… je crois bien que celui qui doit payer le prix est le meneur. .P Dashvara arqua les sourcils. .D De sages paroles —approuva-t-il—. Alors, d'après toi, je devrais être civilisé et supplier Kuriag Dikaksunora de me trancher la gorge. .P Arviyag sourit. .D Par exemple. Ce serait un bon début. Mais, si l'un de mes hommes te la tranchait, le problème serait tout aussi bien réglé… .D Tu le penses vraiment? —l'interrompit Dashvara avec vivacité—. Tu penses vraiment que le problème serait réglé en tuant le seigneur des Xalyas? Touchez à moi et vous aurez cent Xalyas furieux prêts à mourir pour me venger. .P Arviyag lui rendit une expression moqueuse. .D Oh. Tes gens t'adorent à ce point. .P Dashvara sentit Makarva s'agiter et il posa une main apaisante sur son bras tout en lançant au Titiaka un regard venimeux. Il se tourna vers Todakwa et rugit: .D Essiméen! J'ai accepté le pacte proposé. Le modifier maintenant, c'est enfreindre les règles. .P Todakwa avait observé l'échange avec intérêt. Il secoua la tête avec une expression qui se voulait conciliante. .D Vous êtes des esclaves des Dikaksunora, Dashvara de Xalya. Ce que j'ai proposé était un pacte théorique avec la condition implicite d'allier les Honyrs à mes domaines. Mais on dirait qu'ils ne veulent pas t'appuyer et, étant donné que les Dikaksunora ne souhaitent pas vous libérer… votre avenir dépend de ceux-ci. Je ne me sens pas le droit d'interférer dans cette affaire. Vous avez été vendus et achetés et la loi de propriété vaut plus que tout le reste. .P .Bpenso Au diable tes lois modernes .Epenso , siffla mentalement Dashvara. Il jeta un coup d'œil à Zéfrek, mais celui-ci avait déjà juré loyauté à Todakwa et il était retourné auprès de ses gens. Son message était clair: il n'interviendrait pas et, comme homme d'honneur, il respecterait le pacte qu'il venait d'accepter. Dashvara essaya de demeurer tranquille sous les yeux clairs de Daéya d'Essimée qui l'observaient fixement. En vérité, il commençait réellement à se sentir au bord de l'abîme. .D Et Raxifar d'Akinoa? —demanda-t-il après un silence tendu. .P Todakwa leva les yeux au ciel. .D Kuriag a accepté de me le remettre pour les dommages occasionnés. Son sang sacrifié nourrira Skâra sans tarder. .P Dashvara expira et ferma brièvement les yeux. .Bpenso Liadirlá, donne-moi des forces… .Epenso Il ne pouvait pas croire que Kuriag ait accédé à envoyer Raxifar à la mort. Toutefois… il ne fallait pas oublier que cet Akinoa avait assassiné son père. La clémence de Kuriag avait été admirable, mais peut-être que sa famille l'avait fait changer d'avis. Diables. Certainement, avec des parents tels que Garag et Arviyag, et sachant que Kuriag, malgré ses grands principes, était assez influençable… ce jeune elfe était capable de donner n'importe quel ordre si on le convainquait que c'était le mieux à faire. Et si, en s'éloignant de Lamasta, il avait donné pleins pouvoirs à ses cousins… .P .Bpenso Que le sable les enterre .Epenso , ragea-t-il. .P La voix de Todakwa interrompit ses pensées. Il s'était tourné vers son peuple, adressant à ses gens une prière en galka, à laquelle ceux-ci répondirent en un chœur profond, entonnant une chanson. La mélodie triste du début prit bientôt un ton plus joyeux et plus rapide. Dashvara n'avait aucune idée de combien de temps cela durerait, mais il était clair que Todakwa avait considéré la cérémonie du pacte comme terminée et avait initié la fête de l'Alkanshé. Il jeta un regard vers Yira, Makarva et Arvara. Tous trois le lui rendirent, les yeux brillants d'inquiétude. Yira murmura: .D Nous devons trouver Kuriag. .P Dashvara avait pensé à la fuite, à la lutte à mort, aux supplications humiliantes, mais il n'avait pas pensé que Kuriag pourrait encore leur venir en aide. Cependant, sa naâsga avait raison: Kuriag n'oserait jamais condamner le peuple de son épouse en l'ayant en face de lui. Le problème, c'était qu'ils n'avaient aucune idée d'où il pouvait être à présent. De donjon en donjon… Eh bien! Il y avait au moins une dizaine de monuments des Anciens Rois dans la zone. .P À quelques pas de distance, Arviyag bavardait avec Garag… Dashvara fit un pas en arrière. Personne ne le regarda. Il fronça les sourcils et se tourna vers Youk. Le garçon contemplait toujours ses pieds tout en chantant, mais, comme alerté par un sixième sens, il leva à cet instant les yeux vers son seigneur. Dashvara lui fit signe de s'approcher. Son voisin le prêtre-mort était si occupé à chanter qu'il ne remarqua pas le garçon quand il s'éloigna. Au début, ses mouvements étaient hésitants, mais, ne lisant sans doute que pardon et amitié dans les yeux de Dashvara, il s'enhardit, s'approcha et cessa même de chanter pour demander: .D C'est vrai que cet étranger va te tuer? .P Il le disait sur un ton de commisération et solidarité, comme s'il comprenait que Dashvara était peut-être son seigneur mais qu'il était aussi tout comme lui, un esclave, et qu'il ne pouvait rien faire pour l'éviter. Dashvara lui rendit un sourire féroce. .D Qu'il essaye. Tu nous as fait une sacrée frayeur à tous en partant comme un ilawatelk. Viens, rentrons avec les autres. .P Mais Youk se fit réservé et, la tête basse, il refusa énergiquement. .D Je ne peux pas —dit-il. .P Dashvara s'arma de patience. .D Bien sûr que tu peux. Quelques tatouages ne signifient rien, mon garçon. Moi aussi, j'ai des tatouages, tu les vois? —Il retroussa la manche de son bras droit pour lui montrer les marques—. C'est de la peinture. Des couleurs. Rien de plus. .D C'est un mensonge —répliqua Youk, en reculant—. S'ils t'ont mis ces tatouages, c'est parce qu'ils t'ont acheté. Et moi aussi. Skâra m'a acheté. Je suis de Skâra. Et je ne peux pas m'en aller parce que, sinon, Elle me châtiera. .P Il le disait avec défi et fermeté. Dashvara le contempla, saisi. .D Attends —lui dit-il, en agrippant Youk par le bras quand celui-ci fit mine de s'éloigner. Et le regardant dans les yeux, il affirma—: Soit. Tu es de Skâra. Aucun problème, tu m'entends? Aucun. Moi, je veux seulement que tu rentres avec nous. Parce que tu es un Xalya, Youk. Un Xalya de Skâra si tu veux, mais un Xalya dans le cœur. .P Youk serra les lèvres sans rien dire. Dashvara ajouta: .D J'imagine que ce n'est pas facile pour toi de choisir. Mais sache que ton peuple souhaite que tu reviennes. Un frère revient à sa meute pour l'aider. Et toi, tu dois l'aider, parce qu'elle a besoin de toi, Youk. Ce n'est pas parce que tu es un Xalya que tu dois haïr les prêtres-morts ni Skâra. Tu dois seulement suivre ton Oiseau Éternel. .P Youk sembla réfléchir, mais Dashvara n'avait pas le temps de le laisser méditer, aussi, il le poussa tout simplement avec douceur. Le garçon ne résista pas et, finalement, ils s'éloignèrent jusqu'à leur peuple entre deux files d'Essiméens qui continuaient à chanter. Ils furent accueillis avec une vive inquiétude, car, bien que les Xalyas n'aient pas pu capter toute la conversation, ils en avaient entendu suffisamment pour comprendre que les choses s'étaient mal passées. Dashvara résuma de toutes façons brièvement ce qui était arrivé d'une voix neutre et presque désinvolte: .D Todakwa est peut-être un serpent, mais, là, les étrangers remportent la palme: ils ne veulent pas que je signe de pacte parce que, naturellement, nous sommes leurs esclaves. .P Dans son for intérieur, il ne pouvait cesser de penser que c'était déjà un miracle qu'ils soient encore tous en vie. Un homme plus impétueux qu'Arviyag les aurait déjà tous fait tuer la veille et le Liadirlá savait combien il aurait été facile de les enfermer dans le refuge et de tous les faire brûler vifs. Mais Arviyag et Garag étaient des hommes pragmatiques, peut-être même que le premier davantage que le second et, apparemment, ils n'allaient pas prendre de décisions précipitées. .P .Bpenso Ce qui ne signifie pas qu'ils ne nous enverront pas à la mort dans un futur proche .Epenso , médita-t-il. .P Le chant des Essiméens termina à cet instant et un prêtre-mort déclama des paroles en galka. Les fils de Skâra rompirent leurs files et, guidés par Todakwa et son épouse, ils se dirigèrent vers le fleuve pour recouvrir leurs bras de boue, pour se purifier peut-être, Dashvara n'en savait rien. Au fur et à mesure que les bruits de tambours et les clameurs s'atténuaient, ses yeux délaissèrent la procession festive et se portèrent sur les Essiméens armés qui n'y participaient pas. Il remarqua aussi le nombre considérable de mercenaires étrangers que les lignes essiméennes lui avaient occulté jusque là. Il y avait la vingtaine de ryscodranais de Garag, bien sûr, mais aussi d'autres guerriers, peut-être dans les quatre-vingts, qui vraisemblablement étaient au service d'Arviyag. Tous étaient sibiliens et on voyait sur leur peau grisâtre de légères plaques sombres causées par l'air sec et le froid de la steppe. Leurs visages impénétrables autant que leur allure et leur habillement austère reflétaient cette indifférence et cet «esprit mercenaire» que Dashvara avait déjà pu observer à maintes reprises à la Frontière. C'étaient, en fait, des hommes récupérés peut-être des galères, de la piraterie, de la misère, qui avaient été entraînés à tuer pour un salaire. .D Les sibiliens des îles de Skasna —croassa la voix de Tsu à côté de lui—. Il y a huit ans, Menfag Dikaksunora leur a promis de laisser leurs familles en liberté en échange de leurs services à vie. Apparemment, ils servent Arviyag à présent. .P Il prononça le nom de son ancien maître d'une voix terriblement neutre. Dashvara contempla les sibiliens avec une certaine solidarité et son opinion sur eux s'améliora, mais ils ne lui en parurent pas moins dangereux, au contraire. .D Les Honyrs partent —dit soudain Lumon. .P Dashvara ne se tourna pas pour les voir s'éloigner: ses yeux regardaient Arviyag et Garag approcher d'un pas désespérément lent. Avaient-ils pris une décision? Le regard effrayé et honteux, Sirk Is Rhad se plaça devant lui et s'inclina. .D Permets-moi de parler à mon père, sîzan. Je sais que je peux le convaincre de nous aider. .P Dashvara secoua la tête avec tristesse. .D Nous aider attirerait plus de problèmes que d'avantages aux Honyrs, sîzan. Ton père est prudent, c'est tout. .D C'est un lâche —siffla Sirk Is Rhad et, après un bref silence, il admit—: Il m'a ordonné de le suivre. .D Alors, suis-le —dit Dashvara. Face au visage de défi de l'Honyr, il sourit et posa une main fraternelle sur son épaule—. Il ne sert à rien de se jeter dans un abîme si l'on ne peut pas sauver ceux qui y sont déjà. J'ai pardonné à ton peuple et je suis certain que les Honyrs perpétueront notre Dahars. Et que, toi, tu le défendras quoi qu'il arrive, jusqu'à la mort, mais dans tes terres, sîzan, pas ici. Tinan —appela-t-il—. Accompagne-le jusqu'aux enclos et dis à son père que dorénavant Soleil-Levant lui appartient. —Comme Sirk Is Rhad écarquillait les yeux et commençait à protester, il l'arrêta—: Je préfère voir mon cheval entre les mains d'un frère qu'entre les mains d'un étranger. Et, maintenant, va. Nandrivá, sîzan —insista-t-il, en le priant—. Nandrivá. .P L'ordre de son seigneur ajoutée à celui de son père le firent désister: Sirk Is Rhad s'inclina, tremblant légèrement, et il prononça tout bas: .D Mon Oiseau Éternel mourra avec toi, sîzan. Pas avant ni après. .P Et avec ces mots, il s'éloigna rapidement avec Tinan vers les Honyrs qui partaient reprendre leurs chevaux, de l'autre côté du village. Arviyag et Garag s'approchaient toujours sans se presser. Secouant la tête, Shokr Is Set soupira en oy'vat: .D Kark Is Tork a un Oiseau Éternel orgueilleux. .P Voilà donc quel était son nom… Dashvara haussa les épaules. .D Il souhaite sauver son fils. Je respecte son souhait et sa prudence. Tout compte fait, nous ne nous connaissons pas. .P Il perçut du coin de l'œil le curieux regard que lui jetait le Grand Sage. Dashvara se demanda s'il lui obéirait, lui aussi, s'il lui demandait de s'en aller. Son intuition lui dit que non. Et, d'une certaine façon, il se réjouissait de l'avoir à ses côtés. En tout cas, il ne manquait pas de conseillers: le capitaine avec son esprit pragmatique, fier et rationnel; Yodara avec ses conseils pratiques et plus minutieux; Shokr Is Set avec son savoir; et… son peuple, qui, ce matin même lui avait conseillé de sortir les sabres et d'affronter Todakwa. Un conseil qu'une partie de Dashvara brûlait de mettre en pratique. Mais le chef essiméen n'accepterait jamais un duel: c'était un prêtre, pas un guerrier et, en plus, lutter contre un ennemi déjà vaincu n'avait pas de sens. Par conséquent, l'unique manière de réaliser le souhait de Lariya était de procéder comme il l'avait fait avec Nanda: le tuer traîtreusement. Et le peuple xalya se retrouverait ainsi couvert de déshonneur et vengé… Et cependant, plus il y pensait plus il lui semblait qu'écouter son peuple dans ce cas, même au bord de la mort, était une erreur. Parce que tuer Todakwa maintenant signifierait laisser la steppe aux Titiakas. .P Arviyag et Garag approchaient, entourés de gardes du corps. Tous deux étaient de bonne humeur et bavardaient sur un ton désinvolte dans une langue qui ressemblait au dialecte diumcilien de Titiaka mais à laquelle Dashvara ne comprit pas un mot. Il échangea des coups d'œil patients avec ses frères. Tsu avait ses yeux rouges rivés sur Arviyag. Il n'avait pas l'air d'écouter ce que disait celui-ci, même si, lui, probablement, était capable de le comprendre. Quelque chose sur son visage pétrifié fit pressentir à Dashvara qu'il était resté figé à remémorer sa vie passée. .P Arviyag se tut enfin, s'arrêta et baissa son regard vers Tsu. Ses yeux étincelèrent. .D Toujours aussi jovial, Drow. —Il sourit—. Il est ironique de voir qu'après t'avoir laissé partir, tu es finalement revenu à la même famille. Et je m'en réjouis. La mission que Cili nous assigne est déjà écrite à notre naissance. Et toi, Drow, tu es né pour me servir. .P Il tendit une main et lui fit signe d'approcher. L'expression de Tsu était un bloc de pierre. De fait, on aurait dit qu'il s'était entièrement changé en pierre, car il ne bougea pas, même quand Arviyag fronça les sourcils. .D Tu n'obéis pas à ton ancien maître, Drow? Peut-être est-ce la surprise de me voir. Approche —ordonna-t-il. .P Tsu ne bougea pas. Dashvara intervint: .D Il approchera quand tu auras expliqué ce que tu penses faire en l'absence de notre maître. .P Arviyag afficha un large sourire avant d'aboyer: .D Amenez-le-moi! .P Deux sibiliens s'avancèrent vers les Xalyas sans aucune appréhension. .Bpenso Maudits soient-ils… .Epenso , siffla Dashvara. Avant qu'ils ne saisissent Tsu, il voulut s'interposer, mais le drow, sortant de son immobilité, l'écarta avec fermeté et s'avança aussi inexpressif que les sibiliens qui l'escortaient. Ceux-ci lui ôtèrent une dague qu'il avait dans sa botte et, sans nulle nécessité, ils le poussèrent brusquement en avant. Tsu réussit à rattraper son équilibre et, au grand désespoir de Dashvara et probablement de tous ses frères, ils le virent baisser la tête et s'incliner très bas en prononçant: .D Pardon, .Sm khazag . .P Arviyag ne parut pas s'irriter de la lente réaction du drow, car il se contenta de lui sourire, l'air pensif, et il se tourna vers Garag pour faire un commentaire dans son dialecte avant de s'adresser à Tsu dans la même langue. Le drow acquiesça et répondit brièvement quelque chose qui arracha une moue de satisfaction à son ancien maître. Dashvara contemplait la scène, les mâchoires si crispées que sa tête commençait à l'élancer. .P .Bpenso C'est moi qui te demande pardon, Tsu .Epenso , soupira-t-il. .Bpenso Pardon de ne pas être capable de maintenir notre fierté et notre vie à la fois. Pardon et mille fois pardon. Tu aurais dû partir avec les drows de Shjak et avec cette reine dont tu m'as donné le médaillon de la chance. .Epenso .P Son cœur saignait de voir Tsu se prosterner devant un homme qui, durant des années, l'avait conduit à se haïr lui-même pour ce qu'il était, qui avait fait de lui un tortionnaire et l'avait traumatisé à vie. Lui, qui n'avait jamais connu la liberté, avait eu le malheur de tomber sur un peuple d'humains steppiens qui traînait, comme lui, les marques maudites sur ses bras. .P Précisément à l'instant où il pensait aux marques, il sentit un subit élancement dans le bras qui lui arracha un halètement de surprise. Et il ne fut pas le seul: ses frères soufflèrent et poussèrent des grognements en même temps et plus d'un agrippa son bras au niveau de la marque des Dikaksunora… Dashvara siffla et ses yeux se tournèrent immédiatement vers Arviyag. En voyant l'expression satisfaite de celui-ci, il comprit ce qui s'était passé. Par quelque moyen, cette canaille avait utilisé le même truc que Kuriag avait employé à Aralika pour empêcher ses frères de tuer la meurtrière. Sauf que cette fois, il n'avait réalisé aucun sortilège… ou peut-être que si? .P Dashvara jeta un coup d'œil à la main d'Arviyag, non à celle qui était libre, mais à celle qu'il tenait dans la poche de son manteau. Là, il gardait quelque chose, paria-t-il. Quelque chose, quelque maudite magara… .D Ces trucs sont limités —chuchota Yira, devinant le problème—. Il essaie seulement de vous effrayer. .P Vraiment? Eh bien, disons qu'il y était parvenu. Diables, oui, il y était parvenu. Le cœur de Dashvara battait à tout rompre, il ne savait si c'était dû à la surprise, à la magie ou à l'appréhension. Si seulement il pouvait arracher cette marque! Mais elle était enracinée dans son bras comme si elle faisait déjà partie de son propre corps. .P Il inspira pour se calmer et foudroya Arviyag du regard. Le Titiaka avait maintenant une expression désapprobatrice. Il déclara d'une voix sévère: .D Kuriag Dikaksunora avait l'intention de vous libérer à la fin de sa tournée dans la steppe. Mais l'ambition du roitelet xalya n'a pas de limites. Il a voulu que son maître se ridiculise devant un chef steppien en achetant cent-quatre-vingts sauvages. Cent-quatre-vingts —répéta-t-il avec une évidente raillerie—. Et qu'est-ce que le roitelet voulait qu'il en fasse? Qu'il les libère! Parce qu'il savait que son maître était un jeune homme encore influençable qui ne savait pas dire «non». Et le roitelet s'est enfui en pleine nuit avec cent-quatre-vingts femmes et enfants —se moqua-t-il—. Et il s'est uni à une rébellion! Pour ainsi dire, sans armes, sans chevaux et sans guerriers. Une anecdote digne d'un conte de fées, sauf que le roitelet avait oublié que les trahisons se paient, et très cher. .P Son sourire s'était changé en une moue détachée. Il ajouta: .D Amenez-le-moi. .P Les Xalyas réagirent d'un coup, se positionnant devant Dashvara. Celui-ci grogna: .D Du calme, Xalyas. Vous aurez tout le temps de vous jeter sur ce serpent s'il ose ne pas respecter la paix de l'Alkanshé de son amphitryon. .P Il parla bien fort, pour qu'Arviyag l'entende, et il s'ouvrit un chemin au milieu de son peuple réticent pour s'approcher des sibiliens et du rat étranger. Ils lui ôtèrent ses sabres, mais ils le laissèrent s'avancer sans le pousser, jusqu'à ce que l'un d'eux tende une main, lui faisant signe de s'arrêter. Garag commentait quelque chose à Arviyag dans son dialecte. Dès qu'il se tut, Dashvara prit la parole: .D Je suis prêt à payer pour ma fuite au nom de tout mon peuple. Cependant, je crains que seul mon maître puisse décider du châtiment approprié. .P Arviyag roula les yeux et avança tranquillement de quelques pas, le contournant, tout en disant: .D Te souviens-tu, Xalya orgueilleux, dans quel état le Drow t'a laissé il y a trois ans? Ou peut-être as-tu oublié? Je ne crois pas. Les dés d'interrogatoire ont détruit tes idéaux purs et inébranlables. Ils t'ont brisé. Et ça, c'est quelque chose qu'aucun homme n'oublie. —Dashvara ne put éviter de ressentir la vague d'impuissance et de désespoir qui l'avait vaincu ce maudit jour. Il frémit très légèrement. Et il perçut une pointe de satisfaction quand le Titiaka confirma—: Quelque chose dont on ne guérit jamais. Tu as hurlé comme un chien blessé dans ta langue sauvage. Puis tu as parlé. Tu as trahi ton peuple pour ta vie. Et maintenant, tu vas me faire croire que tu es prêt à .Sm mourir pour ton peuple? Vraiment? Après avoir prouvé que tu as davantage une âme d'esclave que de seigneur, après t'être traîné par terre pour sauver ta vie, tu veux me vendre ta fierté et ton sacrifice? .P Il émit un souffle railleur et, sans prévenir, il le prit par le bras droit, juste au niveau de la blessure qui n'était pas encore totalement cicatrisée, et il serra. Une douleur aigüe arracha à Dashvara un halètement profond et saccadé. Il chancela, hors d'haleine. Le libérant, Arviyag s'arrêta devant lui et l'observa avec un mélange d'indifférence et de moquerie. Les Xalyas contemplaient la scène comme une bande de nadres furieux et pétrifiés à la fois, conscients que sortir les sabres serait se condamner et rompre la trêve de l'Alkanshé. Dashvara n'avait pas encore repris sa respiration quand Arviyag ajouta: .D Tu crois que ton maître te sauvera la peau une fois de plus. Et il le fera probablement. Mais, quand il le fera, Xalya, il sauvera un esclave loyal et soumis, pas un sauvage rebelle et inutile. Et, ça, je m'en assurerai personnellement. .P Dashvara lui rendit un regard furibond. En cet instant, il lui aurait volontiers montré à quel point il se sentait sauvage et rebelle… Cependant, il se contrôla, car il y avait un brin d'espoir dans les paroles d'Arviyag: le Titiaka venait d'avouer qu'il n'oserait pas le tuer… Ou peut-être qu'il ne voulait tout simplement pas le faire. Finalement, qu'est-ce qui l'empêchait de le tuer? Kuriag? Le jeune elfe connaissait les limites de la patience des maîtres titiakas traditionnels et il pourrait difficilement reprocher à ses cousins de liquider un esclave fugitif, et encore moins si celui-ci se montrait insolent et désobéissant quand on le capturait. Par conséquent, si Arviyag lui laissait la vie sauve, c'était parce qu'il espérait tirer quelque chose de lui. .P .Bpenso Peut-être veut-il s'amuser avec toi une fois de plus, Dash. .Epenso .P Son cœur se serra et éclata de rage en même temps. .P .Bpenso Ce diable veut me tuer au-dedans. .Epenso .P Restait à savoir pourquoi. Peut-être par simple divertissement? .P .Bpenso Bah. Sois positif, Dash: tant que les yeux de la vipère sont posés sur toi, elle ne mordra pas ton peuple. Tu dois juste lui offrir un joli spectacle d'humilité pour qu'il soit satisfait. .Epenso .P Comme Dashvara ne desserrait pas les lèvres, Arviyag ne tarda pas à s'écarter et à lever une main. Il ordonna à ses guerriers sibiliens: .D Emmenez-les tous au campement! Confisquez les armes et les chevaux. Et celui-ci, emmenez-le dans ma tente personnelle —lança-t-il, en parlant de Dashvara. Il enchaîna par un geste vers Tsu, ajoutant simplement un—: Drow. .P Il lui demandait de le suivre. Tsu obéit et s'éloigna derrière Arviyag et Garag. Ses yeux rouges ressemblaient à deux diamants de glace. Quand il croisa son regard, Dashvara essaya de lui adresser une expression la plus rassurante possible. Tout compte fait, pour le moment, ils étaient juste retombés dans les filets diumciliens, c'est tout. .P Un instant, il craignit que les Xalyas résistent et refusent de remettre leurs armes. Cependant, quand il acquiesça de la tête à la question muette et que le capitaine remit ses sabres, les autres l'imitèrent en silence ou avec de simples souffles de dépit. À aucun moment les sibiliens de Skasna n'exprimèrent de moquerie ou de plaisir à les désarmer, mais ils ne montrèrent pas moins une indifférence froide accompagnée de bousculades injustifiées. Huit années au service des Dikaksunora devait les avoir rendus idiots, marmonna Dashvara entre ses dents en voyant l'un d'eux fouiller un enfant de dix ans. Ou peut-être l'étaient-ils déjà avant. .P Ils ne tardèrent pas à tous se mettre en marche s'éloignant des Essiméens et des Shalussis et, tandis qu'il avançait entouré de sibiliens, Dashvara paria que Lariya et Aligra devaient le maudire intérieurement. Quelle sorte de seigneur le sort leur avait-il réservé, qui jugeait plus importante la vie de son peuple que son honneur? Seigneur indigne qui jette à bas son Oiseau Éternel et condamne les nôtres!, devaient-elles penser. Insensé qui espère qu'un étranger qu'il appelle maître viendra nous sauver! Fou qui s'humilie pour nous devant des étrangers… .P .Bpenso Et je m'humilierai autant qu'il me faudra m'humilier, Xalyas .Epenso , pensa Dashvara. .Bpenso Et je lutterai autant qu'il me faudra lutter, en m'humiliant s'il le faut. Après trois ans d'esclavage dans des terres lointaines, ce ne sera pas l'impatience ni la fierté qui me feront commettre les mêmes erreurs que mon père. Peut-être en commettrai-je d'autres. Mais je ne cesserai pas de lutter pour vous sauver, Xalyas. Et c'est juste ce que je suis en train de faire même si je n'en ai pas l'air. .Epenso .P Ou du moins il essayait de s'en convaincre. Car, s'il était certain que provoquer Arviyag aurait été tout simplement une attitude suicidaire, se prêter à son jeu l'était peut-être aussi. .P Les Fédérés avaient établi leur campement au bord du fleuve, à l'ouest de Lamasta, et des dizaines de travailleurs de toutes sortes et races s'y affairaient. Tous étaient vêtus d'un uniforme bleu avec des motifs dorés et beaucoup portaient une ceinture noire qui les désignait comme des esclaves récents. En entendant un sibilien aboyer des ordres tout en gesticulant, Dashvara comprit que ces travailleurs ne savaient même pas parler la langue commune. Il supposa qu'ils venaient de terres isolées, bien qu'il soit incapable de déterminer d'où. Sans doute, Tsu aurait deviné d'un simple coup d'œil. Le drow avait une grande expérience dans ce domaine. .P Tandis qu'ils installèrent les autres Xalyas auprès du campement, ils guidèrent Dashvara entre les tentes jusqu'à un pavillon aussi grand que celui qu'avaient monté les Essiméens pour leur fête; cependant, sur celui-ci, étaient dessinés de nombreux motifs bleus représentant l'oiseau des Dikaksunora auprès d'une fleur dorée, symbole personnel d'Arviyag. .P Ils ne le firent pas entrer dans le pavillon proprement dit mais dans une petite tente contigüe et, sans surprise, ils l'attachèrent avec des fers à une lourde malle. Et ils le laissèrent là, sous le regard indifférent d'un sibilien qui montait la garde près de l'entrée. Son gardien avait tout l'air d'aller lui faire la conversation autant qu'une roche. Soupirant, Dashvara tenta de trouver une position confortable et, ne la trouvant pas, il soupira de nouveau, croisa les jambes et arrêta de s'agiter. .P Vraisemblablement, Arviyag n'était pas pressé de lui parler, car, les heures suivantes, il ne donna pas signe de vie et Dashvara les passa dans cette même position, tendant l'oreille et écoutant les bruits du campement. Plus le temps passait, plus il se demandait si Arviyag n'attendait pas la fin de l'Alkanshé pour pouvoir sortir le sabre et exécuter les Xalyas sans offenser les Essiméens. Les exécuterait-il tous? Ou seulement les guerriers? Ou uniquement le meneur, comme il l'avait dit. Et comment réagirait alors son peuple? .P .Bpenso En se vengeant, Dash. .Epenso .P Il secoua la tête, sarcastique. .P .Bpenso Sans sabres? Penses-tu vraiment qu'ils sont si suicidaires? Non. Avec un peuple à défendre, ils le défendraient. Ils tenteraient de s'enfuir. Et ils finiraient probablement aussi mal. .Epenso .P Il soupira. .P .Bpenso Toujours en train d'imaginer le pire, Dash. Pense à Kuriag. Il est ton dernier salut. Le fils de celui qui a empoisonné toute la côte de l'Océan Pèlerin. Le loyal élève de Maloven, qui a gardé jusqu'alors un Oiseau Éternel intact. Voyons si celui-ci sera aussi intact quand il reviendra et découvrira deux-cents cadavres de l'Oiseau Éternel. .Epenso .P Il souffla et ses fers grincèrent et mordirent ses poignets. Ses pensées tourbillonnaient et une angoisse croissante s'enkystait en lui, une angoisse qui n'avait pas seulement à voir avec son peuple, non, elle avait aussi à voir avec lui et Arviyag. Avec la peur que lui inspirait cet homme. Il avait craint la mort, les brizzias de la Frontière, la perte de son peuple… mais cette peur était différente. C'était une peur marquée dans sa mémoire au fer rouge. Et avec elle, venait cette honte qu'il n'était jamais arrivé à surmonter complètement, bien qu'il sache rationnellement qu'un homme torturé se maintenait rarement ferme. Probablement, son seigneur père l'aurait fait. Mais lui non. Et c'est pourquoi il se sentait démasqué devant Arviyag, il se sentait sans défense parce que ce serpent avait vu qu'en réalité, le seigneur des Xalyas n'était qu'un lâche et, pire encore, un esclave brisé. .P .Bpenso Veux-tu donc arrêter de penser des sottises? .Epenso se sermonna-t-il. .Bpenso Arviyag t'a torturé, Dash. Tu n'es pas un Oiseau Éternel de fer, tu es un homme. Et Arviyag en est un aussi. Lui aussi commet des erreurs. Songes-y. Lui aussi commet des erreurs .Epenso , se répéta-t-il. .P Dehors, il faisait nuit, les grillons stridulaient, l'eau du fleuve murmurait, le vent susurrait contre la toile de la tente et Arviyag n'apparaissait toujours pas. À présent, Dashvara s'était mis à regretter que Yira les ait accompagnés: il se taxait d'égoïste de s'être épris d'une âme aussi belle et de lui avoir demandé de se joindre à son clan pour le voir mourir dans la steppe deux mois plus tard. Ou pour le voir retourner à Titiaka, esclave comme avant. .P .Bpenso Allons, Dash, as-tu oublié que, lorsque tu étais à Titiaka, tu as souhaité plus d'une fois abandonner ta liberté pour rester avec ta naâsga? Tu vivais bien. Atasiag te donnait tout ce dont tu avais besoin excepté la liberté. Kuriag était même prêt à te la donner toute entière. La seule condition était de quitter la steppe. Uniquement ça. Uniquement de dire adieu à jamais à la mère qui t'a vu naître. Uniquement d'exiler ton clan et le tuer au-dedans. .Epenso .P Il humecta ses lèvres sèches. Sa langue était assoiffée. Et la position était si inconfortable que ses fréquents mouvements pour tenter de l'améliorer secouaient les fers fixés à la malle et ceux-ci écorchaient sa peau, lui causant une douleur cuisante. .P Tout était sombre à l'exception de la lumière de la torche qui brillait à l'extérieur. Les paupières de plus en plus lourdes, ses yeux suivaient le vacillement hypnotisant des flammes quand ils virent soudain une ombre passer devant celles-ci. Un instant, il n'y accorda pas d'importance, il crut que ses propres paupières s'étaient fermées, mais alors il sentit un léger courant d'air et entendit un murmure. .D Dash… .P Dashvara cligna des yeux et tourna la tête dans plusieurs directions avant de dire: .D Tah? .P Mais ce qu'il avait entendu n'était pas une voix mentale, c'était une voix de saïjit. Il se traita d'idiot de ne pas l'avoir reconnue aussitôt. .D Naâsga —haleta-t-il tout bas, subitement inquiet—. Tu ne devrais pas… .D Chuuut… —le fit taire Yira, s'accroupissant à côté de lui—. Je crois avoir découvert où est Kuriag. J'ai entendu l'un des secrétaires de Garag mentionner le donjon d'Amystorb. Et Alta dit que ça se situe à l'ouest. Je vais aller le chercher. Et tu vas venir avec moi —affirma-t-elle—. Arviyag ne te touchera pas. .P Dashvara écarquilla les yeux dans l'obscurité, incrédule. .D Quoi? .P Yira venait de saisir les fers et elle s'appliqua à le libérer étouffant le bruit par des sortilèges. Allez savoir comment elle avait réussi à voler la clé… Dashvara secoua la tête. .D Naâsga —chuchota-t-il—. Je ne peux pas… .D Ton peuple ne sait rien —l'interrompit Yira encore plus bas—: ils ne pourront pas le châtier plus qu'ils ne le font déjà. Fais-moi confiance. Viens —insista-t-elle. .P Dashvara ne protesta pas. Fuir avec Yira était risqué, mais l'idée était mille fois plus attractive que de rester dans cette tente à attendre qu'Arviyag utilise de nouveau ses dés de torture sur lui… en se servant probablement de Tsu une fois de plus. Cette seule possibilité l'épouvantait. Non, il valait mieux partir et espérer qu'ils arriveraient à trouver Kuriag avant qu'Arviyag ne les trouve, eux. .P Libéré de ses fers, il remonta le shelshami de sorte à couvrir son visage et suivit Yira dans une obscurité surnaturelle. Ils étaient entourés d'ombres harmoniques, comprit-il. Restait à savoir si ces trucs seraient suffisants pour tromper la vigilance essiméenne… .P Au lieu de passer par l'entrée devant le gardien, ils passèrent par-derrière, déchirant la tente. Le campement était relativement silencieux en comparaison avec le bruit lointain des tambours qu'on percevait à Lamasta. Une lumière plus brillante que les autres attira l'attention de Dashvara. Entre les tentes, il aperçut quatre longues rangées de silhouettes allongées et son cœur se glaça. Durant un horrible instant, il s'imagina qu'Arviyag les avait tous tués… mais alors il perçut des mouvements et soupira de soulagement en voyant que son peuple était toujours vivant et bien vivant. Surveillé et enchaîné, mais vivant. Tout semblait indiquer que son peuple avait passé une journée bien plus épouvantable que lui… Brusquement, Yira le tira par la manche et Dashvara la suivit, contrôlant mal sa rage. Il se demandait encore si, finalement, il n'aurait pas dû rester quand ils se retrouvèrent hors du campement, sans que personne, apparemment, ne les ait vus. .P Ils longèrent le bord du fleuve, où les arbres et arbustes leur occultèrent bientôt le campement et Lamasta. Durant un bon moment, ils ne dirent rien et se contentèrent de marcher dans le noir. Alors, Dashvara fit: .D Naâsga… —Il sentit que Yira ralentissait le pas—. Comment as-tu trouvé la clé? .D Mm… —dit-elle, amusée—. Un jeu d'enfants. Je l'ai volée au gardien. Le problème, c'est qu'il pourrait s'en rendre compte à tout moment. .P Dashvara souffla, secouant la tête. .D Je ne sais pas si c'était une bonne idée… .D Tu aurais préféré rester et laisser Arviyag te torturer? —répliqua Yira—. Je sais ce qu'il projetait. Cet homme… —sa voix se mit à trembler— a parlé à Tsu. Je n'ai pas pu entendre ce qu'ils disaient. Mais Tsu était… très affecté. Surtout quand Arviyag lui a donné cet étui noir. Le pauvre drow s'est jeté à ses pieds. Vraiment, Dash. Tsu… lui qui est toujours si calme et si réservé… Par la Sérénité, je n'en croyais pas mes yeux —admit-elle dans un murmure. .P Dashvara avait le cœur serré. Il se rappelait parfaitement l'étui noir où Tsu gardait autrefois ses dés de torture… .D Ce serpent —siffla-t-il. Il étouffa un grognement, se calma, ou du moins essaya, et lança—: Nous avons besoin de chevaux. .D Zéfrek va nous les donner —assura Yira et, percevant la stupéfaction de Dashvara, elle expliqua—: Je lui ai donné les trois-cents dragons que mon père m'avait remis. .P Dashvara cligna des paupières, abasourdi. .D Atasiag t'a donné trois-cents dragons? .D Ouaip. Je ne pensais pas en avoir besoin, mais le capitaine dit qu'avec les Shalussis, c'est une technique qui fonctionne toujours. Et ça a fonctionné —déclara-t-elle en retrouvant un certain entrain. .P Dashvara fronça les sourcils. .D Le capitaine —répéta-t-il—. Le capitaine est au courant, alors. .P Yira hésita. .D Oui… Et Alta aussi. Rien qu'eux, je crois. Et Sashava. .P Tous alors, déduisit Dashvara. Il haussa les épaules. .D Tant qu'Arviyag ne s'en prend pas à eux… .P La simple idée que sa fuite puisse attirer des représailles sur son peuple l'emplissait d'une extrême tension. Il espérait seulement qu'Arviyag s'attacherait à le poursuivre, lui. .P Interrompant ses pensées, Yira le prit par le bras pour l'arrêter et ils se baissèrent. Ils étaient déjà peut-être à six-cents pas du campement titiaka, ils s'étaient éloignés du fleuve et les arbres avaient laissé la place à des arbustes. Au-delà, s'étendait l'immense plaine du Kawalsh, qui séparait Lamasta de l'océan et des dunes d'Ergaïka. Il demanda: .D Et tu es sûre que Kuriag se trouve dans les domaines d'Amystorb? .P Il perçut le soupir de sa naâsga. .D Non —avoua-t-elle—. C'est ce qu'il m'a semblé entendre dire au secrétaire. Je pourrais m'être trompée, mais c'est logique qu'ils soient à l'ouest. C'est la zone la plus sûre. Tout le reste pourrait être infesté de rebelles shalussis ou de nadres rouges ou… Bon, je ne crois pas que ses cousins aient laissé Kuriag partir dans une zone plus dangereuse, n'est-ce pas? .P Dashvara souffla. .D Non —admit-il—, à moins qu'ils n'aient l'intention de se débarrasser de lui. Cette meurtrière… nous ne savons pas encore qui elle voulait tuer. .P L'idée parut prendre Yira au dépourvu. .D Eh bien —toussota-t-elle, amusée—. Toi aussi, tu commences à penser comme Atasiag Peykat, Dash. .P Dashvara roula les yeux. .D Je me civilise. Malgré moi. C'est ici le point de rencontre? .D C'est un peu plus loin. Tu vois quelque chose? .P Yira s'était légèrement redressée. Dashvara sonda l'obscurité. Un vent hivernal sifflait à ses oreilles. Il venait de l'est, constata-t-il avec soulagement. Ce serait un avantage pour eux: le vent emporterait tout bruit qui puisse les trahir loin des oreilles de leurs ennemis et les alerterait, eux, de leurs poursuivants. En plus, cette nuit, la Gemme était bien visible dans le ciel et elle éclairerait leur chemin à travers le Kawalsh. .P .Bpenso L'Oiseau Éternel des seigneurs de la steppe m'accompagne .Epenso , se réjouit-il. Ou du moins il ne l'avait pas complètement abandonné… Il secoua la tête. Il ne voyait aucune trace de sentinelle dans la zone. .D Allons-y —dit-il finalement. .P Ils se levèrent et continuèrent à avancer entre les arbustes. Ils ne tardèrent pas à localiser les chevaux. Ils étaient sellés, frais et… merveille de la vie, ils avaient des outres pleines d'eau. Dashvara s'empressa d'écarter un instant le shelshami de son visage pour boire avant de faire lentement un tour sur lui-même. Il ne semblait y avoir personne dans les alentours. Et, cependant, il aurait parié qu'il y avait quelqu'un. Il caressa doucement le front de sa monture et, alors, à sa stupéfaction, il se rendit compte qu'il connaissait le cheval. C'était Soleil-Levant! La surprise laissa la place à la confusion. Tinan n'avait-il pas pu transmettre son message à Kark Is Tork? Celui-ci avait-il refusé le cheval? Et comment se faisait-il que Zéfrek l'ait en sa possession si…? .P Il souffla. .D Nous avons acheté nos propres chevaux? .D Lifdor et ses gens ont volé des chevaux au hasard pour s'échapper et poursuivre la rébellion —expliqua Yira—. Et, avant que les Titiakas ne les confisquent, Zéfrek a profité du désordre pour cacher ces deux-là parmi les siens. .D Quatre —rectifia une voix au milieu des ombres—. Quatre chevaux. Quatre cavaliers. .P Dashvara se tourna, stupéfait. .D Sîzan! —s'exclama-t-il. Que diables faisait là Sirk Is Rhad? L'Honyr approchait en tirant son cheval, et il ne venait pas seul. Quand il vit le quatrième cavalier et reconnut Tinan, Dashvara souffla—. Et vous allez me faire croire que Todakwa ne s'est rendu compte de rien? .D Peut-être qu'il s'est rendu compte de quelque chose —avoua Yira tout en prenant les rênes de sa monture—. Mais, pour le moment, il n'a pas l'air pressé d'aider les Titiakas à récupérer leurs esclaves. .P Dashvara sourit. .D Diables. Ça, c'est une bonne nouvelle. —Il inspira—. Je propose de chevaucher droit vers l'ouest. Je crois me rappeler où se trouve le donjon d'Amystorb. Je n'y suis jamais allé, mais, heureusement, Maloven m'a enfoncé les cartes dans la tête à coups de marteau… —Il se tut soudain en entendant des cris lointains provenant du campement. Oh, non, démons… si vite? Il jura—. Mawer… Il vaudra mieux que nous filions. .P Ils guidèrent les chevaux hors des arbustes avant de les monter et de prendre la direction de l'ouest. Ils avançaient à un trot régulier, ne voulant pas fatiguer leurs montures. Avec un peu de chance, le temps que les Titiakas trouvent leur piste, ils auraient gagné suffisamment de terrain. Dashvara jetait de fréquents coups d'œil en arrière, s'attendant à voir surgir la lumière des torches à tout moment. Et il ne se trompa pas. Au bout d'un moment, il parvint à les voir au loin. Ils avaient peut-être deux milles d'avance sur eux. Peut-être moins. Il était difficile de calculer les distances dans le noir. .P Ils traversèrent une petite rivière à la lumière de la Gemme et la petite ondulation de terrain leur fit perdre de vue leurs poursuivants. Ils en profitèrent pour accélérer le rythme durant un bon bout de chemin en remontant le cours d'eau avant de démonter pour laisser les chevaux se reposer. À présent, les torches de leurs poursuivants étaient à trois bons milles. .P Bien que le vent froid continue de souffler et de les engourdir, tout était désert et tranquille sur la vaste étendue d'herbe. On voyait seulement de temps à autres quelque nuage d'insectes lumineux qui s'élevaient dans la nuit pour se reposer quelques pas plus loin. .D Ce sont les alurhias —dit Tinan d'une voix sereine, en s'adressant à Yira. Le garçon marchait à côté d'elle, à quelques pas derrière Dashvara et Sirk Is Rhad, et le vent apportait ses paroles—. En oy'vat, cela veut dire messagères de paix. Elles sont les premières à fuir quand des troupeaux de nadres rouges ou d'écailles-néfandes approchent. En Xalya, nous savions lire leurs mouvements et, grâce à elles, nous pouvions deviner où étaient les nadres rouges avant qu'ils n'attaquent nos troupeaux. Quand elles se posent sur ta main, cela veut dire que tu es digne de confiance et que ton Oiseau Éternel n'a pas de mauvaises pensées. Et c'est vrai. Elles se posaient sans arrêt sur la main de Boron. .P Dashvara sourit en se rappelant. Bon, en réalité, si les alurhias se posaient tant sur le Placide, c'était plutôt dû à son manque de réaction qu'à des histoires de bonnes ou de mauvaises pensées, mais la croyance avait malgré tout son charme. Les murmures de Tinan et de Yira se perdirent dans la distance et Dashvara ne parvenait presque plus à les entendre. Sirk Is Rhad marchait à côté de lui, sondant la nuit. Du coin de l'œil, Dashvara l'étudia et se demanda pour la énième fois: pourquoi est-il revenu? Finalement, il rompit le silence. .D Sirk Is Rhad —prononça-t-il—. Je me réjouis que tu sois revenu et je te remercie de ton aide. Mais je pense que, maintenant, tu devrais retourner avec les Honyrs. .P À la lumière de la Gemme, il vit le steppien soupirer et secouer négativement la tête. Dashvara insista: .D En venant avec moi, tu ne réussiras qu'à devenir un esclave comme moi. Mon Oiseau Éternel te doit plus que tu ne le crois. Et je te devrais encore davantage si tu me faisais une dernière faveur. —Il s'humecta les lèvres et se lança dans un murmure—: Emmène Tinan. C'est le seul que tu puisses sauver. Et c'est un garçon intelligent. Faute d'héritier direct… je le désigne, lui, comme seigneur des Xalyas. Tu es témoin, sîzan. Si je meurs ou si je reviens à Titiaka, je compte sur toi pour le lui dire. .P La demande était sortie de sa bouche spontanément. Il devina la surprise de Sirk Is Rhad. Peut-être était-il surpris qu'il choisisse un garçon de seize ans qu'il n'avait même pas vu durant ces trois dernières années? Bon, comme disait Maloven, connais l'enfant et tu connaîtras l'homme. Il connaissait Tinan comme un frère de sang: il n'était pas sensible comme Makarva, il n'était pas impulsif comme Zamoy, ni paresseux comme Kodarah. Il était jeune, c'est un fait, mais Dashvara percevait en lui une âme de seigneur bien plus affermie que la sienne. Sa décision, en définitive, lui semblait tout à fait judicieuse. .D Tu as ma parole —dit enfin l'Honyr. Durant un moment, on n'entendit que les sifflements du vent. Alors, il ajouta—: Mon père est parti avec un autre cheval. Il m'a demandé de te remercier pour ton cadeau, mais il dit qu'il ne peut l'accepter parce qu'il ne se sent pas digne d'un tel honneur. Je t'assure qu'il n'y avait pas d'ironie dans ses paroles. .P Dashvara acquiesça lentement sans bien comprendre de quelle sorte d'honneur il voulait parler. .D Je te crois —dit-il cependant. .D Je sais qu'il se sent coupable de te laisser en arrière —reprit Sirk Is Rhad après un silence—. Et je te demande de nouveau pardon en son nom, sîzan. Et au nom de mon peuple. Mon peuple a manqué envers toi. Et il a manqué à son Oiseau Éternel en condamnant le dernier seigneur de la steppe… —Il inspira—. Peut-être que tu ne le vois pas, sîzan, mais ce que mon peuple va perdre, ce qu'il abandonne, c'est l'espoir. À partir d'aujourd'hui, il ne sera plus qu'un clan mort, pardonné par un seigneur qu'ils ont abandonné… La pire des trahisons, ce n'est pas Sifiara de Rorsy qui l'a faite —murmura-t-il—, mais mon père. .P Dashvara secoua la tête et il allait protester contre son injuste condamnation, mais Sirk Is Rhad continua: .D J'ai dit à Kark Is Tork que, s'il laissait en arrière le dernier seigneur de la steppe, il devrait aussi laisser en arrière son propre fils. Il m'a répondu de suivre mon Oiseau Éternel. Et c'est ce que je suis venu faire, sîzan. Je ne pensais pas rejoindre mon peuple parce que c'est mon peuple qui doit te rejoindre. Mais, si tu souhaites que je mette le garçon à l'abri, je le ferai. Je m'occuperai de lui. Mais je ne m'en irai que si tu me dis qu'il n'y a pas d'espoir. .P Dashvara demeura un moment saisi. .Bpenso Eh bien, Dash, qu'as-tu donc fait pour que cet homme qui te méprisait soit prêt à tout pour toi maintenant. L'Oiseau Éternel xalya doit déteindre… Mais voyons, Dash .Epenso , se réprimanda-t-il intérieurement. .Bpenso Te moquerais-tu de ceux qui t'offrent leur loyauté? .Epenso .P En réalité, il était bien loin de se moquer; il se sentait plutôt profondément intimidé. .D De l'espoir —répéta-t-il. Il arrêta Soleil-Levant et jeta un coup d'œil aux lumières qui continuaient à les poursuivre. Celles-ci avaient gagné pas mal de terrain. Il soupira, sombre—. De l'espoir, il y en a, oui. Mais pas en moi, sîzan, mais en Kuriag. Je suis peut-être un seigneur de la steppe, mais lui, c'est l'héritier d'une famille infiniment plus puissante. Nos croyances, nos valeurs, ne peuvent pas ouvrir la cage où est enfermé le clan. La force brutale lui serait funeste; alors, il baissera la tête et il attendra que le jeune Titiaka utilise sa clé pour le libérer… ou l'emmène prisonnier jusqu'à la Fédération. —Il monta sur Soleil-Levant en s'efforçant de bouger le moins possible son bras et conclut—: C'est ça, la réalité, sîzan. Comme disait un sage steppien, si tu es moins fort que ton ennemi, apprend à te montrer faible et non obstiné: ta défaite sera moins violente. Et maintenant choisis: soit tu sauves mon héritier soit… —un sourire sardonique étira ses lèvres— tu viens t'humilier avec moi. .P C'est à peine s'il attendit une réponse. Aussitôt, il appela: .D Tinan! Suis Sirk Is Rhad, là où il ira. C'est un ordre. Tu m'as entendu? .P Il perçut dans l'obscurité la silhouette du garçon et sa réponse vint avec une pointe de confusion: .D Oui, mon seigneur. .D Parfait. Et maintenant, avançons. Avec un peu de chance, à l'aube, nous parviendrons à voir le donjon. .P Ils remontèrent tous à cheval et continuèrent à chevaucher. Pour le moment, le mieux qu'ils pouvaient faire était de suivre le cours d'eau et d'espérer qu'ils ne se trompaient pas de chemin. Une bonne chose, c'était que leurs poursuivants perdaient du temps à suivre leur piste à tâtons dans l'obscurité et que leurs chevaux n'avaient peut-être pas autant d'endurance que les leurs. L'ennui, c'était qu'ils devaient aussi très probablement être accompagnés par un guide essiméen ou shalussi qui les conduirait avec beaucoup plus de discernement que Dashvara ne pouvait le faire, vu que celui-ci ne connaissait cette zone que d'après des cartes qu'il n'avait plus étudiées depuis peut-être plus de six ans. .P Plus de la moitié de la nuit avait déjà passé quand Sirk Is Rhad lança: .D Tu ne me laisses pas beaucoup le choix, sîzan. .P Dashvara acquiesça avec un léger sourire et répliqua: .D Traverse le ruisseau et suis le chemin du nord. Avec un peu de chance, ils ne verront pas vos traces avant demain. .D Quoi…? —haleta Tinan—. Je ne comprends pas… .P Dashvara répliqua: .D Bon voyage, frères. Que l'Oiseau Éternel éclaire votre chemin. En particulier le tien, Tinan. .P Il talonna son cheval et, au fur et à mesure que Yira et lui s'éloignaient de l'Honyr et de Tinan, il sentit grandir en lui un espoir étrange et consolateur. Tinan allait être sauvé, ainsi que les cinq femmes xalyas et le petit Shivara qui étaient restés avec les Honyrs. Tinan allait rester dans la steppe. Et il continuerait d'y avoir un seigneur, n'en déplaise à Todakwa et aux étrangers… Il secoua la tête, souriant. Il ne sut pas très bien s'expliquer pourquoi cette idée l'emplissait de paix. .P .Bpenso Hypocrite. Vraiment, tu ne te l'expliques pas? Je vais te l'expliquer, Dash: tu as simplement pensé qu'avec un second seigneur de la steppe, le premier n'a pas besoin de se conduire comme tel, hein? .Epenso .P Dashvara soupira longuement, mais il ne put s'empêcher de se sentir curieusement léger. Les lumières, derrière, continuaient à gagner du terrain. .P .Bpenso Tant que ces lumières ne nous rattrapent pas avant celles de l'aube, nous aurons la possibilité de voir le donjon et de galoper vers lui… .Epenso .P Quand le ciel commença à bleuir, leurs poursuivants se trouvaient sensiblement plus près. Ils n'avaient pas dû perdre de temps pour s'assurer qu'ils remontaient le cours d'eau: ils savaient où il était. Aussi, les voyant si proches, Dashvara s'était pris à divaguer, s'imaginant qu'on les capturait. Qu'on les tuait. Et son espoir se changeait en une insupportable et étrange fatalité. .D Dash! —cria Yira, à quelques pas devant lui—. C'est le donjon? .P Le cœur de Dashvara fit un bond. Il cessa de surveiller ses poursuivants et regarda avec une avidité anxieuse ce que Yira lui montrait. Là-bas, au loin entre les ombres du matin, à peut-être cinq milles, se dressait une structure de pierre en ruines. Dashvara tira sur les rênes et fit une moue pensive, les yeux brillants rivés sur la tour. .D Je ne pourrais pas l'assurer —avoua-t-il—. Mais ça se pourrait. .P Ils donnèrent à boire à leurs montures et burent à leur tour avant de reprendre leur chevauchée. Ils étaient épuisés. Même Yira car, même si elle n'avait pas besoin de dormir autant, elle avait utilisé beaucoup d'harmonies pour se déplacer dans le campement titiaka sans qu'on la voie, et elle n'avait pas encore tout à fait récupéré. Heureusement, ils n'avaient pas trop forcé leurs chevaux jusqu'alors et, bien qu'ils aient trotté toute la nuit, ils avaient l'air d'avoir encore assez d'énergie. Et ils allaient devoir le prouver, comprit Dashvara, en jetant un coup d'œil en arrière: leurs poursuivants avaient accéléré l'allure. .D À ce rythme, ils vont nous rattraper avant que nous n'atteignions la tour —calcula-t-il à voix haute. Yira lui rendit un regard inquiet et Dashvara sourit—. Maintenant, tu vas voir de quoi sont capables les chevaux steppiens, naâsga. Ne t'inquiète pas: aie confiance en ta jument. La mienne la guidera. .P Il tapota l'encolure de Soleil-Levant et lui dit d'une voix puissante: .D Prouve que tu es la reine de la steppe, .Sm -t erare daâra . Oahey! .P Et la course commença. Le terrain montait légèrement, mais il était régulier. Dashvara et Yira maintinrent un trot rapide durant un moment jusqu'à ce que leurs poursuivants, les voyant déjà sans difficulté dans l'aube naissante, poussent leurs montures au galop. Ils étaient une vingtaine et tous n'étaient pas des sibiliens d'Arviyag, loin de là. Dix l'étaient. Mais les dix autres étaient essiméens, sans aucun doute, et ils allaient en tête, contents de montrer à ces fils de la mer que leurs chevaux étaient meilleurs, qu'ils étaient de meilleurs cavaliers et que la steppe était leur terre. Au bout d'un temps, ils furent à moins d'un demi-mille… et la tour était encore à plusieurs centaines de pas. Dashvara scruta celle-ci. On voyait des chevaux et des tentes près des ruines, et un étendard. Un étendard blanc. Celui des Dikaksunora, avec un peu de chance. .D Galope, Soleil-Levant! —s'écria Dashvara en oy'vat en se relevant sur ses étriers—. Galope comme le vent! .P Soleil-Levant s'anima et s'élança. À ce moment-là, elle n'eut rien à envier à Lusombre: elle traversait la steppe dans un fracas de sabots, avec l'élégance et la sécurité d'une véritable reine. Les chevaux des Titiakas étaient rapides… mais Dashvara était persuadé que Soleil-Levant remporterait la course. Il s'en assura en continuant à l'aiguillonner et à la louer et, pour ne pas être en reste, la jument de Yira la suivait de près. Il espérait seulement que sa naâsga, peu habituée à chevaucher, se fierait à l'instinct de sa monture. .D .Sm -t erare Arigá rhad kab, dawana is set ! —cria-t-il—. .Sm -t erare Liá Liadirlá kab ! .P Galope comme le vent, reine de la steppe, vole comme le Liadirlá! .P Ils arrivèrent au petit donjon d'Amystorb en ayant distancé les Essiméens. Dashvara laissa Soleil-Levant ralentir l'allure à sa guise tandis qu'il sondait le lieu. En plus des douze Ragaïls, il y avait là une vingtaine de sibiliens armés, constata-t-il avec un tressaillement. L'arrivée de ces deux cavaliers poursuivis avait révolutionné et réveillé tout le monde. Il aperçut la grande et forte silhouette d'Asmoan de Gravia sortant de sa tente orange et il vit un Ragaïl repousser le jeune Api et l'empêcher de sortir du campement pour assouvir sa curiosité. Mais il ne vit pas Kuriag Dikaksunora. Cependant, vu la présence des Ragaïls, il devait forcément être là. .P Il descendit de cheval d'un bond et caressa le front de Soleil-Levant, lui murmurant à l'oreille: .D Ayshat, Soleil-Levant. L'âme de la steppe vibre dans ton cœur. Sois mille fois bénie… .D Que signifie tout cela? —rugit une voix. .P Dashvara se retourna et se trouva face au capitaine Djamin. Le Ragaïl avait une expression sévère. Pas hostile, car il était difficile de se montrer hostile envers un homme qui ne portait pas d'armes. Mais il était clair que le revoir ne le réjouissait pas. Tout compte fait, depuis qu'ils se connaissaient, Dashvara n'avait fait que tromper sa vigilance. .P Et l'heure était venue d'expier. .P Devant des Ragaïls qui s'approchaient avec de moins en moins d'appréhension en constatant qu'il n'y avait aucun danger, Dashvara s'écarta de Soleil-Levant. Et, écartant également sa fierté, il s'agenouilla sur la terre steppienne et prononça bien haut: .D Je suis venu présenter mes excuses à mon maître, Kuriag Dikaksunora, et lui demander miséricorde pour mon peuple. .Ch "La messagère" Le capitaine ragaïl réagit tout d'abord en fronçant les sourcils, sceptique, puis haussa les épaules et, sans même répondre, lança à un de ses hommes: .D Va avertir Son Excellence. .D Je l'ai entendu —répliqua alors une voix au milieu des soldats. .P Ceux-ci s'écartèrent et Kuriag Dikaksunora s'avança. Lessi, Zraliprat, Asmoan et Api le suivaient. Le jeune elfe était couvert d'une épaisse pelisse de fourrure et il portait une dague à la ceinture. Une dague, se répéta Dashvara, incrédule. Depuis quand le pacifique Dikaksunora portait-il des armes? Kuriag croisa ses yeux avant de se tourner vers les cavaliers qui avaient poursuivi Dashvara et qui arrivaient à cet instant dans un puissant tonnerre, soulevant un dense nuage de poussière. Parmi les Essiméens, il y avait Ashiwa, le frère de Todakwa, remarqua Dashvara. L'un des sibiliens s'écria depuis son cheval: .D Mes respects, Excellence! Cet homme s'est enfui du campement de mon maître avec l'aide de cette femme. Nous les suivons depuis Lamasta. Et nous pensons que deux autres ont pris la direction du nord. .P Kuriag acquiesça lentement. Son expression plutôt impassible ne tranquillisa pas Dashvara. Le sibilien mit pied à terre. .D Avec votre permission, Excellence. Arviyag m'a ordonné de le ramener. .P Kuriag fronça les sourcils. .D J'ai vu ici tout ce que je voulais visiter et je pensais déjà revenir à Lamasta. Tu peux repartir et en informer Arviyag, soldat. Mes hommes se chargeront des deux autres fugitifs. Et de ceux-ci. .P Le visage du sibilien, malgré son manque d'expression naturel, refléta une certaine rancœur quand ses yeux se posèrent sur Dashvara, comme si c'était la faute de celui-ci s'il n'avait pas pu fermer l'œil de toute la nuit… et, d'une certaine façon, c'était le cas. Il acquiesça sèchement. .D Oui, Excellence. Cependant, on nous a informés que cette femme n'est pas votre esclave mais une affranchie. Elle est entrée dans la propre tente de notre maître. Ses agissements méritent un châtiment. Je vous demande la permission de l'emmener. .P Dashvara se tendit et ravala à moitié un grondement rauque, se tournant vers Kuriag. Celui-ci inspira. .D Yira est la fille adoptive d'un bon ami à moi de Titiaka. J'espère qu'Arviyag en tiendra compte. .P Dashvara demeura stupéfait et même outré. Kuriag donnait-il vraiment l'autorisation à ce sibilien d'emmener Yira? Il se leva brusquement, s'interposant entre sa naâsga et les sibiliens. .D Vous n'avez pas le droit de la toucher! —rugit-il—. C'est une citoyenne. .D C'est une affranchie —répliqua Kuriag. Son ton sec surprit Dashvara. Il l'adoucit légèrement quand il ajouta—: Arviyag se contentera de demander une indemnisation à Atasiag Peykat. .P Dashvara souffla. .D Eh bien, qu'il le fasse! Mais qu'il n'emmène pas Yira. .P Kuriag l'observa, les yeux exaspérés. .D Je crains que tu ne sois en mauvaise position pour exiger quoi que ce soit, Dashvara de Xalya. .P .Bpenso Diables, diables, diables… .Epenso Dashvara sentit la main de Yira se poser sur la sienne. Il la lui serra. Ça, il ne l'avait pas du tout prévu. Yira n'était-elle pas une amie intime de Lessi? Et elle s'entendait bien avec Kuriag. Pourquoi diables celui-ci les laissait-il l'emmener? .Bpenso Pour te châtier, Dash. Pour te montrer que tu t'es mal conduit… .Epenso Si seulement il pouvait lui expliquer quels risques encourait Yira entre les mains des hommes d'Arviyag! Voyant trois sibiliens s'approcher, il s'empressa de lancer: .D Arviyag retient tout mon peuple enchaîné. Je vous en supplie, Excellence. Vous ne savez pas de quoi cet homme est capable. Si vous me permettez de vous parler en privé… .P Le capitaine ragaïl en personne l'interrompit, l'agrippant par le bras avec un de ses hommes et l'écartant de force de Yira. Et comme les sibiliens saisissaient celle-ci, Dashvara haleta, une kyrielle de malédictions resta bloquée dans sa gorge et il balbutia un moribond: .D Liadirlá… .P Quand ils voulurent lui ôter les gants pour lui lier les mains, Yira résista en se débattant et en lançant un chaos harmonique, les Ragaïls défirent ses sortilèges et Dashvara éclata en malédictions. Il eut la sagesse de maudire en oy'vat. Quand ils parvinrent enfin à retirer le gant droit de la sursha et dévoilèrent sa main d'os, un silence de pure stupeur tomba sur le donjon d'Amystorb. Dashvara en profita. Son esprit en effervescence s'éclaircit suffisamment pour se rendre compte que les deux Ragaïls qui le tenaient étaient demeurés aussi stupéfaits que les autres face à un tel spectacle. D'une saccade, il se libéra et s'élança vers Soleil-Levant, il évita le bras d'un sibilien, attrapa l'encolure de la jument et monta si rapidement que son bras l'élança douloureusement, mais il s'en rendit à peine compte. Ses yeux étaient uniquement rivés sur Yira. Il tendit sa main vers elle et… deux sibiliens qui étaient sur son chemin le saisirent et profitèrent de ce qu'il était encore en équilibre instable pour tirer sur lui. Dashvara tomba lourdement sur le sol et la douleur explosa dans sa tête. Il entendit Soleil-Levant hennir, surprise, et il la sentit frotter ses naseaux contre son épaule, comme pour s'assurer qu'il n'était pas blessé. Blessé? Oui. Il l'était mortellement. Son cœur avait éclaté en mille morceaux. Parce qu'il avait la certitude que, le temps qu'il parvienne à se relever, Yira serait morte. Morte. .D Arazmihá! —s'exclama soudain une voix. .P Le cri trouva un écho dans d'autres gorges. Dashvara réussit enfin à lever la tête et ce qu'il vit le laissa bouche bée. Sa naâsga avait dévoilé sa chevelure blanche et son visage mortique comme défiant la mort, et aussi bien les Essiméens qui accompagnaient Kuriag que ceux qui les avaient poursuivis avaient réagi non pas avec horreur mais avec un émerveillement évident. La preuve en était que plusieurs étaient tombés à genoux et continuaient de clamer: .D Arazmihá! .P Si Dashvara se souvenait bien de ses leçons de galka, le mot signifiait «la messagère». Et pas n'importe quelle messagère, devina-t-il avec stupéfaction. Ils l'avaient prise pour la messagère de Skâra. .P La réaction des Essiméens confondit encore davantage les sibiliens et Titiakas. Les premiers avaient reculé, épouvantés, tandis que les Ragaïls, plus fermes, tentaient d'évaluer froidement la situation. Ils n'osaient ni exécuter la mort-vivante ni s'en approcher. Du coin de l'œil, Dashvara vit comment plusieurs d'entre eux s'étaient positionnés devant Kuriag Dikaksunora, craignant peut-être que Yira puisse devenir un danger réel pour leur protégé. Asmoan avait les yeux brillants et rougeoyants et une expression d'horreur sur le visage. Lessi était très pâle et bougeait les lèvres comme si elle murmurait une prière à Cili. Quant à Kuriag… le jeune elfe avait l'air d'avoir reçu une enclume sur la tête. .D Eh —lui murmura alors une voix proche—. Toi, tu le savais, n'est-ce pas? .P Api s'était penché près de Dashvara. Celui-ci avait l'impression qu'un brizzia lui avait écrasé le bras droit. Il grogna. .D C'est mon épouse. Bien sûr que je le savais, gamin. .P Api sourit sous sa capuche. .D Bien sûr —répéta-t-il—. Et Atasiag aussi, je suppose. .P Dashvara roula les yeux, comprenant où voulait en venir ce jeune démon. Qu'Atasiag ait adopté une fillette nécromancienne alors que les démons abominaient les arts de la mort, c'était… .D Intéressant —dit Api en ne recevant pas de réponse immédiate. Oui, intéressant, pour le moins, compléta Dashvara. Sans ajouter que cela pouvait attirer de sérieux problèmes à Atasiag quand la nouvelle s'envolerait à Titiaka. Le garçon ajouta—: Eh bien, ton épouse a une chance de mille démons. Ces adorateurs de la mort sont littéralement en extase. .P Pour toute réponse, Dashvara grogna, se redressant sur son séant malgré la douleur. Il prit la tête de Soleil-Levant entre ses mains tandis que celle-ci piaffait, inquiète, et il lui murmura avec douceur: .D Du calme, .Sm -t erare daâra . Tout va bien. .D Tout va bien —approuva Api avec une légère moquerie. .P Aimable, le jeune démon lui tendit une main pour l'aider à se relever. Dashvara hésita, le regardant avec étonnement. .Bpenso J'ai parlé à Soleil-Levant en oy'vat et ce garçon m'a répondu en langue commune… Vraiment, je vais finir par croire que les démons savent parler la langue savante des Anciens Rois. .Epenso Secouant la tête, il ignora l'aide d'Api, marmonnant un «je ne suis pas blessé, gamin» et il préféra se lever en s'agrippant à l'encolure inclinée de Soleil-Levant. De fait, il n'était pas blessé, ou du moins c'était son impression, mais il était mort de fatigue et toute l'agitation autour de lui ne l'aidait pas à se concentrer. Une fois debout, cependant, toute son attention se fixa sur sa naâsga. Le regard de celle-ci reflétait un mélange de stupéfaction, d'inquiétude et de peur et, quand il le croisa, Dashvara fit une moue, devinant que ni l'un ni l'autre ne savaient comment gérer la situation. Il fit un pas vers Yira, mais il s'arrêta en voyant Ashiwa d'Essimée en personne s'agenouiller devant elle. L'Essiméen dit quelque chose, mais il le fit en galka et Dashvara ne réussit pas à le comprendre. Et, à l'évidence, sa naâsga encore moins. Mais, diables, comment imaginer que la messagère de Skâra ne connaîtrait pas la langue de ses adorateurs? Dashvara réprima un souffle et tourna la tête vers les Ragaïls. Le capitaine Djamin avait rejoint Kuriag et lui parlait d'une voix basse et agitée tandis que le jeune homme gardait les yeux rivés sur la magie noire et bleutée qui vibrait sur le visage de Yira. Noir pour la mort et bleu pour l'immortalité, pensa Dashvara, émerveillé. .D Louée soit Skâra —murmura-t-il. .P Louée cent-mille fois, se dit-il, la respiration entrecoupée. Parce que ses croyants venaient de sauver la vie de Yira. Du moins pour l'instant. .P La stupéfaction laissa peu à peu la place à des réactions variées. Les Essiméens, s'approchant à genoux, parlaient tous à la fois, transportés, en un brouhaha en galka de prières, d'implorations et de bénédictions adressées à la Messagère. Et Ashiwa, comme frère de Todakwa, ne montra pas moins de foi ni de ferveur. Tout compte fait, tout dans l'image qu'offrait Yira leur indiquait que c'était sans aucun doute une messagère de Skâra. Les sibiliens, de leur côté, s'étaient regroupés et jetaient des regards interrogateurs à Kuriag Dikaksunora et au capitaine ragaïl, attendant leur intervention. Et celle-ci ne vint pas. À la place, ce fut Ashiwa qui, s'apercevant que ses gens se donnaient en spectacle et que Yira ne répondait pas probablement parce qu'elle ne comprenait pas le galka, se leva, s'inclina vers la messagère et prononça en langue commune: .D Permets-moi, Arazmihá, d'avoir l'honneur de te guider vers nos seigneurs Todakwa et Daéya pour que tu puisses leur remettre le Message. .P Le message, se répéta Dashvara, confus. Liadirlá… quel message? À cet instant, deux Ragaïls lui bouchèrent la vue, ils le saisirent et le traînèrent à moitié loin de là. Dashvara ne protesta pas. Maintenant que Yira se trouvait en sécurité, plus rien ne le préoccupait à part dormir. Dormir. Oui, il aurait aimé pouvoir dormir durant toute la journée. Mais ils ne le laissèrent pas. Après l'avoir fait entrer dans une tente —celle de Kuriag—, ils le fouillèrent, lui ôtèrent le shelshami, le firent s'agenouiller et l'un d'eux l'agrippa et lui décocha un coup de poing dans le ventre, le laissant sans souffle. .D Ça, pour nous avoir trompés, Xalya —lui gronda le Ragaïl. Et, posant une main sur sa tête, il la lui frappa contre la terre sans trop de brutalité en ajoutant—: Si tu relèves la tête, tu auras droit à mon fouet. .P Dashvara ne répondit toujours pas. Les Ragaïls se montraient plus cléments qu'il ne l'aurait cru. Peut-être qu'il leur inspirait pitié à eux aussi. Après tout, la Compassion était une des Grâces de Cili et ces soldats d'élite étaient de bons ciliens… .P Dans cette position, il était sûr de s'endormir en quelques minutes à peine. Malheureusement, Kuriag arriva trop tôt. Il entendit sa voix près de l'entrée de la tente. Il entendit des sabots de chevaux. Et il entendit des cris divers qui lui firent comprendre que les Fédérés étaient en train de lever le camp. Finalement, il perçut des bruits de pas dans la tente et un Ragaïl le tira par les cheveux pour le faire se redresser. Dashvara leva les yeux vers Kuriag. L'expression de celui-ci ne lui dit rien de bon. Le jeune elfe commençait à en avoir plus qu'assez des surprises que lui réservaient ses esclaves. .D Tu le savais —lança-t-il sur un ton à la fois incrédule, écœuré et accusateur—. Atasiag le sait-il? .P Dashvara secoua lourdement la tête et répondit un simple: .D Non. .P Kuriag fit claquer sa langue, agité, tout en s'approchant de lui. .D Dis-moi la vérité, Xalya —exigea-t-il—. Atasiag le sait-il? .P Dashvara inspira calmement et le regarda dans les yeux. .D Atasiag a été mon maître avant toi. Même s'il le savait, je ne le trahirais pas. Mais je t'assure qu'il ne savait pas que Yira utilisait les arts de Skâra —mentit-il. .P Un éclat contrarié passa dans les yeux de Kuriag. Il ouvrait et refermait les poings. Dashvara réprima une moue moqueuse. .P .Bpenso Alors, Excellence? On a envie d'utiliser le fouet? Eh bien, vas-y, fais-le. Tu prouveras que ton Oiseau Éternel n'est pas aussi pacifique que tu le disais. .Epenso .P Kuriag dut voir la moquerie dans son expression, car il émit un souffle et croassa: .D Continue à te moquer de moi, Dashvara, et tu sauras ce que c'est d'avoir un maître titiaka. .P Dashvara éprouva une vague de déception et de tristesse en l'entendant. .D Je ne me moque pas de toi, Excellen… .D Silence —le coupa Kuriag. Et il fit un geste brusque—. J'ai cru erronément que l'Oiseau Éternel était un idéal, un mode de vie vers une civilisation de paix et de tolérance. Tu m'as trompé, Xalya. L'Oiseau Éternel est un leurre. Une escroquerie. Il est mort avec les Anciens Rois. —Il secoua la tête et rectifia—: Il est mort avec Maloven. Mais l'essence, l'énergie qui vibrait dans les Anciens Rois, est morte avec eux. Et elle n'est pas revenue ni ne reviendra jamais dans ton clan. .P Dashvara fronça les sourcils. L'énergie qui vibrait dans les Anciens Rois… Les démons, comprit-il avec un tressaillement. Kuriag faisait allusion aux démons. Asmoan lui en avait-il parlé? Vraisemblablement. Mais il ne semblait pas lui avoir tout raconté. En particulier, il ne semblait pas lui avoir parlé littéralement de démons. Sinon, s'ils avaient découvert que les Xalyas étaient des descendants de démons… le Liadirlá sait ce que son bienveillant maître aurait pensé, mais en tout cas il n'aurait pas employé le mot «paix» ou «tolérance». .P Comme le silence se prolongeait, Dashvara lutta contre la fatigue et essaya de trouver une réponse. Que l'Oiseau Éternel était une escroquerie, disait-il? Un leurre? Il haleta et laissa échapper: .D C'est… absurde, Excellence. .P Il reçut une dure taloche de la part d'un Ragaïl. Kuriag leva une main pour inviter celui-ci à la modération. .D Absurde? —répéta alors le Titiaka—. Ça ne l'est pas. De fait, c'est la réalité: les Xalyas ont renié l'Oiseau Éternel il y a deux siècles. Ils ont trahi leur roi avec d'autres peuples de la steppe. Comme celui d'Amystorb —dit-il, en indiquant vaguement la direction du donjon—. Vous avez condamné le royaume à disparaître. Vous vous êtes entretués. Et si vous ne le faites plus maintenant, c'est parce que vous ne pouvez pas. Parce que, si tu envoies maintenant ton peuple lutter, il s'éteindra pour toujours. Non parce que tu ne souhaites pas lutter. Non parce que tu n'es pas capable de tuer. Avant de fuir, tu as dit que tu choisissais l'espoir et que tu choisissais les sabres, mais tu t'es vite rendu compte que tu étais trop faible. Et que ton unique espoir ici… c'était moi. .P Ses yeux verts se tournèrent vers lui avec un mélange de défi et d'autorité. Il ajouta: .D Je comprends à présent que je me suis trompé sur toi, Dashvara. Tu veux sauver ton peuple et rien d'autre n'existe pour toi. Je respecte tes sentiments. Mais je ne respecte pas tes manières. Tu as trahi ma confiance encore et encore et tu as prouvé que tu n'étais pas capable de t'occuper de ton clan mieux que moi. Et pour comble, tu t'enfuis du campement d'Arviyag et de Garag en me suppliant de te venir en aide alors que j'ai expressément ordonné à mes cousins de se charger de vous durant mon absence. Croyais-tu donc qu'Arviyag châtiait ton peuple sans mon consentement? .P Dashvara lui rendit un regard de pure stupéfaction et une autre vague de tristesse mêlée de culpabilité et de crainte oppressa son cœur. .P .Bpenso Qu'espérais-tu? .Epenso , grogna-t-il. .Bpenso Qu'après t'être moqué de lui devant tout le monde à plusieurs reprises, il te pardonnerait rien qu'en t'agenouillant devant lui? Tu n'as pas seulement perdu sa confiance, Dash. Tu as aussi attaqué sa dignité. Sa famille le remet dans le droit chemin et ce n'est pas toi qui rétabliras son Oiseau Éternel parce que c'est toi qui l'as poignardé. .Epenso .P Il soupira silencieusement et, avec sincérité, il avoua: .D Je le croyais, Excellence. Avec tout mon respect, je le croyais. Je regrette. .P Tous deux se regardèrent dans les yeux jusqu'à ce que Dashvara baisse la tête en pensant: .Bpenso Je regrette qu'aucun de nous deux ne puissions nous libérer de ce que nous sommes. .Epenso .D Ne feins pas —dit alors Kuriag avec vivacité rompant le silence—. Ne feins pas une soumission que tu ne ressens pas. .P Dashvara ne put éviter de laisser échapper un souffle amusé. .D Je t'assure que je la ressens, Excellence. Je la ressens et je l'endure, mais je l'endurerais bien davantage si tu laissais mon peuple aux mains d'Arviyag. .D Alors, c'est peut-être ce que je devrais faire —répliqua Kuriag avec une évidente irritation—. Pour dompter un cheval, on commence par l'attacher très court avant de lui donner plus de liberté, n'est-ce pas vrai? .P Dashvara, sans le regarder, ne répondit pas. .P .Bpenso Non, Fédéré. Pour dompter un cheval, il faut avant le laisser courir. .Epenso Il déglutit. .Bpenso De sorte que tu ne veux plus nous libérer. Tu nous veux pour toi tout seul, n'est-ce pas? Parce que ta famille t'a dit: ça suffit. Parce que tu as réellement cru que les Xalyas, nous sommes incapables de nous débrouiller. Parce que nous sommes un peuple perdu et abandonné qui n'a même pas un «Oiseau Éternel» qui vibre à l'intérieur. As-tu donc oublié ce que Maloven t'a appris, Kuriag? L'Oiseau Éternel n'est pas une escroquerie, ce n'est pas une énergie, c'est une étoile qui guide et brille dans tous les cœurs. .Epenso .P Il aurait aimé le lui dire, mais Kuriag ne lui en donna pas le temps. Sur un ton tendu et saturé, il ordonna: .D Emmenez-le. Dans une demi-heure, nous nous mettrons en marche. .P Les Ragaïls mirent Dashvara sur pied et le firent sortir de la tente. Ils ne lui lièrent pas les mains, ce n'était pas nécessaire. Ils le reconduisirent simplement auprès de Soleil-Levant et l'un d'eux lui dit: .D Assieds-toi ici et attends qu'on donne l'ordre de partir. .P Dashvara acquiesça sans desserrer les lèvres, il tranquillisa Soleil-Levant, relâcha la selle et le harnais et, malgré sa fatigue, il continua à prendre soin d'elle et lui donna à boire avant de la faire s'allonger. Il s'étendit enfin contre elle, jetant un coup d'œil alentour. La plupart des tentes étaient déjà démontées, les sibiliens sellaient leurs montures et quelques steppiens s'étaient avancés pour ouvrir la marche. Au loin, traversant la plaine vers le sud-est, on apercevait encore les lointaines silhouettes d'une dizaine de cavaliers. C'étaient Ashiwa et ses hommes. Et, sans aucun doute, ils avaient emmené Yira. Dashvara ne put s'empêcher d'éprouver une douleur sourde même s'il savait que sa naâsga était plus en sécurité avec les Essiméens qu'avec les Fédérés. Il doutait que Todakwa et son épouse se montrent aussi crédules qu'Ashiwa mais… .P .Bpenso Mais ils la respecteront de toute façon .Epenso , affirma-t-il mentalement. .P Il aurait parié ses sabres. .Sm -t penso Sabres que tu n'as pas, Dash , se rappela-t-il, en abaissant le regard. Ses yeux se posèrent sur les marques rouges à ses poignets et il maudit Arviyag. Il lui revint en mémoire l'expression satisfaite de son visage, trois ans auparavant, quand il était apparu dans la salle de torture et avait écouté le rapport de Paopag. Ce qui s'était passé alors s'embrouillait dans l'esprit de Dashvara, mais il se souvenait qu'à un moment, le commerçant titiaka avait posé la main sur sa tête en disant avec légèreté: .Bparoles Tu vivras, mon garçon. Tu vivras et tu serviras la Fédération. .Eparoles Et il avait eu raison: durant trois ans, Dashvara avait servi la Fédération. Et tout indiquait qu'il devrait continuer à la servir. À moins qu'un béni serpent rouge ne morde Garag et Arviyag. À moins que Kuriag ne change d'avis… Dashvara soupira et se frotta les yeux, épuisé. La lumière du matin réchauffait à peine la terre et le vent continuait à souffler, entraînant des nuages épars dans le ciel à grande vitesse. Le vent venait maintenant directement du désert de Bladhy et l'air, chargé d'un brouillard de sable, était sec et froid. Mais cela n'empêcha pas Dashvara de sombrer rapidement dans un profond sommeil. .P Il rêva qu'il marchait dans la steppe, pas celle du Kawalsh, mais celle de Xalya. L'herbe clairsemée se changeait en une terre sèche et en sable, les arbustes disparaissaient et le donjon de Xalya, au loin, était toujours aussi beau. Il était seul. Il n'y avait dans cette vaste étendue de terre rien d'autre qu'air, distance et immensité. Alors, la voix de son père l'appela derrière lui: .D .Bm Contemple, fils, la terre où tu es né. Respecte-la parce qu'elle est tienne et tu lui appartiens. .Em .P Dashvara voulut se retourner, mais, pour une étrange raison, il ne le put, et il continua donc d'avancer. .D .Bm Les sauvages t'ont volé la terre —ajouta son seigneur père avec une évidente rage—. Les sauvages et étrangers ont envahi la steppe et ont tué mon peuple. Ton peuple. —Sa voix se fit de plus en plus forte tandis qu'il disait—: Tue-les tous, fils. TUE-LES. .Em .P .Bm DÉSHONORE-LES! .Em .P Le cri fut si puissant que Dashvara s'éveilla avec l'impression d'avoir une bande de milfides lui criant aux oreilles. Il soutint sa tête, en haletant: .D Oh, Liadirlá… .P Il reçut un léger coup de botte et, en levant les yeux, il vit le capitaine Djamin le regarder, interrogateur. .D De mauvais rêves? —fit celui-ci. .P Encore engourdi de torpeur, Dashvara grimaça et haussa les épaules. .D Des rêves stupides. .P Le capitaine Djamin arqua les sourcils et lança calmement: .D Lève-toi. Nous partons. .P Dashvara acquiesça et se leva en même temps que Soleil-Levant, remarquant que le ciel était à présent complètement clair et qu'une bonne heure s'était écoulée depuis qu'il s'était endormi avec ce rêve stupide. .P .Bpenso Déshonore-les .Epenso , se répéta-t-il. .Bpenso Bien sûr, et comment veux-tu que je le fasse, mon seigneur? En leur crachant à la figure? Même toi, tu ne sais pas ce que tu ferais si tu étais à ma place, père. Sans sabres, sans hommes, sans dignité… Mourir ainsi t'effrayait tant que tu as préféré mourir en entraînant tes frères avec toi. Je ne te condamne pas. Peut-être que mon Oiseau Éternel s'attache trop à l'espoir. Mais le tien s'attachait trop à la fierté. .Epenso .P Il s'aperçut que le capitaine ragaïl l'observait avec curiosité. .D En train de penser à une nouvelle escapade, Xalya? .P Le ton était moqueur mais aimable. Dashvara esquissa un sourire. .D Non —avoua-t-il—. Je pensais à ce rêve stupide. .P Il prit l'outre et but avant de se préoccuper de Soleil-Levant. La plupart des gens s'éloignaient déjà à cheval, prenant la direction est. Est?, se répéta Dashvara en fronçant les sourcils. Lamasta était au sud-est. Le capitaine Djamin venait de monter sur sa propre monture quand il dit: .D Est-ce que je peux demander en quoi consistait ce rêve stupide? .P Dashvara lui jeta un coup d'œil surpris et il faillit lui demander si les esclaves avaient aussi l'obligation de raconter leurs rêves, mais il se ravisa et haussa les épaules avant de monter sur Soleil-Levant. .D C'est tout simple. Je marchais dans la steppe et mon père me disait: tue-les tous. Il m'avait dit la même chose quelques heures avant de mourir. Et le cas est que je ne les ai pas encore tous tués. .P Le capitaine Djamin avait froncé les sourcils. Ils étaient à la queue de la procession. Devant eux, ses hommes chevauchaient. Kuriag Dikaksunora était presque en tête de file auprès de son épouse. Après un silence, le Ragaïl interrogea calmement: .D Qui? .P Dashvara roula les yeux. .P .Bpenso Pourquoi diables racontes-tu ça à cet étranger, Dash? Parce que la fatigue te fait raisonner comme un nadre rouge. Ou parce que tu as simplement besoin de parler de quelque chose. Ou de parler de ça à n'importe qui. Ou peut-être pas à n'importe qui. Jusqu'à présent, Djamin a toujours prouvé être un homme honorable, tu as du respect pour lui et… paf, voilà que tu lui parles de tous les tuer. Très malin, Dash. Peut-être bien qu'il te fait menotter au cas où, tu sais? .Epenso .P Il se racla la gorge et répondit: .D Dans le rêve, il ne le spécifiait pas. Mais, de toute manière, capitaine, c'était un rêve stupide, comme je l'ai dit. Rien de plus. .P Le capitaine ne répliqua pas. Au bout d'un moment, il observa: .D C'est une perle de grande valeur. .P Dashvara arqua un sourcil et vit alors que le Ragaïl lui tendait le shelshami. Vraiment? Il le lui rendait? Sans doute ignorait-il ce qu'il représentait. Avec un mélange d'étonnement et d'avidité, il le récupéra. .D Merci. C'est une perle du désert. .P C'était vrai: sa mère l'avait trouvée quand elle vivait encore comme une Xalya nomade commerçant avec les tribus de Bladhy. Et elle l'avait offerte à son mari des années plus tard. C'était presque étrange qu'elle ne lui ait pas offert un crâne à la place, pensa-t-il avec une certaine ironie. Peut-être que Dakia de Xalya n'était pas aussi macabre dans sa jeunesse. .P Impassible, Djamin ne dit rien d'autre et Dashvara ajusta promptement le foulard noir. Ils chevauchèrent un long moment en silence, ils traversèrent le cours d'eau et avancèrent vers les collines interminables et nues qui peuplaient la région entre Aralika et Lamasta. Était-ce une sorte de raccourci pour parvenir à cette dernière? Ça n'en avait pas l'air. Il semblait plutôt qu'ils se dirigeaient vers la première. Le ciel, bleu à l'aube, s'était couvert de nuages et un vent glacial fouettait Dashvara. Il le glaça jusqu'aux os, mais, au moins, il balaya sa fatigue. La pluie ne tarda pas à s'abattre sur eux, accompagnée d'éclairs et de coups de tonnerre assourdissants. Un sibilien indiqua en criant à travers la pluie un arbre solitaire qui avait pris feu et Dashvara, fasciné, se rappela en cet instant les paroles de la sage shalussi: .Bparoles Les orages et la sécheresse anéantiront ton empire si tu ne fais pas attention, Todakwa. .Eparoles Du coin de l'œil, il vit le capitaine Djamin faire un signe de dévotion au nom de Cili. .P L'orage ne dura pas: il passa presque aussi vite qu'un éclair et il laissa une steppe à peine plus humide et un air diaphane et serein. Les Titiakas et leurs esclaves remontèrent à cheval en jetant des coups d'œil à l'arbre qui continuait de flamboyer au loin. Maintenant, ils se dirigeaient vers le nord-est, s'aperçut Dashvara. Profitant de ce que le capitaine Djamin avançait non loin, il lui demanda: .D Nous n'allons pas à Lamasta, n'est-ce pas? .P Le Ragaïl lui jeta un coup d'œil depuis son cheval et répondit un simple: .D Non. .P Ils firent plusieurs pauses durant la journée et achetèrent du lait à un groupe de bergers essiméens, mais Dashvara ne fut pas invité à boire ni à manger. Il ne se plaignit pas. De toute façon, il était si fatigué qu'il ne ressentait ni la faim ni le froid. Il avait même du mal à se rendre compte de sa fatigue. Vers le soir, ils s'arrêtèrent au pied d'une colline où s'élevait une ancienne tour de guet shalussi et ils montèrent les tentes. Oublié des autres qui s'affairaient, Dashvara s'occupa comme il put de Soleil-Levant, il lui murmura à l'oreille de douces paroles et la caressa tout en lui récitant en oy'vat: .Bl -t verse .It Chevauche, mon frère, chevauche, .It Que le soleil rayonne sur ton chemin .It Et ouvre les portes closes .It À ton Oiseau Éternel en son sein. .It Dans ton cœur et ton pays, .It Trace ton propre destin, .It Honore ton clan par l'amour .It Et la force de ton esprit. .It Chevauche, mon frère, chevauche, .It Vers le cruel ennemi. .It S'il veut dérober mon âme, .It Mes sabres seront mon cri. .El .P Il parlait avec douceur et sa voix trahissait plus de tristesse que de véhémence. Il répéta dans un chuchotement: .D Honore ton clan par l'amour et la force de ton esprit. L'amour, je n'en manque pas, Soleil-Levant —murmura-t-il en la caressant entre les deux oreilles tandis qu'elle posait sa grande tête sur ses genoux—. Et je ne manque pas de courage. Ni d'Oiseau Éternel, quoi qu'en dise Kuriag. Ce qu'il me manque, c'est… .P Ses yeux se levèrent vers les sibiliens et les Ragaïls mais s'arrêtèrent à peine sur ceux-ci; ils se portèrent au-delà, vers les rayons de soleil qui illuminaient encore le ciel vers le ponant. Il soupira et baissa de nouveau son regard vers sa jument avec un demi-sourire mélancolique. .D Ce qu'il me manque, ce sont deux-cents perles comme toi. Un steppien sans cheval est un oiseau sans ailes. .D Jolie phrase —dit la voix d'Api. Dashvara sursauta. Le jeune démon s'approchait de lui avec un bol. Il le lui tendit et, comme Dashvara tardait à réagir, il ajouta—: Un homme sans nourriture est un sac d'os. .P Dashvara fit une moue amusée et accepta le bol. .D Merci. .D Ne me remercie pas moi. C'est Djamin qui m'a demandé de te l'apporter. —Il s'accroupit tandis que Dashvara engloutissait le dîner et il l'observa un moment avant d'ajouter—: L'oy'vat est étrange. Si différent du tajal et en même temps si ressemblant. En un rien de temps, je serai capable de le parler. .P Dashvara lui rendit un regard songeur avant de poser le bol vide et de demander: .D C'est quoi, le tajal? .P Api sourit, l'air mystérieux et moqueur. .D .Sm La langue —répondit-il, en insistant sur les deux mots—. L'oy'vat en vient. Mais c'est beaucoup plus doux et moins guttural et… peut-être un peu plus simple. Oui, je crois que oui. Apprendre le tajal est un véritable enfer. C'est pour ça que j'ai demandé à mon mentor de m'apprendre. —Il poussa quelques légers grognements comme si quelque chose était resté coincé dans sa gorge et sourit largement—. Je viens de te souhaiter bonne nuit. .P Dashvara le regarda avec stupéfaction, car, de fait, il croyait avoir reconnu dans cet étrange son guttural un simple «Taü srin». Il secoua la tête. .D Démons. .P Api rit en se levant, le bol vide à la main, et il répéta en langue commune: .D Bonne nuit. .P Dashvara acquiesça et, tandis que le démon s'éloignait dans les ombres croissantes du crépuscule, il murmura: .D .Sm -t erare Taü srin , gamin. .P Cette nuit-là, il refit le même rêve, en pire, car, à la voix de son père, se mêla l'image des yeux jaunes de Shéroda, qui répétait «tu es coupable, tu as tué!», et ceci ajouté aux «tue-les tous» de son père lui embrouilla tellement la tête qu'il se réveilla peu après s'être endormi, la respiration entrecoupée, et il ne ferma pas l'œil durant le restant de la nuit. .P Ses yeux contemplèrent longuement les étoiles, comme il le faisait autrefois dans la cour de la maison d'Atasiag, sauf que cette nuit-là, Yira n'était pas avec lui. La constellation du Scorpion ne se voyait pas: c'était l'hiver et, en hiver, elle disparaissait. Vers minuit, les étoiles furent englouties par les nuages et, dans un calme complet, les premiers flocons de neige tombèrent. Ils avaient tardé à venir. C'était mauvais signe. Comme disait le proverbe: «Si les flocons sont tardifs, l'hiver sera long et vif». Emmitouflé dans sa cape et blotti contre Soleil-Levant, Dashvara écouta le silence du campement et essaya en vain de s'endormir de nouveau. Son esprit semblait avoir oublié comment faire pour dormir. .P Peu avant l'aube, un murmure troubla son inaltérable veille. Il fronça les sourcils et… entendit de nouveau un murmure. .P .Bdm Dash, tu es réveillé? .Edm .P Dashvara sourit. .D Tah —chuchota-t-il—. Tu es là? .P Un instant, il crut avoir rêvé la voix mentale, mais alors l'ombre confirma: .P .Bdm Oui. Tu ne sais pas quel bazar .Edm , soupira-t-il. .Bdm Je viens de revenir du campement où sont les autres. Ils sont juste par là-bas, à quelques collines de distance. Ils m'ont demandé de tes nouvelles et je leur ai dit que tu allais bien. Eux, par contre… ben, à part les plus jeunes, ils ont tous les mains liées et… je crois que plus d'un a été fouetté, mais… j'ai à peine pu parler avec eux parce que les Titiakas avaient allumé pas mal de torches autour. .Edm .P Dashvara frémit en entendant ses paroles. Les mains liées. Fouettés. Et Kuriag était au courant. Oui, il l'était sûrement, n'est-ce pas? Et il laissait Arviyag maltraiter ses esclaves pour les dompter sur leur propre terre. .D Et Tsu? —murmura-t-il. .P .Bdm Tsu? Je ne l'ai pas vu .Edm , admit l'ombre, et elle souffla mentalement en marmonnant: .Bdm Je n'aime pas la neige. Ça picote encore plus que la pluie. .Edm .P Alarmée par l'agitation de Tah, Soleil-Levant leva la tête. Dashvara tranquillisa sa jument d'un geste avant de demander d'une voix basse et curieuse: .D Où étais-tu passé tout ce temps? .P .Bdm Oh, eh bien… .Edm , toussota Tahisran. .Bdm C'est compliqué. Je suis parti chercher Youk et je l'ai trouvé, mais je n'ai pas pu parler avec lui parce qu'ils l'ont mis dans les tentes des prêtres-morts. Alors, après, je suis allé voir Api. Et il se trouve qu'il était avec Asmoan, Kuriag et ses deux cousins et… .Edm Il hésita. .Bdm J'ai entendu quelque chose que je n'aurais pas dû entendre. Quelque chose sur le pacte. .Edm .P Dashvara grimaça. .D Tu as entendu qu'Arviyag et Garag l'invalideraient pour les Xalyas —devina-t-il sombrement. .P .Bdm C'est ça .Edm , affirma l'ombre, embarrassée. .Bdm Kuriag ne voulait pas que je vous avertisse parce qu'il craignait que vous tentiez de vous enfuir. Il m'a dit qu'il ne vous convenait pas de fuir, mais il ne m'a pas expliqué pourquoi et… Bon, il se trouve que l'aube m'a surpris dans le campement essiméen, je me suis fourré dans le sac d'Api et… Bouah, quand je me suis réveillé, je chevauchais à travers la steppe pour visiter des tombes et des donjons. Api dit qu'il s'est “plus ou moins” rendu compte que j'étais dans son sac. Mmpf, .Edm grogna-t-il. .P Dashvara ne put s'empêcher d'esquisser un sourire en imaginant la surprise de Tahisran à son réveil. Celui-ci ajouta sur un ton relativiste: .P .Bdm Je suppose que, de jour, de toutes façons, j'aurais difficilement pu revenir à Lamasta sans que personne ne me voie. La steppe est une mauvaise terre pour les ombres. .Edm .P Dashvara acquiesça. .D Merci d'être allé voir mon peuple, Tah. Arviyag payera cher ce qu'il fait —affirma-t-il et, se rendant compte qu'il avait légèrement haussé la voix, il la baissa en murmurant sans lien apparent—: Les Essiméens ont emmené Yira. .P Il perçut l'assentiment de l'ombre ainsi que son inquiétude. .P .Bdm Je le sais. Api m'a raconté ce qui s'est passé. .Edm .P Il y eut un silence. Les flocons de neige continuaient de tomber. Le ciel, bien que couvert, commençait à s'éclaircir. Yira, pensa Dashvara avec une subite vague d'angoisse. Une idée horrible venait de lui traverser l'esprit. Et si Yira n'était finalement pas si en sécurité que ça avec les Essiméens? Et si…? L'image de sa naâsga sacrifiée à la gloire de Skâra l'assaillit et un tremblement le parcourut tout entier. Tout compte fait, que savait-il des Essiméens et de leur Divinité? Rien. Peut-être qu'après avoir transmis son message, l'Arazmihá mourrait et… Il laissa échapper un râle exténué. .D Pourquoi? —Il se redressa, le cœur battant la chamade, avant de se rallonger en serrant inconsciemment la perle du shelshami dans son poing—. Mon Oiseau Éternel va mourir, Tah —murmura-t-il—. J'ai l'impression de chevaucher vers la Mort, poursuivi par des monstres. Je suis damnément pris au piège. Je sais ce qu'Arviyag veut faire de moi et je ne sais pas comment l'en empêcher. Mais ce n'est pas le pire. S'il arrive quelque chose à ma naâsga, ma mort sera la plus horrible de toutes les morts. .P Il était resté les yeux grands ouverts, contemplant les ombres avec l'impression qu'un serpent rouge s'était glissé jusque dans son cœur pour le mordre. Que ce soit à cause de sa fatigue ou de sa constante lutte intérieure, il se sentait sur le point de perdre la raison, un peu comme ce jour où Atasiag l'avait conduit chez Shéroda… Sauf que cette fois, cela dura bien plus longtemps. Les consolations de Tah ne servirent à rien: elles glissèrent comme l'eau sur une vitre. Dès que le jour se leva, il déjeuna machinalement ce qu'Api lui apporta et la seule chose qu'il réussit à faire correctement fut de seller Soleil-Levant et de monter à cheval pour continuer le voyage. Les Ragaïls, les sibiliens, les hommes qui les avaient rejoints depuis Lamasta… tous semblaient sortis d'un monde irréel et épouvantable. .P .Bpenso Tu perds ton sang-froid, Dash .Epenso , lui disait une petite voix exaspérée. .Bpenso Réfléchis: tu n'as pas les mains liées, personne ne t'a encore torturé et pourquoi le feraient-ils? Kuriag n'est pas comme Arviyag. Il vous protègera tous… .Epenso .P .Bpenso Nous protéger, mais bien sûr .Epenso , se répliqua-t-il vivement. .P .Bpenso Bah. Ce qu'il y a, c'est que tu es mort de peur. À cause des dés. Avoue-le, .Epenso se moqua-t-il avec un sifflement mental. .P Ses propres pensées le tenaient si occupé que ce fut Soleil-Levant qui se chargea de suivre la procession sans l'aide de son cavalier. .P À la tombée de la nuit, quand ils installèrent de nouveau le campement et alors que Dashvara observait de loin son peuple qui avançait à pied dans la steppe, Api vint lui apporter de nouveau le dîner et, cette fois, il dit joyeusement: .D Il paraît que ton épouse est en train de créer une grande agitation à Aralika. Todakwa va organiser une grande fête dans deux semaines et il a invité Kuriag pour lui dire adieu avant son départ. .P Dashvara le regarda un moment, l'air hébété, avant de demander: .D Yira va bien? .P Api l'observa avec curiosité. .D Oui. Je ne sais pas grand-chose —avoua-t-il—. Sauf que Todakwa l'a placée sur un piédestal. Dis, Dashvara, tu sais quoi? Tu as une mine horrible. Ça fait combien de temps que tu ne dors pas? .P Dashvara grimaça. .D J'ai dormi un peu sur le cheval. Je crois. .D Vraiment? —s'émerveilla Api—. Tu peux dormir sur un cheval? Moi, j'ai dormi sur un dragon… mais un cheval! .P Il était impressionné. Dashvara grogna et fit un léger geste avant de s'intéresser à son bol. Il était encore en train de mâcher sans beaucoup d'enthousiasme quand il entendit des bruits de bottes sur la terre et une voix sèche dire: .D Mon maître veut te voir. .P Sans être surpris, Dashvara leva des yeux douloureux vers le visage grisâtre et impassible du sibilien. C'était celui qui avait dirigé la poursuite. Ne recevant pas de réponse immédiate, deux sibiliens le saisirent et Dashvara abandonna son bol en se levant. Sous le regard froncé et inquiet d'Api, il s'éloigna, jetant un dernier coup d'œil à sa jument, qui broutait tranquillement à quelques pas de là, cherchant l'herbe au milieu de la neige. Il la vit lever la tête vers lui et il fit doucement claquer sa langue, non pour l'appeler, mais pour lui dire de ne pas s'inquiéter et de continuer à paître. .P .Bpenso Pour le moment, tu ne peux pas m'aider, ma douce. .Epenso .P Bientôt, il cessa de la voir à cause des tentes, des travailleurs et des chevaux. Ce qu'il put voir, par contre, ce furent les Xalyas, que les sibiliens installaient, les mains liées, sur plusieurs rangs pour la nuit. Seuls les enfants les plus jeunes échappaient à tant de précautions et l'un d'eux, en reconnaissant Dashvara, voulut s'approcher, mais sa mère l'appela durement avec une pointe de peur dans la voix. Quant aux guerriers xalyas, ils levèrent tous la tête vers lui dans un même mouvement anxieux. Zamoy tendit le cou. Le capitaine Zorvun prit un air soulagé et inquiet à la fois. Et, face à tant d'yeux, Dashvara essaya de paraître plus énergique qu'il ne l'était en vérité. Il tenta de marcher bien droit et avec fermeté et même désinvolture… Mais dès que les sibiliens le firent entrer dans une grande tente et qu'il vit la table installée au milieu, son cœur finit de se glacer et il perdit contenance. Sur cette table, il y avait des cordes. Et derrière elle, se tenait Tsu, les manches retroussées et un étui noir à la main. .P Dans le visage de pierre du drow, ses yeux flamboyaient, atterrés. Dashvara se sentit brusquement submergé par une vague de souvenirs plus vivaces que jamais. La douleur. L'impuissance. La terreur. La mort… La douleur, se répéta-t-il, pris de vertige. Et il se mit à trembler de la tête aux pieds. .P .Bpenso Ta plume ne va pas s'en relever, Dash… .Epenso .Ch "Un faux dieu" S'ils l'avaient fait entrer dans la tanière d'un brizzia ou dans un nid de harpies, il ne se serait pas senti aussi terrifié. En cet instant, cet étui, ces dés, étaient mille fois pires que la mort. .P Sa réaction ne fut absolument pas réfléchie, elle fut spontanée: il fit demi-tour et tenta de partir en courant. À peine esquissa-t-il son mouvement, les sibiliens le saisirent et le poussèrent plus avant, vers la table. Dashvara se débattit, comme il s'était débattu ce jour-là à Dazbon. Tout en vain. Ils dénudèrent son torse, l'attachèrent fixement à la table et ne s'écartèrent qu'alors, laissant voir Paopag, Tsu… et l'étui. .D Ne crois pas que je fasse ça pour le plaisir de te tourmenter, mon gars —lui dit alors la voix d'Arviyag depuis un coin où il ne pouvait pas le voir—. Si tu m'intéresses tant, c'est parce qu'il y a des gens dans la Fédération qui continuent à être convaincus que l'Oiseau Éternel est plus fort que Cili et que tu es le Roi. Le véritable Roi Immortel qui a déjà ressuscité par deux fois. Quelles sottises, n'est-ce pas? Mais le fait est que tu as au moins mille-cinq-cents adeptes à Titiaka et que, pour en finir avec cette folie, tu vas devoir déclarer publiquement que tu es un faux roi d'un faux dieu. Et pour que ça ait l'air convaincant… je vais te le mettre dans le crâne jusqu'à ce que tu en sois convaincu toi aussi. D'accord? —termina-t-il sur un ton serein, comme s'il lui demandait n'importe quelle banalité. .P Dashvara assimila ses paroles très lentement. Sa fatigue ne l'aidait pas. Ni la terreur qui l'envahissait. Mais il n'en éprouva pas moins une vague de stupéfaction et d'incompréhension. Mille-cinq-cents adeptes? À Titiaka? D'où Arviyag sortait-il une telle absurdité? .D Un instant —grogna-t-il—. Je n'ai jamais voulu convertir qui que ce soit. Ces adeptes… —Il expira brusquement, allongé sur la table—. Je n'ai rien à voir avec ça. Je ne suis pas un roi. Et l'Oiseau Éternel n'est aucun dieu. Ça, c'est très clair dans ma tête. Ce n'est pas nécessaire… ce n'est pas nécessaire —répéta-t-il, étourdi, et il réussit à terminer sa phrase en bredouillant—: d-d'ouvrir ça. .P Il parlait de l'étui. Il détourna les yeux de celui-ci, le cœur soulevé, et promena son regard sur les visages des sibiliens et de Paopag; il essaya de tourner le cou en vain pour voir Arviyag et il insista: .D Ce n'est pas nécessaire. .P Il y eut un silence. Dashvara vit que les yeux rouges de Tsu brillaient. Comment Arviyag avait-il fait pour le convaincre? En menaçant de s'en prendre aux autres Xalyas sûrement. .D Peut-être —admit finalement le commerçant titiaka sur un ton pensif—. Oui, peut-être n'est-ce pas nécessaire. —Il fit une pause—. Je suis curieux de savoir. De simples dés t'effraient vraiment à ce point? Je le demande sérieusement. Je n'ai jamais essayé. .P Son ton était moqueur et curieux à la fois. Dashvara crispa ses mâchoires et, tentant de surmonter la peur tétanisante qui menaçait de s'emparer de lui chaque fois qu'il regardait ce maudit étui, il répliqua: .D Rien ne t'empêche d'essayer. .P Arviyag fit claquer sa langue. Dashvara l'entendit bouger derrière lui et il sentit sa main se poser sur son bras droit, examinant la blessure causée par la flèche empoisonnée. Le Titiaka s'écarta après quelques instants et apparut devant les yeux de Dashvara en reprenant: .D Tu ne m'as pas répondu. Qu'est-ce qui t'effraie? La douleur? La mort? Ne t'inquiète pas, je ne vais pas te tuer. Ce pouvoir est entre les mains de Kuriag et je ne vais pas faire de toi un martyr. Je veux seulement que tu ne me déçoives pas quand la délégation de Titiaka arrivera à Aralika et te verra. Je veux que tu te montres comme ce que tu es: le chef fugitif d'un clan qui est revenu en se traînant vers son maître. .P Dashvara ne s'altéra pas quand il assura d'une voix neutre: .D Ça, j'en suis très conscient. .P Arviyag le regarda dans les yeux et lui adressa une moue désapprobatrice quand il affirma: .D Mais pas suffisamment. Tsu —dit-il—, j'espère que tu n'as pas perdu la main. —Il fit un pas en arrière invitant le drow à s'approcher—. Il est tout à toi. .P Les yeux écarquillés, Dashvara regarda Tsu poser l'étui noir et l'ouvrir. Il protesta, s'agitant sur la table: .D Ce n'est pas nécessaire, Arviyag. Tu sais que ça ne l'est pas. Je suis un esclave, je le sais. Je peux te promettre que je ne m'enfuirai plus. .D Cela m'importe peu —assura patiemment Arviyag—: les mille-cinq-cents adeptes titiakas m'importent bien davantage. Tu peux fuir autant que tu le voudras une fois que tu auras renié ton faux dieu, mais je doute que tu essaies après ça. Cependant, j'ai promis à ton maître que je ne serai pas trop dur avec toi… —Il roula les yeux—. Et je tiendrai parole. .P Il ajouta pour Tsu des paroles dans un dialecte diumcilien et celui-ci acquiesça silencieusement. Un sibilien s'avança pour bâillonner Dashvara et celui-ci le foudroya du regard faute de pouvoir parler. Finalement, le sibilien s'écarta et Dashvara put voir Tsu placer les dés sur ses doigts… il les mit .Sm tous avec une rapidité stupéfiante et, encore plus rapidement, il les posa sur lui-même, sur sa tête, sans aucune hésitation et… .D Non! —s'écria Arviyag. .P Horrifié, Dashvara aurait rugi encore plus fort s'il n'avait pas été bâillonné. Heureusement, il y avait deux sibiliens juste à côté et ils réagirent avec promptitude écartant les dés de la tête du drow avant que celui-ci n'ait le temps de créer un sortilège. .P .Bpenso Bon sang, drow! Tu es devenu fou? .Epenso .P Oui, il était devenu fou. Sa bouche crachait maintenant des mots inintelligibles et ses yeux flamboyaient, perturbés. Jamais Dashvara ne l'avait vu ainsi. Arviyag lança un ordre sec, manifestement contrarié, et les deux sibiliens qui agrippaient Tsu le traînèrent hors de la tente après lui avoir retiré les dés. Arviyag échangea quelques mots en diumcilien avec Paopag et, alors, il sortit la tête à l'entrée de la tente et aboya: .D Darigat! Entre. .P Le dénommé Darigat entra. Ce n'était pas un sibilien, mais un des travailleurs à la ceinture noire. Un esclave récent. C'était un elfe blond de haute taille à la peau dorée, peut-être un elfocane, et, en voyant Dashvara allongé sur la table, son visage trembla légèrement. Il s'inclina devant son maître en lançant un interrogateur: .D .Sm Khazag? .P Sa voix était douce et mélodieuse. Arviyag lui ordonna: .D Charge-toi de cet homme. Paopag: n'oublie pas de répéter les leçons. Demain, nous arriverons à Aralika. Le voyage sera un répit pour le Xalya. Travaillez bien. .P Et avec ces mots, il sortit sans même jeter un autre coup d'œil à Dashvara, qui commençait sérieusement à défaillir. Il espérait qu'ils ne puniraient pas Tsu trop durement. Et il espérait que Paopag serait clément et ne serait pas aussi exigeant qu'Arviyag. Et, tandis qu'il espérait, son corps s'inondait de sueur malgré le froid, sa poitrine se soulevait précipitamment et ses yeux fébriles contemplaient Darigat tandis que celui-ci enfilait les dés. Vu sa diligence et son assurance, ce n'était pas la première fois qu'il les utilisait. Il était au service d'Arviyag depuis moins d'un an et il avait déjà dû s'en servir… Quand il les vit s'approcher, Dashvara émit un gémissement étouffé par le bâillon. .salto .Bm .D Es… poir? —murmura-t-il. .D Non —lui disait une voix—, il n'y a pas d'espoir si tu ne fais pas ce que je te dis. Il n'y a pas de pardon. .P Et une autre voix plus profonde lui rappela: les nadres rouges ne pardonnent pas, mon fils: ils dévorent. Il ouvrit grand les yeux. Capitaine? C'était le capitaine? Non. C'était impossible. Le seigneur de la steppe lutta pour emplir ses poumons d'air. Ils étaient en feu. Tout son corps était en feu. .D La steppe est en train de mourir —croassa-t-il avec horreur—. Elle se déchire. Je la vois. Elle tremble. Elle tremble. Frères… Le monde s'écroule. Le ciel… Le ciel! L'Oiseau Éternel… .D Il ne vole pas —lui dit la voix sur un ton suave—. Il ne vole pas parce qu'il n'existe plus. .D Il n'existe pas —répéta le seigneur de la steppe—. L'Oiseau Éternel n'existe pas. Si, il existe —protesta-t-il soudain. .P Une douleur atroce le secoua tout entier et la voix raisonna: .D Il n'existe pas. .P Le seigneur de la steppe pleurait. .D Il n'existe pas —répéta-t-il—. Ils m'ont menti. Il n'existe pas. .P Plusieurs décharges le traversèrent, ses yeux se séchèrent et son esprit replongea profondément dans une mer d'apathie. .D Dis-moi —lui dit la voix—. Qui es-tu? .P Le seigneur de la steppe ne répondit pas immédiatement. Finalement, il balbutia: .D Dash. Je suis Dash. .D Et ton maître? .D La steppe —bredouilla-t-il. .P Une nouvelle décharge de souffrance le traversa et le laissa se convulser dans un monde sombre. C'était une décharge plus puissante. Il s'était trompé, comprit-il. Il essaya de penser et de se rappeler la leçon. Il trouva enfin la réponse et ânonna pantelant: .D Kuriag… Mon maître. S'il vous plaît… Nandrivá… .P La supplication ou peut-être l'utilisation de la langue sauvage lui valut une nouvelle décharge. Il ne savait pas depuis combien de temps cela durait. Des jours. Des semaines. Une éternité. Cela ne lui importait plus. Il voulait seulement que le supplice cesse vite. Mais il ne cessait pas… Il ne cesserait jamais, comprit-il. Jamais. .Em .salto .D Que lui avez-vous fait? .P La peur et la consternation vibraient dans cette voix. Assis sur une paillasse, Dashvara leva lentement la tête et vit un visage différent. Disons, différent de ceux qu'il avait l'habitude de voir depuis qu'il avait commencé à cesser d'exister. C'est ce qu'il se disait intérieurement: qu'il avait commencé à cesser d'exister. C'était le peu qu'il arrivait à se dire. Il déglutit en reconnaissant enfin le nouvel arrivé. C'était le maître. .D Pas un seul coup de fouet durant notre absence, Excellence —assura Arviyag. Celui-là aussi, cela faisait longtemps qu'il ne le voyait pas, remarqua Dashvara. Une haine impuissante l'envahit tandis que l'élégant Titiaka ajoutait—: Il ne vous donnera pas de problèmes pendant un bon moment, je vous en donne ma parole. Et, en tout cas, il est prêt pour voir le prêtre et ses témoins. Cette histoire d'Oiseau Éternel tombera toute seule après ça —affirma-t-il. .P Il parlait avec satisfaction. Ses yeux se posèrent sur Dashvara et celui-ci lui rendit un regard apathique. Il ne parvenait pas à ressentir réellement quoi que ce soit. La haine s'était volatilisée aussi vite qu'elle était venue. .D Lève-toi —lui dit Paopag. .P Ça, c'était la voix des leçons et des décharges. Jetant un regard à Paopag, comme pour chercher confirmation, Dashvara se leva. Ses jambes flageolaient. Il se sentait comme une plume morte suspendue dans le temps. Une partie de lui brûlait de désir de poser des questions à Kuriag, de parler de sa naâsga, de ses frères, de l'Oiseau Éternel… mais la simple pensée de prononcer le mot «Liadirlá» le terrifiait. L'impuissance l'enchaînait et, après avoir tant broyé ses pensées, à présent, il les effaçait simplement, il les balayait au loin. .D Laissez-nous seuls —ordonna soudain Kuriag. .P Arviyag hésita. .D Je vous le déconseille, Excellence. Laissez au moins Paopag rester. .D J'ai dit: laissez-nous seuls —insista Kuriag, têtu. .P L'instant suivant, Dashvara vit Paopag s'éloigner, la porte se ferma et il se retrouva dans la salle, seul, devant son maître. Il éprouva de l'angoisse et du désarroi face à la nouvelle situation, et son cœur s'accéléra, mais il ne bougea pas. Le jeune elfe le contemplait, le visage pâle sous la lumière de la lanterne. Le silence se prolongeait et Dashvara s'en rendait à peine compte. Il commençait à défaillir et à voir des points noirs devant ses yeux. Finalement, il fut obligé de s'appuyer maladroitement contre le mur et de se rasseoir sur sa paillasse. Un souffle étouffé rompit le silence. .D Je suis tellement désolé… .P La voix de Kuriag se brisa. Le Titiaka s'approcha de lui et, voyant que Dashvara demeurait impassible, il osa poser une main sur son front. Dashvara attendit la décharge sans bouger, mais celle-ci ne vint pas. À la place, il sentit un léger flux d'énergie qui le sondait. Et il vit l'expression de l'elfe se contracter en une moue de confusion. Finalement, il retira sa main et s'écarta, l'air effrayé. .D Je ne savais pas que… Je veux dire… Je le savais mais… Je n'avais pas imaginé… Oh, Cili miséricordieuse. Je fais ça pour ma famille —murmura-t-il sur un ton coupable—. Je le fais pour Titiaka. La Fédération ne peut pas se permettre davantage de dissensions qu'elle n'en a déjà. Tu… me comprends, n'est-ce pas? Je ne voulais pas te faire de mal. Je suis désolé —répéta-t-il. .P Ses paroles furent pour Dashvara comme des grains de sable qui se perdaient dans le désert. Il le comprenait, bien sûr qu'il le comprenait. Mais ça lui était égal. Secoué par un léger spasme, il laissa enfin échapper avec maladresse: .D L'Oiseau… L'Oiseau Éternel… n'existe pas… .P Kuriag se mordit les lèvres et ne dit rien. Après un autre long silence, il se leva et assura: .D Tu te remettras. .P Dashvara lui rendit son regard, les yeux secs et l'expression imperturbable. Il se sentait à mille lieues de là. Dans un autre monde. Dans une autre réalité. .P Lorsque Kuriag sortit, il s'en aperçut à peine. Par contre, quand Paopag et Darigat revinrent et qu'il vit les dés se tendre vers lui, il fixa toute son attention sur ceux-ci. Il n'éprouvait plus de terreur face à eux ou, du moins, il avait appris à l'assumer. Il les supportait comme on supporte un horrible froid, sans même se rendre compte qu'il n'était plus attaché, que la porte n'était pas fermée à clé et qu'il aurait pu essayer de fuir. Ne serait-ce qu'essayer… Mais il n'y avait pas d'espoir. .Ch "Les fils de l'Oiseau Éternel" La terre tremblait sous ses pieds. Les cinq chefs sauvages s'avançaient vers lui, leurs sabres dégainés. Il n'y avait pas de pitié dans leurs yeux. Uniquement la mort. Qwadris lui fit la première entaille et s'évanouit dans le brouillard sombre qui peuplait la steppe. Shiltapi, le grand noir akinoa, fut le suivant. Il souleva sa hache en découvrant ses dents jaunes et, sans un mot, il l'abattit. À ce moment, Dashvara pensa, confus: .P .Bpenso Les Shalussis t'ont tué. Raxifar m'a menti. Tu es vivant! .Epenso .P Il sentit alors, venant de derrière, la lame froide de Nanda de Shalussi s'appliquer contre sa gorge. .P .Bpenso Ceci est justice .Epenso , reconnut-il avec calme. .Bpenso Moi, j'ai fait la même chose. .Epenso .P Quand Nanda disparut et que Dashvara mourut pour la troisième fois, ce fut le tour de Lifdor de Shalussi de s'approcher; mais plus il s'approchait, moins on le voyait et, finalement, le sauvage disparut avant même qu'il puisse atteindre Dashvara. Il ne restait plus, dans cette steppe morte et sombre, que la silhouette tatouée de Todakwa, le fils de la Mort. Dans un silence en suspens, l'Essiméen ouvrit la bouche et une voix d'outre-tombe résonna dans la tête de Dashvara: .D Votre destinée est la défaite. La civilisation gagne, le passé perd. .D Perd… —disait l'écho. .D L'Oiseau Éternel n'existe pas. .D Perd, perd… .P Soudain, la terre se mit à trembler en émettant un bruit grinçant et le visage de Todakwa se transforma en une tête de mort qui grandissait et grandissait, tendant sa bouche mortifère vers Dashvara, vers la steppe, vers tout ce qui l'entourait… .P Dashvara se réveilla en sursaut. Contrairement aux autres nuits, Paopag n'était pas passé lui parler et Darigat non plus n'était pas venu avec ses dés. Il n'échappait pas pour autant aux cauchemars, loin de là. Depuis que Paopag l'avait laissé, il s'était réveillé au moins une dizaine de fois, couvert de sueur, épuisé, angoissé, entouré d'obscurité et de silence. Peut-être n'était-ce même pas la nuit. Il ne pouvait le savoir qu'aux repas qu'on lui apportait… et, parfois, il ne se rappelait pas toujours s'il avait mangé. Le temps s'embrouillait et cessait d'avoir un sens. .P Cette fois-ci, cependant, la porte s'était ouverte et une lumière illuminait à présent la pièce. Il n'y avait là qu'une paillasse, deux chaises et une table robuste. Dans l'embrasure de la porte, Dashvara parvint à distinguer plusieurs silhouettes. Il reconnut celle de Paopag et un mélange d'angoisse et de soulagement, de haine et d'affection, s'empara de lui. .D Paopag —prononça-t-il d'une voix lente, se redressant maladroitement. .P Ses mouvements, saturés d'énergie étrangère à son corps, étaient gourds et patauds comme son esprit. Toutefois, il percevait maintenant une légère amélioration, sûrement due au fait qu'il n'avait pas reçu de visites cette nuit-là. .P La démarche titubante, il se dirigea vers la table, comme d'habitude. À sa surprise, Paopag l'arrêta d'une main. .D Non, mon gars. Aujourd'hui, nous allons te traiter comme un prince. Viens. .P Il le prit doucement par le bras, comme on prend un enfant perdu, et Dashvara se laissa emmener sans poser de questions. Il n'eut même pas l'idée de pouvoir en poser. .P Il fut toutefois déconcerté quand Paopag lui fit signe d'entrer dans une baignoire que plusieurs travailleurs remplissaient d'eau. Dashvara obéit et l'eau chaude le ranima. Du moins un peu. Quand il sortit de la baignoire, ils lui redonnèrent la chemise, la tunique, l'armure de cuir et la cape bleue des Dikaksunora. Ils lui rendirent même le shelshami. Malgré son engourdissement, Dashvara perçut une certaine ironie. Ils venaient de détruire le seigneur des Xalyas, et ces étrangers continuaient à le vêtir avec le foulard de souveraineté. C'était ridicule. .P Paopag l'examina de la tête aux pieds et lui sourit. .D Tu es prêt. Tu te souviens des leçons? .P Dashvara acquiesça et il allait réciter le topo comme d'habitude, mais Paopag l'arrêta, l'air amusé. .D Je te fais confiance pour impressionner nos invités. En route. .P Dashvara le suivit hors de la salle. Ils montèrent des escaliers. Et, pour la première fois, il vit la lumière du jour. C'est-à-dire, pour la première fois depuis que… Bon, depuis qu'il était Dash, l'esclave de Paopag? De Kuriag, rectifia-t-il avec un tremblement. Kuriag, pas Paopag. .D Dash —dit soudain la voix de Paopag. .P Dashvara s'aperçut qu'il s'était arrêté au milieu d'un couloir sans s'en rendre compte. Il reprit la marche. Finalement, ils débouchèrent dans un salon où l'on entendait des bruits de couverts et des voix. Après avoir vu Kuriag au bout de la table, Dashvara cessa de s'intéresser aux visages. Il ne voyait pas Yira, il ne voyait aucun Xalya: le reste était poussière à ses yeux. .P Paopag l'arrêta d'un geste et tous deux attendirent. Dashvara ne se sentait plus aussi mal et cette constatation retint toute son attention jusqu'au moment où Paopag le poussa doucement en avant. Les convives s'étaient tournés vers eux et le scrutaient avec effronterie. Un petit éclair de lucidité lui fit comprendre qu'il devait faire quelque chose. .P .Bpenso Les leçons .Epenso , pensa-t-il. .Bpenso Tu dois les répéter. .Epenso .P Et il les répéta avec lenteur, frémissant, car, dans son imagination, son corps continuait à recevoir des décharges et continuait à souffrir. Le sens lui échappait; pour lui, ce n'étaient que des sons. Cependant, au fond de lui, il savait que, dans une autre vie, il aurait blêmi s'il avait écouté un Xalya renier l'Oiseau Éternel de cette façon, mais… il n'était plus un Xalya, il n'était même plus un homme. Il était un esclave. Il n'avait pas terminé sa quatrième phrase quand, à sa grande confusion, un convive l'interrompit en s'esclaffant: .D Et c'est cet homme que deux-mille citoyens vénèrent? N'importe quel prophète à Titiaka le surpasse! .P On entendit des rires. Un Titiaka humain entre deux âges intervint: .D J'avoue que je suis déçu. Mais peut-être que les manières de ce sauvage sont dues au fait qu'il est intimidé. .P Les éclats de rire parcoururent la table. .D Intimidé! Peut-être bien —opina Arviyag avec un léger sourire tandis que des commentaires blagueurs s'élevaient. .P Parmi ces convives, seules deux personnes ne montraient pas un brin de jovialité mis à part Dashvara: Kuriag et Paopag. Le premier était pâle. Le second avait l'air impatient et observait Dashvara avec attention. Celui-ci s'était tourné vers lui, étourdi. Son apathie cédait petit à petit la place à une sensation d'anxiété et sa respiration s'accéléra. Il voulait retourner dans la pièce avec la table et la paillasse. Il voulait le silence. Il voulait que Paopag le sorte de là. Mais il n'osait pas demander. .D Eh bien! —dit alors Kuriag. Sa voix trembla légèrement et il se racla la gorge pour la rendre plus ferme—. Tu nous dis que ce conte de l'Oiseau Éternel n'est que fabulations. Cela signifie que, toi et ton peuple, vous vous êtes trompés et ceci depuis des siècles. Cili toute-puissante punit les païens. Et un bon Titiaka doit appliquer sa Loi. .P Dashvara acquiesça. Entretemps, Paopag s'était approché de lui et il l'aida à s'agenouiller en lui murmurant: .D Cili toute-puissante… .P C'était le début de la leçon. Dashvara la récita en essayant cette fois de ne pas avaler les mots. .D Cili toute-puissante, arrache de cette âme l'araignée d'ombres qui l'avilit. Par la Sérénité, pardonne-lui. Par la Courtoisie, pardonne-lui. Par la Discrétion, pardonne-lui. Par la Constance, pardonne-lui. Par la Patience, pardonne-lui. Par le Sacrifice, pardonne-lui. Par la Dignité, pardonne-lui. Par la Bravoure, pardonne-lui, Par la Sympathie, pardonne-lui. Par l'Humilité, pardonne-lui. Par la Compassion, pardonne-lui. Par les Onze Grâces qui te glorifient, accueille ton… accueille ton sujet et fais que les grâces… que les disgrâces s'abattent sur mon âme si j'enfreins ta Loi. .P Il se tut, se bloquant brusquement. Il s'était très mal débrouillé, pensa-t-il. Il s'était trompé au moins deux fois. Et quelque chose lui disait qu'il n'avait pas terminé, qu'il lui manquait une phrase et, tandis qu'il se creusait la cervelle pour la trouver, il sentit une main se poser sur son shelshami et une voix profonde dire: .D Cili toute-puissante est clémente avec l'ignorance et accepte ton repentir. .P C'était un prêtre de Cili, qui s'était levé de la table pour lui pardonner. Dashvara sentit une légère énergie le sonder et, quand il leva la tête, il crut voir un éclat de compréhension et de compassion dans les yeux du prêtre. Le soulagement l'envahit en voyant que ce prêtre n'était pas contrarié même s'il n'avait pas récité la leçon en entier. .D Lève-toi, créature de Cili. Sers bien ton maître et Cili sera satisfaite. .P Dashvara se releva et ce fut tout. Paopag le conduisit hors du salon et, quand ils se furent éloignés, il lui dit: .D Mission accomplie, mon gars. Tu vois comme c'était simple? Tu as tranquillisé tous ces gens et tu as fait tout ce que tu devais faire. Et maintenant je te laisse —déclara-t-il alors qu'ils arrivaient devant une porte—. Là, dehors, tes gens t'attendent. —Il lui tapota l'épaule—. Que ton état ne t'afflige pas trop: n'importe quel homme finit comme ça après deux semaines de torture. Dans quelques jours, tu commenceras à te sentir mieux, ne t'inquiète pas. Bonne chance, steppien. .P Dashvara se sentait totalement dérouté. Ses gens l'attendaient dehors, disait-il? Son peuple? C'était si incroyable! Il attrapa Paopag par le bras alors que celui-ci allait repartir dans le couloir. .D Non —grogna-t-il—. Attends. Paopag, attends. Tu ne peux pas me laisser comme ça. Mon peuple… ils vont penser que je suis devenu idiot —souffla-t-il—. Et c'est vrai. J'ai du sable dans la tête. Du sable qui brûle. Vraiment. .P Paopag fit une moue, embarrassé, et libéra son bras d'une secousse. .D Tu t'en remettras —assura-t-il—. Je t'assure que, si j'avais voulu te rendre idiot, j'aurais utilisé des techniques encore plus intensives. —Il tendit une main et ouvrit la porte en ajoutant sèchement—: Va. .P Dashvara sortit à contrecœur. Sa crainte fut balayée dès qu'il vit qu'effectivement, au-delà de la patrouille sibilienne qui gardait la porte, se trouvaient Makarva, Lumon, le capitaine… Ignorant complètement les sibiliens, il se dirigea vers les siens en pressant le pas. Ses frères s'avancèrent à leur tour en peloton, l'appelant par son nom et lui lançant des paroles dans la langue sauvage… .Bpenso La langue savante .Epenso , rectifia une petite voix dans son esprit. .Bpenso L'oy'vat. La langue des Anciens Rois… .Epenso C'était si étrange et beau de retrouver des frères que l'on croyait avoir perdus, d'être à nouveau dans un monde familier et, cependant, en même temps… en même temps quelque chose en lui ne parvenait pas à s'enthousiasmer véritablement. Il se sentait comme un spectre se mouvant dans un monde auquel il n'appartenait pas. L'énergie des dés le maintenait enchaîné et mort. .P Le brouhaha des voix se calma rapidement et les expressions se firent inquiètes. Quelqu'un cracha une malédiction en tournant son regard vers les sibiliens qui gardaient la maison où logeaient les Titiakas… Conscient que son manque de réactivité les troublait tous, Dashvara se força à leur adresser un léger sourire et prononça: .D Mission accomplie, frères. .P Et il souffla avec un rire à moitié fou car, même dans cet état, il ne put s'empêcher de penser: .P .Bpenso Ils te brisent, t'humilient, t'asservissent et volent ton âme et, toi, tu ne trouves rien de mieux à faire que de répéter les paroles de Paopag. Mission accomplie. Oui, mission accomplie: tu as enterré ton âme avant ton corps, grand seigneur. .Epenso .P Son rire ne sembla tranquilliser personne, au contraire. .D Viens, mon fils —lui dit le capitaine en le tirant—. Ils t'ont blessé? .P Dashvara fronça les sourcils et réfléchit quelques instants avant d'arriver à la conclusion que, plus il ouvrirait la bouche, plus on s'apercevrait que son esprit était égaré. Il s'accrocha à cette pensée et, pour toute réponse, il se contenta de secouer la tête. .P Ses frères le guidèrent vers une grande écurie couverte où s'étaient installés tous les Xalyas en attendant que Kuriag quitte Aralika et retourne à Titiaka. Ils lui donnèrent à manger, mais Dashvara toucha à peine à la nourriture. Personne ne lui demanda de parler de ce qu'ils lui avaient fait: Tsu devait leur avoir expliqué l'essentiel. Quand il vit celui-ci assis dans un coin, un livre oublié à la main, Dashvara comprit que ces derniers jours n'avaient pas été cléments pour le drow non plus. Il aurait aimé aller le voir, lui parler, lui dire quelque chose qui efface leur souffrance à tous deux… mais il était trop épuisé pour cela. Aussi, au bout de quelques instants, il s'allongea simplement sur la paillasse où des mains sœurs l'avaient conduit et il s'endormit profondément. .P Il se réveilla avec l'esprit peuplé de créatures horribles et de sons stridents. Soutenant sa tête entre ses deux mains, il mit un moment à se rendre compte que bon nombre de Xalyas l'entouraient et un autre moment à s'apercevoir que des bruits sortaient de sa gorge. Les bruits lui parurent inintelligibles avant qu'il ne capte enfin des mots: .D Mort… mourir… Paopag… S'il te plaît, mort… Paopag… .P Il se tut d'un coup dès qu'il comprit qu'il délirait, la honte l'envahit et il laissa retomber ses mains bien que sa tête l'élance toujours. .D Je suis désolé, frères —souffla-t-il, le cœur si oppressé qu'il lui faisait mal—. Vous devriez me jeter en enfer, aux chiens, aux nadres… Que sais-je. Je suis désolé. .P La main sombre de Tsu se posa sur son front. Il la sentit glacée. Shokr Is Set s'agenouilla près de lui en disant d'une voix sereine: .D Ne demande pas pardon pour ce que tes ennemis t'ont fait. Demande de l'aide à tes frères et ta plume se relèvera. .P .Bpenso Ma plume .Epenso , se répéta Dashvara. .Bpenso Il y a quelque chose que tu ne sais pas, Grand Sage: l'Oiseau Éternel n'existe pas. Il n'y a pas de plumes, il n'y a pas de volonté, il n'y a pas d'espoir… Il n'y a que souffrance. .Epenso .P Il sentit soudain un sortilège s'écouler au-dedans de lui, son esprit s'obscurcit, son corps frémit de douleur, et il écarta Tsu avec nervosité. .D Non —souffla-t-il. .D J'essaie seulement de t'aider —murmura Tsu—. Ton corps est saturé d'énergies. J'essaie seulement… .D Non —l'interrompit Dashvara. .D Cela fait mal, je le sais —chuchota doucement le drow—. Je le sais. Mais cela t'aidera, aie confiance en moi. .P Dashvara avait confiance en Tsu, bien sûr. Et, pour ne pas décevoir ses frères, il accepta son aide. Tsu donna des instructions pour qu'on les laisse seuls et ils suspendirent devant la paillasse une toile en guise de paravent. Il faisait encore jour et on entendait une musique lointaine. On entendait aussi les voix chuchotées des Xalyas dans les écuries. Dashvara cessa de se préoccuper de son entourage quand Tsu commença à équilibrer ses énergies. Il avait l'impression que celui-ci le torturait, purement et simplement, plus qu'il ne l'équilibrait. Et, cependant, au lieu de l'engourdir, la douleur éclaircissait son esprit. C'était comme si Tsu arrachait une à une les griffes abrutissantes qui s'agrippaient à lui. Le problème, c'était que tant de sortilèges requéraient beaucoup d'énergie et le drow finit par montrer des signes évidents d'épuisement. Le voyant, Dashvara l'écarta doucement d'une main. .D Cela suffit, Tsu. Merci. Je me sens mieux. Vraiment. .P Son corps était encore cruellement abattu, mais son esprit s'était éclairci, et s'en rendre compte l'emplissait à la fois de joie, d'inquiétude, de fatigue, de honte, d'espoir, de désespoir et… Bon, une multitude d'émotions contradictoires le traversaient jusqu'à le laisser étourdi. Étourdi… mais vivant. .D Un peu plus et j'arrête —promit Tsu. .P Le drow continua à lancer des sortilèges jusqu'à ce qu'il n'en puisse vraiment plus et qu'il aille se coucher, exténué, avec la bénédiction silencieuse de Dashvara. Combien de fois avait-il dû utiliser ces sortilèges sur ses patients? Il préférait ne pas y penser. .P Du temps s'était écoulé et la lumière qui illuminait les écuries avait décliné, mais il faisait encore jour. Dashvara écarta la toile et vit que ses frères ne s'étaient pas beaucoup éloignés. Makarva, Zamoy, Lumon et Miflin jouaient aux katutas dans un silence inhabituel. Dès qu'il passa la tête, ses frères se tournèrent vers lui. Tous essayaient de dissimuler en vain leur vive inquiétude. Les membres quelque peu tremblants mais avec la ferme intention de prouver aux Xalyas que leur seigneur n'était pas devenu abruti, Dashvara se leva et alla s'asseoir avec les joueurs de katutas en poussant un soupir. Il demanda: .D Combien de temps a passé? .P Makarva arqua un sourcil. .D Depuis que tu es à Aralika? Deux semaines. .P Il y eut un silence. Deux semaines aux mains de Paopag. .Bpenso On pourrait me dire un an, je le croirais aussi bien .Epenso , soupira Dashvara. Il secoua la tête et s'appuya contre le mur, essayant de mettre de l'ordre dans ses pensées. Makarva allait bouger une pièce sur le damier, quand, soudain, il laissa retomber sa main et expira brusquement. .D Crois-moi, nous ne savions rien, Dash. Nous étions enchaînés et les Ragaïls nous surveillaient à toutes heures. Ils nous ont conduits à la Colline de Skâra, à l'ouest d'ici, pour assister à une cérémonie, et nous ne sommes rentrés à Aralika qu'hier soir. C'est seulement là que nous avons su par Tsu qu'Arviyag… .P Makarva hésita et Zamoy siffla: .D Ce rat devrait être enterré. .D La mort est peu pour cette vermine —affirma Kodarah—. Sa tête roulera à tes pieds un jour, Dash. Je le jure par mon Oiseau Éternel. .P On entendait rarement le Chevelu affirmer quelque chose avec une telle ferveur. Makarva secoua la tête. .D Ils ne nous ont ôté les chaînes que ce matin, quand ils nous ont dit qu'ils te libèreraient. Kuriag… .D Ce maudit démon! —s'emporta Orafe—. Il a dit qu'il le regrettait! Tu parles s'il le regrette —cracha-t-il avec dédain—. Je préférais mille fois Atasiag. Ce garçon est un danger entre les mains de ses cousins. S'il croit que s'excuser est suffisant… .P Zamoy le coupa en croassant: .D Si son épouse n'était pas la fille du capitaine, j'aurais donné un bon coup de poing dans la figure à ce traître de chien! Il mériterait qu'on le torture comme il a laissé faire avec toi, Dash. Oui, je t'assure qu'il le mérite. .P Il se tut, saisi, face au regard fixe de Dashvara. Celui-ci fit lentement non de la tête. .D Non —dit-il—. Il ne mérite pas une telle chose. .P Il le pensait sincèrement. Kuriag était sans doute coupable d'avoir fermé les yeux, mais son Oiseau Éternel avait déjà assez souffert tout seul quand il les avait ouverts. .P .Bpenso Dans ta grande générosité, seigneur de la steppe, tu éprouves même de la compassion pour ton maître tortionnaire .Epenso , se moqua-t-il. .Bpenso Tout ça parce que son Oiseau Éternel a cessé d'être aussi pur et innocent. Et plus il écoutera ses cousins, plus il deviendra noir… Et il le sait. .Epenso .P Il observa la position des pièces sans leur prêter réellement attention. Après un silence, il demanda: .D Et Yira? .P Il sentit aussitôt que l'ambiance changeait et ne manqua pas de remarquer les moues indéfinissables de ses frères. Makarva se racla la gorge. .D Elle va bien —assura-t-il—. En fait, on n'a pas pu beaucoup la voir ces deux dernières semaines. Les Fédérés ne se sont pas mêlés aux Essiméens. D'après le capitaine, Todakwa n'a pas apprécié que tant de Diumciliens aient débarqué à Ergaïka. .D Ce serpent ne devrait pas être surpris —dit posément Lumon—. Comme on dit, tue tes voisins et d'autres viendront s'approprier le butin. .P Dashvara fronça les sourcils et insista: .D Yira. Où est-elle? .P Personne ne lui répondit. Makarva bougea une pièce, l'expression hésitante, et dit enfin: .D Avec les Essiméens. Ils l'ont fait monter sur la Colline de Skâra pour qu'elle bénisse le lieu et y passe cinq jours et cinq nuits avant de prononcer je ne sais quel message. Nous, nous sommes restés en bas de la colline, alors nous n'avons rien vu, mais on dirait vraiment… euh… on dirait vraiment qu'ils l'ont prise pour leur Messagère. Et cette nuit, il y aura fête encore parce que c'est le Bushkia Baw, la Nuit de l'Immortalité, et… Bon, Yira sera la reine du cortège, je suppose. .P Il allait ajouter quelque chose, mais il se tut. À son tour, Lumon ouvrit et referma la bouche, indécis… Zamoy souffla et lança: .D Dis donc, cousin. Pourquoi tu ne nous avais pas dit que c'était…? Je veux dire, Yira est… quelqu'un de magnifique, mais c'est… Liadirlá —croassa-t-il, agité—, tu nous avais dit qu'elle n'enlevait pas son voile parce que c'était une tradition sacrée, Dash, et ça… —Il émit un son étranglé—. Oh, diables, je n'ai rien dit. .P Il baissa les yeux et bougea nerveusement une pièce sur le damier de katutas. Dashvara essaya de ne pas s'offusquer et, parlant d'une voix posée, il répondit: .D Ma naâsga utilise cette magie pour lutter pour sa vie. Il n'y a rien de mal à cela. .P Makarva acquiesça énergiquement. .D Je te crois, Dash. Tu l'as choisie pour épouse et ça me suffit pour la considérer comme une sœur. Je la connais. C'est juste que… —il fit une pause pour chercher ses mots et conclut—: ça a été une surprise. .P D'autres frères et femmes xalyas corroborèrent avec des souffles discrets. Dashvara ressentit un léger vertige, il grimaça et dit laconiquement: .D Elle n'a rien dit, alors moi non plus. .P Makarva sourit et lui donna une légère tape sur l'épaule. .D On ne te reproche rien, Dash. Ni à Yira, que ce soit clair. Les Xalyas, tout compte fait, nous sommes… euh… tolérants, n'est-ce pas? Au fait, comment va la blessure à ton épaule? .P Dashvara arqua les sourcils face au brusque changement de sujet. .Bpenso Tolérants, mais ils ne l'ont pas encore assimilé .Epenso , comprit-il. Bah… Ils le feraient avec le temps. Alors, il bougea son bras, gesticula et considéra: .D Je suppose qu'il est guéri. Ce qui tombe bien parce que… —il eut un sourire à la fois féroce et fatigué— je meurs d'envie de décapiter Arviyag et Todakwa. .D Moi, à ta place, j'attendrais au lieu de me précipiter —intervint soudain une voix. .P C'était le capitaine. Il venait d'entrer dans les écuries et se dirigeait vers eux, accompagné de Sashava et d'Arvara. Attirés par le rassemblement, plusieurs garçons et filles xalyas approchèrent, curieux. Zorvun adressa une expression réjouie à Dashvara. .D Tu es plus éveillé —observa-t-il. .D Pas tout à fait —admit Dashvara—, mais Tsu m'a ramené à la vie. Et je ne crois pas que ce soit se précipiter que d'aller tuer maintenant ces deux diables après tout le temps que j'ai attendu. .D Il y a des nouvelles —répliqua Zorvun sur un ton enthousiaste—. Et plusieurs. J'ai parlé personnellement avec Todakwa et… —Il promena un regard dans les écuries comme pour s'assurer qu'il n'y avait là que des Xalyas et poursuivit—: D'abord, Yira l'a convaincu de nous aider si nous nous rebellons contre les Titiakas. Et de nous aider réellement: des armes pour nous défendre et des vêtements, des vivres et du bétail pour passer l'hiver. Et il nous propose un accord d'alliance durable. .P Tous les Xalyas présents restèrent à regarder le capitaine, bouche bée. Dashvara se massa le front, étourdi. .D C'est absurde. S'il nous invite à nous rebeller, ses accords avec les Titiakas tombent à l'eau. Pourquoi ferait-il quelque chose d'aussi stupide? .P Le capitaine contrôlait mal son émotion quand il expliqua: .D Ce sont les Titiakas qui sont stupides. Où qu'ils aillent, ils croient pouvoir imposer leurs lois, soudoyer les chefs de clan complaisants et emmener des esclaves par poignées, du salbronix, des chevaux… Eh bien, Todakwa est peut-être un serpent traître, mais ce n'est pas un Shalussi attaché à l'or. Ces deux dernières semaines, les Titiakas n'ont pas arrêté de se moquer de Skâra, de l'Arazmihá, de son peuple et de ses traditions… Et il ne le supporte pas. C'est pour ça, entre autres, qu'il veut les renvoyer à la mer. .P Dashvara assimila ses paroles avec une profonde perplexité. Il n'arrivait pas à comprendre pourquoi Todakwa allait se brouiller avec ses alliés uniquement parce que des Titiakas s'étaient moqués de Skâra… Lumon objecta: .D Et comment veut-il les renvoyer à la mer? Ses forces équivalent à peine à celles des Titiakas. Est-il devenu fou? .D Peut-être qu'il a cru que l'Arazmihá les effaroucherait tous! —plaisanta Zamoy. Et il fit une brusque moue d'excuse—. Pardon, Dash. .P Celui-ci roula les yeux. Shurta raisonna: .D Soit Todakwa est devenu fou, soit il veut que nous nous rebellions de nouveau pour que les Titiakas nous condamnent à mort. .P Zorvun souriait. Dashvara se racla la gorge avec impatience. .D Qu'est-ce que tu nous caches, capitaine? .P Celui-ci élargit son sourire et affirma: .D J'ai d'autres raisons de penser que cette fois Todakwa n'essaie pas de nous tromper: il paraît qu'Arviyag et un oncle de Todakwa veulent fomenter une révolte car, précisément, le chef essiméen n'est pas suffisamment complaisant avec leurs affaires. —Il roula les yeux—. Le problème, c'est que l'arrivée de l'Arazmihá a retardé leurs plans, Todakwa a senti la trahison et il veut les devancer. Et, naturellement, cet Essiméen espère bien que tu l'aideras à jeter ses ennemis à la mer, Dashvara. .P Dashvara éclata brusquement de rire, incrédule. .D Moi? Et comment? En leur criant dessus, peut-être? .P Le capitaine secoua la tête et se fit solennel quand il déclara enfin: .D Le cercle des sages honyrs a décidé de t'appuyer. Neuf-cents Honyrs marchent sur Aralika pour demander qu'on leur restitue leur seigneur légitime, le seigneur de l'Oiseau Éternel. .P Dashvara le dévisagea, figé. Les Honyrs… les Honyrs allaient les aider? En cet instant, il ne sentait plus ni fatigue, ni étourdissement, ni vertige. Même les leçons de Paopag cessèrent de l'affecter quand il se leva et prononça avec ferveur en oy'vat: .D Que notre Dahars bénisse les Honyrs! —Il inspira, emplissant ses poumons d'air, et il affirma d'une voix vibrante d'émotion—: Il y a de l'espoir, Xalyas. Le Liadirlá existe. Le Liadirlá existe —répéta-t-il—. Il y a de l'espoir… .P Transporté par l'émotion, il délira un peu, mais sa joie était évidente et les Xalyas ne s'inquiétèrent pas trop en l'entendant se répéter. Ils fêtèrent avec lui la bonne nouvelle, quoiqu'avec discrétion, au cas où quelque Ragaïl ou sibilien les entendrait et entrerait voir ce qui se passait. .P Quand Youk vint apporter à Dashvara un bol plein de lait, celui-ci sourit, l'accepta et le but en entier comme s'il buvait la vie même. .D Merci, gamin. Il n'y a rien de meilleur que le lait de jument pour guérir un Oiseau Éternel. —Et comme le garçon souriait, il assura en portant la main sur sa poitrine—: Je le sens revivre ici, au-dedans, mes frères. Ces serpents ne me feront pas croire qu'ils m'ont volé mon âme ni que j'ai renié quelque chose que je ne peux renier tant que je vivrai. Comme disait un sage steppien, il y a des choses auxquelles un homme de l'Oiseau Éternel ne renonce jamais: à se lever de nouveau, peu importe combien de fois on le terrasse. —Il sourit, parce qu'en réalité, aucun sage steppien ne l'avait dit: c'était lui qui l'avait écrit, un jour, sur le bois de la tour de Compassion… mais qu'importait qui l'avait dit, tant que c'était vrai—. Je sens qu'il bat de nouveau des ailes —murmura-t-il— et qu'il chevauche à travers les ciels de la steppe. .P Zamoy donna un coup de coude à Miflin. .D Poète, tu devrais mettre des rimes à tout ça. Notre seigneur est inspiré aujourd'hui. .P Les Xalyas sourirent. Dashvara fronça soudain les sourcils. .D Au fait. Et Soleil-Levant? Je n'ai même pas eu le temps de… .D Il est avec les autres chevaux —le tranquillisa Alta, en indiquant le fond des écuries, et il assura avec sincérité—: J'en ai pris soin comme de mon propre cheval. .P Dashvara lui rendit un sourire reconnaissant. Il se sentait revivre de seconde en seconde. La seule pensée que les Honyrs l'appuyaient et venaient si nombreux, le seul espoir que les Xalyas ne reviendraient pas à Titiaka l'emplissaient de bonheur. À cet instant, il ne s'autorisa même pas à se moquer de ses espoirs, et il ne lui importa pas non plus que les Titiakas puissent choisir de lutter pour rester, parce qu'il combattrait, cette fois-ci, il combattrait, oui. Ils repousseraient les civilisés jusqu'à l'océan. Et les dés s'en iraient loin, avec Paopag, Arviyag et leur maudite civilisation. .P Les Xalyas commentaient maintenant avec entrain la meilleure manière de se rebeller et le capitaine exprimait ses inquiétudes pour Kuriag et Lessi, insistant sur le fait qu'il ne devait leur arriver aucun mal. Appuyé contre l'un des murs de pierre des écuries, Shokr Is Set les observait avec sérénité sans rien dire. Le voyant, Dashvara s'écarta des autres et s'inclina profondément devant l'Honyr. .D Je suis éternellement reconnaissant à ton peuple, Grand Sage. Qu'ils réussissent ou non à nous sortir d'ici en vie, leur tentative prouve que leur Oiseau Éternel est le meilleur de toute la steppe. .D Et digne des Xalyas —sourit Shokr Is Set, inclinant la tête à son tour. .P Dashvara le regarda avec curiosité. .D Tu ne sembles pas surpris de la décision qu'ils ont prise —observa-t-il. .P Souriant, le Grand Sage haussa les épaules et, avec une indubitable affection, il dit simplement: .D Je connais mon peuple. .Ch "La Nuit de l'Immortalité" Apparemment, la Nuit de l'Immortalité n'imposait pas de lois pacifiques comme l'Alkanshé, car les Essiméens avaient prévu de cerner la maison des Titiakas cette nuit même. Encore épuisé, Dashvara profita des dernières heures du jour pour dormir. Il se réveilla plusieurs fois à cause des cauchemars et il craignit un instant que son esprit rechute, mais la proximité de son peuple lui donna des forces pour écarter toute préoccupation autre que l'imminente trahison. Trahison? Oui, trahison envers les traîtres envahisseurs. .P Il était plus de minuit, mais on entendait encore des musiques et des chants religieux dans tout Aralika quand un prêtre-mort vint aux écuries sous prétexte de bénir les enfants xalyas et de leur demander de réciter une prière en l'honneur de Skâra. Les enfants, obéissants, répondirent en créant un chœur en galka et les guerriers xalyas réprimèrent mal leurs grimaces sombres, mais ils ne protestèrent pas, ou s'ils le firent, ce fut à voix basse. De toutes façons, ils comprirent rapidement que l'objectif du prêtre-mort n'était pas de faire chanter les enfants: dès que le chant s'éleva dans les écuries, l'Essiméen profita du bruit et s'inclina devant le capitaine et Dashvara en prononçant: .D Todakwa transmet ses respects à Dashvara de Xalya et réitère son offre de paix et d'alliance. Acceptez-la et nos guerriers agiront cette nuit et protègeront votre peuple. Todakwa donne sa parole. .P .Bpenso Cette fois, pas besoin de parchemins civilisés .Epenso , remarqua Dashvara avec amusement. Et on s'inclinait même devant lui. Qu'une armée d'Honyrs se dirige sur Aralika changeait la donne… Il répondit: .D Dis à ton chef que les Xalyas, nous acceptons l'alliance et que nous sommes prêts à neutraliser les étrangers. .P Le prêtre-mort inclina de nouveau la tête et indiqua un de ses assistants. .D Myarandi vous donnera toutes les informations nécessaires sur la garde sibilienne et la maison des Titiakas. .D Merci —dit Dashvara—. Juste une chose. J'aimerais être sûr que Kuriag Dikaksunora ne subira aucun mal. De même que son épouse et l'Agoskurien qui l'accompagne, son assistant et… les Ragaïls. Tuer les Ragaïls serait une erreur. C'est la garde d'élite diumcilienne. .P Le prêtre hésita. .D Je crois que Todakwa et ton capitaine se sont déjà mis d'accord sur le sujet. .P Dashvara arqua un sourcil, étonné, et le capitaine Zorvun se racla la gorge. .D J'ai dû oublier de le mentionner. Todakwa a dit qu'il les avait tous invités au Temple pour assister aux rituels sacrés de la… euh… l'Arazmihá. Apparemment, ils vont y rester toute la nuit. .P Dashvara se troubla, car il avait l'impression que le capitaine lui avait déjà dit tout cela. Et il ne s'en souvenait pas. Diables. Tsu avait peut-être délivré son esprit d'énergies étrangères et son peuple lui avait sans nul doute rendu l'espoir, mais cela n'avait pas tout arrangé… loin de là. Avec un frisson, il acquiesça, feignant la tranquillité. .D Bien sûr, c'est vrai, tu me l'as dit, capitaine. .D De toutes façons —intervint le prêtre-mort—, comme Todakwa l'a bien dit à ton capitaine, notre objectif est d'arrêter les envahisseurs et de les reconduire à Ergaïka et à leurs bateaux. .P .Bpenso Envahisseurs .Epenso , se répéta Dashvara, railleur. Depuis quand Todakwa traitait-il ses vieux alliés civilisés d'«envahisseurs»? .Bpenso Depuis que les Titiakas ont songé à l'écarter de leurs plans de conquête, certainement. .Epenso .P Le prêtre-mort ne s'attarda pas, mais il laissa le dénommé Myarandi pour répondre à toutes les questions techniques et servir de messager. En sortant, il fit un signe de bénédiction vers les enfants qui continuaient leur chant religieux sous la supervision d'un disciple de Skâra. Dès que le prêtre et le disciple s'en furent, Orafe grommela, exaspéré: .D Vous pouvez vous taire maintenant, les enfants, ça suffit comme ça! .P Le chant perdant son harmonie se défit, mourut, et le silence tomba dans les écuries. La torche de l'entrée les éclairait à peine. Il n'y avait pas de vent, il faisait froid et un brouillard aveuglant s'infiltrait à l'intérieur, étouffant la lumière. .P Ils apprirent par Myarandi le nombre exact de sibiliens qu'il y avait dans le campement et de gardes de nuit qui surveillaient la cour et la maison des Titiakas. Celle-ci avait été construite par les Diumciliens eux-mêmes quatre ans auparavant et elle offrait, à ce que Dashvara put constater, toutes les commodités d'une maison typique de Titiaka… sans oublier la salle souterraine de torture, pensa-t-il avec ironie. Les Essiméens s'occuperaient des forces du campement, laissant aux Xalyas la tâche de neutraliser la garde de la maison, composée d'une trentaine d'hommes, et d'arrêter les citoyens et les travailleurs de l'édifice. .D Les armes ne vont pas tarder à arriver —assura Myarandi—. L'attaque aura lieu deux heures avant l'aube. La maison brûlera et ceux qui sont à l'intérieur devront sortir. .P Les Essiméens et leurs tactiques du feu… Dashvara le remercia pour ses explications et espéra intérieurement qu'il ne les oublierait pas la minute suivante. La tension flottait dans l'air. Une partie de son peuple était toujours convaincu que Todakwa leur tendait un piège; ils n'avaient pas confiance en lui et c'était compréhensible: trois années de servitude aux mains des Essiméens les avaient marqués à vie. Par contre, une autre partie se montrait même plus disposée à accepter une alliance avec eux que ses frères de la Frontière. Dashvara le sentait. Et malgré tout, il savait qu'aucun de ces derniers n'allait cracher sur ce qui avait tout l'air d'être le salut de leur clan. Dashvara esquissa un sourire. .P .Bpenso Quelques heures de plus et tu auras ta liberté, seigneur de la steppe. Un peu plus et tu n'auras plus à lutter. .Epenso .P Combien de fois s'était-il dit la même chose! Et combien de fois avait-il dû subir une déception. Mais une déception valait toujours mieux que rien. Il valait mieux marcher et recevoir des coups que de rester à jamais passif. .P .Bpenso La steppe est grande, mais, à force de chevaucher, on arrive partout .Epenso , se dit-il avec conviction. .P Les Ragaïls et les sibiliens surveillaient peut-être les écuries au cas où, mais ils ignoraient les secrets d'Aralika. Entre autres, l'ancienne Kark Is Set avait de nombreux tunnels sous la ville. À un moment, on entendit un léger bruit contre une trappe cachée sous une fine couche de terre et Dashvara se redressa pour voir les planches se soulever et découvrir, au milieu des ombres, la silhouette d'un Essiméen. Celui-ci sortit et, ne reconnaissant pas le chef des Xalyas dans la pénombre, il s'inclina au hasard en disant à voix basse: .D Todakwa tient sa parole. .P D'autres Essiméens montaient, chargés de sacs. Ils apportaient des armes. Sans presque émettre de bruit, ils déposèrent leurs fardeaux sur le sol et celui qui était arrivé le premier dit: .D Todakwa m'a demandé de guider en lieu sûr ceux d'entre vous qui ne vont pas lutter. .P Dashvara acquiesça. Ça, c'était décidé. Il fit un geste et femmes et enfants commencèrent à descendre par la trappe. Les garçons de plus de quatorze ans s'étaient obstinés à rester et Dashvara les avait finalement acceptés en leur faisant promettre de suivre ses instructions au pied de la lettre. Certaines femmes qui avaient mené en Xalya une vie plus nomade que sédentaire et avaient appris à manier lances et arcs restèrent elles aussi. Aligra n'était pas l'une d'elles… mais elle avait exprimé son désir de se joindre à eux et Dashvara n'avait pas osé lui dire non. Cette Xalya avait le don d'obtenir ce qu'elle voulait d'un simple regard. .P Au total, ils furent soixante-douze à rester, ce qui était plus que suffisant pour venir à bout de la garde titiaka avec l'aide essiméenne. L'idée de tuer ces sibiliens attristait Dashvara, parce que, tout compte fait, c'étaient de simples esclaves qui avaient donné leur vie pour leur famille… Mais il n'allait pas leur permettre de l'ôter à la sienne non plus. .P Tandis que les Xalyas s'affairaient en silence tout en répartissant les armes, un Essiméen vacilla, indécis, deux lames engainées entre les mains. Il scruta les visages jusqu'à ce que son regard se pose sur Dashvara. Alors, il s'avança et Dashvara sentit comme plus d'un de ses frères se tournait, méfiant, pour surveiller les mouvements de l'Essiméen. Ce dernier s'inclina en présentant les deux armes: .D L'Arazmihá envoie ces sabres au seigneur des Xalyas. .P Il s'inclina plus profondément que tout autre Essiméen, probablement parce que ceci était une affaire dans laquelle intervenait l'Arazmihá ni plus ni moins. Dashvara saisit une des armes et constata que Yira venait de lui envoyer les sabres noirs de Siranaga. Par quelque moyen, elle avait réussi à les récupérer d'Arviyag, grâce à Todakwa probablement. .Bpenso Le plus beau de ce cadeau est de savoir qu'il vient de toi, naâsga… .Epenso Souriant, Dashvara accepta les sabres en disant: .D Dis à l'Arazmihá que, cette nuit, ces sabres danseront ensemble comme nos Oiseaux Éternels. .P L'Essiméen inclina la tête et ne tarda pas à disparaître par la trappe avec ses compagnons. Tout ceci, ils l'avaient fait avec une telle discrétion que les Fédérés n'avaient pas pris la peine de venir jeter un coup d'œil dans les écuries. Dashvara ceignit ses sabres tout en s'approchant de l'entrée. Il arriva à l'endroit où Lumon montait la garde et il se pencha pour jeter un regard au-dehors, vers le sud-ouest. Dans le brouillard, on devinait à peine les lumières des torches du campement sibilien, à guère plus de cent pas de distance. Les sibiliens ne se rendraient compte de rien avant qu'on leur tombe dessus. .P Il devait rester environ trois heures avant l'aube et on entendait encore des instruments et des chants sur la grand-place de la ville. Un moment plus tard, un jeune messager apparut par la trappe et les Xalyas le guidèrent jusqu'à Dashvara dans le noir. .D C'est l'heure —déclara le messager dans un murmure—. Tous sont à leur poste et prêts à attaquer. Je dois vous guider à votre position. .P Dashvara fronça les sourcils. .D Kuriag Dikaksunora est toujours dans le Temple? .D Dans la Tour —rectifia le guide à son grand étonnement—. Après les rituels de l'Arazmihá, Todakwa vient de l'inviter à contempler les constellations au-dessus du brouillard, en haut de la Plume. On ne trahit pas dans le Temple. C'est un lieu sacré. .P .Sm -t penso Mmpf, et la Tour de l'Oiseau Éternel n'en est pas un? Dashvara haussa les épaules et le guide ajouta: .D Les Ragaïls sont au pied de la Tour sauf les deux qui montaient la garde ici dehors: deux des nôtres les ont neutralisés —informa-t-il. .P Dashvara se tendit. .D Morts? .D Non —assura-t-il—. Assommés. Ah, Todakwa ne répond pas de la sécurité de la garde ragaïle, mais il assure que le Dikaksunora et son épouse ne souffriront aucun mal. .P Dashvara soupira. .D Bien. .D Je dois vous conduire jusqu'à votre position —répéta le guide avec une certaine impatience—. Il faut agir vite parce que le vent va bientôt se lever et il emportera le brouillard. .P Dashvara acquiesça. .D Eh bien, allons-y. .P Après avoir de nouveau sondé l'obscurité, il fit un signe et Miflin éteignit la torche à l'entrée. Empoignant les lances, ils sortirent en file, les vétérans devant et les plus jeunes derrière. Ils ne laissaient dans les écuries que Sashava et un garçon, pour qu'ils veillent sur les chevaux et sur Tsu: le drow était toujours plongé dans un profond sommeil et il ne semblait pas qu'il aille se réveiller de toute la nuit. .P Le guide essiméen les fit contourner le campement sibilien en passant par une rue plus au nord avant de déboucher devant la maison des Titiakas. On voyait les lumières du campement, mais on ne parvenait pas à voir beaucoup plus à travers ce brouillard dense. La musique festive et les chants religieux continuaient de couvrir tout bruit qui puisse les trahir. Le guide s'arrêta, s'approcha d'une silhouette dans la brume et, durant un terrible instant, Dashvara s'imagina que tout ceci avait été une mise en scène pour mettre en évidence une nouvelle trahison de la part des Xalyas et obliger Kuriag à tous les exécuter… Mais alors, on entendit un cri de douleur manifeste provenant de l'autre côté du campement sibilien. Les Essiméens attaquaient. Dashvara sonda la nuit et il se demandait comment diables ils pouvaient lutter dans cette obscurité quand, subitement, un éclat retentit, accompagné d'une vive lumière, qui fut suivie de hautes flammes… puis d'autres éclats et d'autres flammes encore. .D Diables —murmura Dashvara. .P Les Essiméens étaient en train d'utiliser des disques explosifs contre les sibiliens pour semer la confusion et les séparer. Et ils venaient d'incendier la toiture de la maison des Titiakas. Après avoir écouté quelques instants le chaos de cris et de heurts, Dashvara réagit. .D Euh… Capitaine? Nous n'attaquons pas? .P Zorvun mit un moment à répondre et, quand il le fit, ce fut pour commenter posément: .D Les Essiméens sont de véritables serpents. —Il le disait sur un ton impressionné et non pas réprobateur. Il fit une pause et admit—: Oui, je suppose que c'est notre tour d'attaquer. Les Essiméens nous laissent la voie libre pour parvenir jusqu'aux gardes de la maison. Et, au fait, Dashvara: reste en arrière et veille à ce que les garçons n'avancent pas plus qu'il ne faut. .P Dashvara acquiesça, le capitaine aboya des ordres, Yodara les répéta, et les Xalyas s'approchèrent de la maison. Grâce aux flammes qui s'en élevaient, on voyait bien la garde sibilienne. Ils étaient une trentaine, comme prévu. Une fois suffisamment près, les Xalyas commencèrent à courir et à s'époumoner comme des sauvages en tonnant à l'unisson: .D XALYAS! .P La première ligne lança les javelines, la formation sibilienne se rompit et les Xalyas attaquèrent avec lances et sabres sans cesser de crier. .P Obéissant, Dashvara resta entre ses frères et les plus jeunes, veillant à ce que ceux-ci ne cèdent pas à leur désir d'imiter leurs aînés et se contentent d'assurer leurs arrières. Depuis sa position, il put voir deux sibiliens tenter d'ouvrir la porte donnant sur la cour de la maison, en vain. Visiblement, les courageux Titiakas s'étaient enfermés à l'intérieur, laissant à leurs soldats une seule option: combattre. Voyant un sibilien fuir le combat et courir vers eux à l'aveuglette, Dashvara leva ses sabres noirs. D'un geste, il le blessa, le sibilien roula à terre et c'est alors seulement que Dashvara s'aperçut qu'il était désarmé. Il allait l'achever quand une pensée le retint. Sur son sabre, n'était-il pas inscrit «sauveuse de vies»? .P .Bpenso Mais tu les sauves, Dash. Tu en sauves certaines… et tu en tues d'autres. .Epenso .P Le sibilien qui était à terre regarda la mort venir, impassible. Il y avait, dans ses yeux, un mélange de résignation et d'immense fatigue, mais pas un brin de peur. On ne peut pas craindre la mort quand on pense l'avoir vécue durant huit ans. Dashvara le comprenait si bien… Il secoua la tête et écarta ses sabres avant de vociférer: .D Rendez-vous si vous voulez vivre, esclaves de Titiaka! .P La surprise brilla dans les yeux du sibilien à terre. Dashvara perçut son léger assentiment. Il se rendait. Parfait. Dashvara s'écarta et, voyant un groupe de jeunes Xalyas qui s'était avancé, il leur lança d'une voix autoritaire: .D Les garçons, en arrière! Ne vous jetez pas en pleine bataille. Fouillez cet homme. Il s'est rendu. .P Le combat fut, en réalité, fulgurant. Les sibiliens de la garde se savaient perdus, leurs compagnons du campement fuyaient en débandade… À la demande de Dashvara, les Xalyas répétèrent: .D Rendez-vous! .P Et finalement, au soulagement de tous, les sibiliens se rendirent. Ce fut d'une certaine façon une surprise, mais une bonne surprise. Dashvara les compta. Ils étaient trente au total: aucun ne s'était échappé. De la quinzaine qui était au sol, plus d'un avait souffert des blessures mortelles. Même dans leur agonie, ils parvenaient à garder leur visage inexpressif, observa Dashvara, impressionné et sombre à la fois. .D Ne tentez pas de fuir et on vous laissera la vie sauve —clama-t-il à voix haute pour les survivants. .P Aucun des sibiliens ne dit un mot ni ne bougea, pas même quand Orafe abrégea devant leurs yeux la souffrance de l'un des leurs. Makarva se glissa près de Dashvara pour l'informer. .D Nous avons des blessés, mais rien de grave —annonça-t-il et il fit une grimace lasse en avouant—: C'est vraiment malheureux de penser que nous nous tuons entre esclaves. .P Dashvara arqua un sourcil. .D Esclaves? —répéta-t-il—. Nous ne sommes plus esclaves, Mak. Nous sommes libres. .P Makarva ouvrit la bouche, confus, et sourit. .D Exact, Dash. Nous sommes libres. .P Dashvara rengaina les sabres et jeta un regard vers les flammes qui s'élevaient de la maison des Titiakas. Il observa: .D Moi, à leur place, je sortirais rapidement, à moins qu'ils ne veuillent mourir brûlés. .D Les diables meurent dans le feu —grommela Zamoy. .P .Bpenso Oui .Epenso , concéda mentalement Dashvara. Et, cependant, il ne pouvait cesser de se rappeler ce prêtre titiaka qui lui avait pardonné la veille… Ce prêtre ne méritait pas de mourir au milieu des flammes. C'était un homme d'esprit qui avait même montré une indubitable compassion pour lui en devinant ce qu'Arviyag lui avait fait… Compassion pour le compatissant, affirma-t-il intérieurement. Oui. Si c'était possible, il laisserait cet homme bienveillant en vie. Et il expulserait et renverrait tous ses compagnons d'où ils venaient. .P Après avoir éloigné les prisonniers de la maison et les avoir laissés aux Essiméens sous la promesse de les traiter avec respect, les Xalyas s'employèrent à forcer la porte principale tandis que les patrouilles essiméennes cernaient toujours la maison. Entretemps, les travailleurs des Titiakas réussirent à éteindre le feu et on ne voyait déjà plus que les flammes des torches qui entouraient l'édifice. Le vent s'était levé, dissipant le brouillard, et le ciel commençait déjà à bleuir quand la porte finit par se rompre. Les Xalyas et Essiméens entrèrent comme une marée dans la cour de la maison. Les serviteurs ne tentèrent pas de résister et se rendirent immédiatement. Les citoyens titiakas, par contre, se défendirent et se retranchèrent au premier étage. Au pied d'un escalier de la cour, Dashvara beugla: .D Déposez les armes, Titiakas! Au nom de votre Oiseau Éternel, déposez les armes! .P Dans la cour, on n'entendait déjà plus de cris sauvages. Les travailleurs s'étaient tous amassés dans un coin et ne faisaient pas de bruit, les Xalyas fouillaient les salles du rez-de-chaussée et la trentaine d'Essiméens qui les avaient suivis s'appliquaient à tout dévaliser avant de mettre le feu à tous les meubles. Finalement, ils sortirent tous et les citoyens titiakas, entourés de flammes, furent obligés de se rendre. Enfin. Les steppiens les virent sortir par la porte défoncée, roussis, avec des expressions diverses qui allaient de la pure terreur à la haine la plus profonde. .P Dashvara soupira et se tourna pour voir les premiers rayons de soleil illuminer la steppe. Ce jour-là se levait sanglant, aussi bien dans le ciel que sur la terre. Le campement sibilien avait été ravagé par le feu. Peu de tentes n'avaient pas été réduites en cendres et, entre celles-ci, les Essiméens traînaient les cadavres des vaincus pour les entasser en un même endroit. En comparaison, les pertes essiméennes étaient minimes. .Bpenso Et les nôtres encore davantage .Epenso , se réjouit Dashvara. .D Emmenons-les à Todakwa! —cria un guerrier essiméen. .P Les Titiakas étaient au total plus de trente. Il y en avait des jeunes, d'autres pas autant. Certains étaient des marchands, d'autres de simples voyageurs et d'autres, des aventuriers qui étaient venus avec leurs travailleurs et épouses pour s'installer dans la steppe et s'enrichir… Dashvara reconnut le prêtre de la veille. Ses trois disciples l'entouraient de très près, peut-être pour le protéger ou peut-être pour que celui-ci les protège. Au fur et à mesure que la file avançait, prenant la direction de la Tour de l'Oiseau Éternel, Dashvara ressentit une agitation croissante dans son cœur. .D Où…? —murmura-t-il. .P Démons. Où diables étaient Arviyag et Paopag? Il aperçut Garag dans la file et, sans réfléchir, il s'avança, le saisit par le col de sa cape et le fit sortir de la file en grognant: .D Où est Arviyag? —Le citoyen avait l'air en état de choc et il se laissa secouer durant quelques secondes sans prononcer un mot tandis que Dashvara aboyait—: Ton cousin, maudit. Où est cet assassin? .P Enfin, le diplomate bredouilla: .D J-je ne sais pas. Je jure que je ne sais pas… .P Dashvara lui adressa une expression furibonde et le lâcha, contrarié. Était-il resté à l'intérieur du bâtiment? Dans ce cas, à ce stade, il devait s'être transformé en un tas de cendres. Mais si, par quelque moyen, il avait réussi à fuir, alors… Liadirlá, alors… .P Un cri le tira de ses pensées. Il se tourna brusquement pour voir Youk courir comme un lièvre vers son clan. Diables, le garçon ne devait-il pas en principe être resté avec le reste des Xalyas? Cependant, son exaspération se volatilisa et fut remplacée par une crainte glaçante quand il comprit pourquoi un des garçons xalyas avait crié: Youk avait les mains pleines de sang. L'enfant arriva en soufflant et en criant précipitamment: .D Mon seigneur, mon seigneur! .P Il atteignit Dashvara et le saisit par la manche, la tâchant de sang. L'inquiétude de celui-ci monta en flèche. .D Respire, Youk. Que se passe-t-il? —demanda-t-il. .P Le garçon respirait bruyamment. Il lâcha d'un trait: .D Sashava est blessé et Okuvara aussi, tu dois venir les voir! .P Il le tira par la manche et, livide, Dashvara se précipita vers les écuries avec ses frères. Quand ils arrivèrent, plus d'un essiméen s'était rassemblé là, Tsu s'était réveillé, et un prêtre et lui essayaient tous deux de secourir Okuvara. Le garçon avait une longue coupure dans le dos, il avait beaucoup saigné et gisait sur le sol, inconscient. Quant à Sashava… Dashvara sentit son cœur se serrer quand il vit le vieux Xalya allongé sur le dos, les yeux ouverts et fixes et la main à un empan à peine de l'endroit où était tombée l'une de ses béquilles. Les béquilles que Dashvara lui avait fabriquées à la Frontière. Elles ne lui avaient pas servi à se défendre. .P Il s'agenouilla près du corps et le capitaine en fit autant, l'expression grave et lugubre. .D Ton Oiseau Éternel t'a guidé jusqu'à ton dernier soupir, mon vieil ami —murmura Zorvun. .P Il ôta son gant et tendit la main pour fermer les paupières de Sashava. Les yeux humides, Dashvara dit d'une voix tremblante et profonde: .D Tu es mort en étant libre, Sashava de Xalya. Ayshat pour avoir vécu jusque là avec nous. .D Ayshat —répétèrent ses frères d'une voix grave. .P Dashvara examina quelques secondes la blessure mortelle: elle avait été causée par une dague. Par celle d'Arviyag ou celle de Paopag? Qui pouvait le savoir, mais, sachant que Paopag avait déjà poignardé une fois un homme dans le dos à Dazbon… .P .Bpenso Et qu'importe, Dash: tu vas les tuer tous les deux. .Epenso .P Il se leva en silence, inclina la tête d'un geste raide et se dirigea vers le fond des écuries avec une colère sourde dans le corps. Colère contre Arviyag mais aussi contre lui-même pour n'avoir pas laissé davantage de Xalyas dans les écuries. Laisser un enfant et un invalide avait été une idiotie. Et il devinait que le capitaine Zorvun devait se reprocher la même chose en ce moment. Cependant, ce qui était fait était fait: Arviyag venait simplement de signer sa mort. .P Il promena un regard calculateur sur toutes les montures et observa qu'Arviyag avait volé deux chevaux steppiens, abandonnant son grand cheval blanc agoskurien. Le cheval de Boron et celui d'Alta ni plus ni moins. Il entendit l'imprécation indignée de celui-ci quand il s'en rendit compte. Il secoua la tête et, caressant le front de Soleil-Levant, il lui murmura: .D Arviyag est mort, .Sm -t erare daâra . —Il ferma le poing et le rouvrit se calmant d'un coup alors qu'il affirmait—: Mort. .P Sa jument souffla et s'impatienta, devinant qu'elle allait enfin pouvoir sortir de sa prison. Dashvara fixa la selle et, quand il prit les rênes, il s'aperçut que la majorité de ses frères l'avait imité. Ils n'avaient pas besoin de paroles. Il tira sur les rênes de Soleil-Levant et ne s'arrêta qu'à l'entrée pour jeter un coup d'œil à Tsu et au garçon blessé. Le drow était si concentré à le soigner qu'il préféra ne pas le déranger et, sans plus, ils sortirent des écuries, montèrent et s'éloignèrent. .P La première chose qu'ils firent fut de demander aux Essiméens s'ils avaient trouvé une piste indiquant par où les deux Titiakas avaient pu partir. Ils passèrent un bon moment à tourner de tous côtés sans obtenir d'information sûre, jusqu'à ce qu'une dizaine de cavaliers essiméens s'approche et que Dashvara reconnaisse Ashiwa parmi eux. .D Salut à vous, Xalyas! —clama l'Essiméen. Dashvara inclina brièvement la tête et Ashiwa ajouta—: Nos sentinelles disent que deux cavaliers vêtus d'habits essiméens ont traversé le fleuve il y a environ une demi-heure. Todakwa les a vus depuis le haut de la tour. Ils ont pris la direction est. .D Est? —répéta le capitaine Zorvun, surpris—. J'aurais cru qu'ils prendraient la direction du sud-ouest, vers Ergaïka. .P Ashiwa esquissa un sourire. .D Arviyag a dû supposer qu'Ergaïka n'allait pas l'accueillir à bras ouverts. Le Conseil de Titiaka a envoyé un mandat d'arrêt contre lui il y a quelques jours. .P Dashvara arqua les sourcils. Vraiment? Bouah, si les Fédérés ordonnaient l'arrestation d'Arviyag, il doutait que ce soit pour ses crimes… À moins qu'Atasiag soit intervenu… Oui, à moins qu'Atasiag soit parvenu à un accord avec les Yordark et se livre à quelqu'une de ses manigances incompréhensibles. Il secoua la tête et lança avec une pointe de sarcasme: .D Eh bien, arrêtons-le. .P Il talonna sa monture pour traverser le fleuve vers l'est et tous le suivirent, Ashiwa inclus. .P Ils chevauchèrent à un trot soutenu, ascendant l'interminable côte couverte de neige. À un moment, la pente s'adoucit encore davantage et ils parvinrent à voir les deux cavaliers galopant vers l'est, au-delà d'un ruisseau qu'ils venaient de traverser. Ils étaient à environ quatre milles. Soleil-Levant tira sur les rênes, comme anxieuse de s'élancer au galop derrière eux, mais Dashvara la retint et observa l'avancée des deux Titiakas. Ceux-ci venaient de mettre leurs chevaux au galop. Dashvara réprima une grimace ahurie. Leurs chevaux se fatigueraient et n'arriveraient nulle part. Et dire qu'Arviyag était capable de faire du commerce, de torturer, de trahir… Et il n'était pas capable de tirer parti des deux meilleures montures que possédaient les Xalyas. .P Au bout d'un moment, les montures des Titiakas ralentirent l'allure. Elles n'étaient plus capables de soutenir aucun galop. Les Xalyas, eux, avançaient maintenant à un trot rapide. Comme leurs silhouettes se rapprochaient, Dashvara calcula de nouveau la distance et s'écria enfin d'une voix tonitruante: .D .Sm -t erare Aswué, Xalyas! .P Mort à eux… Ils lancèrent leurs chevaux au galop. Ils les rattraperaient. Dashvara n'en doutait pas. Quand ils ne furent plus qu'à quelques centaines de pas, les Titiakas remirent leurs montures au triple galop et, un instant, Dashvara se demanda s'ils n'avaient pas feint… mais non: bientôt, leurs montures ralentirent de nouveau. Alta émit un cri d'indignation en voyant comment ils maltraitaient son Alrahila et, comme sentant son indignation, le cheval qu'il avait emprunté accéléra encore davantage sa course, se positionnant devant tous les steppiens. Les collines de Xalya n'étaient plus très loin, observa Dashvara. Son cœur vibrait effréné, volait comme Soleil-Levant. La course effraya une bande de chevaux sauvages, qui s'enfuit vers le sud. Alors, Alta hurla: .D Yaoy-yaoy-yaoyiii! .P Les Xalyas reprirent le cri et Dashvara sourit avec férocité, pariant que la steppe n'avait pas entendu de hurlement aussi barbare et à la fois aussi magnifique durant les trois dernières années. Lâchant les rênes, Alta porta ses deux mains à sa bouche et siffla. Malgré le vent, le sifflement strident du palefrenier retentit dans la steppe comme le cri d'un aigle. Alrahila l'entendit, le reconnut et se cabra d'un coup. Arviyag perdit l'équilibre et… peu habitué aux selles simples qu'utilisaient les Xalyas, il tomba. Le mépris envahit Dashvara. Non seulement c'était un assassin, mais en plus il ne savait pas monter à cheval, et il prétendait conquérir la steppe? Fou d'étranger! .P L'agitation d'Alrahila s'était communiquée au cheval de Boron, mais Paopag réussit à se maintenir en selle, en tirant sur le mors du cheval… Il devait sûrement le blesser. Maudit… .P Heureusement, ils étaient déjà sur eux. Sans ralentir sa monture, Lumon lança une flèche à Paopag. Et il l'atteignit en plein torse. Le Titiaka, cependant, ne tomba pas et n'essaya pas non plus de fuir: son attention était fixée sur son maître. Il lui avait crié quelque chose, Arviyag lui avait répondu, et Paopag, crachant du sang, murmurait maintenant des choses incompréhensibles. Il tomba enfin et les steppiens arrêtèrent leurs chevaux. Plusieurs Xalyas pointaient leurs flèches sur Arviyag. Dashvara sauta à bas de sa monture et lança: .D Jette cette dague, Titiaka. Tu ne vas pas sauver ta vie avec ça. .P Arviyag s'était relevé et serrait sa jolie dague d'un poing tremblant. Il avait perdu son élégante assurance. Mais ce serpent la retrouva aussitôt quand, jetant la dague, il répliqua: .D Eh bien, sauvages, qu'allez-vous faire? Me tuer? Rien de très difficile, mais vous ne parviendrez qu'à répandre inutilement davantage de sang dans la steppe. .P Dashvara découvrit ses dents et demanda à voix bien haute pour Ashiwa: .D Jusqu'à quel point doit-on l'arrêter vivant, Essiméen? .P Ashiwa haussa les épaules et un éclat amusé dans ses yeux fit comprendre à Dashvara que lui non plus n'avait aucun respect envers ce Titiaka. Dashvara acquiesça et, voyant que sa désinvolture n'avait eu aucun effet, Arviyag recula et, finalement, s'agenouilla: .D Tu gagnes, seigneur des Xalyas. Je me suis trompé sur vous. Mon objectif était d'apporter la paix dans la steppe pour l'enrichir et faire d'Aralika un centre dynamique de commerce, mais Todakwa est un traître. Il m'a trahi. Comme il vous a trahis il y a trois ans en détruisant votre peuple. Et il va vous trahir une nouvelle fois. .P Dashvara secoua la tête. Incroyable. Essayait-il maintenant de les opposer aux Essiméens? Comme il ne répondait pas immédiatement, Arviyag pensa peut-être qu'il était sur la bonne voie, il ouvrit la bouche pour continuer à parler sans même jeter un seul coup d'œil à son compagnon, son vieil esclave, qui mourait à côté de lui. Dashvara ne lui laissa pas prononcer un mot de plus: il dégaina un des sabres de Siranaga à la vitesse de l'éclair et lui trancha la tête. Propre et juste. .P Il s'agenouilla alors auprès de Paopag, croisa son regard brillant de douleur et éprouva une étrange tristesse pour cet homme. Il le haïssait et, en même temps, il était arrivé à le considérer comme sa bouée de sauvetage durant ses journées de tourment. C'était… un sentiment si absurde. Mais, finalement, tout, dans cet homme, était absurde. Paopag n'avait pas une âme d'assassin et, en même temps, il l'était; il n'avait pas une âme de tortionnaire, et combien de fois avait-il dû assumer ce rôle? Ce qu'il avait en tout cas, c'était une âme d'esclave. Jusqu'à la fin, il avait essayé de sauver Arviyag. Cela faisait mal au cœur rien que d'y penser. .P Il vit alors les lèvres de Paopag bouger. Il disait quelque chose. Peut-être demandait-il une mort rapide? Dashvara se pencha et parvint à entendre le mot: .D Pardon. .P Dashvara posa la main sur sa tête, acquiesça sans savoir s'il parviendrait réellement à lui pardonner un jour, puis il ramassa alors la dague d'Arviyag, la plaça au-dessus du cœur du Titiaka et lui donna le repos éternel. Il était juste qu'il meure avec la dague de son maître, car c'était celui-ci qui l'avait conduit à la mort. Il jeta la dague ensanglantée avec mépris et, se tournant vers son clan, il observa leurs regards graves mais approbateurs et il prononça: .D L'Oiseau Éternel vole dans la steppe, mes frères. .P Il tituba et Lumon le soutint d'un bras. Il avait l'esprit confus et clair à la fois, parce qu'il savait qu'il venait de faire ce qu'il fallait. Et joyeux et triste aussi. Et très très fatigué. Il affirma de nouveau: .D Il vole dans la steppe. Et libre, mes frères. Libre. .P C'est alors que, se tournant vers les collines de Xalya, il vit un cavalier qui les regardait depuis la cime de l'une d'elles. Bientôt, un autre le rejoignit. Puis un autre… .P Les Honyrs étaient arrivés. .Ch "La coupe de sang" Dashvara tira sur les rênes de Soleil-Levant et attendit que les Honyrs le rejoignent. En tête, venait Kark Is Tork accompagné de deux femmes. Comme à l'accoutumée, leurs visages étaient voilés, mais Dashvara devina que l'une d'elles était très vieille tandis que l'autre, au contraire, était jeune. Il put le constater lorsqu'arrêtant leurs chevaux devant les Xalyas, les Honyrs dévoilèrent leurs visages. Dashvara sourit derrière son shelshami et se découvrit à son tour avant de jeter un coup d'œil aux cavaliers essiméens qui s'éloignaient déjà: Ashiwa avait proposé de se charger d'emmener les corps à Aralika et Dashvara lui avait répondu qu'il fasse avec eux ce que bon lui semblait. Si ça n'avait tenu qu'à lui, il les aurait laissés pourrir dans la steppe. .D Seigneur des Xalyas! —prononça la vieille femme honyr en oy'vat—. Au nom de ma famille, moi, Shire Is Fadul des Rahiltaw, je suis venue te jurer loyauté à toi et à tes descendants. Que ma parole scelle le cœur de mes enfants, de mes petits-enfants et de toute leur descendance. .Sm -t erare Dahars nalkarat ! .P Sa voix était ferme et sage. Un instant, Dashvara ne parvint pas à parler. La vieille femme venait de prononcer la formule qu'employaient les seigneurs de la steppe pour jurer loyauté aux Anciens Rois. Démons, cela n'avait pas de sens: il était un seigneur de la steppe, pas un Ancien Roi… .D Dash… —lui chuchota la voix inquiète de Zamoy. .P Dashvara réagit et se réprimanda durement. Sa tête lui jouait de nouveau des tours et qui sait combien de temps la vieille femme avait attendu une réponse. D'un bond, il descendit de sa monture et s'inclina profondément devant l'Honyr. .D .Sm -t erare Ayshat , Shire Is Fadul. Je n'oublierai jamais que le peuple xalya a été libéré de ses chaînes grâce à vous. .Sm -t erare Ayshat et mes vœux de bonheur à ta famille. .P La vieille femme inclina la tête, l'observant, les yeux souriants. Dashvara se perdit dans ces yeux clairs et sages et son esprit recommença à s'assoupir… Il sursauta quand il sentit à cet instant la tête amicale de Soleil-Levant se poser sur son épaule. Il sourit et la caressa. .Bpenso Tout est terminé maintenant, daâra .Epenso , pensa-t-il. .Bpenso Les Honyrs ont décidé de nous sauver et les étrangers ne nous renverront pas à Titiaka. .Epenso Ceci avait été le simple but depuis qu'il avait débarqué de nouveau sur le continent: retourner dans la steppe et s'unir au clan honyr. Dashvara avait encore des doutes sur la position qu'occuperaient les Xalyas dans le nouveau clan, mais, si l'Oiseau Éternel des Honyrs était comme celui de Sirk Is Rhad, d'Atsan et de Shokr Is Set, il espérait bien qu'il leur assurerait une paix et une amitié durables. Kark Is Tork prit la parole d'une voix profonde. .D Tu as décapité cet homme —dit-il—. Pourquoi? .P Dashvara arqua les sourcils et, sans hésiter, il répondit posément: .D C'était un trafiquant d'esclaves. Cette nuit, il a tué l'un des nôtres et volé deux de nos chevaux. C'est pourquoi je l'ai décapité. .P Il ne mentionna pas la torture et il fut certain que ses frères, eux, y pensèrent, mais ils se turent. Kark Is Tork descendit alors de cheval et s'inclina en disant: .D Tes sabres ont fait justice, mon seigneur. .Sm -t erare Dahars nalkarat ! —conclut-il. .P Que ce steppien d'âge mûr lui accorde sa loyauté l'emplit de soulagement et, en même temps, d'un vif embarras… parce qu'il ne savait pas avec certitude ce qu'ils attendaient de lui avec leurs serments solennels. Les Honyrs qui représentaient d'autres familles jurèrent à leur tour loyauté et Kark Is Tork ajouta: .D Nos guerriers sont derrière cette colline. Permets-moi de te guider jusqu'à eux pour que chaque famille puisse te voir —proposa-t-il. .P Dashvara sourit et, pour dissimuler son trouble, il s'inclina de nouveau en répondant: .D Ce sera un honneur. .P Il monta sur Soleil-Levant et ils grimpèrent la première colline qui séparait Essimée de Xalya. Une fois au sommet, il put voir le campement de l'armée honyr sur le versant de l'autre colline. Les sentinelles essiméennes n'avaient pas exagéré son ampleur: quand il demanda à Kark Is Tork quel était son effectif, celui-ci lui déclara avec une fierté manifeste qu'ils étaient neuf-cent-trente. .D Certains ne sont pas des Honyrs descendants de Sifiara —admit-il—. Au cours de ces derniers siècles, des tribus du nord et du désert sont venues sur nos terres. Au début, elles ne se sont pas mélangées, mais maintenant toutes appartiennent à un même clan. Même ceux de la tribu du Kabada, des montagnes d'Esarey, sont venus. Ils sont aussi… euh… des descendants des seigneurs de la steppe. C'étaient des déserteurs —expliqua-t-il face au regard curieux de Dashvara—. Ou des nomades survivants qui se sont retrouvés sans seigneur. Pour la première fois, les Kabada ont été invités au cercle des sages. Quand ils ont entendu ton histoire, ils ont été les premiers à te soutenir. .P Dashvara ne sut que dire. Il était si étrange de penser que tant de gens qu'il n'avait jamais vus étaient ainsi prêts à le soutenir uniquement parce qu'il était, par quelque hasard de la vie, le premier-né de Vifkan de Xalya et que le sang des Anciens Rois coulait dans ses veines… Il secoua la tête. .D Mon histoire? —répéta-t-il. .P Kark Is Tork lui jeta un coup d'œil curieux tandis qu'ils chevauchaient et ce fut Shire Is Fadul qui répondit avec une satisfaction évidente: .D L'histoire qui raconte comment le dernier seigneur de la steppe a été vendu comme esclave et a combattu pour son peuple sans l'envoyer à la mort. L'histoire qui raconte comment il a survécu par deux fois au venin de serpent rouge et a fait revivre l'Oiseau Éternel des Anciens Rois dans la steppe et même au-delà. .P Les paroles de la vieille femme laissèrent Dashvara songeur. Effectivement, il n'avait pas envoyé le clan à la mort même si, en chemin, il avait blessé sa dignité à maintes reprises, mais… faire revivre l'Oiseau Éternel des Anciens Rois, vraiment? Ceci était un mérite qui ne lui revenait pas. .P Ses yeux se posèrent sur les Honyrs qui chevauchaient hors du campement, à sa rencontre. Il soupira. .D Le dernier Ancien Roi est mort il y a deux-cents ans. —Il esquissa un sourire et haussa les épaules—. Moi, je ne suis pas un roi. Je suis prêt à mettre toute mon énergie à améliorer la vie de toute personne qui respecte le Dahars des Xalyas. Mais je viens à vous comme le seigneur d'un clan dévasté, pas comme un roi. Laissons les rois pour l'Histoire. Le cœur de la steppe n'en a pas besoin. —Il tira sur les rênes et caressa l'encolure de Soleil-Levant en ajoutant—: Le meilleur roi est le Liadirlá que nous avons en nous. Et le meilleur conseiller, notre cheval. .P Il se tut et il y eut un silence. Il se maudit intérieurement. .P .Bpenso Dès que ta tête va un peu mieux, tu te mets aussitôt à philosopher de nouveau, seigneur de la steppe. Ils te jurent loyauté et tu leur dis que c'est inutile… Ils viennent de sauver ton peuple de l'esclavage, Dash: tu leur dois ce qu'ils demandent et, s'ils te demandent d'être leur roi, tu le seras. .Epenso .P Il allait essayer de corriger ses paroles quand la vieille femme honyr prononça: .D .Sm -t erare Dawana hassen-shi yetar . .P Il n'y a pas de rois parmi les sages, disait-elle… Dashvara croisa ses yeux sombres et souriants et, y percevant l'approbation et le respect, il inclina légèrement la tête en guise de réponse. .P .Bpenso Toutefois, un élan de sagesse ne fait pas de quelqu'un un sage .Epenso , pensa Dashvara. Et il était sûr que cette vieille femme le savait et qu'elle ne se lasserait pas d'évaluer chacune de ses phrases et chacun de ses agissements. .P Quand ils rejoignirent les différents membres des familles honyrs, ceux-ci accueillirent Dashvara avec de multiples .Sm -t erare Dahars nalkarat ! suivis des présentations de rigueur. Et une fois de plus, Dashvara s'exaspéra de son esprit engourdi parce qu'il fut complètement incapable de se rappeler tous les noms qu'il écouta. Tinan était avec eux, ainsi que les jeunes femmes xalyas et, dès que le petit Shivara apparut au milieu de celles-ci, Morzif l'appela avec une exclamation de joie et le souleva dans ses bras. Près d'eux, Sirk Is Rhad souriait largement, de sorte que son visage balafré perdait son air sinistre naturel. Cependant, lorsqu'on annonça à Dwin que son grand-père était mort, il se fit un silence respectueux et, quand Miflin la consola et s'éloigna avec elle, Zamoy commenta pour détendre l'atmosphère: .D Sashava aura des descendants poètes. .P Ils sourirent et on entendit des commentaires moqueurs s'interrogeant pour savoir s'ils seraient aussi chauves en plus de poètes. Dashvara secoua la tête, souriant. On ne pouvait pas dire que Sashava ait eu une mauvaise vie de toutes façons. Certes, il aurait pu vivre encore plusieurs décennies, mais… bon, il était mort dans la steppe et avec son peuple. Comme disaient les sages steppiens: .Bparoles La mort est la meilleure bénédiction de la vie, parce qu'elle lui donne de la valeur: c'est comme le vent qui souffle sur la steppe, c'est comme l'eau qui coule dans les rivières, comme le nuage qui grandit, comme l'enfant qui naît: la mort est. .Eparoles .P Profitant de ce que la bonne humeur revenait parmi les Xalyas, plusieurs Honyrs l'invitèrent à partager leur repas et Dashvara accepta avec plaisir, car il mourait de faim. Ainsi, il constata que le peuple honyr et leurs alliés jouissaient de plus de prospérité qu'il ne l'aurait imaginé. Sirk Is Rhad et Shokr Is Set leur avaient beaucoup parlé des traditions de leur peuple et de leur passé, mais ils n'avaient jamais rien commenté sur la vie présente. Et, à ce que comprit Dashvara cet après-midi en parlant avec tant de chefs honyrs et kabadas, ils souffraient très rarement de la faim comme les Xalyas en avaient souffert chroniquement ces deux dernières décennies: chaque foyer familial avait des troupeaux de chevaux et de bétail et ils parvenaient à tous bien les nourrir en été et en automne, en les conduisant aux pâturages des montagnes d'Esarey, d'ouest en est, puis d'est en ouest. Avec les premières neiges, ils émigraient jusqu'aux tribus du lac de Faorok, à la frontière avec le Désert Rouge, et commerçaient là-bas avec de nombreux clans, y compris avec des marchands venus de l'Empire d'Iskamangra. C'est précisément de celui-ci qu'ils obtenaient l'acier noir pour forger leurs sabres, légers et résistants comme l'air. On les voyait fiers de leurs armes, mais quand ils s'aperçurent que Dashvara portait aussi des sabres noirs et qu'il leur expliqua qu'ils avaient appartenu à Siranaga, tous s'émerveillèrent. Après un long examen bruyant et animé, une Honyr dit: .D J'aimerais voir comment le seigneur de la steppe les manie. On dit que les Xalyas te surnomment le Prince du Sable comme Siranaga. Est-ce vrai? .P Assis sur un confortable tapis coloré, Dashvara la regarda et se rendit compte que c'était la même jeune femme qui avait accompagné Kark Is Tork et Shire Is Fadul plus tôt. S'il se souvenait bien, elle s'appelait Ladli Is Fadul et était la sœur d'Atsan Is Fadul et la petite-fille de Shire. Il sourit. .D C'est ainsi qu'on me surnomme —affirma-t-il. .D Ladli dit que Siranaga pouvait lutter contre dix guerriers en même temps! —intervint Shivara, s'asseyant auprès de son seigneur avec sa toupie. .P Dashvara sourit. .D Bien sûr. Et on raconte que son cheval avait des jambes si larges qu'elles écrasaient ses ennemis —dit-il, en prenant un ton de conteur. .P Shivara écarquilla les yeux. .D Larges comment? .P Avec une expression approximative, Dashvara fit mine d'embrasser un énorme tronc et ceux qui écoutaient s'esclaffèrent. .D Ce n'est pas vrai —protesta l'enfant. .P Dashvara haussa les épaules, amusé. .D C'est de l'Histoire. .P Il lui ébouriffa les cheveux et se leva lourdement sous le regard interrogateur des Honyrs. Il expliqua: .D Les Xalyas, nous avons l'habitude de faire la sieste après manger. Si ça ne vous dérange pas… .P Ils lui indiquèrent aussitôt la meilleure yourte pour qu'il puisse se reposer, celle de Shire Is Fadul et de sa petite-fille, Ladli. Il ne pensa même pas à protester pour qu'on lui en donne une autre plus modeste: il était trop exténué et il savait que, s'il continuait à attendre, il finirait par mettre en évidence non seulement son épuisement mais aussi sa torpeur. Il l'avait sans doute déjà suffisamment révélée. À peine s'allongea-t-il sur la paillasse, toutes les barrières qu'il avait érigées contre la fatigue s'écroulèrent. Sa dernière pensée avant de sombrer lourdement dans le sommeil fut pour l'Oiseau Éternel de Sashava, pour la santé du jeune Okuvara et… pour sa naâsga. .P Ses rêves, par contre, furent une succession de cauchemars. Il rêva que le donjon de Xalya retombait, il rêva que la steppe se changeait en un énorme bateau qui sombrait, il rêva que sa naâsga se transformait entièrement en mort-vivante et lui disait avec douceur et sur un ton d'excuse: je suis la Messagère de Skâra… Skâra, répétait l'écho. Et alors l'écho s'intensifia et les enfants xalyas commencèrent à crier: Skâra, Skâra…! Entretemps, le visage de Paopag apparaissait et lui disait avec la voix de son père: l'Oiseau Éternel n'existe pas, mon fils, tu as trahi Siranaga, toi et tes ancêtres, vous avez tué l'Oiseau Éternel… La voix s'était peu à peu modifiée, remplacée par celle de Shéroda et celle-ci lui sifflait: tu as tué, Dashvara de Xalya, tu es coupable…! L'Oiseau Éternel n'existe pas… Et comme les voix se mêlaient et se répétaient tandis que les enfants continuaient de crier, Dashvara sentit une immense angoisse grandir et grandir… Jusqu'à ce qu'une petite voix exaspérée surgisse et lui dise: tu rêves, Dash. Ce n'est qu'un cauchemar. Réveille-toi, réveille-toi, réveille-toi… .Sm -t penso SKÂRA! .P Il se réveilla inondé de sueur et tremblant comme une feuille. Il se redressa pour se calmer, se frotta le visage et maudit ses rêves. D'abord, il fut convaincu que tout, la lutte contre les sibiliens, la mort de Sashava et celle des Titiakas n'avait été qu'un rêve aussi et qu'il était encore, comme toujours, dans la salle avec Paopag. Comme toujours. Il prononça son nom dans un bredouillement et… il vit alors l'intérieur de la yourte. Une lumière ténue l'éclairait et, clignant des paupières, il s'aperçut que Shire Is Fadul était agenouillée au centre de la tente devant les braises du feu et que, soulevant la théière, elle versait de l'eau chaude dans une tasse. Il croisa le regard de la vieille femme et celle-ci sourit, en s'approchant. .D Le .Sm -t erare saoran éloignera les mauvais esprits —assura-t-elle. .P Dashvara arqua les sourcils et accepta la tasse avec une inclinaison de la tête, essayant d'écarter son trouble. Sa main tremblait encore. Il rougit et inspira, se calmant d'un coup. .D Merci —dit-il. Il ne put éviter un ton légèrement tendu. Il jeta un coup d'œil autour de lui, au confortable foyer, au riche décor, aux tapis, au feu… et tressaillit, s'éveillant brusquement à la réalité—. Liadirlá, il fait déjà nuit? .P Shire découvrit son unique dent et son visage ridé se rida encore davantage. .D Tu as dormi toute la nuit, jeune homme. Le ciel commence déjà à bleuir. .P Le trouble de Dashvara s'accrut. Pour ne pas soutenir le regard de la vieille femme, il baissa les yeux sur la tasse de saoran. C'était la boisson steppienne par excellence et elle consistait simplement en feuilles de saoran mêlées à de l'eau et à du lait de jument bouillis. .P Il prit une petite gorgée et, après un silence, il demanda: .D Mes frères…? .D Ils sont retournés à Kark Is Set hier —informa Shire—. Seul un est resté, un jeune homme du nom de Makarva. Il est dehors. .P .Bpenso Et toi, pendant ce temps, tu dors à poings fermés et tu délires avec de stupides cauchemars… .Epenso Dashvara soupira et prit une autre gorgée de saoran. La vieille femme lui tendit une assiette pleine de baies sèches. .D Des arémores d'Esarey —expliqua-t-elle—. Les dernières de l'année. Goûte-les. Elles sont délicieuses. .P Dashvara inclina la tête et, sous le regard attentif de Shire, il goûta les baies. Elles étaient, en effet, délicieuses, mais il n'osa pas en manger plus de trois et il reprit sa tasse, les pensées confuses. Le silence se prolongea. Il était vaguement conscient qu'il aurait sans doute dû poser des questions, la remercier… enfin, faire quelque chose qui ait à voir avec le présent. Et, cependant, il ne dit rien. Son silence, ajouté au cauchemar qu'il ne cessait de ressasser, le rendait de plus en plus nerveux. Finalement, Shire dit avec douceur: .D Je sens que ton cœur est troublé, jeune Xalya. .P La vieille femme s'était assise de l'autre côté de la yourte et avait repris son rouet et sa quenouille, filant avec des mains expertes. Dashvara fit une moue embarrassée sans savoir quoi répondre et, lui jetant un coup d'œil aimable, Shire ajouta: .D Il n'est pas facile de comprendre son propre Oiseau Éternel. .P Dashvara inspira et acquiesça, soudain plus à l'aise. .D Plus je crois le comprendre, plus il change et plus il m'échappe —avoua-t-il. .P Shire ne dit rien, mais elle acquiesça à son tour, comme pour l'inviter à parler. Il ne la connaissait pas et, pourtant, Dashvara ressentit subitement une vague de respect pour cette Honyr. Quelque chose en elle lui rappela Namamrah, une ancienne et renommée sage steppienne qui, disait-on, contrairement à d'autres sages, ne comprenait pas le langage de l'eau, ni celui de l'herbe, ni celui du vent: elle comprenait le langage du cœur. .P .Bparoles Connais-toi toi-même .Eparoles , disait Namamrah, .Bparoles et ta plume demeurera sereine face au vent le plus violent… .Eparoles .P Dashvara sentit son cœur se serrer douloureusement. En ce moment, bien qu'en théorie, il ait obtenu ce qu'il voulait, la liberté de son peuple, la victoire, la paix… il se sentait malgré tout plus enchaîné que jamais. Après un autre long silence, il posa la tasse et fit: .D Cet homme… —Il s'étrangla et son visage se durcit quand il reprit—: cet homme que j'ai tué hier était un assassin. Ma raison me disait: tue-le. Le cœur de mes frères me criait: tue-le. Et mon Oiseau Éternel… a lui aussi éprouvé ce désir. Celui d'éliminer ce diable et de le faire disparaître de la surface de la terre. .P Une rage triste l'envahit. Il secoua la tête et baissa les yeux vers ses mains. Dans sa confusion, il pouvait presque les voir couvertes de sang. .D Je suis aussi assassin qu'Arviyag —annonça-t-il d'une voix étrangement calme—. J'ai tué des hommes en pensant qu'ainsi, je sauvais la vie de mes frères, de mon peuple. Mais, en réalité, si j'ai tué Nanda, c'était par vengeance. Si j'ai tué Rayeshag Korfu, c'était par rage et mépris. Si j'ai tué Arviyag alors qu'il était sans défense… c'était par peur et dégoût. Et par haine. .P Il fronça les sourcils et tourna des yeux brillants vers les braises qui dégageaient encore de la chaleur. .D Mon Oiseau Éternel a été faible —affirma-t-il—. Un sage steppien, Moarvara, disait que l'Oiseau Éternel d'une personne naissait lié à une coupe de sang et que la voie du sage était celle de se centrer sur le pied de la coupe pour qu'elle soit toujours équilibrée et qu'elle ne verse jamais une seule goutte de sang. Ce ne sont pas les coupes de mes frères qui comptent, disait-il, ce ne sont pas les coupes de mes ennemis non plus. La seule coupe qui compte ici est la mienne. La seule qui soit liée à mon Oiseau Éternel. Et, avec ma seule volonté, je peux la maintenir pleine, si j'écarte loin de moi la vengeance, l'orgueil, la lâcheté, la convoitise, l'ambition et la cruauté. Et si les autres coupes essayent de rompre la mienne, elles n'y parviendront pas, parce que ma coupe est faite d'acier noir et les griffes de mon Oiseau Éternel l'enserrent de telle sorte que mon corps répandra tout son sang plutôt que de laisser tomber une seule goutte du trésor qu'il enserre. .P Dashvara déglutit et conclut: .D Ma coupe saigne de tous côtés. .P Il se tut, se raidit et marmonna intérieurement: .Bpenso Pourquoi diables racontes-tu ça à la vieille femme, Dash? Tu crois peut-être que tes divagations philosophiques l'intéressent parce qu'elle t'a juré loyauté? Tu crois qu'il lui importe de savoir si ta coupe saigne de tous côtés? .Epenso Il réprima un éclat de rire sarcastique. .Bpenso La seule chose que tu aies bien montrée, c'est que tu n'as absolument rien d'un roi. Mais, que diables, tant que les Honyrs auront un peu de compassion et seront disposés à accepter ton peuple, qu'importe le reste? .Epenso Il soupira. .Bpenso Le mieux que tu puisses faire est de remercier la vieille femme pour le petit déjeuner, d'appeler Soleil-Levant et de partir rejoindre tes frères et ta naâsga… .Epenso .P Il termina le peu qui restait dans sa tasse et dit: .D Pardonne mes divagations, .Sm -t erare ayulâa . Ma langue s'agite plus qu'elle ne le devrait et prononce des paroles peu sensées. Mille fois merci à toi et à ta petite-fille de m'avoir accueilli dans votre yourte… .P Il se tut, car, alors qu'il se redressait, la vieille femme avait levé une main pour l'arrêter. Il se rassit, respectueux, bien qu'à contrecœur. Le visage de la vieille femme ne souriait plus, mais il reflétait toujours une sérénité inébranlable. .D Il y a du courage dans tes paroles, jeune homme —assura-t-elle—. Moarvara n'était pas le seul à penser cela. Il y eut une époque où nos ancêtres respectaient la vie avant tout, ils condamnaient la chasse, les chefs des clans respectaient leur peuple et celui-ci les suivait non pas par convoitise ni par peur, non pas pour la gloire, mais parce que le respect et l'amour les unissaient. —Une légère moue indéfinissable étira ses lèvres—. Mais une montagne, aussi solide soit-elle, si elle est peu à peu rongée de l'intérieur, finit par s'effondrer et il ne resta plus dans la steppe qu'un foyer de ruines. Des ruines écrasées, désolées et paralysées par un glorieux empire forgé sur le sang et le pouvoir. Comme tu le sais, jeune Xalya, sur lui régnèrent ceux qui se firent appeler Anciens Rois. Ils dominèrent toute la steppe, du finistère de Guès jusqu'à Aïgstia, des montagnes de Padria jusqu'aux Hautes-Terres. Ce sont eux qui commandaient et leurs hordes de cavaliers traversaient la steppe, le désert et les montagnes comme des rafales incendiaires. L'Oiseau Éternel se fit mensonge. Le respect et l'amour n'étaient plus que des sentiments incomplets, égoïstes, enchaînés à un seul groupe et aveugles au reste. La convoitise et l'ambition étaient alors les uniques motivations de ces seigneurs de la steppe: leurs cœurs se firent de pierre, leurs sabres se couvrirent du sang de leurs frères. Et ceux que nous appelons zoks, les Essiméens, les Shalussis, les Akinoas, répondirent à leur propre souffrance par la haine, à la mort par la mort et au symbole de l'Oiseau Éternel par d'autres symboles. Ils s'allièrent à des seigneurs de la steppe contre d'autres seigneurs. Les zoks les virent s'entretuer sans presque lutter et, c'est pourquoi, ils vainquirent. .P La vieille femme parlait paisiblement, sans exprimer de tristesse pour l'histoire de la steppe. .Bpenso L'Histoire, comme la mort, est .Epenso , pensa Dashvara, la comprenant. .Bpenso Le passé ne peut pas être changé, mais on peut apprendre de lui. .Epenso Il se répéta la phrase trois fois avant de se rendre compte de sa signification profonde: il avait tué, mais, en son for intérieur, il avait reconnu son erreur et il lui fallait seulement renaître, remettre sa plume sur pied… mais cette fois-ci pour qu'elle ne retombe jamais. Il n'avait besoin que de volonté. .Bparoles Ta volonté est comme l'air .Eparoles , disait un sage steppien: .Bparoles Un sabre a beau traverser l'air, il ne le rompt pas. Ta volonté n'est pas une rafale qui forcit et faiblit: c'est de l'air calme, elle est comme l'eau qui, sans forme, suit son cours vers le bas et fait céder quiconque essaie de lui donner une forme. .Eparoles .P Dashvara se rappelait comme si c'était hier la silhouette droite de Maloven se promenant dans la salle de bibliothèque du donjon de Xalya tout en récitant face à ses jeunes élèves les sages paroles des anciens. .P .Bparoles Chaque pas .Eparoles , disait-il. .Bparoles chaque sourire, chaque battement de paupière, répondra à votre Oiseau Éternel et vous devez penser à lui à travers vos actes pour le connaître. Il vous guide et vous le guidez parce que vous ne faites qu'un avec lui: quand vous le comprendrez, il n'y aura pas de repentir, car il n'y aura pas de contradiction en vous. La paix et le bonheur empliront votre âme et rien ne pourra jamais les en extirper complètement. .Eparoles .P Dashvara secoua la tête avec un certain amusement. .Bpenso Moi qui ai passé toutes ces années à penser que Maloven était un illuminé idéaliste et voilà que je me mets à présent à admirer ses idéaux pacifistes. Plutôt pratique de le faire maintenant que j'ai une armée de neuf-cents guerriers prêts à suivre mes ordres. .Epenso .P Il soupira et demanda finalement, confus: .D Pourquoi me jurer loyauté si tu crois qu'il ne doit pas y avoir de rois, .Sm -t erare ayulâa ? .P La vieille femme sourit et, sans cesser de tordre la laine sur son fuseau, elle répondit: .D Les Honyrs, nous sommes un peuple contradictoire depuis la naissance de notre clan. Sifiara n'a jamais surmonté sa trahison et, après des années d'isolement complet, il est revenu à Kark Is Set tous les ans pour implorer le pardon de son frère et de ses descendants jusqu'à sa mort. Ils ne lui ont jamais pardonné. Son obsession pour relever sa plume était telle qu'il imposa parmi ses gens des coutumes très strictes, si strictes qu'il généra un véritable fanatisme. Lorsque l'on sent que l'on perd son identité, on s'accroche à elle avec plus de force. —Elle soupira doucement—. Sifiara a éduqué ses enfants pour que ceux-ci assurent la transmission de ses ordonnances. Au lieu de nous nourrir dans un esprit de vengeance, il nous a inculqué un sentiment de culpabilité, il nous a convaincus que nous étions un peuple maudit et irrémédiablement condamné jusqu'au jour où un descendant des Anciens Rois pardonnerait nos fautes. .P Elle secoua la tête. .D Alors, les guerres sont venues et nous avons observé de loin les seigneurs de la steppe sans comprendre comment des fils de l'Oiseau Éternel pouvaient agir d'une manière aussi absurde. Jusqu'au jour où nous avons compris que l'Oiseau Éternel qu'ils professaient n'était plus le même, qu'il s'était assombri et… que leurs coupes de sang chutaient sans aucun frein. À partir de là, nous avons commencé à les mépriser —avoua-t-elle avec un calme constant—. Vous étiez pour nous les diables qui revêtaient des plumes bleues en apparence et foulaient dans la pratique un lac de sang, de dépravation et d'oubli. .P Dashvara acquiesça, attristé. .D Et c'est vrai. .P La vieille femme s'arrêta un moment de filer et leva un regard songeur, non pas vers Dashvara mais vers la porte, avant de continuer sa tâche. Sans contester l'affirmation de Dashvara, elle dit: .D Il y a un dicton chez notre peuple qui dit ainsi: «mourir est un art, nous mourons tous, mais nous ne savons pas tous mourir». —Elle pencha la tête de côté et observa—: De la même façon, nous vivons tous, mais nous ne savons pas tous vivre. Vivre est un art que l'on apprend et que l'on oublie. D'après mon peuple, les enfants sont les sages de la vie, les adolescents oublient ce qu'ils ont su d'instinct et les adultes… réapprennent parfois. .P Un fin sourire illumina son visage vieilli, comme si cette conversation lui rappelait d'agréables souvenirs. Elle conclut: .D Malgré ses premiers doutes, mon peuple est à présent convaincu de ta bonne foi, Dashvara de Xalya. Il désire ardemment trouver le pardon que Sifiara a tant espéré et il veut te prouver qu'après tant de générations, il est toujours loyal à l'Oiseau Éternel des Anciens Rois. Le problème… c'est que tous ne savent pas distinguer les Anciens Rois qui vécurent dans une steppe amie de ceux qui essayèrent de la dominer par la force. Certains croient que tu reprendras ton droit et conquerras les terres qu'occupent maintenant les Essiméens et les Shalussis… les zoks. Mais je sais que tu ne le feras pas —prononça-t-elle—. Et je sais que tu allègeras les règles que Sifiara nous a imposées. C'est pour cela que je t'ai juré loyauté, seigneur de la steppe. .P Ses yeux vifs se fixèrent sur ceux de Dashvara, provocateurs, l'air de lui dire: ton Oiseau Éternel n'a pas intérêt à tromper mes espérances, parce que mon peuple en a besoin. .P Dashvara réprima mal une moue incrédule. .D Certains croient-ils vraiment que je vais me battre avec les Essiméens et les Shalussis? Ce serait ridicule. .P La vieille femme haussa les épaules. Elle avait cessé de filer. .D Le Cœur de la Steppe a toujours été la capitale des Anciens Rois. .P Dashvara roula les yeux. .D La meilleure capitale dans une steppe, c'est celle qui bouge et qui n'a pas de lieu fixe. Les Essiméens et les Shalussis ont autant le droit que nous de vivre à Rocdinfer et je ne vais pas sortir les sabres pour reprendre un tas de pierre. Et je dirais plus: tant que les étrangers ne nous trahissent pas, qu'ils emportent l'or et le salbronix. Nous n'en avons pas besoin. Les Xalyas, nous cherchons seulement un endroit où vivre. Les Honyrs, vous nous l'avez offert et, c'est pourquoi, je jure par mon Oiseau Éternel, Shire Is Fadul, que je ferai tout ce que tu me diras pour soulager la conscience honyr. Je ne souhaite que le plus grand bien pour ton peuple —assura-t-il. .D Qui est le tien —sourit la vieille femme—. Les Honyrs seront toujours des Honyrs, mais ils ne désirent pas moins que tu les considères comme ton peuple. .P Dashvara s'empourpra légèrement et approuva: .D Bien entendu. Quiconque respecte le Dahars des Xalyas est mon frère, .Sm -t erare ayulâa . Je serai toujours un Xalya. Mais ce sera également un honneur pour moi d'être reconnu comme un Honyr. .P En même temps qu'il prononçait ces mots, il comprit que ceci serait la meilleure façon de faire comprendre aux Honyrs qu'il n'y avait plus aucun déshonneur pour leur peuple puisque le seigneur de la steppe lui-même acceptait d'être adopté par eux. Les yeux de la vieille femme souriaient. .D .Sm -t erare Ayshat , mon fils. Que ton Liadirlá vole en paix. .P La vieille femme reprit son rouet. Elle avait dit tout ce qu'elle voulait lui dire. Dashvara se leva en s'inclinant. .D Merci pour ton hospitalité, .Sm -t erare ayulâa . .P Il allait sortir de la yourte quand l'Honyr lança d'une voix douce: .D Plus petit est l'oiseau, plus son vol est léger. .P Dashvara arqua les sourcils, troublé. Shire souriait, sans le regarder, tout en continuant à filer. Un instant, il s'imagina que cette vieille femme était Namamrah en personne, puis que c'était sa réincarnation et alors… il se moqua: .P .Bpenso Est-il nécessaire d'avoir le nom d'un ancien sage pour être sage à son tour? Balivernes. Et maintenant, arrête de raisonner et bouge-toi. .Epenso .P Quand il sortit de la yourte, les premiers rayons du soleil pointaient déjà à l'est. Tout comme celles des autres chefs du clan, la tente se trouvait installée sur un grand charriot. Et, sur les marches du charriot, Dashvara vit avec surprise qu'y étaient entassés de nombreuses draperies, des assiettes, des tapis, de jolis vases et autres objets d'indubitable valeur. Il resta à regarder cet étalage de richesse avec perplexité et il descendait les marches en faisant attention de ne buter sur rien quand un rire sonore le fit se tourner. Makarva approchait accompagné de Sirk Is Rhad et d'Atsan Is Fadul. .D Bonjour, sîzan! —lui dit son ami, enjoué—. J'espère que tu aimes les cadeaux parce que tu en as pas mal. .P Dashvara écarquilla les yeux et se tourna de nouveau vers le tas de richesses. Tout ça était… pour lui? .D Liadirlá —articula-t-il, abasourdi. .P Makarva et les deux Honyrs s'esclaffèrent et le premier ajouta: .D Et ça, sans compter les cinq-cents chevaux qu'ils nous ont promis. .P .Sm -t penso Cinq-cents… , se répéta Dashvara, stupéfait. Sans pouvoir encore en croire ses yeux, il tendit une main vers une tapisserie enroulée aux couleurs mauves, blanches et dorées. Sur celle-ci, il y avait une figurine de bois. Il la prit avec une étrange sensation dans le corps. Elle représentait un magnifique cheval avec son cavalier. Sur le bras du cavalier, il y avait un oiseau posé, dressé, prêt à s'envoler. Il lui vint à l'esprit l'image de son seigneur père quand celui-ci lui apprenait à chasser et envoyait son aigle faire des tours dans le ciel en quête de proies… .D Celui-là, c'est un vieil homme qui dit te connaître qui me l'a donné —intervint Atsan Is Fadul—. Apparemment, on l'a retrouvé à moitié mort il y a deux ans au pied des montagnes. C'est un zok, mais tous le considèrent comme un grand sage —assura-t-il—. Il s'appelle Bashak. .P Dashvara leva brusquement la tête. Par l'Oiseau Éternel… Le vieux Shalussi était donc vivant. Il sourit et promena un nouveau regard ému sur les cadeaux. Il laissa échapper, touché: .D La générosité des Honyrs est impressionnante. .P Sirk Is Rhad et Atsan Is Fadul souriaient, réjouis. Dashvara fit une pause et se sentit légèrement coupable quand il dit: .D Je suppose que, si ce sont des cadeaux, je peux en faire ce que je veux. .P Ils le regardèrent avec curiosité. .D Naturellement —confirma Sirk Is Rhad. .P Dashvara acquiesça et, comme il y avait d'autres Honyrs non loin, il baissa la voix en demandant: .D Vous croyez qu'ils s'offusqueront si je paie une dette avec tout ça? .D Une dette? —répéta Makarva, déconcerté. .P Dashvara se racla la gorge. .D Les quarante chevaux, Mak. Et les armes et armures. Et l'énorme faveur que Kuriag Dikaksunora nous a faite en nous emmenant dans la steppe. Cette dette-là. .P Makarva grimaça, à l'évidence contrarié que tant de richesses se retrouvent dans les mains d'un étranger. Il objecta: .D Mais, enfin, le Titiaka est pourri de richesses, Dash. .P Dashvara haussa les épaules. .D Il faut réparer d'une façon ou d'une autre le mal que nous lui avons causé. C'est important —assura-t-il—. Kuriag doit quitter la steppe la tête haute. Il est le seul à pouvoir empêcher que les Fédérés se jettent sur nous. .P Zamoy, Orafe ou un autre frère plus impétueux auraient soufflé et grogné, affirmant que, si les Fédérés venaient, ils les rejetteraient à la mer à coups de sabre. Mais Makarva était un homme beaucoup plus raisonnable. .Bpenso Probablement plus que moi .Epenso , pensa Dashvara. Le jeune Xalya finit donc par acquiescer, convaincu par l'argument, et il dit en montrant un livre: .D Tu peux lui donner le reste, mais pas ça. Ce sont les pensées de Sifiara lui-même. C'est pour toi. Et ça… —il soupira, en faisant un geste vague vers un joli damier de katutas. Il articula à regret—: Je suppose que le Titiaka saura s'en servir. .P Dashvara sourit, prit le damier avec ses pièces finement ouvragées et le tendit à Makarva. .D En y réfléchissant bien, mon ami, je suis sûr que tu en feras meilleur usage que Kuriag. .P Makarva prit un air ébahi. .D Oh. Vraiment? Mais… il est à toi, Dash. Et il est bien plus beau que celui que nous avons. .P Dashvara rit. .D Justement. Comme ça, quand tu seras uni à Shkarah et que tu auras ta propre yourte, tu pourras m'inviter à jouer aux katutas. .P Makarva rougit comme une garfia. Souriant de toutes ses dents, Dashvara lui mit le damier entre les mains et lui donna une tape sur l'épaule. .D En route pour Aralika, sîzan. .Ch "Vie et mort" Le cercueil de Sashava avait été installé dans la Crypte de la Plume et le chant funèbre de ses frères s'était éteint depuis longtemps quand Dashvara, appuyé à un créneau de la tour, laissa échapper un grognement de vive impatience. Le soir ne tarderait pas à tomber et sa naâsga était toujours dans le Temple. Il n'avait même pas pu la voir. Ashiwa avait expliqué sous son regard courroucé que Todakwa et Daéya d'Essimée s'étaient réunis avec les Titiakas et qu'à présent, ils s'étaient enfermés dans le Temple avec l'Arazmihá et les prêtres-morts pour célébrer allez savoir quel évènement de Skâra. Dashvara n'avait pas pu réprimer un commentaire exaspéré sur les interminables fêtes des Essiméens. Il ne pensait pas avoir rien dit de réellement insultant, juste une remarque comme quoi il doutait que l'Arazmihá ait envie de passer une autre nuit à fêter la Mort, mais… ses paroles avaient offensé et, suivant le conseil du capitaine, il avait dû s'excuser. S'excuser. Dashvara souffla, le regard rivé sur l'entrée du Temple. Il espérait voir surgir Yira à tout moment et, en même temps, son horrible imagination lui faisait voir des possibilités épouvantables de plus en plus ridicules qui lui auraient assurément fait oublier toutes ses promesses pacifiques si tel avait été le cas. .P Après avoir de nouveau parcouru du regard la steppe et sondé les terres du sud, il fit un signe à Atok et tous deux descendirent la Plume en silence. Apparemment, les Titiakas n'avaient pas exercé de représailles immédiates après ce qui s'était passé. Tout compte fait, Todakwa s'était simplement défendu d'une trahison, il avait fait exécuter son propre oncle avec d'autres Essiméens qui avaient comploté avec Arviyag, et il n'avait même pas fait tuer le citoyen traître, vu que «les sauvages» s'en étaient déjà chargés. Les autres Titiakas avaient été presque aussitôt libérés, recevant des excuses et des compensations. Probablement, plus d'un avait été au courant de la trahison, mais aucun n'avait de pouvoir pour la mettre en œuvre à présent. En définitive, Todakwa était toujours le maître d'Aralika et de la partie sud et ouest de la steppe, et les Titiakas n'auraient pas d'autre solution que d'envoyer leurs propres troupes s'ils souhaitaient imposer leurs règles à leur guise… ce qu'avec un peu de chance, ils ne feraient pas prochainement étant donné que, maintenant, dans la pratique, c'étaient Faag Yordark et la garde ragaïle qui commandaient à Diumcili; or, pour le moment, ceux-ci avaient le regard tourné sur leurs propres gens et pas tant sur les terres à conquérir. .P Quand il arriva en bas de la Tour, l'Oiseau Éternel sur le piédestal attira irrésistiblement son regard. La porte magique de la Crypte avait déjà été fermée et même Dwin était déjà sortie. Dans la salle principale, il trouva Zamoy en train de parler à voix basse avec le Chevelu. Les deux frères s'interrompirent quand ils virent apparaître Dashvara. .P Il faisait un froid glacial, aussi bien dans la tour que dehors, et Dashvara pensait avec préoccupation aux neuf-cents guerriers qui étaient venus le soutenir. S'ils ne prenaient pas rapidement le chemin de retour vers le nord et vers les refuges d'hiver, ils allaient avoir des problèmes, en particulier avec les chevaux. .P Son regard se perdit de nouveau vers la porte de la Crypte et il s'imagina, dans sa folle divagation, que la porte s'ouvrait et que Sashava réapparaissait avec ses béquilles, lançant un de ses commentaires rabat-joie comme le bon grincheux qu'il était… Il secoua la tête en inspirant, subitement conscient que ce n'était plus le moment de se laisser entraîner par les souvenirs, et il demanda: .D Vous avez des nouvelles d'Okuvara? .P Zamoy fit une moue lugubre. .D Il va mal, Dash —soupira-t-il—. Tsu fait ce qu'il peut, mais le garçon a perdu beaucoup de sang. On ne sait pas encore s'il survivra. .P Dashvara hocha de la tête en silence et, malgré ce qu'il avait dit à Shire Is Fadul, il ne put que se réjouir, à cet instant, qu'Arviyag et Paopag soient bien morts et enterrés. .P Frottant ses gants pour se réchauffer, il sortit de la Tour et il marchait vers le Temple avec ses frères quand Youk apparut comme un tourbillon et, rompant la paix de la place, cria: .D Mon seigneur! Ashiwa dit qu'il a déjà interrogé les sibiliens et que tu peux aller les voir si tu veux. Il m'a chargé de te donner le message —fanfaronna-t-il. .P Dashvara sourit. .D Merci, Youk. .P Quand il se mit en marche vers le quartier général où ils avaient enfermé la centaine de sibiliens qui avait survécu, le garçon le suivit comme son ombre. Alors qu'ils sortaient de la Place du Pilier, Dashvara vit le capitaine se joindre à eux et, face à son expression interrogatrice, il expliqua: .D Je vais voir les sibiliens. .P Zorvun fit une moue et, un instant, il resta silencieux. Puis il commenta: .D Yira ne va pas tarder à sortir, à ce qu'on m'a dit. .P Dashvara arqua les sourcils et il se prit à penser que les Essiméens l'envoyaient voir les sibiliens pour l'empêcher de se précipiter vers Yira dès qu'elle sortirait du Temple… Mentalement, il roula les yeux et, préférant ne pas manifester son impatience, il demanda: .D Les cadeaux… ils ont tous été remis? .D Il a été fait comme tu l'as demandé —assura le capitaine—: la moitié pour Kuriag, un quart pour le serpent essim… je veux dire, Todakwa —il sourit avec goguenardise—. La tapisserie des Anciens Rois pour l'Agoskurien. La flûte pour Tsu. Et le reste est toujours dans les charriots —conclut-il. .D Ça, c'est pour les sibiliens —fit Dashvara. .P On entendit aussitôt un grognement. Derrière, Zamoy protesta: .D Par tous les démons, Dash! Tu ne vas rien garder? .D Cinq-cents chevaux, ce n'est pas rien —sourit Dashvara. .P Ils arrivèrent au quartier général. Avant d'entrer, Dashvara hésita et s'arrêta, pensant à ce qu'il allait faire. Il l'avait décidé depuis qu'il était sorti de la yourte de Shire, mais, après le voyage puis l'adieu à Sashava et les conversations diverses avec les Honyrs, ses nouvelles déterminations s'étaient peu à peu diluées. Il les reprit avec fermeté et, sous les regards de plus en plus curieux de ses frères, il acquiesça pour lui-même et entra. La salle où ils avaient mis les sibiliens était grande, mais ceux-ci étaient si nombreux qu'ils étaient serrés comme des grains de sable dans un seau. Plusieurs Essiméens les surveillaient et, se tenant près d'eux, Ashiwa salua Dashvara. .D Todakwa a pensé que, puisque ces hommes étaient des esclaves du Diumcilien que tu as tué, tu aimerais les avoir comme esclaves à ton tour. .P Dashvara entendit plusieurs souffles derrière lui parmi les Xalyas. Il réprima lui-même une grimace sarcastique et inclina cérémonieusement la tête, comprenant que ceci était le cadeau d'alliance en réponse au sien. De fait, il n'était pas mécontent d'avoir un pouvoir légitime sur le futur des sibiliens, car il avait craint que Todakwa les garde tous et les envoie dans les mines. .P Il s'approcha de la première ligne des sibiliens. Ceux-ci commençaient clairement à souffrir de la sécheresse de la steppe et leurs visages à la peau naturellement visqueuse et grisâtre s'étaient couverts de plaques noires parcheminées et gercées. Leurs yeux avaient rougi et ils clignaient constamment des paupières. La steppe n'était pas faite pour eux. .P Comme les Essiméens, comprenant que leur présence n'était plus nécessaire, se retiraient de la salle, Dashvara ordonna que l'on ferme les portes, promena un nouveau regard scrutateur sur «ses» esclaves et demanda enfin à voix haute: .D Qui est votre chef? .P La majorité demeura impassible, comme s'il avait parlé à une roche. Un sibilien, de fait celui-là même qui l'avait poursuivi jusqu'au donjon d'Amystorb et qui l'avait fait entrer dans la tente de torture, fit un pas en avant. Il ne prononça pas un mot. Dashvara s'arrêta devant lui et sentit la tension monter parmi les sibiliens. Il confirma: c'était leur chef, sans nul doute. Par curiosité malsaine, Dashvara se demanda comment ils réagiraient s'il sortait son sabre et lui tranchait la tête comme à Arviyag… .P .Bpenso Ne pense pas d'idioties, seigneur de la steppe. .Epenso .P Et il dégaina le sabre. Il vit les yeux des sibiliens se faire encore plus sombres. Mais personne ne bougea. Étrangement, il eut la sensation que, si leur chef mourait, ils ne bougeraient pas non plus, peut-être parce que celui-ci leur avait demandé de ne pas le faire. Il entendit un murmure derrière lui et devina l'attente anxieuse de ses frères. Il demanda d'une voix calme: .D Quel est ton nom? .P Le chef sibilien fronça les sourcils et le foudroya du regard, mais il ne répondit pas. Dashvara haussa les épaules et prononça: .D Avec tout mon respect, je regrette vos pertes, étrangers. Je me considère en partie responsable. Je sais que vous vous sacrifiez pour les vôtres depuis huit ans. Je voudrais que vous puissiez être libres comme nous et que vous puissiez retourner chez vous, à Skasna. Grâce aux Honyrs, je vous paierai un voyage en bateau jusqu'à votre île si vous le souhaitez. Si ce que vous désirez est de venger vos frères morts ou votre maître… —Il prit le sabre noir à deux mains et l'offrit au chef sibilien—. Finissez vite —conclut-il et il clama—: Pour l'honneur du Dahars, aucun Xalya ou Honyr ne se vengera du sang que ce sabre pourra verser aujourd'hui. .P Il avait surpris le chef, se réjouit-il. Durant un long moment, ils se fixèrent du regard. Le sibilien finit par baisser les yeux sur le sabre qu'il tenait à présent entre ses mains et, impavide, il répliqua: .D Qu'est-ce que tu prétends, Xalya? .D Tuer la rancœur qui est dans ton cœur, étranger —expliqua tout simplement Dashvara. .P Le sibilien n'eut pas l'air de bien prendre la réponse. Cela semblait même l'importuner que Dashvara ne lui ait pas tout bonnement coupé la tête et l'ait mis dans une situation dans laquelle il devait prendre une décision. Finalement, il souffla. .D Et ta rancœur, Xalya? Sans mes gens, la .Sm -t erare krava ne t'aurait pas torturé comme un chien. .P Dashvara n'avait aucune idée de ce que signifiait .Sm -t erare krava dans sa langue, mais il devina que c'était leur façon habituelle de parler d'Arviyag entre eux… Rien de très flatteur, supposa-t-il. .D C'est vrai —admit-il—. Mais je ne vous garde pas de rancœur. .P Le sibilien gonfla ses narines et ajouta avec contrariété avec un accent prononcé: .D Je t'ai attaché moi-même à la table la première fois et je me suis occupé plus d'un jour de garder la porte de la salle souterraine. J'entendais tes hurlements. Et je t'ai vu cesser d'être un homme pour devenir un chien. Je suis les yeux de ta honte —cracha-t-il—. Et tu me dis que tu vas me payer un bateau de retour chez moi? Mensonges. .P Il parlait avec mépris, convaincu que Dashvara se moquait de lui. Celui-ci soupira et fit non de la tête. .D Ce ne sont pas des mensonges. Mais tu n'as pas besoin de me croire. Je payerai un bateau et je vous laisserai vérifier par vous-mêmes que ses marins vous mèneront là où vous voudrez. .P Le visage du chef sibilien resta impassible quand il rétorqua: .D Nous n'avons pas besoin de marins. .Sm Nous sommes des marins. .P Il rendit le sabre et Dashvara hésita avant de le reprendre. Finalement, il le rengaina et s'écarta. En tournant le dos aux sibiliens, il put voir les visages de ses frères. Plus d'un avait un éclat exaspéré dans les yeux. La raison était simple: leur seigneur venait de jouer avec leur honneur, l'enchaînant à sa guise et risquant sa propre vie. .P .Bpenso Ne vous fâchez pas, mes frères. Tout bien considéré, si le sibilien ne croit pas au bateau, il doit encore moins croire que vous allez le laisser me transpercer avec le sabre sans réagir. Même moi, je n'arrive pas à le croire… .Epenso .P Il sortit et donna des ordres pour qu'on libère les sibiliens et qu'on leur rende les chevaux. Les Essiméens ne s'opposèrent pas au premier ordre, mais le second tomba à plat, car les chevaux des sibiliens avaient été achetés par Arviyag à l'oncle de Todakwa et, tous deux étant des traîtres, la question devait être «étudiée» pour savoir qui avait droit de possession sur eux. En conclusion, les sibiliens n'auraient pas de chevaux. .P Dashvara s'occupa alors de régler la question du bateau et il était en train d'essayer de parler avec un commerçant titiaka qui refusait de lui répondre, qui sait si par crainte ou par arrogance, quand un tumulte de voix le fit désister et il se tourna vers le Temple proche, plein d'espoir. Des gens sortaient de l'édifice. .Sm -t penso Liadirlá… Il s'empressa de s'approcher avec les autres Xalyas. Plusieurs files de prêtres-morts et disciples en tuniques rouges descendaient les marches blanches en chantant d'une voix profonde en un chœur monotone et surnaturel. Même Dashvara se surprit à s'arrêter et à observer la procession avec un mélange de respect et de curiosité. Soudain, tous les disciples tombèrent à genoux sur les pavés de la place, en suivant un tel ordre qu'on aurait dit une danse. Sans cesser de répondre au chœur de leurs maîtres, ils imitèrent leurs signes et répétèrent en galka: .D .Sm -t erare Tush-ba-ni, Arazmihá ! .P Ils appelaient la Messagère. Ceci dura un moment, puis, d'un coup, tous se turent et baissèrent le front jusqu'à terre. Au contraire, Dashvara leva brusquement la tête vers la porte du Temple et son cœur bondissant manqua un battement. Là, sortant à la lumière du soir, venait de surgir une créature de rêve. Tout était blanc en elle, excepté la main et la partie droite de son visage. La robe, magnifique, était aussi blanche que sa chevelure. .P .Bpenso Mais ses yeux sont noirs .Epenso , pensa Dashvara, étourdi. .Bpenso Je le sais parce que je les ai déjà contemplés plein de fois. C'est elle, Dash. Que les astuces de Todakwa ne te trompent pas. Ce n'est pas une créature divine, ce n'est pas une déesse: c'est ta naâsga. .Epenso .P Et, cependant, il éprouva à cet instant quelque chose de très différent de l'amour: il éprouva de la peur. Peur de voir que sa naâsga semblait si… inatteignable. Peur qu'elle ait pu changer durant ces jours. C'était la première fois qu'il envisageait cette possibilité: que son amour puisse se rompre. Cela lui semblait horrible et absurde. Et, en même temps, il lui semblait également absurde qu'une déesse comme celle qu'il voyait en cet instant puisse même se souvenir du sauvage qui lui avait donné son cœur. .P .Bpenso Halte-là, Dash. Pourquoi diables as-tu une tête si tu ne sais pas t'en servir? Yira ne joue qu'une pantomime. Elle a négocié avec Todakwa pour te sauver, Dash. Elle a sauvé ton peuple autant que l'ont fait les Honyrs. Ne te mets pas à douter de tout à cause d'une apparence: ta naâsga est toujours la même. .Epenso .P Il était demeuré si absorbé, captivé par l'image de sublimité que Todakwa avait minutieusement créée, qu'il mit un moment à se rendre compte que, justement, le chef essiméen se trouvait à présent face à l'Arazmihá; lui et son épouse s'étaient agenouillés en prononçant quelques mots. De toutes façons, ils étaient trop loin pour que Dashvara puisse les entendre. Il remarqua aussi que les Essiméens s'étaient postés près des Xalyas, comme pour leur faire comprendre que ceci était une cérémonie sacrée et qu'ils ne devaient pas l'interrompre. Quand il croisa brièvement le regard évaluateur d'Ashiwa, Dashvara serra les dents. .P .Bpenso Rassure-toi, Essiméen, je ne vais pas me ruer sur ma naâsga. .Epenso .P Alors, les derniers mots d'Arviyag affleurèrent dans son esprit. .Sm -t paroles Et il va vous trahir une nouvelle fois , avait-il dit, en parlant de Todakwa. Dashvara grogna tout bas. Sottises. Todakwa n'avait aucune raison pour les trahir. Pas en sachant qu'il avait neuf-cents guerriers à ses portes. À moins qu'ils ne les aient encerclés pour les massacrer et… .Bpenso Non .Epenso , croassa-t-il, irrité. .Bpenso Les Honyrs se sont positionnés sur les collines. Ils peuvent voir n'importe quelle patrouille essiméenne approcher à des lieues à la ronde. .Epenso .P Et, cependant… s'il avait été un homme désireux d'instaurer son pouvoir et sa civilisation moderne et, bref, s'il avait été un homme comme Todakwa, la première chose qu'il aurait faite aurait été de soumettre les peuples steppiens. Et il n'aurait pas laissé le peuple le plus fort de la steppe après le sien s'en aller, et il n'aurait surtout pas forgé une alliance avec lui: il l'aurait écrasé. Comme disait son seigneur père, .Bparoles le seigneur ne craint pas le berger: il craint les autres seigneurs .Eparoles . Et, malgré tout, Dashvara ne pensait pas que Todakwa aille les trahir. Non pas parce que Todakwa se soit amélioré comme personne, ni parce que les Essiméens ne puissent pas lancer une attaque efficace, mais plutôt parce que Todakwa savait que les Honyrs ne se soumettraient jamais. L'unique façon de les contrôler était de le faire à travers lui, Dashvara de Xalya. Or celui-ci s'était montré plus ouvert aux négociations: il avait même accepté un pacte de vassalité. .Bpenso Mais le contrôle n'est pas que dans un sens, Essiméen. L'Arazmihá t'a séduit plus que tu ne veux l'admettre. Peut-être que tu sais qu'elle n'est nullement une messagère… mais, si tu nous as libérés, Essiméen, ce n'est pas seulement à cause des neuf-cents Honyrs: c'est aussi à cause d'elle. .Epenso Dashvara en était convaincu. Et cette pensée lui faisait mal. Liadirlá! Comme il désirait pouvoir sortir sa naâsga de là et chevaucher loin déjà du Cœur de la Steppe, loin des sabres…!, loin du pouvoir de Skâra. .P Ses yeux avaient croisé ceux de Yira, ou c'est ce qu'il crut. Peu après, un prêtre-mort vint et s'inclina devant Dashvara. .D Seigneur des Xalyas! —clama-t-il—, l'Arazmihá souhaite te parler. .P Dashvara ne se le fit pas répéter. À la demande du prêtre, il laissa ses sabres à l'un de ses frères avec empressement, il se faufila entre les Essiméens et monta les escaliers blancs du Temple derrière son guide. Il se sentait maladroit et, pour ne pas faire le ridicule, il se concentra tout entier pour ne trébucher sur aucune marche. Quand ils arrivèrent sur la plateforme devant le Temple et furent à quelques pas à peine de Todakwa, de Daéya et de l'Arazmihá, le prêtre qui le guidait s'agenouilla et Dashvara s'arrêta, le regard rivé sur sa naâsga. Il était conscient que tous l'observaient à présent. Il ne pouvait pas songer, en cet instant, ni à Todakwa, ni à ses plans, et il pensa seulement que tout geste précipité pouvait être mal interprété par les Essiméens… et peut-être par sa naâsga. Mais comment allait-il être mal interprété par Yira s'il s'approchait d'elle et la prenait dans ses bras comme il brûlait de le faire et lui disait: «allons-nous-en, naâsga, allons-nous-en loin de ces fous»? Néanmoins, à cet instant, il la vit si magnifique, il la vit si belle, si adorée de tous, que toutes ses pensées tombèrent dans un puits sans fond et il n'osa rien lui dire. Il demeura là, silencieux, sur les impeccables pierres blanches de Padria, entouré des adorateurs de Skâra et devant ce qui était alors pour lui plus un idéal qu'une personne véritable. Soudain, Yira dit d'une voix douce: .D Que ton peuple soit heureux, Dashvara de Xalya, et que ton cœur le soit aussi. .P La sursha s'inclina, lui tourna le dos et regagna le Temple. Elle y disparut en silence, comme un fantôme, comme si elle n'avait jamais existé. Et durant tout ce temps, Dashvara ne fit rien. Tout ceci lui semblait surnaturel, divin, horrible, incompréhensible. Ses yeux s'emplirent de larmes sans qu'il comprenne pourquoi. Ce n'est que lorsque Todakwa parut sur le point de dire quelque chose que Dashvara réagit et lança: .D Yira! .P Il s'élança vers la porte du Temple qui se fermait et, malgré un garde essiméen qui était là, il réussit à se glisser à l'intérieur et répéta: .D Yira! .P L'intérieur était sombre. La lumière n'entrait que par une verrière au fond de l'immense édifice. Il s'avança entre les colonnes et s'écria, de plus en plus angoissé: .D Yira, t-tu dois m'expliquer. Je ne comprends pas. .P Il n'obtint pas de réponse et, convaincu qu'elle était là même s'il ne la voyait pas, il bredouilla: .D S'il te plaît. Je sais que tu es là. Ce que tu as dit… est-ce que cela signifie que tu ne veux plus venir avec moi? Que tu préfères… vivre dans ce Temple? .P Le silence s'allongea. Et l'angoisse et la confusion se répandirent dans son corps, le consumant, le saturant et paralysant ses mouvements. Tout le brûlait, même ses yeux. Tantôt il se rendait compte qu'il se sentait mortellement honteux, tantôt il se demandait de quoi il avait honte, puis il s'aperçut qu'il était tombé agenouillé sur la pierre dure et que sa tête était en feu. Il ne savait pas, à vrai dire, que diables il lui arrivait. .P .Bpenso C'est Skâra .Epenso , pensa une petite voix effrayée dans sa tête. .Bpenso Yira te répond avec le pouvoir de Skâra et te dit que tu n'es pas digne, que tu es un sauvage, que tu n'as pas su l'adorer comme les Essiméens l'adorent maintenant… .Epenso .P Un sanglot le secoua tandis qu'une autre petite voix lui répliquait: .P .Bpenso Idiot, idiot, cent-mille fois idiot. Sors d'ici et mets ton peuple à l'abri. Alors, tu reviendras et tu te sacrifieras à Skâra et tu adoreras l'Arazmihá jusqu'à ta mort. .Epenso .P .Bpenso Oui .Epenso , affirma-t-il pour lui-même. .Bpenso Je jure par mon Oiseau Éternel que je l'adorerai jusqu'à la mort. .Epenso .P Ses pensées tourbillonnaient, confuses, dans sa tête. Une partie de lui se disait que c'était le pouvoir de Skâra qui le faisait souffrir ainsi. Une autre que les prêtres-morts l'avaient envoûté. Une autre encore qu'il devenait fou. Dans les trois cas, il se sentait pareillement inutile et troublé. C'était comme si l'énergie que les dés de torture lui avaient injectée avait ressurgi pour le tourmenter de nouveau. .P .Bpenso Comment va-t-elle vouloir revenir avec un sauvage qui n'est même pas capable de se contrôler? .Epenso , se réprimanda-t-il. .Bpenso Comment va-t-elle vouloir revenir avec quelqu'un qu'on a torturé et qui est devenu un chien? .Epenso .P Quand il croyait que ses larmes s'étaient arrêtées, elles ressurgissaient inlassablement et il se moquait de lui et de ses désirs. .P .Bpenso Respecte les désirs des autres, avant de réaliser les tiens .Epenso , se dit-il. .Bpenso Respecte le choix de ta naâsga. .Epenso .P Et, finalement, se faisant une piètre idée de lui-même et une idée sublime de l'Arazmihá, il parvint à s'apaiser. Et à partir de là, il se redressa, se racla la gorge, reprit son souffle, et se mit à penser. Et il pensa que, si Yira avait été là, il était impossible qu'elle ne lui ait pas répondu et que, par conséquent, elle devait se trouver dans l'autre salle du Temple. Et il pensa ensuite que, si Yira voulait rester, Todakwa avait peut-être quelque chose à voir avec sa décision. Peut-être l'avait-il convaincue de quelque manière. Peut-être en lui faisant du chantage pour libérer les Xalyas. Peut-être… ou peut-être pas. .P Exténué, il allait se lever quand il entendit une voix tranquille derrière lui: .D En principe, seuls les croyants de Skâra ont le droit d'entrer dans le Temple. .P C'était Todakwa. Dashvara crut percevoir une pointe de moquerie dans sa voix. Il se tourna et vit le chef essiméen assis sur le bord du piédestal d'une colonne, seul. À travers ses yeux rougis et gonflés, il distinguait la silhouette, les tatouages, la pose désinvolte, mais il ne voyait pas le visage. Qui sait depuis combien de temps il attendait là. Le cas est que quelqu'un avait allumé un candélabre non loin et que la lumière du jour n'entrait plus par la verrière du fond. La nuit était déjà tombée. .P Dashvara se leva lentement et regarda l'Essiméen avec défi. .D Tout le monde croit à la Mort. Et, moi, je crois plus que jamais en l'Arazmihá, Todakwa. Tes yeux curieux ont pu le constater. .P Todakwa ne sembla pas s'offusquer du ton mordant. Il se leva à son tour, mais ne s'approcha pas. .D Ton esprit est embrouillé, seigneur des Xalyas —dit-il—. Tu crois avoir perdu quelque chose de l'Arazmihá alors qu'en réalité, tu n'as rien perdu. Tant que tu n'oublies pas ses enseignements, tu n'auras rien perdu. .P Dashvara le foudroya du regard. .Bpenso C'est toi qui m'embrouilles, serpent essiméen. .Epenso Il promena un regard sur les ombres de l'énorme salle et crut y deviner des silhouettes, mais il n'en était pas sûr. Son attention finit par s'arrêter sur la statue qui se trouvait au centre. À la lumière du candélabre, il put deviner la forme d'un pilier couvert de marques. Il ressemblait à celui de la Place du Pilier, mais en plus imposant et en plus haut. Que pouvait donc avoir vu Yira dans ce morceau de pierre? Que voyait-elle dans le peuple de Skâra qu'elle ne voyait pas parmi les Xalyas? La civilisation? Il laissa échapper un éclat de rire sinistre et sarcastique et affirma: .D Je ne le crois pas. Je suis sûr que l'Arazmihá a dit clairement que tu devais la laisser partir avec les Xalyas. S'opposer à son désir, n'est-ce pas aller contre le désir de Skâra? .P Il essayait de le piéger sur son propre terrain… et il devina à l'instant qu'il ne parviendrait à rien de cette façon. Le sourire de Todakwa lui parut odieux. .D Dire au Grand Serviteur de Skâra qu'il va contre Son désir est insultant, jeune Xalya. .P Il y eut un silence. Dashvara rétorqua sèchement: .D Voler le cœur du seigneur de la steppe est outrageant. .P Il perçut le regard de Todakwa et sa moue pensive. Il avait l'air de lui dire: maintenant que la paix est si proche, allons-nous vraiment laisser nos peuples s'affronter pour une femme? Allons-nous nous tuer pour une nécromancienne qui n'a même pas manifesté le désir de te suivre? .P Le cœur serré, Dashvara recula, titubant, comme si on l'avait frappé. Et, pourtant, personne ne s'était approché de lui. C'étaient ses cauchemars, ses pensées, qui l'attaquaient inlassablement par vagues. Ils lui disaient: .Sm -t penso assassin . Ils lui disaient: .Sm -t penso ton Oiseau Éternel est mort . .P Dans un effort vain pour recouvrer sa sérénité, il s'éloigna de Todakwa et avança jusqu'au centre, jusqu'au pilier. Il enrageait d'avoir perdu son sang-froid devant Todakwa, mais il enrageait surtout de ne pas avoir parlé à Yira quand il l'avait eue là, en face de lui, devant le Temple. Une autre erreur, pensa-t-il. Et plus il commettait d'oublis et d'erreurs, plus il se convainquait qu'Arviyag et Paopag lui avaient détraqué la tête. .P Curieusement, parvenir à cette conclusion l'apaisa d'un coup; comme ses yeux regardaient sans les voir les signes en galka du pilier, il s'aperçut que Todakwa s'était approché avec le candélabre. L'Essiméen posa celui-ci sur le bord de pierre qui entourait le pilier et lut d'une voix tranquille, en traduisant: .D La Mort vit dans le temps et le temps vit en nous. En nous, vit la Mort. —Il se tut et murmura un respectueux—: .Sm -t erare Skâra shalé . .P Dashvara regarda l'Essiméen du coin de l'œil. .Bpenso Tue-les .Epenso , lui murmurait une voix familière. .Bpenso Tue-les tous. .Epenso Il laissa échapper un long soupir. .D J'aimerais parler avec Yira —dit-il d'une voix étrangement calme—. Juste un moment. Je dois l'entendre dire qu'elle souhaite rester avec ton peuple, Todakwa. Si ce n'est pas le cas, tu dois la laisser aller où elle veut. —Il esquissa un sourire torve en ajoutant—: La Mort est libre. Tu ne peux pas lui mettre de chaînes. .P Todakwa fit le tour complet du pilier avant de répondre à sa grande surprise: .D Tu as raison. Mais je doute que mon peuple soit disposé à la laisser partir sans un bon motif. Et encore moins si c'est pour qu'elle s'unisse à un peuple d'infidèles. .P Il s'arrêta à quelques pas, puis il se tourna de nouveau vers les écritures du pilier et les lut posément, à voix haute et en langue commune tout en faisant un autre tour. Il ne les lisait pas toutes, seules quelques-unes, et Dashvara devina qu'il ne les choisissait pas au hasard. La plupart parlaient de Skâra comme d'une entité toute-puissante qui se faisait de plus en plus forte avec chaque être vivant qui naissait, car naître signifiait aussi mourir et, d'une certaine façon, la Mort signifiait aussi la Vie. Dashvara l'écouta avec une croissante incrédulité au fur et à mesure qu'il comprenait ce que Todakwa attendait. Finalement, l'Essiméen se tut. Son expression emplie de respect religieux ne semblait pas feinte, mais qui pouvait savoir avec ce serpent… Dashvara se racla la gorge dans le silence du Temple. .D Merci pour la lecture, Todakwa. Dis-moi, tu ne serais pas par quelque hasard en train de suggérer que je… enfin, que je me convertisse à .Sm Skâra ? .P Il faillit s'esclaffer d'incrédulité en voyant Todakwa acquiescer. Oiseau Éternel… Assurément, il se moquait de lui. Cependant, l'Essiméen assura: .D Je ne fais pas que le suggérer: c'est une condition pour que tu puisses parler avec l'Arazmihá et… pour que l'alliance perdure. —Devant les yeux stupéfaits de Dashvara, l'Essiméen haussa les épaules—. Soyons sincères: ma souveraineté sur les autres tribus steppiennes et mes relations avec Titiaka continueront à me donner un pouvoir que, toi et les Honyrs, vous n'aurez jamais. Mais je ne suis pas un guerrier conquérant… —Là, Dashvara ne put éviter de prendre l'air de celui qui se réjouit de l'apprendre. Todakwa roula les yeux et reprit avec un geste désinvolte—: Je t'ai proposé une alliance et elle est toujours sur pied, mais il reste à fixer les détails. —Les mains derrière le dos, il fit quelques pas sur le sol recouvert de mosaïques. Sa voix résonna dans l'immense salle quand il déclara—: Je suis prêt à reconnaître les terres de Xalya et la partie nord comme territoire xalya. En échange, les Honyrs laisseront la route libre vers l'Empire d'Iskamangra, ils donneront l'hospitalité à mes émissaires, voyageurs, commerçants d'Essimée et… leur seigneur reconnaîtra Skâra comme véritable et unique divinité. .P Dashvara croisa les bras et promena un regard moqueur sur les figures qui se devinaient dans les ombres avant de le poser sur Todakwa. Il avait du mal à croire que cet homme ait pu penser un seul instant qu'un Xalya, un héritier des Anciens Rois, puisse embrasser la religion d'un peuple de sauvages. .Bpenso Sauf que maintenant, Dash, ce sont eux les civilisés alors que, nous, nous sommes les sauvages… .Epenso Ne recevant pas de réponse immédiate, Todakwa observa: .D Tu ne serais pas le premier fils de l'Oiseau Éternel à reconnaître Skâra. Les seigneurs de la steppe ont peut-être disparu, mais leurs peuples n'ont pas été entièrement anéantis et je connais beaucoup de fils, petits-fils et arrière-petits-fils d'esclaves qui vénèrent Skâra. Je suis même prêt à permettre que ceux qui désirent se joindre à toi le fassent. .P Dashvara arqua les sourcils. La proposition lui paraissait de plus en plus séduisante, et pour de nombreuses raisons. Prenant l'air de réfléchir au sujet, il se tourna vers le pilier et observa les signes en galka sans les lire. Finalement, il lança: .D Abandonne les incursions en terres honyrs, ouvre-nous la route vers le sud et permets que nos troupeaux aillent jusqu'aux pâturages à l'est de l'Araset et qu'on puisse à nouveau utiliser les puits. Libère les esclaves qui souhaitent partir. Libère l'Arazmihá. Et libère Raxifar d'Akinoa et son peuple et rends-leur leurs chevaux. Et, enfin, assume que l'Oiseau Éternel est ce que nous sommes et faisons, pas une divinité. Si tu acceptes tout ça, Todakwa, je m'engage à reconnaître Skâra comme une véritable divinité. Je sais que ton peuple m'appelle le Roi Immortel et que certains pensent que ce n'est pas un hasard si l'Arazmihá m'accompagne. —Ça, il le savait principalement par les bavardages de Youk et d'autres garçons. Voyant la moue de Todakwa, il se hâta d'assurer—: Je n'ai rien d'immortel et, en toute franchise, je n'ai aucune intention de créer plus de dissensions dans ton peuple, au contraire. Mais je doute que celui-ci proteste si l'Arazmihá s'en va avec moi de même qu'elle est venue. —Il haussa les épaules et conclut—: Voilà mes conditions. .P Le silence se prolongea. Au moins, Todakwa ne refusait pas immédiatement, mais qui sait s'il réfléchissait à sa proposition ou s'il riait déjà de quelque trahison qu'il avait en tête contre les Honyrs et les Xalyas… .P Brusquement, Todakwa fit claquer sa langue. Aussitôt, la silhouette d'un jeune disciple apparut silencieusement au milieu des ombres. Son chef lui murmura des paroles, le disciple acquiesça, répliqua quelque chose d'une voix chuchotante et s'évanouit de nouveau dans la pénombre du Temple. Alors, Todakwa s'inclina vers le pilier et prononça une prière en galka à voix basse. .P .Bpenso Génial .Epenso , souffla intérieurement Dashvara. .Bpenso Je lui parle de négociations et l'Essiméen se met à prier. Merveilleux. Allons, continue à prier, serpent, et ne t'avise pas d'arrêter. .Epenso .P Il essaya de ne pas s'énerver, malgré tout. Finalement, Todakwa se leva, adressa à Dashvara un sourire mi-moqueur mi-suffisant, reprit le candélabre et s'éloigna entre les colonnes. Dashvara le regarda, abasourdi. Et quoi! Maintenant il partait? .P Il fit un pas vers lui, ouvrit la bouche et allait protester quand il entendit une porte s'ouvrir et vit apparaître entre les colonnes la silhouette de l'Arazmihá. Elle portait encore la robe blanche, mais maintenant Dashvara était préparé. C'est-à-dire que, dès qu'il la vit, il laissa échapper son nom dans une exclamation étouffée et s'avança vers elle. Ses mains tremblèrent quand il les tendit vers celles de sa naâsga. Il les lui prit et ses yeux plongèrent dans les siens. Il perçut son hésitation et murmura: .D Tu es libre maintenant, naâsga. —Il s'inclina devant elle et embrassa ses mains avec une ferveur fébrile avant de lui promettre—: Tu es libre de t'en aller où tu voudras. .P Avec douceur, Yira se glissa vers lui et, peu à peu, les ombres harmoniques les enveloppèrent. Bientôt, Dashvara fut incapable de la voir. .D Je ne vois rien —souffla-t-il. .P Yira répondit sur un ton amusé: .D Ce n'est pas parce que tu ne me vois pas que je ne suis pas près de toi. .P Ses lèvres trouvèrent les siennes. Dashvara l'embrassa et sentit la paix la plus complète l'envahir. Il paria que les Essiméens qui étaient dans le Temple ne purent voir qu'une grande ombre harmonique, avec peut-être deux silhouettes unies, mais rien de plus. Il sourit, le cœur emballé, sentant l'énergie mortique de Yira contre sa peau, et il pensa: .P .Bpenso Après ça, serpent essiméen, tu ne pourras pas dire que je ne vénère pas Skâra. .Epenso .Ch "Les messagères de paix: épilogue" Sa décision de s'incliner devant Skâra scandalisa autant les Xalyas que les Honyrs, mais une fois que Dashvara leur eut expliqué qu'il le faisait par conviction, ils n'osèrent plus mentionner le sujet. Du moins pas devant lui. Et ainsi, le jour suivant, après avoir passé la nuit au Temple, il s'agenouilla devant le pilier de Skâra et sortit de l'édifice sacré avec sa naâsga pour que les Essiméens puissent les acclamer et célébrer la paix entre les deux peuples. Ils leur firent des cadeaux, non pas aux Honyrs mais expressément au Roi Immortel et à l'Arazmihá. Dashvara donna la moitié à Skâra et indirectement à Todakwa afin de lui manifester que, malgré l'évident appui qu'il recevait du peuple essiméen, il n'avait pas l'intention d'en profiter autrement que pour consolider la paix. .P Avec le reste, il paya le bateau pour les sibiliens, acheta des vivres pour le voyage vers le nord, fit des cadeaux aux Honyrs et à ses frères et offrit au prêtre cilien qui l'avait vu renier l'Oiseau Éternel une magnifique cape steppienne faite de crin de cheval. Comme le prêtre titiaka le regardait, stupéfait, Dashvara lui expliqua: .D J'ai passé trois ans dans la Tour de Compassion, étranger, et je respecte profondément la compassion. Tu en as fait preuve envers moi quand tu as vu mon âme moribonde et, c'est pour cela que je te suis reconnaissant. .P Les disciples dévisageaient d'un regard fixe l'Arazmihá et son visage mortique, mais alors l'un d'eux détourna un instant ses yeux vers Dashvara, les sourcils froncés, l'air de penser: que raconte donc ce sauvage à mon maître? Cependant, le prêtre, lui, inclina cérémonieusement la tête et accepta le cadeau en disant: .D Que Cili continue d'éclairer ton chemin. .P Dashvara esquissa un sourire et répliqua: .D Skâra et Cili sont comme le soleil, étranger: ils éclairent, brûlent, réchauffent et aveuglent. Et le Liadirlá vole, change de chemin, se brûle, s'aveugle, tombe et reprend son envol… Une véritable danse —plaisanta-t-il—. Mais elle en vaut la peine. .P Il secoua la tête, amusé, en voyant l'expression déconcertée du prêtre. .P .Bpenso Autrement dit, étranger, que l'Oiseau Éternel vole en chantant à Skâra ou à Cili importe peu: l'important, c'est qu'il vole. .Epenso .P Il laissa le prêtre là à réfléchir sur la lucidité du Roi Immortel et se tourna vers Kuriag. Il n'avait pas parlé avec lui depuis que celui-ci lui avait demandé pardon pour avoir autorisé sa torture, il y avait quatre jours de cela. Le jeune elfe s'approchait dans la rue bondée du Temple. Il était entouré de Ragaïls. Dashvara les compta. Ils étaient douze. Il ne manquait personne. Même le capitaine Djamin était là, constata-t-il avec soulagement en voyant le visage grave du guerrier d'élite. Les yeux de celui-ci balayaient la foule comme s'il s'attendait à ce qu'à tout moment, Todakwa leur joue à nouveau un mauvais tour. Il le sentait aussi fatigué et saturé, anxieux de retourner chez lui et de quitter cette steppe inhospitalière habitée par des barbares. Bien qu'il porte une cape épaisse, il faisait des efforts pour rester immobile sous le vent glacial, il claquait des dents et son visage rasé était rougi par le froid. Après avoir jeté un coup d'œil aux autres guerriers titiakas, Dashvara confirma mentalement: .Bpenso La steppe n'est pas faite pour vous non plus, Ragaïls. .Epenso .P Finalement, Kuriag Dikaksunora s'arrêta devant Dashvara et promena un regard nerveux dans la rue pleine d'yeux curieux. On le voyait très mal à l'aise. Lessi l'accompagnait et ce fut la première à rompre le silence en s'adressant à Yira et lui prenant doucement la main gauche. .D Je te comprends enfin, sîzin. Je suis si heureuse pour toi. J'espère que nous serons toujours de bonnes amies. .P Les Essiméens s'agitaient, se demandant sans doute s'il était acceptable que quelqu'un touche l'Arazmihá. Yira sourit. .D Moi aussi, je l'espère, Lessi. De tout mon cœur. .P Kuriag était pâle et agité. Rien d'étonnant, étant donné qu'il se trouvait face à l'homme qui avait tué son cousin. Et, pourtant, il n'y avait pas de colère en lui. De fait, il émanait de lui et de Lessi une telle innocence que Dashvara s'émerveilla de nouveau en pensant combien un cœur pur pouvait souffrir sans perdre de sa pureté. Ou presque. Finalement, le jeune elfe fit un geste cérémonieux de la tête vers le Roi Immortel et déclara: .D Merci pour les cadeaux, seigneur des Xalyas. .P Ne sachant que faire, le jeune Titiaka se retranchait derrière les formalités et un ton grave et distant. Dashvara esquissa un sourire. .D C'était naturel, Excellence. À vrai dire, je me sens encore redevable envers toi. Je n'oublie pas tout ce que tu as fait pour nous et je veux faire tout mon possible pour te rendre la pareille. .P .Bpenso Comme lui rendre la tête de son cousin, par exemple? .Epenso , ironisa-t-il. .P Il se racla la gorge et affirma: .D Somme toute, tu nous as achetés pour plus de dix-mille dragons. .P Kuriag Dikaksunora fronça les sourcils et secoua la tête comme s'il se sentait mal à l'aise rien que de l'entendre mentionner. .D Cela n'a pas d'importance —assura-t-il—. Je vous ai achetés en sachant que je vous libèrerais. Tu ne me dois rien. Vraiment. La meilleure récompense est de savoir que le peuple de mon épouse vivra enfin libre et en paix. .P Il prononça les derniers mots avec une pointe interrogative, comme s'il n'arrivait pas à croire que la steppe aille réellement vivre en paix dorénavant. Dashvara sourit et, sous le regard intrigué du Titiaka, il ôta le shelshami et dit: .D Ce serait un honneur pour moi, Excellence, si tu acceptais cette pierre. —Il détacha la perle du foulard noir et la tendit au Titiaka—. Elle a appartenu à mon père. C'est une perle du désert. On dit qu'elles sont extrêmement rares. .P Le capitaine Djamin fronça les sourcils, mais il ne bougea pas quand un Kuriag curieux prit la perle. L'examinant, il poussa une exclamation incrédule. .D Par la sérénité —haleta-t-il—. C'est… c'est un cristal de séren! Mon père en avait un très semblable qu'il avait acheté pour six-mille dragons. .P Dashvara réprima mal une moue de stupéfaction. Vraiment? Six-mille? Il haussa les épaules, enjoué. .D Eh bien, si elle a de la valeur, tant mieux. Tu peux la vendre ou la jeter dans l'océan. Elle est à toi. .P Il voyait venir les protestations de Kuriag, mais il se trompa: le jeune elfe était trop abasourdi pour faire des objections. Dashvara échangea un regard amusé avec Yira et il allait s'éloigner quand, réagissant, Kuriag détacha ses yeux de la pierre précieuse et lança: .D Attends. —Sa voix parut autoritaire. Il rougit. Et, sous le regard interrogatif de Dashvara, il expliqua—: Tu oublies les marques. Le contre-sceau. Je dois t'appliquer le contre-sceau pour te libérer officiellement. .P Dashvara ne put s'en empêcher: il éclata de rire, incrédule. .D Ça ne sera pas nécessaire —assura-t-il. .D Si, ça l'est —répliqua Kuriag. Dashvara fronça les sourcils et l'elfe avoua—: Ce sont des marques avec un tracé spécial. Normalement, on les renouvelle chaque année. Quand elles se défont… il se passe des choses désagréables. .P Dashvara le regarda fixement. Diables, et c'est maintenant qu'il le lui disait? .D Quelle sorte de choses désagréables? —demanda-t-il dans un grognement sourd. .P Kuriag s'empourpra. .D Tu… tu préfèrerais ne pas le savoir. Mais je pourrais facilement expédier un de mes hommes vous appliquer le contre-sceau. Malheureusement, tous nos pigeons voyageurs se sont échappés durant le… la nuit du Bushkia Baw et… je ne peux envoyer aucun message d'ici. .P Dashvara soupira bruyamment. .D Et tu ne peux pas défaire la magie toi-même? .P Kuriag Dikaksunora ouvrit la bouche, hésita, capta le regard du capitaine Djamin et s'étrangla. .D Non. Je ne peux pas. .P Il mentait. Dashvara l'observa, les sourcils froncés, tandis que le jeune Dikaksunora devenait de plus en plus nerveux et assurait: .D Vraiment, je ne peux pas. Il faut beaucoup d'adresse pour désactiver correctement les marques. .P Là, il avait l'air sincère. Dashvara acquiesça mentalement. .Bpenso Bon, d'accord. Disons que tu veux t'assurer que tu sortiras d'ici bien vivant et le plus tôt possible. Ta prudence n'était pas nécessaire et est un peu insultante, mais… .Epenso Il jeta un coup d'œil moqueur au capitaine Djamin et acquiesça de nouveau avec plus de fermeté. .D C'est bon. J'ordonnerai qu'on t'escorte jusqu'à Ergaïka avec des charriots pour transporter tous tes biens et, de là, tu pourras envoyer des pigeons, retourner chez toi et nous envoyer le contre-sceau. Tu as ma parole de Xalya. .P Kuriag déglutit. .D Bien. Merci —murmura-t-il. .P Le capitaine Djamin avait l'air satisfait. Dashvara fit mine de s'éloigner, mais il s'arrêta pour ajouter: .D Ce serait un honneur pour moi si ton épouse et toi, vous acceptiez de partager avec moi le dîner cette nuit dans le campement honyr. Nous pourrons… —il sourit— parler d'Oiseaux Éternels, d'Anciens Rois et de ce que tu voudras, Excellence. Toi, tu me diras que l'Oiseau Éternel n'existe plus et je te dirai le contraire. Je serai aussi honoré si le capitaine Djamin et Asmoan de Gravia acceptent de venir. —Et, voyant la légère hésitation de Kuriag, il se hâta de dire—: Tu connais mon Oiseau Éternel, Kuriag Dikaksunora. Il se peut que je commette des erreurs, assurément, j'en ai commis et je sais que je continuerai à en commettre, mais mon âme n'est pas celle d'un traître. Et je peux t'assurer que, même si tu nous considères comme des sauvages, l'hospitalité est loi sacrée dans la steppe. Mon clan, le clan des Honyrs, t'accueillera comme un frère chaque fois que tu viendras nous rendre visite. Que le déshonneur s'abatte sur celui qui ne respecte pas une loi aussi fondamentale. Il n'y a pas de trahison —insista-t-il. .P Kuriag avait une expression triste et émue. .D Je te crois —assura-t-il—. J'ai appris à te connaître, Dashvara de Xalya. Je sais que des principes honorables te guident, je ne peux pas le nier. Mais c'est… Bon… —Il haussa les épaules et esquissa un sourire—. L'autre jour, avec Asmoan, nous parlions de justice et nous nous demandions si celle-ci devait dépendre du cœur ou de la raison et… à un moment, nous sommes parvenus à la conclusion que, si je suis un fleuve constant, toi, tu es un fleuve qui déborde facilement. Sans vouloir t'offenser… .D Mais je l'assume parfaitement —assura Dashvara sur un ton joyeux—. Nous avons reçu des éducations différentes. Et, toi, tu t'es libéré de la tienne mieux que moi, j'en ai peur. .D Pas tant que ça —murmura Kuriag. .P Dashvara l'observa avec curiosité et décida d'être sincère à son tour: .D Pas tant que ça peut-être, mais suffisamment pour faire en sorte qu'un sauvage comme moi t'appelle frère sans hésitation. Tu sais? Je ne crois pas me tromper en disant que tu m'as appris bien plus sur l'Oiseau Éternel que ce que j'ai pu t'apprendre —prononça-t-il, en inclinant la tête avec respect, et il sourit face à l'expression interloquée de Kuriag—. En tout cas, je ne peux pas me plaindre des deux maîtres titiakas que j'ai eus. Je vous tiens en grande estime, tous les deux. Vraiment. Mais ne le dis pas à Atasiag: ça lui monterait à la tête —plaisanta-t-il. .P Kuriag rit, empourpré. Son expression se fit comique dans sa joyeuse innocence. Il ouvrit la bouche, parut soudain se rappeler quelque chose, puis inclina alors la tête en disant: .D Ce sera un honneur d'accepter ton invitation, Roi Immortel. .P S'il y avait de l'ironie dans l'appellation, Dashvara ne la perçut pas et il se demanda si le jeune elfe pensait encore qu'il avait réellement ressuscité à Titiaka et une seconde fois à la Plume. De toutes façons, il était indéniable que l'affaire avait quelque chose de surnaturel, puisqu'il avait survécu par deux fois au venin de serpent rouge… .Bpenso Et tout ça à cause de ces sacrées poudres magiques que j'ai avalées au hasard à Rocavita .Epenso , rit intérieurement Dashvara. Ou du moins, c'était l'unique explication que Tsu n'avait pas pu réfuter. Il s'inclina et répondit: .D C'est moi qui serai honoré, mon frère. .P Le scientifique agoskurien et le capitaine acceptèrent à leur tour l'invitation et Dashvara s'éloigna finalement avec Yira. Durant toute la journée, il suivit sagement la cérémonie religieuse en l'honneur de Skâra et de ses deux envoyés. Ils allèrent plonger leurs mains dans le fleuve glacé, burent un verre de sang du meilleur cheval de l'année et, de retour au temple, ils demeurèrent assis un temps interminable pour que les prêtres puissent lire les signes dans le moindre de leurs mouvements et s'assurer ainsi que, bien que l'hiver s'annonce dur, le printemps serait précoce et l'été serait prospère. Dashvara se retint de mettre en doute leurs affirmations et murmura à Yira dans un léger souffle: .D Et ça fait deux semaines que tu supportes ça, naâsga? .P La sursha se racla la gorge, amusée. Dashvara admira sa patience. Il inspira l'air frais du Temple, ferma les yeux, les rouvrit pour voir les prêtres et… soupira. .D Il ne manque plus que les Essiméens se mettent à sacrifier des enfants en notre honneur. .P Yira frémit légèrement et, tandis que les prêtres poursuivaient leurs prières, elle affirma à voix basse: .D Ils ont essayé sur la Colline de Skâra, mais je leur ai dit que Skâra n'aurait pas besoin de sacrifices tant que l'Arazmihá serait avec eux. .P Dashvara arqua les sourcils. .D Incroyable. Et ils t'ont écoutée? .P Les yeux de Yira sourirent. .D Je suis l'Arazmihá. .P Dashvara soupira de nouveau et finit par être saturé. Quand, enfin, Todakwa les invita à manger dans son imposante maison et que les prêtres cessèrent de leur casser la tête avec leurs chants et bénédictions, il était sur le point d'exploser. Si on lui avait dit qu'il devait supporter cela durant deux semaines, les Essiméens ne l'auraient pas retrouvé à l'aube. Heureusement, il avait un engagement avec Kuriag Dikaksunora, il l'avait invité à connaître les Honyrs et ce fut l'excuse parfaite pour abréger d'un coup les célébrations. Ils clarifièrent l'alliance avec Todakwa, s'inclinèrent plusieurs fois, reçurent quelque bénédiction de plus, écoutèrent les remerciements laconiques du chef sibilien pour le bateau et, enfin, ils partirent. .P Plusieurs dizaines d'Honyrs qui les avaient accompagnés et deux centaines de Xalyas quittèrent Aralika. À ceux-ci, s'étaient unies deux douzaines d'héritiers de l'Oiseau Éternel qui, bien qu'ils aient été pour la plupart esclaves toute leur vie, avaient l'esprit suffisamment aventurier pour espérer améliorer leur existence auprès des Honyrs. Sans grande surprise, la majorité ne bougea pas. Ces steppiens avaient leur vie établie et le Dahars xalya ne leur importait déjà plus ou leur rappelait d'anciennes inimitiés avec d'autres seigneurs de la steppe. Ils n'avaient donc aucune intention de partir et, de son côté, Dashvara ne fit aucun effort pour les convaincre de le faire, pour la simple raison qu'ils n'avaient pas acheté de vivres pour tant de gens. .P Comme ils chevauchaient vers l'est, écrasant la fine couche de neige, Dashvara remarqua que plusieurs de ses frères qui étaient restés à l'arrière de la procession avaient l'air plongés dans une profonde conversation. Ils parlaient, secouaient la tête, puis se taisaient durant un bon moment. Avant qu'ils ne s'aperçoivent que Dashvara les observait, celui-ci tourna son regard vers l'avant, un peu nerveux, car il était convaincu que ses frères parlaient de lui. .P .Bpenso Oui, bien sûr, comme tu as passé la journée à recevoir des bénédictions, des cantiques et des festins somptueux, tu crois maintenant que tous parlent de toi, hein? Prétentieux, va. .Epenso .P Il écarta Soleil-Levant de la procession, l'arrêta et lui tapota l'encolure en lui murmurant: .D Bientôt, tu auras un refuge au nord, daâra, et tu n'auras pas froid. Au printemps, tu pourras paître et prendre des forces. Et tu verras ce que c'est que de vivre libre dans la steppe. Oui, tu le verras —murmura-t-il. .P Il ne leur manquait plus beaucoup pour arriver au campement honyr quand, saisi d'une subite inquiétude, Dashvara s'approcha de ses frères et dit: .D Capitaine. .P Les regards réservés que lui jetèrent ses frères le désarçonnèrent. Liadirlá… Que diables leur arrivait-il? Le capitaine se racla la gorge. .D Oui, mon fils? .P Dashvara hésita, troublé. Il ne se rappelait plus quelle question l'avait fait venir jusqu'à lui. .P .Bpenso Bouah, Dash, tu perds vite contenance. Réagis, réveille-toi, montre de la fermeté! Ton Oiseau Éternel te dit que tu as fait ce qu'il fallait en t'agenouillant devant Skâra… Cesse de douter: tout est terminé. La paix règne dans la steppe. Maintenant, occupe-toi d'apporter la paix dans ton âme. .Epenso .D Mon fils? .P Dashvara cligna des paupières et regarda le capitaine. Celui-ci l'observait avec une patience sereine. Après un silence, Dashvara souffla et grogna: .D Je sais ce que j'ai fait. Maintenant, le peuple essiméen est bien disposé envers nous. Chose qui était impensable il y a un mois. Et Todakwa… bon, je ne lui ai pas coupé la tête, je n'ai pas accompli la vengeance de mon père, je suis un mauvais fils. Mais je l'assume. Du moment que la paix règne dans la steppe, qu'importe si je dois de temps en temps aller dire aux Essiméens «Skâra shalé»? Que diables. Les coutumes des Essiméens sont discutables, mais les préceptes de Skâra ne sont pas mauvais. Et je ne me suis pas agenouillé devant Todakwa, mais devant Skâra. Non, capitaine: je ne me repens pas de ce que j'ai fait. .P Il se tut. Le capitaine se frotta le front, souriant. .D Je crois que ça, nous l'avons tous compris, Dashvara. .P Celui-ci arqua les sourcils et regarda ses frères avant de secouer la tête, confus. .D Alors pourquoi vous me regardez si bizarrement? .D On ne te regarde pas bizarrement —protesta Zamoy. .P Dashvara lui adressa une expression sceptique et il s'aperçut que ses frères détournaient le regard au loin, mal à l'aise. Zamoy fut le seul à lancer clairement et brusquement sa pensée: .D C'est toi qui es bizarre. D'abord, tu prêtes ton sabre au sibilien pour qu'il te tue, puis tu te convertis à Skâra et tu envoies tous les cadeaux aux quatre vents… Et maintenant, tu acceptes que des prêtres-morts viennent nous seriner des stupidités et tu acceptes même que Yira reste à Aralika durant tout l'hiver. Ça, vraiment, je ne m'y attendais pas. Que je sache, c'est ta naâsga, non? Ou est-ce que, toi aussi, tu vas rester avec les Essiméens, Dash? .P Dashvara le regarda, incrédule, et comprit enfin l'inquiétude de ses frères. Il aurait ri s'il ne les avait pas tous vus si anxieux. Il assura: .D Par le Liadirlá, je ne resterais pas avec ces prêtres ni pour mille chevaux! Si j'ai permis que les prêtres viennent sur nos terres, c'est parce que j'ai permis que .Sm n'importe quel Essiméen vienne sur nos terres. Quant à Yira… .P Il s'assombrit et leva les yeux vers la tête de la procession. Là-bas, la sursha avançait auprès de Lessi, Kuriag, Asmoan, Api et deux prêtres de Skâra qui l'escortaient. Il remarqua que les deux démons maintenaient leurs distances avec Yira, en particulier l'Agoskurien. Il reprit: .D Ma naâsga… .P Il sourit à ses frères et affirma: .D C'est sa décision et je la respecte. Elle ne m'a pas dit pourquoi, mais je suis sûr qu'elle a ses raisons. Au printemps, j'irai à Aralika et nous retournerons au nord ensemble. Ne vous inquiétez pas, frères. Elle est toujours une Xalya. .P Il les vit acquiescer et échanger des regards. Ils n'arrivaient pas vraiment à le comprendre, mais le fait de savoir qu'il ne resterait pas avec les Essiméens jouer les Rois Immortels les soulagea à vue d'œil. .P .Bpenso Quatre mois .Epenso , pensa Dashvara, songeur. .P Quatre mois et la neige fondrait, l'herbe pousserait, la steppe se couvrirait de couleurs… et la vie renaîtrait. .salto .D Mon seigneur, mon seigneuuur! —cria une voix lointaine. .P Dashvara posa doucement une main sur le front de la brebis, cessa de la tondre et leva la tête. Youk chevauchait sur le versant fleuri, vers la rivière et la yourte, et répétait: .D Mon seigneuuur! .P Il descendit de cheval d'un bond expert et les brebis bêlèrent, agitées. Dashvara fit claquer sa langue, les apaisa et leva une main pour saluer le garçon. Lorsqu'ils avaient voyagé vers le Nord, jusqu'à Faorok, le pragmatisme avait mené les Xalyas à se répartir entre les différentes familles honyrs. Ils s'étaient dispersés selon les besoins. Il y avait eu de nombreuses unions cet hiver et un mouvement continu de yourte en yourte. Les enfants et adolescents xalyas avaient à présent de nouvelles familles et quelqu'un qui pouvait leur enseigner en toute tranquillité tout ce qu'un bon steppien devait savoir. Et, bon, avant qu'un Honyr n'ait l'idée de repousser Youk à cause de ses tatouages, Dashvara était allé à sa rencontre et lui avait demandé s'il serait capable de supporter un seigneur philosophe. Le visage du garçon s'était illuminé de bonheur. .P Dashvara sourit en se rappelant. Il ne se repentait absolument pas de l'avoir accueilli dans sa yourte. Son enthousiasme pour tout l'émerveillait, il apprenait avec ardeur et, bien qu'il éprouve encore facilement de la honte à la moindre erreur, cela ne l'empêchait pas d'en commettre à foison et, bon, disons que la seule présence du garçon, ajoutée au troupeau, aux cérémonies d'union et aux diverses rencontres avec les tribus proches de Faorok, avait fait passer à Dashvara l'hiver le plus agréable depuis des années. Seule la présence de sa naâsga aurait pu le rendre plus heureux. Et il irait bientôt la chercher, se réjouit-il. .P Le garçon arrivait près de lui en haletant et Dashvara lui lança avec patience: .D Je croyais que tu avais cessé de m'appeler seigneur. Qu'est-ce qu'il se passe, mon garçon? Tu t'es fait piquer par une saravièse? .P Youk expira d'un coup. .D Tu ne vas pas le croire! Enfin, si tu le vois, ça oui, tu vas le croire… mais tu dois venir le voir! —Il mit deux doigts dans sa bouche et siffla avant de crier, se tournant vers le troupeau de chevaux qui paissait librement un peu plus loin—: Soleil-Levant! Vite, vite, vite! .P Il était exalté. Dashvara soupira. Un des problèmes de Youk était que, parfois, il oubliait simplement d' .Sm -ns expliquer ce qu'il se passait. .D Doucement, gamin —le tranquillisa-t-il—. Calme-toi et ne nous affolons pas. Soleil-Levant ne va aller nulle part: elle va rester à brouter l'herbe. Qu'est-ce que je dois voir? .P Youk souffla, comme si c'était évident. .D Eh bien, qui veux-tu que ce soit, l'Arazmihá! Elle est arrivée au lac. Et elle ne vient pas seule. .P Ce fut comme si on lui avait donné un coup de marteau sur la tête et qu'on lui ait montré un paradis en même temps. Une vague de stupéfaction, de hâte, de joie et d'inquiétude envahit Dashvara. Mais… mais il manquait encore deux semaines pour… .D Liadirlá! —s'exclama-t-il d'une voix tremblante—. Youk… gamin… reste ici et occupe-toi du troupeau, tu veux bien? Qu'aucune brebis ne s'échappe, ce n'est pas la peine que tu les tondes, je le ferai après, et surtout ne monte pas Rocdinfer en mon absence, cet étalon a mauvais caractère et il n'est pas prêt et, si je ne reviens pas avant la nuit… .D Je les disperse toutes en criant et je mets le feu à la yourte —répliqua Youk avec un large sourire moqueur—. Ne t'inquiète pas, Dash, j'ai gardé des troupeaux depuis que je sais me tenir sur mes deux jambes. .P Dashvara acquiesça en roulant les yeux et lui lança, sur un ton tout aussi moqueur: .D N'oublie pas de prier, âme infidèle, sinon l'Arazmihá te punira. Mais, dis-moi, juste une chose. Yira va bien, n'est-ce pas? .D À merveille —assura Youk. Et il suivit Dashvara alors que celui-ci s'éloignait déjà du troupeau précipitamment pour aller chercher l'Argenté. Le cheval n'avait pas été monté depuis plusieurs jours et il était en meilleure forme que Soleil-Levant. Derrière lui, le garçon lançait—: Ah, je dois penser à la cruche de lait pour Okuvara! Il n'est pas encore venu? Il a dit qu'aujourd'hui, Tsu ne lui donnerait pas de leçons et qu'il passerait par ici pour m'apprendre à jouer de la flûte. Tu ne sais pas tout ce que Tsu lui apprend. Incroyable. Les trucs magiques, c'est si bizarre…! Je ne sais pas comment il retient tant de choses. Et au fait! —ajouta-t-il joyeusement—. Il y a une autre nouvelle, mais le capitaine m'a demandé de ne pas t'en parler, parce que tu pourrais peut-être bien tomber de ton cheval sinon. .P Dashvara lui jeta un coup d'œil en fronçant les sourcils. Il hésita à lui demander des explications, puis il décida simplement de s'armer de patience, monta sur Argenté et lança: .D Un Xalya ne tombe jamais de son cheval. Et, s'il tombe, c'est qu'il le fait exprès. .P Il sourit et leva la main vers Youk en guise de salut avant de mettre le cheval au trot en direction du nord-ouest. .P Le grand lac n'était pas à plus d'une heure d'où ils se trouvaient et la route était facile: pour y parvenir, il suffisait de descendre la pente en suivant la rivière. Plus d'un Honyr avait déjà déserté Faorok vers le sud en quête de nouveaux pâturages, mais la plus grande partie du clan était toujours installée autour du grand lac et près de la rivière. Il restait encore de la neige dans les montagnes les plus basses d'Esarey, mais, en bas, elle avait entièrement fondu. Comme résultat, la steppe s'était transformée en un océan d'odeurs et de couleurs: des fleurs de toutes sortes la recouvraient comme un manteau, blanc, bleu, jaune, rouge… C'était un véritable spectacle. En comparaison avec les terres de Xalya, cette région était pure vie. C'était une autre steppe. Et une steppe plus amicale, sans nul doute. .P Dashvara fit le trajet jusqu'au lac, revoyant en pensée les yeux noirs et souriants de sa naâsga, ses cheveux aussi blancs que les nuages qui glissaient dans le ciel ce jour-là, son visage surnaturel, vivant et magique, et il entendit de nouveau sa voix douce et joyeuse comme s'il tenait déjà la petite sursha dans ses bras. Il brûlait de la revoir. Il ne comprenait pas encore quelle folie lui avait fait accepter si sereinement la décision de Yira de rester à Aralika durant l'hiver. Il avait beau réfléchir, il n'avait trouvé aucune raison pour laquelle Yira aurait préféré demeurer plus longtemps avec les Essiméens. Il avait supporté avec impatience et irritation les tentatives de Makarva pour qu'il s'intéresse à Ladli, la petite-fille de Shire… Dashvara avait fini par comprendre que ses frères pensaient que la sursha ne reviendrait pas. Bien sûr, il ne les avait pas écoutés. Et il avait eu raison, puisque Yira n'avait même pas attendu que Dashvara aille la chercher et qu'elle avait voyagé jusqu'à Faorok avant la date accordée. Dashvara sourit. Son cœur n'avait pas douté une seule seconde qu'il la reverrait. .P Le lac de Faorok était entouré d'arbres. Il formait une curieuse frontière entre le Désert Rouge et la steppe. D'un côté, s'étendait un terrain irrégulier de pierre rougeâtre hérissé de rochers infranchissables. Et de l'autre côté… se trouvait le foyer des Xalyas. .P Il salua de loin plus d'un Honyr et contourna plus d'un troupeau avant d'apercevoir un groupe de cavaliers qui chevauchait vers le sud. Le cœur de Dashvara s'arrêta une seconde avant de se mettre à battre avec plus de force. Plus la distance se réduisait, plus son sourire s'accentuait. Parmi les cavaliers, il reconnut sa naâsga et il fut alors incapable de s'intéresser aux autres. Vaguement, il sut que le capitaine, Atok et plusieurs Essiméens l'accompagnaient, mais ce fut tout. Ses yeux dévoraient la silhouette de la sursha. Finalement, il descendit de cheval, les autres parcoururent les derniers pas et… il vit alors la petite créature attachée à Yira avec un tissu blanc. La stupéfaction l'emplit tout entier. Sans prononcer un mot, il l'aida à mettre pied à terre, le cœur battant la chamade. Son regard allait et venait des yeux souriants de Yira à la petite créature qui dormait profondément contre elle. Finalement, la sursha émit un rire étouffé et légèrement nerveux. .D Ta langue s'est congelée, Dashvara de Xalya? .P Celui-ci souffla et il se sentit comme un idiot bienheureux quand il demanda: .D C'est… c'est le nôtre, n'est-ce pas? .P Yira s'esclaffa. .D C'est notre fille —affirma-t-elle. .D Notre fille —répéta Dashvara en souriant largement—. Liadirlá, c'est… c'est si merveilleux —murmura-t-il. .P Il ne lui demanda pas, à ce moment, pourquoi elle avait voulu rester à Aralika durant tout l'hiver. Il ne lui demanda pas non plus comment une fille avait pu naître en moins de neuf mois. Il la criblerait de questions plus tard. À ce moment, il se contenta de les prendre toutes les deux dans ses bras, il embrassa la tête de sa fille et il embrassa le front de sa naâsga longuement avant de murmurer: .D Ayshat, naâsga. Ayshat d'être revenue. .P Finalement, conscient de la présence des autres, il se demanda que diables ils regardaient, leva la tête et les vit tous souriants. Il roula les yeux. .Bpenso Vous êtes tous très contents maintenant, mais vous avez quand même bien essayé de me proposer d'autres naâsgas durant l'hiver, mes frères… .Epenso .P Parmi eux, en plus de Zorvun et Atok, il y avait Kodarah, Sirk Is Rhad, Atsan Is Fadul et Shokr Is Set. Mais il n'y avait pas seulement des gens de leur clan. Il y avait aussi un Titiaka, probablement celui qui apportait le fameux contre-sceau, ainsi que deux Essiméens: un prêtre et… Ashiwa d'Essimée? Mais ce ne fut pas la présence du frère de Todakwa qui le laissa bouche bée. Quand il vit la jeune femme qui souriait du haut de sa monture, il s'écarta doucement de Yira, n'en croyant pas ses yeux. Elle ne revêtait pas de luxueux habits titiakas mais une simple tunique blanche et une grosse cape steppienne; pourtant c'était bien elle, pas de doute. Avant qu'il ne dise quoi que ce soit, Fayrah sauta à terre et affirma: .D Tu avais raison, sîzan: Lanamiag Korfu était un idiot. Quand il a appris qu'Atasiag avait dissimulé une nécromancienne, il m'a accusée d'être une sorcière, l'imbécile, il a menacé de me répudier et il m'a même avoué qu'il avait ordonné de te faire assassiner. Un idiot —affirma-t-elle—. Alors, Père m'a payé le bateau pour Dazbon et je suis restée quelques semaines dans une très belle maison et je suis allée rendre visite à Zaadma et Rokuish et leurs triplées, elles sont adorables, et les gens là-bas sont très aimables, mais… Nulle part ailleurs on n'est mieux que chez soi —avoua-t-elle dans un murmure—. Alors, je suis revenue dans la steppe et… bon, ces derniers mois, j'ai beaucoup réfléchi, sîzan. J'espère… j'espère que tu me pardonneras. Je croyais seulement que je suivais mon Oiseau Éternel. .P Dashvara secoua la tête, souriant. .D Tu ne sais pas combien je me réjouis que tu sois de retour, sîzin. Il n'y a rien à pardonner. Je peux juste te dire… bienvenue de retour dans ton clan. .P Il l'embrassa sur le front avec douceur et pensa: .P .Bpenso La seule chose que vous ayez oublié de m'apporter, c'est Lusombre, Essiméens. Mais je suppose que tout ne peut pas être parfait. .Epenso .P Entre frères et Essiméens, ils échangèrent des nouvelles. Apparemment, les Shalussis avaient toujours des querelles entre eux et les Essiméens ne cherchaient pas à les résoudre. On disait que Lifdor de Shalussi s'était fait bandit. .D Étrange penchant pour un homme si honorable —se moqua Dashvara. .P Personne n'avait de nouvelles des Akinoas: depuis qu'ils avaient recouvré leur liberté, ils étaient partis vers le nord et ils ne semblaient pas avoir l'intention de revenir. Le capitaine commenta: .D Et on dirait que le jeune Kodarah veut faire pareil. Il dit qu'il va s'en aller vivre des aventures à l'est avec Api et Tahisran pour chercher je ne sais quelle jeune fille magique. Il va devenir notre chasseur de légendes —dit-il avec une fierté moqueuse—. Miflin est déjà en train de composer une ode héroïque en son honneur. .D Je fais ce que je veux de ma vie, capitaine —protesta Kodarah. .D Bien sûr, mon garçon —assura le capitaine—. Ce n'est pas moi qui t'empêcherai de suivre ton Oiseau Éternel. .P Dashvara ne put éviter de regarder Kodarah avec une sincère surprise. Il n'aurait pas imaginé que le Chevelu se découvrirait un jour une âme aventurière. Lui-même avait l'intention de voyager au mont Bakhia cet été, dès que leurs troupeaux s'en approcheraient un peu, mais… partirait-il vivre des aventures dans les terres de l'est, après tout le mal qu'il avait eu à retourner dans la steppe? Pas question. Kodarah, cependant, était plus jeune et mourait d'envie de découvrir le monde, apparemment. .D Quand partez-vous? —demanda-t-il. .D Dans deux semaines —répondit Kodarah avec enthousiasme—. Nous traverserons le Désert Rouge pour nous rendre au Royaume de Deygat, en Iskamangra. Puis nous traverserons tout l'empire et arriverons à la Terre Baie. Et nous irons jusqu'à la République du Feu. C'est de là que vient Tahisran, alors on ne se perdra pas. Et peut-être que nous rencontrerons cette terniane… Shaedra. Elle nous aidera à chercher la fée. Bon, la jeune fille. Ce ne sera pas facile de la trouver, Zamoy dit que je suis fou… mais ça m'est égal, je pars avec eux —affirma-t-il. .P Sa voix vibrait d'émotion anticipée. Dashvara ne put que lui souhaiter bonne chance et bon voyage. Il avait l'impression qu'il ne reverrait pas le Chevelu avant longtemps, mais, comme disait Namamrah, chaque Oiseau Éternel trace son propre chemin dans le large ciel de la vie. .P Dashvara acquiesça pour lui-même, fit une pause contemplative et tourna les yeux vers Yira et sa fille. Il les observa un instant avant de décider qu'il désirait à présent être seul avec elles et pouvoir parler longuement et savourer leur présence et combler le vide qu'avait causé l'absence de sa naâsga… Son impatience augmentait de seconde en seconde, aussi, indiquant du pouce la direction sud, il déclara: .D J'ai des brebis à tondre, mes frères. Nous nous reverrons bientôt pour qu'on nous mette ce fameux contre-sceau… .P Les adieux se firent rapidement et dans un brouhaha paisible de voix. Fayrah assura qu'elle préférait rester près du lac et que Shire Is Fadul lui avait proposé de l'héberger. Quand les cavaliers s'éloignèrent, Dashvara reprit Yira dans ses bras et, après avoir baissé les yeux vers la petite créature et l'avoir admirée quelques instants, fasciné, il demanda: .D Quel nom lui as-tu donné? .P Yira fit une moue innocente. .D Elle est née la nuit, alors… je l'ai appelée Zrifa. Cela signifie nuit dans la langue de ma terre. .P Zrifa venait de se réveiller et d'ouvrir les paupières. Une lueur rougeoyante brilla dans ses yeux noirs. Elle laissa échapper un roucoulement. Dashvara sourit, attendri. Yira murmura: .D Elle est née petite mais forte. Je suppose que, sa mère étant une sursha, elle ne pouvait pas naître plus grande. Les surshas accouchent plus tôt que les humains, mais Zrifa est vraiment arrivée en avance. Apparemment, elle brûlait d'envie de voir son père —fit-elle en souriant. Elle se mordit la lèvre et, devenant sérieuse, elle avoua—: J'avais peur de ne pouvoir mettre au monde rien de vivant. C'était une de mes plus grandes craintes et dès que j'ai su que… Bon. J'ai préféré rester au Temple. Daéya et Fayrah m'ont beaucoup aidée durant ces mois. Et Atasiag m'a envoyé toutes sortes de cadeaux. Il paraît que Kuriag l'a engagé comme Grand Conseiller. .P Dashvara la contemplait, buvant ses paroles. Il sourit alors. .D Assurément, Kuriag a besoin d'un bon conseiller pour que les civilisés ne le dévorent pas vivant. .P Ils se turent. Un vent frais balayait la steppe entraînant avec lui le parfum des fleurs, le sable du Désert Rouge et le son lointain des bêlements. Alors, Yira fit remarquer avec amusement: .D Tu n'avais pas des brebis à tondre? .P Dashvara acquiesça énergiquement. .D Bien sûr. Oui. C'est vrai. Mais rien ne presse. Je vais te montrer la yourte, elle est un peu austère pour l'instant, mais nous l'arrangerons petit à petit. Youk vit avec moi. J'espère que cela ne te dérange pas. C'est un garçon très sympathique. Liadirlá, je sais ce que je vais faire. Il me reste des morceaux de bois. Je vais faire un berceau pour Zrifa dès que nous arriverons. —Il fit une pause—. Je peux la prendre dans mes bras? .P Il prit le petit poulain entre ses bras. Elle s'était rendormie. Dashvara préférait ne pas interroger Yira sur ses craintes, puisque celles-ci n'existaient plus. Il ne voulait plus penser au passé: la seule chose qui importait était de savoir que son Oiseau Éternel volait en paix et qu'il ne volait pas seul. .P Ils passèrent le chemin du retour à parler de tout et de rien. La nuit tomba avant qu'ils arrivent et Dashvara jeta un regard songeur aux étoiles et à la Constellation du Scorpion. Alors, il entendit Yira inspirer doucement, il baissa les yeux et vit le nuage d'alurhias qui venait de passer près d'eux. Celui-ci virevoltait autour et, soudain, des papillons de lumières apparurent et les alurhias s'éloignèrent un peu avant de revenir. Dashvara roula les yeux en voyant Yira jouer avec elles. Quand il vit des lumières se poser sur lui, il secoua la tête et protesta: .D Ça ne vaut pas. Ce sont des harmonies, pas de vraies alurhias. .P Yira sourit. .D Je te jure que celles-là, ce ne sont pas des harmonies. .P Dashvara lui adressa un air sceptique et, quand Yira se mit à souffler pour chasser les insectes qui s'étaient posés sur elle, il rit de bon cœur. .D Ce sont des messagères de paix, naâsga. Elles ne font pas de mal, au contraire. Elles ne font que te bénir. .P Là, Yira souffla bruyamment. .D J'ai eu assez de bénédictions pour toute ma vie, Dashvara de Xalya —grogna-t-elle—. Enlève-moi ces bestioles. Je ne veux pas qu'elles s'approchent de Zrifa. .P Dashvara s'esclaffa et fit de son mieux pour faire fuir les alurhias avant de reprendre la marche vers la lumière lointaine de la yourte. Vers leur foyer.