.\" ------------------------------------------------ .\" Les Pixies du Chaos: Les Ragasakis | Tome 1 .\" ------------------------------------------------ .Ch "Prologue" .\" 16/01/2019 .Sm Souterrains, an 5621: Drey, 9 ans; Yanika, 4 ans. .D .Bdia Frère, frère, regarde les kéréjats! .Edia .P Je cessai d'arracher l'herbe bleue et levai la tête. Un essaim de ces papillons de lumière virevoltait près des feuilles argentées des arbres-perles et venait de frôler les tresses de ma sœur, arrachant à celle-ci une expression ravie. Les kéréjats s'éloignèrent alors en s'élevant vers le plafond de la caverne. .D .Bdia Ils s'en vont! .Edia fit Yanika, déçue. .P Je me levai avec un sourire espiègle. .D .Bdia Ils ne vont pas partir comme ça, .Edia lui dis-je. .P Et je levai mes mains pour lancer un sortilège orique. Ce n'était pas facile, parce que mon vent devait contourner les kéréjats pour leur faire faire demi-tour mais… je le fis pour ma sœur, qui voulait revoir les kéréjats passer auprès d'elle. Un courant d'air surgit, s'éleva rapidement, se courba et coupa l'essaim en deux, forçant la moitié à changer de trajectoire et à revenir vers le bas. .D .Bdia Oh! .Edia s'émerveilla Yanika, les voyant repasser à côté d'elle comme de petites lumières fantastiques, puis elle me reprocha: .Bdia Tu les as coupés en deux! .Edia .P Je m'esclaffai en percevant son incompréhension. .D .Bdia J'ai coupé l'essaim, pas les kéréjats, Yani! Ils vont bientôt se réunir. Tu vois? Les autres reviennent. Ils ne sont pas bêtes. Ils n'oublient pas leurs compagnons. .Edia .P Nous regardâmes tous deux les insectes phosphorescents reformer l'essaim et s'éloigner vers le lac en émettant un doux bourdonnement. Un profond calme régnait dans le petit bois lumineux. .salto .Sm An 5624: Drey, 12 ans; Yanika, 7 ans. .P C'était le Jour de Paix et tout le village du Temple du Vent s'était réuni sur la place pour le fêter. Les bergers avaient quitté leurs collines et leurs troupeaux; les cultivateurs, leurs champs de drimis. Auprès des pèlerins et des moines, ils observaient à présent une femme à l'air abattu assise sur la scène. .P Comme presque tous les ans, les acteurs représentaient une pièce pour fêter la fin de la Guerre de la Contre-Balance qui avait secoué tout Dagovil il y avait déjà trente ans. Sauf que, cette fois-ci, ils en avaient choisi une particulièrement dramatique qui parlait d'une jeune drow séparée de son conjoint à cause de la guerre. Elle venait d'entendre une terrible rumeur: son époux était mort aux mains des rebelles. Fondu dans la foule des spectateurs, je lançai un coup d'œil inquiet vers Yanika. L'émoi dans son aura magique grandissait vite. Si j'avais su… .D .Bdia Pauvre de moi! .Edia s'exclama l'actrice, tordant la bouche, avec un cri déchirant. .Bl -t verse .It Pauvre de moi! Il est mort me dit-on? .It J'attendais son retour… et il est mort? .It Lui à qui j'avais juré mon amour. .It Comment se peut-il? Mort? Mort. Il est… mort! .El .P Je sentis une vague de tristesse croître à mon alentour. .Sm Attah … Yanika avait les yeux emplis de larmes. L'actrice continuait à déclamer sa complainte, maudissant la guerre et s'arrachant les cheveux. Je m'aperçus que plusieurs spectateurs autour de nous battaient des paupières et reniflaient. Même le cordonnier du village, qui était un homme aigri, passa sa manche devant ses yeux. Face à un sanglot bien théâtralisé de l'actrice, l'aura de Yanika devint une masse dense de pathétisme. Mon Datsu, le sceau tatoué que tout Arunaeh portait sur son visage, se libéra tout seul, atténuant le sentiment de tristesse qui m'envahissait. Mais les autres spectateurs n'étaient pas des Arunaeh. Ils n'avaient pas un Datsu pour les protéger des excès: l'aura de ma sœur les affectait sans rempart. Or, ils étaient tellement absorbés dans la pièce théâtrale qu'ils ne se rendaient même pas compte que tout, autour d'eux, s'était transformé en une vallée de larmes. Les gens sanglotaient avec l'actrice… et même les sanglots de cette dernière semblaient de plus en plus réalistes. .P Je levai le regard vers les lointaines stalactites en grimaçant. La lumière des pierres de lune illuminait toute la caverne. .P Par Sheyra… Si je n'intervenais pas, les moines allaient finir par comprendre. Et déjà qu'ils interdisaient à Yanika de manger dans le réfectoire du temple, je n'avais pas envie qu'on lui rappelle qu'il n'était pas normal d'avoir une aura qui affectait les sentiments des autres. Je savais que Yanika souffrait de ne pas être acceptée à cause de son étrange pouvoir… .P Je m'inclinai vers Yanika en lui murmurant: .D .Bdia Hé, Yani. Avec toi à côté, pas besoin d'avoir de bons acteurs pour émouvoir le public. .Edia Les yeux noirs de ma sœur se détournèrent, brillants, et j'ajoutai avec légèreté: .Bdia Tu as remarqué? Cette actrice n'a même pas besoin de la drimi qu'elle a cachée dans sa manche pour pleurer. S'ils savaient… ils t'embaucheraient sur l'heure. .Edia .P Confuse, ma sœur regarda autour d'elle. Et elle rougit. Je sentis un changement brusque dans son aura. Le cordonnier fronça les sourcils et se racla la gorge tout en jetant des coups d'œil embarrassés à ses voisins. Cela dut le consoler de remarquer que les joues de tous les présents étaient ruisselantes comme s'ils s'étaient amusés à plonger dans le lac. Je souris largement. L'heure était venue de changer les choses, pensai-je. Alors, l'actrice se leva en clamant, surprise: .P .Bl -t verse .It Mais qu'entends-je là? Quelle est cette voix? .El .D .Bdia C'est Grand-mère Anatha! .Edia fis-je, moqueur, d'une voix basse et profonde. .P Rien qu'en imaginant notre sévère grand-mère paternelle à la porte de l'amante inconsolable, Yanika souffla, étouffant un rire. Gesticulant, l'actrice s'exclama: .P .Bl -t verse .It C'est mon cher époux! Je ne rêve pas! .El .D .Bdia Mais non, je t'assure, c'est Grand-mère Anatha, .Edia protestai-je théâtralement dans un murmure. .D .Bdia Frère…! .Edia .P Yanika se mit à rire de bon cœur, chargeant son aura de bonne humeur. Alors que l'époux montait sur scène, le public souriait ou riait selon les cas. Heureusement, le changement d'humeur ne vint pas si mal à propos, car le cher époux avait effectivement survécu à la guerre cruelle. Mais l'ambiance dans le public, plus moqueur que soulagé, gâcha quelque peu l'effet de la pièce. .Bl -t verse .It Vivre et aimer, mourir et être aimé! .It Ne versez votre sang, frères, plus jamais! .It Pour le pardon de notre dur passé .It Joignons nos mains et construisons la paix! .El .P Les acteurs remontèrent tous sur scène, levant les bras pour marquer la fin. Je dis à ma sœur: .D .Bdia Si tu as aimé, applaudis fort! .Edia .P Elle applaudit fort, et pas seulement avec ses mains menues: elle le fit aussi avec ses sentiments, si bien que les spectateurs lancèrent des ovations aux acteurs avec une énergie redoublée, sans doute jamais vue pour la pièce d'une simple troupe ambulante. .P Je souris largement face au tonnerre des applaudissements qui se répercutaient dans la caverne. Alors, je croisai le regard soupçonneux d'un Moine du Vent, je roulai les yeux et, prenant Yanika par la main, je la tirai doucement. .D .Bdia Pendant qu'ils applaudissent, allons acheter un beignet! .Edia .P Les beignets du Jour de Paix étaient fourrés au chocolat, un produit particulièrement cher dans les Souterrains. Les yeux de ma sœur s'illuminèrent d'une délectation anticipée. En passant devant un groupe de moines, je vis comment leurs regards prudents nous suivaient. .Sm Mar-haï… Apparemment, il y avait de plus en plus de moines au courant des pouvoirs de Yanika. J'espérais simplement que ces regards ne dérangeaient pas trop ma sœur car, bien qu'elle soit Arunaeh, le sceau bréjique de la famille, son Datsu… ne la protégeait pas comme les autres. .salto .Sm An 5625: Drey, 13 ans; Yanika, 8 ans. .D .Bdia Frère, frère, papa est fâché avec moi. .Edia .P Je laissai la plume et mes calculs et protestai: .D .Bdia Impossible. Un Arunaeh ne se fâche jamais. En plus, personne ne peut se fâcher avec toi. .Edia .P Il y eut un silence. .D .Bdia Mais… les moines ne m'aiment pas. Si je n'avais pas eu peur, l'anobe ne serait pas devenu fou et le messager ne serait pas tombé de sa selle… .Edia .D .Bdia Qui a dit ça? .Edia .D .Bdia Un moine. Il a dit que le messager est reparti sur un brancard ce matin. Père dit qu'il avait été envoyé par un client important du temple… J'ai fait quelque chose de mal, n'est-ce pas, frère? .Edia .P Mes lèvres tremblèrent. Sa tristesse et sa confusion transperçaient mon corps comme des dagues de glace. J'inspirai et, déterminé, je me levai. .D .Bdia Yanika. Tu n'as rien fait de mal. Le messager t'a fait peur le premier en fonçant à toute allure vers toi sur son anobe. Voir un quadrupède reptilien de cinq-cents kilos approcher au galop, ça ferait peur à n'importe qui. Ce n'était qu'un accident. Ceux qui se fâchent à cause de ça ne méritent pas ton attention. .Edia Les yeux de Yanika se remplirent de larmes. Je fronçai les sourcils. .Bdia Crois-moi… .Edia .P Avec gravité, je posai mes deux mains sur ses épaules et plongeai mes yeux dans les siens, noirs comme deux perles nocturnes. .D .Bdia Ça te consolerait si je te dis que, quoi que pensent les autres, ton frère te protègera et t'aimera toujours? .Edia .P Il y eut un silence. Alors, un énorme sourire illumina son visage d'enfant. .D .Bdia F'ère, f'ère, .Edia balbutia-t-elle, en montrant toutes ses dents. .D .Bdia Quoi, Yani? .Edia .P Elle me sauta au cou. .D .Bdia Je t'aime! .Edia .P Je souris. Je la laissai effacer toute trace de tristesse ou d'inquiétude en moi et l'embrassai doucement, écartant ses tresses roses de mes yeux. Son aura était chargée d'un sentiment fort et chaleureux. Mon Datsu titilla mais ne se libéra pas. Il n'y avait aucun mal à se sentir heureux. À ce moment-là, j'adoptai son sentiment comme mien. D'autres auraient dit que ma sœur me l'imposait, mais je ne le voyais pas sous cet angle. Ses sentiments étaient aussi les miens. Elle ne les contrôlait pas. Et si parfois son pouvoir pouvait provoquer des malheurs… si Mère avait souffert… .Sm mar-haï , ce n'était pas sa faute. .P Si seulement les moines du Temple du Vent pouvaient le comprendre. .salto .Sm An 5626: Drey, 14 ans; Yanika, 9 ans. .D .Bdia Frère… Frère. Pourquoi es-tu triste? .Edia .P Sa petite silhouette se détachait dans l'encadrement illuminé de la porte et son ombre s'allongeait dans la pièce sombre. Elle s'approcha et s'accroupit devant moi. Elle me regarda, clignant ses grands yeux noirs. Sa bouche formait une fine courbe affligée. .D .Bdia Yanika… .Edia Je soupirai et, croisant les jambes, je lui adressai un sourire. .Bdia Je suis content de te voir. .Edia .P Elle sourit. Mais aussitôt elle fronça les sourcils, tendit une main vers la mienne et observa un moment les bleus. .D .Bdia Aujourd'hui, je me suis beaucoup entraîné, .Edia expliquai-je. .P Elle acquiesça. Elle me montra une de ses tresses. .D .Bdia Moi aussi, .Edia dit-elle. Elle sourit de nouveau. .Bdia Elle s'est défaite et je l'ai refaite. .Edia .D .Bdia Vraiment? Toute seule? .Edia .D .Bdia Mm, .Edia confirma-t-elle. .D .Bdia Je préfère tout de même quand c'est moi qui te les fais, .Edia laissai-je échapper avec une moue moqueusement présomptueuse. .D .Bdia Alors, refais-la, .Edia me demanda-t-elle vivement, en me tendant la tresse. .P Je la pris et, pendant qu'elle s'appuyait contre moi, les yeux fermés, je m'apprêtai à défaire sa tresse et à la refaire. Au bout d'un silence, elle demanda: .D .Bdia Tu es triste à cause de papa? .Edia .P Je ne répondis pas aussitôt. Ce n'était pas à cause de mon père. C'était à cause de mon frère. Lustogan était de douze ans mon aîné, il avait passé l'initiation depuis longtemps, c'était un grand celmiste orique et, il y a quatre semaines, il se chargeait encore de mon éducation et de mes entraînements. Il voulait faire de moi un destructeur d'élite. Il disait que j'avais un grand potentiel et que je pouvais même finir par diriger l'Ordre du Vent, mais que je devais travailler très dur. Et c'était ce que je faisais d'aussi loin que je me souvienne. Je faisais éclater la roche, calculais les forces, maniais l'air… sous la stricte supervision de mon frère aîné. .D .Bdia Lustogan est poursuivi par l'Ordre, .Edia laissai-je échapper après un silence. .Bdia Il a volé l'Orbe du Vent. Et il est parti sans dire adieu. .Edia .P Yanika ouvrit un œil et fronça son petit nez. .D .Bdia Frère. C'est quoi, l'Orbe du Vent? .Edia .P Je terminai la tresse en enfilant l'anneau d'or, et je passai une main sur sa tête tout en répondant: .D .Bdia C'est la relique la plus précieuse du Temple. Je ne sais pas pourquoi il a fait ça, mais il doit avoir une raison. Lust ne fait jamais rien sans raison. N'empêche que se mettre à dos tous les Moines du Vent… c'est une idée de fous. .Edia Je secouai la tête. .Bdia Tu as bien vu Père: son Datsu est plus délié que d'habitude. Sans cela, je suis sûr qu'il serait vraiment furieux. Lustogan a ruiné la réputation de notre famille au sein de l'Ordre. Mais tu ne dois pas te préoccuper, .Edia lui assurai-je. .Bdia Lustogan… Il va sûrement bien. Il ne se laissera pas prendre. .Edia .P Ou du moins je voulais le croire. Lustogan ne s'était jamais comporté avec moi comme un frère tendre. Il m'avait toujours considéré comme un disciple, comme une épée que l'on devait affiler. Cependant… c'était mon maître et un membre de ma famille. Et il était, avec Yanika, l'unique personne avec laquelle j'avais eu un contact réel durant toute mon enfance. .P Je ne voulais pas le perdre. .salto .Sm An 5627: Drey, 15 ans; Yanika, 10 ans. .D .Bdia Frère… .Edia .P La voix de Yanika se brisa. Alarmé, je détournai mon regard des drimis que j'étais en train de réduire en morceaux pour le repas. Depuis la trahison de Lustogan, Père nous avait fait déménager dans une maisonnette près du temple avant de disparaître à son tour à la recherche de Lust. Yanika entra, les yeux baignés de larmes. Il était si rare de la voir pleurer que j'abandonnai aussitôt ce que je faisais et me précipitai vers elle. .D .Bdia Que se passe-t-il? .Edia la pressai-je. .P Yanika cligna des yeux. .D .Bdia Frère… .Edia répéta-t-elle. Elle m'étreignit. .Bdia Ils ne veulent pas que j'aille au Temple. Mafissa m'a dit de ne pas revenir. Elle m'a dit que j'étais maudite. .Edia .P Mafissa Jadlem était la sœur du Grand Moine. Que ce soit elle qui ait dit ça me fit clairement comprendre la situation. Le temple nous bannissait. Le fait de ne pas m'être décidé à partir avant qu'ils ne m'expulsent blessa quelque peu mon orgueil. Quelque chose de nouveau était-il arrivé? Avaient-ils des nouvelles de Père ou de Lustogan? Je pouvais toujours demander, mais je doutais qu'ils me répondent. .D .Bdia Yanika. Ne t'inquiète pas, .Edia lui dis-je. .Bdia Cela n'a rien à voir avec toi. Maintenant, tu n'es plus la seule à être maudite pour eux. Tous les Arunaeh, nous sommes maudits. .Edia .P Je croisai son regard et je souris, arquant les sourcils. .D .Bdia Réjouis-toi. Nous allons quitter ces moines grognons, et tu ne reverras pas Mafissa. Nous partons en voyage, toi et moi. Qu'est-ce que tu en penses? .Edia .P Yanika écarquilla les yeux et les commissures de ses lèvres frémirent vers le haut. .D .Bdia Tu parles sérieusement? .Edia .D .Bdia Très sérieusement, .Edia assurai-je. .P Je la vis sourire, froncer les sourcils et objecter: .D .Bdia Mais beaucoup de voyageurs se font tuer par les monstres. .Edia .P Je redressai la tête. Euh… C'était vrai, mais… Je soupirai et levai une main en disant: .D .Bdia Je t'ai promis que je te protègerais, tu te rappelles? Si on croise un monstre en chemin, ton frère le fera voler en mille morceaux sous une pluie de roches. Une promesse ne se rompt pas. .Edia .P Ses yeux brillèrent d'enthousiasme. Elle rit et plaqua sa main contre la mienne. .D .Bdia Je te crois, frère! .Edia .P Mon sourire s'élargit et, retournant près de la table, j'annonçai sur un ton léger: .D .Bdia Tugrins et drimis à la sauce de rasella pour le dîner. Qu'est-ce que tu en dis? .Edia .P Je la vis prendre un air méfiant. .D .Bdia Il ne reste pas de pâtes? .Edia .P Je grognai et écrasai une drimi dans mon poing. .D .Bdia Les légumes sont bons pour la santé! Tu vas voir comme je les réussis cette fois, .Edia affirmai-je. .P Je la vis pousser un long soupir. Son aura emplie de doutes me faisait presque douter moi-même. Non mais, marmonnai-je, quelque peu contrarié. Je ne cuisinais pas si mal que ça… .salto .Sm Souterrains, Donaportella, an 5629: Drey, 17 ans; Yanika, 12 ans. .D .Bdia Frère… .Edia m'appela Yanika en levant ses yeux noirs de son livre. .Bdia Veux-tu jouer aux dés? .Edia .P J'essuyai mon front en sueur. .D .Bdia Tout de suite, je ne peux pas, Yani: je dois terminer ça. .Edia .P Yanika acquiesça et, fermant le livre, elle s'approcha de la paroi que j'étais en train d'abattre pour agrandir la maison d'une famille bourgeoise. Elle fit un tour sur elle-même. .D .Bdia Maintenant, c'est aussi grand que la chapelle du temple, .Edia observa-t-elle, admirative. .Bdia Tu m'apprendras à faire ça? .Edia .D .Bdia Pas question, .Edia lui répliquai-je, levant un index avec un calme inflexible. .Bdia Trop dangereux. En plus, je ne suis pas doué pour enseigner. .Edia Elle prit une mine chagrine, mais je l'ignorai et posai la main contre la paroi à moitié détruite. Je marquai un temps. .Bdia Dis, Yanika. .Edia .D .Bdia Quoi? .Edia .P Je laissai retomber ma main et me tournai vers elle. .D .Bdia Tu aimerais qu'on change de ville? .Edia .P Cela faisait deux ans et demi que j'acceptais des travaux divers, allant de village en village. Cinq mois plus tôt, nous étions arrivés dans la grande cité de Donaportella près d'un énorme lac. La ville était agréable, il y avait de l'encens et des lanternes partout et elle était bien protégée contre les monstres. Cependant… je ne parvenais pas à me sentir vraiment à l'aise. .P Je vis Yanika cligner des paupières, surprise. .D .Bdia Tu veux continuer à voyager? .Edia .D .Bdia Ben oui. .Edia .P Elle afficha un air curieux. .D .Bdia Et où irons-nous? .Edia .P Je mis mes mains gantées dans mes poches, méditatif. .D .Bdia Je ne sais pas. Où veux-tu aller? .Edia .P Yanika leva la tête, se mordillant les lèvres, l'expression concentrée. .D .Bdia Mm, .Edia réfléchit-elle. .Bdia Moi… Mm… .Edia .P J'attendis, repassant mentalement la géographie que j'avais apprise au temple. Je ne savais vraiment pas quel endroit choisir. Tous me paraissaient trop… sombres. .D .Bdia Je sais, frère! .Edia s'exclama alors Yanika, levant le bras avec un grand sourire. .P J'arquai un sourcil. .D .Bdia Oui…? .Edia .P Je remarquai alors son index insistant qui indiquait le plafond et, un instant, je demeurai stupéfait. Je me repris, soufflant de biais. .D .Bdia Pffff… Tu plaisantes? La Superficie? N'y pense même pas. On dit que c'est plein d'idiots grillés par le soleil. .Edia .D .Bdia Frère…! Ça, ce ne sont que des histoires, .Edia objecta-t-elle. .Bdia Je veux voir le soleil. Dans le livre, on dit qu'il illumine tout et qu'il réchauffe la peau. .Edia .P Ses yeux noirs brillaient. Cela faisait longtemps que je ne les voyais pas briller de cette façon. Je dissimulai un sourire en marmonnant: .D .Bdia Bah… Voilà, tout ça parce que je t'achète des livres bizarres. Bon, d'accord, .Edia me rendis-je, en désordonnant affectueusement ses tresses. .Bdia Allons voir le soleil. .Edia .P Yanika sourit de toutes ses dents. .D .Bdia Mm! .Edia appuya-t-elle avec fermeté. .Bdia Allons voir le soleil! .Edia .P .Bpenso Enfin… toi, tu me le montres déjà tous les jours, .Epenso pensai-je. .P Je me tournai vers la paroi pour dissimuler vainement mon émotion. Le bonheur de Yanika s'écoulait dans l'air comme un torrent. .Ch "Le rêve" Une douleur et une rage sans limites. Du sang sur mes mains. Une décharge. De l'incompréhension. Et une petite voix qui me disait: ne pleure pas, on est en train de te soigner, ne pleure pas, oublie tout… .P Je me démenai dans mon rêve. Mes yeux s'écarquillaient, exorbités, mon cœur battait la chamade, mon esprit menaçait d'éclater. Au-dessus de moi, le masque blanc tendit une main armée vers mon cou… Il allait me tuer. Il allait… .P Je me réveillai en sursaut avec mon Datsu débridé, dans la chambre que je partageais avec ma sœur à Donaportella. Même si mon sceau contrôlait mes sentiments et les calmait, ma respiration était encore haletante et je mis un bon moment à reprendre mon sang-froid. .P Je passai une main sur mon front en sueur. .Sm Attah… Ce rêve… Cela faisait longtemps que je ne l'avais pas eu. Il me laissait toujours une étrange sensation, ne sachant trop quoi penser de ces émotions extrêmes qui s'éteignaient et se perdaient presque dans l'oubli sitôt je reprenais mes esprits. .P Je me rallongeai sur le matelas, les mains derrière la tête, expirant doucement dans le profond silence. Je m'aperçus, alors, que Yanika respirait aussi de manière irrégulière et que son aura exhalait l'angoisse. Par Sheyra, rien d'étonnant que j'aie fait un cauchemar moi aussi… Avec une moue mi-moqueuse mi-inquiète, je me levai pour aller poser une main apaisante sur la joue de ma petite sœur. Elle ne se réveilla pas, mais, à mon soulagement, son aura se calma et elle ne tarda pas à sombrer dans un sommeil serein. Je bâillai, puis souris en me rappelant que, le lendemain, nous partirions vers la Superficie. .P Le soleil, comment était-il? Et le ciel? Et les nuages? .Ch "Le coffre de l'imp" Les wagons avançaient sans soubresauts sur les rails. Nous avions gravi durant des heures l'énorme colonne depuis la ville d'Ambarlain et, à présent, nous traversions un champ bleu couvert de fleurs et d'arbustes lumineux. Appuyés sur le bord de notre wagon, Yanika et moi regardions, émerveillés. .D .Bdia Ça me rappelle un peu le bois de chez nous, .Edia commentai-je d'une voix paisible. .P Yanika acquiesça. Près du champ, s'élevaient des édifices et je compris que nous arrivions à un village. C'était déjà le deuxième depuis Ambarlain. Tirés par les anobes, les wagons poursuivirent leur ascension puis s'arrêtèrent devant une gare éclairée par des lanternes. Une voix forte annonça: .D .Bdia Nous arrivons à Salderburu! Salderburu! .Edia .P Personne ne descendit. Plusieurs voyageurs attendaient sur le quai, ils montrèrent leurs billets et s'empressèrent de trouver une place dans les wagons. Trois jeunes montèrent dans le nôtre. L'un aux cheveux bleus, un kadaelfe comme nous, laissa échapper un soupir de soulagement tout en dégrafant sa cape rouge et s'installa à côté de moi. Face à lui, s'assit avec légèreté une petite faïngale à la chevelure blonde si longue qu'elle touchait presque le sol. Elle sourit en agitant doucement ses pieds dans le vide. .D .Bdia Comme c'est beau, la modernité! .Edia se réjouit-elle. .Bdia De mon temps, pour aller de Firassa à Ambarlain, il fallait des heures et des heures de marche… .Edia .D .Bdia Tu parles comme si tu étais aussi vieille que Shimaba, .Edia lui répliqua la troisième, une humaine aux cheveux rouges. Elle posa un coffre et s'assit auprès de celui-ci avec désinvolture, occupant le reste du banc. Elle pencha soudain la tête de côté. .Bdia Maintenant que j'y pense, ma sœur et moi, nous sommes dans la confrérie depuis presque six mois déjà et je me demande encore… tu as quel âge, en fait? Tu es si petite qu'au début j'ai même cru que tu étais une gamine, .Edia se moqua-t-elle. .P La petite blonde cligna des yeux. .D .Bdia Oh. Tu sais, les faïngals, nous sommes tous de petite taille. Pour ce qui est de mon âge exact, eh bien, disons… .Edia .D .Bdia Oh, je vois, tu ne sais pas quand tu es née, c'est ça? .Edia la coupa celle aux cheveux rouges en se redressant, la mine solidaire. La blonde pencha la tête de côté, surprise, mais l'autre ne sembla pas s'en rendre compte et affirma: .Bdia Moi, c'est pareil. Fichue vie, hein? .Edia .P Elle donna un coup de botte au coffre sans le vouloir, et celui à la chevelure bleue se tendit et protesta: .D .Bdia Sirih! Fais attention avec ça. Avec tout le mal que nous avons eu à l'attraper… .Edia .D .Bdia T'inquiète! .Edia sourit l'humaine aux cheveux rouges, en tambourinant sur le couvercle avec familiarité. .Bdia Tu as dit toi-même que Praxan sait faire des runes de qualité. Quelques petits coups, ça ne peut pas déranger. L'imp n'a pas arrêté de lancer des coups de l'intérieur, lui. Au fait, .Edia ajouta-t-elle, plus sérieuse. .Bdia J'ai pensé qu'elle aussi, elle devrait toucher une part de la récompense. Sans le coffre, l'imp nous donnerait du fil à retordre pendant le voyage. Qu'est-ce que vous en pensez? .Edia .P J'entendis plusieurs coups provenant de l'intérieur du petit coffre. .D .Bdia Moi, je suis d'accord, .Edia appuya sans hésiter celui aux cheveux bleus. .D .Bdia Mm, .Edia médita la faïngale blonde, en posant un index sur ses lèvres, .Bdia je me demande comment l'imp arrivait à se faire invisible. Ce n'était pas des harmonies: même mon perceptisme avait du mal à le pister. Et pourtant, quand je l'ai attrapé, son corps débordait d'énergies darsiques et asdroniques. Il devait être en train de les stabiliser, c'est la seule explication. Son camouflage était presque parfait, c'est incroyable. .Edia .D .Bdia Ce qui est incroyable, c'est qu'elle ne m'écoute même pas, .Edia marmonna Sirih, en laissant retomber brusquement sa main sur le coffre. La faïngale leva la tête en clignant des paupières, et Sirih ajouta avec un geste vague: .Bdia Va savoir comment sont faites ces créatures. Ce qui est clair, c'est que, sans tes sortilèges, on ne l'aurait jamais débusqué. .Edia .D .Bdia Les runes ne vont pas durer si tu les frappes comme ça, Sirih… .Edia fit celui aux cheveux bleus en se raclant la gorge. .P Sirih écarta ses mains du coffre, l'air innocent, et demanda: .D .Bdia Dites. Ça fait longtemps que Praxan fait partie de la confrérie? .Edia .P Celui aux cheveux bleus acquiesça. .D .Bdia Environ sept ans. Elle était déjà là depuis quelques mois quand, moi, j'y suis entré. Je me rappelle que, quand j'étais petit, elle m'invitait à boire des infusions de moïgat rouge chez elle, même après la naissance de la petite Shaïki. .Edia .D .Bdia Tu buvais du moïgat rouge, quand t'étais petit? Tu blagues, là! .Edia s'esclaffa Sirih. Comme le kadaelfe la regardait, l'air surpris, elle souffla et expliqua: .Bdia En Daercia, seuls les étrangers et les riches boivent du moïgat rouge. Rien que quelques grammes, ça te coûte les yeux de la tête. Je le sais bien, parce que, moi-même, j'en ai fauché et revendu plus d'une fois pour mon ancien maît… .Edia Elle se tut d'un coup. .Bdia Euh… Qu'importe, c'est du passé. En tout cas, une fois, j'en ai goûté en infusion et diables comme ça brûle! Pire que du poivre. J'ai eu des maux d'estomac pendant des jours. .Edia .Bpenso Mais elle en avait mis combien?\&! .Epenso m'exclamai-je mentalement, ahuri. Normalement, une pincée suffisait… Par Sheyra, cette humaine avait avoué être une voleuse et une inconsciente en quelques phrases seulement. Décontractée, Sirih rajouta: .Bdia Diables, et tu dis que Praxan t'invitait à boire du moïgat rouge… Les gens de Rosehack, vous êtes vraiment bizarres! .Edia .P S'adossant de nouveau sur le banc, ses yeux verts se posèrent sur moi et sur Yanika, et elle parut nous remarquer pour la première fois. Je me rendis compte que, tout ce temps, j'avais été si occupé à suivre leur conversation que je les avais dévisagés avec effronterie. Sirih rougit un peu, mal à l'aise, et s'assit plus correctement en toussotant: .D .Bdia Ces wagons sont toujours bondés. .Edia .P Voulait-elle dire que, nous deux, nous étions de trop dans ce wagon? Je l'ignorai et, plaçant mes mains derrière ma tête, je fermai les yeux; tandis que les anobes continuaient à tirer sur les wagons et à grimper, je prêtai attention à l'air. Je percevais chaque mouvement de celui-ci, des roues qui tournaient sur les rails, des anobes qui soufflaient, des passagers qui respiraient. Mon orique me montrait tout cela sans avoir besoin de trop me concentrer. Le kadaelfe assis à mes côtés retira sa cape rouge, agitant l'air… je sentis le tissu frôler mon bras et crus deviner un tracé énergétique. Cette cape était-elle enchantée? Rien d'étonnant si ces trois-là étaient des aventuriers. Les bracelets que portait l'humaine aux cheveux rouges tintèrent en bougeant. La seule qui ne bougeait presque pas d'un pouce était la faïngale: elle était plus sage qu'un scribe de Tatako. Alors, j'entendis un coup provenant de l'intérieur du coffre runé et j'ouvris les yeux pour les poser sur celui-ci. .P À ce moment, Yanika demanda en baissant à peine la voix: .D .Bdia Frère. C'est quoi, un imp? .Edia .P Je fis un sourire en coin. .D .Bdia Une petite créature espiègle qui n'existe pas. .Edia .D .Bdia C'est ce que je pensais, .Edia avoua Yanika. .Bdia Mais alors… qu'est-ce qu'il y a là-dedans? .Edia .D .Bdia Aucune idée. .Edia .D .Bdia Excusez-moi, mais c'est bien un imp, .Edia assura celui aux cheveux bleus, souriant. .Bdia Ou, du moins, c'est comme ça que l'a appelé un spécialiste de Salderburu qui l'a vu. .Edia .D .Bdia Spécialiste, mon œil, .Edia se moqua la rousse. .Bdia Il avait un livre de créatures mystiques. .Edia .D .Bdia Mythiques, tu veux dire, .Edia la corrigeai-je. .D .Bdia C'est pareil. .Edia .P .Bpenso Si tu le dis… .Epenso .D .Bdia En tout cas, .Edia reprit le kadaelfe aux cheveux bleus, .Bdia cet imp était si rapide et il se cachait si bien qu'on a eu du mal à l'attraper. .Edia .D .Bdia Tu veux plutôt dire que c'est Zélif et moi qui l'avons attrapé, .Edia précisa la dénommée Sirih, goguenarde; puis, captant la vive curiosité de ma sœur centrée sur le coffre, elle lança: .Bdia Hey. On ne va pas ouvrir le coffre juste pour te le montrer, ma jolie. On a sué sang et eau pour le mettre là-dedans. Et il a rendu fous les habitants de Salderburu pendant des semaines. Imp ou pas, c'est une créature infernale. .Edia .P Une aura de curiosité croissante enveloppait Yanika. .D .Bdia Je crois qu'il est triste, .Edia dit-elle. .P La faïngale blonde se redressa sur le banc, surprise. .D .Bdia Triste? .Edia .P Je me tendis légèrement. Yanika n'était pas aussi habile à deviner les sentiments des autres qu'à propager les siens dans ses auras; toutefois, cela l'avait toujours intéressée de comprendre son entourage et, malgré son entraînement quasi nul en arts bréjiques, elle découvrait souvent avec justesse l'état d'âme des gens. Il n'empêche qu'elle n'était pas censée montrer son pouvoir devant les étrangers. Attah… Je lâchai: .D .Bdia Yanika. Laisse passer. .Edia .P Le regard de reproche que me jeta ma sœur me paralysa un instant. .D .Bdia Tu ne peux pas me demander ça, frère. Toi-même, tu m'as dit qu'on ne devait laisser souffrir personne. Et l'imp souffre. Je le sais. On ne peut pas le laisser enfermé. .Edia .P Sa voix tremblait. Ses yeux me regardaient, avec défi et espoir à la fois. Son aura courroucée menaçait de s'épandre… .P Je posai une main sur ses tresses. .D .Bdia Pardon. Tu as raison. Je vais t'aider. .Edia .P Son aura se stabilisa. Je soupirai de soulagement. À présent, il restait à convaincre ces trois aventuriers. Je me tournai vers leurs expressions curieuses et dis calmement: .D .Bdia Je vous achète ce qu'il y a dans le coffre. Combien ça coûte? .Edia .P Celle aux cheveux rouges eut un tic nerveux. .D .Bdia Tu dis? .Edia .P La faïngale blonde regardait Yanika, clignant lentement des yeux, saisie. Le kadaelfe aux cheveux bleus fronça les sourcils, surpris. Il commenta: .D .Bdia Le spécialiste de Salderburu classait les imps parmi les créatures ténébreuses… .Edia Il passa une main dans ses cheveux, ajoutant avec un sourire gêné: .Bdia Je ne savais pas qu'une créature comme celle-là pouvait se sentir triste. .Edia .D .Bdia Six-cents, .Edia lança Sirih, en le coupant. Ses yeux avides étaient posés sur mon sac rebondi. .Bdia Six-cents kétales. .Edia .P Je déglutis. C'était presque tout mon argent liquide… .D .Bdia Ça, c'est cent kétales de plus que la récompense, .Edia fit remarquer la faïngale avec calme. .Bdia Tu n'aurais pas l'intention de le rouler, n'est-ce pas, Sirih? .Edia .P Celle-ci fit une moue grognonne. .D .Bdia Noon, .Edia mentit-elle. Puis elle rougit sous le regard de la blonde. .Bdia Désolée, c'est les réflexes de mon ancien métier. .Edia .P Des réflexes de voleuse, compris-je avec une moue. .D .Bdia De toute façon, nous ne pouvons pas te le remettre maintenant, .Edia ajouta la faïngale. .Bdia Cet imp a causé beaucoup de dommages. Il a dévasté des jardins, endommagé du matériel, effrayé des gens et il a fait dérailler ces wagons la semaine dernière. La compagnie de transport nous a demandé de régler le problème et, pour leur prouver que nous avons accompli le travail, nous pensons leur montrer la créature. .Edia .D .Bdia Je vois, .Edia méditai-je. .Bdia Que pensez-vous faire d'elle après l'avoir montrée à la compagnie? .Edia .P Je les vis tous les trois faire une moue embarrassée. .D .Bdia Je… Je n'y ai pas pensé, .Edia avoua la faïngale. .D .Bdia Bon, .Edia souris-je. .Bdia Eh bien, dès que vous l'aurez montrée à la compagnie, vous me vendez la créature. De toute façon, selon l'horaire, nous serons à Firassa dans moins d'un quart d'heure. Yanika. Ça te paraît raisonnable? .Edia .P Ma sœur acquiesça. Son aura s'était calmée. .D .Bdia Ça me va, .Edia accepta Sirih. .D .Bdia Cependant, .Edia dit la petite faïngale, .Bdia je dois ajouter une condition. Vous libèrerez l'imp uniquement quand vous serez suffisamment loin de la ville. Je ne veux pas que cette créature cause des problèmes à Firassa. .Edia .P Une vague de tristesse m'envahit, et je me tournai vers Yanika, alarmé. Je ne l'avais jamais vue aussi affectée par une créature. Avec une moue triste, elle murmura: .D .Bdia Désolée… .Edia .P .Sm Mar-haï… À quoi pensait-elle? Essayait-elle encore de percevoir l'état d'âme de l'imp? Son aura se réduisit. Elle l'absorbait, mais cela ne m'inquiéta pas moins. J'inspirai. .D .Bdia Alors, je ne vous donnerai pas plus de deux-cents kétales. .Edia .P Les yeux de Sirih s'illuminèrent et elle ouvrait déjà la bouche probablement pour accepter ou marchander quand la faïngale répliqua: .D .Bdia C'est toi qui te chargeras de lui: nous te le donnons gratuitement. Les Ragasakis, nous ne vendons pas d'êtres vivants. .Edia .P Sirih se mordit une lèvre. Celui à la chevelure bleue me regarda avec curiosité. .D .Bdia Tu es des Souterrains, n'est-ce pas? .Edia demanda-t-il. .P J'acquiesçai, me détendant. .D .Bdia Oui. De fait, nous ne sommes jamais allés à la Superficie. .Edia .P Ses yeux gris s'écarquillèrent. .D .Bdia C'est vrai? Jamais? .Edia .D .Bdia Nous allons voir le soleil, .Edia intervint Yanika, le regard rivé sur le coffre. Son aura se fit plus joyeuse et elle leva des yeux souriants vers celui aux cheveux bleus. .Bdia Mon frère ne le dit pas, mais il a toujours voulu le voir. .Edia .P Je soufflai de biais, amusé: .D .Bdia .Sm Mar-haï . Je te rappelle que c'est toi qui as voulu monter si haut. .Edia .D .Bdia Hé! .Edia Yanika croisa ses bras tout en m'adressant un sourire de défi. .Bdia Une fois, tu m'as dit que tu avais rêvé du ciel et que tu aimerais savoir s'il était pareil en vrai, je me trompe? .Edia .P Je roulai les yeux et m'adossai contre le banc en répliquant: .D .Bdia Bah, bah, peu importe. Le fait est que nous sommes presque arrivés. .Edia .P Celui aux cheveux bleus souriait largement, nous regardant tour à tour. .D .Bdia Eh bien vous verrez comme c'est joli, Firassa, .Edia intervint-il. .Bdia Il y a un quartier à l'intérieur de la montagne, on l'appelle la Grotte, mais la plus grande partie de la ville est près de la plage et du fleuve. En plus, nous sommes en plein printemps, alors tous les sorédrips sont couverts de fleurs. Vous verrez, c'est le meilleur endroit de tout Rosehack. Au fait, nous ne nous sommes pas présentés. Je m'appelle Livon. Livon Wergal. .Edia .P Tout en lui, son expression ouverte et sa voix, dégageait sincérité et simplicité à foison. Je souris. .D .Bdia Drey Arunaeh, .Edia me présentai-je. .D .Bdia Moi, c'est Yanika, .Edia dit ma sœur. .D .Bdia Sirih, .Edia bâilla celle aux cheveux rouges. .D .Bdia Zélif d'Éryoran, enchantée, .Edia déclara la faïngale blonde avec un sourire. .P Je ravalai ma surprise. Enchantée, disait-elle… Je venais de lui dire que j'étais un Arunaeh, et elle disait ‘enchantée’ avec un air si sincère! Généralement, dès que je me présentais, les gens pâlissaient, s'inclinaient, m'appelaient respectueusement .Sm mahi et s'éloignaient aussi vite que possible. Et, cependant, à ma stupéfaction, aucun des trois Ragasakis n'avait réagi. Qu'ils n'aient pas reconnu le tatouage sur nos visages, c'était compréhensible, étant donné la quantité de tatouages que les Souterriens utilisaient, mais… ne connaissaient-ils donc même pas le nom de ma famille? Ça devait être ça, raisonnai-je. Après tout, c'étaient des gens de la Superficie. Un instant, je me sentis presque soulagé. .D .Bdia De quelle partie des Souterrains venez-vous? .Edia s'enquit Zélif sur un ton aimable. .D .Bdia Nous sommes originaires de Dagovil, .Edia répondis-je sans réserve. .D .Bdia Je connais la zone, .Edia assura Zélif. .Bdia J'ai été dans la Forêt de Liireth il y a longtemps. Tu la connais? .Edia .P Je lui rendis un regard froncé. La Forêt de Liireth se trouvait aux limites de la région de Dagovil et elle était connue pour être un antre de celmistes proscrits pratiquants de «magie noire». Et cette petite faïngale disait qu'elle était allée là-bas? .D .Bdia Je la connais, mais je ne suis jamais allé aussi loin à l'est pour la voir, .Edia dis-je. .D .Bdia Oh! Ne crois pas que je suis une sympathisante des rebelles de la Contre-Balance, .Edia s'inquiéta Zélif. .Bdia Je suis seulement allée là-bas pour une mission. Alors, comme ça, vous allez à la Superficie et vous n'y connaissez personne? .Edia .D .Bdia Exact, .Edia affirmai-je. .Bdia Nous n'avons pas d'attaches; alors, nous voyageons où nous voulons. .Edia .D .Bdia Mm… Je connais cette sensation, .Edia dit Zélif, subitement songeuse. .Bdia Malgré tout, au bout d'un moment, cela peut devenir solitaire. .Edia Elle sourit. .Bdia Vous avez de la chance de pouvoir compter l'un sur l'autre. .Edia .P J'arquai un sourcil, souriant. .D .Bdia Très juste. .Edia .D .Bdia Globalement, c'est bien, .Edia approuva Yanika. .P Je poussai un grognement. .D .Bdia Comment ça, globalement? .Edia .D .Bdia Bon… Personne ne peut être parfait, .Edia raisonna-t-elle posément. .Bdia Mais ce n'est pas grave, frère, même si tu me cuisines des tugrins tous les jours, je t'aime quand même. .Edia .P Je l'observai, incrédule, tandis que Livon éclatait de rire. Mmpf. .D .Bdia Je ne cuisine pas des tugrins .Sm tous les jours, tu exagères, .Edia marmonnai-je, moitié amusé moitié exaspéré, et je me redressai sur mon siège. .Bdia Au fait, puisque vous êtes de la Superficie, j'ai une question. Ces lunettes, .Edia dis-je, en les sortant d'une poche du sac, .Bdia est-ce qu'elles sont vraiment nécessaires? .Edia .D .Bdia Mm, .Edia dit Livon, en les examinant. .Bdia Ce sont des lunettes de protection. Certains les mettent en été. Mais elles ne sont pas indispensables. Et elles sont chères. .Edia .D .Bdia Plutôt, .Edia accordai-je. Je fis une moue déçue en les reprenant. .Bdia J'aurais dû me douter qu'elles ne seraient pas aussi vitales que me l'a dit le vendeur. .Edia .D .Bdia Fie-toi à un marchand et il te vendra même ce qui t'appartient, .Edia cita Sirih, moqueuse. .Bdia Tu t'es fait rouler. .Edia .P Je lui adressai un regard assombri et rangeai les lunettes dans le sac. Je me demandai combien d'articles superflus j'avais achetés. Les vêtements chauds et pratiques pouvaient toujours servir, mais qu'en était-il de la crème? Et des bonnets de laine? Se rendre dans un territoire si différent avait à l'évidence ses inconvénients… .P Nous passâmes le reste du voyage à parler des articles achetés et à écouter les conseils et avertissements des trois aventuriers. Apparemment, nous n'aurions pas besoin des bonnets avant l'hiver, à moins que nous n'escaladions quelque montagne très haute parmi celles qui entouraient la vallée de Skabra et Firassa. Sirih fit quelques remarques utiles, mais c'est principalement Livon qui donna des détails explicatifs sans me donner une seule fois l'impression de se moquer de mon ignorance. Zélif, elle, balançait silencieusement ses pieds, de plus en plus songeuse. .P Finalement, nous arrivâmes au bout de l'interminable tunnel et nous débouchâmes sur une caverne emplie de maisons. Cela devait être le quartier de la Grotte dont nous avait parlé Livon. .D .Bdia Frère, regarde! .Edia .P Yanika indiquait la sortie de la caverne, où une lumière aveuglante illuminait les contours des édifices. C'étaient les rayons du soleil. J'ouvris grand les yeux, captivé. Ils brillaient comme une énorme pierre de lune. Non, rectifiai-je. Ils brillaient comme un immense miroir éclatant de lumière. .D .Bdia Firassa! .Edia cria une voix. .Bdia Dernier arrêt, Firassa! .Edia .P Les wagons s'arrêtèrent. La gare n'était pas très éloignée de la bouche de la Grotte mais, comme celle-ci montait et était décorée de nombreuses stalactites, le ciel était à peine visible. Je mis mon sac sur le dos, Sirih souleva le coffre de l'imp et nous descendîmes tous. .D .Bdia La direction de la compagnie est juste là, .Edia indiqua Zélif. Debout, elle était même plus petite que Yanika, remarquai-je. .Bdia Si vous voulez, vous pouvez venir pour voir l'imp. .Edia .D .Bdia Oui, peut-être que, comme ça, ta sœur changera d'avis sur la bestiole, .Edia commenta Sirih, railleuse. .P J'échangeai un regard avec Yanika, nous acquiesçâmes et nous nous dirigeâmes tous les cinq vers un bâtiment de la gare. .D .Bdia Frère, .Edia me dit Yanika tandis que nous avancions. .D .Bdia Quoi, Yani? .Edia .D .Bdia Ben… Désolée que tu doives attendre pour voir le soleil à cause de moi. .Edia .D .Bdia En principe, c'est toi qui voulais le voir, pas moi, Yani, .Edia lui rappelai-je entre mes dents. .D .Bdia De toute façon, s'il s'en va avant que nous sortions, il reviendra après la nuit, .Edia me consola-t-elle, optimiste. .P Je souris. .D .Bdia Ils ne vont pas passer vingt-mille heures à admirer la bête, t'inquiète pas. .Edia .D .Bdia Maintenant, l'imp est plus apaisé, .Edia observa-t-elle. .P .Bpenso Probablement grâce à toi, .Epenso pensai-je. .P Les trois aventuriers saluèrent un employé, et celui-ci nous guida aussitôt vers le bureau d'un agent de la compagnie, un grand caïte d'âge moyen. En nous voyant entrer, il se leva, avec entrain. .D .Bdia Vous l'avez attrapé? .Edia .D .Bdia Tiens, voilà le bandit! .Edia déclara Sirih, en posant le coffre sur le bureau. .P On entendit un coup contre le bois, et le caïte eut un léger mouvement de recul. .D .Bdia C'est bien fermé? .Edia .D .Bdia Oui, oui, .Edia assura Sirih. .D .Bdia Ah… .Edia Il eut un sourire forcé. .Bdia Bon travail, Ragasakis. Que… qu'allez-vous faire de lui? .Edia .D .Bdia Tu ne veux pas le voir? .Edia s'étonna Sirih, déçue. .D .Bdia Oh, ce ne sera pas nécessaire; les Ragasakis, vous avez bonne réputation, je vous crois, .Edia assura l'agent. Il posa une bourse d'argent sur la table. .Bdia Les quatre-cents kétales comme convenu. .Edia .P Sirih cligna des yeux. .D .Bdia Quatre-cents? L'autre agent avait dit cinq-cents! .Edia .D .Bdia Ah? Ah… Eh bien, il doit y en avoir cinq-cents alors, je ne les ai pas comptés, .Edia bredouilla le caïte. .P Sirih lui décocha un regard noir avant d'ouvrir le sac et de commencer à compter avec une rapidité étonnante. Zélif attendit, les mains derrière le dos, se balançant comme une fillette. Livon m'adressa un sourire d'excuse, l'air de dire: Sirih est plutôt rigoureuse avec l'argent… .D .Bdia Cinq-cents, .Edia termina l'humaine, satisfaite. .Bdia On s'en va! .Edia .D .Bdia Merci pour le service! .Edia répondit le caïte, soulagé. .P Il nous salua et, moi, je saisis le coffre. Il ne pesait pas très lourd. Je le donnai à Yanika tandis que nous sortions. .D .Bdia Comment va-t-il? .Edia demandai-je. .D .Bdia Je n'en suis pas sûre, .Edia avoua Yanika, le regard posé sur les lames de bois du coffre. Comprendre les émotions des autres requérait effort et concentration. Je la laissai avec son imp et, alors que nous montions la petite côte vers l'entrée de la caverne, je demandai, curieux: .D .Bdia Quelle est la spécialité des Ragasakis? .Edia .P Livon se tourna pour répondre joyeusement: .D .Bdia Notre spécialité, c'est de prendre du bon temps et de résoudre des problèmes en même temps! En bref, on a une maison où on se réunit, on reçoit des requêtes de toutes sortes et on travaille en équipe. C'est comme une grande famille. .Edia .D .Bdia Une grande famille de fous, .Edia sourit Sirih. .Bdia Mais tu as entendu l'agent: apparemment, nous avons bonne réputation… Pourquoi cette question? .Edia .P Je haussai les épaules. .D .Bdia Dans les Cités de l'Eau, les confréries se spécialisent habituellement dans un domaine précis, même celles de chasseurs de récompenses comme la vôtre. .Edia .D .Bdia Tu appartiens à l'une d'elles? .Edia demanda Zélif. .P Nous arrivions à l'entrée de la caverne et je m'arrêtai pour contempler la vue avec une avide curiosité. Les maisons claires en face, la mer à droite, les montagnes vertes à gauche et une brise salée si différente de celle des Souterrains… Enfonçant les mains dans mes poches, je levai les yeux, esquissai un sourire et répondis: .D .Bdia Non. Plus maintenant. .Edia .P Et nous nous portions beaucoup mieux sans confrérie, ajoutai-je intérieurement. Je me tournai vers Yanika. Son aura resplendissait presque littéralement. .D .Bdia Regarde, frère, tout est vert! .Edia s'exclama-t-elle, radieuse. .P Dans les Souterrains, il n'y avait pas une seule plante ou herbe de couleur verte. Par contre, là, dans les montagnes, dans les champs, sur les rives du fleuve, c'était une véritable invasion. De même que le blanc: il y avait des files entières d'arbres avec des fleurs blanches. Cela devait être les sorédrips dont Livon avait parlé. Je souris. .D .Bdia Regarde vers le haut, Yani. Le ciel. Et le soleil. .Edia .P C'était un peu inquiétant de regarder ce vaste plafond bleu tacheté de nuages blancs. Surtout sachant que ce n'était pas un plafond. Tout était air et encore plus d'air. Un paradis pour le vent, pensai-je. Quant au soleil… il était un peu comme je l'avais imaginé. Il illuminait une superficie si grande que je ne parvenais pas à me la représenter même en ayant vu plus d'une fois des cartes du monde. .D .Bdia Alors? .Edia demanda Livon, intrigué. .Bdia Est-ce que le ciel de ton rêve était comme celui-ci? .Edia .P Mon sourire s'élargit. .D .Bdia Étrangement, oui. .Edia .P Même que, d'une certaine façon, il me semblait familier. .D .Bdia Eh bien, vous avez eu de la chance, .Edia fit Sirih, les mains sur les hanches. .Bdia Il y a quelques jours, il pleuvait des cordes. .Edia .D .Bdia Vraiment? .Edia Je fronçai les sourcils. .Bdia Mais, si je me rappelle bien, ici, la pluie n'est pas acide comme dans les Souterrains, n'est-ce pas? .Edia .D .Bdia Ça dépend des endroits. Mais à Firassa et dans toute la vallée il pleut de l'eau pure, .Edia assura Livon. .D .Bdia L'eau d'ici est réputée, .Edia observa Zélif, avec entrain. .Bdia Les thermes de Skabra sont les plus renommés de tout Rosehack. Beaucoup de touristes d'Arlamkas et de Daercia y viennent. .Edia .D .Bdia Et certains viennent même de plus loin, .Edia souffla Sirih. Alors, elle se tourna vers moi. .Bdia Bon! Ravie de vous avoir connus. On vous laisse là avec ce démon. Au fait, ça, c'est la clé, .Edia dit-elle, en me la tendant. .Bdia Rapporte le coffre quand tu reviendras, sinon Praxan va nous essoriller. .Edia .D .Bdia Je le ferai, .Edia promis-je. .D .Bdia Tu n'as qu'à demander la maison des Ragasakis, et les gens t'indiqueront le chemin, .Edia dit Livon. .D .Bdia J'étais en train de penser… .Edia réfléchit Zélif. .Bdia Le meilleur endroit pour libérer l'imp serait dans les montagnes du sud; là-bas, il n'y a presque personne, mais la zone est un peu traîtresse. Peut-être que tu aurais besoin d'un guide. Livon. Toi, tu connais ces montagnes. Tu pourrais les accompagner. .Edia .P Celui-ci cligna des paupières, pris de court. .D .Bdia Moi? .Edia .P Zélif sourit largement. .D .Bdia Après tout, nous devons nous assurer que l'imp ne causera plus de problèmes. Et je suis sûre que ce sera une bonne expérience pour tous. .Edia Elle agita la main. .Bdia Bon voyage! .Edia .P Elle s'éloigna tranquillement avec Sirih en descendant la rue vers le fleuve. J'échangeai un regard surpris avec Livon. Et celui-ci sourit, en se grattant la tête. .D .Bdia Bon, eh bien… On peut se mettre en marche tout de suite si tu veux. .Edia .P Je jetai un coup d'œil à ma sœur. .D .Bdia Yanika. Tu n'es pas fatiguée? .Edia .P Habituellement, être entourée de beaucoup de monde la fatiguait. Cependant, elle fit non de la tête, agrippant le coffre de l'imp avec bonne humeur. .D .Bdia Je vais bien, .Edia assura-t-elle. .P On la voyait contente avec son coffre. Mes lèvres se courbèrent. .D .Bdia Alors, allons libérer l'imp. .Edia .D .Bdia Mm! .Edia appuya-t-elle. Ses yeux noirs brillaient. .D .Bdia Par ici! .Edia appela Livon. .P Il nous conduisit par un chemin qui bordait la caverne. Bientôt, nous nous retrouvâmes en train de grimper par un sentier de terre au milieu des bois et nous perdîmes de vue la ville de Firassa. Le soleil nous éclaboussait de ses rayons à travers la cime des arbres et nous chauffait agréablement la peau. Tandis que j'avançais, je regardais autour de moi, séduit par tant de nouveautés. Je sentis l'air salé voltiger doucement entre les troncs, je vis un oiseau aux plumes rouges et noires s'envoler et quitter une branche pour continuer son chant sur une autre, et je vis aussi un scarabée luisant comme ceux qu'on voyait dans le bosquet du Temple. Je souris devant cette touche familière. Finalement, la Superficie appartenait au même monde que je connaissais. .D .Bdia Eh, .Edia dis-je. .Bdia Si tu ne veux pas, ne te sens pas obligé de nous guider. .Edia .P Livon ouvrait la marche, grimpant d'un bon pas. Il tourna la tête en répondant: .D .Bdia Ne te tracasse pas! Zélif a raison: je connais bien la zone. Et ce ne serait pas juste qu'après l'avoir attrapé, nous te laissions te charger tout seul de l'imp. En plus, honnêtement, je n'ai pas eu le temps de voir la créature, .Edia avoua-t-il. Il s'arrêta et se retourna complètement avec un grand sourire. .Bdia En fait, je suis curieux de savoir à quoi ressemble cet imp! .Edia .P Il rit de bon cœur et reprit la marche, faisant un saut pour escalader un petit ravin. Yanika se pencha légèrement vers moi. .D .Bdia Frère. Ton nouvel ami est un peu spécial, mais je le trouve sympathique. .Edia .P Je soufflai de rire sous le coup de la surprise. .D .Bdia Mon ami, tu dis? Voyons, Yani: nous le connaissons depuis une heure à peine. Il nous accompagne pour libérer l'imp, c'est tout. .Sm Mar-haï , toi, par contre, tu as des amis vraiment bizarres, .Edia ajoutai-je, tendant un bras pour la soulager du coffre. .P Yanika me répondit par une moue innocente, elle me laissa me charger du coffre et, avec prudence pour ne pas se salir, elle escalada le petit ravin. Je la suivis, encore un peu troublé. Ami, me répétai-je. Quelle idée. Je n'en avais jamais eu. Au Temple du Vent, les moines et leurs familles me traitaient normalement avec respect, parce que j'étais un Arunaeh, mais, précisément pour cette raison, ils avaient toujours gardé leurs distances. En réalité, je n'avais jamais vraiment compris pourquoi. Peut-être parce qu'ils pensaient que le Datsu des Arunaeh, le tatouage qui recouvrait notre visage et notre torse, faisait de nous des êtres froids dénués de sentiments? Ou peut-être parce que notre famille était connue pour ses bréjistes inquisiteurs experts dans les arts mentaux et que l'idée même de nous approcher les effrayait? Bah… Je jetai un coup d'œil serein vers la canopée feuillue illuminée par le soleil. Cela faisait longtemps que j'avais arrêté de me poser ce genre de questions. Et, cependant, à cet instant, je me réjouis égoïstement que Livon ne connaisse pas ma famille… Je posai le regard sur le Ragasaki qui, prévenant, pliait à ce moment une branche couverte d'épines pour laisser passer Yanika en toute sécurité. Bon, je devais me l'avouer: un peu de compagnie de temps en temps ne faisait pas de mal. .Ch "Le Lac Blanc" Arrivés à une certaine altitude, le sentier se fit moins pentu, et Livon s'arrêta bientôt, indiquant quelque chose de son index. .D .Bdia Regardez! Vous voyez ce pic très grand de l'autre côté de la vallée? C'est l'Aiguille. Depuis là-bas, on voit Firassa, les thermes de Skabra et les terres du nord. Enfin, quand les nuages laissent voir quelque chose. .Edia .P Le pic qu'il signalait pointait au-dessus des autres montagnes et était coiffé d'une couronne de nuages. L'Aiguille, me répétai-je. De fait, il avait une forme d'aiguille ou de stalagmite géante. Je regardai Livon avec incrédulité. .D .Bdia Tu l'as vraiment escaladé? .Edia .D .Bdia Deux fois! .Edia affirma-t-il. .Bdia La deuxième fois, c'était pour prendre des images fixes pour un cartographe et j'ai dû utiliser son appareil bizarre qui pesait plus lourd qu'une chèvre. La première fois, c'était plus amusant. J'avais douze ans et j'étais monté avec Baryn. Lui, c'est un moine yuri, alors il cherche toujours à voir tous les prodiges de la nature. .Edia .P Je détournai mon regard de l'Aiguille, l'expression interrogative. .D .Bdia Yuri? .Edia .D .Bdia Un amoureux de la nature, .Edia expliqua Livon. .Bdia Tu n'as vraiment jamais entendu parler des moines yuris? Ils se promènent dans toute la Terre Baie en bénissant la Shanhâ. La Mère Terre. C'est des gens de bonne foi, quoiqu'un peu spéciaux, .Edia avoua-t-il, en se frottant la tempe. Il indiqua une brèche dans la montagne. .Bdia Venez. C'est un raccourci. Ça nous fera gagner une heure de marche. .Edia .P J'acquiesçai puis me tournai subitement vers les arbres avec un malaise inexplicable. Depuis Donaportella, j'avais par moments comme l'impression que quelqu'un nous épiait. Peu avant de quitter la ville, je m'étais rué au coin d'une rue afin de percer le mystère… Non seulement je n'avais vu personne mais l'aura surprise de Yanika avait envahi toute la rue, troublant tous les passants. Je me retins de répéter l'expérience. .P Livon alluma une lanterne et nous le suivîmes à l'intérieur du tunnel. Celui-ci était un peu étroit, mais il s'avéra plutôt court et nous débouchâmes rapidement près d'un grand lac à l'eau aussi blanche que le lait, bordé de galets, de fleurs et d'arbres. Le soleil illuminait la rive, et la brise virevoltait au bord de l'eau, douce et chaotique. .D .Bdia Le Lac Blanc, .Edia déclara Livon. .Bdia On dit qu'il est habité par un démon de l'eau qui garde un trésor, mais je ne connais personne qui l'ait vu. De l'autre côté, il y a un passage vers le canyon d'Élel. À partir de là-bas, il n'y a plus qu'un seul chemin possible, alors il suffira d'effrayer l'imp pour qu'il s'en aille suffisamment loin. .Edia .D .Bdia Ça me semble un bon plan, .Edia approuvai-je. .P Tandis que nous poursuivions, je consultai la pierre de Nashtag de mon anneau. Celle-ci avait un cycle d'une durée de vingt-quatre heures comme les pierres de lune pendant lequel sa couleur verte prenait des teintes différentes. C'était pour beaucoup une manière approximative de mesurer le temps, mais mon expérience avec les roches m'avait appris à évaluer les étapes du cycle du Nashtag avec une bonne précision. C'est pourquoi je sus tout de suite que nous marchions depuis plus d'une heure et demie. .Bpenso Et nous allons mettre un bon moment à contourner le lac, .Epenso estimai-je. .D .Bdia Pourquoi le lac a-t-il cette couleur? .Edia demandai-je, curieux. .D .Bdia Joli, hein? C'est à cause des sankras, .Edia répondit Livon. .Bdia C'est une plante sacrée qui pousse au fond. Les pèlerins montent jusqu'ici rien que pour se tremper un instant dans le lac. .Edia .P Alors que nous avancions, il se mit à nous donner les noms et propriétés des plantes que nous croisions et, ainsi, j'appris que ces fines et hautes tiges étaient des bambous, que ces fleurs blanches et spongieuses étaient des aladènes, bonnes pour désinfecter, et que ces arbustes en forme d'araignée ne s'épanouissaient qu'à la tombée du jour. .P Quand nous sortîmes du bosquet de bambous, je remarquai l'édifice en bois et le ponton qui s'avançait sur le lac. Trois saïjits humains causaient sur la rive. Lorsque nous approchâmes, ils se tournèrent et, sur deux d'entre eux, je reconnus les tatouages de Mahura, la Régisseuse de l'Air. C'était une des déesses les plus vénérées dans les Cités de l'Eau. .D .Bdia Livon! .Edia s'écria le seul à ne pas avoir de tatouages. .D .Bdia Quand on parle du dragon, .Edia sourit Livon. .Bdia C'est lui, le moine yuri dont je vous parlais. Baryn! .Edia s'exclama-t-il, en levant énergiquement la main. .P Nous finîmes de nous approcher. Le moine yuri était un humain d'âge moyen, aux cheveux châtains et aux yeux clairs. Je fus frappé de constater qu'il lui manquait un bras. Livon n'avait-il pas dit qu'il cherchait à voir les prodiges de la nature? Eh bien, l'un de ces prodiges avait dû lui coûter cher. .D .Bdia Vous avez fait le tour du lac, hein? .Edia lança Baryn. .Bdia Dis-moi, Livon. Tu n'as rien vu d'étrange? .Edia .P Livon fit non de la tête, surpris. .D .Bdia Tout est comme toujours. .Edia .D .Bdia C'est du moins ce qu'il t'a semblé, Livon, .Edia répliqua Baryn d'un ton savant en levant l'index. .Bdia Si tu savais combien de choses changent en une seule minute! Les fourmis travaillent, le bambou pousse, un moineau attrape un ver de terre et une plante meurt… La Nature change plus que nous ne le croyons. .Edia .D .Bdia Ça, c'est vrai, .Edia concéda Livon avec un sourire. .D .Bdia Quoi qu'il en soit, .Edia ajouta le moine yuri sur un ton soudainement dramatique, .Bdia aujourd'hui, un autre chasseur de trésors s'est aventuré dans le lac et il n'est toujours pas revenu. Cela fait déjà trois disparus en un mois. Une tragédie. J'ai averti le jeune homme d'aujourd'hui, je lui ai dit que l'eau sankra est traîtresse, mais, lui, il ne m'a pas écouté. Shanhâ! .Edia s'exclama-t-il, en portant sa main sur son cœur. .Bdia La Mère Terre lui réserve sûrement une réincarnation en sankra. .Edia .D .Bdia Notre compagnon est un bon nageur et un nuron, .Edia rétorqua l'un des Mahurs, offensé. .Bdia Il est encore tôt pour l'enterrer. .Edia .D .Bdia Ingénu! Même s'il peut respirer sous l'eau, il ne peut pas filtrer le sédatif de la sankra, .Edia argumenta Baryn. .Bdia Le plus probable, c'est qu'il s'endorme au fond jusqu'à sa mort. .Edia .P Ils avaient beau s'efforcer d'avoir l'air tranquilles, les deux compagnons du chasseur de trésors montraient une inquiétude croissante. Un soudain coup contre le coffre détourna mon attention. Cela faisait un moment que l'imp n'avait pas manifesté de signes de vie, mais il se mit alors à frapper rythmiquement le bois. L'inquiétude de Yanika tourbillonna dans son aura et, brusquement, un des chasseurs de trésors jura: .D .Bdia Par Mahura… C'est vrai qu'il en met du temps à remonter. Pynn, tu ne crois pas qu'on devrait aller le chercher? .Edia .D .Bdia Peut-être, mais… je ne sais pas nager, Yango, .Edia bredouilla l'autre Mahur. .D .Bdia .Sm Mar-haï , c'est bon, j'y vais, .Edia répliqua le dénommé Yango tout en essuyant des mains moites de sueur sur sa veste et jetant des coups d'œil nerveux à l'eau blanche. .P Sachant que l'inquiétude de Yanika intensifiait celle des autres, je pris ma sœur par le bras et dis: .Bdia on revient tout de suite, .Edia avant de m'éloigner avec elle. Quand nous fûmes suffisamment loin, je posai le coffre sur l'herbe verte et observai comme il se balançait sous les coups. Les runes commençaient à se défaire et le bruit perçait de plus en plus. .D .Bdia Frère… .Edia dit Yanika, anxieuse. .Bdia On peut l'ouvrir maintenant? .Edia .P J'hésitai et, alors, mon regard se posa sur une brèche située à quelques mètres de l'édifice. Près de celle-ci, il y avait un écriteau d'avertissement. .D .Bdia Ça doit être le canyon d'Élel, .Edia indiquai-je du menton. .D .Bdia On n'a qu'à le libérer là-bas, .Edia proposa Livon, en nous rejoignant. .P J'arquai un sourcil, je jetai un coup d'œil au moine yuri qui faisait de grands gestes de son unique bras, occupé à parler avec les chasseurs de trésors, et j'acquiesçai, en reprenant le coffre. .D .Bdia Spécial, comme type, .Edia laissai-je échapper tandis que nous nous dirigions vers le canyon. .D .Bdia Baryn? Mm, et plus on le connaît plus il a l'air spécial, .Edia sourit Livon. .Bdia C'est lui qui m'a présenté à la confrérie il y a sept ans. Quand il n'a rien d'autre à faire, il visite les lieux sacrés des environs et il les protège. .Edia .D .Bdia Avec des bénédictions? .Edia me moquai-je. .D .Bdia Non, .Edia rit-il. .Bdia Par n'importe quel moyen, en fait. Une fois, des nantis de la capitale ont voulu faire construire un petit palais sur la rive de ce lac et j'ai aidé Baryn à attirer un spectre jusqu'ici depuis Élel. On n'a plus entendu parler du palais. .Edia .P Amusé, je lui rendis un demi-sourire. On ne pouvait pas dire que c'était une méthode très honnête, mais visiblement cela importait peu à Livon et à Baryn. .P Nous arrivâmes au canyon et nous y pénétrâmes de quelques mètres avant de nous arrêter. .D .Bdia Je vais créer un champ de force pour qu'il n'ose pas revenir de ce côté, .Edia dis-je, en posant le coffre. .Bdia Ne vous approchez pas. .Edia .P J'avais déjà tracé le sortilège en chemin et je le lançai presque aussitôt. Une petite barrière de force s'éleva juste derrière moi, laissant Yanika et Livon à couvert. Je m'accroupis près du coffre et sortis la clé. .D .Bdia Ça alors! .Edia s'exclama Livon sur un ton joyeux. .Bdia Tu es celmiste? .Edia .P Je le regardai du coin de l'œil en répondant: .D .Bdia Oui. Je travaille comme destructeur. .Edia .D .Bdia Destructeur? Ça signifie que tu peux détruire des matériaux? .Edia demanda Livon, impressionné. .P Je m'étonnai. Il n'avait jamais entendu parler des destructeurs? Je supposai qu'à la Superficie, ils n'étaient pas aussi utiles, mais quand même… Je confirmai: .D .Bdia En gros, oui. Mais… .Edia Je ramassai une pierre, augmentai la pression et, en un instant, une pluie de sable tomba de ma paume. Je souris. .Bdia Les roches sont ma spécialité. .Edia .P Les yeux gris ébahis de Livon étincelaient de curiosité. Yanika, par contre, attendait avec impatience en tambourinant avec ses doigts… Je tournai la clé dans la serrure et attendis. La créature avait cessé de donner des coups et le couvercle ne s'ouvrit pas. Je tendis la main et l'ouvris brusquement avant de faire un pas rapide en arrière. Un visage gris clair apparut, clignant des yeux. .D .Bdia Euh? .Edia fit-il. Il se leva lentement, confus. .Bdia Euh… Où suis-je? … Qui êtes-vous? .Edia .P .Sm -t penso Il parle! , me dis-je, abasourdi. L'aspect de la créature —fluette, avec deux bras, deux jambes et deux oreilles pointues— me frappa, mais je fus encore plus étonné de voir qu'il portait un petit pantalon vert, un collier métallique et une corde claire autour de ses cheveux blancs. Il ne mesurait pas plus de quarante centimètres de haut et avait une tête plus ressemblante à celle des gobelins; néanmoins, pour le reste, il avait clairement l'air d'un saïjit. Un saïjit en miniature. Soudain, je me sentis mal à l'aise de l'avoir transporté dans un coffre tout ce temps. .P L'imp cligna des paupières et répéta: .D .Bdia Où suis-je? .Edia .P Ses yeux s'étaient fixés sur le ciel bleu. Il n'avait probablement jamais vu le ciel, compris-je. Plus incroyable encore, il n'avait pas l'air de vouloir filer. Notre présence ne l'effrayait-elle même pas? .D .Bdia Peux-tu enlever la barrière? .Edia demanda Livon. .P Voyant l'aspect de l'imp et sa confusion, mes appréhensions s'étaient volatilisées et je défis le champ de force. .D .Bdia C'est fait, .Edia dis-je. .P Livon fit un pas en avant, puis un autre, et il s'accroupit près du coffre. L'imp et lui se regardèrent avec intensité. .D .Bdia Ça… c'est un imp? .Edia demanda-t-il dans un murmure déconcerté. .D .Bdia Imp ou pas, ce n'est pas une créature infernale, ça, c'est clair, .Edia opinai-je. .D .Bdia C'est ce qu'on dirait, .Edia concéda Livon. .Bdia Mais… crois-moi, quand nous l'avons poursuivi, il ne nous a pas dit un seul mot. Il s'est caché et il nous a rendus fous à courir de tous les côtés. .Edia .P L'imp gonfla ses joues, s'agrippa au bord du coffre et s'y hissa, approchant ses grands yeux de nous. .D .Bdia Lalalou! .Edia chantonna-t-il. Il s'assit et regarda Livon avec un grand sourire avant de demander avec une évidente confusion: .Bdia Pourquoi vous m'avez mis dans le coffre? Qui êtes-vous? .Edia .P Yanika vint se placer à mes côtés, aussi curieuse que moi. Livon chuchota: .D .Bdia Il a l'air très jeune… .Edia Se redressant un peu, il leva une main en signe de salutation, accompagnée d'un sourire amical. .Bdia Moi, c'est Livon. Et eux, c'est Yanika et Drey. Désolé de demander, mais… c'est vraiment toi qui as fait dérailler ces wagons? .Edia .P L'imp cligna des yeux. .D .Bdia Wagons? .Edia Il pencha sa tête en arrière en répétant, l'air pensif: .Bdia Wagons, wagons, wagons… Aucune idée! .Edia déclara-t-il finalement, et il sourit largement en se présentant: .Bdia Moi, c'est Tchag. .Edia .P Il avait même un nom. Je secouai la tête, éberlué. Pouvait-il s'agir d'une créature domestiquée par des saïjits? Dans les Souterrains, certains avaient des mascottes de toute sorte. Et, s'il était vraiment très jeune, il était possible qu'il se soit perdu. .D .Bdia En réalité, nous t'avons capturé parce qu'on nous a dit qu'un imp causait des problèmes à Salderburu, .Edia expliqua Livon. .Bdia Ce n'était pas toi? .Edia .D .Bdia Des problèmes? .Edia répéta Tchag en fronçant les sourcils, l'air perplexe. .Bdia Moi, je n'aime pas les problèmes. J'étais en train de passer par un tunnel, là où y'a le grand arbre avec la nourriture jaune… Non, c'est vrai! L'arbre n'était plus là. Il avait disparu. Les choses changeaient. Mais, moi, je continuais à chercher… à chercher… J'étais très seul et je cherchais… .Edia Ses lèvres tremblèrent et ses yeux brillèrent. Il se tordit les mains. .Bdia La vérité, c'est que je ne sais pas ce que je cherche, .Edia avoua-t-il. .P Ses paroles ne pouvaient être plus confuses. Livon allait répondre à Tchag quand un subit cri traversa l'air. .D .Bdia Au secours! À l'aid…! Aidez-moi! .Edia .P Nous nous tournâmes brusquement vers le Lac Blanc. Un des Mahurs, le dénommé Yango, était entré dans le lac et, visiblement, il avait un problème. Il s'agitait dans l'eau blanche comme s'il était en train de se noyer. Il était impossible qu'il ne sache pas nager s'il était parvenu si loin de la rive, ce qui signifiait que quelque chose l'avait probablement mordu ou qu'il s'était empêtré dans une plante du fond. Je ne voulais pas laisser Yanika seule avec l'imp, mais je supposais que celui-ci ne représentait pas de réel danger et… le plus logique, c'était de secourir le Mahur. Je pouvais tenter de le sortir de là en me propulsant avec l'énergie orique avant qu'il ne se noie, le libérer avec un sortilège de destruction si nécessaire et le ramener sur la rive. Je n'étais pas un habitant des Cités de l'Eau pour rien: j'avais passé des heures à nager dans le lac près du Temple du Vent. .P Alors, je m'aperçus que Livon s'était déjà élancé en courant vers le ponton, abandonnant son sac à dos. .Sm -t penso Ça, ça a été rapide , pensai-je, pris de court. Livon n'avait pas douté une seule seconde avant de se précipiter. Cependant… .D .Bdia À l'aid…! .Edia s'étouffait le Mahur. .P Il allait arriver trop tard, pensai-je. .D .Bdia Yanika, surveille l'imp, .Edia lançai-je. .P Ma sœur acquiesça. Son aura s'était emplie de tension et de peur et, sans doute pour cette raison, l'imp s'était blotti contre le coffre, regardant autour de lui avec des yeux grands ouverts. La fameuse créature infernale avait bien plus l'air d'une proie que d'un prédateur, me moquai-je. J'allais détourner les yeux quand, soudain, je le vis aspirer de l'air et… son corps gris chatoya un instant d'énergies puis disparut. Comment…? .D .Bdia Il n'a pas bougé, .Edia assura ma sœur. .Bdia Il a peur, c'est tout. Tu ne vas pas aider Livon? .Edia .P Je perçus son impatience et, avec une moue d'excuse, je laissai mon sac et je fonçai vers la rive du lac, sans beaucoup d'espoir d'arriver à temps. Livon était parvenu au bout du ponton. Cependant, au lieu de plonger, il s'arrêta. Qu'attendait-il? J'accélérai. J'arrivais enfin près de la rive quand la tête du malheureux disparut de la surface; une main tremblante et ouverte se dressa, mais cette dernière fut attirée d'un coup vers le bas. L'eau était si opaque qu'il était impossible de deviner ce qu'il y avait en dessous… .P Je m'arrêtai près du ponton, me tournai vers Livon et… je clignai des yeux. À la place du kadaelfe aux cheveux bleus et à la cape rouge, je vis Yango allongé sur les planches et crachant de l'eau. J'écarquillai les yeux. .P .Bpenso Dannélah, .Epenso pensai-je, abasourdi. Comment diables…? .P Le moine yuri sortait de l'édifice, portant une corde. Le dénommé Pynn l'aidait avec des gestes maladroits, mais, quand il vit son compagnon, il laissa tout tomber et se mit à courir en criant: .D .Bdia Yango! .Edia .P Il atteignit le ponton et je le suivis pour vérifier que Yango respirait maintenant plus calmement. Mais où diables était Livon? Je jetai un coup d'œil vers le canyon et vis Yanika, le regard rivé sur la scène, mais je ne vis pas l'imp. À vrai dire, peu m'importait qu'il se soit enfui. Mon attention se centra sur l'endroit où Yango avait failli se noyer un instant plus tôt. Et quand je vis des bulles blanches, mon cœur s'accéléra. .P Je ne saisissais pas très bien ce qui se passait, mais apparemment il y avait quelque chose de vivant là-dessous et, même si la possibilité était minime, si Livon se trouvait là-dedans, je ne pouvais pas le laisser se noyer… .P On entendit soudain un claquement, et une forme apparut à la surface de l'eau, en traînant une autre. Toutes deux se séparèrent et nagèrent rapidement vers la rive. C'étaient Livon et le nuron. Le premier rayonnait la bonne humeur. Je laissai échapper un soupir de soulagement. Je quittai le ponton et me hâtai de retourner au canyon récupérer les sacs et le coffre. Il se trouva que l'imp, à présent bien visible, s'était de nouveau réfugié à l'intérieur de celui-ci. Il leva vers moi des yeux emplis d'une curiosité paisible. .D .Bdia Tchag, .Edia lui dis-je. .Bdia Tu es libre. Essaie simplement de ne pas t'approcher des saïjits. .Edia .P L'imp me regarda, l'air surpris. Il ne paraissait pas très éveillé ni très disposé à partir. Je soulevai le coffre avec un soupir. Yanika demanda: .D .Bdia Livon s'est télétransporté, n'est-ce pas? .Edia .P Je tournai la tête vers l'intéressé. Assis sur le sable de la rive, le Ragasaki était en train d'aider le nuron à retirer les derniers restes d'une sorte d'algue qui s'était enroulée autour de sa cheville; le nuron agitait la queue, impatient, l'eau miroitant sur sa peau écailleuse, et Baryn, le moine yuri, observait la plante détruite, l'air peiné. Tandis que nous sortions de la brèche, retournant vers le lac, j'acquiesçai, pensif. .D .Bdia Il a dû permuter son corps avec celui de Yango, .Edia raisonnai-je. .P D'après ce que je savais, la permutation modulait l'énergie orique de manière complètement différente des sortilèges de destruction et, en théorie, elle était beaucoup plus difficile à apprendre. .Bpenso Alors, toi aussi, tu es un celmiste, .Epenso pensai-je. Un sourire se dessina sur mes lèvres. .D .Bdia Et voilà! .Edia déclara joyeusement Livon, en lançant l'algue dans le lac. .Bdia Tu devrais désinfecter la blessure. .Edia .P Nous arrivâmes auprès d'eux juste quand Baryn, un poing sur la hanche, lança: .D .Bdia J'espère que tu n'as pas trop abîmé les plantes. Si j'ai bien compris, c'était toi qui tirais le pied de ton compagnon. Tu essayais de le tuer ou quoi? .Edia .P Le nuron souffla. .D .Bdia Bien sûr que non. J'étais prisonnier de cette maudite plante. Quand j'ai attrapé Yango… je n'ai pas pensé. Je l'ai confondu avec une plante. Cette sankra me trouble encore la tête… Désolé, compagnon, .Edia dit-il. .P Celui-ci s'enveloppait dans sa cape, grelottant. .D .Bdia Je n'arrive pas à comprendre ce qui s'est passé, .Edia avoua-t-il. .D .Bdia Ah, pourtant, c'est facile à comprendre, .Edia fit Baryn, dissimulant à peine un sourire suffisant. .Bdia Il n'y a qu'une solution possible. Vous ne voyez pas? .Edia se moqua-t-il et il révéla: .Bdia Livon est un permutateur. .Edia .P Yango fronça les sourcils et écarquilla soudain les yeux, se tournant vers Livon. .D .Bdia Ça veut dire… que tu as échangé nos places? .Edia .P Livon acquiesça, souriant. .D .Bdia Je me suis douté que quelque chose te retenait, alors j'avais préparé mon poignard pour me libérer. J'ai bien failli l'utiliser et te couper la main, .Edia s'excusa-t-il devant le nuron. .Bdia Ah, ma deuxième permutation a un peu dérapé. En fait, en permutant avec toi, j'ai gardé ton sac. Tiens, le voilà, .Edia fit-il joyeusement, en lui tendant un petit sac opaque et rebondi. Le nuron ouvrit grand les yeux, vérifia sa ceinture et prit le sac avec fébrilité, marmonnant des mots inintelligibles. Livon se leva, me sourit et arqua les sourcils en voyant l'imp dans le coffre. Il s'avança vers nous. .Bdia Pourquoi n'est-il pas parti? .Edia .P Je haussai les épaules, amusé. .D .Bdia Il doit s'être attaché au coffre. .Edia .P Une soudaine exclamation me fit sursauter. Baryn s'approcha de moi, contemplant l'imp avec émerveillement. .D .Bdia Est-ce possible! Une goorgode! Mais cette plante s'est éteinte il y a deux siècles! .Edia .P Je tordis ma bouche, quelque peu effaré. Une plante? .D .Bdia Euh… Baryn, je crains fort que ce ne soit pas une goorgode, .Edia intervint Livon avec délicatesse. .D .Bdia Non! Ça doit sans doute être une variante, .Edia convint le yuri, se frottant le menton. .P Je soufflai, exaspéré. .D .Bdia Tu es aveugle? Tchag n'est pas une plante. .Edia .D .Bdia Ah! Comment le sais-tu, petit malin? .Edia répliqua Baryn. .Bdia Les goorgodes changent d'aspect et ne sont pas toujours enracinées… .Edia .D .Bdia Et elles parlent aussi? .Edia me moquai-je. .D .Bdia Mm! .Edia Il inspira en plongeant sa main dans sa chevelure embroussaillée et acquiesça: .Bdia On les soupçonne d'avoir un moyen de communication… .Edia .D .Bdia Moi, je suis Tchag, .Edia intervint l'imp. Et il confirma: .Bdia Tchag. C'est moi. .Edia .P Baryn ouvrit la bouche, la referma, puis dévisagea la créature, interloqué. Livon se racla la gorge, nous adressant un sourire embarrassé. .D .Bdia Ne vous inquiétez pas pour Baryn, .Edia dit-il. .Bdia Parfois, il tire des conclusions avant de penser… .Edia .D .Bdia Tu parles comme si ça ne t'arrivait jamais, à toi, .Edia répliqua Baryn sans perdre contenance. .P Il ne détournait pas les yeux de Tchag. Yanika regardait ce moine yuri un peu loufoque avec une expression mi-curieuse mi-amusée. Elle devait sûrement penser: frère, frère, celui-là, il est .Sm vraiment spécial. .D .Bdia Excusez-moi, .Edia intervint le Mahur dénommé Yango, en s'approchant. Ses deux compagnons le suivaient, l'un avec timidité, l'autre en boitant. .Bdia Tu t'appelles Livon, n'est-ce pas? Nous voudrions te remercier pour ton aide, mais nous ne savons pas très bien comment. Peut-être que vous aimeriez prendre une tasse de thé de Kozéra? .Edia .D .Bdia Oh, .Edia fit Livon, surpris. Il eut un large sourire. .Bdia C'est très aimable, j'accepte! J'enfile des habits secs et j'arrive. .Edia .P Kozéra, me répétai-je. J'étais à présent certain que ces trois-là venaient des Souterrains. Le chasseur de trésors sourit. .D .Bdia De même que l'on partage l'Air de Mahura, on partage le thé. .Edia .P Je ne pus m'empêcher de lui lancer un regard sceptique. Vu comme les Mahurs avaient chuchoté près de la rive, il était clair que le nuron avait trouvé quelque chose de valeur au fond du lac et, ça, en tout cas, ils n'avaient pas l'air de vouloir le partager. Détail qui me dérangea, parce que Livon avait risqué sa vie pour eux. .P Quoi qu'il en soit, nous partageâmes amicalement le thé de Kozéra à l'intérieur du petit temple en bois. Baryn semblait avoir recouvré une certaine raison et il nous parla des légendes du Lac Blanc, de ses trésors et de son démon de l'eau. Quand il laissa sous-entendre que ceux qui volaient quelque chose dans le lac recevaient sa malédiction, je remarquai la moue gênée du nuron suivie d'un léger souffle d'incrédulité. Malgré moi, ma curiosité s'accrut. Quelle sorte d'objet pouvaient-ils avoir tiré du lac? Des gemmes? Des pièces de monnaie? Des magaras? .D .Bdia Je vais être direct avec vous, .Edia dit alors Baryn. .Bdia Moi, ça ne m'intéresse pas, mais Livon a le droit de savoir. Qu'avez-vous trouvé dans le lac? .Edia .P La question assombrit le visage des Mahurs. Livon jeta un regard froncé au moine yuri. .D .Bdia Baryn, .Edia se plaignit-il. .Bdia Si ça t'intéresse, sois direct pour de vrai et dis que ça t'intéresse. Moi, je ne veux rien savoir. .Edia .P Baryn s'esclaffa d'une voix grave. .D .Bdia Menteur! .Edia .P Livon soupira, refusant apparemment de se disputer avec Baryn. Le nuron agita légèrement son imposante queue et intervint: .D .Bdia Je vous prie de m'excuser. Je crois qu'il y a eu un malentendu. .Edia De ses yeux globuleux et noirs, il jeta un regard à ses compagnons avant d'admettre: .Bdia Nous ne sommes pas des chasseurs de trésors. Nous travaillons pour un hôpital de Kozéra. L'eau sankra a de nombreuses propriétés bénéfiques, mais elle est chère et notre hôpital n'a pas les moyens d'en acheter, alors… nous espérons pouvoir la reproduire à l'hôpital pour nos malades. Mon épouse, en particulier, .Edia murmura-t-il. .P Je baissai les yeux vers le sac imperméable qu'il portait à la ceinture, devinant enfin son contenu. Livon émit un son surpris. À l'évidence, l'histoire l'avait touché. .D .Bdia Mais… pourquoi ne pas l'avoir dit avant? .Edia demanda-t-il. .Bdia Vous auriez pu demander de l'aide. .Edia .P Le nuron grimaça et jeta un regard embarrassé à Baryn. .D .Bdia Nous croyions que ce lac était sacré et qu'il était interdit de l'altérer. Malgré tout, nous avons pensé qu'en ne prenant qu'une seule plante, nous n'endommagerions pas… l'écosystème, .Edia articula-t-il. .P Il y eut un silence. .D .Bdia L'écosystème, .Edia répéta Livon. Plissant les yeux, il se tourna vers un Baryn à l'air innocent. .Bdia Baryn, qu'est-ce que tu leur as raconté? Le lac est sacré, .Edia reconnut-il. .Bdia Mais je doute qu'une seule plante en moins puisse endommager le lac. .Edia .D .Bdia J'en ai pris deux, .Edia avoua le nuron. .D .Bdia C'est pareil. Et puis, deux, ça ne suffira pas pour fournir suffisamment d'eau sankra pour un hôpital, .Edia opina Livon. .Bdia Je vais vous aider à en prendre d'autres. .Edia .P Baryn lui jeta un regard froncé, se frotta le menton, se leva, les mains dans les poches, et soupira: .D .Bdia Je vois. Je ne savais pas que vous veniez d'un hôpital. J'ai présumé un peu vite que vous étiez des chasseurs de trésors, mais… c'est ce qui arrive quand on ne se présente pas comme il faut. Quoi qu'il en soit, pour cette fois, je ferai une exception. Baryn Alterdaga vous aidera, .Edia déclara-t-il avec une soudaine détermination. Il émit un rire moqueur en ajoutant: .Bdia Cet après-midi, le gardien du lac est parti faire des courses à Firassa et il a laissé cet endroit sous ma responsabilité. Alors, aujourd'hui, c'est moi qui décide les règles. Mais nous tiendrons ceci secret, .Edia exigea-t-il. .P J'échangeai un sourire avec Yanika. Ce moine yuri pouvait paraître arrogant et un peu lunatique et, pourtant, il s'était empressé de courir chercher une corde quand Yango se noyait et, à présent, il était prêt à leur venir en aide. Je levai une main. .D .Bdia Est-ce que je peux aider, moi aussi? .Edia demandai-je. .P Les trois Mahurs nous regardaient, abasourdis. .D .Bdia Je… je ne sais pas comment vous remercier, .Edia avoua le nuron. .D .Bdia Nous ne voulons pas causer de problèmes, .Edia bredouilla Pynn. .D .Bdia Silence, .Edia répliqua Baryn, en levant brusquement l'index. .Bdia La nature m'inspire le plus grand respect, mais, avant tout, je suis humain: je ne laisserai pas des malades mourir si je peux l'empêcher. Bien. D'abord, nous avons besoin d'un bon récipient pour maintenir les plantes en vie. Vos sacs laissent à désirer. Est-ce que vous avez d'autre matériel dans votre carriole? Venez, .Edia ajouta-t-il, comme l'un d'eux acquiesçait. .P Il sortit avec les trois Kozériens pour examiner le matériel que ceux-ci avaient apporté. Après avoir terminé mon infusion, je m'allongeai sur le plancher de bois et bâillai dans le silence restauré. .D .Bdia Yanika, .Edia dis-je. .Bdia Qu'est-ce que tu vas faire de Tchag? .Edia .P L'imp avait même accepté une tasse de thé et il s'était brûlé la langue. Maintenant, plaqué contre l'un des murs, il murmurait tout bas dans une étrange position, en remuant rythmiquement les pieds. Yanika prit un air pensif. .D .Bdia Je ne sais pas, .Edia avoua-t-elle. .Bdia Il ne pourrait pas venir avec nous? .Edia .P L'imp, à plat ventre, frappa sa tête contre le sol, puis nous regarda avec des yeux soudainement émus. .D .Bdia Oui, je veux aller avec vous! .Edia .D .Bdia .Sm Ya-naï , .Edia refusai-je. .Bdia S'il se met à faire dérailler des wagons, on nous accusera. .Edia .D .Bdia Je ne fais pas dérailler de wagons! .Edia protesta-t-il. .D .Bdia Il dit que ce n'était pas lui, .Edia le défendit Yanika. .D .Bdia Mouais. Va savoir, il ne sait même pas ce que c'est qu'un wagon, Yani, .Edia soupirai-je. .P Yanika se leva et alla s'accroupir près de l'imp. Les acrobaties de celui-ci l'amusaient. .D .Bdia Qui t'a appris à parler? .Edia demanda-t-elle. .D .Bdia La sorcière Lul! .Edia répondit Tchag avec un sourire, se redressant d'un bond. Il se jeta par terre, s'allongeant le menton sur les mains. .Bdia Je peux aller avec vous? .Edia .D .Bdia Tu n'as pas un meilleur endroit où aller? .Edia s'étonna Yanika. .P Tchag fit non de la tête, et ma sœur se tourna vers moi. Je soufflai de biais et me redressai. .Sm Mar-haï , Yanika voulait-elle vraiment voyager avec cette créature? Celle-ci avait plutôt l'air d'avoir un caractère enjoué; je supposais donc que cela n'affecterait pas négativement l'aura de ma sœur, mais, malgré tout, c'était une préoccupation en plus… .D .Bdia Qu'il vienne s'il veut, .Edia intervint Livon, en reposant sa tasse vide. Je me tournai vers lui, surpris, tandis qu'il ajoutait: .Bdia Je me sentirais mal si je le laissais partir vers les Terres d'Élel. C'est une zone dangereuse. Il y a des spectres et des bandes entières de vampires qui vivent là-bas. .Edia .P Tchag avait ouvert grand les yeux, visiblement effrayé. .D .Bdia Des spectres? Des vam… pires? .Edia .P J'inspirai. .Sm -t penso Je suppose que je n'ai pas le choix… Brusquement, je me figeai. .D .Bdia Une seconde. Tu as dit ‘Qu'il vienne s'il veut’. Ça veut dire que tu vas le garder avec toi? .Edia demandai-je, étonné, à Livon. .P Pensif, Livon tapota son index contre ses lèvres et rit doucement en déclarant: .D .Bdia Pourquoi pas? Peut-être que je peux en faire un bon Ragasaki. .Edia .P Je vis la petite créature réajuster avec soin la corde autour de ses cheveux blancs et je fis une moue amusée. .D .Bdia Sûrement. .Edia .D .Bdia Et… Bon, vous n'allez pas venir vous aussi? .Edia demanda Livon. .P J'arquai un sourcil. .D .Bdia À Firassa? .Edia .P Yanika rit. .D .Bdia À la confrérie, frère! Toi aussi, tu veux être un Ragasaki. .Edia .P Je clignai des yeux. Avais-je raté quelque chose? Moi, un Ragasaki? .D .Bdia D'où est-ce que tu sors que je veux être un Ragasaki? .Edia marmonnai-je. .D .Bdia Tu ne veux pas? .Edia s'étonna Yanika. .P Je roulai les yeux. .D .Bdia On ne nous a pas invités, Yani. .Edia .D .Bdia Moi, je vous invite, .Edia affirma Livon. .Bdia Il est clair que tu as l'âme d'un Ragasaki. Sinon, tu n'aurais pas proposé d'aider pour les sankras et tu te serais désintéressé de l'imp. Alors… si vous ne savez pas quoi faire, vous pouvez au moins passer et voir si ça vous plaît. .Edia .P Je le regardai, interdit. Parlait-il sérieusement? Je ne pouvais nier que l'idée me plaisait, mais… était-ce vraiment ce que voulait Yanika? Je me tournai vers elle, la vis sourire et cessai de douter. .D .Bdia Je passerai, .Edia promis-je. .D .Bdia Super! En plus, tu connais déjà notre leader, .Edia ajouta Livon. .P Le leader? Mes yeux s'agrandirent. .D .Bdia Le yuri? .Edia .P Ce lunatique?, ajoutai-je mentalement. Livon s'esclaffa. .D .Bdia Non! Lui, il n'a rien d'un leader, pas plus que moi. Je parle de Zélif. .Edia .P Zélif… Je me redressai. .D .Bdia La petite faïngale blonde? Vraiment? .Edia Je soufflai de biais. .Bdia Impossible. On dirait une adolescente. .Edia .D .Bdia Détrompe-toi, .Edia dit Livon. .Bdia Je ne sais pas quel âge elle a, mais c'est elle qui a fondé la confrérie il y a quinze ans et, depuis presque sept ans que je la connais, elle n'a pas changé d'un pouce. Elle… .Edia .P Soudain, il chancela et faillit perdre l'équilibre. Je me levai d'un bond pour lui donner mon appui, inquiet. .D .Bdia Ça va? .Edia .P Livon secoua la tête comme pour éclaircir son esprit. .D .Bdia Ça… ça va. C'est juste que j'ai utilisé beaucoup d'énergie, je pense. Permuter deux fois de suite, ce n'est pas facile, mais le faire dans l'eau, ça l'est encore moins. .Edia .P Je souris, en penchant la tête de côté, me demandant combien de fois il m'était arrivé la même chose pendant mes entraînements. .D .Bdia Ces permutations… C'était impressionnant, .Edia dis-je. .D .Bdia C'est vrai, tu as trouvé? .Edia se réjouit-il. .Bdia L'embêtant, c'est que je ne peux pas en faire plus de deux de suite. Il me reste encore beaucoup à apprendre. .Edia .D .Bdia Où as-tu appris? .Edia demandai-je. .D .Bdia À faire des permutations? .Edia Il sourit. .Bdia J'ai appris tout seul. .Edia .P Je le regardai, impressionné. Il avait appris une technique comme la permutation sans aucune aide? .D .Bdia J'ai reçu de l'aide pour les bases, .Edia nuança-t-il. .Bdia Shimaba m'a donné un coup de main pour la théorie. Elle ne s'y connaît pas en orique, mais elle connaît la bibliothèque de Firassa par cœur! En plus, nous avons de très bons livres à la confrérie. Comme dit Baryn, la volonté paie davantage que n'importe quel employeur, .Edia cita-t-il. .P Je lui rendis un sourire amusé et remarquai: .D .Bdia Mais la volonté ne fait pas tout. Tu es fatigué. Alors, les sankras, c'est moi qui m'en charge. .Edia .P Livon cligna des yeux, surpris. .D .Bdia Tu es sérieux? Eh ben… Merci, Drey… mais je vais mieux maintenant. .Edia .D .Bdia .Sm Ya-naï , .Edia répliquai-je. .Bdia Je viens des Cités de l'Eau. Je nage plutôt bien. Laisse-moi faire. Juste une chose… s'il arrive quelque chose à Yanika pendant que je suis dans le lac, je détruirai tout ce qui croisera mon chemin. J'avertis, .Edia dis-je sur un ton joyeux mais franc. .P Livon m'observa d'un air curieux et acquiesça fermement. .D .Bdia D'accord. .Edia .P Satisfait, j'ouvris la porte et nous sortîmes tous les trois de l'édifice en direction du ponton, suivis de Tchag. J'ôtai mon gilet, mes chaussures, ma boucle d'oreille en forme de larme et l'anneau de Nashtag avant de regarder l'eau blanche. Je l'effleurai doucement avec un sortilège orique. .D .Bdia Allez, tu peux y arriver, frère! .Edia m'encouragea Yanika. .D .Bdia Allez, tu peux y arriver, frère! .Edia lui fit écho Tchag. .P Je vis l'imp hissé sur un poteau, me souriant avec une joie évidente, et je roulai les yeux. Qui diables pouvait bien être cette sorcière Lul qui lui avait appris à parler? Allez savoir. Ce qui était clair, c'était que, pour l'instant, il n'avait l'air ni espiègle ni retors, plutôt tout le contraire. Je finis d'attacher ma chevelure noire et leur lançai: .D .Bdia Je reviens tout de suite. .Edia .P J'emplis mes poumons d'air et, d'un saut, je plongeai. L'eau était blanche et opaque, mais, sinon, c'était tout simplement de l'eau. Je souris intérieurement tout en nageant et descendant dans un silence presque complet. L'eau était plus chaude que froide et, hormis le fait que je ne voyais rien, j'aurais pu me croire de retour dans le lac du Temple du Vent. .P Atteindre le fond fut plus facile que je ne le pensais; néanmoins, je compris rapidement pourquoi le nuron avait mis aussi longtemps à revenir: les sankras formaient ici un véritable labyrinthe de racines et la plupart étaient tout simplement impossibles à déraciner et à transporter. Je cherchai les plus petites, en utilisant des sortilèges de destruction pour faire éclater le sol. Après plusieurs voyages de la surface au fond et vice-versa, je parvins enfin à obtenir une sankra de la taille de ma paume… juste au moment où une autre s'enroulait autour de mon bras. Alarmé, je la frappai avec l'orique. Elle ne se brisa pas, mais elle s'éloigna comme effrayée. .Sm Dannélah , pensai-je. Je rêvais ou cette plante semblait réellement bouger de sa propre volonté? Un instant, je pensai que le démon de l'eau existait et que ce qui m'entourait était en fait une unique et énorme sankra mobile. Enfin, peu importe ce que c'était: je n'allais pas reculer pour si peu. Quand je revins au ponton, les Mahurs s'étaient approchés pour attendre. Je laissai la petite plante et, sans grimper, j'estimai: .D .Bdia Ça va me prendre plus de temps que prévu. Mais vous aurez ces sankras, .Edia promis-je. .P Et je plongeai de nouveau. .salto Le ciel rougeoyait et le soleil était sur le point de disparaître derrière les montagnes de l'ouest quand nous arrivâmes à Firassa et descendîmes avec Livon de la carriole des trois Mahurs. Ceux-ci partirent avec mille remerciements et avec une boîte hermétique emplie d'eau blanche et de plantes de sankra. Il fallait espérer qu'elles ne mourraient pas avant d'atteindre Kozéra et son hôpital. .P Tandis que la carriole s'éloignait et que Livon agitait expressivement la main en guise d'adieu, je jetai un coup d'œil à mon anneau de Nashtag pour évaluer l'heure. Celui-ci s'était teinté d'un vert profond. Devinant peut-être mes pensées, Livon opina: .D .Bdia Il commence à se faire tard. Il vaudra mieux que vous attendiez demain pour passer à la confrérie. Est-ce que vous savez déjà où vous allez passer la nuit? .Edia .P Je haussai les épaules. .D .Bdia Nous trouverons bien une auberge. .Edia .D .Bdia Une près de la mer, .Edia intervint Yanika. .D .Bdia Près de la mer? .Edia répéta Livon, méditatif. .Bdia Mm… .Sm -t nomlieu La Calandre est sur le chemin de la côte. C'est les parents de Kali qui la tiennent. C'est une autre Ragasaki. Si vous allez là-bas, dites-leur que vous venez de ma part. Mais il y a sûrement d'autres auberges moins chères, .Edia reconnut-il. .D .Bdia Merci pour l'information, .Edia souris-je. .Bdia Au revoir. .Edia .D .Bdia À demain! .Edia dit Livon, levant une main et se tournant déjà. .P Le Ragasaki emporta le coffre avec l'imp endormi à l'intérieur et, nous, nous nous éloignâmes vers l'est. .D .Bdia Regarde, Yanika! Ces nuages ressemblent à des filons d'opale de feu, .Edia dis-je, captivé. .P Nous étions en train de traverser un pont et je m'appuyai sur le parapet, les yeux fixés sur le coucher de soleil. C'était le premier que je voyais. Le seul fait de penser que ce ciel n'avait pas de plafond et que c'était une énorme couche d'air et encore plus d'air… c'était saisissant. .P À côté de moi, Yanika avait fermé les yeux, comme pour mieux sentir la brise et les rayons du soir. Les anneaux de ses tresses roses brillaient comme mille feux. .D .Bdia Frère, .Edia dit-elle sans ouvrir les yeux. .D .Bdia Quoi, Yani? .Edia .P Ses lèvres se courbèrent vers le haut. .D .Bdia Moi aussi, j'aime cet endroit. .Edia .P Avais-je dit que je l'aimais? Je fis un demi-sourire. J'écoutai la rumeur de l'eau qui coulait sous le pont, scintillante, et, en regardant les feuilles vertes qui ressemblaient maintenant à des flammes de feu sous la lumière du soir, je sentis mes yeux étinceler à leur tour. .D .Bdia Je crois que je pourrais m'habituer, .Edia avouai-je. .P Yanika sourit encore davantage sans ouvrir ses paupières. .D .Bdia Mm-mm, .Edia appuya-t-elle. .P Il n'y avait pas de doute, la Superficie lui plaisait. Amusé, j'embroussaillai ses tresses. .D .Bdia Cette fin de cycle, nous ne dînerons pas de tugrins, .Edia lui dis-je. .P Yanika rit doucement en ouvrant ses yeux noirs et elle les leva vers le ciel de plus en plus sombre, pensive. .D .Bdia Tu crois que les Lunes vont se lever? .Edia demanda-t-elle. .P D'après ce que j'avais appris au Temple, il existait trois astres nocturnes en Haréka, la Lune, la Bougie et la Gemme. Cependant, ils n'apparaissaient pas toujours tous en même temps. J'enfonçai les mains dans mes poches et m'écartai du parapet avec entrain. .D .Bdia Aucune idée. Nous verrons bien. Allons-y. .Edia .P D'un pas léger, Yanika me rattrapa tandis que nous traversions le pont dans une obscurité croissante. Elle était entourée d'une aura pleine de curiosité paisible et joyeuse. .Ch "Le collier des spectres" .D .Bdia Tu as suffisamment déjeuné, Yani? .Edia demandai-je, la bouche pleine. .Bdia Après, tu auras faim. .Edia .D .Bdia Frère… tu vas manger tout ce qui reste? .Edia demanda-t-elle en jetant un regard impressionné à l'assiette pleine de beignets et de tartines. .D .Bdia Ch'est buffet à volonté, .Edia répliquai-je. Ceci n'avait fait qu'améliorer l'aimable accueil que les parents de la dénommée Kali nous avaient fait la veille. Oh, vous êtes des amis de Livon?, s'était exclamé l'imposant tavernier. Bienvenus, bienvenus! Nous ne leur avions même pas dit que nous étions “des amis”, mais ils nous avaient traités comme tels, et la mère nous avait déjà raconté que sa fille était en pleine mission, mais que ses gâteaux étaient aussi bons que les siens —elle ne manquait pas d'amour-propre… ni de raison pour louer ainsi sa cuisine. J'avalai et saisis un beignet fourré de légumes. Je le regardai une seconde avant de l'engloutir. .Bdia Je ne sais pas ce que c'est, mais c'est diablement bon. Celui-ci, il est pareil. Tu veux goûter? .Edia .P Yanika prit le beignet et lui arracha une bouchée appréciative avant de se tourner vers l'est. Installés à la terrasse de .Sm -t nomlieu La Calandre , nous avions une merveilleuse vue sur la mer. La veille, nous avions passé un bon moment à observer les étoiles et la lumière bleue de la Gemme depuis cette même terrasse et, par conséquent, nous nous étions couchés tard et nous avions raté les premiers rayons de l'aube. .Sm -t penso Ce sera pour un autre jour , pensai-je. Et j'avalai d'affilée la tartine et les trois derniers beignets qui restaient. Je me levai. .D .Bdia Allons-y. .Edia .P Enthousiaste, Yanika fut sur pied d'un bond. .D .Bdia Nous pouvons visiter le marché, .Edia proposa-t-elle, tandis que nous descendions les escaliers de la terrasse. .P Ses yeux brillaient d'excitation face à la perspective. Elle avait toujours aimé les endroits agités pleins de nouveautés. Je souris et, après avoir demandé notre chemin à un vieux Firassien assis sur un banc, nous prîmes la direction du marché. .P Les rues par lesquelles nous passâmes étaient pleines de vie, des saïjits de toute race se croisaient, se saluaient, attendaient des clients, s'animaient… Nous vîmes plusieurs chiens, pas les cerbères que certains habitants de Donaportella utilisaient comme gardiens contre les monstres, mais des chiens de petite et moyenne taille au pelage coloré et aux yeux amicaux. Les balcons regorgeaient de fleurs, le soleil chauffait et le vent apportait la senteur du sel de la mer… .D .Bdia Le marché! .Edia s'exalta Yanika, pointant l'index en avant. .P La rue du marché s'avéra interminable. Les marchands et leurs étals occupaient la moitié de l'espace et les acheteurs le reste. Quand la cohue faillit nous séparer et que Yanika s'agrippa à mon bras, je lui dis: .D .Bdia Et si nous allions voir les Ragasakis? .Edia .P Elle acquiesça et nous nous éloignâmes. Dans les Souterrains, les gens tendaient à être moins bruyants dans les lieux ouverts, tout simplement parce que le son se répercutait. Mais là, à la Superficie, ils n'hésitaient visiblement pas à parler à gorge déployée et à créer une véritable cacophonie. C'était une autre culture. .P Cependant, quand nous nous éloignâmes du centre, les rues se firent tranquilles et silencieuses. J'eus de nouveau la sensation que quelqu'un nous suivait et je jetai un coup d'œil en arrière. .D .Bdia Frère? .Edia s'étonna Yanika, puis elle ouvrit grand les yeux en comprenant. .Bdia Tu as vu l'espion? .Edia .P Je secouai la tête. .D .Bdia Non. Il fait le timide, on dirait. À moins que ton frère ne soit en train de devenir paranoïaque. .Edia .D .Bdia Ça se pourrait, .Edia opina sérieusement Yanika, les yeux brillants de malice. .D .Bdia Mmpf. Mais je ne crois pas, .Edia assurai-je, pensif, en jetant un autre regard en arrière. .Bdia Le vent ne me trompe pas. .Edia .P Néanmoins, je ne sentais plus rien. Sous le regard interrogateur de ma sœur, je haussai les épaules, enfonçai de nouveau les mains dans mes poches et nous reprîmes la marche. Avec les indications de Livon, nous trouvâmes la confrérie sans problèmes. Comme il nous avait expliqué dans la carriole, sur le chemin de Firassa, il n'y avait pas moyen de se perdre: la maison, qui appartenait à une certaine Shimaba, se situait à mi-hauteur d'une colline près de la mer, dans la partie nord de la ville. Il y avait quelques boutiques dans la rue, mais l'endroit était beaucoup plus paisible que le marché. La maison portait gravée sur la façade un symbole géométrique et des lettres d'un rouge doré qui disaient: Maison des Ragasakis. .P Nous nous arrêtâmes devant la grande porte et je jetai un regard à Yani. Elle était tranquille. Elle ne ressentait pas d'appréhension facilement. Pour ma part, j'étais un peu embarrassé de frapper à la porte d'une confrérie dont je venais de découvrir l'existence la veille, mais… Je me rappelai le large sourire de Livon quand il nous avait dit ‘à demain’ et je me dis: un Arunaeh tient toujours sa parole. .P J'allais frapper à la porte quand un humain s'approcha de nous dans la rue en disant: .D .Bdia Bonjour! Je suis un Ragasaki. Vous venez nous confier un travail? .Edia .P Il avait des lunettes, des cheveux châtain clair et bouclés et des yeux verts qui nous regardaient, prévenants. Je fis non de la tête: .D .Bdia En fait, hier, j'ai rencontré un Ragasaki du nom de Livon et j'ai promis que je viendrais lui rendre visite à la confrérie. .Edia .P Le Ragasaki arqua un sourcil. .D .Bdia Livon t'a invité? .Edia Il avait l'air réjoui et surpris à la fois. .Bdia Alors, entrez, .Edia nous invita-t-il. .Bdia Moi, c'est Loy. .Edia .P Nous donnâmes nos prénoms et il poussa la porte. L'intérieur de la confrérie ressemblait davantage à une petite taverne particulière qu'à une maison. Il n'y avait pas d'autres murs que les murs extérieurs, et des escaliers conduisaient au premier étage. Près de l'entrée, se dressait un comptoir qui avait l'air de servir aussi de bureau. Au fond de la salle, toute une rangée d'étagères pliait sous le poids des livres. Et c'était tout ce qu'il y avait comme gros meubles: le reste de la pièce était couvert de tapis, de coussins et de tables basses. À l'une d'elles, quatre personnes étaient assises, plongées dans une conversation. Je reconnus la petite faïngale, Zélif. Ainsi que Livon. Celui-ci paraissait déprimé. .D .Bdia Ce type m'a dit qu'il te connaît, Livon, .Edia lança Loy depuis l'entrée. .P Le kadaelfe leva brusquement la tête et sourit, en se levant. .D .Bdia Drey! Je suis content que tu sois venu. Tu veux prendre quelque chose? Je t'invite. .Edia .D .Bdia Nous avons déjeuné comme des trolls à .Sm -t nomlieu La Calandre , .Edia assurai-je. .D .Bdia Surtout mon frère, .Edia confirma Yanika avec un grand sourire, tout en joignant ses mains derrière son dos. .Bdia Où est Tchag? .Edia .P L'expression de Livon se peignit d'embarras. .D .Bdia Eh bien… il a disparu, .Edia avoua-t-il, en se raclant la gorge. J'écarquillai les yeux pendant qu'il expliquait: .Bdia Hier soir, j'ai mis le coffre avec l'imp endormi dans ma chambre; j'ai pensé qu'il ne partirait pas et j'ai laissé le couvercle ouvert. Mais… je me suis trompé. Il a voulu sortir et, quand j'ai essayé de l'en empêcher, il s'est jeté sur moi et il a disparu. .Edia .D .Bdia Il s'est jeté sur toi? .Edia répétai-je, incrédule. Je n'arrivais pas à m'imaginer la petite créature grisâtre aux grands yeux capable d'attaquer quelqu'un. .D .Bdia Ça, c'est ce qui arrive quand on fait confiance à un imp, Livon, .Edia dit une jeune femme à la longue chevelure blanche, en se levant à son tour. .Bdia Tu es trop confiant. .Edia .D .Bdia Mm, .Edia soupira Livon, pensif. .Bdia Il avait l'air content d'avoir de la compagnie… Et pourtant, hier soir, on aurait dit un vampire assoiffé. Ses yeux sont même devenus blancs. J'espère qu'il n'a pas causé trop de problèmes dans la ville… .Edia .D .Bdia Les yeux blancs? .Edia répéta celle à la chevelure blanche, les sourcils froncés. .D .Bdia Comme deux pierres de lune, .Edia affirma Livon. .P Je jetai un regard intrigué à l'humaine. Celle-ci s'était assombrie. Zélif, apparemment, avait remarqué elle aussi. .D .Bdia Naylah, .Edia dit la faïngale d'une voix douce mais curieuse. .Bdia Cela signifie quelque chose qu'il ait les yeux blancs? .Edia .P La dénommée Naylah secoua la tête et nous tourna le dos à tous pour s'éloigner en disant: .D .Bdia Aucune idée. C'est peut-être un phénomène propre à son espèce. En tout cas, on ne peut pas le laisser vagabonder davantage dans Firassa. .Edia Elle s'empara d'une longue lance posée contre un mur et la planta sur le parquet en affirmant: .Bdia Il faut qu'on le retrouve. .Edia .P Zélif et Livon acquiescèrent. Le quatrième du groupe, un homme aux cheveux rouges confortablement installé sur un coussin, intervint en disant, les bras croisés: .D .Bdia Allons, calmez-vous. Sirih et Sanaytay ne sont pas encore rentrées. Ne vaudrait-il pas mieux attendre qu'elles reviennent? Peut-être qu'elles l'ont trouvé. En plus, pourquoi emportes-tu la lance, Nayou? Tu ne penses tout de même pas le transpercer avec, non? .Edia .D .Bdia Astéra peut aussi servir de massue, .Edia répliqua Naylah, en plaçant l'arme dans son dos en bandoulière. .Bdia Allons-y. .Edia .P Elle ouvrit la porte. Livon allait la suivre au-dehors quand, soudain, comme s'il se rappelait quelque chose, il se tourna vers moi en se grattant la tête. .D .Bdia Excuse-moi, Drey! Je ne t'ai même pas présenté. Je ne sais pas où j'ai la tête! Écoutez, tout le monde, voici Drey et Yanika. .Edia .P Celui aux cheveux rouges salua avec un demi-sourire sans décroiser les bras. .D .Bdia Enchanté. Moi, c'est Staykel l'Enfumeur. Vous venez des Souterrains, n'est-ce pas? .Edia .P Staykel nous regarda de haut en bas. L'humain dégageait un mélange de désinvolture, d'arrogance et d'affabilité. Je souris de biais. .D .Bdia Je suppose que ça se voit à des lieues, .Edia dis-je. .Bdia Pourquoi ‘L'Enfumeur’? .Edia .D .Bdia Ha, .Edia dit Staykel avec un petit sourire suffisant. .Bdia Parce que je suis le fabricant de grenades de fumée le plus connu de la confrérie. .Edia .D .Bdia Tu es le seul, il faut dire, .Edia fit remarquer Livon. .D .Bdia Beh! Mes grenades de fumée ne sont peut-être pas meilleures que celles de la Guilde des Alchimistes, mais elles ne sont pas pires non plus. Et moi, contrairement à eux, j'innove, .Edia se vanta-t-il. .D .Bdia Oui, .Edia sourit Livon en se tournant vers moi. .Bdia Il a même une salle secrète pour ses expériences, c'est la petite Shaïki qui me l'a dit. Tellement secrète qu'elle m'a dit: maman va estamper papa avec des runes bruliques pour qu'il ne nous enfume plus la maison. .Edia .D .Bdia Je ne l'ai enfumée qu'une fois! .Edia protesta Staykel. Puis, rougissant, il rectifia: .Bdia Enfin, pas beaucoup plus. Foudre et crapauds, Livon, tu n'avais pas un imp à récupérer? .Edia .P À cet instant, j'entendis un tumulte de voix et je me tournai pour voir Naylah rentrer, l'expression sombre, suivie de Sirih, l'harmoniste aux cheveux rouges, et d'une autre jeune fille en robe écarlate qui tenait une sorte de baguette rouge dans une main. Non, c'était une flûte, rectifiai-je. .D .Bdia Nous l'avons trouvé! .Edia déclara Sirih. .D .Bdia Mmpf. Vous voyez? .Edia commenta Staykel, reprenant son air désinvolte. .Bdia Je vous avais dit que ce n'était pas la peine de se précipiter. .Edia .P La rousse agrippait l'imp par le torse et le brandissait comme un trophée. .D .Bdia Devinez où nous l'avons trouvé. Au marché, en train de fouiner! Il dit qu'il était perdu. Mmpf. Cet imp raconte plus d'histoires qu'un bonimenteur. Pourtant, c'est vrai… Sanaytay l'a entendu demander à un enfant s'il avait vu passer un grand ami rouge et bleu, hein, sœur? .Edia .P Celle à la flûte acquiesça et ses yeux bridés se tournèrent vers le permutateur quand elle murmura avec timidité: .D .Bdia J'ai pensé que ça pouvait être toi, Livon. .Edia .P Je souris. Un grand ami rouge et bleu. La description parfaite. Tchag, loin de se montrer coupable ou hostile, souriait, profondément soulagé. .D .Bdia Drey, Livon, Yanika! .Edia s'exclama-t-il. .P Je l'observai attentivement. Était-il en train de feindre? Yanika semblait se poser la même question. Livon se précipita vers lui. .D .Bdia Tchag? Tu vas bien? .Edia .P Sirih avait attaché une corde autour du collier métallique qu'il portait et elle la passa à Livon. Celui-ci s'accroupit et posa l'imp avec délicatesse. .D .Bdia Dis… pourquoi es-tu parti? .Edia demanda-t-il. .D .Bdia Parti? .Edia répéta Tchag. .Bdia Je ne… je ne suis pas p… .Edia .P Il se tut, brusquement confus. Je remarquai alors que Zélif et Naylah étaient restées à parler près de la porte d'entrée. La faïngale tourna son regard vers l'imp, l'air frappé, elle acquiesça et se dirigea vers nous d'un pas léger. Elle s'agenouilla près de Tchag, laissant sa chevelure blonde l'entourer comme une mer dorée et, après lui avoir souri avec une étonnante douceur, elle tendit une main vers son collier et ferma les yeux. Son visage se fit aussitôt grave et elle haleta: .D .Bdia Par les Yeux de Zarbandil… .Edia .P J'échangeai un regard perplexe avec Livon. L'inquiétude dans l'aura de ma sœur se communiqua efficacement aux autres: même Tchag se tendit comme un animal aux abois, mais il ne fit pas mine de s'enfuir, preuve qu'il s'en remettait à nous, quoi qu'il arrive. Alors, Zélif ouvrit des yeux bleus décidés. .D .Bdia Écoutez tous, .Edia dit-elle. .Bdia Le coupable de tout, c'est ce collier. Il est chargé d'énergies bréjiques, et pas seulement. Les tracés de cette magara sont si complexes que je n'arrive pas à les comprendre, mais ce qui est clair, c'est que des flux d'énergies partent du collier et vont directement vers la tête de Tchag. Ils sont protégés par la brulique, mais je suis sûre qu'à l'intérieur il y a des signaux bréjiques. .Edia .P C'était donc ça, compris-je. J'avais bien eu l'impression que ce collier n'était pas normal. .D .Bdia La bréjique… c'est l'énergie de l'esprit, n'est-ce pas? .Edia murmura Sanaytay, choquée, tout en serrant sa flûte rouge dans sa main. .D .Bdia Tout juste, .Edia confirma Loy sur un ton de professeur. L'humain aux lunettes qui nous avait invités à entrer s'était assis près du comptoir, suivant de loin la conversation. .D .Bdia .Sm Tâ …! .Edia se plaignit Sirih, contrariée. .Bdia Sœur, tu as compris, toi? Par pitié, grande leader, tu pourrais parler plus clairement? Je n'ai rien pigé à cette histoire de flux. .Edia .P Livon non plus, apparemment: on aurait presque dit que la fumée allait lui sortir par les oreilles. Sanaytay contemplait le collier de l'imp, les yeux écarquillés, Staykel l'Enfumeur se frottait le menton, pensif… Moi, j'observais Zélif. Ce n'était certainement pas une mauvaise perceptiste si elle avait découvert tant de choses en si peu de temps. La leader des Ragasakis précisa en essayant d'être claire: .D .Bdia Il faut lui enlever le collier le plus tôt possible, sinon Tchag perdra à nouveau le contrôle. J'ai déjà entendu parler d'un phénomène semblable. Ces flux énergétiques dont je parle, Sirih, envoient constamment à Tchag des sentiments de haine, je ne sais pas contre qui, ce que je sais, c'est que… .Edia elle nous balaya tous du regard, Livon, Sirih, Sanaytay, Staykel, Loy, Yanika et moi… et elle déclara: .Bdia ce collier renferme un spectre. .Edia .P Elle se tut face à nos regards stupéfaits. Un… spectre? Je me rappelai le Spectre Blanc de l'île de Taey, où vivait notre mère, dans le clan Arunaeh. Je l'avais vu maintes fois, mais il n'était rien d'autre qu'une masse d'énergie qui errait sans objectif, sans sentiments, sans vie réelle. Au milieu de l'étonnement général, je concentrai mon attention sur le collier de l'imp. C'était donc une magara, et pas n'importe laquelle: une qui était capable d'enfermer un être, un être simple, mais un être vivant tout de même. Je sentis l'inquiétude de Yanika grandir et je posai instinctivement une main sur son bras tout en proposant: .D .Bdia Je peux essayer de le lui enlever. .Edia .P Livon, qui était resté choqué par la nouvelle du spectre, dressa brusquement la tête avec espoir. .D .Bdia C'est vrai! Drey est un destructeur. .Edia .P Zélif cligna des yeux, en me regardant. .D .Bdia Un destructeur? Je croyais… Enfin, ce n'est rien. Tu crois que tu pourrais détruire ce métal? C'est de l'acier noir. .Edia .P Je fis une moue. .D .Bdia Peut-être pas, .Edia avouai-je. L'acier noir —ou fer noir comme l'appelaient les puristes— était un des métaux les plus résistants au monde. Et aussi un des plus chers. Que faisait un imp avec un tel collier? Qui donc le lui avait mis? Durant ma vie comme apprenti Moine du Vent, j'avais fait éclater des roches contenant du fer noir, mais je n'avais jamais brisé un filon de fer noir. Et encore moins un collier. .P Je m'avançai. .D .Bdia Le collier ne peut pas affecter Drey, n'est-ce pas? .Edia s'inquiéta Livon. .D .Bdia Non, .Edia assura Zélif. .Bdia Les flux sont statiques une fois mis en place. Ils ne lui feront rien. .Edia .P Je m'accroupis près de l'imp. Celui-ci nous regardait tous avec une confusion croissante. Je croisai ses yeux. En ce moment, il avait l'air aussi innocent et sympathique que la veille. Je le connaissais à peine et, cependant, il était si jeune et simple qu'il était difficile de ne pas sympathiser avec lui et encore plus de se méfier de lui. Ma conscience m'empêchait de laisser un spectre le détruire. Staykel l'Enfumeur intervint: .D .Bdia Une seconde, Zélif. Comment sais-tu qu'il y a un spectre dedans? Je sais que tu es une grande perceptiste mais… Tu as dit avant que tu avais déjà entendu parler d'un phénomène semblable. Est-ce que ça veut dire qu'il existe d'autres colliers de ce style? .Edia .P La petite faïngale s'absorba, tourna ses yeux vers l'imp et soupira. .D .Bdia Il en existait. Des spectres qui possédaient des saïjits grâce à des colliers comme ça… Mais c'était il y a longtemps. Cela m'étonnerait qu'une créature comme Tchag… .Edia Elle fronça les sourcils et haussa les épaules. .Bdia Quoi qu'il en soit, nous allons difficilement tirer des explications d'un collier. J'espère seulement que le briser n'est pas trop risqué pour Tchag. .Edia .D .Bdia Risqué? .Edia s'alarma Livon. .D .Bdia Oh, non! .Edia s'empressa de le rassurer Zélif. .Bdia En fait, le plus probable, c'est qu'il ne lui arrive rien de très grave… .Edia Elle se mordit une lèvre. .Bdia Je suppose. .Edia .P Attah… Autant dire qu'elle n'avait absolument aucune idée de ce qui se passerait une fois le collier brisé. Tchag se grattait la tête, de plus en plus mal à l'aise face à tous ces regards rivés sur lui. Les sourcils froncés, je tendis une main et saisis le collier. .P Yanika s'assit près de moi, très attentive. Tandis que les autres attendaient aussi impatients, je me concentrai. .P Le matériau avait sans aucun doute une dureté qui rivalisait avec celle du diamant. Mais pas autant, me dis-je. Le fer noir pouvait être fondu à de très hautes températures. C'est pourquoi il existait des armes de fer noir, quoiqu'elles soient très rares. Cependant, je ne pouvais pas mettre le collier dans un lac de lave avec Tchag au milieu. Mais comment avait-on réussi à mettre le collier à l'imp? J'examinai le collier, cherchant une soudure, mais je n'en trouvai pas. L'anneau était parfait. Je savais qu'il existait des forgerons celmistes capables d'utiliser des sortilèges d'énergie arikbète pour transformer les matériaux et les unir directement. Les destructeurs travaillaient avec parfois. Mais… je n'avais jamais entendu parler d'un forgeron arikbète capable de fondre du fer noir. Se pouvait-il qu'il s'agisse de cette sorcière Lul dont l'imp avait parlé? Je secouai la tête et, après avoir évalué le fer noir quelques instants, je m'écartai. .D .Bdia Je ne peux pas détruire ça. Désolé, Tchag. Je ne me fie pas à ma précision et je ne veux pas te blesser en faisant éclater le fer. .Edia Ni non plus le tuer en brisant le collier, ajoutai-je mentalement. Je tapotai ses cheveux blancs et levai les yeux. .Bdia On ne pourrait pas tout simplement interrompre les flux du collier ou défaire son tracé? .Edia .P Zélif saisit de nouveau le collier, l'expression concentrée tout en disant: .D .Bdia Ce n'est pas si simple. La bréjique est l'un des arts les plus compliqués qui existent. Finalement… il vaudra peut-être mieux le laisser comme ça pour le moment, il ne faudrait pas qu'on commette une erreur. On ne sait pas encore si le fait d'interrompre les flux ou de briser le collier peut être dangereux pour l'esprit de Tchag. .Edia .D .Bdia Alors vaut mieux pas, .Edia s'empressa de dire Livon, nerveux. .D .Bdia De toute façon, .Edia intervint Naylah, la lancière, .Bdia je suis sûre que seul un grand spécialiste en magie noire pourrait mener à bout une telle opération. .Edia .P Sirih lui jeta un regard moqueur. .D .Bdia Tu parles comme si, toi, tu étais une grande spécialiste en magie noire… Maintenant que j'y pense, tu étais Souterrienne, non? Et avec tes cheveux argentés… Tu étais l'apprentie d'un nécromancien, j'en suis sûre! Tchag, tout va bien, Nayou va te sauver! .Edia .P L'harmoniste plaisantait. Pourtant, Naylah ne le prit pas bien. Elle la foudroya du regard et croisa les bras en répliquant: .D .Bdia Je ne suis l'apprentie de personne. Quant à la magie noire, elle ne devrait pas exister. .Edia .D .Bdia Si nous parlons de façon rigoureuse, la magie noire n'existe pas, .Edia intervint Loy avec calme en réajustant ses lunettes. .D .Bdia Elle n'existe pas? Vraiment? .Edia se moqua Sirih. Soudain, autour de l'humaine rousse, des ombres surgirent du néant, plus noires que le charbon, lui donnant un air de démon infernal. .Bdia Et ça, c'est quoi? .Edia .D .Bdia De la magie noire! .Edia lança Staykel l'Enfumeur, feignant la terreur. .P Il nous arracha un sourire et, amusé, Loy répondit: .D .Bdia Des ombres harmoniques de la célèbre mage noire Sirih. Ça fait peur. .Edia .P La célèbre mage noire défit les harmonies avec un sourire espiègle, qui disparut aussitôt quand elle vit l'expression de Naylah. Celle-ci avait posé sa lance et avait croisé les bras, l'air lugubre. .D .Bdia Nayou… .Edia .D .Bdia Pour moi, .Edia l'interrompit la lancière, .Bdia la magie noire, c'est n'importe quel sortilège tordu créé pour faire du mal. Et ce collier… c'est une abomination qui force un corps à être possédé par un spectre. On ne plaisante pas avec ça. .Edia .P Sirih rougit un peu. Assis, les mains dans les poches, je méditai. Cette lancière avait eu des soupçons dès qu'elle avait vu le collier, et même dès que Livon lui avait parlé des yeux blancs, me souvins-je tout à coup. Mais… comment? Était-elle donc une sorte d'experte chasseuse de spectres capable de les percevoir du premier coup d'œil? L'image que je m'en fis était plus poétique que probable. Il y eut un silence gêné. .D .Bdia Moi… .Edia intervint alors Tchag. Il attira brusquement tous les regards et ses yeux brillèrent, fébriles. .Bdia Je ne suis pas un spectre. Je suis Tchag. Je vous l'ai déjà dit. .Edia .D .Bdia Tchag, .Edia répéta Livon. Il acquiesça avec fermeté. .Bdia Bien sûr. Je te crois. .Edia Il ôta la corde attachée à son collier. .Bdia Dis-moi. Sais-tu qui t'a mis ce collier? Peut-être que nous pourrons convaincre cette personne de te libérer, .Edia raisonna-t-il. .P Tchag hésita. .D .Bdia Je ne sais pas… .Edia .D .Bdia Tu ne te rappelles pas? .Edia demanda doucement Zélif. .D .Bdia Mmm… .Edia Il dodelina de la tête. .Bdia Un peu. Je sais que, quand ils sont arrivés… après, la sorcière Lul n'était plus avec moi. .Edia Ses lèvres se tordaient en s'en souvenant. Il tripota son collier, tira dessus en vain, mais sans grande vigueur et, soudain, on entendit un gargouillement. L'imp baissa son regard sur son ventre, le tapota en poussant un grognement plaintif et se jeta sur le tapis, en disant: .Bdia J'ai faim… .Edia .D .Bdia Ça, au moins, ça peut s'arranger, .Edia intervint une voix amusée. .P Je levai les yeux. Au pied des escaliers, une vieille femme était apparue, vêtue d'une longue tunique et de sandales usées. Elle venait du premier étage et j'en déduisis que ce devait être Shimaba, la propriétaire de la maison. .D .Bdia Loy, .Edia ajouta-t-elle, .Bdia peux-tu nous apporter quelque chose de la cuisine? .Edia .P L'humain aux lunettes se laissa lestement glisser au bas de sa chaise. .D .Bdia Bien sûr. Je me demande ce que mangent les imps. .Edia .P .Bpenso Difficile à savoir puisque les imps n'existent pas, .Epenso pensai-je. Et comme on ne savait pas du tout à quelle espèce appartenait Tchag… Shimaba souffla pour signifier qu'elle l'ignorait et répliqua: .D .Bdia Apporte ce que tu trouveras. .Edia .P Loy disparut derrière le comptoir par une porte que je ne remarquai qu'alors. Il revint bientôt avec une assiette pleine de friands. .D .Bdia Je ne sais pas qui les a faits, mais c'est tout ce qu'il y a, .Edia s'excusa-t-il, en posant l'assiette devant Tchag. .Bdia Nos deux cuisiniers sont encore en voyage. .Edia .D .Bdia Kali et Yéren, .Edia m'expliqua Livon, toujours assis à côté de moi. .Bdia En réalité, tu connais déjà presque tous les assidus de la Maison. Enfin, il te manque Orih… .Edia .P Il se tut brusquement, surpris, quand Tchag laissa échapper un rire clair de contentement et s'empara d'un friand. Il l'engloutit d'un coup et passa à un autre. L'imp dévorait tout avec une rapidité stupéfiante et un plaisir évident. Enfournant le dernier friand dans sa bouche, il nous adressa un grand sourire joufflu, il observa Livon, croisa ses bras comme lui, me regarda, pencha la tête et avala enfin. Yanika nous observait tour à tour l'imp et moi, et une vague d'amusement se propagea autour d'elle. M'en apercevant, je fis une moue exaspérée. .Sm Dannélah … Elle n'était pas en train de me comparer avec ce glouton, n'est-ce pas? .D .Bdia Encore! .Edia s'exclama alors joyeusement Tchag. .P Nous le regardâmes, abasourdis. Encore? Vraiment? Depuis combien de temps n'avait-il pas mangé? Livon s'esclaffa et se leva en disant: .D .Bdia D'accord, sortons! Je connais un bon endroit où manger. .Edia .D .Bdia Laisse-moi deviner, encore .Sm -t nomlieu Le Parat ? .Edia se moqua Staykel. .Bdia Fais attention, mon garçon, Yéren ne va pas être content si tu ne manges que des pâtes. .Edia .D .Bdia Ben tiens, tu n'es pas un exemple, .Edia repartit Livon en levant un index. .Bdia Shaïki m'a dit l'autre jour que tu lui as refilé tous tes champignons dans son assiette quand Praxan tournait la tête… .Edia .D .Bdia Mille sorcières sacrées! Mais de quoi diables parles-tu avec ma fille! .Edia s'exclama Staykel en lui envoyant un coussin. .P Livon l'esquiva en souriant de toutes ses dents et, prenant l'imp dans ses bras, il demanda: .D .Bdia Drey, tu viens? .Edia .P Je roulai les yeux et acquiesçai, enthousiaste. .D .Bdia Allons-y. .Edia .salto Nous ne mentionnâmes plus le collier de Tchag de toute la journée. Zélif nous avait avertis que la lumière du soleil forcerait très probablement le spectre à se retrancher dans le collier; aussi, après avoir mangé des pâtes dans l'échoppe favorite de Livon, nous passâmes le reste de la journée dehors, à visiter la ville. Livon nous montra les Piliers, vestige des temps impériaux d'Arlamkas, nous fit emprunter l'Avenue Blanche, bordée de sorédrips, et, en débouchant sur la Grand'Place, nous tombâmes sur un groupe de gens armés vêtus de tabards blancs et noirs. Tandis que nous nous écartions pour les laisser passer, Livon nous expliqua spontanément: .D .Bdia Ceux-là, ils sont de l'Ordre d'Ishap. Leur chef les oblige à porter l'uniforme, mais, en réalité, la plupart du temps, ils accomplissent le même genre de travail que nous. C'est pour ça qu'ils disent que nous leur volons le travail, .Edia rit-il, en se frottant la tête, l'air de penser: et de fait, nous le leur volons, mais il n'y a pas de mal à cela, n'est-ce pas? .P Sur la place, il y avait presque autant de tohu-bohu qu'au marché. Nous observâmes des jongleurs itinérants et, quand Livon laissa deux kétales dans la casquette, je lui jetai un regard surpris. Je n'avais jamais donné d'argent de ma vie de ma propre volonté, mais… autre pays, autres mœurs, pensai-je. Et Yanika et moi, nous l'imitâmes, donnant chacun une pièce de monnaie et recevant le sourire d'un jongleur avant de rattraper le Ragasaki. Nous achetâmes des glaces et nous nous éloignâmes en savourant notre goûter. Le soleil chauffait agréablement et illuminait tout d'une manière si irréelle que je commençais à comprendre pourquoi certaines religions de la Superficie le vénéraient. .P Enfin, nous longeâmes la longue plage, écoutant la houle et contournant les bateaux de pêche, tandis que le soleil déclinait. Des nuages sombres venant de l'est approchaient, mais le sable brillait encore comme mille cristaux de feu. Tchag et Yanika s'accroupissaient sur le rivage, regardant les coquillages. Je vis l'imp en ramasser un, l'examiner avec admiration et courir soudainement vers Yanika pour le lui montrer. En réponse, ma sœur lui montra ceux qu'elle avait trouvés. Je secouai la tête, amusé. On aurait dit un concours à qui trouverait le plus joli. Livon venait de jeter une pierre plate dans l'eau pour faire des ricochets —il en fit cinq— quand un brusque changement dans l'air me fit tourner la tête. Un elfe noir aux cheveux comme électrifiés était tout juste apparu de derrière l'un des nombreux rochers au bout de la plage. Je croisai ses yeux rouges et crus l'entendre marmonner quelque chose sur un ton las avant de disparaître. J'ouvris grand les yeux. Se pouvait-il que ce soit…? .P L'espion. .P Je ne voulais pas inquiéter Yanika, aussi dis-je simplement: .D .Bdia Je vais me promener jusqu'aux rochers et je reviens. .Edia .P Livon acquiesça et Yanika dit: .D .Bdia Ne t'éloigne pas trop. .Edia .P Elle me disait la même chose lorsque nous voyagions dans les Souterrains et que je m'éloignais du campement pour explorer. Je souris. .D .Bdia Ne t'inquiète pas; ici, il n'y a pas de monstres. .Edia .P Je pressai le pas et j'arrivai rapidement aux rochers. Comme il fallait s'y attendre, l'elfe noir avait disparu. Qui cela pouvait-il être? Je ne l'avais pas très bien vu, mais j'étais presque sûr de ne pas le connaître. Peut-être que ce n'était pas un espion. Durant le voyage à la Superficie et après avoir remarqué sa présence, j'avais imaginé que les Moines du Vent m'espionnaient encore au cas où mon frère entrerait en contact avec moi —une des raisons, sans doute, pour lesquelles ils nous avaient laissés partir aussi facilement du Temple. Cependant, je doutais que Lustogan aille prendre des risques inutiles. Cela faisait trois ans que je n'avais pas de nouvelles de lui. .P Après avoir examiné le lieu un moment, je trouvai une pierre plate et je venais de la ramasser quand je sentis l'aura de ma sœur et je me retournai pour la voir avancer vers les rochers accompagnée de Livon et de Tchag. .D .Bdia Il se passe quelque chose, frère? .Edia s'inquiéta-t-elle. .P Je roulai les yeux. .D .Bdia Honnêtement, rien, .Edia dis-je. .P Je les rejoignis, m'approchant du rivage, et je lançai la pierre plate. Celle-ci, stabilisée avec l'orique, rebondit trente-six fois avant de disparaître dans l'eau. Trente-six seulement. Si Lustogan m'avait vu en si mauvaise forme, il m'aurait envoyé faire éclater des roches durant une semaine entière. Livon, lui, avait compté chaque rebond, bouche bée. .D .Bdia C'est incroyable! .Edia s'exclama-t-il. .P Je souris et plongeai les mains dans mes poches. .D .Bdia Penses-tu. Je ne suis même pas arrivé jusqu'à cinquante. Mon frère arrive à plus de quatre-vingts. .Edia .P On aurait dit que sa bouche n'allait pas se refermer tellement il était ébahi. .D .Bdia Tu as un frère? .Edia Sa voix semblait à la fois enthousiaste et légèrement envieuse. Il expliqua: .Bdia Moi, je n'en ai jamais eu. .Edia .P Tandis que nous longions de nouveau la plage, je le regardai du coin de l'œil. Livon était plongé dans ses pensées. À ce qu'il avait raconté la veille, il était arrivé dans la confrérie à l'âge de onze ans, en suivant Baryn, le moine yuri. Dans ce cas, se pouvait-il qu'il soit orphelin? C'était triste de penser cela… et encore plus embarrassant de le lui demander. .D .Bdia Je n'ai jamais connu ma famille, .Edia ajouta Livon. Il s'arrêta et j'éprouvai un certain malaise. Il n'allait pas me raconter son enfance, si? Quand je remarquai son large sourire, cependant, je clignai des yeux, déconcerté, alors qu'il déclarait: .Bdia Mais ça n'a pas d'importance, parce que, maintenant, j'ai la chance d'avoir une famille formidable. .Edia .P Les Ragasakis, compris-je. La confrérie, pour lui, était comme une famille. Je pensai aux Moines du Vent, à ce qui avait été autrefois mon foyer, et… je me dis non. Moi, je n'avais jamais considéré ma confrérie comme une famille. Plutôt comme une prison. Y penser ne pouvait en tout cas pas me donner une mine réjouie comme celle qu'avait Livon en ce moment. Avec un demi-sourire, je détournai le regard et, tandis que nous reprenions la marche vers les maisons, je jetai un coup d'œil au coucher de soleil et aux nuages sombres qui venaient de l'est. Un vent froid parcourait à présent la plage et les mouettes s'envolèrent soudain dans une cacophonie de cris. Nous nous arrêtâmes sur la digue. De là, on voyait notre auberge en première ligne sur la côte. Levant les yeux vers le ciel, Livon commenta: .D .Bdia Cette nuit, il va pleuvoir. Vous allez rester à .Sm -t nomlieu La Calandre ? .Edia .P J'échangeai un regard avec Yanika et nous acquiesçâmes. Je demandai: .D .Bdia Qui s'occupe de Tchag? .Edia .D .Bdia Ça ne me dérange pas, .Edia dit Livon. .D .Bdia Tu es sûr? .Edia .P Je ne pouvais pas dire que ça me dérangeait qu'il le garde… Livon assura: .D .Bdia C'est mieux comme ça. Les parents de Kali sont des croyants jardiques. Je ne crois pas que ce soit une bonne idée de le faire entrer à .Sm -t nomlieu La Calandre , .Edia raisonna-t-il. .P Tous deux, nous jetâmes un regard à l'imp, qui observait maintenant les mouettes avec curiosité quelques pas plus loin. Je haussai les épaules. .D .Bdia Alors, à demain. .Edia .P Livon sourit, il appela Tchag et celui-ci nous dit aussi au revoir avant de suivre diligemment son aimable amphitryon… si diligemment qu'il le devança. Au lieu de protester, Livon se mit à courir derrière lui pour le rattraper, à l'évidence amusé. Je m'esclaffai tout bas. .D .Bdia Tchag ne sait pas qu'un permutateur ne peut pas perdre à la course. .Edia .P Yanika me répondit par un petit rire. Alors, je me demandai si Livon serait capable de permuter avec Tchag. Je n'avais aucune idée de permutation, mais je supposai que, comme dans tout art orique, il ne pourrait pas ignorer la loi de l'équilibre de masses et de forces. J'écartai aussitôt mes pensées quand je remarquai qu'une aura nouvelle entourait Yanika. Ma sœur avait levé ses yeux noirs vers le ciel. Elle tendit une main et murmura: .D .Bdia C'est de l'eau. .Edia .P À cet instant, je reçus moi aussi une goutte d'eau sur la joue. Le ciel s'était couvert de nuages sombres et le vent soufflait, plus libre que jamais. Ce n'était pas de la pluie acide. Malgré tout, au cas où, je nous enveloppai de vent orique pour repousser les gouttes et nous nous hâtâmes de rentrer à l'auberge. .P Cette nuit, la pluie tomba sur le toit de .Sm -t nomlieu La Calandre comme une danse de tambours. Je n'aurais pas réussi à fermer l'œil sans l'aura tranquille de Yanika et ma fatigue. Je rêvai que je marchais avec Yanika sur un chemin illuminé par le soleil couchant et que nous avancions joyeusement vers l'ouest sans jamais l'atteindre… .P Je me réveillai en sursaut, envahi par la peur. Un son de roche qui explose m'avait réveillé. Et pas uniquement ça. L'aura de Yanika aussi m'avait réveillé. Dans l'obscurité, je ne pouvais rien voir, mais soudain une lumière fugace illumina tout, y compris ma sœur étreignant son oreiller. Sortant ma pierre de lune pour éclairer mon chemin, je m'empressai de sortir de mon lit pour aller la tranquilliser. .D .Bdia Yanika. Il ne faut pas t'inq… .Edia .P Une roche éclata dans toute la ville. Je me raclai la gorge, tendu. .D .Bdia Ce n'est rien, .Edia assurai-je. .Bdia Ça doit être… le tonnerre. .Edia .D .Bdia Le… tonnerre? .Edia répéta Yani. .P Un autre fracas retentit, faisant trembler les vitres. Je me rappelais avoir lu que les éclairs qui sortaient des nuages étaient d'énormes décharges d'énergie brulique capables de briser un arbre et de le faire brûler en un instant. Capables probablement de tuer quelqu'un. Soudain, la Superficie ne me semblait plus aussi amicale. J'embrassai le front de Yanika et nous demeurâmes un long moment assis l'un près de l'autre, à la lumière de la pierre de lune, écoutant les coups de tonnerre, jusqu'à ce qu'ils prennent fin. À partir de là, je dormis profondément et, quand je me réveillai, je laissai échapper un soupir devant la lumière qui inondait la pièce. De nouveau, nous avions raté le lever du soleil. .P Je me redressai et… aussitôt je remarquai le papier plié sur la table de nuit. Je regardai le morceau de papier un bon moment, paralysé. Il n'était pas là la veille au soir. Quelqu'un était entré dans la chambre… et je ne m'étais pas réveillé? Impossible. Mon orique fonctionnait même quand j'étais endormi: n'importe quel mouvement d'air aussi proche aurait dû me réveiller… À moins que je ne l'aie confondu avec le vent qui s'infiltrait par les fentes. Ou que la personne qui était entrée ne sache dissimuler sa présence. .P Après avoir jeté un coup d'œil à Yanika et vérifié qu'elle dormait encore, je pris le papier et le lus. La phrase était courte, mais j'eus pourtant des difficultés à la déchiffrer tellement elle était mal écrite. Elle disait ainsi: .Blecture Je ne suis pas ton ennemi, calme-toi. .Electure L'espion de la roche, sans doute, le drow aux cheveux électrifiés, déduisis-je. Mes constantes réactions à sa présence l'avaient finalement poussé à me “rassurer”. Il n'était pas mon ennemi, disait-il. Mmpf. Cela ne m'importait pas vraiment. Ce qui m'inquiétait davantage, c'était d'imaginer qu'il venait de la part de Père, de mon frère ou, encore plus alarmant, de ma mère. Mais il ne pouvait pas venir de la part de cette dernière: si elle avait su où j'étais, elle m'aurait demandé de retourner immédiatement sur l'île de Taey. .P Je mis le papier dans ma poche et m'étirai. .Sm Mar-haï . Ce n'était pas un ennemi, mais il n'avait pas non plus envie de m'expliquer pourquoi il me suivait, hein? Je supposai que tôt ou tard je finirais par le découvrir. .Ch "La cabane" Les oiseaux chantaient joyeusement voltigeant entre les fleurs blanches des sorédrips, en bas de la colline. Assis sur une roche plate, près du chemin qui menait à une mine abandonnée, j'examinais tranquillement la revue auprès de Tchag tandis que Yanika tournait les pages. C'était une revue touristique des eaux thermales de Skabra: elle était pleine d'images de fontaines colorées et de bains somptueux. Ma sœur tourna une autre page et je portai mon regard sur le ciel. .P Il faisait une journée radieuse, bien que la terre soit encore imbibée d'eau. Ce n'était pas étonnant: il avait plu durant la nuit. De même que la nuit précédente. Et la précédente. Cela faisait quatre jours qu'il pleuvait chaque nuit. Des trucs du printemps, disait Livon. Précisément à cet instant, le kadaelfe s'exclama: .D .Bdia Je suis prêt! .Edia .P Le Ragasaki avait passé un bon moment accroupi à une cinquantaine de mètres de distance, à se concentrer. À présent, il était debout, l'expression décidée. Je souris, me levai et m'éloignai de Yanika et de Tchag tout en préparant l'orique. Je m'en entourai. Un vent de plus en plus puissant tourbillonna autour de moi. .P .Bparoles La force est destruction et protection, .Eparoles avait l'habitude de me répéter Lustogan. .Bparoles Il ne sert à rien de savoir détruire une roche si tu te détruis avec elle. Avant, tu dois savoir te protéger. .Eparoles .P Sans même sortir les mains de mes poches, je lançai: .D .Bdia Prêt. .Edia .P Je sentis une énergie orique qui n'avait rien à voir avec mon vent atteindre ma barrière. Le premier jour, Livon n'avait pas réussi à la traverser. Les deux jours suivants, il l'avait traversée, mais son sortilège de permutation s'était défait trop rapidement pour être efficace. J'avais l'impression que, cette fois non plus, il n'y parviendrait pas. Pas avec ce vent fort que j'avais créé. .P Brusquement, quelque chose changea. Le vent, autour de moi, disparut. Et le soleil, qui se trouvait avant sur ma gauche, se retrouva sur ma droite. Je clignai des yeux en voyant Livon sortir les mains de ses poches, l'expression triomphale. Il bondit. .D .Bdia J'ai réussi! .Edia .P Yanika et l'imp étaient à présent si loin que je ne sentais pas l'aura de la première. J'allais m'approcher, incrédule, et en même temps heureux qu'il y soit arrivé, mais Livon leva une main. .D .Bdia On peut le faire encore une fois? .Edia .P Ses yeux brillaient d'enthousiasme. Je restai à ma place et recréai le vent. .D .Bdia Vas-y, .Edia dis-je. .P Nous permutâmes. En un instant, j'étais de retour à ma position initiale. Livon exultait. .Bpenso On dirait qu'il commence à prendre le coup, .Epenso pensai-je. Je le regardai avec curiosité. .D .Bdia Tu veux essayer de le faire trois fois de suite? .Edia .P Livon acquiesça, aussi curieux que moi. Je recréai le vent. Je sentis son orique glisser vers moi avec facilité, comme si le fait d'avoir permuté déjà deux fois avec moi lui rendait la tâche plus aisée. Cependant, cette fois-ci, elle n'était pas assez rapide. Elle se dissipa. Quand je vis Livon par terre au milieu du chemin, mon sang se glaça. .D .Bdia Livon! .Edia .P Je défis le vent et me précipitai. Le Ragasaki était demeuré sans force. C'était la deuxième fois que cela lui arrivait. Je l'entendis grogner. .D .Bdia Je vais bien… .Edia .P Oui, bien sûr, sauf qu'il était incapable de se lever… Je me raclai la gorge. .D .Bdia Je suis désolé. Je n'aurais pas dû te forcer. .Edia .P Il leva vers moi des yeux surpris et je devinai que, de toute façon, il aurait eu lui-même l'idée de faire une troisième permutation. .D .Bdia Il va bien? .Edia demanda Yanika. .P Ma sœur s'était approchée avec Tchag. Celui-ci répéta, inquiet: .D .Bdia Tu vas bien? .Edia .P Livon acquiesça de la tête. .D .Bdia Oui… Ça ira. Mais l'entraînement est fini pour aujourd'hui… C'est ça le problème avec la permutation: ça finit toujours très vite. .Edia .P Il tenta de se redresser. Je l'aidai. Il avait beau dire, il pouvait à peine bouger tellement il était épuisé, de sorte que nous nous assîmes sur des rochers près du chemin désert. De là, on voyait la côte et les maisons de Firassa. Après avoir contemplé la vue un moment, je lâchai: .D .Bdia Pourquoi t'entraînes-tu si dur? .Edia .P Je me posais cette question depuis le premier jour où, je ne sais comment, nous avions fini par nous entraîner ensemble —tout compte fait, il avait besoin d'un cobaye et, moi, je n'avais rien de mieux à faire. Mais je ne comprenais pas la raison d'un tel acharnement. Sans Lustogan derrière moi, m'obligeant à m'entraîner comme un automate, je n'aurais probablement pas été aussi persévérant. Mais Livon était différent. Il s'entraînait avec passion. Comme s'il avait un objectif à atteindre. .P Comme Livon ne répondait pas, je pensai soudain qu'il ne voulait peut-être pas en parler… mais, quand je me tournai vers lui, je m'aperçus que le permutateur s'était tout simplement endormi, allongé sur la roche. Tchag s'approcha et saisit sa joue. Il leva vers Yanika et moi des yeux étonnés en constatant: .D .Bdia Il dort. .Edia .D .Bdia Il en a tout l'air, .Edia approuvai-je, amusé. .D .Bdia Mais… il fait jour, .Edia objecta Tchag. .Bdia Le jour, Livon ne dort pas. .Edia .D .Bdia Toi, tu peux parler, .Edia soufflai-je. .P Durant la journée, l'imp s'endormait dans n'importe quel recoin. Il faut dire que le «spectre» qui s'emparait de lui ne fermait pas l'œil de la nuit tentant de se libérer du coffre. Et peut-être qu'à cause de lui, Livon ne dormait pas non plus autant qu'il en avait besoin. Une sieste lui ferait du bien. .P Je m'étendis à mon tour, les mains derrière la tête, et contemplai les nuages. Ceux-ci changeaient rapidement de forme. À un moment, je souris. .D .Bdia Yanika. Ce nuage ressemble à Grand-père, tu ne trouves pas? .Edia .P Je le lui montrai. Un visage de profil avec un nez triangulaire, des cheveux en brosse et une longue barbiche. Yanika se mit à rire. .D .Bdia Tu crois? Je ne sais pas, je ne me rappelle pas comment il était. .Edia .P J'arquai les sourcils. Oh, bien sûr. Notre grand-père, père de notre père et demi-frère du Grand Moine, ne s'était jamais intéressé à parler avec des enfants, et encore moins avec Yanika. Moi, je l'avais vu sporadiquement au Temple et sur l'île de Taey. Je me le rappelais à la fois comme un grand-père souriant et comme un celmiste impitoyable et effrayant. Ayant été lui aussi à moitié élevé au Temple du Vent, il était l'un des quatre Arunaeh avec mon père, mon frère et moi à avoir appris les arts oriques. Et son habileté imposait le respect même à Lustogan. .D .Bdia Celui-là, il ressemble à la sorcière Lul! .Edia s'exclama alors Tchag. .P Je regardai vers le nuage qu'il indiquait. C'était une simple forme blanche sans rien de très caractéristique. .Bpenso Mar-haï. Si on commence comme ça, tout ressemble à tout… .Epenso .P Un soudain cri lointain sur le chemin rompit notre contemplation. .D .Bdia Vous voilà! .Edia .P Je me redressai pour voir une mirole aux cheveux verts avec des mèches rouges grimper la côte, la mine déterminée. Elle portait un étrange chapeau en forme d'oreilles de chat avec des rayures dorées. Elle était presque arrivée quand elle buta contre une pierre, agita les mains en poussant des “aïe, aïe, aïe…!” et rattrapa son équilibre par miracle. Elle s'arrêta près de nous, en soufflant. Moi, je m'étais déjà à moitié relevé avec l'intention de l'aider à ne pas s'étaler de tout son long. .D .Bdia Qui…? .Edia .D .Bdia Orih… Hissa, .Edia haleta-t-elle, en s'appuyant sur ses genoux. .Bdia Cette côte est mortelle! Qu'est-il arrivé à Livon? .Edia .P Je finis de me lever, intrigué. Deux jours auparavant, en nous arrêtant boire quelque chose à la Maison des Ragasakis, Sirih l'Illusionniste voleuse de Daercia et Staykel l'Enfumeur avaient parlé d'Orih Hissa en me la présentant comme la Ragasaki la plus imprévisible, paresseuse, maladroite et bienveillante de la Maison. Tous l'aimaient autant qu'ils la craignaient. .Bparoles C'est probablement la celmiste la plus puissante de toute la confrérie, .Eparoles avait dit Staykel avec une fierté presque paternelle. Et Loy, depuis le comptoir, avait assuré: .Bparoles Mais je ne crois pas qu'elle s'en rende compte. .Eparoles Avec ces commentaires, l'idée que je m'en faisais avait fluctué de contradiction en contradiction. Je l'avais imaginée plus vieille. Mais ce n'était pas du tout le cas. On aurait dit une collégienne. .D .Bdia Il ne lui est rien arrivé, il dort, .Edia répondis-je. .Bdia On s'est entraînés. Tu voulais lui dire quelque chose? Au fait, moi, c'est Drey. .Edia .D .Bdia Mm, .Edia dit-elle, en se redressant et en me regardant de ses yeux couleur de feu, pleins de curiosité. .Bdia C'est ce qu'on m'a dit. Et on m'a aussi dit que tu aides Livon dans son entraînement. Je l'ai moi-même aidé, alors je connais la sensation. Il y a tellement peu de gens qui acceptent de subir une permutation… Je suis ravie de te connaître. Moi, c'est Orih Hissa. .Edia .P .Bpenso Ça, tu me l'as déjà dit… .Epenso Orih m'adressait un sourire radieux. Si ses dents n'avaient pas été des dents affilées et carnivores de mirol, son sourire aurait été charmant. Ceux de son espèce étaient de grands coureurs, me rappelai-je. Alors, pourquoi est-ce qu'elle était restée ainsi hors d'haleine à cause d'une simple côte? .D .Bdia Elle, c'est ta sœur? .Edia demanda-t-elle. .D .Bdia Je m'appelle Yanika, .Edia se présenta ma sœur. .Bdia Enchantée. .Edia .D .Bdia Pareillement! .Edia .P Elles se sourirent et se serrèrent les mains comme deux vieilles amies. Je les regardai, surpris. Yanika avait toujours été réservée avec les inconnus. Quand je vis la mirole tirer avec curiosité une des tresses roses de ma sœur, comme pour vérifier si elles étaient bien réelles, je grinçai des dents, incommodé. J'insistai: .D .Bdia Eh. Tu venais nous dire quelque chose? .Edia .D .Bdia Hein? .Edia s'étonna Orih Hissa. Elle lâcha les tresses de ma sœur avec un sourire innocent. .Bdia Non, rien, je me demande pourquoi les mirols n'ont jamais les cheveux roses… C'est si joli! Mais c'est aussi la première fois que je vois une kadaelfe avec cette couleur… Tu les as teints? .Edia .D .Bdia Mais bien sûr que non, .Edia soufflai-je en m'asseyant de nouveau sur la roche auprès de Livon et de Tchag. Il était clair que cette mirole n'était venue pour rien d'urgent. .P L'aura de ma sœur était emplie d'amusement. .D .Bdia Loy m'a dit que tu étais en pleine mission. Qu'est-ce que tu as fait? .Edia demanda-t-elle, curieuse. .P Orih sourit amplement. .D .Bdia Démolition d'un grand bâtiment abandonné, .Edia expliqua-t-elle. .P J'écarquillai les yeux. Démolition? .D .Bdia Tu es destructrice? .Edia .P Orih éclata de rire. .D .Bdia On peut dire ça, oui! .Edia .P Sa réponse me fit hausser un sourcil. Orih lança alors un regard vers Tchag et inspira d'un coup, les yeux subitement brillants. .D .Bdia C'est lui, l'imp? Il est si petit! .Edia .P Elle tendit les mains pour le soulever et, pris par surprise, Tchag se laissa faire. Je dévisageai Orih, incrédule, tandis que celle-ci s'exaltait et couvrait l'imp de compliments. Mar-haï, elle essaya même de le faire miauler comme un chat pour voir comment ça faisait. Riant, Yanika s'accroupit près d'elle en disant: .D .Bdia Moi, j'adore le peigner! Hier, mon frère m'a acheté un petit peigne pour éviter de lui peigner les oreilles. Tchag est un enfant, mais je pense qu'il est très intelligent. Aujourd'hui, je lui ai appris à lire la revue de Skabra et il progresse vraiment, n'est-ce pas, frère? .Edia .P Il progressait? La seule chose qu'il avait faite, c'était de répéter les paroles de Yanika en regardant si peu les mots écrits que c'était suspect. Je dis, moqueur: .D .Bdia Aucun doute, Tchag est un petit génie. Nous devrions l'inscrire dans une académie. .Edia .P L'imp me regarda avec des yeux éclatants de pure joie. Dannélah, m'avait-il pris au sérieux? Je me sentis presque mal. À ce moment-là, Livon s'agita. Je me tournai pour le voir ouvrir les yeux et cligner silencieusement des paupières, tout en se redressant. .D .Bdia Orih? Qu'est-ce que…? Drey… Je me suis endormi? .Edia .D .Bdia Quelques minutes seulement, .Edia assurai-je. .D .Bdia Livon! .Edia s'écria Orih, se levant sans libérer Tchag. .Bdia Tu me le prêteras quelques fois? .Edia .D .Bdia Hein? Orih, tu parles d'un être vivant, là, .Edia protesta Livon en s'étirant. .D .Bdia Moi, je veux rester avec Livon, .Edia intervint Tchag d'une voix tranquille. .Bdia Livon, .Edia répéta-t-il, comme pour s'assurer que nous avions bien compris. .P Orih cligna des yeux, se mordit une lèvre l'air déçue… puis le posa sur les genoux de Livon en recouvrant son enthousiasme: .D .Bdia Je sais, je sais, c'est un peu comme ton grand frère, hein? Dis, Livon! Est-ce que tu as montré notre cabane à Drey et Yanika? Non? Mais c'est tout proche d'ici! Nous l'avons fabriquée tous les deux quand nous étions petits, .Edia nous expliqua-t-elle. .Bdia Allons la voir. Et si on continue à monter, nous pouvons aller jusqu'au Rocher de la Loutre, la vue est magnifique. Ne me dites pas que Livon ne vous a pas fait visiter la zone? .Edia .P Elle se mettait déjà en marche vers l'amont et la forêt. Yanika et moi échangeâmes un regard. Décidément, Orih ne restait pas tranquille une minute. .D .Bdia Je leur ai fait visiter Firassa! .Edia protesta Livon en la suivant, Tchag sur son épaule. .Bdia Et un peu le fleuve Lur. En plus, ils ne sont là que depuis cinq jours et peut-être qu'à Dérelm il ne pleuvait pas, mais ici ça n'a pas arrêté. Et puis, je ne veux pas non plus être casse-pieds. Ils n'aiment peut-être pas vagabonder dans la montagne comme nous, tu sais? .Edia .D .Bdia Eh bien, demande et tu sauras, .Edia lui répliqua Orih en s'arrêtant. .D .Bdia Moi, j'aime bien la montagne! .Edia intervint Yanika en la rattrapant. .Bdia Et j'aime quand Livon nous donne les noms des plantes que nous voyons. .Edia .P La mirole sourit amplement. .D .Bdia Tu vois? .Edia .P Livon se tourna vers moi, interrogatif, et je rougis légèrement. .D .Bdia Euh… Tant qu'il n'y a pas de nadres ni d'écailles-néfandes ni de harpies, ça me va, .Edia assurai-je, et je repris confiance en ajoutant avec un sourire: .Bdia Après tout, nous sommes venus voir la Superficie. .Edia .P Livon se réjouit. .D .Bdia Alors, je vais vous la montrer jusqu'à ce que vous ne teniez plus debout! .Edia .P Il le prit si au sérieux qu'il commença tout de suite à nous parler. Il nous montra des champignons blancs à raies vertes hallucinogènes, un insecte bâton du diable camouflé sur l'écorce d'un érable… .D .Bdia C'est mou! .Edia dit Yanika. .P Livon protesta: .D .Bdia Ne le touche pas, il ne faut pas faire ça… .Edia .P Alarmé, je pris l'insecte des mains de Yanika, le lançant au loin d'un coup de vent orique. Livon eut l'air choqué. .D .Bdia Euh… Il n'était pas dangereux. C'est plutôt fragile, c'est pour ça… .Edia .P Je grimaçai, saisi, et détournai le regard du visage contrit de Yanika vers l'endroit où avait disparu l'insecte bâton du diable. .D .Bdia Désolé. Tu crois que je l'ai tué? .Edia .D .Bdia Je ne crois pas, ils sont légers, .Edia assura Livon. .Bdia Mais heureusement que Baryn ne t'a pas vu… Pour ces choses-là, il n'a pas de pitié: c'est la remontrance assurée. .Edia À son expression, je compris qu'il parlait par expérience. Il leva la tête, son visage s'éclaira et il indiqua l'amont, où se dressait une structure en bois autour d'un arbre imposant. .Bdia C'est ça la cabane. Orih et moi, nous y allions souvent, et nous n'étions pas si petits que ça. On aimait s'imaginer qu'on se trouvait sur une île déserte. Nous chassions, nous cuisinions… Nous sommes restés là un mois entier sans revenir à Firassa, tu te rappelles, Orih? .Edia .P La mirole sourit, nostalgique. .D .Bdia Je me rappelle. Puis Loy est monté nous dire que, si nous continuions à vivre comme ça, nous resterions des sauvages analphabètes toute notre vie. .Edia .D .Bdia Ce qui ne nous dérangeait pas, .Edia s'esclaffa Livon, .Bdia mais comme Loy et la montagne, ça fait deux, il a trébuché, il est tombé et nous avons dû le descendre jusqu'à la confrérie pour que Yéren, le guérisseur, s'occupe de sa cheville. .Edia .D .Bdia Et quand Kali nous a apporté sa tarte aux framboises… .Edia se pourlécha Orih. .P Alors, ils avaient décidé de rester à Firassa, compris-je. .D .Bdia C'est beau, la civilisation, n'est-ce pas? .Edia me moquai-je. .D .Bdia Mais avec modération, .Edia nuança Livon. .P Les deux Ragasakis s'avancèrent vers la cabane et, découvrant que la porte s'était envolée, ils décidèrent de la chercher. Livon semblait s'être bien remis de sa troisième permutation ratée et il s'éloigna entre les arbres en scrutant le sol d'un œil vivace. Je roulai les yeux. .D .Bdia On les croirait retombés en enfance, .Edia commentai-je. .P Yanika s'était assise près de l'entrée de la cabane, balançant ses pieds dans le vide, et je l'y rejoignis, lançant au passage un coup d'œil à l'intérieur. Il y avait là deux hamacs, un petit tapis rigide fait en peau de lapin, deux bols, un couteau tellement rouillé qu'il était irrécupérable… En haut, contre le plafond, des oiseaux avaient construit leur nid. Je bâillai et fermai les yeux pour écouter le chant des oiseaux dans la forêt, le froufrou des feuilles et le mouvement de l'air. .D .Bdia Orih aussi me plaît bien, .Edia dit Yanika en rompant le silence. .P Je souris sans ouvrir les yeux. .D .Bdia Mm. Les deux font la paire. .Edia .P Nous pouffâmes discrètement. Alors, l'aura de Yanika se chargea d'indécision et j'ouvris un œil. .D .Bdia Qu'y a-t-il? .Edia .P Ma sœur grimaça. La connaissant, je savais que quelque chose la tracassait. .D .Bdia Dis, frère. On s'entend plutôt bien avec les Ragasakis, n'est-ce pas? .Edia .P J'arquai les sourcils, méditatif. .D .Bdia Eh bien… Nous ne les connaissons pas depuis longtemps. Ce sont des gens sympathiques. Pourquoi? .Edia .P Yanika plia les genoux et les enlaça, me scrutant du coin de l'œil. .D .Bdia Tu n'as pas l'intention de rester, n'est-ce pas? .Edia .P C'était donc ça. Je soupirai. .D .Bdia Pourquoi resterions-nous? Nous sommes toujours partis. .Edia .P L'aura de Yanika s'assombrit, orageuse. .D .Bdia C'est justement ça qui m'agace. Tu n'essaies jamais de te lier d'amitié avec personne et, quand enfin on te traite comme un ami, tu ne le vois pas et tu ne l'apprécies pas. .Edia .P Je fronçai les sourcils. .D .Bdia Tant que nous sommes tous les deux ensemble, ça me va, Yani. Livon est sûrement quelqu'un de bien, mais dès qu'il saura que nous venons d'une famille d'inquisiteurs mentaux, il prendra ses distances. Et s'il découvre ton pouvoir… .Edia .D .Bdia Tu ne penses qu'à ça, .Edia me reprocha Yanika. .Bdia Et tu crois pouvoir deviner les réactions des gens alors que, toi-même, tu m'as dit plein de fois que tu ne comprends pas les saïjits. Je ne veux plus voyager, frère. Nous ne pouvons pas continuer à fuir. J'en ai assez. Nous sommes bien restés cinq mois à Donaportella, pourquoi est-ce que nous ne pourrions pas rester avec les Ragasakis, au moins quelque temps? .Edia .D .Bdia Ici, ce n'est pas comme à Donaportella: il n'y a pas autant de travail pour un destructeur, .Edia fis-je. .P Je m'allongeai contre les planches de la cabane et Yani s'enferma dans un silence déçu et boudeur. Je méditai ses paroles. C'était vrai que, depuis que nous avions quitté le Temple du Vent, nous n'avions fait que voyager. .Sm -t paroles Nous ne pouvons pas continuer à fuir… Mais que fuyais-je? Les espions de l'Ordre du Vent? Pas vraiment. J'avais plutôt fui tout le monde, pas par tempérament asocial, mais parce que chaque fois que nous restions un temps dans un endroit, il commençait à arriver des choses étranges à nos voisins. Des rêves, des cauchemars… Et, dans le pire des cas, on murmurait des histoires bizarres à notre sujet. Même à Donaportella, nous avions dû changer deux fois de pension pour éviter des problèmes. Cependant, Yanika ne le faisait pas exprès… Si elle faisait un cauchemar et que son aura terrorisée semait la panique autour d'elle, ce n'était pas sa faute. Elle ne pouvait pas le contrôler. Ceci dit, maintenant qu'elle était plus âgée, elle avait appris à contrôler un peu son pouvoir quand elle était éveillée. Peut-être… Je secouai la tête. En tous les cas, ici, la situation était différente: nulle part ailleurs je n'avais autant côtoyé des étrangers comme à Firassa. Et je ne le regrettais pas. Je savais que, si nous restions, nous finirions par entrer dans la confrérie des Ragasakis, ce qui impliquait des attaches, des obligations, des problèmes… mais… était-ce pire que de continuer à voyager sans objectif, comme un spectre? Théoriquement, nous recherchions Père, mais ça, ce n'avait été qu'une excuse pour continuer à voyager de village en village, de mine en mine. Si nous avions réellement voulu le trouver, il m'aurait probablement suffi de me rendre sur l'île de Taey et de demander à ma mère. Peut-être même qu'elle savait où trouver Lustogan, mais… je ne pouvais pas aller sur l'île avec Yanika. Ç'aurait été la condamner. .P J'inspirai, enfin décidé. .D .Bdia Eh, Yani. Je suis désolé. Tu as raison. Je… .Edia .P Un cri subit déchira l'air et nous fit sursauter. Mon Datsu se libéra, transformant ma panique en un simple sentiment d'alarme… Sauf que l'aura de Yanika, elle, s'était chargée de tension et de peur. .D .Bdia Ça doit être Orih! .Edia dit ma sœur d'une voix aigüe. .P Je me levai promptement. .D .Bdia Du calme. Ne perds pas ton sang-froid. Reste derrière moi. .Edia .P Yanika acquiesça, ravalant sa salive. Le cri avait été proche; Orih ne pouvait donc pas être bien loin. À la hâte, nous nous ouvrîmes un chemin entre les arbustes et nous arrivâmes finalement à voir ce qui se passait. Mon Datsu se délia encore un peu et je pâlis. .P Attah… .P Dans une petite clairière couverte de fleurs sylvestres, trois encapuchonnés menaçaient Livon, l'épée au clair, tandis qu'Orih tendait vers eux une main chargée d'énergie et qu'avec l'autre, elle agrippait un Tchag terrorisé. .D .Bdia Drey! .Edia s'exclama Orih en me voyant. .Bdia Livon est… Livon… Vous autres! Ne lui faites surtout pas de mal, vous m'entendez! Sinon, je vous fais tous partir en fumée! .Edia .P Les trois encapuchonnés ne bougèrent pas. Ils portaient des lunettes noires et un foulard sur le visage. Qui diables étaient ces types? Des ennemis de Livon? D'Orih? Qui sait. Je fis un geste à Yanika pour qu'elle reste à la lisière et je courus vers la mirole. Ces types avaient l'air de bien savoir manier leur épée. Je pouvais bien sûr essayer de les projeter à terre avec mon orique… mais cela pouvait mettre Livon en danger et ça n'allait pas nous sortir de là. Je regardai avec espoir la puissante énergie qu'avait concentrée Orih dans sa main. C'était de l'énergie brute, non modulée. Dannélah, était-il possible que…? .D .Bdia Hey, Orih, ce sortilège, .Edia lui murmurai-je, .Bdia il est si puissant que ça? .Edia .D .Bdia Aussi puissant que le bâton du diable de tout à l'heure. .Edia .P J'entrevis alors fugacement, sur le visage colérique d'Orih, une expression de totale panique. Je pâlis un peu plus. Elle faisait donc semblant. C'était donc ça la si puissante Ragasaki dont m'avait parlé les autres? Immobilisé par la lame d'une épée, Livon haleta: .D .Bdia Qu'est-ce que vous voulez? .Edia .D .Bdia Tchag, .Edia dit celui qui le menaçait directement. C'était le plus imposant des trois et sa voix résonnait avec force. .Bdia Nous voulons Tchag. .Edia .P J'agrandis les yeux, stupéfait. Ces types étaient venus pour Tchag. Étaient-ce les propriétaires? Lentement, je me tournai vers l'imp qui se cramponnait au corps d'Orih, les membres tremblants. Ses yeux, normalement noirs avec un cercle blanc à peine visible, clignotaient et devenaient par instants d'un blanc laiteux. Le spectre était en train de prendre le contrôle sur lui, compris-je. Les choses se présentaient mal. .P Soudain, les yeux blancs de Tchag se stabilisèrent et il sauta à terre, courant à quatre pattes entre les fleurs. Mais il ne se dirigea pas vers les encapuchonnés: il prit la direction contraire… droit sur Yanika. La réaction des trois inconnus ne se fit pas attendre: tous trois s'élancèrent vers l'imp, ignorant tout d'un coup la menace d'Orih. Avaient-ils compris que celle-ci n'était que feinte? .D .Bdia Yanika! .Edia exclamai-je. .Bdia Cours! .Edia .P Je m'élançai moi aussi derrière l'imp. Par Sheyra, si Tchag attaquait ma sœur, je n'hésiterai pas une seconde à le livrer à ces types, qui qu'ils soient. Je jetai un coup d'œil par-dessus mon épaule. Orih s'était mise à crier “à l'aide!” tout en ramassant des pierres comme munition. Deux des trois encapuchonnés, plus rapides que moi, étaient sur le point de me rattraper. Je vis l'un d'eux lever son épée vers moi et je lui décochai une décharge orique qui, dans son élan, lui fit perdre l'équilibre. Il s'affala. Le second, voyant tomber son compagnon, s'arrêta net pour me faire face. .D .Bdia Frère! .Edia s'écria Yanika. .P Lui était-il arrivé quelque chose? Tchag l'avait-il attaquée…? Le coup d'œil que je lançai à ma sœur faillit me coûter la vie. C'est tout juste si je vis le coup d'épée arriver, je le déviai avec l'orique par miracle et je tombai à terre sous l'impact. Une pierre traversa l'air en sifflant. Et une autre. Puis une autre. Orih rata sa cible à tous les coups. Mais elle arriva à distraire un instant l'encapuchonné. J'assénai un coup de pied à celui-ci, ramassai une pierre et la fis éclater contre sa jambe. Je l'entendis hurler, le vis sur le point de me transpercer le cœur avec sa maudite arme et lui lançai alors un sortilège de répulsion aussi fort que je pus. Sa capuche et son foulard s'envolèrent, révélant le visage d'un humain blond. Il chancela, mais serra à nouveau son épée avec force, se prépara à m'assener un coup et… étrangement, il s'arrêta, comme indécis. Soudain un jet de sang chaud gicla sur ma figure. Le blond ouvrit la bouche. Il cracha du sang. Et il tomba sur moi, me coupant la respiration. .P .Bpenso Attah… .Epenso .P Je le repoussai sur le côté, sentant à travers le voile de mon Datsu l'horreur qui déchirait l'air. Ce n'était pas la mienne, bien qu'assurément ce soit la première fois qu'un mort me tombait dessus, mais bon, ça, je le supportais relativement bien: l'horreur de ma sœur m'inquiéta bien davantage. Yanika… Elle avait tout vu. Et elle était en danger. .P .Bpenso Malédiction. .Epenso .P Je me redressai, uniquement pour constater que, Sheyra soit louée, Yanika allait bien —avec un Tchag terrifié et aux yeux noirs perché sur sa tête comme un chat hérissé, mais bien. L'autre encapuchonné que j'avais propulsé à terre, et que j'avais vu se relever, était tombé mort avant d'atteindre ma sœur. À côté de lui, à ma grande surprise, se trouvait le corps de Livon, immobile. Ainsi qu'une silhouette accroupie. Le drow aux cheveux en brosse. L'espion. Il était vêtu d'habits grossiers, tout rapiécés. Je le vis nettoyer son cimeterre rougi avec un mouchoir plus noir que blanc tout en me regardant avec une mine profondément contrariée. .D .Bdia Ça m'agace, .Edia marmonna-t-il. .P Il respirait précipitamment. L'aura l'affectait, compris-je. Mais pas autant qu'Orih: la mirole était restée comme paralysée et je l'entendis balbutier: .D .Bdia Li… Livon! Livon… .Edia .P Celui-ci ne bougeait pas. Était-il mort? Tremblant de la tête aux pieds, Orih se précipita maladroitement, atterrée, vers le permutateur, mais, révulsée par la vue toute proche des cadavres, elle dut s'arrêter à mi-chemin, elle tomba à genoux et vomit tout ce qu'elle avait dans l'estomac. Le drow posa sur elle un regard agacé et, sans rengainer, il commenta en signalant Livon du menton: .D .Bdia Cet idiot, j'ai failli le tuer. Il a grimpé cet arbre-là comme un singe et il a permuté avec le grand gabarit. J'ai manqué l'empaler. .Sm Ash… L'autre, je l'ai vu tomber de l'arbre, mais je ne crois pas qu'il soit mort. Ça m'agace, .Edia répéta-t-il. .P Il se mit à marcher dans la clairière vers ledit arbre, son cimeterre à la main. Je déglutis, analysant la situation. Pendant que les trois encapuchonnés couraient vers Tchag, l'imp avait dû reprendre le contrôle sur le spectre. Deux des encapuchonnés avaient été tués par ce drow… et celui-ci s'apprêtait à se débarrasser du troisième, avec lequel Livon avait permuté depuis le haut d'un arbre. .D .Bdia Attends, .Edia dis-je en me levant. .Bdia Ne le tue pas. Je ne sais pas qui tu es, mais tu m'as sauvé la vie et je t'en suis reconnaissant, .Edia m'inclinai-je profondément. J'avouai: .Bdia J'aimerais interroger ce type. Si c'est possible… ne le tue pas. .Edia .P .Bpenso Et ne nous tue pas nous non plus, .Epenso pensai-je, en pâlissant sous ses yeux agacés. Le drow s'éloigna sans répliquer. J'eus comme l'impression qu'il n'allait en faire qu'à sa tête. Cet espion… rien que de le voir donnait des frissons. Enfin, je l'oubliai un moment pour m'inquiéter de Yanika. .D .Bdia Tu vas bien, Yani? .Edia m'enquis-je en m'approchant. .P Son aura tremblait; pourtant ma sœur acquiesça, leva les yeux vers Tchag, perché sur sa tête, et demanda: .D .Bdia Ils sont morts? .Edia .D .Bdia Euh… je vais vérifier, .Edia lui dis-je, embarrassé. .Bdia Tu n'as pas besoin de regarder. .Edia .P L'humain blond était bien mort. La deuxième était une elfe d'âge mûr qui portait, tatoué sur son visage, le symbole de la Jouvencelle, déesse wari du Bien-être. Vu les cicatrices qui couvraient son tatouage, je devinai qu'elle n'avait pas dû connaître beaucoup de bien-être dans sa vie. Je remarquai alors les colliers que les foulards avaient maintenu cachés. Tous deux en portaient un. Un collier métallique. Je le touchai. Du fer noir. Ils étaient plus serrés et plus grands que celui de Tchag mais… pour le reste, ils lui ressemblaient beaucoup. Ce ne pouvait être une coïncidence. Un frisson me parcourut. Je ne comprenais pas. Je ne comprenais absolument rien mais… pour quelque raison, ces types portaient aussi des colliers de spectre. .D .Bdia Ils sont bien morts, .Edia dis-je enfin. .Bdia Mais je ne sais pas si le spectre des colliers l'est aussi. .Edia .D .Bdia Les colliers? .Edia répéta Yanika. .P Elle s'était penchée près d'Orih et l'avait gentiment aidée à atteindre Livon en ignorant superbement les cadavres, mais à présent, curieuse, elle voulut s'approcher… Je l'écartai en grognant: .D .Bdia Ne les touche pas! .Edia .D .Bdia Ne les touche pas! .Edia répéta Tchag, m'appuyant. L'imp s'accrochait trop à ma sœur à mon goût, mais j'oubliai vite ma méfiance quand je le vis trembler en disant: .Bdia J'ai peur! .Edia .D .Bdia Mouais… Dis-moi, tu sais qui ils sont? .Edia demandai-je. .D .Bdia N-non… Je sais que j'ai peur! .Edia s'écria Tchag, la voix aiguë. .P Yanika essaya de l'apaiser en posant une main sur sa petite tête et je poussai un soupir. Je ne pouvais pas attendre beaucoup d'explications de cette créature. Je voulais toutefois éclaircir un doute. .D .Bdia Dis-moi, Tchag. Tu sais bien te rendre invisible en retenant ta respiration, n'est-ce pas? Tu l'as fait près du Lac Blanc. Pourquoi ne l'as-tu pas fait cette fois-ci? .Edia .D .Bdia Pourquoi…? .Edia L'imp cessa de dandiner son corps et se tordit les mains en avouant: .Bdia Parce que… je ne suis plus tout seul. Vous tous, vous ne vous cachez pas, alors… moi non plus! .Edia .P Il le dit fièrement. Je grommelai mentalement. Si nous ne nous cachions pas, c'était parce que nous ne savions pas le faire, attah… .D .Bdia Pourquoi? .Edia fit alors Orih, l'expression livide. .Bdia Pourquoi ces fous cherchaient-ils Tchag? Pourquoi portent-ils ces colliers? Pourquoi sont-ils morts? .Edia .P Sa voix se brisa. Agenouillée auprès de Livon, la mirole, bouleversée, essayait de le réveiller en le secouant. Mon orique me disait que le permutateur respirait toujours. Et, diables, il avait réussi sa troisième permutation du jour. Il avait eu besoin d'une petite sieste et d'une bonne stimulation mais… il avait réussi, souris-je, et je le remerciai mentalement. Il était tombé à deux mètres à peine de Yanika, ce qui me fit comprendre que, sans lui… et sans le drow, ma sœur aurait eu de sérieux problèmes. Y penser m'emplit d'angoisse, si bien que mon Datsu se libéra de nouveau, dissipant mon trouble. .D .Bdia Il est inconscient. .Edia .P Je frémis en voyant le drow aux cheveux en brosse si près. Je m'étais tant absorbé que je n'avais pas prêté attention à mon orique. Je me levai avec lenteur, faisant face au drow. Inconscient, me répétai-je. Il ne l'avait donc pas tué. Je l'observai avec curiosité. Troublée, Yanika s'agrippa à mon bras en murmurant: .D .Bdia Qui est-ce? .Edia .D .Bdia Aucune idée, .Edia avouai-je. .P Il n'avait pas les traits typiques d'un drow des Cités de l'Eau: les siens étaient plus doux, sa peau était de couleur azurite sombre, et ses yeux étaient encore plus rouges que ceux des drows de Dagovil. Il était en train d'attacher une bourse d'argent à sa ceinture. Diables. Je rêvais ou ce sauvage venait de dépouiller le spectre qu'il venait de tuer? .D .Bdia Dis, .Edia fis-je. .Bdia Tu es un mercenaire, n'est-ce pas? Qui te paye? .Edia .P Il me répondit par un souffle agacé. .D .Bdia Mon père ou mon frère? .Edia insistai-je. .P Les yeux du Cheveux-en-brosse se tournèrent vers les deux morts. .D .Bdia Qu'importe? .Edia répliqua-t-il laconiquement. .P De son côté, il n'avait en effet pas du tout l'air d'y accorder de l'importance. Je soupirai et affirmai avec certitude: .D .Bdia Mon frère. .Edia .P Le Cheveux-en-brosse haussa les épaules, il jeta un regard vers Yanika et reconnut: .D .Bdia C'est lui qui m'envoie. Et maintenant, si ça ne te dérange pas, essaie de ne pas te fourrer dans le pétrin. Je ne veux pas de problèmes… .Edia Il éternua violemment. .Bdia Gaaah… Maudite pluie de tous les démons. Quelle idée de venir à la Superficie… Ces rhumes, c'est diablement agaçant, .Edia marmonna-t-il. .P Nous tournant le dos, il s'éloigna de deux pas avec une relative tranquillité, éternua de nouveau et s'essuya avec le même mouchoir avec lequel il avait nettoyé le sang de son épée… Je réprimai une moue de dégoût et me forçai pour dire: .D .Bdia Hé. Quoi qu'il en soit, merci pour l'aide. .Edia .P Malgré ma sincérité, mon ton fut un peu sec. Le Cheveux-en-brosse ne répondit pas et ne se retourna même pas tandis qu'il s'éloignait entre les arbres. Mar-haï… Je me demandai où diables Lust avait trouvé ce type. .D .Bdia Orih, .Edia lançai-je après un silence. .Bdia Rentre à la confrérie demander de l'aide, tu veux bien? Nous ne pouvons pas transporter Livon et l'autre type en même temps. .Edia .P La mirole me regarda, les yeux écarquillés. .D .Bdia Comment… comment arrives-tu à rester si calme alors que…? .Edia .P Ses yeux se tournèrent tout seuls vers les cadavres et elle déglutit. Mes lèvres se courbèrent en une grimace sardonique. .D .Bdia Ce n'est pas une question d'y arriver. Je suis comme ça, c'est tout. .Edia Et, parfois, j'oubliais que les autres saïjits n'étaient pas comme moi, pensai-je, honteux. Je regardai la mirole avec inquiétude. .Bdia Tu crois pouvoir marcher? .Edia .P La jeune Ragasaki était encore sous le choc. .D .Bdia Je… Oui, je crois. J'y vais. Mais ce drow… il n'est pas dangereux? .Edia .D .Bdia Rassure-toi, il ne te fera pas de mal. Il nous protège, ma sœur et moi, c'est tout, .Edia assurai-je. .P Orih inspira et acquiesça. Dès que je vis ma sœur jeter un autre coup d'œil vers les morts et pâlir, je compris qu'elle s'efforçait toujours de réduire son aura, ce qui l'exténuait rapidement. Je lui dis: .D .Bdia Accompagne-la, Yani. Et reste à la confrérie. Je me charge d'eux. .Edia .P Yanika ne protesta pas et je les vis, toutes deux, disparaître en aval, à travers bois. Dès que je fus seul, j'allai vérifier si l'inconscient au pied de l'arbre portait aussi un collier. Il en portait un. J'observai son visage d'elfe noir. Celui-là avait bien l'air d'un drow des Peuples de l'Eau, ses traits étaient durs, sa peau si sombre qu'elle semblait plus noire que bleue. Je soupirai et me mis au travail. Au moins, creuser la terre, ça, je savais faire. Au moyen d'explosions oriques, je creusai un bon trou pour les deux morts. Je finis de les enterrer au moment où Staykel, Loy et Naylah arrivaient. Le secrétaire contemplait ses bottes boueuses avec une moue maussade. .D .Bdia Efficace, .Edia approuva Staykel en contemplant le monticule de terre. .Bdia Il se peut toutefois que Zélif demande à les exhumer pour en apprendre davantage sur eux. Orih nous a dit qu'ils portaient des colliers comme Tchag. .Edia Je confirmai d'un geste, et l'Enfumeur secoua la tête. .Bdia Dans quel pétrin s'est mis ce garçon en adoptant ce petit monstre gris, .Edia commenta-t-il, désinvolte, s'accroupissant auprès du permutateur inconscient. .D .Bdia Ça, tu l'as dit, .Edia murmurai-je. .D .Bdia Tiens, .Edia dit Loy, me tendant un mouchoir. Face à mon regard surpris, le secrétaire grimaça, gêné. .Bdia Tu as du sang. Sur la figure. Tu n'es pas blessé, au moins? .Edia .D .Bdia Non, c'est un des morts qui m'est tombé dessus, c'est tout, .Edia assurai-je, et j'acceptai le mouchoir. .Bdia Merci. Je te le rendrai une fois lavé. .Edia .P Naylah était très sombre. Il me sembla l'entendre murmurer entre ses dents quelque chose du style «dokohis». Je n'avais jamais entendu un tel mot. Je retirai le mouchoir couvert de sang en répétant: .D .Bdia Dokohis? .Edia .P La lancière tressaillit comme si je l'avais insultée, mais, quand elle me regarda, ses yeux dorés étaient hagards. .D .Bdia Ce n'est… qu'une possibilité. .Edia .D .Bdia Tu sais qui ils sont? .Edia m'étonnai-je. .P Naylah baissa le regard, troublée, vers l'homme inconscient que j'avais traîné depuis l'arbre. Elle ne dit rien, mais une flamme luisit soudain dans ses yeux. Dans le silence, Staykel se racla la gorge et Loy intervint: .D .Bdia Je ne sais pas à quoi tu penses, Naylah, mais je suis sûr que cet homme inconscient pourra nous éclaircir toute l'affaire une fois qu'il sera d'humeur à le faire. .Edia .D .Bdia Je ne crois pas qu'il se montre très complaisant, .Edia marmonna Staykel en grattant sa chevelure rouge, le regard posé sur la tombe terreuse. .P Non. De fait, nous avions tué deux de ses compagnons. Ou plutôt c'était ce drow aux cheveux en brosse qui les avait tués. Je scrutai les alentours, cherchant l'espion. Je ne le vis pas, mais j'entendis un éternuement et perçus le mouvement d'air. .P Sans guère plus de conversation, nous soulevâmes Livon et l'assaillant survivant et nous prîmes le chemin de retour à la confrérie. Derrière nous, quelque part, l'espion de mon frère nous suivait, éternuant de temps en temps et marmonnant entre ses dents. Apparemment, il ne souciait plus autant de se cacher. Tandis que nous avancions dans les rues sombres de Firassa, je levai un regard songeur vers le ciel qui se chargeait peu à peu de nuages. Une pluie froide et silencieuse commençait à nous tremper. .P .Bpenso Frère, .Epenso pensai-je. .Bpenso Je ne sais pas ce que tu peux bien faire en ce moment, mais… .Epenso .P .Sm -t penso Mais je suis heureux de savoir que tu es en vie. .Ch "La promesse de Lustogan" .Sm Souterrains, Île de Taey, an 5622: Drey, 10 ans; Lustogan, 22 ans. .P Nos pas claquaient sourdement contre la roche. L'ample couloir n'avait pas une seule gravure de pierre à la différence des autres couloirs du Temple du Vent. Peu d'Arunaeh partageaient la passion pour la roche. C'étaient tous de grands fervents de l'Équilibre et c'est pourquoi, selon Père, mon grand-père avait été envoyé avec son demi-frère au Temple pour apprendre l'énergie orique: car l'orique était l'énergie de la force et les forces physiques faisaient partie de l'Équilibre. Cependant, ce n'était pas la force la plus estimée dans le clan: la force mentale prévalait sur toutes. .P Mon frère marchait à grandes enjambées et je m'efforçai de ne pas rester en arrière. Son expression était de pierre. L'année précédente, j'avais entendu ma tante Sasali dire qu'à force de tant travailler avec la roche, Lustogan était devenu aussi dur qu'elle au-dedans. Ce n'était pas tout à fait vrai. Mais presque. .P Nous débouchâmes dans une grande salle illuminée d'une lumière rosâtre. Elle était émise par ce que nous appelions le Sceau, un grand cristal en forme de pilier qui se dressait au centre de la pièce. J'allais le dépasser, convaincu que Lustogan me guidait au rocher noir pour continuer l'entraînement, mais je m'arrêtai quand je m'aperçus, surpris, que mon frère s'était immobilisé devant le cristal. En cet instant, ses yeux bleus comme ceux de ma mère avaient un reflet violet. Il avait l'air absorbé dans ses pensées. .D .Bdia Frère? .Edia demandai-je, en m'approchant. .P Je l'entendis inspirer calmement. .D .Bdia Sais-tu ce que c'est, Drey? .Edia .P Je fronçai les sourcils et me tournai vers le pilier. .D .Bdia Mm, .Edia acquiesçai-je. .Bdia C'est le Sceau de notre clan. .Edia .P Je le vis tendre une main et je me raidis. Toucher le Sceau sans permission était sacrilège. Cependant, il semblait que mon frère accordait peu d'importance à ce que les autres Arunaeh pouvaient en penser. Il caressa la superficie lumineuse du bout des doigts. Enfin, il retira sa main. .D .Bdia Tous les clans n'ont pas une relique aussi puissante que celle-ci, Drey. Le Sceau est le plus grand trésor du clan. .Edia Il le disait presque avec raillerie. Il leva les yeux vers la pointe du pilier et porta une main vers le tatouage violet de son visage. .Bdia Les Datsu, les sceaux bréjiques qu'il nous donne, nous protègent. Mais… ils ne fonctionnent pas toujours. .Edia .P Son ton changea. Je frissonnai et baissai les yeux. .D .Bdia Tu veux parler de Yanika. .Edia .P Lustogan se tourna vers moi, les mains enfouies dans ses poches. Un sourire froid courba ses lèvres. .D .Bdia Mère continue de penser qu'il est possible de corriger son Datsu. Elle veut essayer, mais le plus probable, c'est qu'elle finisse par la transformer en un zombie vide. .Edia .P J'écarquillai les yeux, horrifié. Le sourire de Lustogan disparut et son expression se fit pensive. .D .Bdia Mère a beaucoup changé depuis ce jour. Je suppose que tu t'en souviens. Mar-haï. Quand je pense qu'un sortilège aussi compliqué a pu être altéré par la faute d'un nouveau-né… Tu sais quoi? Cette créature aurait mieux fait de ne pas naître. .Edia .P Je haletai. .D .Bdia Lust… C'est horrible de dire ça. Yanika ne… .Edia .P Il me coupa: .D .Bdia Tu l'aimes bien, n'est-ce pas? Je le sais. .Edia Il avait l'air amusé. .Bdia Tu es ingénu, petit frère. Tout comme Père. Il continue à la tenir éloignée de cette île en croyant la sauver, mais si Mère, la Scelliste du clan, n'a rien pu faire, c'est qu'il n'y a tout simplement rien à faire. Ta sœur est condamnée d'avance. .Edia Il haussa les épaules et se tourna vers moi. .Bdia Quoi qu'il en soit, Drey, tu devrais être plus prudent. Le pouvoir de cette jeune fille n'est pas normal. .Edia .D .Bdia Mais c'est notre sœur, .Edia protestai-je, offensé. .P Je l'avais bercée, je lui avais fredonné des chansons, j'avais joué avec elle à ses premiers jeux… Je déglutis. Mon frère ne cilla pas. .D .Bdia Yanika est un danger, Drey. Tout Arunaeh sert l'Équilibre de Sheyra à sa façon… mais, elle, elle ne peut en aucun cas y arriver. Son Datsu est tout sauf équilibré. Ce n'est pas seulement un être imprévisible à la merci de ses sentiments: elle les impose aussi aux autres sans distinction. Tant qu'elle n'apprendra pas à contrôler son pouvoir, son futur sera plus noir qu'un diamant de Kron et… .Edia ses yeux bleus me transpercèrent avec un calme froid, .Bdia tu peux être sûr de ceci, petit frère: si un jour elle te fait du mal, tu ne la reverras pas. .Edia .P Je le regardai, les yeux exorbités. .Sm -t penso Frère… Était-ce une plaisanterie? Non. Il ne plaisantait pas. Il le disait sérieusement. Mais comment pouvait-il seulement imaginer que Yanika puisse me faire du mal? C'était la personne la plus joyeuse et la plus drôle que j'aie jamais vue. C'était ma petite sœur. .P Avec le même calme, Lustogan consulta son anneau de Nashtag. .D .Bdia Aujourd'hui, je ne pourrai pas être là durant ton entraînement. Brise la darganite du rocher en fibres et remplis un panier entier. Dans six heures, je viendrai voir le résultat. Ne me déçois pas. .Edia .P Il s'éloigna par un autre couloir, le vent suivant son sillage comme une ombre. Ses pas s'éteignirent rapidement. Au milieu de la salle, je frémis. Soudain, la lumière rosâtre du Sceau me paraissait beaucoup plus sinistre. .Ch "Le Grand Moine" .Sm Souterrains, Temple du Vent, an 5627: Drey, 15 ans; Yanika, 10 ans. .D .Bdia Hum… Yanika. Nous ne pouvons pas emporter tous tes jouets. .Edia .D .Bdia Bouh… Ça, je le sais! .Edia répliqua-t-elle avançant ses lèvres en une moue contrariée. .Bdia Je ne t'ai pas demandé de les emporter. .Edia .P J'arquai un sourcil, jetant un regard significatif aux jouets que Yani avait ordonnés et entassés consciencieusement à côté de mon sac à dos. .D .Bdia Pourquoi ne choisis-tu pas celui que tu préfères? Un qui ne soit pas très grand. .Edia .P Yanika prit une mine concentrée, contemplant ses possessions. Mar-haï… .Bpenso Tu sais, Mère? Même à distance, tu l'as trop gâtée. .Epenso Je me tournai, percevant un mouvement par la fenêtre de la maisonnette. .D .Bdia .Sm Mahi ! .Edia appela quelqu'un au-dehors. Il portait la tunique blanche des serviteurs du Temple. En me voyant près de la fenêtre, il s'inclina respectueusement en disant: .Bdia Mahi, le Grand Moine souhaite te parler. .Edia .P Il fallait s'y attendre. Je ne dis rien. Je me dirigeai vers la porte, l'ouvris et lançai: .D .Bdia Yanika. Je reviens tout de suite. Ne sors pas. .Edia .D .Bdia Mm… .Edia se contenta de dire ma sœur. Elle était inquiète. Et pas moins que moi. .P À son expression embarrassée, je sus que le serviteur avait vu l'intérieur et deviné la raison de tant de préparatifs. Je sortis en lui jetant de biais un regard froid, je fermai la porte et me dirigeai vers le Temple du Vent. .P La maisonnette se trouvait de l'autre côté de la rivière qui jaillissait d'une paroi de la caverne et débouchait dans le lac. Je contournai celui-ci et suivis du regard le halo lumineux d'un essaim de kéréjats qui virevoltait à la surface de l'eau, accompagnant sa danse d'un léger bourdonnement. Je traversai le pont de bois et grimpai le Chemin Bleu. Il était bordé de taïkas, des arbres sacrés dont les racines coloraient d'un bleu sombre toute la terre alentour. Les Moines du Vent les considéraient comme les arbres de Tokura, Déesse de la Destruction, car, durant leur vie, ils détruisaient toutes les plantes autour d'eux et, à leur mort, ils se désintégraient tout seuls. Supposément, ils maintenaient aussi le Mal éloigné du Temple. .P Un groupe de moines s'était assis aux tables de pierre à l'extérieur de l'édifice. Ils me dévisagèrent avec effronterie, et je les ignorai tandis que j'avançais vers la porte principale et franchissais le seuil. Depuis que mon frère avait volé l'Orbe du Vent, le respect envers les Arunaeh s'en ressentait. Je ne pouvais pas les en blâmer. Bientôt nous serions loin, de toute façon. .P Je parcourus les couloirs de roche sculptés de mille figures. L'histoire gravée dans ce temple était l'une des plus anciennes qui existaient à Dagovil. Et sûrement la plus complète. Enfant, j'avais passé des heures à admirer les formes et à lire les signes. Je me rappelais qu'un jour, j'avais voulu parfaire le nez aquilin du premier Grand Moine et j'avais reçu une pluie de réprimandes parce que je le lui avais arrondi. Ce jour-là, Lustogan avait ri aux éclats. Je l'avais rarement vu rire aussi naturellement depuis. .P J'arrivai devant la salle du Grand Moine. La porte était ouverte et je pus voir le vieil homme assis au fond de la pièce, caressant Durki, sa chienne. Si l'animal était gros, imposant et poilu, le Grand Moine, lui, était maigre, chauve et fibreux. Il ne donnait pas la même impression de force que mon grand-père, mais… Il leva ses yeux dorés sur moi et je m'arrêtai, me rappelant une phrase de Lust: .P .Bparoles Si tu dois choisir entre la force physique, la force orique et la force mentale… choisis la dernière. .Eparoles .P C'est pourquoi, à cet instant, je me sentais si nerveux malgré mon apparente tranquillité: car, de même que je savais broyer une roche et la réduire en cendres, on disait du Grand Moine qu'il savait aussi broyer mentalement ses gens et les faire éclater. .P Je m'inclinai légèrement. .D .Bdia Grand Moine. .Edia .D .Bdia Drey. .Edia .P Je le vis tendre une main vers moi me faisant signe de m'asseoir. Je m'assis sur un des coussins, au milieu de la salle, et attendis quelques secondes avant de déclarer: .D .Bdia Ma sœur et moi, nous partons. .Edia .D .Bdia Oui. C'est ce que j'ai cru comprendre. .Edia Il retira sa main du museau de Durki et la joignit à son autre main. .Bdia Je sais que tu n'es pas responsable des méfaits de ta famille. Cependant, je crois que s'en aller est la bonne décision. Ici, tu n'as plus rien à apprendre. Ton père est parti chercher le voleur… Et il n'est pas revenu. .Edia .P Malgré son calme, sa contrariété était latente. Il me transperça de son regard. .D .Bdia J'ai un marché à t'offrir, Drey Arunaeh. Malgré tout, tu sais que je te considère un peu comme un petit-fils, étant donné que je n'en aurai jamais. Tu me connais mieux, moi, que ton propre grand-père ou même que ton propre père: tu sais combien cet Orbe est important pour moi. C'est la relique de ce temple. La fierté de ce temple. Et le pouvoir destructeur qu'une multitude de malfaiteurs ont souhaité posséder. .Edia Ses mâchoires se crispèrent. .Bdia Cet Orbe est pour les moines du Vent comme le Sceau du Datsu pour les Arunaeh. Je ne permettrai à personne de l'utiliser sans être châtié. Et je ne pardonnerai à aucun Moine du Vent qui tente de couvrir celui qui l'a volé. Néanmoins, .Edia dit-il, .Bdia si tu m'apportes l'Orbe, je me prononcerai en ta faveur pour que tu deviennes Grand Moine. Et je pardonnerai à ton frère. .Edia .P J'écarquillai les yeux, paralysé. Moi… Grand Moine du Temple du Vent? Parlait-il sérieusement? Je fronçai les sourcils. C'était un des rêves de Lustogan: faire de son frère cadet un Grand Moine. Cependant… ce n'était pas le mien. .D .Bdia Tu pardonnerais à mon frère? .Edia répétai-je. .Bdia D'avoir volé l'Orbe du Vent? .Edia .D .Bdia Je pardonnerais sa trahison, .Edia assura le vieil homme. Il tendit une main pour gratter les oreilles de Durki et ajouta: .Bdia Mais, pour cela, tu dois me rendre l'Orbe. Et, une fois de retour, tu devras te séparer de ta sœur et la laisser sur l'île de ta famille. .Edia .P Je me dressai brusquement. .D .Bdia Quoi? .Edia .P Ses yeux, dorés comme les miens, ne laissaient pas de doute possible. Lui non plus n'avait jamais apprécié la présence de Yanika dans le temple. Elle dérangeait. C'était un pion imprévisible. Et il voulait se débarrasser d'elle. Je serrai mes mâchoires. .D .Bdia Ça jamais. .Edia Je me levai. .Bdia Je pars, grand-père. Si, un jour, tu revois l'Orbe, ce ne sera pas grâce à moi. Je ne veux pas être mêlé à ça. Si Lustogan l'a volé, il l'a sûrement fait pour une raison. .Edia .D .Bdia On dirait que tu ne connais pas ton frère! .Edia s'écria le Grand Moine, en soufflant. .Bdia Il a le même esprit tordu que ta mère. Il est capable de l'avoir volé uniquement pour sentir l'adrénaline d'être poursuivi. .Edia .P Mon frère n'était pas comme ça. Je haussai les épaules. .D .Bdia C'est ma famille, vieil homme. Chacun a sa façon d'être. .Edia .D .Bdia Hmm… Et la famille passe avant ta confrérie, n'est-ce pas? .Edia dit le Grand Moine sur un ton un peu sec. .P Je souris légèrement. .D .Bdia Eh bien, oui. .Edia .P Le vieil homme soupira. .D .Bdia Je comprends. C'est donc ta décision. .Edia Il se leva et Durki remua la queue. .Bdia Drey Arunaeh. Puisque tu refuses d'aider ta confrérie à récupérer ce qui est sien et que tu protèges le voleur, je n'ai pas d'autre solution que de t'expulser. .Edia .P Cela m'importa peu. Je n'avais pas l'intention de revenir. Je m'inclinai légèrement et, sans un mot, je lui tournai le dos et m'éloignai lentement vers la sortie. .D .Bdia Drey, .Edia m'appela le Grand Moine. Sa voix tremblait un peu. .Bdia Toutefois, si tu reviens avec l'Orbe… je te récompenserai. .Edia .P Je m'immobilisai un instant avant de continuer à avancer. Récompenser. Ce vieil homme, soufflai-je intérieurement. Toujours à parler comme s'il traitait avec des chasseurs de primes et des mercenaires. Cependant… Je m'arrêtai près de l'entrée avec une pointe de tristesse. .D .Bdia Grand-père, .Edia lançai-je. Je mordillai ma langue avant d'ajouter: .Bdia Prends soin de toi. .Edia .P Et je m'en allai. J'étais presque surpris des efforts que le vieil homme avait montrés pour me faire revenir. Peut-être qu'il me considérait réellement comme un petit-fils tout compte fait. .D .Bdia Mahi! .Edia dit une voix. Un jeune apprenti s'approcha en courant dans le couloir. Cela faisait à peine deux mois qu'il était arrivé au Temple et je ne me rappelai même pas son nom. Il me tendit une lettre. .Bdia C'est pour toi. .Edia .P J'acceptai la lettre et lus les signes. .Blecture De Mériza Arunaeh. .Electure Je me raidis. Cela venait de Mère. Avait-elle des nouvelles de Père? Je l'ouvris avec fébrilité et la lus rapidement: .P .Blecture Mon cher fils, .Electure disait-elle. .Blecture Ici, sur l'île, le Sceau est comme toujours et le Spectre Blanc continue d'errer. Tante Sasali est partie en voyage et ton grand-père travaille. Je n'ai pas de nouvelles de ton père ni de ton frère. Je veux savoir ce qu'il se passe. J'ai le droit de savoir! Reviens tout de suite à Taey. Tu devrais être rentré depuis longtemps. Je me fais beaucoup de souci pour toi. Amène ta sœur. Je veux la voir. Tu dois revenir. .Electure .P Je pliai la lettre. Mar-haï… À en juger à la façon dont elle avait pressé sa plume sur le papier, elle était très altérée. Rien de surprenant: chaque fois que quelque chose arrivait à un membre de notre famille, elle perdait totalement le contrôle. En particulier s'il s'agissait d'un de ses fils. Des effets du sceau brisé. C'était une chance de ne pas l'avoir en face… Enfin… Je supposai que le mieux serait de lui écrire que, moi non plus, je n'en savais pas davantage et de lui dire que, pour l'instant, j'étais occupé. En tout cas, je n'allais pas aller sur l'île. .Bparoles Amène ta sœur, .Eparoles disait-elle. C'est ça. Amène ta sœur pour que je bricole son Datsu et que je le «répare». .Sm Ya-naï . .P Je remarquai que le jeune apprenti était toujours là, à me regarder avec curiosité. J'arquai les sourcils. .D .Bdia Un problème? .Edia .P Son visage se teignit d'une timidité manifeste. .D .Bdia Je… je m'appelle Bluz. .Edia .P Sa peau humaine rougit. Je le dévisageai, intrigué, avant de reprendre ma marche vers la sortie du Temple. .D .Bdia Euh… .Edia ajouta le dénommé Bluz. .Bdia Tu es Drey Arunaeh, n'est-ce pas? Enchanté de te connaître! C'est… C'est vrai que tu as creusé le tunnel qui va à Kozéra? .Edia .P Je m'arrêtai, surpris. .D .Bdia Le tunnel existait déjà. Je l'ai agrandi. .Edia .D .Bdia Tu es si jeune… .Edia souffla Bluz. .P Je compris alors que l'apprenti admirait tout simplement mon exploit et je souris légèrement, en observant: .D .Bdia En réalité, il y a déjà trois ans de cela. Depuis, je me suis pas mal amélioré. .Edia .D .Bdia Incroyable, .Edia s'émerveilla le garçon. .Bdia Tu pourrais m'apprendre? .Edia .P Je l'observai. Il était un peu plus jeune que moi, avec des cheveux châtains bouclés et des yeux innocents. Il n'avait pas ce caractère pédant typique des nobliaux privilégiés qui se retrouvaient apprentis au temple. Peut-être… qu'il aurait pu être un ami. Une légère nostalgie m'envahit et je lui tournai le dos en disant: .D .Bdia Tu arrives trop tard. .Edia .P Il me poursuivit, en protestant: .D .Bdia Pourquoi? Mahi, je sais m'entraîner dur. Mais mon maître ne m'apprend pas. C'est un ivrogne. .Edia .P Je m'arrêtai près de la porte ouverte tandis qu'il baissait les yeux, à l'évidence gêné d'avoir dit du mal de son maître. Je le regardai avec amusement. .D .Bdia Alors apprends à détruire des bouteilles, Buz. .Edia .P Et je m'en allai. Je l'entendis murmurer derrière moi, à la fois timide et contrarié: .D .Bdia C'est Bluz, pas Buz. .Edia .P .Sm Mar-haï… Je souris largement, levant les yeux vers les stalactites et fis un geste de la main en guise d'adieu, en disant: .D .Bdia Je suis sûr que tu deviendras un grand moine, Buz! .Edia .P Je descendis le Chemin Bleu en pensant que, pour moi, le voyage avait déjà commencé. À partir de là, un long, un très long chemin nous attendait Yanika et moi. .Ch "Passés" Confortablement assis sur une chaise en équilibre, je tournai une des faces du cube à chiffres, je regardai le résultat, fronçai les sourcils, manipulai quelques arêtes de plus sans trouver de solution et, finalement, je la vis et foudroyai le cube du regard, avec un sourire amusé. .D .Bdia Tu sais, Livon? Je ne t'imagine pas en train de jouer à ce genre de casse-tête. .Edia .P L'intéressé, bien sûr, ne répondit pas: Livon était allongé sur son lit, encore inconscient. Il était demeuré évanoui toute la nuit, et il faisait jour depuis des heures déjà. Selon la vieille Shimaba, quelque chose dans sa permutation de la veille devait s'être mal passé. .P J'entendis tout à coup un petit rire serein. .D .Bdia Pour lui, c'est plus qu'un jeu. .Edia .P Je reposai les pattes avant de la chaise et me levai, saisi. Un étrange saïjit à la peau pâle et aux cheveux blancs venait de franchir le seuil de la maison de Livon. Il était bien plus petit que moi. Il inclina légèrement la tête, souriant. .D .Bdia Tu dois être Drey. Moi, c'est Yéren. Le guérisseur des Ragasakis. .Edia .P Lui et la fille des taverniers de .Sm -t nomlieu La Calandre étaient donc revenus. .D .Bdia Bonjour. Enchanté. .Edia Je jetai un coup d'œil au fond de la pièce. Yanika avait levé les yeux de son livre. Je demandai, curieux: .Bdia Plus qu'un jeu, tu dis? .Edia .P Yéren s'approcha du lit en acquiesçant: .D .Bdia Oui. Il y a deux ans, j'ai promis à Livon d'obtenir une information qui lui tient à cœur, mais comme il n'arrêtait pas de m'assaillir tous les jours, je lui ai offert ce cube pour qu'il se détende un peu et apprenne à patienter. Mais il l'a pris vraiment au sérieux. C'est un peu comme s'il pensait que, le jour où il arrivera à le résoudre, j'arriverai, moi aussi, à soutirer une réponse à la Kaara. L'organisation, .Edia expliqua-t-il. .P Je fronçai les sourcils, sans comprendre. .D .Bdia Une autre confrérie? .Edia .D .Bdia Euh… Non. Pas exactement. La Kaara est assez connue par ici. Même dans les Cités de l'Eau. Ce sont un peu comme des collecteurs d'informations. Ils te donnent l'information que tu cherches en échange de faveurs ou d'argent. Mais ce n'est pas facile d'obtenir une entrevue avec l'un de ses membres, ni de négocier avec eux. .Edia Il posa une main sur le front du permutateur tout en avouant: .Bdia En réalité, je ne m'attendais pas à ce qu'il mette si longtemps à résoudre ce cube, ni moi si longtemps à obtenir une réponse… Mais bon, l'important c'est que Livon ne se démoralise pas. Et il tient parole, .Edia sourit-il, l'air concentré. .Bdia Quoi qu'il advienne. .Edia Il retira sa main en disant sur un ton léger: .Bdia Déjà, quand il était petit, il était plus têtu qu'un âne. Bon. Je ne crois pas qu'il mette longtemps à se réveiller. Il dort, maintenant. .Edia Ses yeux vert clair me sourirent. .Bdia Alors comme ça, tu es destructeur? Et cette petite doit être ta sœur? .Edia .D .Bdia Je ne suis pas si petite, .Edia fit remarquer Yanika en s'approchant. .Bdia Et toi, tu n'es pas beaucoup plus grand que moi. .Edia .D .Bdia C'est vrai, .Edia sourit le guérisseur. Yanika le dévisageait avec effronterie. Nous n'avions jamais vu un être si blanc avec des traits de drow, mais ce n'était pas sa seule étrangeté: une sorte de grande écaille noire saillait sous son œil droit, accompagnée d'une cicatrice. Et Yani la regardait, fascinée. Gêné, j'ouvris la bouche pour rompre le silence, mais Yéren me devança en répondant à notre doute silencieux: .Bdia Je suis un drow albinos. Je suis né comme ça. C'est peut-être pour cela que je me suis autant intéressé aux arts de guérison. .Edia Il nous adressa un large sourire tout en réajustant son foulard bleu autour de son cou; ses grandes oreilles s'arquèrent et il ajouta: .Bdia Bon, je vous laisse. J'ai du travail. Tenez: c'est un gâteau aux légumes, diététique mais consistant. Je l'ai fait ce matin. C'est pour Livon, mais vous pourrez certainement le partager avec lui. Il serait capable de le manger entier en un jour. .Edia .D .Bdia Mon frère aussi, .Edia assura Yanika. .D .Bdia Yani… .Edia grognai-je tout bas. Et, détournant le regard du gâteau empaqueté que Yéren avait laissé sur la table, je dis au guérisseur: .Bdia Merci. Au fait, tu es sans doute passé par la confrérie, n'est-ce pas? Y a-t-il des nouvelles de l'elfe noir inconscient? .Edia .D .Bdia Il ne veut toujours pas parler, .Edia soupira Yéren. Toujours pas? Je roulai les yeux face à la mansuétude des Ragasakis et pensai que, si un inquisiteur de ma famille s'en était chargé, l'affaire aurait déjà été close. Le guérisseur ajouta: .Bdia Je l'ai examiné ce matin, je lui ai mis des plâtres et lui ai donné un calmant pour la douleur… Il s'est fracturé les deux jambes et un bras en tombant de l'arbre, .Edia expliqua-t-il. .Bdia Au moins, il ne s'enfuira pas. Il devrait s'estimer heureux, il aurait pu bien plus mal finir. Chaque fois que j'y repense… Livon a pris un risque excessif alors qu'il n'avait encore jamais réussi une troisième permutation. Dieux… Ce garçon est un cas perdu. .Edia .P Attah… J'écarquillai les yeux. Je n'y avais pas pensé, mais il était vrai que, si Livon avait raté la permutation et s'était évanoui tout en étant perché sur un arbre… Je jetai un regard éberlué au visage endormi du permutateur. D'abord, il sauvait un type de la noyade en risquant sa vie dans le Lac Blanc, puis il permutait en risquant une chute qui aurait très bien pu être mortelle… .D .Bdia Et il fait ça souvent? .Edia demandai-je. .Bdia Et il est toujours vivant? .Edia .P Yéren éclata d'un rire discret. .D .Bdia Livon? Il a une chance de démon. Si tu peux lui apprendre à être plus prudent, fais-le. Moi, j'ai déjà essayé et rien à faire, maintenant je me contente de lui préparer des gâteaux diététiques. Quand il se laisse emporter par le feu de l'action, il perd totalement le nord. Bon, à plus! .Edia ajouta-t-il. .P Le guérisseur partit d'un pas énergique et, depuis la porte de la maisonnette, je le suivis du regard, amusé. C'était donc l'un des fameux cuisiniers des Ragasakis. .D .Bdia Il a l'air sympathique, .Edia fis-je. .P Je sentis l'aura ferme de Yanika approuver. Elle était en train d'entrouvrir l'emballage du gâteau. Je lui lançai un regard éloquent et elle protesta: .D .Bdia C'est juste par curiosité. J'ai lu, une fois, que la cuisine en dit beaucoup sur la personne. Selon le contenu de l'assiette, elle sera économe ou généreuse; selon la disposition, méticuleuse ou négligente… .Edia .D .Bdia Et si elle cuisine avec du poison, elle sera malveillante, .Edia me moquai-je. .Bdia En fait, ce que tu voulais, c'était jeter un coup d'œil au gâteau. Ça a l'air bon? .Edia .P Yanika croisa les bras avec un sourire angélique. .D .Bdia Tu le verras tout à l'heure, frère. .Edia .P Je ravalai mon impatience. Malgré le bon déjeuner que nous avait apporté Naylah, je commençais déjà à avoir faim. J'allais refermer la porte, mais je m'arrêtai, levant les yeux vers le ciel tacheté de nuages blancs. La maison de Livon se situait à l'extérieur de Firassa, près du fleuve. À vrai dire, on voyait qu'il l'avait construite lui-même et que les commodités n'étaient pas du tout une priorité pour lui. Je souris. Et je m'assombris quand je me rappelai les paroles de Yéren sur la Kaara. Livon était à la recherche d'une information importante pour lui… mais sur quoi? Cela ne devait pas être très urgent s'il était capable d'attendre deux ans pour résoudre un cube à chiffres. J'allai me rasseoir et repris le cube. Il était déjà presque résolu. Il ne manquait plus que trois tours. Est-ce que je le laissais comme ça ou est-ce que je l'embrouillais? Avant, j'ignorais l'importance de ce cube… Maintenant que je savais que, pour Livon, ce n'était pas un jeu, j'avais l'impression d'avoir dérangé quelque chose d'intime. Je fis une moue embarrassée. Quoi qu'il en soit, je ne savais pas si Livon souhaitait de l'aide ou pas. Si j'avais appris quelque chose sur lui ces derniers jours, c'était qu'il n'aimait pas les chemins faciles. Il était même allé jusqu'à me demander de compliquer la permutation avec l'orique. Un type comme ça tirait plaisir des défis. Un peu comme Lustogan, pensai-je subitement. Mais sans la veine insensible et avec infiniment plus de capacité empathique. Non, définitivement, Livon n'était pas comme mon frère. .D .Bdia Drey? .Edia .P Je tournai la tête et vis Livon, les yeux ouverts. Il se redressa, regardant autour de lui. .D .Bdia Où suis-je? .Edia .D .Bdia Euh… Chez toi. Tu ne reconnais pas ta maison? .Edia m'inquiétai-je soudain. Se pouvait-il qu'il ait subi un traumatisme en consumant excessivement sa tige énergétique? .P Il regardait l'unique pièce de sa maison, bouche bée. .D .Bdia Mais… .Edia .D .Bdia Nous avons remis de l'ordre chez toi, .Edia dis-je, croyant comprendre. .Bdia Je crois qu'un voleur a dû passer par là et mettre la maison sens dessus dessous. C'est peut-être les trois types qui nous ont attaqués hier. Ou va savoir. Au cas où, Yanika et moi avons pensé qu'il serait plus sûr de ne pas te laisser seul avec Tchag et de monter la garde. .Edia .P Livon se frotta la tempe et mon inquiétude grandit. .D .Bdia Tu te sens bien, Livon? .Edia .D .Bdia Hein? Oui oui. C'est bien ma maison mais… où sont passées toutes les poches et les papiers? Je veux dire, .Edia continua-t-il, tout en se levant prestement, .Bdia c'est incroyable. On dirait la maison d'un prince. Y'a pas un truc par terre! Comment avez-vous fait? .Edia .P Euh? Livon était émerveillé. Je le regardai, arquant le coin d'une lèvre. .D .Bdia Ne me dis pas, .Edia fis-je, en me levant à mon tour, stupéfait, .Bdia ne me dis pas que les ordures qu'il y avait partout… c'était normal? .Edia .P Livon posa son index sur ses lèvres, perplexe. .D .Bdia Ce n'étaient pas des ordures… .Edia .D .Bdia Ce n'étaient pas des ordures? .Edia répétai-je. J'échangeai un regard incrédule avec Yanika. Les épluchures, les sachets poisseux de beignets, les piles de papier visqueux qui sentaient le poisson… ce n'étaient pas des ordures? Et les feuilles éparpillées par terre… ce n'était pas du désordre? .P Livon rit, agitant la main pour relativiser. .D .Bdia Bah! C'est très bien comme ça maintenant, vraiment! Merci, Drey. Et Yanika. Pour la peine. .Edia .P .Bpenso Avec toi, je doute que ça dure longtemps, .Epenso pensai-je. Je secouai la tête, ahuri, et indiquai le gâteau: .D .Bdia Yéren est passé. Il t'a laissé ça. .Edia .D .Bdia Un gâteau! .Edia se réjouit-il. .P Il était délicieux. Pendant que nous mangions, je lui racontai ce qui était arrivé près de la cabane et ajoutai: .D .Bdia Pour l'instant, on ne sait pas grand-chose sur ces attaquants mis à part qu'ils voulaient attraper Tchag. .Edia .D .Bdia Où est Tchag? .Edia demanda Livon. .D .Bdia Il est allé au marché avec Naylah. Ici, il n'arrêtait pas de bouger. Il me tapait sur les nerfs. .Edia .P Livon eut l'air surpris, comme s'il n'arrivait pas à comprendre comment Tchag pouvait énerver quelqu'un. Eh bien, s'il l'avait vu assis sur lui en train de lui seriner qu'il se réveille… .D .Bdia Mais, cette nuit, il est resté tranquille, .Edia ajoutai-je. .Bdia Il a dormi d'une traite et il ne s'est pas transformé. .Edia .D .Bdia C'est vrai? .Edia se réjouit Livon. Assis par terre, les jambes et les bras croisés, il se tut un instant et fronça les sourcils, concentré. .Bdia Pourquoi est-ce que ces gens portaient des colliers comme Tchag? Qui peut vouloir mettre un collier de spectre? .Edia .D .Bdia Je doute qu'ils l'aient mis eux-mêmes, .Edia lui fis-je remarquer. .P Yanika montra son accord d'un geste sombre de la tête et elle hésita avant de prendre son dernier morceau de gâteau. Moi, j'avais terminé le mien depuis longtemps. J'affirmai calmement: .D .Bdia Cela ne sert à rien de faire des conjectures en l'air. Nous soutirerons la vérité. Zélif semble prendre l'affaire très au sérieux. Et Naylah… Elle a dit quelque chose de bizarre, .Edia avouai-je. .Bdia Elle a dit que ces types étaient des dokohis. Ce matin, je lui ai demandé ce qu'elle voulait dire par là et elle est redevenue toute sombre. Crois-tu qu'elle sait quelque chose sur eux? Quelque chose de son passé? Bah, .Edia dis-je, croisant mes mains derrière la tête avec une moue gênée. .Bdia Je n'aurais pas dû lui poser de questions. Elle m'a fait une de ces têtes… Tu crois que j'ai gaffé? .Edia .P Livon secoua la tête, méditatif. .D .Bdia Il y a des gens qui ont du mal à parler de leur passé. Surtout dans une confrérie comme celle des Ragasakis. La plupart, nous n'avons pas d'autre famille et nous nous retrouvons là par pur hasard. Certains ont peut-être des passés réellement sombres. Mais, comme dit Baryn, nous ne sommes pas ce que nous avons été, mais ce que nous sommes. .Edia .P J'imaginai le moine yuri donnant à Livon des leçons philosophiques grandiloquentes et je souris. Ceci me fit penser à ce que Yéren avait dit et mes yeux se posèrent sur le cube à chiffres, abandonné sur la chaise. Suivant mon regard, Livon fit: .D .Bdia Oh. Yéren t'a raconté? .Edia Il tendit la main pour ramasser le cube. .Bdia Le jour où je résoudrai ça, je suis sûr que Yéren obtiendra ma réponse. Je ne voulais pas le mêler à cette affaire, mais il a tellement insisté… Yéren est un grand Ragasaki, .Edia sourit-il. Il contempla le cube un moment. .Bdia L'objectif est de placer tous les chiffres jusqu'à neuf sur chaque face. En réalité, ça aussi, c'est des permutations, alors parfois je me dis que ça ne doit pas être si difficile. Mais… je le tourne et retourne tous les jours depuis deux ans et je n'y arrive pas, .Edia soupira-t-il. Il fit tourner quelques faces. Et gâcha tout mon travail. Et dire qu'il avait été si près de gagner… Avec un sourire un peu triste, il conclut: .Bdia Yéren ne m'a pas donné une tâche facile. .Edia .D .Bdia Tu veux de l'aide? .Edia proposai-je. Livon cligna des yeux, surpris. Et je me dis: .Bpenso Attah… De quoi te mêles-tu, Drey? .Epenso J'enchaînai avec une moue désinvolte: .Bdia Mais, en échange, tu me dis pourquoi tu as besoin de la Kaara. .Edia .P Livon surmonta sa surprise et sourit largement. .D .Bdia Bien sûr! Ça, je peux te le raconter… Mais tu n'as pas besoin de m'aider. Quoique… .Edia Il se mordit la lèvre avec une expression presque coupable. .Bdia Tu crois vraiment que tu en serais capable? .Edia .P Je soufflai, amusé, et tendis la main. Il me donna le cube. Et je m'attelai à la tâche en disant: .D .Bdia Mon frère m'offrait des trucs de ce genre quand j'étais petit. Une fois, il m'en a fait résoudre cinquante de suite de types différents et je n'ai pas dormi ni mangé pendant deux jours, .Edia souris-je. .Bdia Ça fait longtemps que je ne m'entraîne pas, mais avec un peu de chance… .Edia .P Je m'appliquai. Livon regardait le cube avec concentration. .D .Bdia Ce frère, .Edia dit-il alors, .Bdia c'est celui qui t'a envoyé le garde du corps? .Edia .P Je marquai un temps et fis claquer ma langue tout en continuant. .D .Bdia À mon avis, c'est plus un espion qu'un garde du corps. Il ne veut sans doute pas perdre la piste de ma sœur, c'est tout. .Edia .D .Bdia Yanika? .Edia s'étonna Livon, se tournant vers elle. .P Je fronçai les sourcils, brusquement tendu par le brusque changement dans l'aura de ma sœur. Je reportai mon regard sur le cube en soufflant: .D .Bdia Non, en y réfléchissant bien, je suppose que c'est moi qu'il ne veut pas perdre. Après tout, j'ai été son meilleur disciple pendant plus de dix ans. .Edia .D .Bdia Oh? On dirait que c'est un frère responsable, .Edia se réjouit Livon. .P Je lui jetai un regard sardonique mais avouai: .D .Bdia Même trop, en fait. Il a un grand sens du devoir, .Edia expliquai-je posément face à sa moue déconcertée. .Bdia Quand il fait quelque chose, il le fait bien et il échoue rarement. La seule chose qui lui manque… c'est d'être plus ouvert. Mais je l'aime bien quand même. C'est lui qui m'a appris presque tout ce que je sais sur les roches. Il était sans pitié, .Edia souris-je. .Bdia Mais il ne m'a jamais abandonné non plus. .Edia Sauf quand il a volé l'Orbe, ajoutai-je mentalement. Il y eut un silence durant lequel Livon sembla rester songeur. Alors, je brandis le cube. .Bdia Et voilà! .Edia .P Livon écarquilla les yeux. .D .Bdia Quoi? Déjà? .Edia s'exclama-t-il. .P Il tendit ses deux mains et j'éloignai le cube, en protestant: .D .Bdia .Sm Ya-naï ! Tu ne m'as pas expliqué, pour la Kaara. .Edia .D .Bdia Ah. C'est vrai. .Edia Il se tapota la joue de l'index comme s'il cherchait les mots adéquats avant de se lancer: .Bdia Je cherche quelque chose capable de briser la varadia. .Edia .P L'aura de Yanika s'imprégna de curiosité. Je penchai la tête. .D .Bdia La varadia? .Edia .D .Bdia Oui… Tu vois. Je vais te raconter comment je l'ai trouvée. Je t'ai dit que je ne connaissais pas mes parents, n'est-ce pas? On m'a dit qu'ils étaient morts à cause des vampires. J'ai grandi dans un village perdu dans les montagnes de Skabra. Je m'occupais des chèvres de la vieille Dyara, du coup je passais pratiquement tout mon temps à vagabonder dans les montagnes. Et, un jour, je suis entré dans une grotte et j'ai trouvé Myriah. Des mois ont passé avant qu'elle me réponde, mais j'allais presque tous les jours lui dire bonjour. Jusqu'à ce que… .Edia .D .Bdia Attends une seconde, .Edia le coupai-je. .Bdia Elle ne t'a pas répondu pendant .Sm des mois ? .Edia .P En voyant nos expressions sidérées, il s'esclaffa. .D .Bdia Myriah n'est pas une personne ordinaire! Vous allez bientôt comprendre. Myriah est prisonnière d'une sorte de coque transparente. Quand elle a commencé à me parler, elle l'a fait avec l'énergie bréjique. Moi, alors, je n'étais qu'un enfant et je ne comprenais rien, mais je me souviens que ça ne m'a pas effrayé. C'est la personne la plus douce que je connaisse. Et la première saïjit que j'ai considérée comme une véritable amie. C'est elle qui m'a appris les bases des arts celmistes. Elle aussi, c'est une permutatrice. Elle m'a enseigné beaucoup de choses durant ces années. Le problème, c'est que… .Edia il se rembrunit, .Bdia plus elle me parlait par voie mentale, moins je l'entendais. À la fin… elle m'a expliqué que plus elle dépensait d'énergie plus elle avait de mal à parvenir jusqu'à moi à cause de la varadia. Parce que sa tige énergétique ne se régénère pas. Cette substance la paralyse presque entièrement. .Edia Il fronça les sourcils et ses yeux flamboyèrent, absorbés. .Bdia Ce jour-là, je lui ai promis que je la libèrerais. Je ne sais pas comment je vais faire, mais j'y arriverai. Je cherche depuis huit ans déjà… S'il n'y a pas d'autre solution, je permuterai ma place avec la sienne. Je sais que Myriah serait triste si je faisais cela. C'est pour ça que… j'essaie de trouver une autre méthode. .Edia .P Je restai à le dévisager un instant, à la fois impressionné et effaré. Était-il vraiment prêt à renoncer à sa vie et à permuter avec elle? Par Sheyra… N'avait-il donc pas d'attachement à la vie? Quoi qu'il en soit, un berger de chèvres, une grotte enchantée et une fille prisonnière dans le temps… Quelle sorte d'histoire était-ce là? Je jetai un coup d'œil à Yanika. Son aura exprimait de l'intérêt, et non cet agacement typique qu'elle ressentait quand quelqu'un lâchait des mensonges évidents. Elle le croyait donc. Bon… .D .Bdia Ça, c'est avoir une mission épique, .Edia commentai-je. .Bdia Détruire la varadia. Je ne savais pas qu'il existait un matériau capable de paralyser complètement le corps. Ça ressemble plutôt à la magie des contes. .Edia .D .Bdia Mais c'est la vérité! .Edia assura Livon sur un ton plus léger. .D .Bdia Mm… Et comment s'est-elle retrouvée prisonnière? .Edia .D .Bdia Euh… La question est là, .Edia fit Livon, se raclant la gorge et croisant les bras. .Bdia Quand je le lui ai demandé, elle m'entendait déjà à peine… .Edia .P .Bpenso Tu ne le lui avais pas demandé avant?, .Epenso bondis-je mentalement, stupéfait. Livon continua: .D .Bdia D'après ce que j'ai compris, il y avait une créature dedans. Myriah a fait une permutation et elle est restée prisonnière. Elle a dit qu'elle avait commis une erreur… Je ne l'ai pas très bien comprise, .Edia admit-il avec une grimace. .Bdia Mais, .Edia ajouta-t-il, en décroisant les bras, pensif, .Bdia je me rappelle ses dernières paroles. Elle m'a dit d'aller de l'avant. Et elle m'a appelé… Livon, Livon… pendant un bon moment. .Edia Il s'interrompit. Il était à l'évidence affecté par ses souvenirs. Brusquement, il leva la tête et sourit jusqu'aux oreilles. .Bdia C'est aussi l'elfe la plus belle que j'aie jamais vue, je vous l'ai déjà dit? .Edia .P Je souris. .D .Bdia Ça m'aurait surpris qu'elle ne le soit pas, .Edia me moquai-je. Alors, c'était donc ça, l'objectif de Livon: sauver une belle elfe prisonnière d'une coque indestructible. J'aurai ri si je n'avais pas compris que ceci était important pour lui. Je baissai les yeux vers le cube. .Bdia Je doute que de simples informateurs soient capables de résoudre un conte de fées. .Edia .P Je lui jetai un coup d'œil goguenard. Et je tournai une face du cube défaisant ce qui était résolu. Livon poussa un cri de protestation. Mais, au lieu de se ruer pour prendre le cube, le maudit permuta avec moi. Quand je le vis assis à ma place avec un petit sourire innocent, je m'indignai, incrédule. .D .Bdia Mais quel diable! C'était juste une plaisanterie! Quelle idée de permuter pour une bêtise pareille! .Edia .P Yanika s'esclaffa et Livon l'imita. L'aura amusée de ma sœur nous enveloppa et je finis par sourire. Mais j'insistai: .D .Bdia Tu ne devrais pas permuter comme ça sans réfléchir. Et un autre truc, .Edia ajoutai-je sur un ton brusquement sérieux, .Bdia pas question que tu permutes avec ma sœur. Ça, je ne te le pardonnerais pas. .Edia .D .Bdia Je sais, Drey, je sais, .Edia m'apaisa Livon, en se levant. Il saisit sa cape rouge et l'enfila en disant: .Bdia Allons voir les autres. Je veux voir Orih et m'excuser. .Edia .D .Bdia T'excuser? .Edia m'étonnai-je, déjà debout. .D .Bdia Eh bien… C'est de ma faute si ces types nous ont attaqués. Parce que je n'ai pas pu… je n'ai pas pu abandonner Tchag comme ça, sans savoir avec qui je le laissais, .Edia avoua-t-il, la tête basse. .Bdia Je vous ai tous mis en danger. Je suis désolé! .Edia .P Il s'inclina bien bas. Je soufflai, exaspéré. .D .Bdia N'importe quoi… Qui aurait pu imaginer qu'il y avait des gens comme ça qui pourchassaient Tchag? En plus, Orih ne l'a pas livré, non plus. .Edia .Bpenso Sauf qu'elle aurait sûrement fini par le faire pour te sauver, .Epenso pensai-je, en me rappelant les yeux horrifiés de la mirole posés sur son compagnon. J'ajoutai: .Bdia Je crois qu'il est évident que Tchag non plus ne voulait pas aller avec eux. Ni le spectre ni le vrai Tchag. Il doit avoir une bonne raison. .Edia .P Livon acquiesça, puis leva brusquement la tête. .D .Bdia Est-ce que Tchag s'est souvenu de quelque chose? .Edia .P Je soufflai de biais. .D .Bdia Aussi amnésique que d'habitude. Il a dit qu'il ne les connaissait pas, mais qu'ils lui faisaient peur. .Edia .P Les yeux de Livon s'absorbèrent, flamboyant comme deux feux gris. .D .Bdia Je dois connaître la vérité, .Edia dit-il. .P Et il avait l'air bien décidé, observai-je en le voyant passer le seuil d'un pas rapide. Je ramassai l'emballage du gâteau et, quand je lui jetai un coup d'œil et reconnus un signe dessiné dessus, je compris qu'une bonne partie du désastre que nous avions nettoyé Yanika et moi provenait des gâteaux de Yéren. Le guérisseur devait lui en offrir régulièrement. Très régulièrement. .P Nous sortions derrière Livon quand celui-ci ralentit et ajouta sur un ton complètement différent: .D .Bdia Dis, Drey… Quelle face faut-il faire tourner pour le remettre comme il était? .Edia .P Il regardait son cube. J'inspirai. Me posait-il sérieusement la question? Je lui montrai la face, il la tourna et son visage s'illumina. .Sm Mar-haï… Décidément, ce genre de jeux, ce n'était pas son fort. J'échangeai un sourire amusé avec Yanika et nous nous mîmes en route vers la Maison des Ragasakis. .salto La confrérie était animée. Loy était au fond de la salle en train de donner un coup de plumeau aux livres de l'étagère. Sirih s'amusait à dessiner sur le sol des lignes lumineuses harmoniques; Sanaytay jouait une douce mélodie à la flûte, allongée sur le dos contre des coussins. Et Staykel, son épouse Praxan et sa fille Shaïki étaient là aussi, assis à une table. Mère et fille avaient les cheveux aussi violets que l'améthyste. Orih se jeta presque littéralement dans les bras de Livon en se réjouissant de le voir déjà sur pied et elle écarta les excuses de celui-ci avec perplexité: .D .Bdia Mais qu'est-ce que tu racontes? Tchag est déjà comme un Ragasaki, non? Nous le protégeons tous ensemble! .Edia .P Tandis que nous nous installions à la table où étaient assis les autres, je balayai la salle du regard en quête de l'elfe noir capturé. La veille, j'étais à peine passé par la confrérie, transportant aussitôt Livon chez lui avec l'aide de Loy. Je n'étais pas revenu depuis. Où l'avaient-ils mis? .D .Bdia Qu'est-ce que tu fais? .Edia demanda Shaïki. .P La petite fille regardait Yanika. Ma sœur avait ressorti son livre. Loy le lui avait prêté la veille pour qu'elle cesse de penser à ce qui s'était passé près de la cabane et, comme toujours avec les livres d'histoire, elle avait tout de suite été captivée. Les yeux châtains de la fille de l'Enfumeur dévisageaient ma sœur. Ils brûlaient d'une curiosité effrontée. .D .Bdia Je lis un livre d'histoire sur les Nomades Blancs des plaines de Korame, .Edia répondit Yanika. .Bdia Tu aimes l'Histoire? .Edia .P La petite hocha énergiquement la tête sans la quitter des yeux. .D .Bdia Mm! .Edia .P L'aura de Yanika s'attendrit. .D .Bdia Quel âge as-tu? .Edia .D .Bdia Six ans, .Edia répondit-elle d'une voix haute et claire. .Bdia Et toi? .Edia .D .Bdia Presque treize, .Edia sourit Yanika. .D .Bdia Ah. On joue à l'Encordé? .Edia .D .Bdia L'Encordé? .Edia .D .Bdia Tu ne sais pas jouer à l'Encordé? Je vais t'apprendre, .Edia décida la petite. .P Elle se leva, prit ma sœur par la main et l'emmena vers une autre table. Je les vis bientôt entrechoquer leurs mains tandis que Shaïki disait «laitue», ma sœur, «tugrin», puis: «grain de riz, rideau, domino, novice…». Je ne pus m'empêcher de rire sous cape, car Yanika n'avait jamais beaucoup aimé ce genre de jeux. La voix de Praxan, la runiste, me tira de mes pensées moqueuses: .D .Bdia Au fait, Livon, j'attends toujours mon coffre. Je sais bien que tu en as besoin pour l'imp mais… rends-le-moi dès que tu le pourras, hein? C'est une amie runiste qui me l'a apporté directement des Royaumes de la Nuit. Son bois de chêne barik est excellent pour inscrire des runes, c'est idéal pour les tracés les plus compliqués et… .Edia .D .Bdia En bref, .Edia l'interrompit Staykel, taquin, .Bdia c'est le meilleur coffre au monde, alors ne l'abîme pas, Livon, sinon ma femme sera ton pire cauchemar. .Edia .P Praxan lui donna un petit coup sur la tête en protestant, amusée: .D .Bdia Je ne plaisante pas. .Edia .D .Bdia J'en prendrai soin comme si c'était un membre de ma famille! .Edia assura Livon. .P Diable, il prenait ça sérieusement. Détournant le regard d'une fleur harmonique qu'elle venait de dessiner, Sirih soupira, impatiente. .D .Bdia Pendant combien de temps Zélif pense-t-elle interroger ce dokohi? .Edia .D .Bdia Vous les appelez aussi dokohis, vous? .Edia m'étonnai-je. .D .Bdia Non… Enfin, c'est comme ça que Naylah les a appelés, .Edia reconnut l'harmoniste. .Bdia Elle a dit qu'elle ne savait par pourquoi ce mot lui était venu à l'esprit… Un peu bizarre, cette histoire. .Edia .D .Bdia Mais ça a l'air de vraiment la troubler, .Edia se rembrunit Orih. .Bdia Elle semblait penser que ces dokohis étaient les pires monstres du monde… .Edia .P Elle se tut et leva un regard inquiet vers les escaliers qui montaient au premier étage. Sirih marmonna: .D .Bdia Quand même, j'espère qu'il n'est rien arrivé de mal à Zélif… .Edia .D .Bdia Ne t'inquiète pas, Shimaba est avec elle, .Edia répliqua Staykel. .Bdia Et le monstre en question peut à peine bouger. En plus, ta sœur l'entendrait, si quelque chose arrivait, non? .Edia .P Je haussai un sourcil et me tournai vers la sœur de Sirih. Sanaytay écarta la flûte en se redressant, mais la douce mélodie continua de flotter dans l'air, sans s'éteindre. J'expirai, surpris. Était-elle en train d'utiliser des harmonies? Je savais que les deux sœurs étaient harmonistes, mais alors que Sirih était une illusionniste, Sanaytay semblait contrôler les ondes de sons. .D .Bdia Je n'arrive pas à entendre ce qu'ils disent, .Edia avoua alors la flûtiste. .Bdia Mais je sais que le dokohi ne parle pas. Zélif semble préoccupée. .Edia Elle rougit avec timidité. .Bdia Je n'aime pas écouter comme ça, si loin. .Edia .P Je tendis l'oreille. Je n'entendais absolument rien, surtout avec Shaïki et Yanika qui jouaient à l'Encordé… Soudain, deux coups forts retentirent à la porte d'entrée et nous sursautâmes. Puis encore deux coups. .D .Bdia Ouvrez! C'est l'Ordre d'Ishap! .Edia brama quelqu'un dehors. .P Praxan siffla. .D .Bdia Ceux-là? .Edia .P Les yeux de Staykel étincelèrent et il retroussa ses manches tout en se levant. .D .Bdia À ce rythme, ces maudits fouineurs vont défoncer la porte. .Edia Il aboya: .Bdia Vous êtes idiots ou quoi? La porte est ouverte! .Edia .P La poignée tourna et la porte s'ouvrit. L'Enfumeur allait s'avancer, mais Loy le devança, leva son plumeau pour l'arrêter et dit à voix basse: .D .Bdia Je m'en occupe. .Edia .P Deux saïjits entraient par la porte, vêtus des tabards blancs et noirs de l'Ordre d'Ishap. D'après ce que m'avait expliqué Livon le premier jour, c'était une vieille confrérie de Firassa qui faisait concurrence à celle des Ragasakis. L'un portait un heaume en cuir rouge et une arme noire étrange semblable à une hallebarde en bandoulière. L'autre était une elfe blonde plus jeune qui se redressait autant qu'elle pouvait, sans atteindre, naturellement, l'imposante stature de son compagnon. J'entendis Orih inspirer et murmurer, surexcitée: .D .Bdia C'est Grinan! Si seulement Nayou était là pour le voir… .Edia .P Le secrétaire des Ragasakis s'inclina formellement avec son plumeau. .D .Bdia Bien le bonjour, Chevaliers! Que désirez-vous? .Edia .D .Bdia Parler avec votre leader, .Edia répondit Grinan d'une voix profonde. .Bdia Est-ce possible? .Edia .D .Bdia C'est possible, .Edia dit soudain la voix de Zélif. .P Surpris, je vis la petite faïngale descendre les escaliers avec Shimaba. La vieille propriétaire de la maison portait des lunettes étranges qu'elle remonta sur ses cheveux blancs tandis que toutes deux parvenaient aux dernières marches. .P La leader des Ragasakis s'arrêta devant Grinan, écarta une longue mèche de sa chevelure blonde et leva des yeux pénétrants vers le Chevalier d'Ishap. .D .Bdia Bonjour, Grinan. Qu'y a-t-il? .Edia .P Le chevalier balaya d'un regard rapide toute l'assemblée des Ragasakis et, un instant, il me sembla voir une lueur d'embarras dans ses yeux. Il inclina sèchement la tête. .D .Bdia Zélif d'Éryoran. On m'a communiqué d'étranges évènements survenus hier, au nord, non loin de la mine abandonnée. Apparemment, des Ragasakis ont été vus alors qu'ils descendaient la colline et transportaient deux corps inconscients. Et ce matin, on vous a vus déterrer deux cadavres et les réenterrer. Y a-t-il une explication? .Edia .P La tension des Ragasakis était évidente. Zélif soupira. .D .Bdia Bien des explications. En bref: trois spectres ont attaqué des Ragasakis, ceux-ci se sont défendus et deux spectres sont morts. .Edia .P Il y eut un silence. .D .Bdia Des spectres? C'étaient des saïjits, .Edia objecta Grinan. .D .Bdia Des corps saïjits contrôlés par des spectres. Les saïjits étaient peut-être innocents, mais les spectres, eux, avaient l'intention de tuer, et mes gens les ont abattus. C'était un cas de légitime défense. .Edia .P Elle ne mentionna pas une seule fois Tchag, remarquai-je. Grinan fronça les sourcils. .D .Bdia Qui les a tués? .Edia .P Zélif ouvrit légèrement la bouche, se tourna vers moi, hésitante… et j'intervins en me levant: .D .Bdia Moi. C'est moi qui les ai tués. .Edia .P C'était déjà beau que le drow aux cheveux en brosse m'ait sauvé la vie, je n'allais pas le mettre dans le pétrin. Le Chevalier au heaume rouge me transperça du regard. Allait-on m'accuser de m'être défendu? Je ne savais pas comment fonctionnaient les lois à Firassa. .D .Bdia Ce tatouage, .Edia dit soudain Grinan, .Bdia c'est celui des Arunaeh? .Edia .P Je perçus la surprise autour de moi, mais Zélif, elle, ne broncha pas. Elle savait donc déjà… .D .Bdia Oui, .Edia confirmai-je. .Bdia Quelle importance? .Edia .P Le chevalier au heaume rouge fronça encore davantage les sourcils mais, à mon soulagement, il se tourna de nouveau vers la leader. .D .Bdia Nous sommes peut-être rivaux, mais je sais que tu ne mens jamais, Zélif. Cependant, un corps possédé par un spectre… ce n'est pas ordinaire. .Edia .D .Bdia Ces saïjits, en particulier, ne pouvaient pas se libérer facilement, .Edia s'assombrit Zélif. .Bdia Ils portaient un collier trafiqué, un collier qui retient le spectre… Certains diraient que ces magaras relèvent de la magie noire. .Edia .D .Bdia De la magie noire? .Edia dit Grinan comme un écho sceptique. .Bdia Allons, Zélif. La magie noire est un terme populaire qui ne signifie pas grand-chose. Je m'étonne qu'une experte perceptiste comme toi l'emploie. .Edia .D .Bdia Alors je serai plus explicite: ces deux Souterriens portaient un collier avec un esprit à l'intérieur connecté à leur propre cerveau moyennant un sortilège bréjique et brulique puissant. Une pratique que beaucoup appelleraient magie noire. .Edia .P L'expression de Grinan oscillait entre l'incrédulité et l'inquiétude. .D .Bdia Ça existe vraiment, des colliers pareils? .Edia .D .Bdia Et ce n'est rien de nouveau, .Edia murmura Zélif, se rembrunissant davantage. Elle monta sur une des chaises du comptoir, s'assit sur celui-ci avec légèreté et déclara sur un ton posé: .Bdia Ces colliers… ils n'ont pas été fabriqués hier, je le crains. Ils ont été réutilisés. Pourtant, celui qui les a fabriqués est censé avoir été vaincu il y a trente ans. Liireth, le Grand Mage Noir. .Edia .P Un frisson me parcourut rien que d'entendre le nom. .Sm -t penso Liireth… Le légendaire mage noir de Dagovil avait été, à ma connaissance, le meneur d'une terrible rébellion de celmistes parias et de mercenaires assoiffés de sang. Il avait massacré des saïjits sans pitié ni discrimination et, il y avait trente ans, une union de celmistes et de guerriers dagoviliens l'avait anéanti. On avait même donné son nom à la forêt des rebelles. Les yeux bleus de Zélif étaient devenus froids comme l'acier. .P Il y eut un silence. .D .Bdia Tu es sérieuse? .Edia intervint Loy. .Bdia Tu crois que Liireth est encore en vie? .Edia .D .Bdia Ou alors quelqu'un a voulu suivre ses pas, .Edia murmura la faïngale. .P Je me raclai la gorge en me rasseyant. .D .Bdia Je ne m'y connais pas trop en Histoire, mais, de par chez moi, on raconte que Liireth avait un pouvoir et une habileté celmistes hors du commun. Répliquer ses techniques ne doit pas être évident du tout. .Edia .D .Bdia Ce Liireth est donc si connu? .Edia s'enquit Livon, perdu. .P Je haussai les épaules. .D .Bdia Connu dans les Cités de l'Eau, tout du moins. .Edia .D .Bdia En Rosehack, nous avons bien des légendes, .Edia intervint Loy. .Bdia Mais celle de Liireth est l'une des plus mystérieuses. .Edia .D .Bdia Légende? .Edia s'étonna Orih. .Bdia Mais l'homme est mort il y a trente ans à peine… .Edia .D .Bdia Ça n'en est pas moins une légende, .Edia assura le secrétaire, et il énonça tel un dictionnaire: .Bdia D'origines inconnues, toujours porteur d'un masque, Liireth participa à la Guerre de la Contre-Balance, il sema la peur et généra plusieurs légendes sur la destruction de Dagovil, des Cités de l'Eau et même du monde entier. Il est connu sous le nom de Grand Mage Noir parce qu'il pratiquait des sortilèges interdits, jouait avec les esprits des saïjits et, dans quelques chroniques, on dit même qu'il aurait conclu un pacte avec les démons, avec les spectres, les zads et même avec un atroshas. Sauf que, ces gros dragons noirs, on n'en voit pas dans les Cités de l'Eau depuis des siècles… Et voilà pour la leçon, .Edia sourit-il, réajustant ses lunettes d'un geste de professeur. .D .Bdia Tu t'expliques toujours si bien, .Edia le loua Orih, enthousiaste. .D .Bdia Merci, .Edia dit Loy, portant humblement une main sur sa poitrine. .P Yanika et moi, nous étouffâmes un rire. Livon hocha la tête, pensif. .D .Bdia Je vois. Donc quelqu'un a repris les créations de ce Liireth et est en train de les réutiliser? .Edia .D .Bdia Vous en tirez des conclusions, .Edia intervint Grinan, gêné. .Bdia Quoi qu'il en soit, je suis venu vous prévenir que la rétention d'une personne contre sa volonté est durement condamnée par le Conseil des Guildes. Je vous demande de livrer cette personne que vous retenez captive. Elle sera interrogée et enfermée temporairement dans notre prison en attendant que les guildes prennent une décision conjointe. Zélif… tu devras expliquer tout cela à la prochaine réunion des guildes dans deux semaines. .Edia .P Zélif prit un air légèrement offensé. .D .Bdia Je pensais l'expliquer de toute façon. Et désolée, mais je ne peux pas vous livrer l'individu en question: il est tombé d'un arbre et s'est fracturé deux jambes et un bras. Notre guérisseur a dit qu'il n'est pas en condition d'être transféré où que ce soit. .Edia Elle se laissa glisser jusqu'au sol et porta les mains sur ses hanches. .Bdia Je comprends ta position, Grinan, mais sache que cette affaire est sérieuse et ce n'est pas le moment de se chamailler. Lis donc n'importe quel livre sur la guerre de la Contre-Balance en Dagovil et tu comprendras. Si celui qui crée ces dokohis est dans les parages… Firassa pourrait être en danger. .Edia .P À ce moment-là, Naylah entra par la porte et se montra étonnée de voir tant de gens. Tchag était à moitié caché sous la chevelure argentée de la lancière… et il valait bien mieux qu'il ne se montre pas, pensai-je. Si le Chevalier d'Ishap le voyait, il essaierait probablement de l'emmener lui aussi. Les yeux écarquillés, Naylah balbutia: .D .Bdia Bon-Bonjour. .Edia .D .Bdia Mm, .Edia grogna Grinan, un sourcil arqué. .Bdia Je vais réfléchir à tout cela, Zélif, et je vais te laisser t'occuper de tes affaires pour l'instant. Mais ne crois pas que, nous autres, nous n'agissons que pour des récompenses comme vous: nous sommes l'Ordre d'Ishap et, peu importe que viennent des dragons ou des spectres, nous protègerons Firassa même si cela doit nous coûter la vie. Nous nous verrons au conseil, .Edia dit-il, prenant congé. .P Il me lança un dernier regard, l'air de se demander que diables faisait un Arunaeh dans la confrérie des Ragasakis, il fit demi-tour et partit avec sa compagne elfe. Dès que Loy ferma la porte, je respirai plus tranquillement. Orih Hissa laissa échapper un petit rire. .D .Bdia Nous protègerons Firassa même si cela doit nous coûter la vie, .Edia imita-t-elle et elle joignit les mains, les yeux brillants. .Bdia Grinan est si héroïque! Et si séduisant, n'est-ce pas, Nayou, n'est-ce pas? Il te ressemble un peu, côté caractère. Et il a les cheveux blancs comme toi. Et des yeux! On dit que les humains aux yeux violets ont des pouvoirs de sorcier. Et diables, comme ils envoûtent! .Edia .P Naylah avait rougi. .D .Bdia Sottises. .Edia .P Orih la regarda et rit doucement de nouveau. Naylah souffla d'exaspération et planta sa lance sur le sol. .D .Bdia Grinan est notre rival, Orih, ne l'oublie pas! .Edia .P La mirole prit une mine déçue. La maison se remplit tout d'un coup de voix. .D .Bdia Ces gens d'Ishap se prennent pour la milice officielle de la ville, .Edia grognait Praxan. .Bdia Je n'oublierai pas la fois où ils nous ont volé un client sous notre nez. .Edia .D .Bdia Une fois? Je ne suis là que depuis quelques mois et ils n'arrêtent pas de le faire, .Edia marmonna Sirih. .D .Bdia Toujours à vous plaindre, .Edia grommela la vieille Shimaba. .Bdia Travaillez et faites bien les choses et nous aurons plus de clients! .Edia .D .Bdia Ce n'est pas si facile, grand-mère, .Edia bâilla Staykel. .P J'arquai un sourcil tandis que la vieille femme se dirigeait à nouveau vers les escaliers. Shimaba était la grand-mère de Staykel? Ils ne se ressemblaient pas du tout… Tchag atterrit sur la table avec agilité, attirant le regard fixe et châtain de la petite Shaïki. Tandis que tous continuaient à bavarder sur les dokohis, Liireth et l'intrusion des Chevaliers d'Ishap, Yanika s'assit près de moi, pensive. .D .Bdia Pourquoi as-tu menti? .Edia me murmura-t-elle. .Bdia Tu ne les as pas tués. .Edia .D .Bdia Je sais, .Edia toussotai-je. .Bdia Mais je ne veux pas attirer plus de problèmes à notre espion… .Edia .D .Bdia Drey! .Edia fit Livon, se tournant vers moi dans le vacarme de voix. .Bdia Alors comme ça, les Arunaeh, vous êtes connus dans les Souterrains? Tu ne me l'avais pas dit! .Edia .D .Bdia Euh… Au moins dans certains milieux, .Edia répondis-je. Comme les prisons et les interrogatoires… .Bdia Ce sont des bréjistes. Des experts dans les arts de l'esprit. Je suis l'un des rares à avoir appris l'orique au lieu de la bréjique. .Edia .D .Bdia Des bréjistes! .Edia .P Livon semblait plus émerveillé qu'apeuré. Diables, Yanika avait définitivement raison: son cher frère ne comprenait rien aux saïjits. Qui sait, si je disais à Livon qu'il y avait dans ma famille des inquisiteurs qui manipulaient des esprits saïjits, peut-être que ça lui semblerait merveilleux aussi… Soudain, je vis Zélif s'arrêter près de la table basse et dire: .D .Bdia Ragasakis. .Edia .P Tous se turent et nous levâmes un regard surpris vers la faïngale. Son visage était grave. .D .Bdia Je ne sais pas encore ce qu'il se passe, ni qui est en train de réutiliser ces colliers, et je ne suis pas arrivée à comprendre les réactions de ce dokohi… Je continuerai à méditer sur cette affaire. Restez attentifs de toute manière. Si ces gens ont envoyé trois dokohis pour chercher Tchag… ils pourraient en envoyer d'autres. .Edia .P Nous acquiesçâmes. C'était logique. .D .Bdia Livon Wergal, .Edia dit-elle alors. .P Le permutateur ravala sa salive sous les yeux bleus pénétrants de la leader. Celle-ci soupira. .D .Bdia Ne permute plus jamais avec un dokohi. Réfléchis. Tu aurais pu te retrouver avec le collier. .Edia .P Je pâlis. .Sm Mar-haï , ça… je n'y avais pas pensé. Et visiblement les autres non plus. Livon cligna des yeux, éberlué. Zélif soupira, les sourcils froncés et se dirigea vers la sortie en disant: .D .Bdia Je sais que, cette fois, tu ne pouvais pas savoir, mais à partir de maintenant tu dois éviter le risque à tout prix. Si tu te retrouvais avec un de ces colliers autour du cou, Livon… .Edia elle tourna la tête et ses yeux clairs le transpercèrent à nouveau, .Bdia je ne sais pas ce qui pourrait t'arriver. .Edia .P Rien de bon, assurément. En percevant l'aura inquiète de Yanika, je posai instinctivement une main sur sa tête pour la tranquilliser… et je sentis le regard de Zélif se tourner vers nous. Je croisai ses yeux. Et je la vis sourire imperceptiblement avant que son visage ne disparaisse derrière sa cascade de cheveux blonds. Elle sortit de la Maison d'un pas léger, laissant derrière elle un silence saisi. Mais celui-ci se rompit rapidement. .D .Bdia Qui sait où elle peut bien aller maintenant, .Edia soupira Sirih dans un grognement, tout en s'allongeant sur les coussins. .Bdia Toujours aussi mystérieuse. Tout le contraire de mon maître de Daer: celui-là, c'était un jacasseur insupportable… Pardon, Sanay, .Edia dit-elle soudain. .P Je haussai un sourcil en remarquant que la flûtiste avait tressailli. Je ne savais pas grand-chose d'elles à part que, d'après Livon, toutes deux étaient arrivées à Firassa depuis Daercia, fuyant leur guilde de voleurs. Elles n'avaient pas l'air de bien l'avoir vécu et, d'après ce que j'avais lu sur le royaume de Daercia, au sud, je ne m'étonnais pas: on disait que c'était une région extrêmement pauvre, avec des lois démodées, des castes et une importante population de démunis et de voleurs. Cela ne donnait pas envie de visiter le pays. Et Sanaytay devait avoir encore moins envie d'y retourner, devinai-je, observant du coin le l'œil comment elle haussait les épaules, les yeux perdus dans le vide. .P La voix de Loy m'arracha à mes pensées. .D .Bdia À vrai dire, Zélif n'est pas dans son état normal, .Edia médita le secrétaire, jouant avec son plumeau. .Bdia La dernière fois que je l'ai vue aussi préoccupée… oui, je crois que c'était la fois où Néfikel a disparu. .Edia .P Les yeux d'Orih brillèrent. .D .Bdia Néfikel? .Edia .P Sirih s'était redressée, curieuse elle aussi. Loy fit une moue pensive. .D .Bdia Néfikel, .Edia affirma-t-il. .Bdia Je t'ai déjà parlé de lui, Orih. Zélif, Shimaba et Néfikel sont les trois fondateurs de la confrérie. Néfikel était un chevalier de l'Ordre d'Ishap et le frère aîné de Grinan, mais il a abandonné l'Ordre peu après que son père est devenu le leader… Quelque chose s'est passé entre ces deux-là. Quoi qu'il en soit, sans lui, cette confrérie n'aurait probablement jamais vu le jour. Shimaba est peut-être une bonne magariste et Zélif, une authentique leader et une grande perceptiste, mais aucune des deux ne s'y connaît en bureaucratie. Néfikel m'a appris à tenir les papiers bien ordonnés. C'était un grand érudit. Je me rappelle que je le voyais comme un type honnête et droit. Pourtant… peu après mes seize ans, il a disparu en laissant une note d'adieu. Tu t'en souviens, Staykel? .Edia .P L'humain roux acquiesça avec une moue. .D .Bdia Un type droit et sympathique. Qui sait où et pourquoi il est parti. .Edia .D .Bdia Qui sait. .Edia Loy secoua la tête, perdu dans ses souvenirs. .Bdia Néfikel n'est pas revenu depuis. Ce jour-là, Zélif était très troublée. De fait, pendant des mois, elle a été plus souvent absente que présente dans la confrérie. Plus de dix ans ont passé déjà, mais… je ne sais pas pourquoi j'ai l'impression que cette affaire d'aujourd'hui a un lien… Après tout, c'est à cette époque que Zélif a voyagé jusqu'à la Forêt de Liireth. Peut-être que je me trompe, .Edia admit-il, haussant les épaules. .Bdia En tout cas, pour l'instant, il vaut mieux laisser Zélif méditer tout ce qu'elle a à méditer sans la déranger. .Edia Il sourit. .Bdia Peut-être que notre leader a ses défauts, mais, de tous les Ragasakis, c'est celle qui pense le mieux. .Edia .P Il s'éloigna à nouveau vers les étagères avec son plumeau, nous laissant songeurs. Orih se frotta la joue, acquiesçant pour elle-même, et elle s'exclama: .D .Bdia Maintenant je me rappelle! Néfikel Farshi. Tu ne m'avais pas dit que ce type savait parler vingt langues et lire les écritures anciennes? .Edia .P Loy acquiesça depuis l'autre côté de la salle et il sembla qu'il allait nuancer quelque chose, mais il se tut quand Tchag lança un joyeux: .D .Bdia Drey, Livon, Yanika! Nous avons un cadeau! .Edia .P Debout sur la table basse, l'imp indiquait un objet que Naylah venait de sortir de sa poche. La lancière lui jeta un regard patient mais sourit et, à ma grande surprise, elle me tendit quelque chose. C'étaient deux petites figures géométriques, l'une bleu sombre, l'autre blanche. Elles avaient la même forme que le symbole sur la façade de la Maison. .D .Bdia Le pendentif des Ragasakis, .Edia dit Naylah face à ma moue troublée. .Bdia Nous en avons tous un. Si tu veux faire partie de cette confrérie… prends-le, c'est tout. .Edia .P Je restai saisi. C'était donc ça que la lancière avait derrière la tête quand elle avait dit qu'elle devait «faire des courses». Il y eut un silence. Je n'avais pas de raison de ne pas l'accepter, mais je ne voulais pas me précipiter non plus, je ne voulais pas qu'ils me prennent pour un cas désespéré qui n'avait pas d'endroit où aller… ni non plus qu'ils pensent que je le prenais à la légère. .Bparoles La plupart, nous n'avons pas d'autre famille , .Eparoles avait dit Livon. Moi, si, j'en avais une. Mais… cela ne signifiait pas que je ne puisse pas en avoir une deuxième, n'est-ce pas? .P Brusquement, je fus très conscient des regards des autres posés sur moi ainsi que de l'aura de plus en plus impatiente de Yanika. Je m'empressai de prendre les pendentifs. Aussitôt, je vis les sourires approbateurs de Naylah et de Staykel, l'énorme sourire blanc de Livon, les dents affilées d'Orih et la moue mi-souriante mi-moqueuse de Sirih… Le plumeau sur l'épaule, Loy s'approcha de nouveau en disant: .D .Bdia Je vais chercher les bouteilles et les gâteaux. Kali nous a apporté les restes de .Sm -t nomlieu La Calandre et une tarte aux framboises… .Edia .D .Bdia Une tarte aux framboises! .Edia s'enthousiasma Orih. .D .Bdia Ce n'est pas tous les jours qu'on a un nouveau membre dans la confrérie! .Edia affirma Loy. .D .Bdia .Sm Deux nouveaux membres, .Edia fit remarquer Orih, prenant Yanika par les épaules comme une mère toute fière. .D .Bdia Trois! .Edia protesta Tchag. .Bdia Moi aussi, j'en ai un! .Edia .P Il montra son pendentif. Le sien était rouge et il l'avait attaché soigneusement à la cordelette autour de ses cheveux blancs. Ses yeux étincelaient de joie. Je roulai les yeux. Tchag n'avait pas besoin de grand-chose pour être heureux. Me tournant vers Yanika, je lui tendis les pendentifs pour qu'elle choisisse la couleur. Sans surprise, elle prit le blanc, et je gardai le bleu. Je me rappelais qu'une fois, il y avait longtemps, elle m'avait dit que le blanc, pour elle, était la couleur de la vie. La couleur de toutes les émotions. Je la vis le fixer sur une de ses tresses, et nous sourîmes. Ça lui allait bien. .P Les bouteilles et les gâteaux arrivèrent et, quand Loy me tendit un verre pour trinquer, j'hésitai à le prendre. Je venais de me rappeler que je n'avais jamais bu d'alcool. D'après ce que je savais, peu d'Arunaeh y avaient même goûté. Cela allait contre les principes d'équilibre et de contrôle mental de la déesse Sheyra et déséquilibrait notre Datsu. Cependant… une petite gorgée pour trinquer à notre entrée dans la confrérie des Ragasakis ne nuirait pas trop à mon équilibre, si? Dannélah, pensai-je. Quand Livon s'approcha de Yanika et de Shaïki avec une bouteille de jus de raisin, je fis une moue et, sur un ton désinvolte, dis: .D .Bdia Désolé. Je ne bois pas d'alcool. Je peux avoir du jus de fruit moi aussi? .Edia .P Sans même prendre l'air surpris, Livon acquiesça joyeusement, approchant la bouteille. .D .Bdia Pas de problème! .Edia .P Bon, apparemment, ça ne posait pas de problème. Je me détendis. Et une fois tous nos verres pleins, Naylah leva solennellement le sien en disant: .D .Bdia Ragasakis! À nos nouveaux compagnons, Drey, Yanika et Tchag! Que leurs idéaux les guident dans leurs missions, qu'ils se fortifient et aillent toujours de l'avant! .Edia .D .Bdia Bienvenus! .Edia tonitrua Staykel. .P Tous lui firent bruyamment écho et j'entendis la voix un peu rauque, sérieuse et décidée de la petite Shaïki dire «joyeux anniversaire!». Je ris, quelque peu ému. Attah… Je ne les connaissais que depuis une semaine et pourtant… jamais je ne m'étais senti aussi à la maison. .P Avais-je été jusqu'alors si asocial que je ne pouvais pas me rappeler une seule conversation amicale durant ces trois dernières années? L'amitié… c'était quelque chose à quoi j'avais pensé régulièrement dans mon enfance et mon adolescence. Quelque chose dont l'absence m'avait attristé plus d'une fois. Mais, d'une certaine façon, j'avais fini par ne pas y accorder d'importance… .P .Bparoles Un… ami? .Eparoles m'avait dit une fois Lustogan avec une légère surprise. .Bparoles Tu veux que je t'explique ce que c'est que d'avoir un ami? .Eparoles .P Je pouvais encore voir ses yeux bleus, froidement sincères et à la fois ironiques, tandis que j'acquiesçais innocemment. Il me répondit: .P .Bparoles Demande à quelqu'un d'autre. .Eparoles .P Je souris en portant le verre de jus de raisin à mes lèvres. Finalement, peut-être que je n'aurais besoin de le demander à personne. .Ch "La colère d'un frère" .Sm Souterrains, Temple du Vent, an 5618: Drey, 6 ans. .P J'étais épuisé. J'avais fait éclater toute la roche autour du filon d'or et celui-ci reposait étincelant quelques pas plus loin. Cependant, il me restait encore deux filons à extraire de la plaque rocheuse que l'on m'avait apportée. Allongé, les mains en croix, je rivai mes yeux sur le plafond gris, aussi immobile qu'une roche, presque sans respirer. La lumière des pierres de lune de la caverne s'infiltrait doucement à travers les colonnes rapprochées. Tout était silencieux. Personne ne passait dans ce vieux sanctuaire près du temple, car tous savaient que le petit Arunaeh s'entraînait et on ne venait pas le déranger. Personne n'avait à savoir que je me reposais. Personne n'avait à savoir… .P Tout à coup, je me transformai en oiseau. J'avais des ailes orangées comme l'ambre et d'autres dorées comme le filon d'or. Je tournoyais et tournoyais dans l'énorme caverne. Je tournoyais et tournoyais… cherchant une issue. .D .Bdia Eh bien, .Edia dit soudain une voix éraillée. Je me réveillai brusquement de mon rêve. .Bdia Si ton frère te voyait fainéanter comme ça, il te ferait travailler un cycle entier sans pause. .Edia .P Je me redressai en voyant le moine immobilisé au pied du sanctuaire. Il lévitait. C'est pour ça que je ne l'avais pas entendu arriver. Je me frottai les yeux, chassant le sommeil, et regardai le nouveau venu. .D .Bdia Ozdorun. Qu'est-ce que tu fais ici? .Edia .P Celui-ci m'adressa un sourire en coin tout en montant les trois marches sans les toucher. Ozdorun était le petit-fils de la sœur du Grand Moine, mais, bien qu'il ait le même âge que Lust, la destruction n'était pas son point fort. En contrepartie, il savait léviter. Cependant, l'autre jour, quand je lui avais demandé comment il faisait, il m'avait répondu: .Bparoles Si tu es aussi intelligent qu'on le dit, apprends donc tout seul, petit cousin. .Eparoles Cela m'avait déçu. .P Ozdorun atterrit et me montra les bougies bleues qu'il tenait entre les mains. .D .Bdia J'apporte de nouvelles bougies pour Tokura. Normalement, tu devrais avoir terminé ton entraînement. .Edia .P Je l'observai tandis qu'il s'avançait vers l'autel. La croix du Dieu de la Destruction se dressait sur le petit piédestal, façonnée en pur fer noir. L'autre jour, je l'avais apportée à Yanika pour qu'elle la voie et, quand je lui avais dit qui représentait cette croix, elle avait pris une mine mécontente et protesté: .Sm -t paroles froid, froid . Par contre, elle avait bien aimé les bougies et leurs flammes bleues. .P Je me levai. .D .Bdia Ozdorun. Est-ce que tu sais pourquoi les flammes bleues durent plus longtemps que les flammes orange? .Edia .P Mon cousin installa les bougies et retira les vieilles en émettant un grognement. J'expliquai: .D .Bdia C'est parce que leur cire est de la cire de kéréjat et elle brûle beaucoup plus lentement. .Edia .P Ozdorun se tourna avec une expression de froid dédain. .D .Bdia Tout le monde sait ça, petit malin. .Edia Il sortit un plumeau et épousseta le piédestal en ajoutant: .Bdia Ce sont les apprentis qui devraient remplir ces besognes. Quand j'étais petit, je nettoyais la croix de Tokura toutes les semaines. .Edia .D .Bdia Et tu lévitais jusqu'en haut? .Edia fis-je, impressioné. .P Il me jeta un regard en coin. .D .Bdia Bien sûr. Ça me fait penser… Tu n'as pas encore appris à léviter, morveux? Tu es pourtant si intelligent… .Edia .P Je secouai la tête. .D .Bdia Mon frère m'a dit que, lui non plus, il ne sait pas. Et il m'a dit que chacun suit son propre chemin et que, si tu m'as dit ça, l'autre jour, c'est probablement parce que tu as des problèmes d'amour-propre et que tu es jaloux. C'est vrai? .Edia .P Je le demandais sans penser à mal, répétant les paroles de mon frère. Ozdorun fit volte-face. Ses yeux s'étaient enflammés. .D .Bdia Jaloux de toi? Que sais-tu de la jalousie, Arunaeh? .Edia Je fronçai les sourcils et haussai les épaules. Il eut un souffle de mépris. .Bdia Tu n'as aucune idée de ce que je ressens. Tu n'es pas capable de le comprendre et tu n'en seras jamais capable… parce que, .Edia dit-il, approchant son visage dédaigneux du mien, .Bdia le sceau t'en empêche. Ça m'agace, les petits génies comme toi, qui se croient plus que les autres. Mais la vie, ce n'est pas seulement savoir détruire la roche ou interroger un criminel, comme le font les inquisiteurs de ta famille. N'être qu'un simple instrument, qu'une marionnette vide, ce n'est pas une vie. Naturellement, le Grand Moine voit votre utilité et il te choie pour l'instant, mais, tu sais, le fait que ton grand-père soit son demi-frère ne fait pas de toi son héritier, tu m'entends? .Edia .P Il posa ses yeux sur mon visage comme s'il suivait les lignes de mon Datsu, de plus en plus étendues. .D .Bdia Tsk. Ton frère… ce type bizarre, il te crée à son image, par Tokura. Quand il me regarde, on dirait que je compte pour du beurre et, toi, tu as ce même maudit regard, petit cousin. Lustogan… Qui sait, peut-être qu'il t'enseigne même plus de techniques qu'il ne devrait. .Edia .P Ozdorun jeta un regard sinistre aux filons. Alors, sans crier gare, il agrippa une de mes mains et ajouta: .D .Bdia Dis-moi, Drey. Serais-tu capable de détruire ma main? Non, n'est-ce pas? Tout compte fait, les tissus vivants sont beaucoup plus compliqués que ceux des minéraux… Malgré tout, je suis sûr que ton frère s'y est intéressé. Tu ne l'as jamais vu essayer? Essayer de détruire la chair? .Edia .P Il me le demandait avec une pointe de curiosité. Mon Datsu se délia. Ozdorun m'adressa un sourire torve. .D .Bdia Je t'ai effrayé peut-être? Tu sais bien que Lustogan aime les expériences qui ne sont pas très légales. Et pas seulement lui, apparemment. Les Arunaeh, si justiciers et droits… Il y a peu, à Dagovil capitale, j'ai entendu dire que l'histoire de ta famille est un puits de ténèbres. .Edia .P Un puits de ténèbres? Mais que me racontait-il? J'essayai de me libérer, mais sa poigne était forte. Je lui lançai une rafale orique de toutes mes forces. Ozdorun vacilla en arrière en me lâchant, mais il rattrapa son équilibre avec sa propre orique, me foudroyant du regard. .D .Bdia Je rêve ou tu m'as attaqué avec l'orique, morveux? Le Grand Moine l'apprendra, c'est moi qui te le dis! .Edia Je le regardai fixement, assombri. Je savais qu'attaquer mes propres confrères de cette façon était une chose qu'on ne tolérait pas et qu'on châtiait durement. Ozdorun roula les yeux et assura: .Bdia Ne t'inquiète pas, je ne dirai rien si tu me dis la vérité. .Edia .D .Bdia La… vérité? .Edia répétai-je, confus. .D .Bdia La vérité sur le Sceau des Arunaeh, la vérité sur ce monstre que ton père a amené ici il y a quelques mois… Est-ce vrai ce que disent les rumeurs? Le pouvoir de ta petite sœur, était-ce une expérience ratée? .Edia .P J'écarquillai les yeux et mon Datsu se délia davantage. Yanika… une expérience ratée? Ça n'avait aucun sens. Ozdorun délirait. En reculant vers la sortie du sanctuaire, je heurtai quelqu'un, je levai les yeux et j'eus le souffle coupé en voyant Lustogan. Mon frère m'écarta. Ses yeux glacés lançaient des éclairs. Je le contemplai, surpris. .D .Bdia Ozdorun, .Edia feula-t-il. .Bdia Que diables racontes-tu à mon frère? .Edia .P Il s'avança en quelques enjambées. Le vent, autour de lui, tourbillonna. Son ton était glacial, sa colère contrôlée. Les tracés violacés de son Datsu brillaient et tremblaient sur son visage. Jamais je n'avais vu son Datsu aussi délié. Ozdorun siffla: .D .Bdia De quoi parles-tu? Sache que ton frère m'a attaqué avec son orique. .Edia .P Il ne recula pas, mais sa voix laissait percer la peur et son expression s'altéra encore davantage au fur et à mesure que mon frère avançait. Avec froideur et sans gestes inutiles, Lustogan asséna à notre cousin une rafale orique si puissante qu'il l'envoya par terre. .D .Bdia Il t'a attaqué, dis-tu? Vraiment? Un gamin de six ans a été capable de t'effrayer? Tu n'as que ce que tu mérites. .Edia Il baissa les mains en ajoutant sur un ton neutre: .Bdia J'en ai assez entendu, Ozdorun. Chaque jour tu deviens plus immonde. Je vais te donner un conseil: ne te mêle .Sm jamais des affaires des Arunaeh et, plus particulièrement, n'adresse plus la parole à mon frère. Tu m'entends? Un être aussi vil que toi n'a rien à lui apporter. Ne l'oublie pas. Les immondices que tu jettes sur les Arunaeh se retourneront contre toi, Ozdorun. .Edia .P Notre cousin se releva en tremblant. D'abord, je crus qu'il était effrayé, mais ensuite je compris qu'il était en colère. Ou peut-être les deux à la fois? .D .Bdia Maudit… .Edia siffla-t-il. .D .Bdia Au fait, .Edia ajouta Lustogan avec indifférence. .Bdia Sache que le Grand Moine choisirait n'importe qui avant toi comme héritier et sais-tu pourquoi? Parce que tu n'as pas de style. Si tu veux faire le gamin, vas-y, parle-lui et dis-lui que je t'ai attaqué: moi, je lui raconterai tes mauvais tours. Ça oui, souviens-toi: si tu t'approches encore une fois de mon frère… je te ferai exploser tout entier peu importe comment. .Edia .P Son expression dut être particulièrement terrifiante car Ozdorun blêmit encore davantage. Alors, mon frère se retourna, examina d'un coup d'œil mon travail sur les filons d'or et descendit les marches sans un regard en arrière. Il avait utilisé l'orique contre Ozdorun, me dis-je, stupéfait. Il l'avait projeté à terre… Pourtant, cela ne semblait pas l'altérer. En passant devant moi, il me dit seulement: .D .Bdia Il te manque encore deux filons, Drey. .Edia .P Et il s'en alla. À peine fut-il parti, Ozdorun étouffa un grognement de colère et murmura: .D .Bdia Tu me le paieras… .Edia .P Il n'essaya même pas de léviter: il sortit du sanctuaire sans me regarder, blême de rage. Moi, j'étais resté immobile comme une roche. Quand Ozdorun fut hors de ma vue, j'inspirai et bougeai enfin. En retournant auprès des filons, je m'arrêtai et regardai les bougies bleues et la croix de Tokura. .P Un instrument. Une marionnette vide. .P Je ne pouvais pas croire que le Grand Moine pense à moi de cette façon. Ce matin même, en me levant, le vieux grand-père m'avait invité à boire du lait d'anobe avec lui en disant: .Bparoles Le lait est bon pour les os, petit. À ce rythme, tu grandiras comme une katipalka, tu verras! .Eparoles Il était toujours souriant quand il me parlait. Alors… Je serrai un poing et avalai ma salive. .D .Bdia Pourquoi Ozdorun m'a-t-il dit ça? .Edia dis-je à la croix de Tokura. .P Ozdorun avait toujours été brusque et mordant mais, jusqu'alors, je ne l'avais jamais vu perdre son sang-froid à ce point. Il avait lâché toute sa rage contre moi. Un phénomène que je n'arrivais pas bien à comprendre. Pourquoi s'exaltait-il autant et pourquoi, moi, je ne m'exaltais pas? Pourquoi disait-il que je ne pouvais pas ressentir de jalousie? Je portai une main sur ma joue, suivant le tracé du Datsu avec le bout du doigt. Ma peau était plus chaude là où se trouvait le tatouage énergétique. Mon Datsu me rendait-il si différent? Et mon Datsu était-il différent de celui de ma sœur? Pourquoi Ozdorun disait-il que Yani était un monstre…? .P Je soufflai de biais. Mar-haï. Lust n'accordait pas d'importance à ce que disait Ozdorun, alors pourquoi allais-je en accorder? Les sourcils froncés, je pointai un doigt théâtral sur Tokura. .D .Bdia Tu n'as que ce que tu mérites, .Edia dis-je, imitant la voix de Lust. .Bdia Si tu insultes encore une fois ma petite sœur, je te ferai exploser tout entier peu importe comment! .Edia .Ch "Fantômes" .D .Bdia À l'aide! À l'aide! .Edia .P Une vieille elfe franchit le seuil de la Maison des Ragasakis en faisant de grands gestes avec sa canne. Elle portait une tunique richement ornée et ses yeux étaient grands ouverts. Curieux, je fermai l' .Sm -ns -t titulo Histoire des peuples de Rosehack et je me levai. Loy était déjà auprès de la vieille dame, l'apaisant et lui demandant avec affabilité: .D .Bdia Que se passe-t-il, madame? .Edia .D .Bdia Matifi! Elle a disparu! Un fantôme l'a emportée. S'il vous plaît, je vous en prie, retrouvez-la! Ma petite… .Edia .P Orih, Yanika, Livon et moi étions les seuls à nous trouver à la confrérie avec Loy ce jour-là. Nous nous approchâmes tous. .D .Bdia Quand est-ce que c'est arrivé? .Edia demanda Livon. .D .Bdia Il y a quelques heures! Nous nous promenions dans le parc comme tous les matins, au pied de la colline, et, juste comme nous passions devant la Chapelle Rouge, le fantôme est apparu… J'ai senti un courant froid me transpercer! Et alors… Matifi n'était plus là! .Edia .D .Bdia Quel âge a-t-elle? .Edia demanda Loy. .D .Bdia Oh… demain, c'est son cinquième anniversaire. Elle ne se sépare jamais de moi. Mais aujourd'hui… elle est partie en courant comme si le vent l'emportait, je ne sais pas quoi faire! Je suis prête à vous donner tout mon argent, mais faites qu'elle revienne, s'il vous plaît… .Edia .P Livon sourit. .D .Bdia Nous la retrouverons. .Edia Son ton optimiste et décidé ne laissait aucun doute. .Bdia Quels vêtements portait-elle? .Edia .P La vieille dame secoua la tête. .D .Bdia Vêtements? Elle a un ruban rouge sur la tête. Et un collier doré avec le nom de ma famille: Bisykaï. Oh, et elle a un pelage brun clair, sauf… la queue, sa queue est d'un blanc magnifique. .Edia .P Nous demeurâmes tous interdits. Brusquement, Orih éclata de rire. .D .Bdia Ta p'tite fille a une queue? .Edia .D .Bdia Comment oses-tu rire à un moment pareil! Sans-cœur! .Edia s'offensa la vieille dame, la foudroyant du regard. .Bdia C'est une chienne. Elle s'appelle Matifi. Je n'ai jamais dit que c'était ma petite fille! .Edia .D .Bdia Désolée, j'ai mal entendu! .Edia s'étrangla Orih, riant encore. .P Yanika menaçait de rire elle aussi et je lui lançai un regard d'avertissement. Ce n'était pas le meilleur moment pour que tous, ici, nous nous mettions à rire aux éclats devant la vieille dame. Captant mon message, ma sœur lutta contre elle-même et s'éloigna discrètement. Livon leva une main pour apaiser l'ambiance. .D .Bdia Madame, .Edia dit-il, .Bdia quand je donne ma parole, je la tiens. Je retrouverai votre chienne, ne vous inquiétez pas. Tu viens, Tchag? .Edia .D .Bdia Ouaip! .Edia répondit l'imp, enthousiaste. .P Sans plus attendre, tous deux sortirent de la Maison. Alors comme ça, Livon allait réellement accepter le travail. J'échangeai un regard avec Orih et Yanika… Et la première me sourit. .D .Bdia Réjouis-toi! Tu es dans la confrérie depuis deux semaines déjà et tu n'as fait que t'entraîner avec Livon, fainéanter comme moi et manger des gâteaux. Et ça, c'est mon rôle, tu ne peux pas me le prendre. Zélif dit souvent: la force des Ragasakis est dans la diversité de leurs habiletés. Alors… en route pour ta première mission, Drey Arunaeh. Va délivrer la chienne Matifi Bisykaï des griffes du fantôme! .Edia Elle avait pris une voix profonde et levé un poing théâtral. Je soufflai. La situation telle qu'elle la présentait paraissait encore plus ridicule. Elle observa: .Bdia Moi, je reste avec Yani et la vieille. .Edia .D .Bdia Qui traites-tu de vieille! .Edia grogna la vieille femme. .P Je roulai les yeux tandis que la vieille dame déblatérait sur le respect dû aux aînés et je me tournai vers Yanika. .D .Bdia Tu es sûre que tu ne…? .Edia .D .Bdia Tout ira bien, frère, .Edia me coupa-t-elle. Ses yeux noirs sourirent quand elle ajouta: .Bdia Tu n'as pas à toujours te préoccuper pour moi. Arrête de te tracasser tout le temps. .Edia .P Je savais qu'elle s'irritait chaque fois que je me faisais trop protecteur; aussi, je n'insistai pas et je me contentai de lui répondre: .D .Bdia Alors, à tout à l'heure. .Edia .P Avant de partir, je vis que Loy sortait déjà son formulaire, demandant aimablement à la vieille dame combien elle était disposée à payer. J'entendis: cinquante kétales. Diables. N'avait-elle pas dit ‘Je suis prête à vous donner tout mon argent’? Comme on disait en Dagovil, les vieux brailleurs sont les plus radins de tous. .P Une fois dans la rue, je cherchai Livon. Il n'était visible nulle part. Mar-haï, était-il si pressé? Je me rappelai que la vieille avait parlé d'un parc au pied de la colline et je commençai à descendre la pente. De toute façon, pour chercher un chien fugueur, le mieux était de se disperser. .P Un fantôme, pensai-je. Qu'avait voulu dire la vieille femme en affirmant qu'un courant froid l'avait transpercée? Les fantômes, les créatures immatérielles, ces choses-là n'existaient pas. Il y avait des masses mobiles d'énergie encore plus immatérielles que les spectres, mais celles-ci ne pensaient pas, elles ne se contrôlaient pas, c'étaient de simples phénomènes naturels. Et elles n'apparaissaient que dans des lieux énergétiquement instables. .P Après avoir fait quelques tours entre les arbres du parc sans trouver Livon, je pensai: .Bpenso Y a-t-il vraiment quelque chose d'étrange dans ce parc? Se peut-il que la vieille femme ait tout inventé? .Epenso .P Il était midi passé et le parc était vide. Des fleurs de toutes les couleurs parsemaient l'herbe et une brise froide les caressa. Je fis une moue railleuse. Peut-être était-ce ce courant d'air que la vieille avait confondu avec un fantôme. .P J'avançai sur un chemin ombragé, je traversai un petit pont de bois et… brusquement, je vis un chien au pelage brun clair bouger au pied d'un arbre. Je venais tout juste de l'apercevoir quand il partit en courant, disparaissant au milieu des arbustes. Sans hésiter, je me précipitai. J'entendis le chien aboyer, j'accélérai et, arrivant dans une clairière, je le vis enfin à la lumière du soleil. Il avait un morceau de bois entre les dents et un enfant tentait de le lui enlever, en riant… Je m'arrêtai en pleine course. .D .Bdia Attah… .Edia marmonnai-je. Le chien n'avait pas de queue blanche. Je m'étais trompé de proie. .D .Bdia Qu'est-ce que tu fabriques, Drey? .Edia dit soudain une voix tranquille et curieuse. .P Mon cœur manqua un battement puis, d'un coup, il s'emballa. Cette voix… je l'aurais reconnue entre mille. Je me tournai vers la silhouette qui venait de s'appuyer sur un chêne majestueux. Rien que de le voir là, debout, si près de moi, j'écarquillai les yeux comme si j'avais vu un véritable fantôme. .P Que diables faisait-il là? .P Son regard bleu m'observait intensément lui aussi. Je me remis un peu, laissant échapper: .D .Bdia Je cherchais un fantôme, mais on dirait que j'en ai déjà trouvé un. .Edia .P Les lèvres de mon frère se courbèrent. Je tournai la tête sur les côtés, scrutant rapidement les arbres et les arbustes. Le drow aux cheveux en brosse n'avait pas l'air d'être dans les parages. Je grimaçai. Depuis combien de temps mon frère me suivait-il? .P L'enfant et le chien s'éloignaient déjà dans la clairière et, dans le silence du parc, on n'entendait que le murmure d'une fontaine lointaine, le gazouillement des oiseaux, l'ondoiement des feuilles et les courants de la brise. Cela ne m'aida pas à me détendre. Pourquoi diables maintenant?, me disais-je. Pourquoi maintenant? Étranger à ma tension, une paisible mer de glace entourait Lustogan. Je rompis le silence. .D .Bdia Pourquoi, Lust? Pourquoi, au bout de trois ans, tu réapparais du néant? .Edia .P À ma surprise, ma voix trembla un peu. Mon frère s'approcha et s'arrêta devant moi. Il n'avait pas du tout changé. Ses yeux étaient toujours aussi tranquilles, son visage aussi froid. Toutefois, il avait changé de vêtements: il avait troqué la sombre tunique de destructeur des Moines du Vent pour des habits de voyage simples et ordinaires. Son Datsu violacé occupait les deux côtés de son visage, intact. Quelques jours auparavant, Sirih m'avait dit que ce sceau me donnait des airs de chamane et Orih avait confirmé, ajoutant que cela allait beaucoup mieux à Yanika. Dans les Cités de l'Eau, il n'était pas étrange que les membres des guildes, des monastères et des confréries tatouent des symboles sur leur corps. Cependant, tous n'avaient pas un sceau. Et le sceau des Arunaeh, le Datsu, était très particulier. .D .Bdia Je n'ai pas pu avertir quand je suis parti, .Edia dit-il enfin. .Bdia Je t'ai manqué? .Edia .P Il n'y avait pas d'ironie dans sa voix. Je ne répondis pas à sa question. .D .Bdia Le Grand Moine m'a expulsé de sa confrérie, .Edia dis-je. .P Lustogan parut amusé. .D .Bdia Cela te fait de la peine? .Edia .P Je fronçai les sourcils. .D .Bdia Toi, tu voulais faire de moi un Grand Moine. .Edia .D .Bdia Et tu aurais pu en être un, .Edia médita Lustogan. .P J'eus un sourire en coin. .D .Bdia Le vieux m'a dit que, si je lui rapportais l'orbe, il se prononcerait en ma faveur pour que je devienne Grand Moine. .Edia .P Lustogan me transperça du regard. .D .Bdia Vraiment? .Edia .P Je roulai les yeux, soufflant. .D .Bdia En fait, toute cette histoire ne m'intéresse pas, tout simplement. Et Père? Savait-il que tu allais voler l'orbe? .Edia .P Je me souvenais encore de l'humeur noire de Père, ce jour-là: j'avais rarement vu son Datsu délié à ce point. .P Détournant le regard, Lustogan enfonça les mains dans les poches de sa veste et se tourna vers le ruisseau qui coulait quelques pas plus loin. .D .Bdia Lui, il pensait négocier et demander au Grand Moine la permission de l'emprunter, .Edia dit-il calmement. .Bdia Mais, même s'il avait accepté, nous aurions ainsi dévoilé la faiblesse du clan Arunaeh. Alors, j'ai agi avant. .Edia .P Et c'était ça qui avait tant contrarié Père, compris-je. Prévoyant le refus du Grand Moine, mon frère s'était chargé de toute la faute, évitant que les Arunaeh entrent en guerre ouverte avec les Moines du Vent. Malgré tout… l'ambiance de tension qu'il avait créée ne s'effacerait pas en présentant de simples excuses. Je frissonnai et mon regard se perdit au milieu des eaux du ruisseau quand je demandai: .D .Bdia Pourquoi l'as-tu volé? .Edia .P Je le vis lever les yeux au ciel et sourire légèrement. .D .Bdia Tu n'es donc pas au courant… Ça ne m'étonne pas. Père n'est pas du genre à bavarder. .Edia .P .Bpenso Toi non plus… .Epenso Il se tourna vers moi. .D .Bdia Installons-nous tranquillement, je vais t'expliquer. .Edia .P D'un mouvement leste, il s'éloigna de quelques pas pour aller s'asseoir sur l'herbe, couverte de fleurs sylvestres. Après une hésitation, je l'imitai et le regardai, impatient de savoir. Combien de fois avions-nous été ainsi tous les deux assis, maître et élève, lui, me donnant des leçons et, moi, l'écoutant avec attention? Je souris intérieurement. .Bpenso Comme au bon vieux temps. .Epenso Cependant, maintenant, Lustogan n'allait pas me parler d'orique: il allait m'expliquer pourquoi il avait trahi l'Ordre du Vent. Il ne me fit pas attendre. .D .Bdia Comme tu dois t'en souvenir, l'Orbe du Vent a une force prodigieuse, mais surtout une précision qu'aucun maître orique ne peut atteindre tout seul. C'est pour cela que c'est devenu le meilleur instrument à ma portée pour l'utiliser sur le Sceau. Je l'ai volé et je suis parti à la recherche de la source du Sceau. .Edia .P Je clignai des yeux. L'utiliser sur le Sceau, me répétai-je. Mon frère avait-il utilisé cette magara si puissante sur la relique de notre famille? Et Père, était-il d'accord avec ça? .D .Bdia Je ne comprends pas, .Edia avouai-je. .Bdia La source du Sceau? N'est-elle pas sur l'île de Taey? .Edia .D .Bdia Rappelle-toi le cristal, Drey. Notre relique est un énorme pilier qui traverse la roche depuis les profondeurs et dont la cime aboutit dans notre chapelle. Elle naît très très loin en dessous. .Edia .P Je le regardai, sans comprendre encore. Ce n'était pas la première fois que j'entendais parler du Sceau comme d'un arbre de cristal qui aurait des racines et une cime, mais… .D .Bdia Pourquoi aller si bas? A-t-il plus de pouvoir en profondeur? .Edia .D .Bdia Non, c'est tout le contraire, .Edia affirma Lustogan. .Bdia La cime est plus puissante. Cependant, le mal venait des racines. Ce cristal n'est pas un cristal ordinaire. Il se comporte comme une plante. Il a des racines. Et il grandit. Très lentement, mais peut-être que dans deux-mille ans il aurait atteint le plafond de notre chapelle. J'ai mis un an à apprendre à manier l'orbe et presque un an de plus à trouver les racines, mais j'ai fini par les trouver et j'ai essayé de les réparer. Avec l'orbe, bien entendu. .Edia .P J'écarquillai les yeux. Les réparer? Le Sceau ne fonctionnait-il donc pas correctement? Ceci était nouveau pour moi. Le trésor du clan s'était détraqué… à cause du sceau de Yanika? .P Un oiseau trilla, s'envola, et Lustogan le suivit des yeux avant de déclarer: .D .Bdia Tout était fissuré. .Edia .P Il le dit calmement, mais je devinai que la découverte l'avait choqué. Il haussa les épaules. .D .Bdia Quelque chose a fait éclater la partie inférieure de la relique. Et, ça, il y a des années. J'ai essayé de la restaurer, mais elle était si altérée que j'avais besoin d'un expert bréjiste pour ça; alors, finalement, il y a cinq mois, je suis rentré à la maison et Mère est descendue avec moi. Elle m'a dit: je suis la Scelliste, j'ai été formée pour ça depuis toute petite, je connais le Sceau par cœur… Mar-haï. Nous n'avons pas pris en compte le fait que son Datsu n'est plus ce qu'il était. Elle a eu une crise de nerfs en pleine opération et notre relique s'est… Bon, tout a raté. La seule chose qu'on a finalement pu faire, c'est de sectionner un morceau des racines qui était intact et de l'emporter sur l'île. Peut-être que, dans cinq-cents ans, le nouveau pilier aura suffisamment grandi pour être utilisé. .Edia Sa voix avait un clair accent d'auto-dérision. Il se tourna vers moi et, changeant brusquement de sujet, il dit, adoptant un ton fraternel: .Bdia Tu devrais retourner à Taey. Mère n'arrête pas de t'écrire des lettres sans les envoyer parce qu'elle ne sait pas où tu es. Elle m'a chargé de te trouver. Père, ça ne le dérange plus que tu reviennes avec Yanika. Pour le moment, le Sceau n'est pas un danger pour elle. Et, en plus, je crois que Mère a enfin compris que ses dons de Scelliste ne sont plus ce qu'ils étaient. Elle n'oserait pas expérimenter sur sa fille. .Edia .P Il se tut. Moi, je le regardais, choqué. Jamais il ne m'était venu à l'idée que le Sceau, la relique par excellence des Arunaeh depuis des générations, puisse se briser. Quand j'avais entendu que Mère avait arrêté d'appliquer des Datsus, j'avais cru que c'était parce qu'elle ne pouvait plus le faire. Je n'avais pas pensé que le Sceau lui-même… Diables. Jusqu'alors je ne m'étais jamais posé la question, mais la perte du Sceau signifiait que mon clan ne pourrait plus donner un Datsu aux nouveau-nés. C'était pour ça que ma cousine Alissa, de quelques mois plus jeune que Yanika, n'avait pas de Datsu, compris-je: Mère savait déjà à l'époque que le Sceau ne fonctionnait pas correctement. Mar-haï… Si ma famille devenait incapable de reproduire les sceaux bréjiques sur ses nouveaux membres, alors… Je baissai les yeux vers mes mains, sentant mon propre Datsu se libérer légèrement pour calmer mes émotions. Sans Datsu, les Arunaeh redeviendraient potentiellement aussi sensibles et manipulables que n'importe quel autre saïjit. En définitive, la perte du Sceau signifierait un coup dur pour tout le clan. .D .Bdia Qu'est-il arrivé au vieux Sceau? .Edia demandai-je. .P Je vis sa grimace. .D .Bdia Si tu veux vraiment le savoir… Quand Mère a lancé son sortilège, il est devenu complètement noir. .Edia Noir, me répétai-je, saisi, et je tentai de m'imaginer le cristal rosâtre devenir noir comme un diamant de Kron, tandis qu'il affirmait: .Bdia Même la chapelle. Elle continue à vibrer d'énergie… mais ce n'est pas une énergie apaisante et équilibrée comme celle qu'il y avait autrefois. C'est tout le contraire. On a interdit l'entrée de la chapelle, mais toute l'île est couverte de cette tension étrange, un miasme bréjique… Je n'arrive toujours pas à comprendre ce que Mère a fait. .Edia Il fronça les sourcils, en se rappelant. .Bdia Là-bas en bas, à la source, le pilier vibrait si fort que la roche qui l'entoure a commencé à se briser. C'est un miracle que nous en soyons sortis vivants. Sans l'Orbe du Vent, tous les deux, nous nous serions retrouvés ensevelis sous une montagne de roche. .Edia Il pencha la tête de côté et médita: .Bdia Père est irrité, je dirais que plus par notre imprudence que par le Sceau ou le vol de l'Orbe. Lui, il a toujours été très prudent. .Edia .P Son sourire amusé m'arracha un soupir. Je devinai que, malgré l'infortune du Sceau, Lustogan ne se repentait pas d'avoir vécu une aventure comme celle-ci. Tout matériau extraordinaire l'attirait comme le sang attire un kéréjat. Néanmoins, mon frère n'avait rien d'un imprudent. Généralement, il s'assurait toujours d'avoir au moins une issue. Lors de la construction des tunnels, il était toujours le premier à contrôler la fiabilité des poutres et il n'oubliait jamais de mettre les vêtements de protection spéciaux pour destructeurs. Comme il le disait bien, il ne sert à rien de savoir détruire une roche si tu te détruis avec elle. .D .Bdia Et l'Orbe du Vent? Qu'en avez-vous fait? .Edia demandai-je. .D .Bdia Mmpf. Père l'a gardé, .Edia avoua-t-il. .Bdia Dommage, parce que j'avais de grands projets pour cette relique. .Edia .D .Bdia Sûrement, .Edia soufflai-je. Je me demandai ce que Père pensait faire de l'Orbe, le rendre au Grand Moine ou va savoir, mais, finalement, je me désintéressai du sujet et déclarai: .Bdia Je ne vais pas rentrer. Pas tout de suite. Tu peux le dire à Mère si tu veux. .Edia .P La réaction de Lustogan ne se fit pas attendre: ses yeux bleus me transpercèrent, comme pour essayer de lire ma pensée. .D .Bdia C'est fâcheux, .Edia répliqua-t-il. .Bdia Dis-le à Mère toi-même. Moi non plus, je n'ai pas l'intention de revenir pour l'instant. Mar-haï… Est-ce que cela ne te fait rien qu'elle demande après toi tout le temps? .Edia .P Je serrai les dents. Cela m'agaça que Lustogan me reproche mon peu d'affection pour ma famille, car c'était faux. Que je ne souhaite pas les voir tout de suite ne signifiait pas qu'ils n'étaient pas importants pour moi. Je soufflai, mal à l'aise. .D .Bdia Mère demande toujours après moi, même si je suis à quelques mètres de distance, et tu le sais. .Edia .P Lustogan se mit à rire. .D .Bdia Tu es son fils favori, Drey; tu ne vas pas te plaindre en plus! Et puis, ça fait trois ans qu'elle ne te voit pas, .Edia ajouta-t-il, plus sérieux. .Bdia Et après cette histoire de Sceau… elle est encore plus déprimée. Toi, tu pourrais l'égayer rien qu'en allant la saluer. .Edia .P Mon frère était un expert pour me faire sentir coupable. Sans le Sceau capable d'expérimenter sur Yanika, je n'avais plus de raison de fuir l'île. Du moins, je n'en aurais pas eu à Donaportella. Mais maintenant, j'étais à Firassa et… .D .Bdia Je vois, .Edia reprit Lustogan. .Bdia Saoko, le type qui t'a espionné, il m'a dit que tu t'es uni à un groupe de jeunes chasseurs de récompenses. Bruyants et trop rieurs, à ce qu'il m'a dit. Ils sont amusants? .Edia .P Je le regardai, surpris, hésitai puis affirmai: .D .Bdia Ils le sont. .Edia .D .Bdia Et fiables? .Edia .P Je haussai les épaules, tout en arrachant distraitement une herbe. .D .Bdia Je ne les connais pas à ce point, mais… ce sont des gens curieux. Ils ne sont pas nombreux et ils n'ont pas de devises grandioses comme d'autres confréries. Les leurs sont fondamentalement de ne pas se trahir, de s'aider et de se divertir. L'idée m'a plu. Et à Yanika aussi. Elle ne se sépare plus d'Orih. .Edia .D .Bdia Orih? .Edia .D .Bdia C'est une mirole des montagnes, .Edia expliquai-je. .Bdia Je ne sais pas très bien quelle habileté elle a à part celle d'être incroyablement maladroite et de raconter des bêtises, mais elle est toujours très positive et elle est si drôle que c'est difficile de ne pas la trouver sympathique. .Edia .D .Bdia Mm… Et l'autre kadaelfe? .Edia demanda Lustogan. .P J'inspirai. Alors, comme ça, le dénommé Saoko aux cheveux en brosse l'avait mis au courant de mes moindres faits et gestes… Je répondis cependant sans réserve: .D .Bdia Il s'appelle Livon. C'est un permutateur. .Edia Je fis un sourire en coin, amusé. .Bdia Il n'a rien d'un érudit, il était berger de chèvres quand il était petit, et il ne sait rien faire d'autre que permuter, mais, en trois semaines depuis que je le connais, il a déjà sauvé deux personnes de la noyade, il a adopté une créature dont personne ne voulait et il nous a montré à Yanika et à moi tous les alentours de Firassa comme un guide professionnel. Il a même permuté depuis un arbre en risquant sa vie pour protéger Yani des dokohis… .Edia Je souris largement. .Bdia Mais le plus étrange, c'est sa façon de se fier aveuglément aux autres, comme si on se connaissait de toute la vie. Hier, sans aller plus loin, il s'est jeté d'une falaise, juste pour voir quel effet ça faisait de tomber amorti par la force orique. Tu imagines? Il est un peu fou, mais… je l'aime bien… je crois. .Edia .P Je prononçai les derniers mots en baissant le ton, gêné. Au temple, jamais je n'avais dit ça en parlant de quelqu'un qui n'appartenait pas à ma famille. J'avais grandi au milieu des moines comme un petit prodige qu'on ne touchait pas, entre les prières à Tokura, le silence, l'entraînement et la solitude, presque convaincu que parler de sentiments était un sujet tabou, ou sans intérêt, ou ridicule. Et je le pensais encore un peu, malgré moi. Mais je ne pouvais m'empêcher de constater l'évidence: je trouvais plaisir à être en compagnie des Ragasakis. Et je n'avais pas du tout envie de devoir les abandonner si vite pour retourner sur une île perdue dans la mer d'Afah. .P Je continuai à parler à mon frère des membres des Ragasakis et lui m'écouta avec attention: les deux sœurs harmonistes, Sirih et Sanaytay, Yéren, le guérisseur albinos toujours soucieux de la diète de chaque membre, et sa rivale de cuisine, Kali, qui passait sa journée à la taverne de ses parents et arrivait le soir à la confrérie avec tous les gâteaux qui étaient restés… Lustogan ne perdait pas un mot. Mon frère pouvait parfois être froid, sec, imprévisible, et il n'était pas très sociable, mais, en tant que maître, il s'était toujours intéressé à ma vie. Je supposais que, dans sa tête, il analysait tout, comme un puzzle, dans lequel mon apprentissage était au centre. Quoi qu'il en soit, à ce moment, je fis abstraction de tout cela et profitai de sa compagnie et de ses questions. .D .Bdia Bon, .Edia dit Lustogan durant un silence. .Bdia Ça ne me paraît pas mal que tu prennes goût à la vie, Drey, mais… et ton entraînement? Tu ne l'as pas oublié par hasard? .Edia .P Je soufflai bruyamment. .D .Bdia Je ne vais pas m'entraîner toute ma vie. Ces trois dernières années, Yanika et moi, nous avons vécu comme des rois et j'ai à peine eu besoin de travailler. Être destructeur doit bien avoir quelque avantage: c'est bien payé. .Edia .P Je croisai son regard pénétrant et détournai le mien, exaspéré. Je devinai ce qui allait suivre et je le devançai: .D .Bdia Je sais… .Edia .D .Bdia Drey, .Edia me coupa Lust. .Bdia Si j'ai passé dix ans de ma vie à t'entraîner, ce n'est pas pour rien. Tu as du génie pour l'orique et ce serait stupide de ne pas en profiter. Alors… tu ne devrais pas perdre trop ton temps avec cette confrérie banale: tu peux devenir un grand destructeur, Drey. Ton problème, c'est que tu n'as pas d'ambition. .Edia .P Il se leva. Je n'eus pas besoin de hausser les yeux pour sentir les siens, tranquilles, posés sur moi, m'observant, attendant ma décision. Je me mordis la langue. Mon entraînement… oui, mon frère ne m'avait pas enseigné tant de choses tout ce temps pour rien, n'est-ce pas? Tant d'heures passées à chercher les points faibles des roches et à les faire éclater, à polir la pierre, à travailler les métaux… elles devaient avoir un sens. Cependant, j'avais beau chercher, je ne le trouvais pas. Accroître la réputation redoutable de ma famille m'importait une drimi et, moi, je n'avais pas de belle elfe à libérer d'une coque comme Livon. J'avais seulement… Je fronçai les sourcils et, finalement, je me levai à mon tour. .D .Bdia Tu as raison, frère. Je n'ai pas d'ambition. Je n'en ai jamais eu. Et les expériences sur les roches ne m'intéressent pas autant que toi. Je suis peut-être un destructeur, mais je ne suis pas un scientifique. Moi, je veux seulement protéger Yanika. Et pourquoi pas, connaître ces Ragasakis. .Edia .D .Bdia Et c'est ça ton point faible: tu veux toujours comprendre les gens. .Edia Je l'entendis inspirer, pensif. .Bdia Tu sais? Même le diamant le plus pur peut se briser si tu trouves son point faible. Je ne fais que t'avertir. Cette créature que tu appelles sœur… un jour, elle pourrait provoquer ton malheur. .Edia .P Je demeurai glacé. À ce moment, je me rappelai la promesse que Lust m'avait faite des années plus tôt. .Bparoles Si un jour elle te fait du mal, tu ne la reverras pas, .Eparoles m'avait-il dit. Je me mis à trembler à cette seule pensée; alors, mon Datsu se libéra et je sentis mes sentiments s'atténuer de manière drastique. Je fermai brièvement les yeux et murmurai: .D .Bdia Que diables t'a fait Yani pour que tu la méprises comme ça? .Edia Lustogan arqua un sourcil, et j'ajoutai sur un ton de défi: .Bdia C'est notre sœur, Lust. Je l'aime de toute mon âme. .Edia Je rivai mes yeux dans les siens en sifflant: .Bdia Tu ne comprends donc pas? .Edia .D .Bdia Ce que je comprends, c'est que ton Datsu est altéré, .Edia commenta Lustogan. .Bdia Je te l'ai déjà dit: je n'ai rien de personnel contre ta sœur. Son pouvoir est un danger, c'est tout. Et après tant de temps passé à ses côtés, tu en subis les conséquences, j'en ai peur. .Edia .P Je le regardai, perplexe. .D .Bdia De quoi tu parles? .Edia .P Mon frère roula les yeux, me tournant à moitié le dos. .D .Bdia Je t'en parlerai une autre fois. Juste une autre chose, Drey, et je te laisserai tranquille avec tes amis. Si le Sceau était fissuré, là-bas en bas, ce n'était pas la faute de Yanika. Quand elle a reçu le Datsu… le Sceau était déjà brisé. .Edia .P Je clignai des yeux, stupéfait. Le jour où Mère avait appliqué le Datsu sur Yanika avait profondément marqué le clan des Arunaeh. Moi, je n'étais pas présent, étant alors au Temple et non sur l'île, mais j'avais toujours insisté, répétant que Yanika n'était coupable de rien, que c'était Mère qui avait mal réalisé le rituel, que si tout s'était mal passé… c'était de la faute de Mère. Je ne l'en blâmai pas vraiment mais… maintenant, je me rendais compte que mes conclusions avaient été injustes. Car, si le Sceau avait réellement été brisé avant, ni Yanika ni Mère n'étaient coupables de rien. Je me sentis légèrement honteux. Mon grand-père maternel m'avait bien dit un jour: .Bparoles Les Arunaeh, nous n'accusons pas, mon garçon: nous constatons .Eparoles . Et, visiblement, j'avais mal constaté. Mais alors, pourquoi le Sceau s'était-il brisé? L'avant-dernier à avoir reçu le Datsu, c'était moi. J'avais cinq ans de plus que ma sœur, ce qui signifiait que: soit le Sceau s'était brisé avec moi… soit il l'avait fait après. Mais comment? .P Je me troublai quand une idée me vint soudain à l'esprit en pensant aux étranges cauchemars que je faisais de temps à autre. Ce sentiment d'avoir des souvenirs bien réels d'une autre vie emplie de souffrance, cette impression que mon Datsu se déliait plus que d'ordinaire… Est-ce que tout cela pouvait avoir un rapport avec l'état du Sceau? Mais alors, pourquoi le Datsu de ma Mère s'était-il abîmé avec Yanika et non pas avec moi? Je secouai la tête. .D .Bdia Qui l'a brisé, alors? .Edia .P Lustogan haussa les épaules. .D .Bdia Ne tire pas de conclusions trop vite. L'affaire est encore trop floue… Ce qui est sûr, c'est qu'au moins deux personnes s'étaient rendues au pied du Sceau avant nous. Selon Mère, l'une d'elles était bréjiste. .Edia .P Bréjiste? Je le regardai, perplexe. Ce bréjiste ne pouvait pas être un Arunaeh: aucun Arunaeh n'aurait brisé le Sceau de son propre clan. Cela limitait les possibilités, car les bréjistes habiles étaient vraiment peu nombreux. Alors, je captai le regard observateur de Lust. Celui-ci se racla la gorge. .D .Bdia N'y réfléchis pas trop pour l'instant. Nous découvrirons bien la vérité. .Edia .D .Bdia Tu t'en vas déjà? .Edia demandai-je, quelque peu déçu. .D .Bdia Oui. Je ne vais pas te déranger davantage pour le moment. Je donnerai ton adresse à Mère. Tu es d'accord? .Edia .P Je grimaçai mais acquiesçai. .D .Bdia Fais ce que tu voudras. .Edia .P Je le vis sourire. .D .Bdia Prépare-toi à recevoir une montagne de lettres. .Edia .P Je soufflai. Qu'y faire… Je m'avançai. .D .Bdia Attends, Lust. Qu'est-ce que tu as voulu dire quand tu as dit que mon Datsu… est altéré? Je veux juste savoir. .Edia .P Lustogan me regarda de biais et, à ma surprise, il inspira avec lassitude. .D .Bdia Désolé, Drey. Nos parents m'ont fait promettre de ne pas t'en parler. Tu devras revenir à la maison pour avoir plus d'explications, .Edia se moqua-t-il. Il leva une main, s'éloignant déjà. .Bdia Profite de tes vacances, petit frère. .Edia .P Je voulus le poursuivre pour qu'il me dise la vérité, mais je me ravisai. Avec Lust, insister, c'était comme essayer de soutirer quelque chose à une roche. Je le vis s'éloigner à travers la clairière, troublé. Ses paroles m'avaient laissé un arrière-goût d'inquiétude. Que voulait-il dire quand il affirmait que mon sceau s'altérait à cause de Yanika? Si seulement j'avais pu savoir ce que tout cela signifiait… Mais cela n'avait pas l'air d'inquiéter beaucoup mon frère non plus. .P De toute façon, me dis-je, si mon Datsu s'altérait, qu'il s'altère. Je n'allais pas me séparer de Yanika pour autant. .P Je pensai alors à ma sœur et je me demandai combien de temps s'était écoulé depuis que j'étais sorti de la Maison. Durant ces trois ans, je m'étais rarement éloigné de Yani autant de temps. Est-ce qu'elle allait bien? Je pris le chemin du retour, un peu inquiet. .P .Bparoles Arrête de te tracasser tout le temps… .Eparoles .P Les paroles de Yanika m'arrêtèrent net. Bon sang. Je ne me tracassais pas tout le temps. C'était juste que… ma conversation avec Lustogan m'avait empli de mauvais pressentiments. .P Je sortais déjà du parc quand je me souvins de la chienne des Bisykaï et du présumé fantôme, et je me demandai que diables je fabriquais. J'étais censé aider Livon. Je jetai un coup d'œil à mon anneau de Nashtag. Il n'était même pas encore quatre heures de l'après-midi. J'avais encore le temps de chercher. .P La vieille dame avait parlé d'une chapelle rouge dans le parc et je ne tardai pas à la trouver. Elle ressemblait à la chapelle près du Temple du Vent, sauf qu'au lieu d'être de marbre, elle était faite de roche rouge. De la méradite, reconnus-je, en passant une main sur une de ses colonnes. C'était une roche sédimentaire et elle était érodée à de nombreux endroits. Le sol de l'intérieur, par contre, était bien entretenu et plusieurs statuettes et des bougies avaient été déposées là comme offrandes. Ce devait être une chapelle multi-confessionnelle, car je discernai parmi celles-ci, les deux cercles de l'Ancienne, divinité wari, une statue huwala et un verset qui ne me disait rien. .P Et aucune trace du fantôme. .P Je souris mentalement. Il fallait s'y attendre. Je bâillai et j'allais descendre les marches quand un brusque courant d'air me fit faire volte-face. .D .Bdia Drey! .Edia s'exclama soudain une voix. .P Je me tournai de tous côtés, déconcerté. Qui…? Enfin, je remarquai l'imp. Il venait de passer la tête entre deux colonnes. .D .Bdia Tchag? Tu n'étais pas avec Livon? .Edia .D .Bdia Drey, il est arrivé quelque chose d'horrible! .Edia dit-il d'une voix paniquée. .Bdia En bas… en bas… Par ici! .Edia .P L'urgence de son ton me fit réagir. Je sortis en courant de la chapelle et vis l'imp m'indiquer une sorte de petit portillon au pied de l'édifice. .D .Bdia Il est entré là! .Edia .P Je clignai des yeux. .D .Bdia Livon est entré là? .Edia .D .Bdia Quelque chose l'a attaqué, une masse noire très bizarre, et elle a traîné tout son corps jusque-là. Je n'ai rien pu faire! .Edia se lamenta-t-il. .Bdia S'il te plaît, aide-le… .Edia .P Une masse noire, me répétai-je. Ça… c'était une information plutôt vague. Mais il était possible que ce soit un doagal: c'étaient des créatures gélatineuses et noires. Dans ce cas… Livon était en danger. Je me concentrai. .D .Bdia Qu'est-ce que tu fais? Qu'est-ce que tu fais? .Edia me pressa Tchag, s'agrippant à ma veste. .Bdia On doit le sauver! .Edia .D .Bdia C'est ce que j'essaie de faire, .Edia grognai-je. .P Je terminai mon sortilège, sortis un sachet de poudre de mon sac et, finalement, j'ouvris grand le volet. Je déchargeai aussitôt l'orique entraînant la poudre grise. Juste à temps: je sentis une énorme masse bouger, mais je savais que la créature ne pouvait être aussi grande: elle était simplement en train de se détacher du corps de Livon à cause du poivre. Je finis de la décoller avec la force orique. Le doagal était si léger que mon vent put le contrôler facilement. Je le lançai au loin, visant une zone en plein soleil: je le vis se tordre de douleur, silencieusement, car il n'avait pas de bouche. Attah… Ces créatures m'avaient toujours dégoûté. Je reportai mon regard vers l'ouverture sombre. .D .Bdia Il est là! .Edia s'écria Tchag. .P Il allait entrer, mais je le retins par son pantalon vert. .D .Bdia C'est moi qui le sors. Toi, surveille la bestiole, qu'elle n'approche pas. .Edia .P Il ne manquait plus que l'imp entre dans ce trou et se transforme en spectre… Je tendis une main et, après avoir tâtonné un peu, je trouvai le bras de Livon. Je tirai avec force et finis par le sortir de là. Après un regard rapide, je constatai avec soulagement que la créature ne lui avait fait aucun mal. .D .Bdia Il est vivant? Il va bien? .Edia demanda Tchag. Il lui toucha la joue et prit un air horrifié. .Bdia Il est mort! .Edia .D .Bdia Il dort, .Edia lui assurai-je. .D .Bdia Il dort! .Edia .D .Bdia Cette créature… .Edia Je jetai un coup d'œil à la bestiole qui tentait désespérément de retourner à l'ombre. Face aux yeux anxieux de Tchag, j'expliquai: .Bdia C'est un doagal. En Dagovil, ils sont un fléau. Ils se plaquent au plafond des tunnels et des cavernes, se jettent sur la victime et l'entourent pour la refroidir. C'est un des avantages: ils ne peuvent pas manger tant que leur proie ne s'est pas suffisamment refroidie. La chaleur les tue. Et, visiblement, ils n'aiment pas le poivre, .Edia ajoutai-je avec un demi-sourire. La technique du poivre en poudre, je la tenais d'un marchand avec lequel nous avions voyagé à Donaportella, Yani et moi: celui-ci disait l'utiliser contre divers monstres, y compris contre les bandits, et il m'avait offert un sachet de poivre en poudre avant de nous dire adieu. Qui m'aurait dit qu'un jour, cela s'avèrerait utile et efficace. .P Tchag avait inspiré bruyamment. .D .Bdia I-i-ils nous mangent? Ils mangent des saïjits? .Edia .P Je trouvai amusant qu'il s'inclue dans la catégorie des saïjits. J'acquiesçai et me levai. .D .Bdia Ils sont carnivores. .Edia Je traînai Livon vers le soleil, car, couvert comme il l'était de la substance du doagal, il devait être en train de se congeler. Une fois cela fait, j'envoyai la créature encore plus loin, en plein milieu d'une pelouse ensoleillée. .Bdia Bien. Ils se déplacent si lentement que le plus probable, c'est qu'il n'arrive pas à bon port vivant. Franchement, quelle idée de s'approcher autant de la Superficie… Les doagals non plus n'échappent pas à la stupidité. Maintenant que j'y pense, peut-être que c'est ce qui a effrayé la chienne de la vieille dame. Ils ont une faible odeur, mais elle est très particulière. .Edia Je regardai l'ouverture sombre, les sourcils froncés. .Bdia Je me demande s'il y a d'autres victimes là-dedans. .Edia .P Je lançai au cas où un sortilège orique et l'air parcourut le trou. C'était loin d'être aussi efficace qu'un sortilège perceptiste capable de pister les énergies, mais il ne me sembla discerner aucun os. Par contre, je trouvai une curieuse brèche par laquelle le doagal était probablement venu. Livon avait-il été sa première victime? C'était difficile d'en être sûr. Peut-être que les doagals digéraient tout et ne laissaient pas de trace… J'entendis soudain une toux. Livon se redressa en toussant. .D .Bdia Aaaar… Que m'est-il arrivé? Je me sens comme si j'étais tombé dans un… dans un… dans un bourbier! .Edia .D .Bdia C'est ça qui t'est tombé dessus, .Edia dis-je, en montrant la créature. .P Face à son regard confus, je lui expliquai ce qui s'était passé et terminai en disant: .D .Bdia Heureusement que j'avais le poivre, parce qu'aucune arme contondante ou tranchante n'est efficace contre ces créatures. .Edia .P Quand je me tus, ses yeux étaient rivés sur le doagal. .D .Bdia C'est dégoûtant, .Edia fit-il. .Bdia Attaquer de cette façon… Et pourtant je l'ai vu, sous l'auvent, mais je n'ai pas reconnu ce que c'était. J'ai voulu le voir de plus près et… Bah. Comment aurais-je pu imaginer qu'il y avait un doagal dans la Chapelle Rouge… .Edia .D .Bdia Idiot, .Edia bondis-je, halluciné. .Bdia Tu l'as vu et tu l'as laissé te tomber dessus? .Edia .D .Bdia Ben… Je n'ai pas eu le temps de l'esquiver, .Edia se justifia-t-il en se tournant vers moi. .Bdia Pardon, Drey. Et merci. Firassa n'est pas aussi sûre qu'on le croirait. Il vaut mieux être prudent. .Edia .P .Bpenso Et c'est toi qui me le dis?, .Epenso soufflai-je intérieurement. Je grommelai: .D .Bdia Remercie Tchag: sans lui, personne n'aurait su où tu étais. .Edia Je vis les yeux de l'imp s'illuminer et je levai les miens au ciel. .Bdia Il vaudra mieux qu'on rentre et que tu te débarrasses de tout ce produit. .Edia .D .Bdia Avant, nous devons nous assurer que le doagal ne causera pas d'autres problèmes, .Edia protesta Livon. .P Il dégaina son poignard. Mar-haï!, feulai-je, incrédule. Il n'avait rien écouté de ce que j'avais dit. Je soufflai: .D .Bdia Range ça, Livon. Un doagal est invulnérable aux attaques tranchantes. Si tu veux le détruire, fais-le avec le feu. .Edia .P Finalement, nous utilisâmes la flamme d'une bougie de la chapelle qui brûlait encore, Livon fit un feu et, moi, je poussai le doagal au milieu avec mon orique. .D .Bdia Adieu fantôme! .Edia se réjouit Livon. .P Je le regardai avec curiosité. J'avais vu plus d'une victime de doagals s'en tirer vivant —dans les mines de Dagovil, ce n'était pas un accident si rare—, mais Livon était la première personne que je voyais s'en remettre si vite. Comme si le produit glaçant du doagal l'affectait à peine. On aurait même dit qu'après la petite sieste passée avec le doagal, il avait l'air plus énergique. .P Grâce au feu, nous examinâmes aussi l'intérieur du trou et nous ne trouvâmes aucune trace de possibles victimes. Je fis éclater une roche à l'intérieur pour boucher la brèche. .D .Bdia Comme ça, ils ne passeront plus, .Edia opinai-je, sortant du trou. .Bdia Dis donc, tu n'es pas chanceux. On dirait que tu es le seul à être tombé dans le piège. .Edia .D .Bdia Et heureusement, .Edia dit Livon. Nous prîmes le chemin de retour tandis qu'il ajoutait: .Bdia Je dois t'avertir: ce n'est pas la première fois qu'il m'arrive des choses bizarres. En fait… ça m'arrive souvent. Un jour, Loy m'a dit que j'ai dû être piqué par la Puce de l'Infortune quand j'étais petit. Tu connais la légende? Non? Bah… Ça raconte qu'une seule piqûre de cette puce attire les malheurs jusqu'à ce que tu réalises une prouesse vraiment héroïque. .Edia .D .Bdia La puce faiseuse de héros, c'est ça? .Edia plaisantai-je. .P Livon grimaça tandis que nous sortions du parc. .D .Bdia C'est bête, .Edia admit-il, .Bdia mais il y a eu une époque où j'y croyais vraiment. Surtout il y a trois ans, quand… Eh bien, .Edia murmura-t-il, soudain mal à l'aise, ralentissant le rythme, .Bdia quand j'ai perdu mon meilleur ami. .Edia .P J'agrandis les yeux, m'arrêtant net, et Livon me lança un regard gêné en pleine rue. Étonné, Tchag arrêta de fureter partout pour se tourner vers nous avec curiosité. Son meilleur ami… .D .Bdia Rayn, .Edia expliqua Livon, mal à l'aise, .Bdia a attrapé la grippe à cause de moi. Il est venu chez moi tous les jours quand j'étais malade et, après, lui, il… Enfin, c'est pour ça qu'à la fin, j'ai vraiment cru à cette histoire de Puce de l'Infortune. Loy a fini par me convaincre que je me trompais et il a maudit le jour où il m'avait parlé de cette légende, mais… Diables, ce n'est pas toujours facile de ne pas être superstitieux. Regarde, tu me connais à peine, et tu es déjà tombé sur trois spectres et un doagal… .Edia .D .Bdia Mais qu'est-ce que tu me racontes? .Edia l'interrompis-je, agacé. .P Livon déglutit et haussa les épaules. .D .Bdia Non. Rien. Je… Je t'avertis, c'est tout. .Edia .D .Bdia Tu m'avertis que tu as été piqué par une puce étant petit? .Edia me moquai-je. Il y eut un silence et, quand nous reprîmes la marche, je dis: .Bdia Ces dernières années, j'ai pas mal voyagé et j'ai vu toutes sortes de misères. Il y a des malheurs qui ne peuvent pas être évités, et ça n'arrive pas qu'autour de toi: ça arrive partout. .Edia .D .Bdia Je sais, .Edia murmura Livon. .Bdia Je me sens bête. Je ne voulais pas parler de ça. Je savais que cette superstition te paraîtrait ridicule. Rayn le pensait aussi. C'était le fils de chapeliers et, comme il disait, pour que le chapeau t'aille bien, il faut avant tout avoir la tête sur les épaules. Crois-moi, je ne suis pas superstitieux. .Edia .P Je le regardai de biais et ne commentai rien. La facilité avec laquelle Livon me parlait de ses inquiétudes me troublait. Je crois que c'était la première fois que j'essayais de réconforter un minimum une personne autre que Yanika. Alors, le permutateur rougit et grogna en se pinçant les joues. .D .Bdia Arrrg… Pardon! Je pense bizarrement. C'est bizarre. .Edia .D .Bdia Très bizarre. .Edia Je découvris mes dents, railleur. .Bdia C'est sûrement le doagal qui a ralenti tes neurones. Tiens, je me disais aussi, tu as encore un petit doagal, là, sur la tête, ça doit être pour ça. .Edia .D .Bdia Quoi?\&! .Edia s'exclama le permutateur portant les mains sur son crâne. J'éclatai de rire. .Bdia Ce n'est pas drôle! .Edia protesta-t-il. La grimace que m'adressa Tchag me fit comprendre que, lui non plus, il ne trouvait pas ça drôle du tout. Cependant, le permutateur finit par sourire, se détendit et, se frottant une tempe, ajouta: .Bdia Ça aurait pu, tu sais. Si seulement tu savais toutes les choses qui m'arrivent… Sais-tu qu'un jour un aigle m'a attaqué en plein marché? .Edia .P Je clignai des yeux. .D .Bdia .Sm Dannélah … .Edia .D .Bdia Comme je te le dis. Le maître de l'aigle était distrait, ou alors il a fait comme s'il l'était, je ne sais pas, en tout cas, l'oiseau a volé tout droit sur moi, et j'ai permuté avec son maître. .Edia .P Je lâchai un bruyant éclat de rire m'imaginant la scène. .D .Bdia Et l'aigle a attaqué son maître? .Edia .D .Bdia Il a bien failli, mais il s'est retenu à temps, .Edia assura Livon. .Bdia Ça, oui, le maître a eu la peur de sa vie et je ne l'ai pas revu se promener avec ce maudit oiseau. .Edia .D .Bdia Diables… Il s'est excusé, au moins? .Edia .D .Bdia Tu parles: il est venu à la confrérie pour m'accuser de l'avoir ensorcelé et, finalement, j'ai dû demander pardon pour éviter des problèmes. À Firassa, il est interdit d'utiliser la permutation sans bonnes raisons… Moi, j'avais une bonne raison, mais comme ce type croyait presque que je lui avais volé son âme… .Edia Il secoua la tête. .Bdia Parfois j'oublie que tout le monde ne sait pas comment fonctionne la permutation. .Edia .P Amusé, j'affirmai: .D .Bdia Moi-même, je n'en sais trop rien. En tout cas, il t'arrive de drôles de choses, c'est sûr. .Edia .P Livon s'esclaffa: .D .Bdia Bah, je ne les compte même plus! .Edia .P Et, retrouvant toute sa bonne humeur, il continua à bavarder tandis que nous rentrions à la Maison. Moi, je souriais. Mon frère pouvait dire ce qu'il voulait, je préférais de beaucoup écouter Livon plutôt que de passer mes journées à m'entraîner seul avec la roche. S'il pensait que je perdais mon temps en prenant des vacances… ça m'était égal. Complètement égal. .D .Bdia Drey? Alors comme ça tu avais déjà été attaqué par un doagal? .Edia demanda Livon, me tirant de mes pensées. .P Je soufflai de biais, goguenard. .D .Bdia Moi? Non. Je ne suis pas si maladroit. Mais oui, j'ai vu plus d'un mineur mourir d'hypothermie à cause de ces bestioles. .Edia .P Je l'entendis déglutir, mais je perçus aussi sa curiosité et, amusé, je me mis à mon tour à lui raconter mes travaux comme apprenti du Vent et mes rencontres avec les monstres des Souterrains. .D .Bdia Ça a l'air amusant de vivre là-bas! .Edia s'émerveilla Livon au bout d'un moment. .P Je soufflai. Mar-haï. Après lui avoir dit que Dagovil était plein de mauvaises surprises, d'ardoxias, de kraokdals et de dragons de terre… Je m'esclaffai. .D .Bdia Et tu le dis sérieusement! .Edia fis-je en riant. .Bdia En quoi est-ce amusant d'être dévoré par un kraokdal ou d'être enseveli dans un tunnel qui s'écroule à cause d'un dragon de terre? .Edia .P Ma question le laissa pensif. .D .Bdia Mm. Je suppose que l'amusant, c'est d'en sortir vivant, .Edia répondit-il, et il sourit largement, en expliquant: .Bdia C'est comme un jeu. Myriah me disait toujours: la vie est un jeu, un jeu contre la mort. À la fin, tu perds toujours, mais l'important est de jouer une partie longue et amusante en même temps. En fait, elle n'est pas seulement permutatrice: c'est aussi une joueuse d'Erlun. C'est une professionnelle. Quand je jouais avec elle dans la grotte, elle gagnait toujours! .Edia .P .Bpenso Une professionnelle… peut-être, mais elle a fini par commettre une erreur et par rester prisonnière de cette varadia, .Epenso pensai-je. Je secouai la tête et, face au regard enthousiaste de Livon, je souris, mais je ne répondis pas. Nous arrivions déjà à la Maison. Quand nous poussâmes la porte, Orih s'écria: .D .Bdia Voilà les travailleurs qui reviennent! .Edia .P Un simple coup d'œil à Yanika m'informa qu'elle allait bien: elle lisait un livre, confortablement assise sur les coussins. Loy se pencha sur le comptoir réajustant ses lunettes et dit: .D .Bdia Je regrette de vous annoncer que vous n'allez pas avoir de récomp… Livon! .Edia hoqueta-t-il soudain. .Bdia Que diables t'est-il arrivé? .Edia .P Livon sourit et passa une main sur son visage, brillant de gélatine, en disant: .D .Bdia Nous avons trouvé le fantôme! .Edia .P Il raconta l'aventure du doagal à la petite bande de Ragasakis. Yéren et Naylah aussi étaient là et, quand Livon termina, le guérisseur commenta: .D .Bdia Tu devrais enlever ce produit le plus vite possible, Livon. Avec cette couche de froid… tu devrais être en train de grelotter. .Edia .D .Bdia Ça va, .Edia assura Livon. .Bdia C'est l'avantage d'être un berger de chèvres, on s'habitue au froid! .Edia .D .Bdia S'habituer au froid ne signifie pas que tu ne peux pas en mourir, .Edia le sermonna Yéren. .P La voix du drow albinos était si douce que cela avait à peine l'air d'une réprimande. Sans l'écouter, Livon ouvrit soudain grand les yeux et s'exclama: .D .Bdia Bon sang, Drey! On a oublié le chien. .Edia .P Orih s'esclaffa et Loy se racla la gorge. .D .Bdia Bon… Comme je disais, la cliente a retiré sa demande. Quand elle est rentrée chez elle, elle a trouvé la chienne devant sa porte. .Edia Livon le regarda, abasourdi. .Bdia Mais… Je suppose que, si vous remettez le corps du doagal au Conseil, vous recevrez quelque récompense. .Edia .P Livon et moi échangeâmes un regard. Et nous soupirâmes. .D .Bdia Ya-naï, .Edia dis-je. .P Et Livon expliqua: .D .Bdia Nous l'avons brûlé. .Edia .Ch "Éclat" .D .Bdia Frère. .Edia .P Après un dîner agréable sur la terrasse de .Sm -t nomlieu La Calandre , nous étions déjà étendus dans nos lits respectifs, mais je n'avais pas encore éteint ma pierre de lune. Je pensais à Lustogan et à Mère. La voix de ma sœur me tira de mes pensées. Elle ne dormait pas encore. .D .Bdia Quoi, Yani? .Edia .D .Bdia Eh bien… Orih m'a proposé d'aller acheter des habits avec elle, demain. .Edia .P J'arquai les sourcils. .D .Bdia Des habits? .Edia .D .Bdia Oui… Elle dit que les miens sont trop chauds et que nous sommes presque en été. C'est vrai que j'ai chaud avec ceux que j'ai, .Edia avoua-t-elle. Elle marqua un temps. .Bdia Ça ne te dérange pas si je vais avec Orih? Tu peux venir avec moi si tu veux. .Edia .P Je me demandai ce qu'elle préférait, que je l'accompagne ou que je la laisse aller seule avec Orih. Son aura était chargée d'indécision, mais je ne savais pas très bien pourquoi. .D .Bdia Tu veux que je t'accompagne? .Edia .D .Bdia Non, .Edia dit-elle aussitôt. Et elle ajouta: .Bdia Oui… .Edia .P Je me tournai vers elle, surpris. À la lumière de la pierre de lune, je la vis joindre ses mains sur les couvertures tandis qu'elle admettait: .D .Bdia J'ai peur. Je ne veux pas tout gâcher. J'aime beaucoup Orih. Et Loy est très amusant avec ses histoires, pas vrai? Et Naylah… elle est si belle, et elle parle avec tant d'assurance… J'aimerais avoir la même confiance en moi. .Edia .P Elle n'avait pas encore terminé de parler quand je m'assis sur le bord de son lit, ému. Je posai une main sur les siennes. .D .Bdia Yanika… .Edia .D .Bdia Frère, je ne veux pas leur faire de mal! .Edia s'écria-t-elle, en m'étreignant. .P Je la serrai dans mes bras, sentant que ma sœur tentait de retenir son aura pour ne pas m'attrister, moi aussi. Ses efforts me peinèrent davantage encore. .D .Bdia Yani. Yani, ne fais pas tant d'efforts. Tu vas te fatiguer. Si tu dois pleurer, pleure, Yani. Ne te retiens pas avec moi. Tu me l'as promis. .Edia .P Yanika inspira et son aura me frappa de plein fouet. Mes yeux s'emplirent de larmes, mais mon Datsu les retint et, après un silence, je remarquai que son aura s'apaisait. Je l'embrassai sur le front. .D .Bdia Tout ira bien, Yani. De nous deux, tu es toujours la plus positive, tu te rappelles? Tu n'as pas à avoir peur de toi-même. .Edia .P Yani séchait ses larmes. Elle murmura: .D .Bdia Je veux… je veux le leur dire à eux. À Orih. Et à Zélif. .Edia .P Je grimaçai, embarrassé. .D .Bdia Je ne sais pas, Yanika. Ce n'est pas quelque chose que l'on peut divulguer à la légère. Je ne crois pas que Zélif ait l'idée d'utiliser ton pouvoir d'une mauvaise façon, mais… Attends un peu, Yanika. Laisse-moi m'en charger, tu veux bien? .Edia .P Je la vis acquiescer. Et je soupirai. .D .Bdia Tu sais… Cet après-midi, j'ai rencontré Lust. .Edia .P Je sentis sa stupéfaction et je racontai: .D .Bdia Apparemment, le Sceau de notre famille était brisé à la racine, avant même que tu naisses, et Lustogan et Mère ont utilisé l'Orbe du Vent pour le réparer. Leur tentative a échoué, mais ils vont bien, tous les deux. .Edia .P Yanika sourit. .D .Bdia Je m'en réjouis. .Edia .P Elle était sincère. Mais je ne m'expliquais pas comment elle pouvait se réjouir que deux personnes qu'elle n'avait presque jamais vues aillent bien. Elle ne se souvenait pas de Mère, bien qu'elle ait reçu de nombreux jouets et lettres de sa part. Et Lustogan… il l'avait ignorée la plupart du temps. Cependant, un jour, quand Yanika avait voulu savoir si notre frère la haïssait, je l'avais détrompée. Non, Lustogan ne la haïssait pas. Lustogan ne haïssait personne. De fait, aucun Arunaeh n'était capable de haïr réellement quelqu'un. Le Datsu nous protégeait de sentiments aussi inutiles. Seul le Datsu de Yanika était différent en cela. .P Je la vis s'allonger de nouveau et je ramenai les couvertures tandis qu'elle demandait: .D .Bdia Il est parti? Lustogan est parti? .Edia .P Je sentis une légère angoisse et je devinai pourquoi. Elle devait déjà s'imaginer Lustogan l'indifférent lui voler son frère favori pour l'envoyer s'entraîner. Je souris pour l'apaiser. .D .Bdia Oui, il est parti. .Edia .P Je la vis ouvrir plus grand les yeux. .D .Bdia Vous vous êtes fâchés? .Edia .P Je souris, d'amusement cette fois. .D .Bdia Non, sœur. Lust et moi, nous avons nos différends… mais nous ne nous disputons pas. Ça n'aurait pas de sens. .Edia .P Yanika sembla méditer et, remontant mieux les couvertures, elle affirma: .D .Bdia Bon. J'irai avec Orih faire des courses demain. Et j'irai seule. .Edia .P Mon sourire revint. .D .Bdia D'accord. Je suis sûr que tu t'amuseras bien. Demain, je te donnerai des kétales. .Edia .P Mes réserves de kétales commençaient à se réduire; il faut dire que l'hébergement à .Sm -t nomlieu La Calandre n'était pas spécialement bon marché, mais je n'allais pas gâcher la joie de Yanika pour des questions d'argent. Je trouverais un travail et je résoudrais le problème. .D .Bdia Au fait, .Edia dis-je, m'allongeant dans mon lit, .Bdia si nous louions une maison, qu'est-ce que tu en dis? Une maison rien que pour nous. .Edia .P Je l'entendis inspirer, et une aura légère et réjouie m'atteignit. .D .Bdia Une maison, .Edia répéta-t-elle. .D .Bdia Une petite et jolie, avec des fleurs aux fenêtres, .Edia dis-je, rêveur. J'étais sûr que ça lui plairait. .D .Bdia Ce serait bien, .Edia avoua-t-elle. .P Je ris doucement. .D .Bdia Plus que bien. .Edia .P Je rangeai la pierre de lune dans sa trousse et la pièce se retrouva dans le noir. Mais, malgré l'obscurité, je pouvais sentir Yanika. Je savais toujours comment elle se sentait. Je savais toujours qu'elle était là. Je fermai les yeux et dis: .D .Bdia Joyeux rêves, Yanika. .Edia .D .Bdia Joyeux rêves, frère, .Edia me répondit-elle. .P Je l'entendis bâiller. Et, au bout d'un moment, sa respiration se fit plus lente. Mais son aura était toujours aussi paisible. Ses rêves devaient effectivement être joyeux. .salto Le marché était bondé. Les poules caquetaient, les vendeurs vantaient leurs marchandises et les clients remplissaient leurs paniers. Je pointai la tête près d'un étal, scrutant le lieu. Là-bas. .P Là-bas, devant la vitrine d'une boutique, se trouvaient Orih, Naylah, Sirih, Sanaytay et Yanika. Elles étaient très occupées à parler. Yani, elle, ne parlait pas, mais, à cet instant, je vis la mirole lui donner un coup de coude amical et lui dire quelque chose, lui arrachant un sourire et un ferme hochement d'approbation. .P Je soupirai. Bon. Visiblement, elle allait bien. .D .Bdia Eh, garçon! .Edia .P Je mis un instant à comprendre que le vendeur de l'étal s'adressait à moi. Je clignai des yeux, aveuglé par le soleil. .D .Bdia Quoi? .Edia fis-je. .D .Bdia Comment ça, quoi? Tu vas acheter quelque chose ou tu vas rester planté là comme un épouvantail? .Edia .P L'homme impatient vendait des casquettes. J'allais m'éloigner sans répondre, mais je me ravisai et lui achetai une casquette bleue. L'ajustant sur ma tête, satisfait, je repris mon chemin. .P En une heure, les cinq Ragasakis visitèrent quatre boutiques. Naylah se retrouva les bras chargés plus que toute autre. La seule qui n'acheta rien fut Sirih. Quant à Sanaytay, je ne l'avais jamais vue aussi enthousiaste: la flûtiste se promenait au milieu des étals, souriante, elle dévorait les vitrines du regard, et sa longue chevelure noire flottait derrière elle et ondoyait tandis que la jeune fille tournait sur elle-même pour ne rien perdre. .P .Bpenso Elle va finir par me voir, .Epenso pensai-je. .P Je reculai au milieu de la foule. Et je heurtai quelqu'un. .D .Bdia Drey! Tiens, quelle surprise. Avec cette casquette bleue et cette chemise à manches longues, j'ai failli ne pas te reconnaître. Tu as presque l'air d'un Firassien! .Edia .P Me retournant, je reconnus Staykel l'Enfumeur. Il était seul. Je me retins de jeter un coup d'œil en direction des cinq Ragasakis qui s'éloignaient dans la rue et je le saluai aimablement: .D .Bdia Staykel. Tu es venu acheter de nouveaux ingrédients pour tes grenades? .Edia .P Quelques jours auparavant, je l'avais trouvé seul à la Maison et, après un silence embarrassé, je l'avais interrogé sur son travail de fabricant. Il m'en avait parlé deux heures durant sur un ton passionné: il y avait les grenades de fumée colorée, les grenades toxiques, les soporifiques, les irritantes… Il n'était pas de ceux qui parlaient sans se préoccuper de l'intérêt de leur interlocuteur, au contraire, mais, en l'écoutant décrire ces grenades de fumée et leurs ingrédients, j'avais pensé combien elles pourraient s'avérer utiles pour moi, un celmiste du vent, et mon vif intérêt avait dû se voir. .D .Bdia Penses-tu, .Edia répondit Staykel, en levant vers le ciel son nez pointu. .Bdia Je suis sorti pour aller acheter du poivre. Il s'est terminé et Praxan est une fanatique du poivre bien piquant: elle ne peut pas manger un plat sans le transformer en une montagne de feu immangeable. Ma dame n'a pas le palais très fin, .Edia soupira-t-il. .P Je soufflai, amusé. .D .Bdia Je t'aurais bien donné le sachet de poivre que j'ai, mais, hier, je l'ai entièrement vidé sur le doagal. .Edia .D .Bdia C'est vrai! Loy m'a raconté ce qui est arrivé. Un doagal à Firassa… Heureusement que tu as su comment t'y prendre avec cette bestiole. .Edia .D .Bdia En réalité, c'est grâce à toi que j'ai eu l'idée d'utiliser le poivre, .Edia avouai-je. .Bdia Sinon, je ne me serais pas souvenu du sachet que j'avais. Je passerai peut-être un de ces jours à ton atelier pour t'acheter quelque chose. .Edia .D .Bdia Quand tu voudras, .Edia sourit l'Enfumeur. .Bdia Je t'avertis juste que je ne fais pas de rabais, même pour les Ragasakis. Les affaires sont les affaires! .Edia .P Je roulai les yeux. .D .Bdia Naturellement. .Edia .P Le sourire de Staykel s'élargit et il sembla alors se rappeler quelque chose. .D .Bdia Dis! C'est aujourd'hui que les représentants des guildes se réunissent, n'est-ce pas? Tu as vu Zélif? .Edia .P J'arquai un sourcil. .D .Bdia Oui, Shimaba et elle sont parties à la réunion il y a environ deux heures. Pourquoi? .Edia .P Un demi-sourire se dessina sur le visage de l'Enfumeur. .D .Bdia Bah… ma grand-mère y est allée aussi? Espérons que les Bambouistes et les Protecteurs Jardiques ne feront pas de grabuge cette fois. .Edia .D .Bdia Il y a eu des problèmes la dernière fois? .Edia m'étonnai-je, intrigué. .D .Bdia Ce n'est pas inhabituel, .Edia assura-t-il sur un ton dégagé. .Bdia Ces types ont les mâchoires déliées. Cette fois-là, j'avais dû remplacer ma grand-mère et je les ai écoutés discuter sur le bien-fondé de couper de vieux arbres pour planter des bambous rouges. Ça n'a commencé à être intéressant que lorsque Ramdo des Bambouistes s'est levé, tout rouge, et a traité Aruss de blanc-bec inutile. Le jeune Gourou du Feu jardique a gardé son sang-froid comme un saint, mais ses assistants se sont scandalisés et, diables, ça a fusé de tous les côtés, .Edia fit-il en riant. .P Une vraie basse-cour, pensai-je, amusé. Chose qui dans le clan Arunaeh n'arrivait jamais: les réunions annuelles auxquelles j'avais assisté avaient toujours été calmes et raisonnables. Je demandai: .D .Bdia Et les autres n'ont pas essayé de les calmer? .Edia .D .Bdia Justement, .Edia dit Staykel, se rappelant l'incident avec un amusement moqueur. .Bdia Barklo Farshi est intervenu, tu sais, le leader des Chevaliers d'Ishap. Il se comporte comme le commandant de la ville. Il est assez charismatique, mais un peu… comment dire, tu as déjà vu son fils cadet, Grinan Farshi, quand il est venu chez nous avec sa hallebarde démoniaque. Eh bien, il a un peu ce même esprit droit et solennel, mais en pire: même un dragon ne réussirait pas à ébranler ses principes. Il est donc intervenu et les a tous remis à leur place en quelques mots et avec un de ses regards de faucon. Imagine. .Edia .P Je l'imaginai sans difficulté en me rappelant le jeune chevalier d'Ishap au heaume rouge qui était venu à la confrérie en quête de réponses deux semaines auparavant… Un homme élégant et héroïque, d'après Orih. .D .Bdia Vous n'avez donc aucun gouverneur de la ville? .Edia .D .Bdia Pas vraiment, .Edia confirma l'Enfumeur. .Bdia On a des Conseils Généraux des guildes et des trucs comme ça. Mine de rien, ça marche plutôt pas mal. Enfin bon! Il vaudra mieux que j'aille chercher ce poivre. .Edia .P J'acquiesçai, nous nous dîmes adieu et je demeurai songeur. Mm… Maintenant que j'y pensais, Loy avait dit que Néfikel était le frère aîné de Grinan. Le troisième fondateur de la confrérie des Ragasakis avait abandonné l'Ordre d'Ishap quinze ans plus tôt pour rejoindre Zélif et Shimaba… À la façon dont Loy l'avait présenté, c'était comme s'il avait trahi sa confrérie et son père… tout cela pour disparaître finalement quelques années après sans laisser de trace. Je me demandai si ce Barklo et ce Grinan gardaient rancœur contre les Ragasakis pour cela. .P Après avoir scruté les alentours, je soupirai. J'avais totalement perdu de vue les cinq acheteuses. Je savais que ce n'était probablement pas nécessaire d'épier ma sœur de cette façon, mais… même si je l'avais convaincue que tout irait bien, son indécision de la veille m'avait inquiété. Aussi, je me lançai de nouveau à sa recherche. L'idée me vint qu'en ce même instant, le Cheveux-en-brosse était peut-être bien en train de m'épier à son tour, et un sourire étira mes lèvres. Je ne tardai pas à retrouver les Ragasakis, assises sur le banc d'une place. Elles bavardaient tranquillement. Et Yanika avec elles. .P J'étais surpris. Surpris de voir comment Yanika avait dernièrement réussi à vaincre sa timidité et à se lier d'amitié avec Orih. Bien sûr, avec une personne aussi affectueuse et bavarde que la mirole, il était difficile de ne pas suivre le courant. .P Je m'assis à une terrasse assez éloignée et, tout en buvant un jus de fruit, je continuai ma surveillance. Je terminais mon verre quand, soudain, je le vis. Entouré au bras d'un homme qui avançait dans la rue du marché, il tournait sa tête triangulaire bâillonnée vers les passants tandis que son maître clamait: .D .Bdia La Danse des Serpents, ce soir à dix heures, au Palais de Cristal! La Danse des Serpents, ce soir à dix heures, au Palais de Cristal! .Edia .P Yanika était, de toutes les personnes que je connaissais, celle qui contrôlait le mieux ses émotions: tout compte fait, elle n'avait pas d'autre solution si elle voulait contrôler son pouvoir. Cependant, elle non plus n'échappait pas à quelques phobies. Les serpents terrifiaient Yani. Ce n'était pas une simple peur: c'était une pure terreur irrationnelle. Au Temple du Vent, les taïkas bleus s'occupaient la plupart du temps de les maintenir à distance. Mais je me souvenais de cette fois-là, cette fois où un serpent jaune, inoffensif pour les saïjits, s'était approché du champ bleu… Si elle se mettait ne serait-ce qu'à l'imaginer, son aura deviendrait une explosion en chaîne de nervosité et d'effroi… et, dans un endroit aussi peuplé que la place, cela pouvait être… .P Une catastrophe. .P Je me levai, laissant une pièce de monnaie sur la table et je m'ouvris un chemin vers le dompteur de serpents aussi vite que je pus. Il fallait à tout prix le faire taire. Mar-haï, une danse de serpents, avait-il dit? Quelle sorte de spectacle était-ce là? .P Je le rattrapai enfin et me postai devant lui. .D .Bdia Excuse-moi, peux-tu te taire un moment? .Edia .P Le grand caïte, barbu et aux yeux clairs de faucon, baissa son regard vers moi. .D .Bdia Quoi? .Edia .D .Bdia Je t'en prie. Dix minutes. C'est important. .Edia .D .Bdia Mais qu'est-ce que tu racontes? Écarte-toi, mon garçon. .Edia Et il entonna: .Bdia La Danse des…! .Edia .P Je lui plaquai ma main sur la bouche avec la force orique pour qu'il ravale ses mots, et ses yeux flamboyèrent aussitôt. M'écartant, je décrochai ma bourse d'argent —elle devait contenir environ trente kétales— et je la lui donnai, en insistant: .D .Bdia Dix minutes. S'il te plaît. .Edia .P Dans dix minutes, il serait midi et Orih m'avait promis qu'elle me rendrait ma sœur à midi sonnant. Le dompteur fronça les sourcils, mais il dut voir quelque chose dans mes yeux car, après avoir jeté un coup d'œil à son serpent, il finit par acquiescer, intrigué. .D .Bdia Ça me va. Mais seulement dix minutes. .Edia .D .Bdia Merci. .Edia .P Je partis comme une flèche vers la place et vers le banc où étaient assises les Ragasakis… mais elles n'étaient plus là. Bon sang. Où…? Enlevant ma casquette bleue, je scrutai les alentours. Avaient-elles déjà pris le chemin de retour? .D .Bdia Drey? .Edia .P Je sursautai, me retournai… et croisai les yeux réjouis de Livon. .D .Bdia Quelle chance que je te trouve! Il n'y avait personne à la Maison à part Loy… J'ai dormi comme un ours lébrin. Mais j'ai encore cette odeur de doagal, pas vrai? Je sens le monstre. .Edia .D .Bdia Mais tu .Sm es un monstre, Livon, .Edia répliquai-je, blagueur, et j'indiquai une rue moins peuplée. .Bdia Rentrons à la Maison, d'accord? .Edia .D .Bdia Déjà? .Edia .D .Bdia Les filles doivent être rentrées. Elles sont parties faire des courses ce matin. .Edia .P Livon laissa échapper un éclat de rire soulagé tandis que nous prenions la direction de la Colline des Cloches. .D .Bdia Des courses… Heureusement que je dormais! .Edia .P Nous arrivions au pied de la colline quand j'aperçus au loin le groupe, qui entrait déjà dans la Maison. Tout allait bien. .D .Bdia Et où est Tchag? .Edia demandai-je. .D .Bdia En train de déjeuner! Hier, il est resté tant de gâteaux de Kali, qu'il est en train de s'empiffrer. .Edia .P De fait, quand nous entrâmes, nous trouvâmes l'imp en train d'engloutir avec délice le dernier gâteau d'une assiette. C'était prévisible. Même Yéren n'osait pas lui donner de leçons de diététique tellement l'imp avait l'air heureux quand il mangeait. La vie de Ragasaki lui réussissait. Il avait même un peu grossi. .P En entrant, je m'attendais à entendre le raffut des voix des cinq jeunes filles, mais je me trompais. Toutes les cinq s'étaient arrêtées devant le comptoir, où Zélif était assise, le menton posé sur une jambe repliée, méditative. Le conseil des guildes était donc terminé. Et quelqu'un devait déjà lui avoir demandé comment ça s'était passé car elle avait l'air de penser à une réponse. Entretemps, je m'approchai de Yanika, curieux. .D .Bdia Qu'est-ce que tu as acheté? .Edia .P Ma sœur me montra tous les paquets, posés sur des coussins. .D .Bdia Ça. Et Orih m'a offert un chat dessiné! .Edia .P Je pris un air amusé. .D .Bdia Comme ça, tu auras déjà un tableau pour décorer la maison. .Edia .P Yanika souriait. .D .Bdia Je vois que tu t'es acheté une casquette. .Edia .P Mes yeux s'agrandirent quand je perçus son aura moqueuse et je me raclai la gorge. .D .Bdia Eh bien, oui… .Edia .P Nous interrompant, Zélif annonça enfin avec gravité depuis le comptoir: .D .Bdia Ragasakis. Les guildes de Firassa sont très agitées. Quelqu'un a enlevé le gourou des Protecteurs Jardiques, et ceux-ci accusent les Bambouistes. Nous les avons convaincus que les deux guildes doivent enquêter pour savoir qui est le responsable avant d'exercer des représailles. Mais, comme aucun d'eux ne fait confiance à ceux d'Ishap, ils nous ont chargés, nous, de trouver le gourou. Et j'ai accepté. .Edia Ses joues rosirent. .Bdia En échange… les autres guildes ont promis de payer la Kaara pour obtenir plus d'informations sur les dokohis et… sur Liireth. .Edia .P Son ton trahit sa frustration quand elle ajouta: .D .Bdia Ils ont également demandé que le dokohi capturé soit transféré à la prison de la ville, gardée par ceux d'Ishap. Nous le transfèrerons cet après-midi. Quant au gourou… .Edia Ses yeux se centrèrent sur Naylah. .Bdia On dit qu'il a été capturé il y a trois jours à Skabra alors qu'il se baignait aux thermes. Tu crois que tu pourras le trouver? .Edia .P Naylah posa un poing sur sa hanche, solennelle. .D .Bdia Certainement. .Edia .P Yanika disait que la lancière était belle. Je souris intérieurement. Assurément, elle l'était, mais elle était également impressionnante, surtout quand elle adoptait cette pose de guerrière conquérante… juste après avoir passé la matinée à courir de boutique en boutique. .D .Bdia Les Protecteurs Jardiques ont assuré que celui qui leur ramènera leur chef sain et sauf obtiendra une récompense de deux-mille kétales, .Edia déclara Zélif. .P Naylah acquiesça fermement et se tourna vers les autres avec des yeux de prédateurs, comme si… Je pâlis. Cherchait-elle des volontaires? .D .Bdia Livon, Orih, Drey, Sirih, Sanaytay, .Edia clama-t-elle. .Bdia Vous venez avec moi. .Edia .P .Bpenso Volontaires, tu parles… .Epenso soufflai-je. Elle nous désignait sans nous demander notre avis! Elle ne s'était même pas compliquée: elle avait désigné tous les présents hormis Zélif et Loy. .D .Bdia Et moi? .Edia murmura Yanika dans le bref silence qui s'était installé. Une aura solitaire l'enveloppait… .P Je passai une main sur ses tresses, amusé. .D .Bdia Si j'y vais, tu viens, Yani. Tu peux en être sûre. .Edia .P Elle se réjouit. .D .Bdia Et moi? .Edia intervint alors Tchag. .P L'imp était perché sur le comptoir dans une de ses postures les plus invraisemblables. Livon sourit. .D .Bdia Toi aussi, tu viens, bien sûr! .Edia .P Les yeux brillants de joie de Tchag m'arrachèrent un demi-sourire moqueur. Méditative, Orih demanda: .D .Bdia Si le gourou a disparu dans les thermes… ça veut dire que nous allons aller aux thermes nous aussi, n'est-ce pas? .Edia .P La seule idée avait illuminé son visage. Sirih leva le menton, les yeux pétillants. .D .Bdia Voilà ce qu'on appelle un sauvetage salutaire et agréable… Ça te motive, hein, Sanay? .Edia .P Sa sœur rougit avec un petit sourire timide et acquiesça. Toutes trois semblaient déjà profiter des fameux bains de Skabra. Étaient-ils si merveilleux que ça? Naylah fit claquer sa langue comme un fouet. .D .Bdia Écoutez. On ne part pas en vacances, Orih Hissa. Si nous allons à Skabra, c'est pour retrouver un gourou qui a été enlevé et ainsi éviter un conflit entre guildes. .Edia Elle ramassa sa pile d'achats et clama: .Bdia Préparez-vous tous pour le voyage. Demain matin à huit heures, je partirai par la route de l'ouest avec Astéra et je n'attendrai personne. .Edia .P Elle sortit, non sans que je remarque le regard satisfait qu'elle jetait à ses achats. J'entendis le soupir de Livon. .D .Bdia À huit heures… Si tôt? .Edia .P Sirih grogna. .D .Bdia Tu as intérêt à être à l'heure. La seule compagne que Nayou attendrait, ce serait Astéra. .Edia .D .Bdia Mais c'est une lance, .Edia se lamenta Orih, en se jetant sur les coussins. Elle saisit une lance imaginaire tout en disant sur un ton dramatique: .Bdia Si elle l'attendait, la lance ne la rejoindrait jamais et toutes deux mourraient tragiquement de chagrin… .Edia .P Sanaytay sortit la flûte, entonnant une mélodie triste. Ses lèvres pâles souriaient, blagueuses… Alors, les cheveux rouges de Sirih se firent argentés comme ceux de Naylah et, tendant les bras, l'harmoniste s'écria: .D .Bdia Astéra! .Edia .D .Bdia Nayou! .Edia lui répondit Orih, jouant le rôle de la lance lointaine. .D .Bdia Astéra! .Edia .D .Bdia Nayou! .Edia .P Yanika laissa brusquement échapper un éclat de rire. Livon et moi, nous l'accompagnâmes et, bientôt, il y eut un chœur de rires irrépressibles. Mar-haï, Yanika… Sentant mon Datsu se libérer légèrement, j'allais tendre une main vers elle, mais, à ce moment, Zélif passa entre nous de son pas léger et elle m'adressa un large sourire, ses yeux réduits à de simples fentes. Je compris son message. Et j'eus enfin la certitude que la leader avait découvert le pouvoir de Yanika. Après tout, c'était une perceptiste. Je secouai la tête, sans parvenir à m'alarmer. Bon, il n'y avait pas de mal à rire. Tant qu'elle ne les faisait pas tous mourir de rire, tout allait bien. .Ch "Permutations temporelles" .D .Bdia Bon appétit! .Edia fis-je. .P Il faisait une journée idéale pour voyager: le ciel, parsemé de nuages, ne menaçait pas de nous lancer des éclairs et une brise fraîche poussait l'air salé. Se levant sur l'horizon, le soleil rosissait déjà de ses rayons les premiers édifices de la côte. Installé à la terrasse, je dévorai mon déjeuner, le sac déjà prêt à mes pieds. Yanika mangeait elle aussi avec appétit et, lorsque nous terminâmes, je l'entendis souffler. .D .Bdia On ne va pas pouvoir marcher après ça, frère, .Edia se plaignit-elle. .D .Bdia Bien sûr que si, .Edia la détrompai-je. .Bdia Et si tu ne peux pas, je te porterai. .Edia .D .Bdia Je n'ai plus l'âge d'être portée, .Edia protesta Yanika. .P Je fis une moue comme pour lui dire «qu'importe» et, remarquant que la baie vitrée de la terrasse s'ouvrait, je me tournai pour voir Kali apparaître avec un grand sac. .P Kali Lorbae était une jeune humaine à la peau hâlée comme ses parents, aux cheveux vert sombre et courts et aux yeux encore plus rouges que ceux d'Orih Hissa. Depuis qu'elle était rentrée de voyage avec Yéren deux semaines plus tôt, je l'avais à peine vue: elle dormait encore plus que Livon et Orih, et le reste du temps, elle le passait dans la cuisine de .Sm -t nomlieu La Calandre ou dans le bateau de pêche de son oncle, ou à se promener sur la plage. Visiblement, elle adorait la mer, à tel point qu'on la surnommait la Sirène, et, à ce que m'avait dit Loy, elle avait aussi l'œil pour les affaires: apparemment, grâce à Kali, la confrérie avait échappé à plusieurs arnaques et escroqueries. Moi, pour l'instant, je connaissais davantage les gâteaux et les friands que la personne qui les faisait et je la regardai avec curiosité s'approcher de notre table, chargée du sac. .D .Bdia Bonjour, .Edia nous dit-elle d'une voix claire. Elle posa son fardeau, satisfaite, tout en expliquant: .Bdia Loy m'a dit de préparer des provisions pour sept personnes pour le voyage. Tu pourras porter ça? .Edia .P Je soufflai. Ce sac énorme… Mar-haï, pour sept personnes et combien d'autres? .D .Bdia Euh… Merci, Kali, je le porterai, .Edia dis-je. Et je souris rien que de penser que nous aurions de bons repas pour le voyage. .Bdia Mais dis-moi… je croyais que, de Firassa à Skabra, il y avait moins de cinquante kilomètres. .Edia .D .Bdia Exact, .Edia confirma Kali. .Bdia Mais Skabra est à une certaine altitude. Si vous y allez à pied, je ne crois pas que vous mettiez moins de trois jours. Et comme cette ville est si touristique, il vaut autant que vous ayez des réserves pour ne pas avoir à dépenser chez des taverniers voleurs pendant que vous cherchez le gourou. .Edia .P Ça, c'était penser avec bon sens et prévoyance, m'impressionnai-je. Je me levai. .D .Bdia Bon. Moi, je suis prêt. Yanika? .Edia .P Ma sœur souffla en se levant et sourit à Kali. .D .Bdia Tes gâteaux sont si bons que je n'ai pas pu m'arrêter. .Edia .P Kali rit, les mains sur les hanches. .D .Bdia Ce n'est pas pour rien que .Sm -t nomlieu La Calandre est si chère! .Edia .P Comme sa mère, elle ne manquait ni d'amour-propre ni de raison. Nous lui dîmes au revoir et elle nous souhaita: .D .Bdia Bon voyage et trouvez rapidement le gourou! .Edia .P Nous descendîmes les escaliers de la terrasse et nous nous mîmes en marche. Pour rejoindre la route de l'ouest, nous dûmes traverser tout Firassa en longeant le fleuve Lur. Nous avions largement le temps et la ville ne s'était pas encore tout à fait éveillée. Il faut dire que, même avec le soleil sur leurs têtes, les Firassiens avaient des horaires flexibles, ayant hérité des jardiques le respect du «temps intérieur». Celui-ci consistait, fondamentalement, à laisser dormir le corps autant qu'il en avait besoin sans pressions inutiles. J'avais entendu Orih l'expliquer à Loy quand celui-ci l'avait surprise la veille en train de faire sa seconde sieste de l'après-midi. Cette jeune fille était un cas extrême qui défiait tout ce que j'avais appris sur les mirols. En principe, les mirols faisaient partie des saïjits qui avaient le moins besoin de dormir. Mais on disait aussi qu'ils étaient agiles, adroits et incroyablement rapides. Orih Hissa devait être l'exception qui confirmait la règle. .P Avec le sac de provisions et mon sac à dos, j'étais plutôt chargé. Et pourtant, la veille au soir, j'avais allégé mes possessions et laissé la moitié de nos économies dans un coffre-fort du Conseil —fiable et sûr, d'après Loy—, ainsi que deux des trois gemmes que j'avais trouvées dans les Souterrains grâce à mon travail de destructeur. Cependant, en passant, j'avais aussi profité de l'occasion pour rendre visite à Staykel et charger le sac de quatre grenades, deux de fumée, une lacrymogène et une autre fétide. J'avais hâte de pouvoir les utiliser à Skabra et ainsi voir l'effet qu'elles produisaient. .P La journée était vraiment belle, pensai-je, en jetant un coup d'œil au ciel pour la énième fois. Nous passâmes près d'une rangée de sorédrips et Yanika tendit une main pour effleurer les fleurs blanches. Elle en fit tomber une et, voyant sa moue surprise, je tendis une main, ramassai la fleur avec l'orique avant qu'elle ne touche le sol et, me redressant, je l'accrochai au milieu de ses tresses, près du symbole blanc des Ragasakis. .D .Bdia Fleur emportée, fleur qui renaît, .Edia lui souris-je. .P C'était un vieux proverbe de la déesse Sheyra. Yanika sourit de toutes ses dents et nous poursuivîmes notre marche. Nous arrivions déjà au pont rouge, à la périphérie de la ville. Le fleuve Lur qui traversait Firassa n'était pas très large, mais son débit était impressionnant, de même que le courant d'air soulevé par la force de ses eaux. Cependant, le grondement de l'eau, bien que puissant, ne le serait jamais autant que le fracas continu des fleuves des Souterrains qui se propageait jusqu'aux cavernes voisines, sans que l'on puisse deviner d'où il provenait. .P Nous traversions le petit pont rouge quand je m'aperçus que Yanika jetait un regard curieux en arrière. À peine me retournai-je, une soudaine voix embarrassée fit: .D .Bdia Euh… Hé! .Edia .P C'était le Cheveux-en-brosse. Je sursautai en le voyant si près. Le courant de l'air près du fleuve avait troublé mes sens et mon orique ne l'avait pas perçu. .P J'observai le drow, un sourcil arqué. Alors, comme ça, mon frère lui avait demandé de continuer à nous suivre. Bouah. Il était toujours aussi dépenaillé et son visage avait la même expression de lassitude que la dernière fois, avec une nouvelle touche de surprise. .D .Bdia Où allez-vous? .Edia demanda-t-il en s'approchant d'une démarche traînarde. .Bdia Ne me dites pas que vous quittez Firassa? .Edia .D .Bdia C'est exactement ce que nous faisons, .Edia dis-je. .Bdia Saoko, n'est-ce pas? .Edia .P Le drow tordit la mâchoire avec un agacement évident, mais il acquiesça. .D .Bdia Et… où allez-vous? .Edia .P Sa question m'arracha à moi aussi une grimace agacée et je continuai à avancer sur le pont tout en répliquant: .D .Bdia Tu le sauras bien si tu nous suis. .Edia .P J'entendis son silence et, finalement, il grogna tout bas: .D .Bdia Ça m'agace. .Edia .P Nous avançâmes sans parler durant un moment, mais la curiosité de Yanika était contagieuse. Tournant à peine la tête et sans m'arrêter, je lançai: .D .Bdia Je vois que tu prends ton travail au sérieux. Mon frère doit bien te payer. .Edia .P Saoko ne répondit pas. Mais il continua à nous suivre malgré tout. Je regrettai de ne pas avoir demandé à Lust d'où il avait sorti ce drow. Contrairement à la plupart des mercenaires des Cités de l'Eau, il ne portait aucun tatouage sur le visage, mais il n'avait pas l'air non plus de venir de la Superficie. Peut-être venait-il d'un endroit des Souterrains plus éloigné. Qui sait. En tout cas, maintenant, il voyageait avec nous. Ou plutôt, derrière nous. .P Je tournai de nouveau la tête, je croisai les yeux rouges interrogateurs du Cheveux-en-brosse et, avec une grimace, je continuai à marcher auprès de Yanika. Mar-haï… Peut-être que ce drow m'avait sauvé la vie, mais ça n'en était pas moins dérangeant de l'avoir sur nos talons. Je décidai de l'ignorer. .P Quand nous arrivâmes au point de rencontre, Sirih et Sanaytay attendaient déjà, ainsi que Yéren. Le guérisseur nous salua, affable, tout en expliquant: .D .Bdia Pendant la dernière mission, j'ai épuisé presque toutes mes réserves de passaille sur plusieurs patients et, comme la meilleure passaille pousse aux alentours de Skabra, j'ai décidé de profiter de l'occasion et de voyager avec vous. .Edia .P Sirih ajouta, la mine chagrine: .D .Bdia Et il était si obnubilé par ça qu'il a oublié de nous préparer des gâteaux. .Edia .D .Bdia On ne peut pas penser à tout, .Edia soupira Yéren. .P Je souris et posai le sac de victuailles sur une roche près du chemin en disant: .D .Bdia Eh bien, Kali n'a pas oublié, elle. Avec ça, nous avons largement de quoi manger. C'est Loy qui lui a demandé de nous approvisionner. .Edia .P Sanaytay ne dit rien, néanmoins son visage s'éclaira timidement. Sirih s'approcha en se frottant les mains. .D .Bdia Ah, ah! Je savais que Kali n'oublierait pas. La Sirène marque un point, Yéren. .Edia Celui-ci se contenta à nouveau de soupirer et la rousse affirma: .Bdia Je vais me charger de porter le sac. Drey serait capable de grignoter en chemin. .Edia .P Je soufflai de surprise. .D .Bdia Moi? .Edia .P Yanika rit discrètement et Yéren roula les yeux. .D .Bdia Au fait, Drey. Tu connais cet homme? .Edia .P Son regard curieux s'était posé sur le drow qui était resté sur le chemin à une certaine distance, avec la même expression de lassitude que d'habitude. Libéré du sac, j'enfonçai mes mains dans mes poches et je tournai le dos à Saoko en répondant: .D .Bdia Pas vraiment. C'est mon espion. .Edia .P Je ne donnai pas plus d'explications. Tous savaient qu'un envoyé de mon frère me suivait et ils savaient aussi que cet homme était celui qui nous avait secourus en tuant deux des dokohis qui nous avaient attaqués près de la cabane. Ils ne posèrent pas d'autres questions, mais, tandis que nous attendions, je les vis tous les trois jeter de fréquents coups d'œil au drow. De son côté, Saoko observa durant un moment le guérisseur albinos de la tête aux pieds, mais il ne jeta pas un regard aux deux harmonistes. .D .Bdia Huit heures moins quatre minutes, .Edia dit Yéren, en consultant sa montre. .Bdia Il nous manque qui? .Edia .D .Bdia Orih et Livon! .Edia répondit Sirih, se laissant glisser de la roche. Elle agita la main, faisant cliqueter tous ses bracelets, tout en grommelant: .Bdia .Sm Tâ … On voit bien que ce sont des montagnards et qu'ils n'ont pas grandi avec une montre. Si Naylah arrive avant… .Edia .P Un cri joyeux sur le chemin l'interrompit et, arquant un sourcil, je me tournai pour voir Orih Hissa courir vers nous. Naylah la suivait, quelques mètres en arrière, d'un pas tranquille, utilisant Astéra en guise de bâton de marche. Alors que la lancière portait un sac à dos énorme, la mirole voyageait léger. Cela dit, elle ne s'était pas séparée de son chapeau doré aux oreilles de chat. .P Elle nous rejoignait déjà, triomphale. .D .Bdia Tu vois, tu vois, Nayou! Je suis arrivée av…! .Edia En freinant, elle patina et tomba avec l'élégance d'un chat. Et comme un chat, elle se releva comme si de rien n'était, terminant sa phrase avec un grand sourire: .Bdia Avant! .Edia .P Je l'observai et, malgré moi, je me demandai pourquoi Orih, vu comme elle était, avait décidé d'entrer dans une confrérie d'aventuriers chasseurs de récompenses. Comme disait Livon, elle avait dû atterrir là par pur hasard comme d'autres. .Bpenso Et à propos de Livon… .Epenso pensai-je. Il ne manquait que lui. Et tout donnait à penser qu'il n'allait pas arriver à l'heure. .P Jetant un coup d'œil au fleuve, je discernai une chaumière sur l'autre rive et je la reconnus. C'était la maison de Livon. Était-il encore chez lui? Peut-être qu'il dormait. Dans ce cas, il vaudrait mieux que j'aille le réveiller. Le problème, c'était que, pour ça, il fallait faire tout un détour jusqu'au pont rouge. Non, décidément, Livon n'allait pas arriver à temps. .P Nous rejoignant, Naylah promena un regard de général sur ses compagnons de voyage et fronça les sourcils. Sans un commentaire, elle saisit le bras de Yéren, consulta l'heure de sa montre, fit un geste de la tête pour elle-même et lança: .D .Bdia Je veux être au bourg de Lellet pour midi. Là-bas, nous prendrons le nouveau téléphérique et, avec un peu de chance, nous arriverons au lac de Skabra ce soir. En route. .Edia .P J'échangeai une moue avec Yanika et, surprise, Orih demanda: .D .Bdia Nous allons vraiment le laisser en arrière? Nayou… hé, Nayou, attends! .Edia .P La lancière s'éloignait déjà sur le chemin. Tandis que nous nous mettions en marche, elle répliqua: .D .Bdia Ceci est un travail urgent, Ragasakis. Nous ne pouvons pas nous permettre de gaspiller notre temps. Livon n'aura qu'à courir pour nous rattraper. .Edia .P Mais, s'il était resté endormi et se réveillait à midi… il ne nous rejoindrait pas avant le lendemain. Je marchai derrière Naylah, les mains dans les poches, un peu déçu. Mar-haï, bon, je comprenais l'attitude de Naylah. Mais j'étais surpris que Livon ait oublié aussi allègrement la mission. Jusqu'à présent, que ce soit pour les entraînements ou pour les repas au .Sm -t nomlieu Parat , son échoppe favorite, il avait toujours été ponctuel. .D .Bdia On ne devrait pas aller le chercher, frère? .Edia me demanda alors Yanika à voix basse. .P Elle me regardait, interrogative. Je roulai les yeux et souris. .D .Bdia Bah, non. Il nous rattrapera, .Edia affirmai-je avec confiance. .P Aussi, nous avançâmes longeant le fleuve Lur. Le chemin était bien pavé et plat et des carrioles passaient de temps à autre dans les deux sens. Dans les champs près de la rive, on voyait déjà des paysans avec de grands chapeaux travailler la terre, les bergers avaient sorti leurs brebis sur les hauts versants et je vis des enfants descendre en courant désordonnément la pente vers le fleuve, des seaux à la main. Même hors de Firassa, les saïjits semblaient se fier à la protection des guildes et vivaient en paix, sans craindre les monstres. Ce qui ne signifiait pas que ceux-ci n'existaient pas, mais… il était clair que cette zone était loin d'être aussi dangereuse que celle de Dagovil. .P Au bout d'un moment, les champs se firent plus rares et le terrain se mit à monter et monter de plus en plus, se couvrant d'arbustes odorants et de bosquets de bambous. En arrivant en haut de la côte, je jetai un coup d'œil en arrière et, sur tout le chemin, je ne vis pas trace de Livon. Par contre, je vis Saoko, qui nous suivait à une distance constante, évitant incontestablement toute conversation. .P Pareillement silencieuse, Naylah ouvrait la marche, suivie de Sirih et de Sanaytay. Orih, au contraire, parlait comme un moulin, racontant à Yanika une histoire de chez elle sur une âme qui vivait dans un bambou durant le jour et se transformait en fée la nuit. Quant à Yéren, il venait de s'éloigner du chemin pour aller cueillir des champignons. Je m'arrêtai pour l'attendre et il m'adressa un sourire reconnaissant. .D .Bdia Ce sont des bolets azurils, .Edia expliqua-t-il. .Bdia C'est un antispasmodique. Ils n'ont rien d'exceptionnel, mais je préfère les ramasser frais plutôt que de les acheter en poudre chez l'apothicaire. .Edia .P Il referma son sac avec soin et nous pressâmes le pas pour rejoindre les autres. Orih souriait à ma sœur de toutes ses dents. Elle dit: .D .Bdia Bien sûr! Je viens des hautes montagnes: je connais toute la faune de Skabra. Des cerfs avec des cornes énormes, des hérissons aux grands yeux si beaux qu'on regrette de ne pas pouvoir les caresser, et des aigles blancs: ceux-là crient toujours comme des fous quand un orage approche. C'est pour ça que, chez moi, on les appelle les Fous Sacrés. Et, voyons… il y a aussi des azarites, et des singes, des ours pandas, des loups, des serp… .Edia .D .Bdia Orih, .Edia la coupai-je, en pâlissant. .P Orih arqua un sourcil, surprise. .D .Bdia Tu as peur des serpents? .Edia .P Je posai une main sur le bras de Yanika. Son aura s'était déstabilisée. Elle la retenait, mais… Je foudroyai Orih et marmonnai: .D .Bdia Yanika n'aime pas ces reptiles, c'est tout. .Edia .P Orih ouvrit grand les yeux. .D .Bdia Mince. Je ne le savais pas. Pardon, Yani. C'est si sérieux? .Edia .P Ma sœur soupira et secoua la tête. .D .Bdia Ce n'est pas grave. Vraiment. C'est juste que les ser… les serpents me font très peur, .Edia avoua-t-elle. .Bdia Une fois, il y en a un qui m'a attaquée. Ce jour-là, tous les moines ont fui… Mon frère est le seul qui ne… .Edia .D .Bdia Sœur, .Edia l'interrompis-je, brusquement tendu. .Bdia N'y pense plus. S'il te plaît. .Edia .P Yanika se mordit la lèvre. Elle se rappelait donc, pensai-je, surpris. Je ne lui avais jamais parlé de cet incident. Comme elle n'avait que quatre ans, j'avais cru qu'elle l'avait oublié et qu'elle ne se souvenait que du serpent. .P Orih nous observa avec une expression intriguée. Yanika lui sourit légèrement comme pour dire “ce n'est rien” et elle revint subitement au sujet initial sur un ton animé: .D .Bdia Je n'ai peut-être pas vu beaucoup d'animaux de la Superficie, mais j'ai lu des livres. Une fois, j'ai vu le dessin d'un dragon rouge. Est-ce que tu en as vu un en vrai, toi? .Edia .P Orih s'esclaffa. .D .Bdia J'aimerais bien! En Skabra, il n'y a pas de ça. Mais j'ai vu du lierre volant. .Edia .P Du lierre volant?, me répétai-je, incrédule. Ça existait, ça? Je me tournai vers Yanika et vis ses yeux illuminés. Apparemment, Orih n'inventait rien. Ma sœur opina: .D .Bdia Dans les Souterrains, nous avons les zorfs qui grimpent et grimpent dans les cavernes et, en plus, ils donnent des baies délicieuses. Drey les aime beaucoup. .Edia Je soufflai. Elle sourit et ajouta: .Bdia Orih, ton village est-il près de la ville de Skabra? J'aimerais voir ce lierre volant. .Edia .P Orih fit une moue imperceptible, mais elle acquiesça et, avec espièglerie, elle tira sur une tresse rose, en affirmant: .D .Bdia Bien sûr que je te montrerai ce lierre! .Edia .P Elle ne fit aucun commentaire au sujet de son village et je crois que Yanika perçut quelque chose, car elle n'insista pas. Peut-être qu'Orih Hissa avait un de ces .Bparoles passés réellement sombres .Eparoles dont Livon avait parlé. .P Le voyage se poursuivit agréablement, sans serpents ni mauvais souvenirs. Le chemin ne cessait de monter et, à un moment, il s'éloigna du fleuve et nous ne le retrouvâmes qu'au bout d'une bonne heure. Plus d'une fois, lors de notre progression, je remarquai le regard froncé que Naylah jetait en arrière. Finalement, Orih demanda une pause et celle-ci s'allongea plus que nécessaire, simplement parce que tous ici nous attendions que Livon nous rejoigne… Mais il ne le fit pas. .P Il n'était pas encore midi quand nous aperçûmes le village de Lellet. Celui-ci se situait au pied d'une énorme cascade, dans un paisible méandre du fleuve. Il y avait de l'agitation: de nombreuses diligences et charrettes étaient arrêtées à l'entrée du bourg et, non loin, tout un groupe de gens venait de sortir d'un terrain clôturé, chacun partant vaquer à ses affaires. Ils venaient de descendre du téléphérique, compris-je, quand je vis les câbles qui s'élevaient vers le haut de la cascade. Dans l'espace clôturé, on pouvait voir la grande cabine, déjà bondée de monde qui attendait pour monter, ainsi que le guichet où l'on vendait les billets. Tandis que nous nous approchions du vendeur, je l'entendis dire: .D .Bdia Désolé, mais la cabine est complète et sur le point de partir. Tu vas devoir attendre le prochain départ, à trois heures. .Edia .P Il parlait à un kadaelfe chargé d'un sac à dos, qui portait une cape rouge sur la tête pour se protéger du soleil et deux béquilles improvisées dans les mains. Nous demeurâmes cois de surprise. .D .Bdia Livon? .Edia murmura Orih, stupéfaite. .P Sans nous apercevoir, le permutateur demanda au vendeur avec une moue déçue: .D .Bdia Excuse-moi, ne saurais-tu pas par hasard si mes compagnons sont passés par ici? Il y a une fille aux cheveux blancs, doux comme la laine, et une mirole avec une tête rigolote, et oh, un kadaelfe avec des tatouages de sorcier, toujours calme… Ils ne sont pas passés? Tu en es sûr? .Edia .P Non mais, quelle description était-ce là?, pensai-je, stupéfié. Même Tchag aurait pu mieux faire. Les yeux de Naylah lançaient des éclairs, Orih, espiègle, se retenait de rire pour ne pas trahir notre présence, et l'aura de Yanika nous enveloppait, de plus en plus amusée. Alors, le vendeur nous regarda et se racla la gorge. .D .Bdia Je crois savoir où ils sont, mon garçon. .Edia .D .Bdia C'est vrai? .Edia s'exclama Livon avec espoir. .P Lorsque le vendeur nous indiqua du doigt, Livon se retourna et nous lui rendîmes un regard incrédule avant de nous esclaffer. Comment diables était-il arrivé avant nous? Confortablement assis sur l'épaule de Livon, Tchag s'enthousiasma: .D .Bdia Yanika, Orih, Drey! .Edia .P Livon fit tomber une de ses béquilles et bredouilla quelque chose avant de ravaler sa surprise et de porter la main à sa tête pour retirer sa cape. .D .Bdia Ça alors. Bonjour à tous. Je ne comprends pas. Je suis parti en retard! C'est vrai que j'ai couru pendant tout le chemin et j'ai pris des raccourcis, mais je n'ai pas pu vous dépasser sans vous voir, je ne comprends pas… .Edia .D .Bdia Moi, je crois que je comprends, .Edia dit Orih. Elle s'approcha de lui d'un bond, lui prit le poignet et vérifia l'heure de sa montre. Elle hocha la tête en découvrant toutes ses dents de mirole, prête pour le diagnostic: .Bdia Et voilà l'explication! Ta montre avance de presque une heure. Il m'est arrivé exactement la même chose la dernière fois que je suis partie démolir l'édifice à Dérelm. Ces montres sont une vraie malédiction. Il faut souvent les remettre à l'heure. .Edia .P Elle avance?, me répétai-je, incrédule. Livon était donc sorti de Firassa avant nous? Le permutateur était encore si abasourdi que Yanika pouffa encore de rire. Les mains dans les poches, je l'excusai: .D .Bdia Bah! Une permutation temporelle, ça arrive à tout le monde. Et encore plus à un permutateur. Ce que je n'arrive pas à comprendre, c'est comment diables nous sommes arrivés à Lellet presque en même temps si tu es parti avant. .Edia .D .Bdia Surtout que la fille aux cheveux doux, la mirole rigolote et le sorcier, nous avons traîné en route pour attendre une tête en l'air, .Edia lança Naylah sur un ton de réprimande bourru. .P Livon prit une mine contrite. .D .Bdia Je suis désolé, je suis vraiment désolé… .Edia .D .Bdia Et ces béquilles? .Edia s'enquit Yéren, en s'avançant. .Bdia Tu as mal? .Edia .P Livon baissa les yeux sur sa jambe gauche avec une grimace. .D .Bdia Un peu, si j'appuie. C'est que je me suis aussi tordu un peu la cheville en prenant un raccourci et un berger aimable m'a bandé la jambe. C'est pour ça qu'après j'ai dû ralentir le rythme. .Edia .P Je roulai les yeux. Livon commençait bien son voyage. Nous nous éloignâmes vers un endroit plus confortable où nous installer pour manger et attendre le téléphérique, et le guérisseur s'appliqua à soigner la cheville de Livon avec des sortilèges essenciatiques. Sirih répartit les friands aux légumes de Kali en disant: .D .Bdia Je suis curieuse de savoir. Comment m'aurais-tu décrite, moi, Livon? Quelque chose comme ‘une sorcière aux cheveux rouges’? .Edia .P Livon grimaça en acceptant sa portion. .D .Bdia Non… Je ne te vois pas comme ça, Sirih. Mmnon, j'aurais plutôt dit, .Edia réfléchit-il en mastiquant, et il opina du chef: .Bdia une fille avec un tas de bracelets! .Edia .D .Bdia Là, j'aurais fait pareil, .Edia intervins-je. .D .Bdia Avec un tas de bracelets? .Edia répéta Sirih sur un ton indigné. .Bdia Mais c'est un instrument très utile! .Edia .P Je haussai un sourcil. .D .Bdia Un instrument? Un instrument de musique, tu veux dire: chaque fois qu'ils bougent, ça sonne comme des castagnettes. .Edia .P Yanika me donna un coup de coude, comme pour m'inviter à être plus délicat, mais Sirih nous regarda avec un sourire suffisant. .D .Bdia Et c'est justement le but. Vous n'y aviez jamais pensé? .Edia Elle s'adossa contre l'arbre au pied duquel nous nous étions installés et expliqua: .Bdia En Daercia, quand nous travaillions, Sanaytay maintenait toujours sa bulle de silence et, comme ça, personne ne nous entendait quand nous entrions dans les maisons et, quand nous marchions dans les rues en faisant du bruit avec les bracelets, personne ne pouvait imaginer que nous étions des voleuses. C'est simple comme tout, mais figurez-vous que ça marchait très bien. .Edia .P Je roulai les yeux et arrachai une bouchée à mon friand sans manifester de surprise. Plus d'une fois, j'avais entendu des inquisiteurs de ma famille parler des diverses techniques qu'employaient les voleurs citadins pour arriver à leurs fins. Celle de Sirih, je ne l'avais pas entendue, mais elle me sembla plutôt innocente. D'après mon oncle Varivak, à Dagovil, il était plus typique de neutraliser les victimes et de leur faire révéler de force où ils cachaient leurs épargnes. .D .Bdia C'était une vie un peu agitée, non? .Edia dit alors Orih, légèrement réservée. .P Sirih grimaça. .D .Bdia Ça l'était… Nous ne connaissions que ça, alors ça nous semblait normal. Mais, maintenant, nous sommes plus honnêtes que des ermites jardiques, n'est-ce pas, Sanay? .Edia .P Sanaytay acquiesça sans dire un mot et tira sa flûte de sa ceinture. Elle avait fini de manger et elle se mit à jouer une musique lente et quelque peu mélancolique. Peut-être nostalgique. Je n'avais pas manqué de remarquer que, chaque fois que Sirih parlait du passé, la flûtiste se faisait plus réservée. J'écoutai la mélodie avec les autres, sous le charme, tandis que mon orique suivait rythmiquement l'air dansant de la flûte. Cela nous rendit tous somnolents, mais, heureusement, nous eûmes même le temps de faire la sieste et, quand l'heure arriva de nous asseoir dans le téléphérique, nous avions récupéré toute notre énergie, en particulier Tchag. Orih célébra le départ avec une exclamation émerveillée. .D .Bdia Dites, dites. Vous étiez déjà montés dans un téléphérique? .Edia demanda-t-elle à la cantonade. .P La mirole s'agrippait au bord de la petite vitre, dévorant le paysage des yeux. .D .Bdia Moi, j'y étais déjà monté, .Edia intervint Yéren. .Bdia Pas dans celui-ci, mais dans celui des Souterrains qui part d'Ambarlain et descend jusqu'à Kozéra. C'est encore plus impressionnant qu'ici, mais le trajet paraît interminable et les vues ne sont pas aussi belles. .Edia .P Il se tourna vers moi, comme pour que je corrobore, et j'avouai: .D .Bdia Yani et moi, nous ne l'avons jamais pris. Mais je l'ai vu. C'est une œuvre magistrale… j'ai entendu pourtant qu'ils n'arrêtent pas d'avoir des problèmes à cause des monstres, des stalactites et tout ça. .Edia Je remarquai le regard attentif d'Orih et roulai les yeux. Je changeai de sujet: .Bdia Tu n'es jamais allée dans la ville de Skabra? .Edia .D .Bdia Une fois, .Edia répondit Orih. .Bdia Mais il y a deux ans, il n'y avait pas de téléphérique: il fallait faire un immense détour dans la montagne. .Edia .D .Bdia Comme dirait Zélif, comme c'est beau, la modernité, .Edia sourit Sirih. .P La rousse s'était assise avec un tel sans-gêne qu'elle occupait au moins deux sièges. Je jetai un coup d'œil aux autres voyageurs. Il y en avait de toutes sortes et couleurs. Des employés, des fortunés, des familles, des couples et des solitaires. D'après ce que j'avais lu dans la revue de Skabra quelques jours plus tôt, les thermes où nous nous rendions étaient en quelque sorte un lieu de communion, pacifique et sacré, “plus sûr que le palais de Trasta!” disait-on… ou du moins c'est ainsi qu'on le présentait. Cependant, si cela avait été le cas, le gourou des Protecteurs Jardiques n'aurait pas été enlevé. .P Les mains derrière la tête, je jetai un coup d'œil au sol qui s'éloignait de plus en plus, à la cascade de plus en plus proche, et je sentis l'énorme force de traction qui faisait avancer la cabine. Je me demandai, d'un point de vue purement théorique, si je serais capable d'atténuer suffisamment la chute pour sauver tout le monde, si la cabine venait à tomber. J'étais ainsi perdu dans mes évaluations quand Livon sortit de son sac le cube à chiffres et commença à faire tourner les faces. Je réprimai difficilement mon sourire. Après que je l'avais aidé à le résoudre, Livon avait tout défait et avait recommencé. Je me rappelais encore sa détermination quand il m'avait dit: .Bparoles Désolé, Drey. Yéren est lui-même en train de travailler dur pour obtenir une réponse de la Kaara et je… Si je n'arrive pas à résoudre ça, comment pourrais-je résoudre des problèmes plus complexes? .Eparoles Je m'étais contenté de prendre un air amusé, sans être vraiment surpris. En réalité, j'admirais sa patience. Passer deux ans à essayer de résoudre un cube à chiffres sans y parvenir… c'était toute une prouesse. .P Mon regard s'égara à travers l'une des vitres et se posa sur les eaux de la cascade qui se déversaient en chute libre, s'entremêlant… comme un nid de serpents. Et, comme celles-ci, mes pensées plongèrent vers le passé. Je n'arrivais pas à croire que Yanika puisse vraiment se souvenir. J'avais à peine neuf ans quand le serpent l'avait attaquée. Je me rappelais sa douleur, sa terreur, sa confusion. Et ma peur. Une peur horrible qui m'avait envahi à l'instant où j'avais perçu son aura d'effroi. Et je ne me rappelais pas grand-chose d'autre. Juste que, pendant que les moines s'enfuyaient, épouvantés, j'avais attrapé le serpent jaune avec mes mains et, avec une pierre, je l'avais écrasé jusqu'à le réduire en bouillie… et jusqu'à perdre la notion du temps —ce n'est qu'après que Père m'avait expliqué que les serpents jaunes étaient inoffensifs. À ce moment, je m'étais senti si bizarre… Je baissai mon regard sur mes mains où je me souvenais d'avoir vu avec clarté les trois cercles assemblés de Sheyra, rouges et noirs. Et pas uniquement ça. J'avais été convaincu durant des jours que mon Datsu avait recouvert tout mon corps. .P .Bparoles Tu l'as imaginé, .Eparoles m'avait dit Père quand je lui avais raconté la cause de ma confusion. Ses yeux sévères, ce jour-là, brillaient d'une inhabituelle inquiétude. Mais je l'avais cru, et j'avais relégué à l'oubli ce qui était arrivé… jusqu'au jour où il m'était de nouveau arrivé la même chose. Cependant, cette fois-là, quand je creusais pour la compagnie des tunnels entre Dagovil et Kozéra, j'avais déjà douze ans et j'avais alors compris à quel point le Datsu pouvait m'influencer. .Ch "La réincarnation de Tokura" .Sm Souterrains, Terres de Dagovil, an 5624: Drey, 12 ans; Lustogan, 24 ans. .D .Bdia Ils arrivent, patron! .Edia s'exclama l'un des mineurs, s'approchant au trot d'un groupe d'ouvriers. .P Marchant derrière les trois moines, je voyais à peine les travailleurs, leurs pics et le fond du tunnel. À côté des deux autres destructeurs, mon frère avançait d'un pas plus léger, plus décontracté, comme s'il faisait une agréable promenade de loisir. Néanmoins, il était vêtu de la tête aux pieds des habits de destructeur. Ceux-ci étaient faits en fibre de darganite et étaient très résistants. Moi, j'étais vêtu pareillement. Sauf que mes habits n'étaient pas teints, ils avaient une couleur marron terne et ils m'étaient un peu larges. .P En arrivant près du contremaître des travaux, Draken, l'un des deux autres destructeurs, engagea la conversation et je tentai de la suivre avec attention. Je compris que les piqueurs avaient des problèmes avec une partie du tunnel beaucoup plus dure et qu'utiliser des explosifs pour ouvrir le chemin serait une tâche trop délicate et qu'il était préférable d'avoir recours aux destructeurs. Finalement, le contremaître les invita à s'approcher de la partie du tunnel à élargir et Lustogan me jeta un regard. .D .Bdia Drey. Reste ici et observe. .Edia .P Je me redressai, déçu. .D .Bdia Mais… moi aussi je peux briser cette roche, frère… .Edia .D .Bdia Oh, je n'en doute pas, .Edia me coupa Lustogan avec un accent amusé dans la voix. .Bdia Mais, aujourd'hui, c'est ton jour de repos. Contente-toi de bien regarder. .Edia .P Je le vis s'éloigner avec les deux autres moines et j'enfonçai les mains dans mes poches avec une grimace. Mon jour de repos… Ya-naï. Il disait cela juste parce que, le cycle antérieur, je m'étais entraîné très tard et il pensait que je me sentais fatigué. Eh bien non, je me sentais en pleine forme, c'est bien pour ça que j'avais insisté pour l'accompagner, parce que je voulais participer à cette œuvre. L'élargissement de la route entre Kozéra et Dagovil était un projet dont on entendait parler même au Temple. S'il se réalisait, le commerce entre les deux terres deviendrait cent fois plus efficace et sûr. .P J'allai m'asseoir sur un tas de décombres et je regardai mes trois aînés travailler. Au début, ils tâtonnèrent la roche durant un long moment et recherchèrent ses points faibles. Ensuite, ils commencèrent à la faire éclater petit à petit, en suivant un motif précis. Je les entendais échanger des phrases courtes et, parfois, ils s'arrêtaient et griffonnaient quelque chose sur une table près de l'étroit tunnel. Lustogan était celui qui participait le moins à la partie communicative: il attendait presque avec impatience qu'ils finissent de discuter et, dès qu'ils se mettaient d'accord, il disparaissait de nouveau dans le tunnel exigu pour marquer la roche avec son orique. Je l'enviais. Moi aussi, je voulais être là-bas, près de lui, et détruire la roche. Je ramassais une pierre dans mon poing et le sable s'écoula peu à peu entre mes doigts tandis que je la comprimais. Je continuai à m'amuser distraitement à faire exploser de petites pierres pendant que le travail se prolongeait. Les piqueurs avaient un moment de repos, mais les polisseurs continuaient à travailler, passant leurs machines pour aplanir le sol du tunnel déjà élargi. Et dans le fracas continu des travaux, mon regard errait, oisif, de visage en visage, de machine en machine et de roche en roche. .P Finalement, je me levai pour aller ramasser un des débris qu'avaient laissés les destructeurs et je retournai sur mon siège improvisé pour étudier la roche. C'était de la ferférite, une roche particulièrement dure, mais pas si résistante que ça: si l'on trouvait les points faibles et pressait avec l'orique aux bons endroits, ce n'était pas difficile de la faire éclater. Je levai les yeux vers le tunnel. Les destructeurs avaient déjà élargi pas mal de mètres. Cependant, il restait apparemment un bon tronçon de ferférite à creuser. Avant de partir, Lustogan avait commenté que le travail nous prendrait probablement une semaine entière. Au moins, cela voulait dire que j'allais pouvoir participer moi aussi. .P J'étais en train de sculpter sur le débris de ferférite les trois cercles concentriques de Sheyra et j'avais l'intention d'ajouter deux points et un sourire quand j'entendis soudain un craquement tonitruant qui fit trembler toute la terre, suivi d'une vague de cris et d'un fracas de roche et de poussière de toutes parts. Comme dans un rêve, je me levai, regardant autour de moi, tendu comme la corde d'un arc. Que se passait-il? .P Les gens toussaient, mais, moi, je n'arrivais pas à les voir à cause du nuage de poussière. Je toussai à mon tour et, les sourcils froncés, je lançai un sortilège orique pour plaquer sur le sol toute la poussière qui m'entourait avant de me couvrir le visage avec le masque de protection. À l'aveuglette, je tâtonnai le mur du tunnel et, sans beaucoup réfléchir, la respiration précipitée, je marchai vers l'endroit où j'avais vu mon frère pour la dernière fois. J'atteignis bientôt le fond du tunnel élargi et cherchai l'entrée de la partie plus étroite. Je ne la trouvai pas. Je trouvai seulement… un tas de roches. L'entrée avait disparu. .D .Bdia Dannélah, .Edia murmurai-je. .P Mon cœur se mit à battre la chamade. Une main saisit ma cheville. .D .Bdia Gamin… éloigne-toi…! .Edia .P C'était Draken. Des trois moines, c'était le seul qui s'était trouvé hors du tunnel étroit à ce moment… mais il n'avait pas été épargné: une énorme roche avait écrasé tout son corps. Je clignai des yeux, contemplant son visage contracté par la douleur comme si je ne l'avais jamais vu. Draken de la Maison Isylavi était un destructeur de renom qui avait planifié la construction de la Prison de Dagovil et qui avait détruit une caverne entière pleine de kraokdals, sauvant ainsi de nombreux villages. Au Temple, il était presque considéré comme un héros. Alors… alors pourquoi, maintenant, une roche lui était-elle tombée dessus? Pourquoi un tunnel s'effondrait-il juste quand mon frère se trouvait à l'intérieur? .P Je secouai mon pied, me libérant de sa poigne, et je demandai: .D .Bdia Où est Lust? .Edia .P Draken leva des yeux vitreux vers moi. .D .Bdia Il était… dedans, .Edia murmura-t-il. .P Il cracha un flot de sang et, d'un coup, son orique cessa de maintenir éloignée la poussière et je le perdis de vue. Mes yeux restèrent à regarder le vide, exorbités. .P .Bpenso Non… .Epenso .P Ma conscience brûlait, bouillait. .P .Bpenso Non, non, non… .Epenso .P Et je me répétais: c'est impossible. Mon frère… Mon frère ne pouvait pas être mort. Mon corps se mit à trembler. La douleur était si grande…! Je plongeai mes mains dans la roche comme si je voulais réellement la traverser. Et, brusquement, comme une bulle qui, devenue trop grande, explose, mon esprit se calma. La peur et la douleur faiblirent jusqu'à disparaître, mais pas mon désir de destruction. Sans hâte, mais sans pause, je fis éclater une à une les roches qui s'interposaient sur mon chemin. Je n'utilisais pas mes yeux ni ne prêtais attention aux éclats. Mes mains agissaient presque de leur propre volonté tâtonnant mes proies; mon esprit calculait avec froideur, sans s'arrêter. Sans hâte, mais sans pause. .P À un moment, je perçus avec mon orique le corps de l'autre destructeur. Celui-ci avait seulement une jambe écrasée, mais il était inconscient. Je le libérai et continuai, sans relâche. Je brisai les décombres jusqu'à les réduire en sable. Je me sentais comme dans un rêve. Ou, plutôt, c'était comme si je ne me sentais plus du tout. .P Je découvris finalement Lustogan. Il était vivant. Il n'avait même pas été écrasé par l'effondrement: il était bloqué par deux grandes roches, mais il était seulement étourdi, même pas totalement inconscient. Cependant, je ne parvins pas à éprouver de soulagement. Je le libérai simplement et je continuai à détruire la roche. De la roche et encore de la roche. Je devais tout libérer. Je devais dégager l'espace. Je ne savais plus pourquoi. Mais cela ne m'importait pas. Simplement, j'avais commencé et je ne trouvais plus de raison de m'arrêter. .D .Bdia Drey… .Edia .P C'était la voix de Lust. Une lumière m'éclairait à présent. Celle de sa lanterne. Je continuai à détruire la roche. .D .Bdia Mar-haï, .Edia l'entendis-je jurer. .P Je sentis qu'il se redressait. .D .Bdia Mar-haï… Drey! .Edia .P Son exclamation était inhabituelle, me dis-je. Je ne me rappelais pas l'avoir entendu m'appeler de cette façon. Mais je ne parvenais pas non plus à tirer une conclusion. Aussi, je repris ma destruction. Je croyais toujours atteindre la fin des roches effondrées, mais apparemment, une bonne partie du tunnel s'était écroulée. Et je ne savais pas comment. La ferférite ne pouvait pas s'être détachée aussi facilement. .P Alors, quand je tombai sur une roche couverte d'une poussière cendreuse, je compris. La ferférite ne couvrait qu'une partie du tunnel. Le reste était tout en granit. Quartz et feldspaths. C'était une des roches avec lesquelles je m'étais le plus entraîné depuis tout petit. La détruire était facile. Enveloppé de vent orique, je continuai à avancer plus rapidement, des mètres et des mètres plus loin, creusant comme un dragon de terre et défaisant tout sur mon passage. Au bout d'un moment, je constatai que Lustogan m'avait rejoint et qu'il s'occupait de détruire efficacement toutes les roches que j'avais laissées en équilibre, sur le point de tomber. .D .Bdia Drey… .Edia me dit-il à un moment. .Bdia Tu peux t'arrêter maintenant. Tu vas finir par défaillir. .Edia .P Un instant, je me tournai vers lui et je remarquai son mouvement de recul ainsi que l'éclat intense de ses yeux. Je clignai des paupières, méditatif, et lui tournai de nouveau le dos en répliquant: .D .Bdia Pourquoi? .Edia .P Et, de fait, je ne voyais pas pourquoi je devais m'arrêter. Pas alors que j'avais encore de la roche à détruire devant moi. À un moment, je cessai de suivre le chemin ouvert du tunnel et m'enfonçai en plein mur. Je sentais que quelque chose n'allait pas. Mes sortilèges n'étaient plus aussi efficaces. Mon esprit continuait à calculer, mais ma respiration s'accélérait et je m'essoufflais. Pourquoi? Bon, c'était probablement parce que tant d'orique me fatiguait. Le problème, c'était que je ne ressentais aucune fatigue. Il y avait deux possibilités. Soit je n'étais pas fatigué malgré l'effort et ma réaction était due à l'air raréfié du tunnel. Soit j'étais fatigué et, pour je ne sais quelle raison, je ne m'en rendais pas compte. .P Un fracas de roche retentit à mon oreille. .D .Bdia Drey… Nous arrivons presque au prochain village. Et tu n'as pas pris le chemin le plus droit, tu sais? Mais ça ne fait rien. Arrête-toi. Et reprends-toi. .Edia .D .Bdia Au… prochain village? .Edia pantelai-je. .P J'envoyai davantage de force orique contre la paroi et celle-ci éclata. Soudain, il y eut une cascade de cailloux, accompagnée de lumière. Lustogan me saisit, me couvrant avec son orique, et nous nous éloignâmes tous deux du danger, reculant dans le tunnel. Cette lumière… Je clignai des yeux. C'était une lumière de pierre de lune. Celle d'une caverne. Probablement celle du village dont avait parlé Lust. .P Dès que la cascade de pierres prit fin, on entendit un son profond et métallique, suivi d'un nouveau fracas. .D .Bdia Par tous les dieux, .Edia croassa Lustogan. .P Mon frère n'avait pas l'habitude d'invoquer les dieux. Mm, méditai-je alors. Sa réaction devait avoir quelque chose à voir avec le bruit. Et le bruit… avait probablement quelque chose à voir avec mon opération de destruction. Sans avertir, Lustogan m'ôta mon gant et retroussa ma manche, comme pour vérifier quelque chose. À la lumière ténue de la caverne, mes yeux se fixèrent aussi sur mon bras et je le vis couvert de lignes noires et rouges. Et sur ma main, je vis trois cercles concentriques comme ceux de Sheyra. Comme ceux de… .P Je chancelai et mon frère me soutint. Il m'aida à rejoindre la caverne et à m'asseoir sur l'herbe bleue. Là, il retira mon masque d'un coup et ses yeux scrutèrent mon visage comme s'ils suivaient le mouvement de quelque chose. Des lignes rouges et noires, peut-être? De quelque chose qui disparaissait, devinai-je. Dans le reflet de ses yeux, je vis les miens, et je crus les voir rouges et noirs aussi, comme ceux d'une créature d'horreur. Je frissonnai. Et brusquement, une énorme fatigue s'empara de moi. Ce fut comme si je me réveillais d'un cauchemar qui m'aurait volé toute mon énergie… et pas seulement ça. J'eus besoin d'un bon moment pour retrouver mon souffle. Dans la caverne, le silence était revenu. Je vis le village, en aval, et les gens qui sortaient en courant de leurs maisons en direction d'une énorme roche entourée d'un nuage de poussière. Je ne tardai pas à entendre leurs cris. .D .Bdia Frère… .Edia réussis-je enfin à dire. .D .Bdia Mm, .Edia répondit Lust. .P Il était appuyé lui aussi contre la paroi près de la nouvelle ouverture, il avait enlevé son masque et ses yeux suivaient les mouvements des villageois. Deux d'entre eux nous montraient du doigt. J'inspirai. .D .Bdia C'est… le Datsu, n'est-ce pas? Ça t'est déjà arrivé, à toi? .Edia .P Lustogan grimaça sans me regarder et hocha négativement la tête. Je baissai les yeux, serrant les dents. .D .Bdia Je ne ressentais rien. Ni soulagement, ni peur, ni fatigue. .Edia .P Ma voix était relativement calme, mais mon inquiétude était profonde. Je me raclai la gorge. .D .Bdia Je n'ai pas du tout aimé l'expérience. .Edia .D .Bdia Je m'en doute. .Edia Lustogan passa une main dans ses cheveux noirs pour faire tomber la poussière. .Bdia Désolé… Nous avons mal évalué la situation et… .Edia Il fronça les sourcils, secoua la tête et sembla se ressaisir quand il dit: .Bdia Tu sais? Ces trucs t'arrivent parce que tu es un sentimental. Quand je pense que je t'avais dit qu'aujourd'hui, c'était ton jour de repos… .Edia Il jeta un coup d'œil à l'ouverture et répéta avec un souffle amusé: .Bdia Un sacré jour de repos. On dirait presque que Tokura en personne est passée par là. .Edia .P Avec surprise, je compris brusquement que je l'avais impressionné. Je souris légèrement face à la comparaison, mais je me rembrunis à nouveau quand je me rappelai une chose. .D .Bdia Frère. Draken. Je crois qu'il est mort. .Edia .P Mon frère arqua les sourcils et commenta simplement: .D .Bdia Ce sont des choses qui arrivent. .Edia .P Je fronçai les sourcils et cherchai sur son visage un signe de tristesse, en vain. Je me demandai soudain jusqu'à quel point le Datsu l'influençait, lui aussi. .P Les villageois couraient vers nous, grimpant la côte avec des pics et des pelles, et on entendait maintenant des bruits de voix dans le tunnel. .D .Bdia Ce sont des choses qui arrivent, .Edia répéta Lust. Il détourna son regard des villageois et riva ses yeux dans les miens. .Bdia Drey. Ne parle pas de ça à Père. Ça ne ferait que le préoccuper. .Edia .P Il se leva sans cesser de me regarder, attendant une réponse. Il me le demandait sérieusement, compris-je. Aussi, j'acquiesçai de la tête. Je n'avais pas l'intention de parler de ça à Père de toute façon. Je ne voulais pas que lui aussi me dise: tu es un sentimental. .P Par chance, le contremaître des travaux apparut avant que les villageois nous rejoignent, suivi de plusieurs ouvriers. On clarifia les choses. Tous supposèrent que celui qui avait dégagé le tunnel effondré était Lustogan et celui-ci ne les contredit pas. Quand j'entendis dire au contremaître que Draken était encore en vie, je laissai échapper un soupir de stupéfaction et de soulagement. Lustogan se contenta d'acquiescer, impassible. Je baissai les yeux sur l'herbe bleue, troublé. .P .Bpenso Le sort de Draken ne t'importe-t-il donc pas, frère? .Epenso .P Les villageois ne nous laissèrent pas longtemps tranquilles. Ils arrivèrent bientôt et crièrent que la roche avait écrasé la statue du Dieu Antaka. Le contremaître des mineurs, qui avait mauvais caractère, imposa silence en devenant écarlate et en feulant que ce n'était pas ses affaires. .D .Bdia Ah! .Edia disait-il avec ironie. .Bdia C'est le dieu de la Roche, non? Sa nouvelle statue lui convient parfaitement! .Edia .P .Bpenso Est-il idiot? .Epenso me demandai-je. Contrairement à beaucoup de mineurs, le contremaître et les travailleurs que celui-ci avait choisis pour les travaux ne vénéraient pas Antaka. Lui, c'était un fidèle de Latarag, le Dieu Blanc, et le disque blanc tatoué sur son front le prouvait. Sa réplique balaya tout compromis possible et aviva la colère des villageois. Ceux-ci étaient profondément offensés et effrayés par l'affront fait à la divinité. Peut-être craignaient-ils même des représailles de sa part. Ayant vu nombre de fois des mineurs prier Antaka avant d'entrer dans un trou dangereux, je compris la gravité de la situation. Ou je crus la comprendre, mais, soudain, à ma stupéfaction, Lustogan tomba à genoux devant le bourgmestre du village et s'inclina en disant avec décision: .D .Bdia S'il vous plaît! Acceptez mes excuses. En tant que coupable du tort fait à Antaka et en tant que son servant au troisième degré, je souhaite réparer les dommages commis. Je suis destructeur. Permettez-moi de désintégrer cette roche et de faire une réplique de la statue originale. .Edia .P Les villageois demeurèrent déconcertés. On entendit des murmures. Les destructeurs étaient craints. Ils avaient la réputation d'être arrogants, distants et, surtout, très puissants. Le bourgmestre l'observa sans ciller. Et, moi, j'inspirai d'un coup. Mon frère allait-il réellement endosser la responsabilité de ce que j'avais causé? .D .Bdia Quels dieux vénères-tu avant Antaka? .Edia demanda enfin le bourgmestre. .D .Bdia Sheyra, déesse de l'Équilibre, et Tokura, déesse de la Destruction, .Edia répondit Lustogan. .P Le bourgmestre continuait à le regarder comme s'il essayait de se souvenir de quelque chose. .D .Bdia Et quel est ton nom? .Edia .D .Bdia Lustogan Arunaeh. .Edia .P Il y eut un silence et j'entendis alors quelqu'un répéter dans un murmure: .D .Bdia C'est un Arunaeh! .Edia .D .Bdia La famille de Taey? Celle de l'île? .Edia demandait une jeune fille. .D .Bdia Attention, Mander, .Edia dit un nain trapu. .Bdia On dit que les Arunaeh savent lire les pensées et qu'ils peuvent te faire éclater le cerveau rien qu'en te regardant. .Edia .D .Bdia Sottises! .Edia rit un humain émacié. .P Je ne pus le supporter davantage. Je lançai presque d'une voix accusatrice: .D .Bdia Frère, qu'est-ce que tu fais? Le coupable, ce n'est pas… .Edia .P Ses yeux bleus me transpercèrent et je me paralysai à la moitié de ma phrase. Je connaissais ce regard. Je déglutis et flanchai. Finalement, le bourgmestre acquiesça de la tête et dit: .D .Bdia J'accepte tes excuses, Lustogan Arunaeh. Accepte les miennes pour mes rudes manières. .Edia .D .Bdia Ne te rabaisse pas, Mander! .Edia protesta une villageoise. .Bdia C'est lui qui a détruit notre Antaka! .Edia .P D'autres l'appuyèrent, mais, quand Lustogan se leva, un silence tendu se fit. Mon frère semblait avoir recouvré toute sa sérénité quand il dit: .D .Bdia Ne fais pas cette tête, contremaître. Si tu appelles les meilleurs médecins pour qu'ils soignent mes deux compagnons, mon frère et moi, nous finirons d'élargir le tunnel en moins de trois jours. .Edia .D .Bdia Moins de trois jours? .Edia s'exclama le contremaître. .P Lustogan me jeta un regard complice et sourit. .D .Bdia Nous avons été plus vite que prévu. Je prendrai donc un jour pour réparer Antaka. Alors n'oublie pas mes compagnons. .Edia .D .Bdia Je vais faire quérir les meilleurs médecins de Dagovil! .Edia assura le contremaître, visiblement satisfait. .P Tandis qu'il repartait par où il était venu avec ses ouvriers, je soupirai. Je me sentais encore mal de laisser Lustogan endosser toute la faute. .D .Bdia Drey. .Edia La voix de mon frère me tira de mes pensées. Il me remit la lanterne. .Bdia Tu as une mine horrible. Rentre avec eux et va te reposer. Sans toucher les roches cette fois. Promis? .Edia .P Je grimaçai, baissant les yeux sur moi. Par “horrible”, il faisait allusion à mes vêtements de protection qui, après tant d'explosions, étaient dans un état lamentable, en particulier les gants. Peut-être que mes sortilèges avaient été froids et réussis, mais, dans l'état zombi dans lequel j'étais tombé, je ne m'étais pas soucié d'établir de barrière de protection. .P Mon frère s'en alla vers le village sans attendre ma réponse. Je le regardai s'éloigner, les sourcils froncés. Pourquoi ne m'avait-il pas au moins demandé de l'aider à désintégrer la roche tombée sur Antaka? C'était ma faute si le dieu avait été écrasé. .P Un brusque malaise répondit à ma propre question. Mar-haï. Je compris que je n'étais pas en condition de lancer plus de sortilèges. Je soupirai et pris le chemin de retour, pensant que, finalement, Lust n'était pas si froid. Malgré les apparences, il se préoccupait pour ses compagnons. Et… oui, je me rappelais aussi que le ton de sa voix m'avait frappé quand il m'avait appelé par mon nom, dans le tunnel. J'avais senti l'alarme dans cette voix. Et aussi la peur. La peur dans ses yeux quand je m'étais tourné vers lui. .P Mon inquiétude revint. Le Datsu m'avait complètement recouvert. Je ne savais pas très bien comment fonctionnait le sceau, mais je savais qu'il aidait à contrôler les sentiments. Jamais personne ne m'avait dit qu'il pouvait simplement les faire disparaître. La peur et la douleur d'imaginer Lust mort avaient été si fortes que le Datsu, percevant un danger, les avait réprimées. Et, au passage, il avait tout réprimé. On aurait presque dit que c'était le contraire de ce qui arrivait à Yanika. Était-ce normal? .P Je passai une main sur mon visage et, tout en marchant dans le tunnel, je ne pus éviter de souffler plusieurs fois, tournant la lanterne dans tous les sens. C'était moi? C'était moi qui avais fait ça? .D .Bdia Dannélah, .Edia murmurai-je, bouche bée. .P Malgré tout, je ne pus m'empêcher de sourire à nouveau. Lustogan m'avait comparé à Tokura. Il ne m'avait jamais fait un tel éloge. Pendant les entraînements, il se contentait de dire “bien” et de me donner la tâche suivante. Je me mordis la lèvre. Peut-être qu'à partir de maintenant, Lustogan allait me voir plus comme un frère que comme un apprenti, pensai-je avec espoir. .P .Bpenso Oui, .Epenso me dis-je. .Bpenso Lust peut être froid, mais c'est seulement un masque. En réalité, il ressent les choses comme moi. Et il m'aime bien. Sinon, il ne m'aurait pas protégé pendant que je brisais la roche. Il ne me dirait pas de me reposer. Et il n'aurait pas endossé toute la faute pour la statue d'Antaka. .Epenso .P Je souris tout seul. .D .Bdia Après tout, c'est mon frère, .Edia murmurai-je. .P Et je continuai à avancer sur les cailloux du tunnel que j'avais balayé, réconforté par cette pensée. .P Je ne savais pas combien je me trompais. C'est-à-dire, Lustogan était incontestablement mon frère et j'avais la certitude que j'étais la personne qui, de toutes, lui importait le plus; cependant… à partir de ce jour, Lust devint plus froid et plus distant que jamais. Il continua à m'entraîner, mais quelque chose entre nous s'était brisé. Et, moi, je ne compris pas quoi. .salto Un arc de couleurs était apparu sur les eaux de la cascade et il me tira de mes lointains souvenirs. La cabine du téléphérique de Lellet montait toujours avec une lenteur soporifique. Assis sur le banc, je clignai des yeux, scrutai l'arc coloré et, brusquement, je me redressai, captivé. .D .Bdia Yanika… Yanika, regarde. Un arc-en-ciel de sept couleurs! .Edia .P C'était le premier que je voyais de ma vie. Ceux des Souterrains étaient en général monochromes ou avaient, tout au plus, trois ou quatre tonalités. En tout cas, à côté de cet arc-en-ciel, il me sembla que l'aura de Yanika resplendissait elle aussi davantage, étincelant de couleurs. Assurément, son Datsu n'était pas comme le mien. De fait, c'était tout le contraire. Mais il était plus fort. Beaucoup plus fort. Selon Lust, il parvenait même à altérer le mien. .D .Bdia Frère, frère, là-bas, il y en a un autre, un double! .Edia dit Yani, me montrant les arcs-en-ciel. .D .Bdia Moi aussi, je veux les voir! .Edia s'écria Tchag. .P L'imp grimpa sur mon épaule, les yeux émerveillés. Curieux et le cœur léger, je jetai un autre coup d'œil par la vitre. .Ch "Le gouverneur de Skabra" Lorsque nous arrivâmes à Skabra, le soleil s'était déjà couché depuis longtemps. Nous marchions depuis un bon moment, longeant le grand lac Lur depuis Keshaq, la cité où s'arrêtait le téléphérique, et la fatigue commençait à se faire sentir dans nos cœurs à tous. Yanika était en partie responsable. Mais bon, elle n'avait plus l'âge d'être portée, n'est-ce pas. Aussi, nous rejoignîmes la ville à pas de guéladère. .P La ville thermale était plus grande que je n'aurais cru. Et elle débordait de lumière. Elle se trouvait encaissée contre un versant escarpé qui devait mener aux thermes les plus onéreux. Elle avait une palissade et une rampe montait jusqu'à la porte principale, depuis le lac. .D .Bdia Cela faisait deux ans que je ne venais pas à Skabra, .Edia dit Yéren avec émotion tandis que nous grimpions la rampe. .Bdia Je me demande si cela a changé. Avant, j'allais souvent écouter les discours des Guérisseurs Blancs. Ils représentent un cercle important de Skabra. À l'époque où j'y allais, ils étaient réputés, mais j'ai entendu dire que le cercle s'est rempli de charlatans. .Edia .D .Bdia Vous croyez qu'on nous laissera entrer à cette heure? .Edia s'inquiéta Sirih. .D .Bdia J'entrerai de toute façon! .Edia affirma Naylah. Elle posa sa lance avec plus de force et ses yeux brillèrent quand elle ajouta: .Bdia Je ne me reposerai pas tant que je n'aurai pas trouvé des thermes. .Edia .P Je la dévisageai. Dannélah! Et le gourou, qu'en était-il? Yéren sembla avaler de travers et il assura: .D .Bdia Ne vous tracassez pas, on nous laissera passer. Regardez, il y a encore la queue. Il y a trop de tourisme dans la zone pour imposer des règles strictes. Mais l'usage des armes est formellement interdit à l'intérieur de l'enceinte. .Edia .P J'arquai un sourcil, pensai au canif que je portais à la ceinture et demandai: .D .Bdia Ils les confisquent? .Edia .D .Bdia Non… Mais si vous voulez entrer avec vos armes, vous devrez remplir un formulaire, .Edia expliqua le guérisseur. .P Naylah haussa les épaules. .D .Bdia Les formulaires ne me font pas peur. .Edia .D .Bdia Ah non? .Edia intervint Orih avec un petit rire. .Bdia Pourtant, l'autre jour, tu as donné à Loy toute la paperasse pour qu'il renouvèle ton inscription au terrain d'entraînement, non? Je t'ai vue de mes propres yeux. .Edia .P Naylah secoua la tête avec un sourire condescendant. .D .Bdia Ce n'est pas la même chose, .Edia affirma-t-elle. .Bdia Loy est le secrétaire de la confrérie. .Edia .D .Bdia Et c'est pour ça qu'il doit s'occuper de ton inscription? .Edia se moqua Sirih. .P Naylah fronça les sourcils et les ignora. Curieux, je répétai: .D .Bdia Un terrain d'entraînement? Il y a un terrain d'entraînement à Firassa? .Edia .P Livon acquiesça. Grâce aux sortilèges de Yéren, le permutateur marchait déjà sans béquilles. .D .Bdia Presque tous les guerriers de Firassa vont s'y entraîner. Même les chevaliers d'Ishap. .Edia .D .Bdia Y compris Grinan! .Edia intervint Orih, goguenarde. .Bdia L'année dernière, pendant le festival, je les ai vus lutter tous les deux, lui avec son énorme hallebarde et Nayou avec Astéra… Ils m'ont fait penser à ce conte du soleil luttant contre la lune! .Edia .P Je remarquai le léger rougissement de Naylah avant que celle-ci n'accélère le pas et rejoigne la file des gens qui entraient. .P En comparaison avec Firassa, ici, l'air était bien plus frais et, peu habitué au froid, je frissonnai, même avec mon manteau. Je jetai un coup d'œil à Yanika et je ne pus retenir une moue amusée en la voyant emmitouflée dans son énorme manteau, avec son épais bonnet et ses gants marron. Elle avait l'air d'un poussin hérissé de plumes. .D .Bdia Tu n'as pas froid? .Edia lui murmurai-je. .P Elle souffla. .D .Bdia Ya-naï. J'ai même plutôt chaud. .Edia .P Les gardes étaient efficaces et j'eus l'impression que notre tour arriva très vite. Ils demandèrent nos noms et, quand ils apprirent le motif de notre voyage, les deux gardes échangèrent un regard. L'un informa: .D .Bdia Nous avons reçu des instructions à votre sujet. Le gouverneur souhaite vous voir immédiatement. Je vais avertir. .Edia .P Mmpf. Alors cette affaire était parvenue aux oreilles du gouverneur de Skabra. D'après ce que j'avais lu, à Skabra, contrairement à Firassa, on élisait un gouverneur, en sus de tout le système de guildes typique des villes de Rosehack. Et le gouverneur actuel, un certain Jakoral, était le leader de la guilde qui s'occupait de régir les thermes. Tandis que le garde s'en allait, son compagnon s'occupa du reste des formalités. Il s'avéra que les canifs n'entraient pas dans la catégorie des armes interdites, et la seule qui dut remplir le fameux formulaire fut Naylah. Il me semblait bien que Sirih avait une dague dans sa botte, mais l'harmoniste ne prit pas la peine de la montrer aux gardes. Quelques minutes après, vint un assistant du gouverneur —un humain brun de haute taille, vêtu de rouge et de blanc— et, s'inclinant vers nous, il nous donna la bienvenue sur un ton courtois et nous invita à le suivre à l'intérieur de la cité thermale. .D .Bdia Et ton espion, Drey? .Edia s'inquiéta Sanaytay alors que nous franchissions les portes. .P Je jetai un coup d'œil en arrière. Saoko était resté près des gardes et les fusillait du regard, tandis que ceux-ci lui expliquaient comment remplir le formulaire des armes. Il voulut tout résoudre en faisant une croix sur le papier et grogna: .D .Bdia Mettez ce que vous voulez. Moi, je passe. .Edia .P Cependant, les gardes ne le laissèrent pas passer aussi facilement. Je secouai la tête et lui tournai le dos, me demandant s'il serait capable de nous retrouver après. Je décidai de ne pas me préoccuper. Après tout, ce n'était pas moi qui l'employais. .D .Bdia Mais enfin, Drey, il ne t'a pas sauvé la vie? .Edia marmonna Orih. .Bdia Il nous a même tous sauvés! .Edia Elle me regardait avec une moue renfrognée. Sans attendre ma réponse, elle fit volte-face et s'écria, s'adressant aux gardes: .Bdia Excusez-moi! Lui, il est avec nous, vous pouvez le laisser passer! .Edia .D .Bdia Orih… .Edia murmura Yéren. .P À son ton, je devinai que le guérisseur voulait lui dire de ne pas se mêler des affaires des autres. Mais Orih n'eut pas l'air de comprendre. Ou alors elle fit la sourde oreille. Et, quand Saoko nous rejoignit, la mirole lui adressa même un sourire avant de reprendre la marche. Le mercenaire aux cheveux en brosse ne dit rien. Ni moi non plus. Nous nous contentâmes de suivre les autres. .P De même qu'à Firassa, les rues étaient pavées et la plupart des maisons étaient en bambou. Cependant, j'eus l'impression qu'à Skabra, il y avait encore plus de lanternes allumées et il me sembla que les maisons étaient encore plus stylées. Dès qu'on entrait, une place de mosaïques s'étendait et, au centre, se dressait une énorme fontaine de marbre à l'eau dorée. C'était une véritable œuvre d'art, m'émerveillai-je, en contemplant la finesse de l'ouvrage. Tandis que nous continuions à nous enfoncer dans la ville, suivant l'assistant, je pensai que, s'il était une chose sur laquelle la revue n'avait pas menti, c'était sur le nombre des fontaines: il y en avait une presque à chaque croisement, et toutes étaient aussi splendides les unes que les autres. .P Le gouverneur vivait dans une ample maison de bois entourée de jardins. Un fort parfum embaumait l'air nocturne et je compris bientôt d'où il provenait quand, à la lumière des fontaines, j'aperçus les buissons foisonnants de fleurs. .P Un garde fit coulisser une porte et l'assistant entra. De l'extérieur, je pus voir dans la salle plusieurs personnes agenouillées autour d'une table basse couverte de plats les plus divers. En bout de table, un humain robuste d'âge mûr écarta une patte de poulet qu'il mordillait pour prêter l'oreille aux chuchotements de l'assistant. Il fit un commentaire que je perçus comme un grognement, se leva, suscitant l'interruption du repas des convives, et dit: .D .Bdia Continuez à dîner, les enfants. Je reviens tout de suite. .Edia .P Les lanternes de la véranda éclairaient bien nos visages et le gouverneur put nous voir aussi bien que nous le voyions. Il portait une simple tunique noire ample, ainsi qu'un énorme pendentif en forme de spirale. J'ouvris grand les yeux. Ceci était le symbole de Nééka la Jouvencelle, la déesse wari de la Beauté et du Bien-être. .D .Bdia Bon, bon, .Edia dit le gouverneur, .Bdia Vous êtes donc les Ragasakis. .Edia .D .Bdia C'est cela, .Edia confirma Naylah. .Bdia Nous sommes venus chercher le gourou des Protecteurs Jardiques. On nous a dit qu'il a disparu aux thermes de… .Edia .D .Bdia Oui, oui, .Edia la coupa le gouverneur, avec une impatience distante. .Bdia On m'a déjà informé de tout. Tu dois être Naylah, la lancière. .Edia .P Je perçus le hoquet de surprise de la jeune guerrière. Le gouverneur nous observa tous et son regard finit par se poser sur Yanika, puis sur moi. Il fronça les sourcils. Il fit un pas vers la véranda, franchissant le seuil, et s'arrêta devant moi, l'air saisi. .D .Bdia Par la Jouvencelle! Je n'arrive pas à le croire… Ce tatouage… Vous êtes des membres du clan Arunaeh? .Edia .P J'arquai un sourcil. Cet humain de la Superficie avait reconnu le tatouage très facilement. Je haussai les épaules. .D .Bdia Je m'appelle Drey Arunaeh. Elle, c'est ma sœur. .Edia .P Je l'entendis se racler la gorge. Le gouverneur ne me quittait pas des yeux. .D .Bdia Il y a à peine un an… un homme du nom de Nalem Arsim Arunaeh est venu ici pour compléter les œuvres de mes thermes les plus sacrées. .Edia Ses yeux se détournèrent vers le versant couvert d'arbres. Un long sentier éclairé par les lanternes grimpait jusqu'au sommet. Il murmura, perdu dans ses souvenirs: .Bdia C'était un homme stupéfiant. .Edia .P Je souris largement. .D .Bdia Oui. C'est mon grand-père. .Edia .P Le gouverneur parut s'étouffer, et les deux gardes qui surveillaient l'entrée se raidirent. L'assistant qui nous avait conduits jusque-là se précipita vers lui: .D .Bdia Gouverneur! Gouverneur, tout va bien? .Edia .P L'intéressé se redressa et répliqua sèchement: .D .Bdia Bien sûr que tout va bien, Karom. .Edia Il se tourna vers moi et acquiesça fermement. .Bdia Drey Arunaeh, n'est-ce pas? Hum. Sache que ton grand-père a fait un excellent travail… mais j'espère que vous autres, vous accomplirez le vôtre d'une façon, euh… moins fracassante. .Edia .P Je me mordis la langue, pensif, piqué de curiosité. .Bpenso Mar-haï… Que diables as-tu fait ici, grand-père? .Epenso J'aperçus le regard curieux de Livon et me rappelai qu'il n'avait appris qu'il y a peu que le clan Arunaeh était connu dans les Cités de l'Eau. Et, ironiquement, sa renommée était parvenue à Skabra non pas grâce aux bréjistes du clan typiquement craints mais grâce à l'un des rares destructeurs oriques Arunaeh. .P Avant que je ne puisse répondre au gouverneur, celui-ci leva une main pour imposer silence. .D .Bdia Je voulais seulement vous dire ceci, Ragasakis: je souhaite autant que vous que vous trouviez ce Gourou du Feu sain et sauf, mais je ne permettrai pas que vous causiez de scandale dans ma ville. Ici, les gens ne se font pas kidnapper dans les thermes. C'est tout simplement impossible. .Edia .D .Bdia Impossible? .Edia rétorqua soudain une voix derrière nous. .Bdia Est-ce que tu insinues par hasard qu'il a disparu volontairement, Jakoral? .Edia .P Je me tournai, maudissant le vent fluctuant de la Superficie qui altérait ma perception orique. Debout dans l'allée, les bras croisés, un jeune elfe aux cheveux longs et noirs, enveloppé dans une cape, regardait le gouverneur, les sourcils froncés. .D .Bdia Rozzy, .Edia soupira le gouverneur. Il enfouit ses mains dans les manches de sa tunique et retourna sur le seuil en disant: .Bdia De retour de ta ronde, hein? Et je suppose que tu ne l'as pas trouvé aujourd'hui non plus. .Edia .P Rozzy serra les dents, de mauvaise humeur, mais il ne répondit pas et insista: .D .Bdia Aruss a été enlevé. Il n'abandonnerait jamais ses confrères. .Edia .P Il le disait avec ferveur, comme s'il défiait quiconque d'oser dire le contraire. Le gouverneur soupira de nouveau. .D .Bdia Oui. Je sais. Je dis juste qu'Aruss a peut-être voulu faire un tour hors de l'enceinte et que c'est là qu'il a été attaqué. Mais pas dans mes thermes. .Edia Il marqua un temps comme pour que ce soit bien clair et ajouta d'une voix désinvolte: .Bdia Ragasakis. Je vous présente Rozzy, des Jardiques. Si Aruss, le Gourou du Feu, venait à disparaître, Rozzy serait son successeur. .Edia .P Les yeux du dénommé Rozzy flamboyèrent et sa voix fut glaciale quand il siffla: .D .Bdia Qu'est-ce que tu insinues? .Edia .D .Bdia Rien, Rozzy, rien, .Edia assura le gouverneur. .Bdia Tu es un peu tendu: calme-toi. Je sais que vous êtes tous les deux des amis intimes depuis l'enfance. Et bien que vous vous battiez tous les deux pour le poste de gourou… tu as renoncé à lui en sa faveur, si je me rappelle bien. Cela signifie simplement que tu n'as pas l'âme d'un leader, Rozzy. Mais je suis sûr qu'en joignant ton effort à celui de ces aventuriers, tu réussiras à retrouver ton ami. Et, bien sûr, vous avez tous mon appui, tant que vous ne mêlez pas les gens de ma ville à cette affaire. Si vous inquiétez mes patients, vous aurez des problèmes. Ai-je été clair? .Edia .P .Bpenso Ses patients, .Epenso me répétai-je. C'était une curieuse façon de parler de ses clients… mais je supposai qu'étant un fidèle de la Jouvencelle, il était normal qu'il les considère tous comme des âmes à purifier et à soigner. .P Naylah acquiesça avec solennité. .D .Bdia Laisse ça entre nos mains, gouverneur. .Edia .D .Bdia Nous serons la discrétion même, .Edia ajouta Orih, découvrant toutes ses dents de mirole. .P Sirih se moqua: .D .Bdia Que ce soit moi qui dise ça, bon, mais toi, Orih? .Edia .P La mirole lui donna un coup de coude. Le gouverneur leva les yeux vers l'elfe aux cheveux noirs et ajouta sur un ton apparemment cordial: .D .Bdia Ne t'inquiète pas, Rozzy. Tout finira par s'éclaircir… j'espère. Et maintenant, permettez-moi de poursuivre mon repas. Bonne nuit à tous et tenez-vous bien. .Edia .D .Bdia Bonne nuit et bon appétit! .Edia lui souhaita Livon. .P Le gouverneur se retira à l'intérieur et Sirih grommela tout bas: .D .Bdia Tenez-vous bien? Il nous prend pour des enfants ou quoi? .Edia .D .Bdia Pour un prêtre de la Jouvencelle, nous sommes tous des enfants, .Edia expliqua Naylah, tournant le dos à la maison. .Bdia C'était comme ça aussi pour le prêtre de mon… .Edia .P Elle se tut d'un coup et se massa une tempe, la respiration brusquement précipitée. .Bpenso Bien sûr, .Epenso me rappelai-je. J'avais oublié que Naylah venait elle aussi des Souterrains, là où les dieux waris étaient les plus courants. Elle n'avait pas rejoint la confrérie avant ses douze ans, elle aurait donc dû normalement se souvenir sans problèmes de son enfance et des divinités de sa famille. Mais, visiblement, elle avait des difficultés à se rappeler son passé. Et dernièrement, d'après les autres, ses souvenirs surgissaient plus fréquemment… comme si l'arrivée de ces dokohis les avait déclenchés. Livon posa une main sur le bras de la lancière, inquiet. .D .Bdia Nayou? Ça va? .Edia .D .Bdia Mm… .Edia assura Naylah, agrippant sa lance avec plus de fermeté. .Bdia Allons-y. .Edia .D .Bdia Je connais une bonne auberge, .Edia intervint Yéren tandis que nous nous mettions en marche. .Bdia Ça s'appelle .Sm -t nomlieu La Source et c'est tout près d'ici. Une des meilleur marché, mais elle a tout de même des thermes incorporées, et une superbe vue sur le lac. .Edia .P Orih et Livon furent tout de suite séduits et, avec Yanika qui bâillait plusieurs fois par minute, je me réjouis de savoir que ladite auberge n'était pas loin d'où nous étions. .D .Bdia Euh… .Edia dit une voix embarrassée derrière nous. .P Nous nous retournâmes. L'elfe aux cheveux noirs, Rozzy, nous avait suivis dans la rue. Il se racla la gorge. .D .Bdia Je tenais à vous dire, .Edia dit-il, .Bdia ce n'est pas moi qui ai demandé de l'aide au conseil des guildes de Firassa. De fait, je n'y suis pas allé. Je peux retrouver Aruss sans vous. .Edia .P Sirih et Naylah froncèrent les sourcils. Mais c'est Livon qui parla, sur un ton compréhensif et sans un brin d'irritation. .D .Bdia Tu ne veux pas qu'on t'aide? .Edia .D .Bdia Euh… Je n'ai pas dit ça, .Edia protesta Rozzy. .Bdia Je dis simplement que votre aide n'est pas nécessaire. .Edia .D .Bdia Ça ne fait rien, .Edia assura Livon avec sincérité. .Bdia Si tu veux que nous t'aidions, même si notre aide n'est pas nécessaire, nous t'aiderons! .Edia .P Rozzy le regarda avec une moue déconcertée qui anima son visage taciturne. Je réprimai difficilement un sourire face à l'optimisme de Livon. .D .Bdia Trêve de plaisanterie, .Edia grogna enfin le Protecteur Jardique. .Bdia Je le retrouverai, même sans votre aide. .Edia .D .Bdia Cela fait déjà cinq jours que ton gourou a disparu, .Edia intervint Naylah. .Bdia Si tu l'as cherché depuis tout ce temps sans le trouver… peut-être que cela signifie qu'il n'est pas dans la ville. .Edia .D .Bdia Pff, ça, j'en suis sûr, .Edia dit Rozzy sèchement. .Bdia Vous arrivez ici sans aucune idée de ce qui s'est passé… Aruss n'est pas en ville. Nous avons trouvé un de ses gants au bord du lac, à plusieurs heures de marche d'ici vers l'ouest. J'ai de nouveau parcouru tout le bord du lac sans trouver de trace, mais… mais je le trouverai, .Edia affirma-t-il. .Bdia Aujourd'hui, j'ai rencontré un homme qui connaît bien la zone ouest et je l'ai engagé pour qu'il me guide. Demain, je partirai des portes à sept heures et, cette fois, je reviendrai avec Aruss, quoi qu'il m'en coûte, Ragasakis. .Edia .P Il fit demi-tour avec brusquerie et s'éloigna d'un bon pas. Après un silence, Sanaytay toussota et commenta d'une voix douce: .D .Bdia Ça avait tout l'air d'une invitation. Vous ne croyez pas? .Edia .D .Bdia Mm, .Edia appuya Naylah avec un léger sourire. .Bdia C'est ce qu'on dirait. .Edia .D .Bdia Une invitation? .Edia demanda Livon, perdu. Et il ouvrit grand les yeux, comprenant. .Bdia Oh… Il veut qu'on l'aide, pas vrai? Eh bien, il aurait pu être plus clair. .Edia .D .Bdia Il aurait pu, .Edia corrobora Orih. .Bdia Mais… n'est-ce pas émouvant? On dit que les hommes qui parlent par circonlocutions sont très sensibles, là au-dedans! .Edia .P Elle tapota son cœur. Je roulai les yeux. Assis sur le sac à dos de Livon, Tchag cligna des paupières et, tandis que nous continuions à avancer dans la rue, il demanda à son porteur: .D .Bdia C'est quoi, les circonlocutions? .Edia .P Livon prit une mine méditative. .D .Bdia Mm… Ça, eh bien… les circonlocutions, c'est quelque chose comme… tu vois bien… .Edia .P .Bpenso Il n'en sait rien lui non plus, .Epenso compris-je. Avec discrétion, je suggérai sur un ton dégagé: .D .Bdia Des détours? .Edia .D .Bdia Oui! C'est ça! Des détours! .Edia approuva Livon, souriant et reconnaissant. .P Tchag émit un grognement de compréhension et sembla se plonger dans de profondes méditations tandis que nous marchions. Si les rues principales étaient encore un peu animées, celle que nous parcourions était tranquille. On entendait des voix et de la musique provenant de quelques maisons de bambou, mais rien qui ne rompe la paix nocturne. Après un silence durant lequel on ne percevait que nos respirations et nos pas contre les pavés, Naylah émergea de ses pensées en disant: .D .Bdia Il y a quelque chose de bizarre dans cette affaire, Ragasakis, et j'ai l'impression que le gouverneur a voulu nous en avertir. Ce Gourou du Feu… .Edia Elle s'arrêta et ses sourcils se froncèrent encore davantage quand elle murmura: .Bdia Il se pourrait bien que ce soient les propres Protecteurs Jardiques qui l'aient fait disparaître. .Edia .P Je ne fus pas surpris. C'est ce que j'avais soupçonné, surtout quand j'avais entendu l'histoire des successions. Mais, alors, si Rozzy avait fait disparaître son ami pour le substituer, pourquoi nous avait-il demandé de l'aide? Cela ne concordait pas. Sanaytay inspira, rompant le silence. .D .Bdia Naylah… Tu veux dire que c'est Rozzy qui l'a…? .Edia .P La flûtiste ne termina pas sa question. La simple possibilité l'avait rendue plus pâle que d'ordinaire. Naylah secoua la tête. .D .Bdia C'est juste une hypothèse parmi d'autres. Peut-être que cet elfe cherche réellement son ami. Mais… demain, quand nous quitterons la ville avec lui, restez sur vos gardes. .Edia .P Nous acquiesçâmes, sentant une nouvelle tension flotter dans l'air. Une trahison à l'intérieur d'une confrérie était toujours troublante. J'en savais quelque chose grâce à mon frère. .D .Bdia Bien, .Edia sourit Naylah. Et ses yeux scintillèrent comme des étoiles quand elle ajouta: .Bdia Alors, allons à l'auberge laisser nos affaires. .Edia .P Je crus entendre distinctement ses pensées conclure: et après, direction les thermes! .Ch "Amis d'enfance" Presque statique, le brouillard enveloppait la large vallée, s'entrelaçant aux branches des arbres, effleurant l'herbe humide et flottant sur les eaux sombres et silencieuses du lac Lur. Arrivant à un tournant du chemin, je jetai un coup d'œil en arrière. J'avais cessé de voir depuis longtemps le rocher de Skabra à travers ce brouillard persistant. Nous avancions depuis deux heures déjà. .P La capuche rabattue, Rozzy ouvrait la marche d'un pas rapide et décidé. D'après Yéren, nous suivions la route de Nyuri, qui bordait le lac vers l'ouest et s'enfonçait ensuite dans les montagnes pour rejoindre, après d'interminables virages et tunnels, la capitale du Goli. Cependant, nous autres, nous ne nous dirigions pas là-bas: après une autre heure de marche durant laquelle le brouillard se leva enfin, nous laissâmes le lac derrière nous et remontâmes la rivière qui se jetait dans celui-ci, nous éloignant de la route en direction du nord. .D .Bdia Excuse-moi, Protecteur, .Edia fit courtoisement Yéren. .Bdia Ce guide que tu as engagé, il est encore loin? .Edia .P Rozzy ne tourna même pas la tête quand il répondit: .D .Bdia Nous y sommes presque, mais nous allons devoir traverser la rivière. Il y a un gué un peu plus loin. .Edia .D .Bdia On ne peut pas faire une pause? .Edia se plaignit Orih. .Bdia On n'a fait que marcher toute la journée… .Edia .D .Bdia On vient de partir il y a à peine trois heures, Orih, .Edia la corrigea Sanaytay avec un petit sourire d'excuse. .P La mirole prit une mine martyrisée et grommela quelque chose d'inintelligible. Toujours sans se retourner et sans un mot, Rozzy ferma nerveusement le poing et accéléra le pas. .D .Bdia Je crois que le jardique est énervé, .Edia murmura Sirih. .P Assurément, confirmai-je mentalement. L'impatience du dénommé Rozzy pour retrouver son ami gourou était si évidente que j'avais du mal à croire qu'il l'ait trahi… mais alors, pourquoi le gouverneur de Skabra, qui semblait mieux le connaître, le soupçonnait-il? .P Quand nous atteignîmes le fameux gué sur la rivière, le jour s'était éclairci, le vent s'était levé et les rayons du soleil parvenaient à filtrer de temps à autre entre les nuages. En nous approchant de la rivière, je vis Tchag se laisser glisser à moitié du sac à dos de Livon pour cueillir une fleur d'un jaune pâle. Je le vis tourner sa trouvaille entre ses doigts et respirer son arôme… Je roulai les yeux. Cette nuit-là, à l'auberge de la .Sm -t nomlieu Source , Yani et moi avions partagé notre chambre avec Livon et Naylah, et j'avais craint que l'imp ne nous laisse pas fermer l'œil de la nuit en se transformant en spectre. Nous l'avions même attaché avec une chaîne… Mais l'imp avait dormi placidement jusqu'à l'aube. À la surprise de Livon. Moi, je commençais à soupçonner que le pouvoir de Yanika avait quelque chose à voir. .P Rozzy sauta sur un rocher et répéta l'opération jusqu'à atteindre l'autre rive. La rivière était peu profonde, mais elle descendait avec force. Je me tournai vers Yanika. .D .Bdia Fais attention, .Edia l'avertis-je. .P Nous commençâmes à traverser la rivière l'un derrière l'autre avec précaution. Je posais tout juste les pieds sur la berge derrière Yanika quand, soudain, je me retrouvai sur l'autre rive. Rozzy, qui m'avait vu disparaître, était demeuré stupéfait. Je sentis mes yeux s'enflammer comme des feux et je m'écriai: .D .Bdia Livon, mais quel fainéant! .Edia .P Celui-ci, qui avait permuté avec moi pour traverser la rivière, se mit à rire bruyamment. Les sacs n'avaient pas permuté et, sur mon dos, je vis que Tchag me jetait un coup d'œil curieux sans avoir l'air trop surpris. .Sm -t penso Mar-haï, Livon… Quand je le rejoignis, le maudit riait encore. Je lui adressai un sourire diabolique et le dépeignai avec une violente rafale d'air tandis que Tchag sautait au sol. .D .Bdia Merci, Livon, .Edia lui dis-je tandis que je continuais derrière les autres, vers l'amont, sans m'arrêter, .Bdia mon sac pèse plus que le tien. Ça fait du bien de marcher léger. .Edia .P Livon lâcha un grommellement en s'en apercevant. .D .Bdia Tu as mis quoi dedans? Des pierres? .Edia .D .Bdia C'est vrai que l'uniforme de destructeur est fait avec de la fibre de roche, .Edia concédai-je. .Bdia Mais ce qui pèse le plus là-dedans ce sont les trois livres favoris de ma sœur. .Edia .P L'aura de Yanika s'emplit de honte. Je souris à Livon et je citai: .D .Bdia .Sm -t titulo Les dernières faveurs d'un mort de Nikata Worios, .Sm -t titulo Romances turesques de la célèbre Ajensoldranaise Amsalia Ruverg et .Bm -t titulo Vie quotidienne des pêcheurs de Kozéra au cinquante-cinquième siècle .Em de… euh, c'était de qui, déjà? .Edia .D .Bdia De Valdas Kan Bokmanon, .Edia m'aida ma sœur. .D .Bdia Ah, oui, bien sûr, l'anobe blanc de la famille la plus aristocratique et réputée de Kozéra. Les Bokmanon ont une dent ancestrale contre les Arunaeh, .Edia clarifiai-je. .Bdia Mais ce Valdas semble quelqu'un de bien, on l'avait vu une fois, tu te rappelles, Yani? Je n'ai jamais réussi à lire son livre, mais Yanika l'adore, alors ne songe même pas à alléger le sac, Livon, sinon je t'envoie une rafale qui te fera arriver non pas sur l'autre rive mais jusqu'à Firassa. .Edia .P Livon me rattrapa et souffla. .D .Bdia J'ai comme l'impression que le plus grand responsable ici, c'est le livre de ce Valdas… .Edia .P Je lui souris de toutes mes dents. .D .Bdia Le savoir pèse son poids. Ton sac est si léger en comparaison! .Edia .D .Bdia Bon, ça va, on sait! .Edia protesta-t-il. .D .Bdia Tu souffles déjà? .Edia .D .Bdia Moi? Boh, ça, ce n'est rien! .Edia assura-t-il. .P Agrippant les courroies, il me devança au trot. Yanika se mordit une lèvre et murmura: .D .Bdia J'aurai peut-être dû laisser Valdas dans le coffre-fort. .Edia .P En imaginant le vieil érudit Bokmanon en personne dans notre coffre-fort de Firassa, je partis d'un grand rire. .D .Bdia Si tu fais ça, les Bokmanon nous déclareront la guerre, Yani. .Edia .P Yanika ne saisit qu'alors ses propres mots et elle rit si fort que son aura nous affecta tous. Je vis même Rozzy réprimer un sourire un peu tordu qu'il effaça aussitôt quand il s'arrêta. L'elfe déclara: .D .Bdia C'est ici. C'est là que j'ai parlé au guide hier. Il devrait déjà être arrivé. .Edia .P L'elfe promena un regard pénétrant sur les arbres et arbustes qui poussaient près de la rive. Sanaytay pencha la tête au bout d'un silence. .D .Bdia J'entends une respiration. Je crois… que là-bas, .Edia indiqua-t-elle. .P J'arquai un sourcil. Était-ce une créature de la forêt? Ou alors le guide se cachait-il pour quelque raison? J'envoyai mon orique dans la direction indiquée, la renforçant. Nous entendîmes tous un halètement de surprise face au soudain tourbillon de feuilles et, aussitôt, nous vîmes apparaître la silhouette d'un mirol vêtu plutôt légèrement, avec de nombreux colliers autour du cou, et de nombreuses tresses. Rozzy leva une main. .D .Bdia Bonjour, Mérek, nous sommes tous des amis, .Edia articula-t-il. .P À la façon dont il parlait, il donnait l'impression de considérer Mérek comme un sauvage à moitié idiot. Mérek fronça les sourcils. Visiblement, la présence de tant de personnes l'avait alarmé. Cependant, il s'approcha. Il nous observa… et écarquilla les yeux en voyant Orih. Voilà qui était étrange… Et Orih Hissa semblait elle aussi l'avoir reconnu. Ce Mérek était-il par hasard un membre de son village de montagnards? .D .Bdia Mérek… .Edia .P Orih avait prononcé le nom dans un murmure étouffé. Ses yeux étaient devenus brillants. .D .Bdia Ce n'est pas… possible, .Edia bredouilla-t-elle. .P Je n'avais encore jamais vu Orih aussi troublée et, à la façon dont les autres la regardaient, je devinai qu'eux non plus. En tout cas, cela n'avait pas l'air d'être des retrouvailles heureuses, ni pour elle ni pour l'autre: le dénommé Mérek était devenu aussi pâle que le calcaire. Je sentis la tension se propager dans l'atmosphère, et celle-ci ne venait pas seulement de Yanika. .P Mar-haï… Ces deux-là se regardaient comme s'ils avaient vu un fantôme. .P Un fantôme dont ils ne voulaient pas se souvenir. .salto La forêt, de l'autre côté du fleuve, était plus dense et sauvage, et aussi plus animée. Nous étions accueillis par des trilles d'oiseaux presque continus depuis la cime des arbres, les branches mortes crissaient sous nos pas et, tandis que nous avancions, j'entendis régulièrement les pattes de quelque animal froisser des feuilles dans sa fuite précipitée. Plus que l'effrayer, tant de bruit semblait bercer Sanaytay et la captiver à tel point qu'elle s'arrêtait parfois en pleine marche pour tendre l'oreille, et sa sœur devait la tirer par le bras pour qu'elle continue à avancer. .P Le mystère de Mérek et d'Orih continuait de peser sur nous. Durant la rencontre, aucun des deux n'avait rien ajouté et, impatient, Rozzy avait rompu le silence, demandant au mirol de se dépêcher de suivre la piste du gourou. Mérek avait acquiescé sans un mot et, à présent, il nous guidait à travers un dédale de bois. Jamais je n'avais vu une forêt aussi énorme. Dans les Souterrains, la taille des cavernes imposait toujours certaines limites; cette forêt, par contre, était interminable, ou du moins elle me l'aurait paru si je n'avais pas eu en tête la carte de Rosehack. .P Comme nous ne nous fiions pas vraiment ni à Rozzy, ni à Mérek, Sirih s'enveloppait par moments d'harmonies et s'occupait de marquer notre chemin sur le tronc des arbres avec son poignard, le plus discrètement possible. Je me réjouis de savoir que, malgré les apparences, les Ragasakis savaient prendre des précautions. .P Yanika marchait près de moi, jetant des coups d'œil fréquents et inquiets à Orih. Elle se préoccupait pour elle. C'était compréhensible: la mirole était pâle et silencieuse et elle avançait avec encore plus de maladresse que d'habitude. Livon lui avait évité de trébucher sur une racine par deux fois déjà. .P Quand nous arrivâmes à une brèche sur la pente que nous grimpions et que Mérek y pénétra, Rozzy marqua un temps d'arrêt. .D .Bdia Aruss est vraiment passé par ici? .Edia demanda-t-il. .P Le mirol s'immobilisa dans la brèche, jeta un coup d'œil vers lui, aussi pâle qu'avant, et acquiesça de la tête. Non seulement il n'avait pas encore dit un seul mot, mais il avait l'air de plus en plus nerveux. Était-ce dû à la présence d'Orih? Ou à une autre raison? Avec l'intention de le découvrir, j'intervins: .D .Bdia Comment sais-tu qu'il est passé par là? .Edia .P Mérek fronça les sourcils. Et, avec irritation, je le vis me tourner le dos et s'enfoncer dans le tunnel sans me répondre. J'échangeai un regard avec Yanika; comme moi, elle trouvait le comportement de Mérek suspect. .D .Bdia Il nous cache quelque chose, .Edia laissai-je échapper. .P Mes paroles arrachèrent une grimace inquiète à Rozzy, mais l'elfe secoua la tête. .D .Bdia C'est la seule piste que nous ayons. Et, s'il nous trompe vraiment et qu'il nous tende un piège, cela vous donnera la possibilité de me servir à quelque chose au lieu de faire les pitres, .Edia dit-il sur ton mordant. .P Je lui jetai un regard glacial. .D .Bdia Les pitres? .Edia .D .Bdia Est-ce que vous ne cherchez pas Aruss, vous aussi? .Edia rétorqua sèchement Rozzy. .Bdia Alors, arrête de parler et ne perdons pas de temps. .Edia .P L'elfe entra dans le tunnel et je le regardai avec plus d'inquiétude que d'exaspération. Que tramait donc ce mirol? Rozzy était-il son complice? Je soufflai de biais. Mar-haï. Je détestais les intrigues. .P Livon pointa un instant la tête à l'entrée de la brèche et se retourna. .D .Bdia Orih. Tu connais Mérek, n'est-ce pas? Est-ce qu'il est fiable? .Edia .P Orih Hissa cligna des yeux, comme si on l'avait tirée d'un puits de souvenirs. .D .Bdia Mérek, .Edia répéta-t-elle. .Bdia C'était… mon meilleur ami. Franchement, je ne sais pas ce qu'il fait là. Mon village était beaucoup plus à l'est… Il était… .Edia Elle se tut, pinçant les lèvres. .P Livon pencha la tête de côté, méditatif, mais il sembla arriver à une conclusion quand il affirma: .D .Bdia Si c'était ton ami, c'est sûrement quelqu'un de bien! Allons-y, Drey, .Edia m'encouragea-t-il. .P .Bpenso Avec quelle facilité tu résous les problèmes de confiance, Livon… .Epenso Malgré moi, je souris, amusé, et acquiesçai. J'entendis Saoko marmonner quelques mètres en arrière: .D .Bdia Ça m'agace… .Edia .P Nous pénétrâmes dans le tunnel. Sirih n'eut presque pas besoin de nous éclairer le chemin avec sa lumière harmonique: peu après nous être éloignés de l'entrée, nous vîmes déjà la lumière de la sortie. Nous débouchâmes sur une sorte de grand ravin boisé entouré de hautes parois de roche. L'eau d'une source jaillissait en gargouillant à quelques pas du tunnel. Je n'aimai pas la situation. Si cette vallée n'avait qu'une issue… où donc avait atterri le Gourou du Feu? .D .Bdia Au fait, .Edia fis-je, .Bdia pourquoi on l'appelle le Gourou du Feu? .Edia .P Rozzy me jeta un regard peu amical mais répondit avec gravité: .D .Bdia Aruss est le Survivant de l'incendie du Sanctuaire de Skabra. .Edia .P J'arquai les sourcils, inquisiteur, et, face à mon ignorance, il souffla: .D .Bdia Tsk… Qui n'a pas entendu parler de l'incendie du Sanctuaire? .Edia .P Prenant la question au premier degré, Livon leva une main. Je devinai aux moues que firent Orih, Sirih et Sanaytay, qu'elles non plus n'en avaient pas entendu parler. Bon, dans le cas de Livon, il l'avait probablement oublié… Yéren, par contre, prit une mine réjouie face à la perspective de nous donner des explications, mais Rozzy le devança et expliqua, laconique: .D .Bdia Il y a seize ans, le Sanctuaire Jardique qui se trouve dans les montagnes de Skabra a brûlé et tous les apprentis et moines sacrés ont péri. Seul Aruss a survécu. C'est pour ça qu'on l'appelle le Gourou du Feu. .Edia .D .Bdia Oh-oh, .Edia dit Livon, à la fois intéressé et assombri. .Bdia C'est un triste passé. Perdre ainsi tous les gens que l'on connaît… ça a dû être dur. .Edia Le visage de Rozzy était devenu de marbre. Livon médita: .Bdia Cet Aruss… il est résistant au feu? On dit que certains gnomes le sont, pas vrai, Yéren? .Edia .D .Bdia Aruss n'est pas un gnome, .Edia le coupa Rozzy avec impatience. .Bdia C'est un sibilien. Et oui, sa peau a une certaine résistance au feu, mais il n'a pas été sauvé grâce à ça. C'est moi qui l'ai sauvé. .Edia .P Il serra aussitôt les dents, comme s'il regrettait ses paroles. .D .Bdia Oubliez ça. .Edia Et il se tourna vers notre guide avec une nouvelle énergie. .Bdia Alors, Aruss est venu dans cette vallée? Vers où se dirigent ses pas? .Edia .P Pendant toute la conversation, Mérek était resté accroupi scrutant le sol pour chercher une piste. Il tourna vers nous un visage livide. .D .Bdia Il tremble, .Edia observa Sirih, surprise. .Bdia Tu te sens bien? .Edia .P Le mirol secoua la tête et je commençais à me demander si, en fin de compte, il n'était pas muet quand il laissa échapper: .D .Bdia J-je regrette. .Edia .P Nous échangeâmes des regards déconcertés. .D .Bdia Tu regrettes? .Edia s'étonna Naylah. .Bdia Tu as perdu la piste? Ce n'est pas si grave, tu sais. Nous n'allons pas te manger. .Edia .D .Bdia Juste les oreilles, .Edia plaisanta Sirih. .P Mérek frémit. La tête basse, il inspira et eut l'air de se reprendre. .D .Bdia Je regrette. Mais… je crois deviner où il se trouve. .Edia .P Il nous tourna le dos et indiqua quelque chose dans la forêt. Je plissai un œil, surpris de ne pas avoir remarqué avant l'édifice blanc qui se dressait entre les arbres. .D .Bdia Peut-être qu'il vaudrait mieux… faire demi-tour, .Edia ajouta Mérek. .Bdia Ça pourrait être dangereux. .Edia .D .Bdia Tu n'as pas besoin de venir avec nous, .Edia assura Naylah. .P Je fronçai les sourcils. Mérek ne sembla pas soulagé pour autant… mais qu'il nous lâche ainsi me dérangea davantage. .D .Bdia Pas question, .Edia trancha alors Rozzy. .Bdia Je ne le payerai pas tant que je n'aurai pas trouvé Aruss. Tu vas venir avec nous. .Edia .P À ces mots, Mérek se raidit mais acquiesça sans protester. .D .Bdia Pouvons-nous faire une pause? .Edia demanda Orih avec espoir. .Bdia J'ai faim… .Edia .P L'intervention arracha à Rozzy une moue exaspérée, mais les autres montrèrent leur accord, se réjouissant qu'Orih se comporte de nouveau comme d'habitude. Livon raisonna: .D .Bdia S'il y a des gens dans cette maison, il vaudra mieux que nous explorions la zone avant de tenter quoi que ce soit. Comme dit Mérek, ça pourrait être dangereux. .Edia .P Dannélah… parfois j'oubliais que Livon savait aussi être prudent, pensai-je, impressionné. Aussi, après avoir mangé rapidement, Livon, Rozzy et Naylah allèrent explorer la zone pendant que, les autres, nous surveillions la sortie tout en dévorant les friands de Kali. Quand Sanaytay en proposa timidement un à Saoko, celui-ci, qui était resté appuyé près de la bouche du tunnel, gardant délibérément ses distances, lui rendit une expression de lassitude et lâcha un «ça m'agace» avant d'accepter ce que lui tendait la flûtiste. Il avala le tout presque en un clin d'œil. .Bpenso Mar-haï, .Epenso me dis-je soudain. Maintenant que j'y pensais, le drow aux cheveux en brosse nous avait suivis depuis Firassa sans même s'être préparé au voyage, je ne l'avais pas vu manger la veille, il n'avait pas voulu payer une chambre à l'auberge, il n'avait pas dîné non plus, ni déjeuné… Mon frère le récompensait-il si mal qu'il ne pouvait pas se permettre de payer ses repas? .P Je secouai la tête et décidai pour la énième fois de ne pas m'inquiéter de ce mercenaire. .P Nous étions tous occupés. Yanika avait sorti son petit peigne et démêlait la chevelure blanche de Tchag, Sirih faisait la sieste, Sanaytay s'était éloignée vers la forêt pour écouter la mélodie de la vallée… Quant à moi, je contemplais les nuages et me demandais combien de temps ces trois-là pensaient explorer la zone, quand je remarquai que Mérek avait bougé, s'approchant d'Orih. Celle-ci était assise, les jambes croisées, si perdue dans ses pensées qu'elle ne s'en aperçut même pas. .D .Bdia Orih… .Edia murmura le mirol. .Bdia Est-ce que je peux te parler? .Edia .P Orih sursauta, le regarda et fit non de la tête. .D .Bdia Pour quoi faire? Pour me demander si je suis une vraie sorcière? .Edia Mérek nous jeta aux autres un coup d'œil, gêné. Orih souffla. .Bdia Je ne suis pas une sorcière, et ma mère ne l'était pas non plus. Les arts qu'elle m'a appris sont des arts celmistes, rien d'autre. Ça n'a rien de divin ni de malveillant. Tu te rappelles? Nous vous aidions à retourner la terre des champs et nous faisions fuir les monstres avec nos explosions. Et pourtant, personne ne nous a aidées quand les hommes de Farog ont emmené ma mère. Non, c'est vrai, toi, tu m'as aidée à me cacher, .Edia lança-t-elle avec une pointe de sarcasme. .Bdia Puis tu es revenu dans la grotte en disant que ma mère était morte et que j'étais un démon comme elle. Et tu m'as crié que je devais partir pour toujours. .Edia .P Mérek écarquilla les yeux. .D .Bdia Orih… .Edia .D .Bdia Je l'invente peut-être? .Edia répliqua-t-elle. .Bdia Ma mère aimait son village. Et celui-ci l'a abandonnée le jour où Farog… .Edia .P Elle s'interrompit quand Mérek tomba à genoux devant elle, tremblant. .D .Bdia Je regrette, Orih. Tu étais si jeune… Je n'ai jamais pensé que tu étais une sorcière, ni un démon, ni un monstre, je te le jure. Si je t'ai dit tout cela… c'est parce certains savaient que je te cachais. Il fallait que tu partes. Je l'ai fait pour te protéger. Pour que tu ne reviennes pas au village… .Edia Orih le dévisageait, stupéfaite. Mérek secoua tristement la tête. .Bdia Tu ne connais pas toute l'histoire, Orih. Quand Farog et ses hommes l'ont accusée de sorcellerie et l'ont enfermée, ta mère a menacé de tout faire exploser autour d'elle si quelqu'un te faisait du mal. Apparemment, un idiot lui a dit qu'on te cherchait et que tu allais être brûlée vive avec elle… Elle est devenue folle. Je suis sûr qu'elle n'avait pas vraiment l'intention d'activer l'explosion. Mais elle a crié si fort que certains ont paniqué et… et… bon, comme tu le sais, elle est morte. .Edia .P Orih inspira et cligna des yeux. Mar-haï. Elle était d'habitude si joyeuse… Qui aurait imaginé que son passé était si dramatique? Je recomposai l'histoire mentalement. Folle d'horreur, convaincue que sa fille était en danger de mort, la mère d'Orih avait menacé d'utiliser des sortilèges de destruction en plein village, et on l'avait tuée bien qu'elle n'ait causé de mal à personne… .D .Bdia Tout cela, c'est du passé, .Edia ajouta Mérek dans un filet de voix. .Bdia Les choses ont beaucoup changé depuis. Après ça, Farog est devenu de plus en plus ambitieux et violent. Il fréquentait des groupes de bandits et il les invitait au village… un jour, avant qu'il ne revienne d'une de ses “expéditions”, les Anciens nous ont fait descendre la montagne. .Edia .P Orih inspira. .D .Bdia Tu veux dire que le reste du village est avec toi? Ici, dans ce cratère? .Edia .P Mérek s'agita, il nous jeta un autre coup d'œil et, après avoir croisé mon regard, il détourna de nouveau les yeux vers Orih en disant: .D .Bdia Je dois te parler en privé. S'il te plaît. .Edia .P Il tendit une main vers elle, et Orih prit une mine à la fois surprise et curieuse, mais elle fronça aussitôt les sourcils et répliqua: .D .Bdia Tout ce que tu as à me dire, tu peux le dire devant mes amis. J'ai entièrement confiance en eux. .Edia .P Elle le dit sur un ton manifestement accusateur et Mérek blêmit encore davantage si possible. .D .Bdia Ce sont… tes amis? .Edia .P L'éclat colérique dans les yeux d'Orih s'évanouit et je la vis sourire avec un léger soupir. .D .Bdia Quand j'ai fui, je n'avais nulle part où aller, Mérek. Je pensais que tous me traiteraient de sorcière et me rejetteraient comme vous, parce que je connaissais les arts celmistes. Mais les Ragasakis sont différents. Beaucoup d'entre eux sont aussi celmistes. À Firassa, ils sont respectés. C'est Zélif qui m'a trouvée. C'est la leader de la confrérie. Elle m'a donné un foyer merveilleux, Mérek. Et je suis heureuse avec eux. Comme tu dis, le reste, c'est du passé… .Edia Son sourire trembla et elle leva brusquement la tête. .Bdia Toi, tu as peut-être vraiment voulu me protéger. Mais je n'oublierai pas que c'est la stupidité de mon village qui a tué ma mère. Ainsi que sa lâcheté. .Edia Elle marqua un temps et croisa les bras. .Bdia Je n'ai rien d'autre à ajouter. .Edia .P Mérek semblait avoir reçu un coup dur. Encore agenouillé, il promena un regard ébranlé sur nous tous. Après un long silence, je l'entendis murmurer: .D .Bdia Je me réjouis. Je me réjouis que tu aies connu des gens qui soient capables de te comprendre. Moi… je t'ai toujours considérée comme une petite sœur, Orih. J'ai toujours pensé que je pourrais te protéger, mais, finalement, je n'ai rien pu faire d'autre que te demander de courir et… maintenant, l'histoire se répète. .Edia À ma stupéfaction, il poussa un sanglot et plaqua son front contre la terre en s'exclamant: .Bdia Même les Flammes du monde ne pourront pas me pardonner! .Edia .P .Sm -t penso Eh bien, eh bien, quelle tragédie… Je soufflai, quelque peu gêné d'être le spectateur de cette conversation. Je pensai que je pouvais peut-être aller retrouver Livon, Naylah et Rozzy. Ces trois-là mettaient trop longtemps à revenir. Je me redressai et j'allais me lever quand Mérek bredouilla: .D .Bdia Je vous ai… Je vous ai tous vendus! .Edia .P J'écarquillai les yeux. Et, soudain, j'entendis un éclat de rire clair provenant de derrière une roche. Sans y penser, je me levai d'un bond, m'approchant de Yanika, tandis qu'une voix éraillée disait: .D .Bdia Ce n'était pas la peine de les alarmer si tôt, Mérek… .Edia .P Je vis apparaître une silhouette mince, vêtue d'amples habits verts et armée d'un arc. À côté d'elle, une autre apparut. Et une autre à droite. Et une autre encore venait de sortir du tunnel et tenait une flèche toute prête visant Saoko. Quatre. Ils étaient quatre. Ou y en avait-il d'autres? Je scrutai les alentours, m'enveloppant d'orique. Même à cette courte distance, j'étais sûr d'être capable de dévier une flèche… mais pas celles qui visaient les autres. Yanika s'agrippa à moi et je sentis une peur aigüe pénétrer tous mes sens. Tandis que j'observais les visages pâles, les chevelures colorées et les crocs, il me sembla que ces derniers se faisaient plus grands, que les cheveux se mouvaient seuls comme des serpents et que les expressions devenaient monstrueuses. .P Mon Datsu se libéra. Alors que je croyais que la peur de Yanika s'était déjà propagée dans toute la zone, les paralysant tous, Saoko fusilla du regard l'archer qui le visait et cracha sans un brin d'appréhension: .D .Bdia Des vampires. .Edia .Ch "La Visite" .Bm Souterrains, Terres de Dagovil, an 5621: Drey, 9 ans; Yanika, 4 ans. .Em .P C'était la première fois que Yanika visitait la ville de Dagovil. Moi, je l'avais déjà vue deux ans plus tôt, pour aller passer les tests de l'académie celmiste, mais je me souvenais surtout des salles d'examens et des expressions fermées des examinateurs et à peine du reste: les longs tunnels illuminés jalonnés de portes, les gens qui avançaient silencieusement ou en chuchotant paisiblement puis disparaissaient dans des demeures, des boutiques et ateliers… Malgré tout, la dernière fois, j'avais été impressionné par les statues des places, taillées souvent à même les stalagmites. Maintenant, je voulais les montrer à ma sœur, mais Père marchait rapidement et je savais que ce n'était pas le moment de flâner. .P Nous arrivions dans une rue depuis laquelle on voyait une grande place quand Père ralentit et tendit une main vers une porte sans écriteau. Il parut soudain se rappeler notre présence et se tourna vers moi. .D .Bdia Drey. Attends ici. .Edia .P Il me le demandait à moi. Père ne s'adressait jamais à Yanika. Il ne la regarda même pas quand il disparut à l'intérieur de la maison. Je fus curieux de savoir quel était cet endroit. Ce n'était pas une boutique. Était-il allé parler à une connaissance? Je promenai un regard sur le mur. Il n'y avait pas de fenêtres, mais ceci n'était pas rare. Je remarquai que la pierre avait été sculptée à certains endroits, en particulier l'encadrement de la porte, figurant des feuilles, un arbre tawman et des serpents entrelacés… .P Des serpents, me répétai-je, pâlissant. Mon expérience avec le serpent jaune était encore très présente à mon esprit pour que je l'oublie. Aussi présente que les pratiques auxquelles Père m'avait soumis depuis lors pour améliorer mon contrôle sur le Datsu. Si Yanika venait à voir ces dessins… Je tirai sur sa main menue pour l'emmener un peu plus loin. Dans la rue, passaient des saïjits de toutes races et couleurs. Des caïtes, des drows, des kadaelfes, des elfes, des bélarques, des sibiliens, des nains… Je m'assis contre le mur sans lâcher ma sœur. .D .Bdia Jouons à compte-humains, .Edia lui dis-je. .Bdia Un. .Edia .P Je venais de voir passer un humain vêtu de rouge. .D .Bdia Un! .Edia dit Yanika, sans s'asseoir. .Bdia Deux, trois, quatre…! .Edia .D .Bdia Eh, .Edia protestai-je. .Bdia Tout de suite, il n'y a pas d'autres humains que celui habillé en rouge. Où as-tu vu les autres? .Edia .P Yani gonfla les joues, serrant les lèvres, et leva finalement un index. .D .Bdia Celui-là! .Edia .P Je m'esclaffai. .D .Bdia C'est un caïte, Yani. Ils se ressemblent de loin, mais un caïte est plus fort. Tu ne vois pas qu'il a une tête de plus que celui en rouge? Tu as vu ses yeux? Ils sont comme ceux des… .Edia Je faillis dire serpents, mais je me corrigeai rapidement: .Bdia Comme ceux des geckos, ou comme ceux des chats; ils ont des pupilles fendues. .Edia .D .Bdia Des pupilles fendues? .Edia répéta Yanika, regardant sans discrétion le caïte qui s'éloignait déjà dans la rue. .P Après mon explication, je n'avais plus envie de poursuivre le jeu; alors, je me levai. .D .Bdia Tu veux aller voir la statue? Celle de cette place. .Edia .P Yanika sourit de toutes ses dents de lait. .D .Bdia Toi, tu veux; alors, moi aussi! .Edia .P Je jetai un regard calculateur à la porte où Père avait disparu et, soudainement, prenant ma sœur dans mes bras, je descendis en courant vers la place, un sourire espiègle sur le visage. .P Nous arrivâmes rapidement devant ladite statue. Elle représentait un énorme dragon noir aux ailes ouvertes, avec, à ses pieds, plusieurs œufs de grande taille. Yanika était émerveillée, et je ne l'étais pas moins. Après être resté captivé un bon moment, je portai mon regard sur la mention gravée sur le piédestal. Il était inscrit: Nalem Arsim Arunaeh. J'en eus le souffle coupé. Ceci était le nom de Grand-père! .D .Bdia Dannélah, .Edia murmurai-je. .Bdia Yanika… Ça, c'est notre grand-père qui l'a fait. .Edia .P Je n'avais jamais pensé jusqu'alors qu'un destructeur comme mon grand-père ait aussi sculpté des statues pour embellir une place. .D .Bdia Mm-mm, .Edia dit soudain une voix derrière moi. .Bdia Ton grand-père est un véritable artiste. .Edia .P Je me tournai. Une fille mince vêtue de noir et blanc me regardait, les commissures de ses lèvres légèrement relevées. Ses yeux étaient d'un bleu sombre, ses cheveux étaient mauves avec des mèches noires et, derrière celles-ci, sur son front à la peau grise, apparaissaient trois cercles concentriques traversés par trois lignes qui se croisaient au centre. Je reconnus dans ces cercles le symbole de Sheyra, divinité de l'Équilibre et totem des Arunaeh, mais je ne les avais jamais vus ainsi barrés de trois lignes. .D .Bdia Drey Arunaeh, n'est-ce pas? .Edia .P Déconcerté, j'acquiesçai, sans lâcher la main de Yanika. Je ne me rappelais pas avoir jamais vu cette jeune fille et, malgré tout, je sentais en elle une étrange familiarité. Elle n'avait pas l'air beaucoup plus âgée que moi, dix, onze ans peut-être? Cependant, elle dégageait un tel aplomb que cela m'agaça un peu. J'en avais plus qu'assez des apprentis nobliaux du Temple, alors parler à une fille du même acabit à Dagovil ne me disait rien. Son regard pénétrant me rendait nerveux… Sans que je le lui demande, elle se présenta: .D .Bdia Je m'appelle Rao. Enchantée. .Edia .P Elle découvrit toutes ses dents et, subitement, sa présence se fit amicale. Je la regardai avec surprise et fronçai les sourcils. .D .Bdia Je suis un Arunaeh. Je ne sais pas pourquoi tu es enchantée. Personne n'est enchanté de me connaître. .Edia .P Rao pencha la tête de côté et ses yeux brillèrent d'amusement. .D .Bdia Oh? Eh bien, je viens de te prouver le contraire. Je vais te faire une proposition. Prends ça, .Edia dit-elle. Elle me tendit de sa main grise et juvénile une petite larme de cristal bleu. .Bdia Si tu sens quelque chose d'étrange en la touchant, alors, la pierre magique sera à toi et je te promets que j'exaucerai tout souhait que tu me demanderas. .Edia .P Une pierre magique?, me répétai-je. Je tournai instinctivement la tête vers Yanika. Elle savait reconnaître les mauvaises intentions et elle réagissait toujours, par exemple, quand Ozdorun passait à côté de moi dans le Temple. Cependant, en cet instant, elle était très tranquille et regardait la fille sans la moindre peur. Je n'y réfléchis pas à deux fois. J'acceptai la pierre et l'observai. Ce n'était pas un cristal normal. De fait, je ne parvins pas à reconnaître la matière. On aurait dit une roche sans points faibles et je me demandai si je serais même capable de la détruire. Bien sûr, je n'essayai pas. Pas même quand je commençai à sentir un fourmillement me parcourir tout le corps. C'était un fourmillement étrangement chaud. La curiosité me poussa à demander: .D .Bdia Qu'est-ce que c'est? .Edia .D .Bdia Qu'est-ce que tu sens? .Edia me répliqua-t-elle. .P Je haussai les épaules. .D .Bdia De l'énergie essenciatique et bréjique… .Edia .P Je me tus d'un coup quand je sentis comme si une flèche de glace me transperçait. Une flèche de glace qui, en me touchant, prit feu comme l'amadou. Quand je vis apparaître sur le dos de ma main les trois cercles concentriques, je hoquetai. Et, un infime instant, je crus voir trois lignes entrecroisées, avant que le Datsu ne reprenne sa forme normale. Une peur indéfinissable me submergea. .D .Bdia Frère? .Edia s'enquit Yanika. .P Je serrai sa main tout en voyant comment les yeux de la dénommée Rao s'illuminaient de joie. .D .Bdia Kala, c'est toi! .Edia s'exclama-t-elle. .P Et, à ma stupéfaction, la fille se jeta sur moi et me serra dans ses bras. Plusieurs passants sur la place nous jetèrent un coup d'œil curieux et je sentis mon Datsu se délier sensiblement. Je ne savais pas comment me libérer sans lui lancer une bourrasque orique. Pour arranger les choses, Yanika se mit à rire. Bon, au moins, elle ne s'était pas effrayée… Je me raclai la gorge. .D .Bdia Je… Euh… Rao? Je m'appelle Drey. Je crois que tu te trompes. .Edia .D .Bdia Non, .Edia répliqua Rao sans me libérer. .Bdia Je ne me trompe pas. Peu importe le temps qui passe, un ami est toujours un ami… Je suis si contente…! .Edia .P Ceci fut plus que je n'en pus supporter. Je l'écartai de force et tendis la larme de cristal pour la lui rendre en disant: .D .Bdia Je n'en veux pas. Tu es folle. .Edia .P Rao fronça les sourcils et soupira sans trop s'assombrir. .D .Bdia Mm… Je comprends. Je me suis précipitée. Désolée. Tu n'es encore qu'un enfant… Quand tu t'éveilleras, tu comprendras, .Edia sourit-elle. .Bdia Garde la pierre. Elle est ton avenir, Drey Arunaeh. Ne la perds pas et porte-la toujours sur toi, et j'exaucerai ton souhait. .Edia .P J'ouvris grand les yeux. .D .Bdia Mon souhait? .Edia .P Rao fit un pas en arrière en acquiesçant: .D .Bdia Une promesse est une promesse. Le jour où nous nous reverrons, j'accomplirai ton souhait. .Edia Elle pencha la tête de côté. Ses yeux souriaient. .Bdia Au revoir. .Edia .P En la voyant s'éloigner, j'écarquillai les yeux et lançai: .D .Bdia Rao! Attends! Tu es une fée? .Edia .P J'avais entendu dire que les fées, les vraies, kidnappaient les enfants pour les changer en arbres. C'étaient des sottises, évidemment, mais… J'attendis, impatient, et, finalement, Rao se retourna. Je perçus un innocent éclat joueur dans ses yeux souriants. .D .Bdia Je ne suis pas une fée. Je suis une pixie. .Edia .P Quand elle fut partie, je me demandai un instant si je n'avais pas tout rêvé, mais non: la statue de mon grand-père était réelle, la chaleur de la main de Yanika dans la mienne l'était aussi, et la petite larme de cristal était toujours dans ma paume, murmurant une magie étrange. .P Je secouai la tête. .D .Bdia Yani. Allons-y. .Edia .P Nous remontâmes la pente jusqu'à la maison où Père nous avait laissés. Celui-ci n'était pas encore sorti. Après une légère indécision, j'enfonçai le cristal dans une de mes poches. Je me sentais encore troublé et Yanika semblait le sentir, car, lorsque je m'assis contre le mur, elle m'imita sans se séparer de moi. Le visage de Rao était resté gravé dans ma mémoire à tel point que je me demandai si mon esprit n'était pas sous l'emprise de quelque envoûtement. Mais non. Simplement… Simplement, c'était la première fois que quelqu'un d'extérieur à la famille m'avait pris dans ses bras, et de cette façon, avec tant de joie et de sincérité… Non, de fait, jamais personne ne m'avait serré ainsi dans ses bras. Ni Yanika, car elle était trop petite, ni Mère, car elle était exagérément émotive. .P .Bpenso Rao… Qui es-tu? .Epenso me demandai-je. .Bpenso Et qui est ce Kala que tu sembles tant aimer? .Epenso .P J'aurais bien voulu le savoir. Et, un instant, je souhaitai que Rao revienne réellement me voir un jour. Cette fille joyeuse à la peau grise et aux cheveux mauves sillonnés de noir… m'avait ragaillardi. Peut-être parce qu'une partie puérile en moi pensait qu'elle m'avait offert un avenir aussi brillant que celui de Grand-père. .P Un avenir dans une larme de cristal. .Ch "Le Prince Ancien" .D .Bdia Frère… .Edia .D .Bdia N'ouvre pas les yeux, Yani, .Edia chuchotai-je. .P Encore agrippée à mon bras, elle acquiesça et referma les yeux, essayant de contrôler sa peur. Les vampires pointaient toujours sur nous leurs arcs. Le plus étrange, c'était que, dans une situation comme celle-ci, Sirih agisse de façon si lente. L'harmoniste s'était à peine redressée et elle clignait des yeux, comme si elle ne parvenait pas à s'éveiller. Le vampire aux habits verts sourit. .D .Bdia L'eau de la source, jeune kadaelfe, .Edia m'expliqua-t-il. .Bdia Elle a des propriétés soporifiques. Voilà pourquoi… .Edia il indiqua un point, en aval, .Bdia cette humaine est complètement engourdie. .Edia .P J'écarquillai les yeux, glacé. Sanaytay. Maintenant que j'étais debout, je pus voir la jeune fille aux cheveux noirs couchée par terre, profondément endormie. Je serrai les dents. Yéren leva lentement une main. .D .Bdia Une seconde, .Edia dit le guérisseur. .Bdia Vous n'allez pas nous tuer, n'est-ce pas? .Edia .P .Bpenso Lui, il sait garder son sang-froid, .Epenso pensai-je. Cependant, quand les vampires, amusés, nous montrèrent leurs crocs, il me sembla voir une goutte de sueur rouler sur le visage du drow albinos… Soudain, un coup retentit, puis un cri: .D .Bdia Traître imbécile! Tu nous as vendus? Que veux-tu dire par là? .Edia .P Ça, c'était Orih. Elle était hors d'elle et les flèches qui la visaient ne semblaient pas lui importer: elle venait d'asséner à Mérek une gifle magistrale et le mirol recula en balbutiant: .D .Bdia Je suis désolé, Orih. Les Aïeuls m-m'ont demandé d'attirer ici autant de saïjits que je pourrais. Nous avons besoin de l'aide des vampires. C'est le seul moyen de sauver notre peuple… .Edia .D .Bdia Toi, .Edia le coupa le vampire aux habits verts. .Bdia Tu peux t'en aller maintenant. .Edia .P Mérek acquiesça, déglutissant, et il partit en courant, non pas par le tunnel comme je m'y attendais, mais vers la vallée. Orih respirait, le souffle entrecoupé, une expression de complète incompréhension sur le visage. Le vampire porte-parole ajouta: .D .Bdia Pour répondre à ta question, drow blanc, nous n'allons pas vous tuer. Vous êtes notre source, nous prendrons bien soin de vous, .Edia sourit-il. .Bdia S'il vous plaît, mettez-vous en file et en marche. .Edia .P Je grimaçai. J'avais l'impression que ces vampires n'étaient pas des guerriers et n'étaient pas non plus habitués à manier un arc; c'est pourquoi ils avaient attendu que l'eau de la vallée engourdisse plusieurs d'entre nous avant d'agir. Et Saoko avait dû arriver à la même conclusion, car dès que les vampires commencèrent à relâcher leur attention, le mercenaire se faufila comme un serpent, saisit, les diables savent comment, l'arc de son attaquant et finit par lui plaquer une dague contre la gorge. .Sm -t penso Mar-haï, ça, ça a été rapide , soufflai-je. .D .Bdia Vous voulez que je le tue, vampires? .Edia demanda le drow. .P Ceux-ci s'étaient raidis. Je lus même de la panique dans le regard du vampire menacé. Saoko cracha: .D .Bdia Si vous laissez ce kadaelfe et la petite s'en aller, je ne le tuerai pas. .Edia .P Le vampire aux habits verts arqua les sourcils. .D .Bdia Les autres ne t'importent pas? .Edia .D .Bdia Eux, ce n'est pas mon affaire. .Edia .P J'entendis le souffle abasourdi d'Orih. Quant à moi, je ne fus pas surpris. Tout compte fait, Saoko était un mercenaire, ce n'était pas un ami ni un allié des Ragasakis: il accomplissait simplement le travail que mon frère lui avait ordonné. Le vampire menacé haletait d'horreur. Il était particulièrement jeune, constatai-je. .D .Bdia Limbel… Limbel, je ne veux pas mourir… .Edia .P Devant la supplication de son jeune compagnon, le vampire vêtu de vert, probablement le dénommé Limbel, foudroya le drow du regard… et, finalement, il acquiesça. .D .Bdia C'est bon. Qu'ils s'en aillent. .Edia Un autre de ses compagnons lui jeta un regard sombre et il raisonna: .Bdia Sept saïjits, c'est plus que suffisant. .Edia .P Je fronçai les sourcils. Sept? S'il ne nous comptait pas parmi ces sept, cela signifiait que… .P .Sm Attah , grognai-je mentalement. Vraiment, était-il possible que Naylah, Livon et Rozzy se soient laissés prendre? .D .Bdia Désolé, .Edia intervins-je soudain. .Bdia Mais je ne peux pas m'en aller comme ça. .Edia J'enfonçai les mains dans mes poches, sans réduire le vent qui nous entourait Yanika et moi. .Bdia J'ai entendu parler de vampires suceurs de sang qui ne sont même pas capables de parler une langue saïjit ni de s'habiller comme eux. Mais vous avez l'air d'être différents. .Edia .D .Bdia Nous sommes des vampires des Souterrains, .Edia répliqua le dénommé Limbel. .Bdia Ne nous compare pas aux idiots de la Superficie, saïjit. .Edia .D .Bdia En aucune façon, .Edia assurai-je. .Bdia Moi aussi, je viens des Souterrains. J'ai seulement une question, .Edia ajoutai-je. .Bdia Est-ce que c'est vous qui avez capturé le gourou des Protecteurs Jardiques, il y a six jours? .Edia .P Limbel arqua un sourcil et se mit à rire. .D .Bdia Ce garçon est un gourou? Sans blague! .Edia .P Je fus soulagé de l'entendre parler au présent. Il semblait qu'Aruss était vivant. Rozzy allait être content. Ou pas. .P Soudain, je sentis un brusque changement dans l'air et je tournai les yeux vers l'entrée du tunnel. Je vis Saoko faire un bond de côté pour éviter un coup de gourdin: un mirol musclé était apparu dans la bouche du tunnel. Libéré, le jeune vampire laissa échapper un cri étouffé et s'éloigna d'un pas rapide. Adieux l'otage, adieux les pourparlers… .D .Bdia On dirait que j'arrive au bon moment, .Edia marmonna le grand mirol d'une voix profonde. .P .Bpenso Pas précisément, .Epenso sifflai-je mentalement. Orih était de nouveau très pâle et je l'entendis murmurer: .Bdia Rakbo? .Edia Limbel souffla, une lueur de colère dans les yeux. .D .Bdia Ce que tu as fait était risqué, saïjit stupide, .Edia siffla-t-il à l'intention du dit Rakbo. .Bdia Et s'il l'avait tué? .Edia .D .Bdia Il ne l'a pas fait, .Edia sourit le grand mirol. Il ne semblait pas avoir beaucoup de jugeote. .P Limbel l'ignora et pointa bien clairement son arc sur moi en disant: .D .Bdia Déposez vos armes. À commencer par le drow. Tu ne veux pas perdre ton cher protégé, n'est-ce pas? .Edia .P Saoko lui rendit une grimace profondément contrariée puis commença à se départir de ses innombrables couteaux et autres armes. Je soupirai et l'imitai en déposant mon canif. Pour le moment, il valait mieux les suivre docilement. Vu qu'Aruss était toujours en vie, il fallait espérer qu'ils ne nous tueraient pas sur-le-champ, nous non plus. Et fuir sans avoir au moins essayé de sauver ceux qui étaient déjà capturés… ç'aurait été agir comme un lâche. Quant aux mirols… Je lançai un coup d'œil à Rakbo. Le grand gaillard contemplait les armes de Saoko, l'air ahuri. Pourquoi diables nous avaient-ils vendus? Pour de l'argent? Par crainte? .P Les vampires réveillèrent suffisamment les deux sœurs harmonistes pour qu'elles puissent avancer et ils nous conduisirent en aval, à travers, la forêt, jusqu'au bâtiment blanc. Celui-ci se trouvait sur une petite colline entourée d'herbe verte. Le bâtiment semblait avoir été abandonné depuis longtemps, car, à part une aile à l'est plus ou moins restaurée, le reste était en ruines. .P Nous entrâmes dans la partie rénovée, par une grande porte de bois massif vermoulu. Là, nous fûmes accueillis par quatre autres vampires. Cela en faisait huit déjà. Mais ils ne pouvaient pas être beaucoup plus nombreux… n'est-ce pas? Sinon, la fuite allait se compliquer. .P Tous étaient bien vêtus, l'un d'eux portait même des lunettes et un autre avait une jambe de bois. Décidément, ces vampires n'étaient pas les monstres assoiffés de sang et incivilisés que décrivaient les livres du Temple. Ils ne montrèrent pas moins leur joie en voyant la bonne chasse. Le vampire vêtu de vert, Limbel, les interrompit d'un geste et, s'approchant d'un paravent blanc qui se trouvait au fond de la pièce, il s'agenouilla en disant: .D .Bdia Prince Ancien, nous sommes de retour. .Edia .P Il y eut un silence et, alors, nous entendîmes une voix usée répondre: .D .Bdia Tous sains et saufs? .Edia .D .Bdia Tous sains et saufs, Prince Ancien, .Edia confirma Limbel. .Bdia Avec ce que nous amenons, tu te remettras rapidement. .Edia .P Il y eut un silence et Yanika s'agrippa davantage à mon bras. Son aura dégageait à présent une profonde curiosité mêlée de tristesse. J'arquai un sourcil. N'avait-elle plus peur? Ses yeux noirs étaient rivés sur le paravent blanc, manifestement avides de voir ce Prince Ancien. .D .Bdia Je ferai mon possible… jeunes compagnons, .Edia répondit alors le Prince Ancien. .P Limbel se leva et se tourna vers nous, l'expression décidée. .D .Bdia Emmenez-les en bas. .Edia .P Nous passâmes par une trappe et descendîmes les escaliers. Nous nous trouvâmes bientôt dans un grand couloir flanqué de quatre grandes cellules. J'entendis du bruit dans l'une d'elles et je crus reconnaître la voix impérieuse de Naylah imposant silence. Quand l'un des vampires ouvrit la cellule, je compris que c'était probablement la seule qu'ils avaient pu restaurer: les autres avaient des barreaux qui étaient en si mauvais état que même un enfant aurait pu les rompre. .D .Bdia Vous! .Edia dit Naylah, surprise. .Bdia Vous aussi, ils vous ont capturés? .Edia .P Nous entrâmes sans faire d'esclandre. Orih ne voulait pas obéir aussi complaisamment, mais Yéren la prit doucement par le bras et nous nous retrouvâmes tous dans la cellule. À la lumière de la torche suspendue à l'entrée, je pus voir le grand sourire de Livon. .D .Bdia Vous allez tous bien! .Edia .P Je lui adressai un demi-sourire et cherchai Rozzy: l'elfe était agenouillé auprès d'une silhouette allongée sur un tas de paille. Yéren s'approcha aussitôt, prévenant. .D .Bdia Il est blessé? .Edia .D .Bdia Arrière! .Edia feula Rozzy. .P Nous sursautâmes. Rozzy nous foudroya du regard. .D .Bdia Je croyais que vous deviez servir à quelque chose, maudits. Mais Essences Sacrées! la seule chose que vous ayez réussi à faire, c'est de vous retrouver dans cette souricière pleine de suceurs de sang. Vous me le paierez… .Edia .P Le jardique était en colère. Probablement parce qu'il était mort de peur. Je lançai mon orique jusqu'au corps allongé et je fus soulagé de constater qu'il respirait encore. Je penchai la tête de côté. Malgré l'obscurité, je devinai le visage sibilien du Gourou du Feu, entouré de mèches rouges. Il était jeune. Probablement aussi jeune que Rozzy. .D .Bdia Qu'allons-nous faire? .Edia soupira Orih. .D .Bdia Sortir d'ici, d'une façon ou d'une autre, .Edia bâilla Sirih. .P L'harmoniste était encore à moitié endormie et elle alla s'asseoir avec Sanaytay contre un mur sans avoir l'air d'être très pressée de sortir. Douze, pensai-je. Nous étions douze dans la cellule. Je fis une moue, me disant: .Bpenso Nous sortirons d'ici et vite. .Epenso .P Faute de pouvoir s'approcher du gourou, Yéren s'agenouilla auprès des harmonistes pour s'assurer que l'eau ne les avait pas empoisonnées. Je le vis fermer les yeux et se concentrer pour lancer ses sortilèges d'endarsie. L'expression soulagée qui se peignit progressivement sur son visage nous tranquillisa tous. Livon inspira soudainement alarmé: .D .Bdia Et Tchag? .Edia .D .Bdia Avec moi, .Edia sourit Yanika. .Bdia Il est là. .Edia .D .Bdia Je suis là! .Edia affirma l'imp. Sortant de la capuche de ma sœur, il atterrit sur les vieilles pierres qui recouvraient le sol et opina: .Bdia C'est très sombre. .Edia .D .Bdia Eh bien, tu n'as pas intérêt à te transformer tout de suite, .Edia marmonna Sirih depuis son coin. .P Comme chaque fois que l'on mentionnait son hypothétique transformation en dokohi, Tchag s'effraya et se hâta de monter sur l'épaule de Livon, craintif. .D .Bdia Il ne se transformera pas, .Edia assura Livon avec confiance. .P .Bpenso Non, il ne le fera pas tant que Yanika est près de lui, .Epenso pensai-je. .P D'une main, je tâtonnai le mur, puis un barreau. S'en apercevant, Naylah demanda avec espoir: .D .Bdia Drey, tu crois que tu pourrais briser ça? .Edia .P Je me tournai vers elle, presque amusé qu'elle me le demande. .D .Bdia Bien sûr. Ce n'est que du fer et du granit. Mais… je ne crois pas que ce soit le meilleur moment pour s'enfuir d'ici. Sirih et Sanaytay sont encore à moitié endormies. .Edia .D .Bdia .Sm Tâ ! Je suis parfaitement réveillée, .Edia répliqua Sirih en ouvrant les yeux. .P Sanaytay marmonna quelque chose en rêve pour confirmer. Après un coup d'œil au corps étendu d'Aruss, Naylah secoua la tête. .D .Bdia Tu as raison. Mais, si nous attendons, ces vampires nous laisseront peut-être bien dans le même état que le gourou. .Edia .D .Bdia Ça pourrait être un problème, .Edia reconnus-je. .Bdia À ce que j'ai compris, ce Prince Ancien est gravement blessé ou gravement malade. Ils ne vont très probablement pas ménager notre sang. .Edia .P Orih s'entoura de ses bras, parcourue de frissons. Livon considéra: .D .Bdia Si nous pouvons sortir d'ici sans lutter, cela vaut la peine d'essayer. Je me présenterai volontaire pour donner mon sang. Je guérirai ce type. .Edia .P Je le regardai, stupéfait. .D .Bdia Tu es idiot ou quoi? .Edia lançai-je, incrédule. .Bdia Ton inconscience est peut-être infinie, mais pas ton sang. En plus, quand ce prince aura guéri, ce qui reste de notre sang servira de festin aux autres. .Edia .D .Bdia Ils ont dit qu'ils ne nous tueraient pas, .Edia objecta Livon. .Bdia Tu crois qu'ils mentaient? .Edia .D .Bdia Tu es naïf à ce point? .Edia soufflai-je. .D .Bdia Bien sûr qu'ils mentaient, .Edia grogna subitement une voix. .Bdia Ce sont des vampires. .Edia .P Je baissai la tête vers Saoko. Assis contre un mur, le mercenaire abandonna enfin son silence bourru, il tordit ses lèvres et ajouta: .D .Bdia Maudites cellules. .Edia Il me lança un regard las. .Bdia Pourquoi tu n'ouvres pas? .Edia .P Je lui rendis un regard aussi las. .D .Bdia Pour quoi faire? Il y a huit vampires en haut. Et nous sommes dans une pièce souterraine. Alors, si nous décidions d'ouvrir une autre sortie, il faudrait creuser un tunnel dans la terre. Ce ne serait pas très difficile, mais les vampires s'en apercevraient et nous avons deux harmonistes engourdies et un gourou qui ne peut pas bouger. .Edia .P Le regard que me jeta Saoko était pur agacement. Il ne répliqua pas et porta, par habitude, ses mains à sa ceinture. Ses armes lui manquaient. Mais, au lieu de jurer de nouveau comme je m'y attendais, il se leva, la mine contrariée, et alla s'appuyer contre les barreaux. Naylah croisa les bras. .D .Bdia Qu'ils m'aient enlevé Astéra est impardonnable, .Edia déclara-t-elle. .Bdia Je la récupèrerai, coûte que coûte. .Edia .D .Bdia Mm… Maintenant que j'y pense, Naylah, comment vous êtes-vous laissés capturer? .Edia demanda Yéren avec curiosité. .D .Bdia Ne me dis pas que les arcs t'ont effrayée, Nayou? .Edia se moqua Sirih, en ouvrant un œil. .P Livon et Naylah échangèrent un regard, et Rozzy se courba légèrement sur le corps d'Aruss quand la lancière répondit: .D .Bdia Je me suis éloignée pendant que nous explorions et, quand ils m'ont menacée, ils avaient déjà capturé Rozzy et Livon. Je n'ai pas eu le choix. .Edia .P Ceci me rappela mes soupçons sur Rozzy, mais, après l'avoir vu contempler son ami gourou, la mine pâle et préoccupée, je finis par les repousser. Penser que Rozzy était complice des vampires et jouait si admirablement bien la comédie devant nous… c'était trop demander à l'imagination. .P Brusquement, la trappe se rouvrit avec un craquement sourd de bois et la lumière du jour s'infiltra dans le couloir. Je serrai les dents. .Sm -t penso Si vite? .D .Bdia Est-ce que je peux vous demander une faveur? .Edia dit soudain Yéren. .Bdia Laissez-moi y aller. .Edia .P Nous regardâmes tous le guérisseur avec surprise. .Bpenso Que penses-tu faire, Yéren? Te sacrifier? Ou as-tu un plan plus sensé que celui de Livon? .Epenso Nous n'eûmes pas le temps de le lui demander. Quand les vampires arrivèrent, Limbel annonça: .D .Bdia Écoutez tous: il est l'heure de passer à table. .Edia .P Yéren leva une main, s'approchant des barreaux. .D .Bdia Excusez-moi. Je suis guérisseur. Si mes services sont nécessaires, je peux vous apporter mon aide. .Edia .P Limbel cligna des paupières, mais il découvrit alors ses deux grands crocs dans un sourire sinistre. .D .Bdia Désolé, mais nous préférons que tu nous prêtes ton sang, drow albinos. .Edia Il ouvrit la cellule et ajouta: .Bdia En avant. .Edia .D .Bdia Yéren… .Edia murmura Livon, inquiet. .P L'ignorant, le guérisseur sortit de la cellule et nous adressa une expression tranquille en s'éloignant. Sauf que Yanika, elle, n'était pas du tout tranquille. Je serrai les dents. .Bpenso Moi, tu ne me trompes pas: tu es juste en train de feindre que tout va bien, Ragasaki… .Epenso Je me souvins que, si le guérisseur était venu avec nous, c'était pour refaire ses réserves de passaille, et cela me contraria que ce soit lui le premier de notre voyage à souffrir. Mais… je ne pouvais pas agir avec précipitation, détruire la cellule et montrer mes pouvoirs sans être sûr que la fuite fonctionnerait. .P Tout à coup, Orih se pressa contre les barreaux et cria aux vampires qui s'éloignaient déjà: .D .Bdia S'il arrive quelque chose à Yéren, je ferai exploser toute la maison! Que ce soit bien clair. .Edia .P Le vampire aux lunettes se retourna, arquant un sourcil. .D .Bdia Tu es celmiste? .Edia .D .Bdia Et une très puissante, .Edia sourit Orih, en lui montrant des dents affilées. .P Le vampire roula les yeux, incrédule, mais il assura: .D .Bdia Nous n'allons pas tuer ton ami. Nous ne gaspillons pas de vies. .Edia Il sourit, levant une main avec deux doigts croisés. .Bdia Parole de vampire. .Edia .P Sans plus attendre, il disparut derrière la trappe et nous laissa de nouveau éclairés par l'unique lumière de la torche… enveloppés d'une aura de tension. Je posai des mains apaisantes sur la tête de Yanika. .D .Bdia Tout ira bien, .Edia lui promis-je. Je sentis son aura dubitative et affirmai: .Bdia Je te le promets. .Edia .P Ma sœur se détendit. Ses efforts pour contenir son aura commençaient à m'inquiéter. Généralement, la réprimer ne serait-ce que durant un moment lui demandait beaucoup d'énergie et de concentration. Moi, je lui disais toujours qu'au lieu de la réprimer de force, elle essaie de penser à autre chose, à un souvenir agréable, mais, quand on se savait enfermé dans une cellule avec des vampires à côté, il était naturel que ces techniques pour se leurrer soi-même ne marchent pas tout à fait. .D .Bdia Mm… ce vampire me rappelle Loy, .Edia commenta Orih, encore agrippée aux barreaux. .Bdia Et pas seulement à cause des lunettes. On dirait le typique érudit qu'on pourrait croiser dans une bibliothèque. .Edia .P J'avalai de travers. Le typique érudit, mais oui, bien sûr, un peu plus et je le confondais avec un scribe de Tatako, tiens! L'aura de Yanika se teinta d'amusement. Sirih répliqua en s'étirant: .D .Bdia Tu as déjà vu beaucoup d'érudits avec des crocs de plusieurs centimètres? .Edia .D .Bdia S-si… si grands? .Edia bégaya Sanaytay. L'harmoniste de silence s'était un peu dégourdie, mais la simple mention des crocs l'avait fait blêmir comme une pierre de lune. .P Tout à coup, nous entendîmes un bruit guttural et nous nous tournâmes tous vers le Gourou du Feu. Aruss s'était réveillé. Il murmura: .D .Bdia Es… Essen… ce… Rozzy. Pourquoi…? .Edia Son corps tremblait légèrement. .Bdia R-Rozzy. Moi, je voulais juste vivre… une vie normale… .Edia .P Il essaya de se redresser, mais Rozzy l'en empêcha. .D .Bdia Tu es très faible, Aruss… Ne bouge pas. .Edia .P Aruss le regardait avec une étrange stupéfaction. .D .Bdia Pourquoi? .Edia répéta-t-il. .Bdia Pourquoi risques-tu ta vie pour moi, Rozzy? L'autre jour… je t'ai dit des choses horribles. .Edia .P Rozzy secoua doucement la tête. .D .Bdia Ça n'a pas d'importance, Aruss. Moi aussi, j'ai été injuste avec toi. Je t'ai demandé de revenir et de continuer à mener une vie qui te rendait malheureux. J'ai été égoïste. J'aimerais seulement… que tu me pardonnes. .Edia .P Il joignit les mains, comme s'il allait se mettre à prier. J'échangeai un regard curieux avec Livon. Étrangers à leur entourage, ces deux jardiques étaient en plein imbroglio dramatique. Et Aruss avait particulièrement l'air de souffrir. .D .Bdia Je ne suis plus ton gourou, Rozzy, .Edia le corrigea le sibilien roux d'une voix faible mais profonde. .Bdia J'ai renoncé. J'ai laissé une lettre. Peut-être que ce n'était pas la meilleure façon de dire adieu, mais ce n'est tout de même pas comme si j'étais parti sans avertir les miens. Ce qui est ironique, c'est que je sois tombé si vite aux mains de ces monstres… Ça doit être mon destin et la rançon de mon irresponsabilité. .Edia .P Il sourit avec tristesse. Rozzy frémit. .D .Bdia Tu te trompes, .Edia murmura l'elfe. .Bdia J'ai brûlé la lettre. J'ai tout fait pour faire passer ta disparition pour un enlèvement. J'ai menti à tout le monde, dans l'espoir que tu changerais d'avis et que tu reviendrais. Il est encore temps pour toi de le faire. .Edia .P Aruss le regarda, les yeux écarquillés. Cette fois-ci, il se redressa. .D .Bdia Tu as brûlé la lettre? Et les autres frères ne savent pas que j'ai renoncé? .Edia Sa voix trembla de colère. .Bdia À quoi joues-tu, Rozzy? .Edia .P Rozzy était resté paralysé. Il murmura sur un ton abattu: .D .Bdia Je te supplie de me pardonner, Maître. .Edia .D .Bdia Je ne suis plus le maître de personne, .Edia répliqua Aruss. .Bdia Je ne suis plus Gourou du Feu. Je ne suis le fétiche de personne. Essences Sacrées, .Edia soupira-t-il. .Bdia Tu m'as sauvé de cet incendie, tu te rappelles? Même si, au sanctuaire, tu n'étais pas plus que le fils d'une cuisinière, je t'ai toujours considéré davantage comme un ami que comme un serviteur… Et si je suis arrivé si loin, c'est grâce à ton appui, à tes conseils, et parce que je croyais notre amitié véritable. Alors… Pourquoi, Rozzy? Pourquoi me trahis-tu ainsi? Pourquoi essaies-tu de m'enchaîner? .Edia .P Il y eut un long silence. Rozzy était en plein tourment. L'expression tendue et froncée de Yanika en témoignait. C'était donc cela: Aruss avait laissé son poste de gourou des Protecteurs Jardiques, mais Rozzy avait voulu l'en dissuader, masquant son départ en le présentant comme un enlèvement, pour donner à Aruss l'opportunité de reconsidérer sa décision. .P Tous deux semblaient être entrés dans un mutisme chargé d'amertume et de culpabilité. Livon se racla la gorge, rompant le silence avec discrétion: .D .Bdia Tchag. Est-ce que tu pourrais aller près de la trappe et voir si tu arrives à entendre quelque chose? .Edia .D .Bdia J'y vais, j'y vais! .Edia .P Après quelques cabrioles comiques, l'imp passa entre les barreaux et s'éloigna montant les escaliers. Nous attendîmes dans la cellule, avec impatience. Moi, j'effleurai la pierre d'une main, cherchant déjà les points faibles et les mémorisant pour être prêt au moment de la faire éclater. Pendant que Tchag jouait l'espion, Naylah demanda: .D .Bdia Sanaytay. Tu crois que tu pourrais annuler le bruit de l'explosion? .Edia .D .Bdia Celle de Drey, oui, .Edia acquiesça l'harmoniste. .Bdia Celle d'Orih, non. .Edia .P Je jetai un regard curieux à la mirole et profitai du silence pour commenter, inquisiteur: .D .Bdia Le jour où on s'est connus, tu as dit que tu étais destructrice, toi aussi. .Edia .P Orih Hissa détourna ses yeux méditatifs des jardiques et m'adressa un sourire innocent. .D .Bdia Je ne suis pas une destructrice orique. Je suis explosionniste. Je fais des explosions en chaîne avec de l'énergie brulique et arikbète. .Edia .D .Bdia Ses explosions sont impressionnantes, .Edia affirma Livon. .Bdia C'est elle qui a fait exploser la majorité des récifs de la zone de Firassa, je ne te l'avais pas dit? Dis donc, Orih, tu devrais l'inviter un jour quand tu t'entraînes. .Edia .P J'écarquillai les yeux. Cette mirole maladroite et bavarde avait fait exploser des récifs? Orih Hissa avait légèrement rougi de plaisir et de nervosité face à mon regard fixe. .D .Bdia L'embêtant, c'est qu'elle ne peut faire qu'une explosion par jour, .Edia intervint Naylah. .Bdia En plus, ses explosions sont si puissantes que ça ne peut pas servir pour nous faire sortir de la cellule: ça nous carboniserait tous. .Edia .P Orih prit une mine boudeuse. J'avais déjà entendu parler de gens capables de réaliser des explosions en chaîne, mais je n'aurais pas imaginé qu'une fille aussi jeune qu'Orih en soit capable. Sa mère devait l'avoir entraînée jour après jour sans relâche… Mar-haï. Plus je connaissais les Ragasakis, plus ils m'étonnaient. .P Me tirant de mes pensées, Tchag revint en déclarant tout joyeux: .D .Bdia Le Vieux a dit à Yéren qu'il était un homme courageux! .Edia .P Nous restâmes tous à attendre la suite, mais Tchag n'ajouta pas un mot: il rentra dans la cellule, grimpa à la grille et passa de barreau en barreau avec l'habileté d'un singe, manifestement content d'avoir accompli sa mission. Je soufflai. .Bpenso Attah… Et que nous importe que Yéren soit un homme courageux? .Epenso .P Aruss intervint timidement: .D .Bdia Euh, dites… Vous croyez que nous pourrons sortir d'ici vivants? .Edia .P Nous nous tournâmes vers lui. Le sibilien roux avait, dans ses yeux pâles et languissants, un éclat d'espoir. Livon sourit. .D .Bdia Nous n'allons pas mourir. Les vampires disent qu'ils ne vont pas nous tuer, et je les crois, .Edia affirma-t-il, me jetant un regard têtu. .Bdia Mais je sauverai ce Prince Ancien à ma façon. Drey, tu peux m'ouvrir le chemin? .Edia .P J'arquai un sourcil, circonspect. Avait-il un plan ou pensait-il simplement affronter les vampires bille en tête? Je ne lui posai pas la question et, avec l'aide de Sanaytay, je créai une ouverture dans le mur dans un silence relatif. .D .Bdia Ce n'était pas plus facile de rompre les barreaux? .Edia s'enquit Orih. .D .Bdia La pierre, c'est plus facile, .Edia assurai-je. .P Avec le vent orique, je plaquai au sol toute la poussière qui s'était soulevée. Livon passa par l'ouverture et, tandis que nous le suivions, il s'éloigna jusqu'à la cellule d'en face, ramassa le morceau pointu d'un barreau brisé et le tendit à Naylah. .D .Bdia Écoutez. Quand nous arriverons en haut, Drey renversera avec son vent le paravent blanc qui cache le Prince Ancien. Nayou, toi, tu me mettras ce barreau contre la gorge et, moi, je permuterai avec le vampire. Si tout va bien, il n'y aura pas de sang versé. On y va? .Edia .P Les quatre Ragasakis acquiescèrent, convaincues par le plan, spécifiant quelque point. Saoko ne fit pas de commentaires, mais on le voyait anxieux de sortir et de récupérer ses armes. Moi, je restai un instant à regarder Livon, saisi. C'était la première fois que je le voyais exposer un vrai plan. .D .Bdia Drey? .Edia interrogea Livon, impatient. .D .Bdia Mar-haï… .Edia Je souris largement. .Bdia Allons-y. .Edia .P Nous laissâmes Rozzy s'occuper d'Aruss et nous montâmes les escaliers jusqu'à la trappe, enveloppés dans le silence de Sanaytay. Je posai une main sur la serrure. Le bois était beaucoup plus difficile à faire exploser, parce que le tissu était extrêmement différent de celui des minéraux, et aussi beaucoup plus compliqué. Cependant, la serrure, elle, était en métal. Je la fis éclater et nous sortîmes tous en coup de vent, entourés d'ombres harmoniques, chacun de nous prêt à jouer son rôle. Devant les regards stupéfaits des huit vampires, je lançai une rafale de biais en direction du paravent et celui-ci s'envola au milieu de la pièce. Derrière l'endroit où s'était tenu le paravent blanc, il y avait une forme anguleuse et ridée, recroquevillée au-dessus de la silhouette de Yéren, mais je l'entrevis à peine: l'instant suivant, Livon mordait le cou du guérisseur et le Prince Ancien se trouvait aux mains de Naylah, sous la menace du barreau affilé. .D .Bdia Que personne ne bouge! .Edia feula Naylah. .Bdia Nous tenons votre Prince. .Edia .P Livon cracha, écœuré, les joues barbouillées de sang… Du sang? Non, c'était un liquide vert clair. Ce ne pouvait pas être du sang. À moins que le drow albinos… Dannélah, pensai-je, ahuri, quand je vis qu'un long filet de sang vert clair s'écoulait sur le torse du guérisseur. Oui, c'était du sang. Limbel siffla, fou de rage: .D .Bdia Vous… .Edia .D .Bdia Pas un geste, .Edia rappela Sirih. .D .Bdia Vous vous précipitez, les amis, .Edia soupira Yéren. .Bdia Nous attendions de voir si mon sang pouvait guérir le Prince Ancien. J'ai pensé que c'était possible, vu que les vampires gardent plus facilement les propriétés du sang qu'ils boivent. Son corps ne devrait pas répondre négativement… Et on dirait que ça fait effet, .Edia ajouta-t-il. .P Je ne voyais pas quel effet cela faisait au vieux vampire: celui-ci reposait à moitié son poids contre la lancière, incapable de se tenir debout tout seul, presque inconscient. À ce moment, sans avertir, Livon s'effondra à plat ventre sur la paillasse. Était-ce dû au sang ou à la permutation? Je ne fus pas capable de le dire. En tout cas, les vampires étaient furieux. .D .Bdia Lâchez-le, maudits saïjits! .Edia grogna une vampire. .D .Bdia Si vous osez lui faire une simple égratignure…! .Edia croassa un autre. .D .Bdia Nous n'allons pas lui faire de mal, .Edia assura Naylah. .Bdia Nous voulons seulement que vous nous rendiez nos armes et que vous nous laissiez sortir d'ici sans nous arrêter. .Edia .P Les vampires lancèrent des imprécations. Le Prince Ancien intervint d'une voix groggy: .D .Bdia Faites… ce qu'ils vous demandent… jeunes compagnons. Je vais mieux. Beaucoup mieux. La douleur… s'en va. .Edia .P Cette nouvelle les calma tous. Limbel bredouilla: .D .Bdia C'est vrai? .Edia .P Tandis qu'ils parlaient, Yanika, Sanaytay, Saoko et moi, nous ramassâmes nos possessions dans le coin opposé de la pièce. En me tournant, je pus voir le vieux vampire ouvrir de grands yeux dans lesquels semblait briller une immense sagesse. Et en voyant ce visage ridé et ce tatouage noir en forme d'étoile à trois pointes sur son front, j'eus l'impression que ce vampire aurait dû me rappeler quelque chose. Quelque chose d'un livre du Temple, peut-être? .P Yéren se leva et, quand il remit sa chemise, je remarquai que sa blessure s'était complètement refermée. .Bpenso Dannélah, .Epenso soufflai-je. .Bpenso Est-il un monstre lui aussi? .Epenso Le guérisseur avança de quelques pas vers le vieux vampire. .D .Bdia Je me réjouis que tu ailles mieux, Prince Ancien. Comme je te l'ai dit, cela aurait très bien pu être un échec, mais… la fortune nous a souri, .Edia dit-il avec un sourire. .Bdia De toute façon, c'est incroyable que tu sois encore conscient: d'habitude, celui qui approche trop son nez de mon sang tourne de l'œil. .Edia .P D'où la réaction de Livon, compris-je. Je n'en pensais pas moins que Yéren était une boîte à surprises. Qu'il soit un drow albinos mutant était une chose, mais qu'il ait du sang clair et que celui-ci soit capable de guérir ou de faire évanouir ceux qui le respiraient? Ya-naï… Je ne l'aurais pas cru si je ne l'avais pas vu de mes propres yeux. .D .Bdia Écoutez tous, .Edia nous dit Yéren. .Bdia Le Prince Ancien m'a dit que ceux qui lui ont causé cette horrible blessure dans les Souterrains étaient des saïjits aux yeux blancs. .Edia .P Des saïjits aux yeux blancs? Je hoquetai. Voulait-il parler des dokohis? Naylah avait blêmi et j'espérai qu'avec tant de tension, elle n'allait pas poignarder le vieux vampire avec le barreau… .D .Bdia Prince Ancien, .Edia reprit Yéren avec un sincère respect. .Bdia Si ce n'est pas indiscret, puis-je te demander si tu es la même figure légendaire dont parlent les livres? Le Prince Ancien, le Gardien Blanc de la Sagesse? .Edia .P Saisi, je jetai un brusque coup d'œil au guérisseur. Le Gardien Blanc de la Sagesse? Ce n'était pas seulement le nom d'un assistant divin qui servait Tatako, divinité de l'Écriture et de la Sagesse; les légendes dans lesquelles il apparaissait le représentaient presque toujours comme un moine wari en position assise, capable de lire les pensées de ceux qui venaient le voir et capable de se souvenir de tout ce qu'on lui racontait jusqu'au moindre détail. Les Arunaeh, en tant qu'experts bréjiques, n'avaient jamais accordé un grand intérêt à des légendes aussi farfelues, mais tout Souterrien en connaissait quelqu'une… Cependant, à aucun moment de mon éducation, je ne me rappelais avoir lu une histoire où le Gardien Blanc de la Sagesse soit un vampire. Mar-haï. Ça, c'était briser les rêves de tous les étudiants et scribes qui tentaient de l'imiter… .P Le vieux vampire esquissa un sourire. .D .Bdia Pas exactement. Je partage certaines similitudes, c'est vrai, mais les figures légendaires sont et restent dans les livres. .Edia .D .Bdia As-tu vraiment été attaqué pas des dokohis? .Edia demanda Naylah d'une voix étouffée. .P Le Prince Ancien fronça légèrement les sourcils, promena un regard sur nous tous et chuchota: .D .Bdia Oui. Causons tranquillement, si vous le voulez bien. Jeunes compagnons: ne tentez rien et ne touchez pas une goutte de sang de ces saïjits. Ce sont mes invités. Traitez-les comme tels. Toi, jolie jeune fille, sois aimable et lâche-moi. .Edia .P Naylah rougit en entendant l'appellation, mais elle ne se laissa pas amadouer et se tourna vers Yéren. L'expression sombre, je vis celui-ci acquiescer de la tête, donnant son accord pour qu'elle libère le Prince Ancien. .Sm Attah… Je m'avançai et chuchotai à Yéren: .D .Bdia Tu crois que c'est une bonne idée? .Edia .D .Bdia L'objectif principal de notre mission est de récupérer le gourou jardique pour recevoir l'aide du conseil des guildes et obtenir des informations sur les dokohis, .Edia me rappela Yéren à voix basse. .Bdia Si ce sage a été attaqué par eux… l'information qu'il peut nous procurer n'a pas de prix, tu ne crois pas? .Edia .P Avait-il dit “sage”? Visiblement, être un sage était pour le guérisseur une qualité qui ôtait toute importance au fait d'être un suceur de sang. Je haussai les épaules et, sans baisser la garde, je me tournai vers les vampires: ceux-ci étaient attentifs au moindre de nos gestes. Je roulai les yeux et, d'un pas tranquille, je rejoignis le reste des Ragasakis tandis que Naylah libérait le Prince Ancien. Une fois celui-ci libre, je tendis la lance à Naylah, ainsi que son sac, et, quand je passai tout près du vieux vampire, nos regards se croisèrent. Il avait plus de rides que mon arrière-grand-mère. Ses yeux étaient anormalement grands, le blanc de l'œil plus gris que blanc, et une pupille noire légèrement verdâtre qui recouvrait tout l'iris jusqu'à le faire disparaître. J'étais ainsi, comme prisonnier de son regard, quand je crus voir une lumière violacée illuminer soudain ses pupilles. Je le vis cligner des paupières une fois… Et alors, à ma stupéfaction, il ferma les yeux et s'écroula vers moi. Je réagis instinctivement, l'empêchant de tomber et m'étonnant au passage de son poids si léger. Je m'agenouillai pour l'allonger et soufflai: .D .Bdia Mar-haï, et maintenant qu'est-ce qu'il lui arrive? .Edia .D .Bdia Il n'est pas encore totalement rétabli, .Edia reconnut Yéren. .Bdia Il aura besoin de boire de mon sang au moins trois ou quatre fois de plus pour… .Edia .D .Bdia Écarte-toi! .Edia ordonna Limbel, en se précipitant. .P Il s'adressait à moi. Je finis de poser le Prince Ancien sur le sol et m'écartai avec prudence jusqu'à l'endroit où se trouvaient Yanika et les autres. Tous, nous avions récupéré nos biens, mais les vampires avaient aussi profité du moment où le Prince Ancien avait été libéré et plus d'un tripotait nerveusement son arc. À cet instant, Livon reprit connaissance et, bien qu'il ait l'air à moitié endormi, voir les vampires aussi près le dégourdit suffisamment pour qu'il nous rejoigne. Tchag s'empressa de quitter la capuche de Yanika pour se réfugier dans la cape du permutateur. .D .Bdia Ça va? .Edia lui murmurai-je. .P Les paupières à moitié ouvertes, frottant ses cheveux bleus, il acquiesça en bredouillant: .D .Bdia Plus ou moins… .Edia .D .Bdia C'est l'effet du gaz que produit mon sang, .Edia expliqua Yéren face à mon expression inquiète. .Bdia Il se remettra. En réalité, Livon, je suis même étonné que tu sois capable de bouger si tôt. La dernière fois, tu l'avais inhalé de loin, mais, cette fois, tu l'as aspiré à pleins poumons. .Edia .D .Bdia C'est pour ça qu'il a la bouche pleine de sang vert, .Edia se moqua Sirih. .Bdia On dirait un suceur de sang. .Edia .P Livon secoua la tête en bâillant. Je centrai de nouveau mon attention sur les vampires. Limbel et un de ses compagnons venaient de réétendre le corps de leur leader sur le matelas et, à peine l'avaient-ils installé que le vieux vampire reprit connaissance et leva lentement une main. .D .Bdia Je voudrais leur parler. .Edia .D .Bdia Prince Ancien, je ne crois pas que ce soit le meilleur moment… .Edia .D .Bdia Je vais bien, Limbel, .Edia assura le vieux vampire. .Bdia Si je reste assis comme ça, ça ira. .Edia Ses yeux clairs et attentifs se posèrent sur Yéren. .Bdia Approche-toi, guérisseur. Je te raconterai ce qui est arrivé à mon peuple si tu parviens à guérir ma blessure… et si tu me racontes à ton tour pourquoi vous cherchez vous aussi ceux qui nous ont chassés de notre foyer. .Edia .P Yéren acquiesça, mais ce fut Naylah qui répondit: .D .Bdia Si ce sont vraiment des dokohis qui vous ont attaqués, cela ne m'étonne pas que même des vampires aient dû fuir. Ces créatures… sont des guerriers entraînés, possédés par les spectres de… .Edia .P Elle se tut brusquement. À son expression affectée, je compris qu'elle avait de nouveau été assaillie par des souvenirs. .D .Bdia Par les Spectres de l'Angoisse, .Edia compléta posément le Prince Ancien. .Bdia Ceux-là même qui furent recueillis par Liireth il y a plus de trente ans. Je suis surpris de voir que des aventuriers de la Superficie en sachent autant sur le sujet et qu'ils connaissent même le nom que ces créatures se donnent elles-mêmes. Dokohis. Un nom que moi-même, avec toute ma connaissance, je n'ai entendu que par pur hasard il y a trente ans. .Edia .P Naylah se troubla encore davantage, et je remarquai que les Ragasakis la regardaient avec étonnement. De fait, il était vrai que l'on pouvait se demander comment Zélif et Naylah avaient pu entendre un nom que seules ces créatures utilisaient pour se désigner elles-mêmes. Je portai à nouveau mon attention sur les vampires. Ceux-ci avaient à présent l'air plus tranquilles, mais seulement en apparence: avec leur rapidité de mouvement singulière, ils auraient pu nous cerner en quelques secondes. La décision de libérer le Prince Ancien me semblait encore une erreur… mais, .Sm mar-haï , quand on entrait dans un groupe, soit on aidait soit on s'en allait, n'est-ce pas? Yéren fit un pas en avant et, sous le regard attentif des vampires, il s'assit à même le sol en disant: .D .Bdia Prince Ancien. J'ignore comment ma compagne connaît un nom comme celui-ci, mais je peux t'assurer qu'elle est une farouche ennemie de ces créatures. La leader de notre confrérie, Zélif d'Éryoran, s'efforce elle aussi de résoudre le mystère de ces dokohis. Après la guerre contre le Grand Mage Noir, ils sont censés avoir été détruits par les chasseurs de spectres et autres guerriers de la zone. Pourtant, nous avons appris récemment que quelqu'un est en train de créer de nouveaux dokohis avec de nouveaux colliers. .Edia .D .Bdia Je comprends, .Edia dit le vieux vampire. .Bdia Mais vous n'avez toujours pas répondu à ma question: d'où vient votre intérêt pour ces créatures? .Edia .P Il promena un regard pénétrant sur tous nos visages et j'entendis Livon déglutir avec difficulté. Le permutateur venait de faire un geste brusque comme si quelque chose sous sa cape se plaignait. Tchag, pensai-je subitement. Si ces vampires le voyaient et reconnaissaient la nature de son collier… on allait avoir des ennuis. Le Prince Ancien reprit: .D .Bdia D'où vient votre intérêt, voilà ce que je me demande, et pourquoi ai-je l'impression que quelqu'un parmi vous souhaite tant me détruire? .Edia .P J'écarquillai les yeux et me tournai vers Livon. Se pouvait-il que ce vampire soit capable de sentir l'animosité du spectre qui vivait dans le collier de Tchag? .D .Bdia Qui souhaite te détruire? .Edia répéta Yéren dans un souffle alarmé. Plusieurs vampires bougèrent imperceptiblement. .Sm -t penso Attah , sifflai-je intérieurement… Le guérisseur assura: .Bdia Tu dois te tromper, Prince Ancien. Personne, ici, ne souhaite te tuer. Nous sommes seulement venus chercher le Gourou du Feu et nous ne savions même pas que c'était vous qui l'aviez capturé. Nous souhaitons uniquement rentrer sains et saufs chez nous. .Edia .P Le vieux vampire arqua les sourcils, plissant encore davantage son front. .D .Bdia Nous aussi. Malheureusement, notre foyer a été dévasté par les Shigans, les Yeux Blancs. .Edia Sa voix avait un accent de mélancolie. .Bdia Cela ne faisait que cinq ans que nous étions là-bas, au nord de Lédek, mais ça a été les années les plus fructueuses de ma vie. J'avais décidé d'employer mes connaissances pour répondre aux doutes des saïjits, aussi bien ceux des paysans que des scribes et des gens cultivés. C'était un échange bénéfique pour tous, et les saïjits commençaient à changer leur opinion négative ancestrale sur notre espèce… .Edia Il sourit légèrement en disant: .Bdia On dit que la plus grande folie d'un sage est de vouloir créer son propre monde. C'est ce que j'ai fait, principalement. Cependant, les ombres me guettaient. Il y a deux mois, des enfants saïjits ont disparu dans les villages voisins. Des Shigans infiltrés ont convaincu les parents que les coupables, c'étaient nous, les vampires. Ceux à qui j'avais donné des conseils m'ont repoussé et maudit et, au milieu de l'affrontement, un Shigan m'a poignardé avec un poison que je n'ai pas réussi à identifier. Il me cherchait, moi. Il me connaissait. C'est pourquoi je me risque à affirmer que ces Shigans sont toujours les mêmes que ceux de la Guerre de la Contre-Balance. Certains ont survécu au massacre des Dunes de Nacre, en Dagovil, et ils se consacrent à créer de nouveaux compagnons avec les colliers qui existaient déjà. Ce ne sont pas de nouveaux colliers. C'est ma théorie. .Edia .P Les Ragasakis étaient restés saisis et fascinés, en particulier Yéren. .D .Bdia Ces Shigans… les dokohis… tu les as connus pendant la guerre? .Edia demanda-t-il sur un ton anxieux. .Bdia Tu as combattu contre eux? .Edia .D .Bdia Mm, .Edia soupira le Prince Ancien. .Bdia Pas exactement. J'ai dévoilé des informations à un groupe de jeunes celmistes qui s'étaient portés volontaires pour apprendre un type d'arts considérés comme de la magie noire et pour détruire ainsi le lien entre le spectre et le collier. Ils désiraient sauver des vies… et, moi, je les ai aidés dans leurs expériences. .Edia .P Des expériences de magie noire, me répétai-je. Je ne sais pourquoi, cela me retourna l'estomac. .D .Bdia Ce désir de tuer… .Edia ajouta le vieux vampire, adoptant un ton plus froid, .Bdia il se renforce par moments, n'est-ce pas… jeune kadaelfe? .Edia .P J'écarquillai les yeux et me tournai vers Livon. Le confondait-il avec Tchag? Ou bien… Je me rappelai alors que, d'après ce qu'on lui avait dit, Livon avait perdu ses parents à cause de vampires. Se pouvait-il que ce soient .Sm ces vampires…? Improbable. Alors, je croisai les yeux surpris du permutateur et me rendis compte que tous me regardaient. J'eus l'impression qu'une flèche de glace me transperçait le front et mon Datsu se libéra un peu plus. Dannélah… ce vieux vampire me parlait-il, à moi? .P Conscient d'être devenu le centre d'attention, je cherchai quelque chose à dire. Cependant, la réaction de mes compagnons me perturba et me fit penser à ce que mon frère m'avait dit un jour: combien fragile était l'amitié. S'ils étaient capables de croire ce que leur disait un vampire décrépit… .P .Bpenso Mais ment-il réellement? .Epenso .P Je contemplai le Prince Ancien, les yeux plissés. .Bpenso Ya-naï. .Epenso Pourquoi aurais-je souhaité le tuer? Et pourquoi ce type disait-il que, moi, je souhaitais le tuer? Avait-il des pouvoirs comme ceux de Yanika? Ça, c'était presque aussi improbable que de penser que je veuille tuer quelqu'un qui ne m'avait rien fait. Alors… cherchait-il à semer la zizanie? .P Après un silence, Sanaytay murmura avec inquiétude: .D .Bdia Drey…? .Edia .D .Bdia Ya-naï, .Edia dis-je enfin. .Bdia Ce vieux, ses stalactites débloquent, c'est tout. Yanika. Sortons. .Edia .P Je passai près du vampire aux lunettes et de son expression méditative avant de rejoindre la porte. Je sortis et, bientôt, Yanika se mit à marcher à mes côtés. Elle était troublée. Et son trouble avait empli la pièce de telle sorte que cela continuait encore à m'affecter tandis que nous descendions la pente de la colline. .P Dans ce grand cratère circulaire, le soleil ne parvenait déjà plus à illuminer que les feuilles des arbres les plus hauts et la colline où nous nous trouvions. Au pied de celle-ci, à environ deux-cents mètres, on voyait les eaux tranquilles et sombres d'un petit étang entouré d'élégants arbustes aux troncs élancés et au feuillage rouge. Quand nous l'atteignîmes, Yanika n'avait pas encore dit un seul mot, et son silence ne me rassurait pas. .P Je me penchai près de l'eau. Celle-ci était si lisse et sereine que je pus y voir mon reflet avec clarté. Mes cheveux noirs attachés avec un ruban rouge, mes yeux dorés comme ceux de Père, mon Datsu violacé de chaque côté de mon visage, et l'éclat ténu de ma larme de cristal. Je portai une main vers ma boucle d'oreille, mais je ne la touchai pas. Qu'il était loin ce jour où cette fillette au visage gris et joyeux s'était précipitée pour me serrer dans ses bras. Je secouai la tête et, quand je vis ma sœur tendre une main vers la surface de l'eau, je la retins. .D .Bdia Ne la touche pas. Si l'eau de la source était mauvaise, peut-être que celle-ci l'est aussi. .Edia .P J'entendis un soupir derrière moi. .D .Bdia C'est exactement ce que j'allais te dire, .Edia fit Saoko, en s'approchant. Il s'arrêta à quelques mètres, la main posée sur le pommeau de son épée. .Bdia Au fait, un autre problème: juste quand tu es parti, cet albinos a demandé au vampire pourquoi ils n'avaient pas utilisé le sang des mirols qui vivent ici. Je n'ai pas écouté toute sa réponse, mais le vampire dit que nombre d'entre eux ont été contaminés par quelque chose qui les rend enragés. Un coin plutôt agaçant. .Edia .P Je me levai lentement. .D .Bdia Enragés? .Edia .P J'avais entendu parler de cas similaires, mais tous étaient dus à des créatures ou à des plantes des Souterrains. Qu'est-ce qui pouvait avoir causé ça dans un endroit comme celui-ci? Je jetai un coup d'œil méfiant à l'eau et scrutai les alentours. J'aperçus un petit oiseau au poitrail jaune qui voltigeait près d'un chêne. Il trilla joyeusement dans le ciel sombre et se posa sur la branche d'un des arbustes proches, avec une telle légèreté qu'il sembla à peine l'effleurer. .D .Bdia Frère… .Edia murmura Yanika. Elle avait suivi mon regard et ses yeux s'étaient posés sur le même oiseau. .Bdia Pourquoi le vieil homme ne te plaît pas? .Edia .P Je soufflai de biais. .D .Bdia C'est un vampire, Yani. Comment veux-tu qu'il me plaise? .Edia .D .Bdia Mais tu… tu le connaissais déjà, n'est-ce pas? Ce que tu ressens pour lui… c'est plus que ça, .Edia affirma-t-elle. .P Je la contemplai, saisi. Plus que ça? .D .Bdia Qu'est-ce que tu veux dire? .Edia .D .Bdia Mm. .Edia Yanika secoua doucement la tête et le trouble s'accrut dans son aura, m'enveloppant. .Bdia Toi-même, tu le ressens et tu ne sais pas que tu le ressens. Ce n'est pas la première fois que cela t'arrive. Parfois… tu éprouves des sentiments différents en même temps. Je croyais que tu le savais. Mais tu ne le sais pas, n'est-ce pas? .Edia .P Je continuai à la contempler, de plus en plus perdu. .D .Bdia Une seconde, Yani… .Edia Je la pris par les épaules, inquiet. .Bdia Tu te sens bien? .Edia .D .Bdia Moi? .Edia s'étonna Yanika, et elle souffla. .Bdia Je vais parfaitement bien. Je me préoccupe pour toi, c'est tout. Parce que tu ressens des choses sans le savoir. Je ne savais même pas que c'était possible. Mon pouvoir y était si habitué que jusqu'à présent, je n'avais pas pensé que ça pourrait… .Edia .D .Bdia Ya-naï, .Edia la coupai-je, la relâchant, tout en jetant un coup d'œil embarrassé à Saoko. .Bdia Ne t'inquiète pas pour moi. Et toi, .Edia dis-je à Saoko sur un ton sec. .Bdia Oublie ce qu'a dit ma sœur. .Edia .P Le mercenaire arqua un sourcil. .D .Bdia Que tu ressens des choses sans le savoir? .Edia .P Je le foudroyai du regard et il haussa les épaules. .D .Bdia Ne t'inquiète pas, ce que tu ressens ne m'intéresse pas. Quant au pouvoir de ta sœur, je le connais déjà. Lustogan m'a averti. .Edia .P Vraiment judicieux… Lustogan avait-il révélé une des plus grandes erreurs de notre famille à un simple mercenaire? Et par erreurs, j'entendais que le pouvoir de Yanika provenait de l'altération du Sceau. Si l'on apprenait que non seulement notre Sceau ne fonctionnait pas mais qu'il s'était à présent changé en un miasme d'énergie noire qui dominait toute l'île… Une seconde, Saoko, savait-il aussi cela? Après l'avoir observé quelques instants, je le vis faire claquer sa langue et nous tourner le dos en lâchant un: .D .Bdia Bah, ça m'agace. .Edia .P Le drow s'éloigna suffisamment pour nous laisser parler librement. Au moins, il avait un certain tact. Je soupirai et revins m'asseoir près de l'étang. Le rayon de soleil qui illuminait la cime des arbres avait disparu entre les nuages et une obscurité croissante s'étendait dans l'énorme cratère. Ce qui signifiait que nous allions passer la nuit dans cet endroit. Surtout que Yéren avait promis de rester jusqu'à ce que le vieux suceur de sang guérisse. Je grimaçai. .D .Bdia Entre un groupe de vampires civilisés et une tribu de mirols enragés, je suppose qu'il vaut mieux rester avec les premiers, .Edia commentai-je. .P Yanika sourit. .D .Bdia Je suppose, .Edia confirma-t-elle. .P Malgré son sourire, son aura demeurait inquiète. Normalement, l'aura de Yanika ne contredisait jamais ses actions. Je fronçai les sourcils. .D .Bdia Ce n'est vraiment pas la peine de t'inquiéter pour moi, Yani. Ton pouvoir pourrait te tromper… .Edia .D .Bdia Mon pouvoir ne me trompe pas et encore moins si tu n'essaies pas de me tromper, .Edia me répliqua-t-elle. .Bdia Tes sentiments sont sincères. Ton trouble et aussi cette haine pour le vieil homme. .Edia .P Je frémis. .D .Bdia De la haine? Yani… Cette haine doit venir de quelqu'un d'autre. Tu sais bien que je ne suis pas capable de ressentir une telle chose. Je n'ai jamais éprouvé de haine pour personne, pas ce sentiment irrationnel que décrivent les livres. Je n'arrive même pas à me fâcher réellement. Tu sais que le Datsu fonctionne ainsi. .Edia .D .Bdia Oui, je le sais… Sauf le mien, .Edia murmura Yanika en baissant les yeux vers les eaux de l'étang. .P Une aura triste l'enveloppa. Sans très bien savoir à quoi elle pensait, je l'entourai de mes bras pour l'égayer. Combien de fois lui avais-je répété de ne pas penser à des choses sombres… Normalement, elle m'écoutait, mais ce n'était pas toujours facile de se contrôler. .D .Bdia Yanika, .Edia dis-je, laissant errer mes yeux sur le reflet de l'eau. .Bdia Es-tu encore triste de ne pas être comme les autres? .Edia .D .Bdia Mm… Non, .Edia affirma Yanika. .Bdia Tout de suite, je suis triste parce que tu m'as fait douter de mon pouvoir. Mon pouvoir ne s'est jamais trompé avec toi. Tu ne m'avais jamais dit que je pouvais me tromper sur ça, frère. Et maintenant, tu dis que je me trompe. .Edia .P J'inspirai, frappé. C'était vrai, le pouvoir de Yanika ne s'était jamais trompé. Et il était également vrai que ce pouvoir, ayant accompagné Yanika durant toute sa vie, était une seconde nature qui lui avait fait voir le monde d'une manière différente des autres. Elle avait entière confiance en ce pouvoir parce qu'il ne l'avait pas trahie une seule fois. Lui dire qu'elle s'était trompée… c'était un peu comme essayer de la convaincre que son propre frère qui se tenait à côté d'elle n'existait pas, que c'était une illusion. Je me sentis coupable. Sans la lâcher, je murmurai: .D .Bdia Je suis désolé. Je suis désolé, Yanika. Désolé. .Edia .P Son aura s'était adoucie entre mes bras et, avec mes paroles, elle se tranquillisa tout à fait. Je secouai la tête. .D .Bdia Au lieu de dire des bêtises à ma sœur, je devrais essayer de comprendre pourquoi je ressens quelque chose que je ne ressens pas. Mais… reconnais que c'est un peu étrange. .Edia .P Yanika releva la tête. .D .Bdia Un peu, .Edia admit-elle. .Bdia Mais je suis sûre que tu arriveras à comprendre. .Edia .P Je lui rendis son sourire. .D .Bdia Tu m'aideras? .Edia .P Yanika acquiesça avec énergie. .D .Bdia Bien sûr. .Edia .P Je sentais à présent une paix sereine s'emparer de moi. Je m'aperçus qu'une natte était défaite et, quand je la pris, Yanika expliqua: .D .Bdia Un anneau est tombé quand Tchag s'est caché dans ma capuche. Mais je l'ai récupéré. .Edia .P Elle le sortit de son sac et je le pris avec un petit sourire. .D .Bdia Bon. Laisse-moi faire, je le fais mieux. .Edia .P Yanika laissa échapper un rire, mais elle me laissa refaire sa tresse et lui remettre l'anneau doré. .D .Bdia Frère… .Edia dit-elle à un moment, rompant le silence. .D .Bdia Mm? .Edia .D .Bdia Tu crois que c'est possible d'être deux en un? .Edia .P J'essayai de ne pas m'identifier avec le sujet de la conversation et, tout en tressant, je raisonnai: .D .Bdia Tchag est un peu comme ça. .Edia .D .Bdia Mm-mm, .Edia nia Yanika. .Bdia Ce n'est pas pareil. Le spectre est très simple. Il ne pense presque pas. C'est pour ça que, tant que Tchag sent et pense, il ne se transforme pas. .Edia .D .Bdia C'est pour ça qu'il ne se transforme pas quand il est près de toi, tu veux dire, .Edia la corrigeai-je sur un ton légèrement moqueur. .P Yanika rougit. .D .Bdia Tu t'en es aperçu? .Edia .D .Bdia C'est évident. .Edia .P Yanika demeura quelques instants silencieuse. On entendit le chant d'un oiseau nocturne et nous perçûmes un clapotis quand un reptile semblable à un petit lézard se jeta dans l'eau de l'étang et disparut. Je terminai d'enfiler l'anneau avec une paisible lenteur, sentant malgré moi une légère tension dans l'air. .D .Bdia Frère, .Edia murmura Yani. .Bdia Si tu changeais… tu serais toujours mon frère, n'est-ce pas? .Edia .P Je lui jetai un regard goguenard. .D .Bdia Même s'il me sortait des cornes et des ailes de diable, Yani. Ne parlons plus de ça. Même si quelque chose en moi haït réellement ce vieux suceur de sang, si je ne le sens pas, comment cela pourrait-il me changer? Tu vois? En réalité, ça n'a pas d'importance. Allez. Il commence à faire nuit et on dirait même qu'il va pleuvoir. Rentrons à la maison voir ce que trafiquent ces Ragasakis. Ils seraient capables de dîner sans nous. .Edia .P Je lui adressai une expression d'encouragement et, tous deux, nous nous levâmes. Quand nous commençâmes à monter la côte, je fus heureux de constater que mon raisonnement l'avait complètement tranquillisée. .P Et en réalité, même s'il était vrai que quelque chose de mystérieux vivait et sentait en moi, si, moi, je ne le sentais pas, à quoi bon s'inquiéter? .Ch "La volonté de Kala" C'était trop. .P Avoir le traître à portée de main et ne pas lui régler son compte, c'était trop demander… .P .Bm Ma conscience tremble. Où suis-je? Dans un corps? Oui, c'en a tout l'air. Et j'y suis depuis des années, à en juger par les vagues souvenirs qui me parviennent. Un temple. Un frère destructeur. Une sœur joyeuse. C'est mon nouveau passé. Mais j'ai aussi l'autre… .Em .P Kala s'était souvenu du Prince Ancien. .P Mais il n'avait rien pu faire. La frustration le submergeait. Il rugissait, enchaîné. Il rageait d'être enfermé. Il rageait de ne pas pouvoir se venger alors qu'il le sentait… si proche! .P .Bm Je dois apprendre à contrôler le Datsu. Rao me l'a dit, près du Sceau: renais, Kala, renais! Fusionne avec le Sceau, grimpe et revis! Le Datsu est ton pont. Accroche-toi bien à lui et ne le lâche pas. Tu peux le faire! .Em .P Suivant ses attentes, il était rené, presque entier, grâce au Sceau et au pouvoir de la Scelliste des Arunaeh. Mais il n'avait pas fusionné entièrement, quelqu'un l'avait scellé et, pour comble, il n'avait pas appris les arts bréjiques qu'il admirait tant. Durant toutes ces années… il avait continué à dormir, et il ne savait même pas ce qu'il était advenu de .Sm lui . La rage l'aveuglait. Était-il mort? Sans ce Prince Ancien monstrueux, tout cela ne serait pas arrivé… .P .Bm À cause du Prince Ancien, lui, Lotus, notre sauveur, père et être le plus cher, est mort! .Em .P Mort! .P Il ouvrit grand des yeux emplis de larmes et foudroya le plafond de la chambre plongée dans le noir. Les poings serrés, il siffla intérieurement: .Bm impardonnable, impardonnable, impardonnable… .P Drey Arunaeh. Tu portes en toi mon âme. Tu portes en toi mon être. Libère-moi et disparais. Rends-moi ce qui est mien. Va-t'en. Souviens-toi de moi. Disparais! Je dois… .P Je me redressai sur ma couverture, l'orique bouillant dans ma main. La puanteur des vampires m'étouffait presque. .P Je dois le tuer. .Em .Ch "Trahison" Mon rêve était peuplé de figures diffuses, de brume, d'eau et de marais, et de voix qui m'appelaient avec insistance depuis un point que je n'arrivais pas à déterminer. J'essayais de répondre à cet appel, mais ce n'était pas facile. J'éprouvais une sensation de pesanteur. Une pesanteur qui m'écrasait et m'empêchait d'avancer. .P .Bparoles Réveille-toi, .Eparoles me disait une voix familière. .Bparoles Réveille-toi. Souviens-toi de moi… Souviens-toi de moi et réveille-toi. .Eparoles .P Quand je me réveillai, j'étais allongé sur ma couverture, écrasé par ma propre force orique. Je défis le sortilège, ahuri. Ce n'était pas la première fois que j'utilisais l'orique en dormant, mais jamais le sortilège n'avait été aussi puissant. Au moins, celui-ci, je l'avais dirigé sur moi… .D .Bdia Drey? .Edia murmura soudain une voix. .Bdia Tu es réveillé? .Edia .P C'était Livon. Il avait tant dormi après avoir inhalé le sang de Yéren qu'il devait être totalement remis maintenant. .P Je lâchai un bruit guttural en guise de réponse. La veille au soir, le vampire aux lunettes nous avait conduits jusqu'au premier étage, nous permettant de dormir dans les deux pièces du haut. Et par quelque tour de magie, Orih était parvenue à me séparer de Yanika, disant à celle-ci que c'était bien, parfois, «d'être seules entre filles». Comme la chambre des filles Ragasakis était juste à côté et que je continuais à percevoir faiblement son aura, j'avais décidé de ne pas m'inquiéter. Mais décider était une chose et y parvenir en était une autre. J'inspirai silencieusement. J'avais l'impression d'avoir sauté de cauchemar en cauchemar. Généralement, quand ma sœur était près de moi, mes rêves étaient paisibles, presque inexistants. Mais, à présent, je me rappelais vaguement des sensations d'horreur, de panique, d'urgence… et aussi cette impression que le rêve avait été extrêmement net. Cependant, je ne me souvenais presque plus de rien. .P Je tournai la tête. Livon était assis sur le bord de la fenêtre, éveillé. La pluie frappait le toit régulièrement, comme une danse de tailleur de pierre. Je me redressai et promenai un regard sur la petite pièce plongée dans la pénombre. Nous étions six en tout: les deux Protecteurs Jardiques, le guérisseur, Livon, Saoko et moi. D'après Yéren, le Gourou du Feu allait mieux. Je me levai silencieusement et m'approchai de la fenêtre, une simple vitre brisée à plusieurs endroits. Tout était si sombre que je distinguai à peine le visage du permutateur. .D .Bdia Eh ben, c'est vrai qu'il pleut par ici, .Edia commentai-je à voix basse. .P Je perçus son sourire. .D .Bdia C'est comme ça dans toute la vallée. Là où je faisais paître les chèvres, il pleuvait parfois des jours entiers. On dit que plus tu t'approches d'Élel, plus le ciel ruisselle. .Edia .D .Bdia Élel, .Edia répétai-je, pensif. .Bdia Ça, c'est des terres de vampires, n'est-ce pas? .Edia .D .Bdia Mm, .Edia confirma Livon. .P Un moment, nous écoutâmes tous deux le tambourinement de la pluie. Alors, il ajouta: .D .Bdia Dis, Drey. Si ça t'affecte de rester ici à attendre que le Prince Ancien guérisse, tu peux t'en aller avec Yanika et les deux jardiques et nous attendre à Skabra ou à Firassa. Tu sais, ce n'est pas la peine que tu revives de mauvais souvenirs… .Edia .D .Bdia De quoi tu parles? .Edia le coupai-je vivement, mal à l'aise. .Bdia Toi, tu devrais avoir davantage de raisons de détester les vampires. .Edia .D .Bdia Moi? .Edia .D .Bdia Mmpf. N'as-tu pas perdu tes parents à cause d'eux? .Edia marmonnai-je, de plus en plus mal à l'aise. .D .Bdia Oh, .Edia fit Livon, surpris. .Bdia C'est vrai. .Edia .P .Bpenso Tu n'y avais même pas pensé? .Epenso m'émerveillai-je. Je le dévisageai avant d'appuyer mes deux coudes sur le rebord de la fenêtre et dis: .D .Bdia Tu devrais déjà le savoir, Livon. Je ne suis pas pressé: je n'ai rien de mieux à faire. S'il faut attendre quelques jours que ce vieux se remette, j'attendrai. En plus, s'ils vous enferment encore une fois, .Edia plaisantai-je en levant une main, .Bdia il faudra bien qu'un destructeur aille vous libérer. .Edia .P Livon sourit largement et détourna son regard vers la fenêtre. Inopinément, un rayon bleu de Bougie parvint à illuminer la chambre à travers la pluie et je pus voir son visage pensif quand il dit: .D .Bdia Dis-moi, Drey. Tu crois que Tchag est une femelle? .Edia .P J'avalai ma salive de travers, pris de court. .D .Bdia Ce n'est pas un mâle? .Edia .P Livon haussa les épaules. .D .Bdia Je ne sais pas. Mais comme il a pu rester dans l'autre chambre et qu'Orih était si enthousiasmée à l'idée d'être ‘entre filles’… .Edia .P Je fis une moue et me demandai quand donc je me déciderais à lui dire que, la nuit, là où Tchag était le mieux, c'était près de Yanika. La technique semblait infaillible. .D .Bdia Idiot, va, .Edia dis-je alors. .Bdia Tchag n'est pas saïjit. Que ce soit un mâle ou une femelle, ça n'a pas beaucoup d'importance, tu ne crois pas? .Edia .D .Bdia Ça a plus d'importance si on est saïjits? .Edia rit doucement Livon. .P Huh… Pourquoi diables mon raisonnement le faisait-il rire? Je rougis un peu et soufflai de biais. .D .Bdia Bah… Je vais aller vérifier si elles vont toutes bien. .Edia .P Avec discrétion, je sortis de la chambre et posai une main sur l'encadrement de l'autre pièce. Il n'y avait pas de portes, si bien que je n'eus besoin que d'avancer la tête pour voir le corps mince de Yanika enveloppé dans des couvertures. Tchag dormait étalé sur elle, sur le dos et la bouche ouverte, ronflant bruyamment. Plus j'étais proche, plus l'aura paisible de Yanika m'enrobait… .P Je sentis l'air s'agiter et, à la lumière ténue de la Bougie, je crus voir l'ombre d'une belle déesse aux cheveux noirs réaliser des gestes harmonieux avec les pieds et les mains, comme si elle dansait, mais dans un silence absolu. Je restai à la regarder, fasciné, jusqu'au moment où je sentis un courant d'air sur ma droite et je me retrouvai avec une lance pointée sur ma poitrine. .D .Bdia Qui es-tu? .Edia marmonna Naylah, à moitié endormie. .P Effrayé, je reculai de quatre pas et faillis dégringoler dans les escaliers jusqu'au rez-de-chaussée. Aussi effrayée que moi, Sanaytay perdit l'équilibre et tomba lourdement sur le corps endormi de sa sœur. .D .Bdia Drey, .Edia s'étonna Naylah relevant sa lance. .Bdia Qu'est-ce que tu fais? .Edia .P Sirih s'était réveillée et, ignorant les excuses sincères de Sanaytay, elle se tourna vers moi. .D .Bdia Ce type est incorrigible! Il t'épiait, sœur? .Edia .P Je m'empourprai, me rappelant la danse de Sanaytay. Diables, et que faisait cette harmoniste à danser à une heure pareille? Et que faisait Naylah à manier sa lance à moitié endormie? N'y avait-il donc pas un seul être normal parmi les Ragasakis? Je soufflai sèchement. .D .Bdia Je n'épiais personne. Je venais juste vérifier que ma sœur allait bien. .Edia .D .Bdia Comme si on allait la manger! .Edia se moqua Sirih. .Bdia Je te rappelle qu'ici, nous avons la meilleure guerrière. Calme-toi et, si tu effraies encore Sanay, tu le regretteras, je te le dis. Voyeur. .Edia .P Elle ajouta quelque chose dans un grognement inintelligible tout en s'enroulant à nouveau dans ses couvertures. Sanaytay s'était déjà dissimulée sous les siennes, comme honteuse d'avoir été vue. Naylah, la main encore agrippée à sa lance, reposa sa tête sur sa paillasse. Et, moi, je grinçai des dents. Attah… Elles n'avaient qu'à pas m'enlever Yanika et je ne les aurais pas réveillées. Les seules qui n'avaient pas bronché d'un cil étaient Yanika et Orih. Et Tchag, bien sûr. .P Je soupirai patiemment et, croisant le regard de Livon, qui, curieux, avait pointé la tête depuis notre chambre, je pensai à retourner à mes couvertures, me disant qu'il restait encore deux heures de nuit. Je n'avais pas fait un pas quand un subit mouvement en bas des escaliers me fit tourner des yeux vivaces. .P Un vampire? Je soufflai silencieusement et entrai dans la chambre, me demandant si je serais capable de me rendormir en une telle compagnie… .salto .D .Bdia Vous croyez vraiment qu'il ne lui arrivera rien? .Edia demanda Sanaytay, un peu inquiète. .P Nous descendions la pente de la colline avec l'intention d'aller rendre visite au peuple d'Orih et nous avions laissé Yéren avec les vampires. Moi, je n'aurais jamais eu l'idée de risquer ma vie pour une de ces créatures, mais le guérisseur était visiblement avide de connaître le Prince Ancien et il avait déjà l'air de le tenir en grande estime. Allez savoir pourquoi. En passant pour sortir du bâtiment, j'avais de nouveau croisé les grands yeux attentifs du vieux vampire et j'avais l'impression qu'ils continuaient à m'observer à travers les murs. Mar-haï… J'essayai d'oublier mon malaise et me centrai sur le présent. .P Orih avançait sur le sol mouillé, ouvrant la marche. Limbel nous avait indiqué la direction, nous disant que les mirols vivaient dans des grottes près d'un passage récemment ouvert vers les Souterrains. Ce tunnel était sans doute le même que celui par où les vampires étaient venus. Et c'était probablement de là que venait ce qui avait rendu les mirols enragés. .P Ce matin-là, le ciel était encore nuageux et la terre brumeuse, mais, au moins, il avait cessé de pleuvoir. Tandis que nous nous enfoncions dans la forêt, marchant au milieu de la boue, de la mousse et de la terre détrempée, je demandai: .D .Bdia Est-ce que le vieux a expliqué, hier, comment les mirols sont devenus enragés? .Edia .P Avant que quiconque ait pu répondre quelque chose de sensé, Sirih se moqua: .D .Bdia Si tu n'étais pas parti aussi brusquement hier soir, tu le saurais. .Edia .P Je lui adressai une moue lasse, et Livon intervint, avouant: .D .Bdia Moi non plus, je n'ai pas tout très bien suivi. .Edia .D .Bdia Bah, ça, c'est parce que tu as bu du sang de Yéren, alors tu bâillais comme un ours lébrin… .Edia se moqua l'harmoniste. .P Le souvenir du sang arracha à Livon une grimace de dégoût. .D .Bdia Mais, quand même, sœur, .Edia intervint Sanaytay d'une voix timide, .Bdia s'il n'avait pas permuté avec le Prince Ancien, les vampires nous auraient forcément attaqués et, alors, qu'aurions-nous fait, sœur? J'aurais pu essayer de les assourdir avec mes harmonies et toi de les aveugler avec de la lumière, mais peut-être que ça ne les aurait rendus que plus féroces et… et alors… .Edia .P Elle avait blêmi, s'imaginant le résultat. Sirih fit claquer sa langue. .D .Bdia .Sm Tâ… Ne t'effraie pas pour rien, Sanay. Tout s'est bien passé. .Edia .P Sanaytay agrippa sa flûte, acquiesçant avec une moue d'excuse soucieuse, encore pâle. Et dire que, cette nuit même, je l'avais vue se mouvoir avec la confiance d'une nymphe dansant au son de la pluie et à la lumière de la Gemme… Qui l'aurait imaginé? Alors que nous avancions dans la forêt, la flûtiste capta mon regard et rougit vivement, se tournant nerveusement vers l'avant. Je clignai des yeux, confus. Mar-haï. Heureusement que Yanika n'était pas aussi impressionnable qu'elle, sinon nous serions déjà tous en train de trembler comme des feuilles et empourprés comme des zorfs. Patiemment, je redemandai: .D .Bdia Alors… qu'est-il arrivé aux mirols? .Edia .P Comme il fallait s'y attendre, c'est Naylah qui expliqua: .D .Bdia Comme tu le sais, ils sont devenus enragés. Apparemment, ils ont chassé une bande de catraïndes et ils les ont mangés. .Edia .P Je soufflai, avalant de travers. Ils avaient mangé des catraïndes? Ces créatures félines étaient pure toxine et sang berserker… .D .Bdia Je suppose qu'ils ne savaient pas ce que c'était, .Edia toussotai-je. .D .Bdia Mm, .Edia confirma Orih Hissa en ralentissant légèrement. .Bdia Il n'y a pas de catraïndes dans ces montagnes. Ceux-là devaient venir des Souterrains. .Edia .P La mirole avait tant ralenti que nous la rattrapâmes en quelques pas. Devinant son état d'âme, Sanaytay tendit vers elle une main consolatrice. .D .Bdia Ne t'inquiète pas, Orih… Le Prince Ancien dit qu'il a une solution pour les soigner. Je suis sûre qu'il va les guérir dès qu'il ira mieux… .Edia .D .Bdia Mmpf… .Edia Orih haussa les épaules. .Bdia Ce n'est pas comme si c'était mon peuple maintenant, de toute façon. .Edia .P Elle continua à marcher. Cette attitude indifférente était si peu habituelle chez elle qu'aucun de nous ne la crut. .P Nous ne tardâmes pas longtemps à sortir de la forêt et à atteindre la paroi nord du grand cratère. Celle-ci était particulièrement inclinée et je pensai que même Livon serait incapable de l'escalader. En haut d'un terrain rocailleux, apparut la large entrée d'une grotte gardée par un unique mirol: Mérek. .P Plus nous nous approchions, plus le mirol devenait nerveux et plus le bâton affilé qu'il tenait à la main semblait lui peser. En parvenant à sa hauteur, je constatai qu'il était aussi livide que la veille. .D .Bdia Orih… .Edia bredouilla-t-il. .Bdia Tu vas bien, le ciel soit loué. Je… .Edia .P Il fit un pas en arrière, mais il se reprit alors et baissa la lance de bois vers nous. .D .Bdia Que faites-vous ici? .Edia .P Croyait-il donc que nous étions venus nous venger de sa trahison? Orih s'approcha, prit la pointe de la lance et la releva. .D .Bdia Ne commets pas plusieurs erreurs à la suite, Mérek. Je suis seulement venue voir le passage par lequel les catraïndes sont passés. Où est-il? .Edia .P Mérek respirait difficilement. .D .Bdia Les… catraïndes? Alors, les vampires vous ont parlé de… .Edia .D .Bdia Nous savons tout. Et nous savons que toi et Rakbo, vous êtes les seuls qui tenez encore debout… mais tout juste, .Edia ajouta Orih, observant que son ami d'enfance transpirait maladivement. .Bdia Montre-moi l'entrée du tunnel, Mérek. .Edia .P Le mirol la regardait avec des yeux larmoyants. .D .Bdia J-je regrette tant, Orih. Je n'ai jamais voulu te faire de mal. .Edia Il y eut un silence durant lequel Orih se maintint imperturbable. Mérek leva sa main libre vers l'intérieur de la grotte. .Bdia L'entrée est là-dedans, sur la gauche. Il y a quelques semaines, il y a eu un tremblement de terre. Le grand-père Dalorio a dit que les Flammes Sacrées du monde punissaient nos mauvaises actions. .Edia .P Orih avait fait un pas en avant, mais elle s'arrêta net. .D .Bdia Le grand-père Dalorio? Il est en vie? .Edia .P Son masque froid était brusquement tombé et, dans ses yeux, brillèrent la nostalgie et l'espoir. Mérek s'appuya sur le bâton en murmurant: .D .Bdia C'est le seul Aïeul qui soit encore en vie. .Edia .P Orih écarquilla les yeux. .D .Bdia Le seul, .Edia répéta-t-elle, atterrée. .P Et elle disparut à l'intérieur de la grotte avec une énergie renouvelée. Il était clair qu'elle ne cherchait pas uniquement l'entrée du tunnel. Nous la suivîmes et Mérek protesta: .D .Bdia Ne faites pas de mal à mon peuple, s'il vous plaît, ils ont déjà suffisamment souffert. Châtiez-moi. C'est moi qui vous ai trahis… .Edia .P Livon posa une main ferme sur son épaule. .D .Bdia Mérek. Calme. .Edia .P Ces deux mots et le sourire qu'il lui adressa suffirent pour confondre et apaiser Mérek. Livon l'invita à nous suivre et nous ne tardâmes pas à rejoindre Orih. Comme je m'y attendais, celle-ci n'avait pas pris le chemin de gauche, large et couvert de stalagmites, et elle déboucha tout droit sur la caverne principale du peuple mirol. Ce que je vis là m'assombrit. À la lumière d'une pierre de lune, environ deux dizaines de saïjits, hommes, femmes et enfants, se trouvaient là, les mains liées, allongés sous des couvertures, gémissant et s'agitant faiblement. .D .Bdia Nous avons dû les attacher, .Edia expliqua Mérek. .Bdia La première nuit après le dîner, ils ont commencé à se battre entre eux et à se cogner contre les roches. .Edia .P Mar-haï… Je tendis une main vers Yanika pour lui boucher la vue, mais elle me répliqua par une aura d'impatience. .D .Bdia Je vais bien, .Edia assura-t-elle. .P Je lui répondis par une moue incrédule. D'une voix étouffée, Orih demanda: .D .Bdia Vous n'êtes pas plus nombreux? .Edia .P Le raclement de gorge de Mérek résonna dans la grotte. .D .Bdia Les autres sont enterrés au pied du terrain rocailleux. .Edia .P Orih frissonna violemment. Elle se tourna brusquement vers son ami d'enfance, les yeux lançant des éclairs. .D .Bdia Pourquoi vous n'avez pas demandé de l'aide à Skabra? Là-bas, il y a des guérisseurs qui auraient pu essayer de les sauver. C'est à moins d'un jour de marche. Pourquoi…? .Edia .P Elle se tut, submergée par l'horreur. Quand Mérek répondit, il le fit sur un ton empli d'amertume: .D .Bdia Et ils nous auraient soignés gratuitement? Tu crois ça? Les étrangers ne font rien sans ces pièces de monnaie qu'ils utilisent. Nous ne pouvons pas payer si nous n'avons rien, Orih. La seule chose que nous pouvons faire, c'est attendre et prier de toutes nos forces pour qu'ils se rétablissent. .Edia .P .Bpenso En commençant par toi, .Epenso pensai-je, en le voyant tituber avec son teint livide et maladif. Orih secouait la tête, hallucinée. .D .Bdia Attendre et prier? .Edia répéta-t-elle, l'air indigné. .Bdia C'est tout ce que tu penses faire pour sauver ton peuple, Mérek? Quand tu étais petit, tu étais moins lâche. .Edia .P Le mirol inspira et expira bruyamment. .D .Bdia Dis-moi ce que je peux faire d'autre, Orih… .Edia Il leva de nouveau ses yeux larmoyants vers elle. .Bdia Le Prince Ancien a dit qu'il tenterait quelque chose quand il serait lui-même guéri. Mais si vous êtes libres… si vous êtes libres, cela signifie que vous l'avez tué, n'est-ce pas? Vous avez tué les vampires. Et vous avez tué mon peuple. .Edia .P Sous nos regards saisis, il s'approcha des siens, utilisant sa lance comme une canne et il s'agenouilla près de la silhouette d'un vieux mirol qui fixait le plafond avec des yeux brillants. .D .Bdia Grand-père, .Edia murmura Mérek, et il enfouit son visage contre la poitrine du vieil homme en disant: .Bdia Si je ne t'avais pas servi un verre de sang de catraïnde, tu n'aurais pas été empoisonné, toi aussi… Je suis tellement désolé. .Edia .D .Bdia Les cieux nous ont châtiés, .Edia dit le vieil homme d'une voix presque inaudible. .Bdia Nous payons pour avoir trahi Lahira Hissa et sa fille. Qui tue son propre sang, se tue lui-même, mon garçon. Je sens… qu'il ne me reste plus beaucoup de temps dans ce monde. .Edia .P Mérek poussa un grognement étouffé de désespoir. .D .Bdia Je te sauverai, grand-père. Tu ne peux pas mourir comme ça. Orih… Orih Hissa est vivante, grand-père. Elle n'est pas morte. .Edia .P Le vieil homme ouvrit grand les yeux et son visage se contracta de douleur. .D .Bdia Vivante? .Edia .D .Bdia Oui, grand-père. Regarde-la. Elle est ici. Tu ne la vois pas? .Edia .D .Bdia Je ne la vois pas. .Edia .D .Bdia Grand-père, .Edia bredouilla Orih. La mirole s'approcha pour s'agenouiller de l'autre côté du vieil homme, avec une expression déformée par la peine. .P J'échangeai un regard avec Livon et, d'un tacite accord, nous fîmes demi-tour, laissant les mirols seuls, et nous retournâmes dans la grotte d'entrée chercher le tunnel. Je sentais un léger courant d'air provenant d'un endroit perdu entre les roches et les ombres. .D .Bdia C'est horrible, .Edia commenta Livon, sombre. .P Nous acquiesçâmes tous sans un mot. Dans un murmure inquiet, Sanaytay demanda: .D .Bdia Vous croyez que le Prince Ancien pourra réellement faire quelque chose pour eux? .Edia .P C'était une bonne question. En fin de compte, il se pouvait que ces vampires aient tout simplement utilisé Mérek et son compagnon pour attirer des saïjits en bonne santé. Sachant que le Prince Ancien était un assassin… Un assassin? Je marquai une légère pause, troublé par ma propre pensée. .D .Bdia Mm… Qui sait, .Edia répondit finalement Sirih. .Bdia Ce qui est clair, c'est que, dès qu'il l'apprendra, Yéren va vouloir essayer de les aider. Vous n'avez pas remarqué? Ces vampires ont dit qu'ils étaient enragés, mais, en fait, ils n'ont plus l'air très dangereux. Je doute qu'ils aient dormi une seule fois depuis qu'ils ont été infectés par les catraïndes… On dirait des âmes faméliques sur le point de rendre leur âme au diable, .Edia murmura-t-elle. .P Comme anxieuse de s'éloigner de la caverne des mirols, l'harmoniste s'avança entre les stalagmites d'un pas plus vif. Les autres la suivirent et je marchai derrière eux, de plus en plus préoccupé par l'aura de Yanika. Ma sœur ne la contenait pas ni ne montrait aucun signe de fatigue: elle essayait plutôt de contrôler ses émotions en les effaçant par la force de sa volonté, tentant de ne penser à rien. Ceci me rappela une conversation dont j'avais été témoin un jour entre mon père et le Grand Moine du Temple. Celui-ci avait dit plus ou moins ceci: .P .Bparoles Tous deux, nous savons que les Arunaeh, vous ressentez moins que les autres et que vos émotions sont contrôlées par une force que l'on vous impose depuis tout petits… Dommage qu'ainsi, vous perdiez la capacité de vous contrôler par votre volonté. La volonté d'oublier la peur, la volonté d'oublier la plus profonde tristesse… Vous ne connaissez pas cela. Vous êtes comme des enfants enchaînés qui savent qu'ils sont en terrain sûr où qu'ils aillent, parce que la chaîne les empêche d'aller au-delà des limites. Des limites que vous jugez justifiées, mais je me demande si elles le sont toujours. .Eparoles .P Yanika était une exception à la règle. Elle n'avait aucune force imposée qui l'aide à se contrôler. Et malgré cela, par sa volonté, elle parvenait à faire que son aura disparaisse presque complètement. Et elle était si concentrée à ne pas déranger les autres avec ses émotions qu'elle trébucha sur le sol irrégulier, et je la saisis par le bras, en soupirant. .D .Bdia Tu veux qu'on sorte, Yani? .Edia .P Pour toute réponse, une aura rebelle m'assaillit. .D .Bdia Il est là! .Edia s'exclama Livon. .P La lumière du jour éclairait encore les parois à cet endroit et je n'eus même pas besoin de sortir ma pierre de lune pour examiner les lieux. Le tunnel était à moitié bouché avec des roches, sans doute entassées par Mérek et Rakbo. Je m'approchai, jetant un coup d'œil. À l'évidence, l'ouverture n'avait pas été créée par les «Flammes Sacrées du monde». Après avoir vu les incisions faites dans la roche ainsi que la quantité de pierres mastiquées, j'affirmai sans hésiter: .D .Bdia Un dragon de terre est passé par ici. Et un petit. Ce qui signifie probablement que, plus bas, un plus grand a dû passer. Les dragons de terre n'abandonnent jamais leurs petits tant que ceux-ci n'ont pas atteint leur taille adulte. .Edia .D .Bdia D'où le tremblement de terre, .Edia médita Naylah. .P Livon se pencha par-dessus l'ouverture et je le vis renifler et fixer un regard sombre sur l'obscurité du tunnel. .D .Bdia Cela sent la mort, .Edia lâcha-t-il. .P Je fronçai les sourcils bien que je ne sois pas surpris. Les dragons de terre ne se nourrissaient que de minéraux, de petits vers et d'insectes, mais ils semaient la panique et causaient de dangereux effondrements qui écrasaient toute créature se trouvant sur leur passage. .P Je posai une main sur la paroi irrégulière, évaluant les forces. Après avoir considéré que ce passage était plus ou moins sûr, je me détendis et m'assis sur une roche, pensif. .P Si les vampires étaient arrivés par là, fuyant les dokohis, cela signifiait que ce tunnel devait communiquer avec la partie de Lédek. Celle-ci, tout compte fait, était une zone relativement haute en comparaison avec Kozéra et Dagovil… Elle devait être à quelques heures de marche seulement. J'observai Sirih et Livon tandis que ceux-ci pénétraient dans le tunnel, éclairés par la lumière harmonique. Qu'est-ce que les Ragasakis pensaient faire avec cet accès aux Souterrains? Aller jeter un coup d'œil et essayer d'obtenir plus d'informations sur les dokohis? Si ceux-ci avaient attaqué le Prince Ancien, il se pouvait qu'ils soient encore à sa recherche. Dans ce cas, ils finiraient par trouver le passage à un moment ou un autre. À moins que nous détruisions le tunnel avant. .P Je partageai mes pensées avec Naylah et Sanaytay, et le premier à acquiescer et approuver silencieusement mon raisonnement fut Saoko. Naylah réfléchit davantage, et je devinai que, pour elle, la possibilité de trouver les dokohis plus tôt que prévu la tentait. Elle n'était pas encore parvenue à une conclusion quand Livon et Sirih revinrent, disant que le tunnel semblait interminable et qu'il devenait de plus en plus pentu. .D .Bdia Les vampires devaient être plus que désespérés pour prendre une telle route, .Edia médita Livon. .P Nous nous tournâmes en entendant des mots grognés en provenance de la caverne des mirols. Bientôt, nous vîmes Orih apparaître. Elle marchait d'un pas raide. Elle était visiblement irritée. Heurtant légèrement une stalagmite, elle marmonna une plainte puis avança encore de quelques pas avant de nous dire avec décision: .D .Bdia C'en est assez! Si le Prince Ancien est capable de les sauver, qu'il le fasse! Yéren est déjà en train de l'aider, lui, non? Si jamais un autre Atarah meurt, je ne le lui pardonnerai pas! .Edia .P Atarah? C'était donc ainsi que s'appelait le peuple d'Orih. Elle semblait presque s'identifier avec celui-ci, malgré tout ce que ces Atarah lui avaient fait subir dans le passé. .D .Bdia Comment vas-tu le convaincre? .Edia demanda Naylah. .D .Bdia Je ferai exploser l'entrée de ce cratère! .Edia s'exalta-t-elle. .P Elle plaisantait, n'est-ce pas? .D .Bdia Ça, ça n'embêterait pas que les vampires, Orih! .Edia objecta Livon. .Bdia Je suis sûr qu'il y a un moyen plus doux pour le convaincre. Et si on essayait d'en parler avec lui, tout simplement? .Edia .D .Bdia Je suis d'accord avec toi, Livon, .Edia intervins-je. Je me levai de la roche où j'étais assis, les mains enfouies dans mes poches. .Bdia Mar-haï, ce n'est pas pour dire mais je pense que laisser ce tunnel ouvert vers les Souterrains, avec tant de mirols malades à côté, ce n'est pas une bonne idée. Tout de suite, n'importe quelle créature pourrait monter par là, pas uniquement les catraïndes ou les dokohis: par une telle ouverture, même les kraokdals et les nadres pourraient passer. Si nous promettons aux vampires que nous détruirons définitivement le tunnel, peut-être qu'ils seront plus disposés à nous écouter. Comme ça, ils seront plus en sécurité et les dokohis ne pourront plus les poursuivre aussi facilement. Nous y gagnons tous. .Edia .P Finalement, mon argument les convainquit. Naylah et Livon partirent négocier; quant au reste d'entre nous, Orih nous supplia de l'aider à s'occuper de son peuple: nous donnâmes à manger des friands de Kali aussi bien aux enfants qu'aux adultes, nous allâmes chercher de l'eau claire pour tous et nous nettoyâmes la caverne. On aurait dit qu'un raz de marée était passé par là: bien qu'il soit évident que Mérek s'était efforcé de mettre de l'ordre et de maintenir l'endroit propre, il y avait des fragments de bols partout, des restes de sang de catraïnde et de saïjit sur le sol et sur les parois décorées, des paniers brisés, des matelas mis en pièces… Rares étaient les biens des Atarah qui n'avaient souffert aucun dommage. Mais le pire, c'étaient les blessures que ces montagnards s'étaient infligées. Sans les soins de Mérek, nombre d'entre eux seraient morts depuis des jours. .P J'étais en train d'aider un enfant de l'âge de Yanika à boire de l'eau quand j'entendis Orih s'enquérir: .D .Bdia Mérek, où est Rakbo? Je ne l'ai pas vu de toute la matinée. .Edia .P Du coin de l'œil, j'aperçus la grimace du jeune mirol. .D .Bdia Il est parti chasser. .Edia .P Chasser, hein? Au ton qu'il employa, je me demandai si son compagnon était parti chercher à manger ou parti chercher d'autres saïjits bien portants pour leur sang… .P Finalement, Naylah et Livon revinrent et ils le firent en compagnie de Yéren et du vampire aux lunettes. .D .Bdia Tout est arrangé! .Edia annonça Naylah. .Bdia Le Prince Ancien dit que, si nous sommes capables de détruire le tunnel aussi efficacement que nous le disons, il se mettra au travail dès cet après-midi pour sauver ton peuple, Orih. .Edia .P Les yeux de la mirole s'illuminèrent. .D .Bdia C'est vrai? .Edia Elle se tourna vers moi et m'agrippa par la manche, agitée. .Bdia Allons détruire le tunnel, Drey! Ne perdons pas de temps! Allez, allons-y! .Edia .P Elle partit en courant vers l'entrée du tunnel et nous la suivîmes tous avec plus de réserve. Une fois devant l'ouverture, je m'empressai d'enfiler au moins les gants de destructeur que je gardais au fond de mon sac. Prenant aussi le masque, je me tournai vers Yanika. .D .Bdia Tu seras plus en sécurité ici, .Edia lui dis-je à contrecœur. .P Ma sœur sourit. Après s'être si bien occupée des mirols malades, son aura débordait d'espoir. .D .Bdia Fais attention, frère. .Edia .D .Bdia Toujours, .Edia répliquai-je avec un sourire. Remarquant l'indécision agacée de Saoko, j'ajoutai à son intention: .Bdia Tu n'as pas besoin de me suivre: tu ne ferais que me déranger. .Edia .P Le drow aux cheveux en brosse grimaça, mais il ne daigna pas répondre. J'attachai le masque, sortis la pierre de lune et m'enfonçai dans le tunnel derrière Orih. Celle-ci avait déjà pris sur moi quelques mètres d'avance, éclairant son chemin avec une lanterne. .P J'étais curieux de voir l'habileté de la mirole. C'était une explosionniste, mais elle n'utilisait pas l'orique et, d'après ce que j'avais compris, son sortilège requérait infiniment plus d'énergie que les sortilèges de force orique. Cependant, si celui-ci était capable de se propager à travers la matière, il devait aussi être beaucoup plus destructeur. .D .Bdia Dis-moi, ton sortilège d'explosion est puissant jusqu'à quel point? .Edia lui demandai-je tandis que nous avancions prudemment entre les débris de roche. .P Orih ralentit et leva un index pensif. .D .Bdia Est-ce que tu as déjà vu une magara explosive? .Edia .D .Bdia Bien sûr, .Edia dis-je. .Bdia Dans les mines souterraines, on les utilise tout le temps. Alors, c'est un peu comme une magara explosive minière? .Edia .P La mirole laissa échapper un petit rire. .D .Bdia Rien à voir. En moyenne, c'est comme une vingtaine de ces magaras. .Edia .P J'écarquillai les yeux. .Sm Une vingtaine ? Elle reprit posément: .D .Bdia Je ne peux pas contrôler sa puissance, alors parfois il y a de petites surprises. C'est pour ça que je suis toujours prudente, .Edia se vanta-t-elle. .P Je réprimai une moue incrédule. .D .Bdia Comment ça fonctionne? .Edia .P Orih m'adressa un grand sourire avant de continuer à marcher et d'expliquer: .D .Bdia C'est facile. Mon sortilège fonctionne comme un lien entre le cœur de l'explosion et moi. J'ai besoin de quelques minutes pour le mettre en place, puis d'environ cinq minutes avant de pouvoir l'activer. Ce n'est pas vraiment un problème, parce que, de toutes façons, après l'avoir placé, il faut s'éloigner un bon bout de chemin. .Edia .P Je déglutis. .D .Bdia Et… je suppose que tu sais plus ou moins évaluer de combien il faut s'éloigner. .Edia .D .Bdia Mm… À la Superficie, plus ou moins, mais je n'ai jamais fait une explosion souterraine, .Edia admit-elle, en adoptant un ton innocent. .Bdia Pour ça, c'est toi l'expert, non? .Edia .P Je me contentai d'émettre un raclement de gorge indécis. N'ayant jamais vu son sortilège, il était difficile d'imaginer l'impact. À dire vrai, d'un point de vue pragmatique, il aurait mieux valu que je m'occupe seul de rompre le tunnel, mais j'éprouvais de la curiosité, et je ne me sentais pas capable de voler la gloire à Orih. Elle avait l'air si enthousiaste… Après un silence durant lequel on n'entendait que nos pas, le suintement de l'eau et le roulement des cailloux, j'arrivai à la conclusion que plus loin Orih lâcherait son sortilège, mieux ce serait. .P Aussi, nous continuâmes à descendre. À un moment, Orih faillit chuter et elle eut beau me répéter qu'elle allait bien, qu'elle avait juste glissé, je décidai de passer devant. .D .Bdia C'est moi, l'expert, non? .Edia rétorquai-je. .Bdia Si tu avais glissé davantage, tu serais morte. .Edia .P Je passai donc en tête, devant son expression saisie. Cependant, au bout d'un quart d'heure peut-être, la mirole commença à se plaindre. .D .Bdia Drey… Tu ne trouves pas que nous allons trop loin? Tout le chemin qu'on descend, il va falloir le remonter après, tu sais? Cette côte va me tuer. .Edia .D .Bdia C'est vrai, .Edia reconnus-je. .Bdia Descendons juste un peu plus. .Edia .P Le «un peu plus» se transforma en un quart d'heure de plus. Une odeur nauséabonde commença à flotter dans l'air et s'intensifia à mesure que nous descendions. Orih se pinça le nez puis se couvrit la bouche. Finalement, nous trouvâmes sur le chemin un énorme cadavre, mou et malodorant. .D .Bdia D-Drey, .Edia bredouilla Orih, à bout de souffle. .Bdia Qu'est-ce que c'est que ça? .Edia .D .Bdia Un rowbi, .Edia répondis-je. .Bdia Ce sont des sortes de vers énormes. À Dagovil, on les utilise comme bétail et comme bêtes de somme. .Edia .D .Bdia Du bétail? .Edia s'étrangla Orih, contournant l'immense corps, écœurée. .Bdia Ça se mange? .Edia .P J'acquiesçai, amusé. .D .Bdia Beh oui. De fait, c'est un des plats les plus typiques de Dagovil. Les gens ajoutent du rowbi à n'importe quel plat. Mais on ne mange que ceux qui sont domestiqués. Ceux qui sont sauvages pourraient avoir mangé n'importe quoi. Et celui-ci est déjà à moitié décomposé. .Edia .P Et aucune bête n'était venue le dévorer, remarquai-je mentalement. .D .Bdia Ne reste pas planté là! .Edia protesta Orih. .Bdia Tu n'as donc pas le sens de l'odorat? Moi, je n'en peux plus… .Edia .D .Bdia C'est curieux, .Edia méditai-je. .Bdia J'ai entendu dire une fois que les mirols raffolent de la viande pourrie. Dans ce cas, le rowbi devrait être pour toi comme un gâteau de Kali, non? .Edia .D .Bdia Tu rigoles? S'il te plaît, avance, .Edia s'étouffa Orih en me pressant. Elle aspira et cracha. .Bdia C'est infect. Tu ne sens rien ou quoi? .Edia .P Sa mine écœurée m'inquiéta et, lançant un sortilège orique pour éloigner de mon mieux la puanteur, j'accélérai aussi le rythme en répliquant: .D .Bdia Je ne sens pas plus qu'il ne faut. .Edia .P Car mon Datsu m'empêchait de réagir à l'odeur de manière excessive, ajoutai-je intérieurement, mais je laissai de côté l'explication, sachant que ce n'était pas le bon moment pour en parler. .P Quelques pas plus loin, quand la puanteur de la créature faiblit, j'observai que le tunnel s'était élargi et aplani. Je m'arrêtai et posai une main sur la roche. Je la sondai un moment. Et j'acquiesçai face à la question silencieuse d'Orih. .D .Bdia Tu peux placer ici ton sortilège. Ça a l'air d'être un bon endroit. .Edia .P Orih sourit largement et inspira une bouchée d'air propre. .D .Bdia Laisse-moi faire. .Edia .P Elle régla sa lanterne pour mieux voir et, pendant qu'elle travaillait, je m'éloignai un peu dans le tunnel. L'air était curieusement plus frais et, à un tournant, j'observai que ma pierre de lune n'était plus la seule à émettre de la lumière devant moi. Il y avait quelque chose, là-bas, au fond du sentier. Après avoir jeté un regard à Orih et constaté qu'elle était toujours occupée, je décidai de me rapprocher prudemment de la source de lumière. Je débouchai finalement sur une vaste caverne éclairée par une pierre de lune géante. Non, me corrigeai-je. Plus qu'une caverne, c'était un énorme abîme. Un chemin le bordait, plutôt irrégulier, mais il était possible de le parcourir. Tout en bas, au fond de l'abîme, on ne voyait rien… mais on entendait une rumeur constante et, aux courants d'air qui s'élevaient jusqu'à moi, tout indiquait qu'une rivière coulait en bas. Et pas un simple ruisseau. Il s'agissait donc très probablement de la Spirale, le fleuve qui disparaissait par moments dans la roche, descendant en spirale vers la Mer d'Afah en passant par Ambarlain. Ou du moins c'est ce que je pensai, mais j'aurais eu besoin des coordonnées exactes pour le vérifier. .P Je fis demi-tour et retournai auprès d'Orih. La mirole était concentrée et je m'efforçai de ne pas la déranger. Je m'appuyai contre une paroi et attendis, observant ses gestes avec curiosité. C'était comme si, en touchant la roche, elle la peignait d'énergies. Comme si elle créait un de ces cercles magiques de sorciers qui apparaissaient dans les contes. .P Bientôt, Orih se leva, satisfaite. .D .Bdia C'est prêt. On revient? .Edia .P J'acquiesçai et, me séparant du mur, je laissai Orih passer devant et refermai la marche. Comme Orih l'avait prédit, l'ascension fut plus fatigante que la descente, mais aussi moins dangereuse. Au bout d'un moment, Orih s'arrêta. .D .Bdia Si je m'éloigne beaucoup plus, le lien va se briser. Je vais devoir l'activer ici. .Edia .D .Bdia Qu'est-ce qui se passe si le lien se brise? .Edia demandai-je. .P Orih haussa les épaules. .D .Bdia Rien. Je n'ai pas encore donné l'énergie nécessaire pour l'explosion, .Edia expliqua-t-elle. .Bdia Alors, je le fais? .Edia .P J'évaluai la distance que nous avions parcourue. Ce n'était pas beaucoup, mais si elle ne pouvait pas l'activer de plus loin, qu'y faire. J'ajustai le masque de destructeur: celui-ci protégeait non seulement la tête et les yeux, mais aussi l'ouïe. .D .Bdia Vas-y, .Edia approuvai-je. .P Orih inspira, joignit ses deux mains et ferma ses paupières. Brusquement, je la vis rougir. .D .Bdia Ce serait… ce serait ridicule que je rate mon coup cette fois-ci, n'est-ce pas? .Edia .P Je pâlis. .D .Bdia Rater ton coup? .Edia .D .Bdia Non, bon, c'est que je ne réussis pas toujours à tous les coups… Mais, cette fois-ci, il faut que j'y arrive, .Edia se dit-elle. Elle ouvrit les yeux avec décision. .Bdia Pour Mérek… et le grand-père Dalorio. Ce vampire a intérêt à les sauver… .Edia .D .Bdia Bon alors, tu le fais ou pas? .Edia m'impatientai-je et je soufflai: .Bdia Mar-haï… .Edia .P Orih inspira et se concentra à nouveau. Durant quelques instants, le silence régna. Alors, je sentis un changement dans l'air. Aussitôt, une avalanche d'énergie me frappa. Le fracas fut impressionnant. À vrai dire, j'avais eu beau prendre des précautions, je ne m'attendais pas à ce que l'explosion soit si puissante. À présent, je comprenais mieux pourquoi les gens de son peuple les avaient prises, elle et sa mère, pour des monstres. Elles étaient bel et bien des monstres. .D .Bdia Cours! .Edia s'exclama Orih. .P Nous nous activâmes et, malgré le terrain escarpé, nous essayâmes d'accélérer le plus possible le rythme de notre ascension. Même là où nous étions, de petites pierres tombaient, détachées par la secousse. L'explosion mit un bon moment à finir de se propager et je m'étonnais que notre chemin de retour soit encore ouvert quand j'entendis le bruit caractéristique d'une roche cédant à la pression. J'écartai Orih juste à temps avant que la roche ne s'écrase par terre en éclatant. Cependant, la majorité des pierres ne nous atteignit pas grâce à la barrière orique que j'avais érigée à la hâte. Orih avait les yeux écarquillés. Et, moi, j'agrippai fortement ma pierre de lune dans mon poing. .D .Bdia Je vais essayer d'équilibrer ça avant que nous restions bloqués, .Edia dis-je. .D .Bdia Équilibrer…? .Edia .P Sans lui répondre, je me concentrai sur mon orique. L'explosion d'Orih avait pris fin maintenant, mais elle avait laissé les roches fissurées et instables. Au fur et à mesure que nous avancions, je me chargeai de les faire chuter, limitant la probabilité que l'une d'elles s'abatte sur nous. Et celles qui nous barraient la route en tombant, je les désintégrais juste assez pour nous laisser passer, sans réduire un seul instant le vent qui m'entourait, repoussant le sable et la poussière. .D .Bdia Plus jamais, .Edia soufflai-je. .Bdia Maintenant, je comprends pourquoi il n'y a pas d'explosionnistes dans les Souterrains. C'est un véritable suicide. .Edia .P Orih ne répondit pas. Elle avançait derrière moi avec des mouvements raides et mal assurés. Visiblement, avoir utilisé tant d'énergie l'avait épuisée. J'entendis un nouvel éclat de roche. Et je souris largement derrière mon masque. Mar-haï. Cette technique était une folie, mais j'étais sûr que Lust aurait été fasciné. Cependant, il ne l'aurait jamais apprise, parce que c'était simplement bien trop peu contrôlable. .P Au bout d'un long moment à batailler contre les roches traîtresses, nous parvînmes à un endroit plus stable et nous finîmes de remonter avec plus de tranquillité. .D .Bdia En bas, il ne doit plus rester ni l'ombre d'un tunnel, .Edia rit enfin Orih, plus sereine. .Bdia Pas vrai? .Edia .D .Bdia Oui, et le rowbi doit être réduit en bouillie, .Edia répliquai-je. .P Une étrange impression s'empara de moi tandis que nous approchions de la sortie du tunnel. La sensation commença par un picotement désagréable et se changea rapidement en un miasme de désespoir. Dannélah, se pouvait-il que…? Glacé, je me ruai vers la sortie. Près de celle-ci, Livon tentait de se relever, mais quelque chose semblait le paralyser. .D .Bdia Drey… Orih… .Edia bégaya-t-il. Il avait la main ensanglantée. .P Je m'arrêtai net à l'entrée de la caverne. Près des stalagmites, se tenaient Sirih, Sanaytay et Naylah… toutes trois aussi paralysées que Livon. Sanaytay s'était même évanouie. Tchag s'agrippait à Yanika, tremblant de tout son petit corps… Et Yanika… .P L'aura de Yanika était une boule géante de pure horreur. Et dès que son horreur me frappa de plein fouet, je cessai de la sentir. Comme un automate, je m'approchai d'elle, j'éloignai Tchag sans égards et, emportant ma sœur dans mes bras, je m'en fus sans un mot, sans hâte, mais avec décision. .P Une fois hors de la grotte, la lumière du jour m'aveugla un peu. Je vis le vampire aux lunettes accroupi un peu plus loin, avec une tête de chat hérissé et des yeux exorbités. Son instinct devait lui avoir fait comprendre que cette paralysie et cette horreur sans mesure n'étaient pas siennes. Je l'ignorai, descendis le terrain pierreux et entrai dans la forêt. .P Au bout d'un moment, je me rendis compte que Yanika avait changé d'attitude. Ses grands yeux noirs ouverts ne regardaient plus dans le vide: ils étaient noyés de larmes. Elle s'agita, m'obligeant à la poser sur le sol. .D .Bdia Fr… frè… frère… .Edia hoqueta-t-elle. .P Elle étreignit mon torse. J'essayai de comprendre ce qui lui était arrivé, mais j'en fus incapable; aussi, je lui demandai doucement: .D .Bdia Que s'est-il passé, sœur? .Edia .P Yanika inspira bruyamment et, s'écartant légèrement, elle me regarda, leva une main et retira mon masque. Elle ouvrit plus grand les yeux, mais elle les baissa aussitôt et se remit à pleurer. .D .Bdia J'ai eu si peur! .Edia s'exclama-t-elle brusquement. .Bdia J'ai eu si peur, frère… quand j'ai entendu l'explosion. Je n'avais jamais entendu un tel bruit. J'ai cru… j'ai cru que tu étais mort. Et quand j'ai pensé ça, je me suis sentie si mal, si mal que… que… je leur ai fait du mal, frère! Livon est tombé et il s'est coupé la main. Il y avait du… du sang, .Edia sanglota-t-elle. .Bdia Et Sanay s'est évanouie. Et Sirih était tellement angoissée… Et Naylah a dit… elle a dit des choses très bizarres. Elle a parlé d'un monstre… .Edia Elle m'étreignit de nouveau dans ses bras menus, tremblant de tout son corps. Je l'écoutai sangloter. Après un silence, elle ajouta: .Bdia Est-ce que je suis vraiment un monstre, frère? Je… je croyais que je pouvais me contrôler. Je me suis entraînée pour ça. .Edia Elle déglutit et murmura: .Bdia Même toi, je te rends triste… n'est-ce pas? C'est pour ça que tu dois utiliser ton Datsu… Parce que sinon, à toi aussi, je te ferais du mal. .Edia .P Je la regardai sereinement et fis non de la tête. .D .Bdia Non, .Edia assurai-je. .Bdia À moi, tu ne me fais jamais de mal. .Edia .P Je bridai mon Datsu autant que celui-ci me le permit et, petit à petit, je sentis le sceau revenir presque à son état normal. La tristesse de Yanika s'accrut au-dedans de moi, mais je ne la repoussai pas. Je préférais sentir ça que de ne rien sentir. Je saisis ses deux mains. .D .Bdia Yani. Dis-moi. Que veux-tu faire? Veux-tu rester? Si tu ne veux pas, nous partons. Nous partons tout de suite et nous continuons à voyager où tu voudras. Tu n'as pas à supporter ça. .Edia .P Yanika baissa la tête. Sa tristesse ne s'apaisait pas. .D .Bdia Je ne veux plus jamais leur faire de mal, .Edia murmura-t-elle. .P Et je doutais que les Ragasakis puissent nous pardonner après une telle terreur. Que nous soyons restés auprès d'eux, les mettant en danger à chaque instant, imposant l'état d'âme de Yanika à leurs sentiments à tout moment sans même les prévenir… C'était probablement impardonnable. Jusqu'alors, personne, à part moi, n'avait été capable de l'accepter et de vivre avec elle en connaissant son pouvoir… Je devais des excuses aux Ragasakis. Pas Yanika: elle, elle ne contrôlait pas son pouvoir et avait été la première à vouloir révéler son habileté à la confrérie. Moi, par contre, j'avais retardé les choses, sachant parfaitement qu'un jour, nos nouveaux compagnons finiraient pas découvrir la vérité. .D .Bdia C'est bon, .Edia dis-je enfin. .Bdia Mais ne sois pas triste. Ce n'est pas ta faute, Yani. Viens, nous allons aller nous excuser et faire nos adieux, et nous serons de nouveau toi et moi contre le monde. Ça te va? Ce n'est pas si mal, n'est-ce pas? .Edia .P Yanika secoua la tête. .D .Bdia Ce n'est pas ce que tu voulais, frère, .Edia chuchota-t-elle. .Bdia Toi, tu voulais rester avec eux. .Edia .D .Bdia Je voulais, mais plus maintenant, .Edia lui répliquai-je. .Bdia Les choses changent. .Edia .D .Bdia Par ma faute. .Edia .D .Bdia Par la faute des autres, .Edia lui rétorquai-je. .Bdia Et par ma faute. Si tu crois que tu es un monstre, moi, je suis pire que ça. Tu ne te rappelles donc pas ce que les gens du Temple pensaient des Arunaeh? Ils ne me considèrent même pas tout à fait comme un saïjit. Tout ça parce que je ne ressens pas comme eux. Mais ça m'est égal, Yani. Ça m'est égal parce qu'à toi, ça t'est égal. Tant qu'il y a au moins une personne pour qui je ne suis pas une simple machine destructrice… je n'ai besoin de personne d'autre. Tu m'entends, Yani? .Edia .P Les lèvres de Yanika tremblèrent. .D .Bdia Mais Livon et toi, vous vous entendez si bien… Et Orih, Sirih et Sanay… Mar-haï. Je suis la pire destructrice des Arunaeh, .Edia ironisa-t-elle. .P Je la regardai, saisi. Et je me crispai. .D .Bdia Oublie ça. Oublie tout. Ça n'a duré que quelques semaines, même pas un mois. Nous ne les connaissons pas. Oublie-les, Yani… Nous ne pouvons pas rester. Mais allons nous excuser. S'il te plaît, .Edia ajoutai-je, la suppliant de se calmer. .P Yanika inspira et acquiesça, se reprenant. .D .Bdia D'accord. .Edia .P D'un pas lent, nous marchâmes entre les arbres, et je me tournai à peine quand je vis Saoko approcher. Je ne fus pas surpris: j'avais remarqué sa présence depuis un moment. Le mercenaire avait gardé une distance prudente, probablement pour que l'aura de ma sœur ne l'affecte pas. Ce qui était étrange, c'était que je ne l'avais pas vu quand j'étais sorti du tunnel. Je le foudroyai du regard et, après un silence, je demandai: .D .Bdia Pourquoi tu n'es pas intervenu? .Edia .P Saoko leva les yeux vers le ciel sans ralentir. Après un autre silence, il avoua: .D .Bdia Lustogan m'a dit de ne pas le faire. .Edia .P Je soufflai intérieurement. Mon frère avait-il expressément demandé à Saoko de ne pas intervenir si Yanika avait une crise? Mais pourquoi? Avait-il donc déjà prévu que quelque chose de semblable se produirait et nous obligerait à nous séparer des Ragasakis? Espérait-il donc qu'ainsi nous rentrerions à la maison? .P Je me concentrai sur mes pas et nous fûmes rapidement de retour au pied du terrain rocailleux en haut duquel se tenait la grotte. Juste à cet instant, Naylah, Livon, Orih, Yéren, Sirih et Sanaytay étaient en train de descendre. Les six Ragasakis affichaient des expressions disparates. Naylah se cramponnait à sa lance, Sanaytay était très confuse, Yéren profondément pensif, Sirih avait les sourcils froncés et Orih mordillait sa lèvre, incrédule. Je fis signe à Yanika de s'arrêter et je m'approchai. L'expression de Livon était celle qui me déconcertait le plus: ses yeux me contemplaient avec inquiétude. Peut-être cherchait-il les mots appropriés pour me dire qu'il se sentait trahi? .P Quand je ne fus plus qu'à quelques mètres, le permutateur demanda: .D .Bdia Yanika va bien? .Edia .P Je fuis son regard, tout en acquiesçant. .D .Bdia Elle va bien. Et… ta main? .Edia .D .Bdia Oh. Ce n'est qu'une égratignure! .Edia assura-t-il. .P Il souriait. Pourquoi diables souriait-il? Je déglutis. .D .Bdia Ragasakis. Je voulais vous dire… .Edia .P J'hésitai, mal à l'aise. Je n'étais pas habitué à présenter des excuses. Je me rappelais que les rares fois où j'avais dit «je suis désolé» à mon frère, celui-ci m'avait répliqué «je m'en moque». Une façon de dire qu'il valait mieux faire les choses comme il faut du premier coup que de demander pardon inutilement. Pourtant, lui, il avait bien demandé pardon quand j'avais écrasé la sculpture d'Antaka dans ce village de Dagovil… .P Me décidant enfin, je m'agenouillai. Sous leurs regards saisis, je m'inclinai en posant mes mains gantées sur les cailloux et je lançai d'une voix forte et sincère: .D .Bdia Je regrette ce qui s'est passé! J'aurais dû vous avertir, mais je ne l'ai pas fait. .Edia .P À ce moment, je ressentais de la tristesse plus que de la culpabilité. M'étais-je tant attaché à eux? Naturellement: même si cela pouvait paraître pathétique, je n'avais jamais connu personne aussi bien que les Ragasakis que j'avais rencontrés il y avait moins d'un mois… .Bpenso Ya-naï, .Epenso me dis-je alors. .Bpenso Oublie tout. Lust avait raison: l'amitié dure le temps que dure la bonne ambiance et se rompt plus facilement que le talc. .Epenso Je contins ma tristesse en libérant légèrement mon Datsu. Je ne voulais pas que Yanika la sente. Je ne voulais pas la faire souffrir plus qu'elle ne souffrait déjà. J'ôtai de mon bandeau le symbole bleu des Ragasakis que m'avait offert Naylah et le posai sur les pierres en m'inclinant: .D .Bdia Pardon et… merci pour tout. Je comprends que nous ne puissions pas rester après ça. .Edia .P La réponse ne se fit pas attendre. Sirih souffla et Sanaytay murmura timidement mon nom avec surprise; quant à Livon, il s'assit devant moi, les jambes et les bras croisés, et me regarda fixement. Les yeux du permutateur étaient comme deux lacs gris, limpides et résolus. .D .Bdia Drey, .Edia dit-il. .Bdia Qu'est-ce que tu racontes? Nous connaissions déjà les pouvoirs de Yanika. Zélif nous avait avertis. .Edia .P J'écarquillai les yeux. Zélif… Bien sûr. Il était logique qu'elle n'ait pas gardé le secret et l'ait divulgué aux confrères sans me consulter. Je ne sus si je devais me sentir soulagé ou pas. Sirih se racla la gorge. .D .Bdia Bon, dire que nous les connaissions… c'est beaucoup dire. Moi, personnellement, je ne m'attendais pas à un truc pareil. Franchement, c'était terri… .Edia Orih lui donna un coup de coude, mais Sirih termina: .Bdia …blement impressionnant. Et long. Ça a été le pire quart d'heure de ma vie! .Edia rit-elle nerveusement. .Bdia Ça, c'est ce qu'on appelle partager les joies et les peines…! .Edia .D .Bdia Sirih…! .Edia protesta Orih. .Bdia Elle ne le fait pas exprès, tu sais? N'est-ce pas, Yani? .Edia .P Bien que ma sœur soit restée à une certaine distance, je perçus clairement son aura de surprise. .D .Bdia Vous le saviez? .Edia demanda-t-elle. .P Orih acquiesça, souriante. .D .Bdia Bien sûr. Ce n'est pas quelque chose dont on se rend compte facilement et j'avais du mal à le croire, mais, maintenant que tu nous as donné une preuve aussi claire… ce pouvoir est incroyable, Yani! .Edia .P Yanika s'approcha avec timidité, stupéfaction et espoir. .D .Bdia Vraiment? .Edia .D .Bdia Vraiment, .Edia sourit Naylah. .D .Bdia Incroyable et génial, .Edia confirma Livon sans abandonner sa position assise. .P Confus, je secouai la tête et me levai, tentant de comprendre. Ces gens… .D .Bdia Son pouvoir ne vous fait pas peur? .Edia demandai-je. .P Je les vis échanger des regards, des haussements d'épaules et de légers sourires. .D .Bdia Le mien ne te fait pas peur? .Edia répliqua Orih, découvrant ses dents affilées. .P Je soufflai de biais. .D .Bdia Le tien est si flagrant qu'il effraierait même un dragon, .Edia lui dis-je. Et je fronçai les sourcils, les regardant tour à tour, encore troublé. Pourquoi diables ces Ragasakis n'agissaient-ils pas comme les gens normaux? Quel saïjit ayant toute sa tête accepterait dans son groupe une personne qui influençait ses sentiments à tout moment? .D .Bdia Alors… cela ne vous dérange pas de ressentir ce que, moi, je ressens? .Edia demanda Yanika. .D .Bdia Ça peut être un pouvoir dangereux, .Edia admit Naylah, en posant sa lance. .Bdia Mais… .Edia Elle ramassa par terre l'insigne des Ragasakis et me le tendit sans hésiter en disant: .Bdia Dans notre confrérie, nous n'abandonnons pas les gens parce qu'ils sont différents. Si elle ne contrôle pas son pouvoir… nous l'aiderons à trouver une méthode pour apprendre à le faire. .Edia .D .Bdia Et nous la trouverons, .Edia affirma Livon, confiant. .D .Bdia Les Ragasakis sont capables de tout! .Edia s'exclama Orih, radieuse. .D .Bdia En plus, si vous partez, Tchag se transformera, la nuit, .Edia fit remarquer Sirih, toujours pragmatique. .P À la moue surprise de Livon, je devinai que celui-ci venait de comprendre. Sanaytay intervint alors timidement, d'une voix douce: .D .Bdia Drey. Yanika. Ce serait triste… si vous partiez. .Edia .P L'aura de Yanika brillait à présent d'émotion. Je déglutis. Eux tous… Je n'eus pas besoin de regarder ma sœur pour prendre une décision: je repris l'insigne des Ragasakis. Livon sourit de toutes ses dents et, joyeux, Yéren commenta: .D .Bdia Bon! Moi, je retourne avec mes patients. Dites, si ça ne vous dérange pas… vous pourriez m'apporter plus d'oorde? C'est la plante avec des petites fleurs roses que j'ai ramassée en chemin, hier. Je l'ai montrée à Livon avant. Prenez toutes celles que vous pourrez et revenez vite. Ces mirols… sont vraiment mal en point. Mais, avec le savoir du Prince Ancien, je n'ai pas d'excuse: je ferai tout mon possible pour les sauver. .Edia .P Livon me prit par la manche pour m'encourager à le suivre. .D .Bdia Allons chercher ces oordes! Les plantes avec des fleurs en forme de clochette, n'est-ce pas, Yéren? .Edia .D .Bdia Voyons, je te les ai montrées, Livon, ne fais pas comme si tu ne t'en souvenais pas! .Edia .P Livon eut un sourire forcé. .D .Bdia Oui, oui… .Edia Il croisa mon regard moqueur et son sourire s'élargit, clair et innocent, tandis que nous courions vers le bois. .Bdia Je connais un tas de plantes et j'ai un odorat de loup. Nous n'aurons qu'à procéder par élimination! .Edia .P Je roulai les yeux. Mar-haï… .D .Bdia C'est pour ça que tu ne finis jamais de résoudre le cube à chiffres, Livon, .Edia lui dis-je sur un ton fataliste. .Bdia Tu manques de stratégie. .Edia .P Par contre, il ne manquait pas de résolution. .Ch "Échanges" Je me trouvais dans une capsule sphérique parmi tant d'autres, dans un cristal transparent qui brûlait. Il brûlait de folie et de déséquilibre, mais Sheyra n'était pas là pour m'aider à équilibrer quoi que ce soit. Quelque part, Lust se moqua: .Bparoles Sheyra ne fait rien, Drey: c'est toi qui fais pour elle. .Eparoles C'est vrai, pensai-je. Et, au milieu de la lumière brumeuse et bleutée, au milieu du silence et du néant, je tendis la main. Détruis. Détruis. Détruis tout. Ce n'est qu'au moment où j'allais lâcher mon orique contre le globe qui m'enfermait que je me rendis compte que je m'étais changé en roche et qu'avec mon sortilège, moi aussi, j'allais être détruit… .P Je me réveillai en sursaut. Mes yeux se fixèrent un moment sur le ciel bleu tacheté de nuages. Ces trois derniers jours, il n'avait presque pas plu, à la joie de tous. J'écoutai au loin des voix animées et je me redressai en secouant la tête. Attah… Je m'étais endormi sur l'herbe à force de contempler les nuages. .D .Bdia Un cauchemar? .Edia s'enquit Livon, les sourcils froncés. .P Je croisai son regard et, m'apercevant qu'il était toujours avec son cube à chiffres, je me demandai comment faisait ce type pour rester éveillé: le permutateur avait passé presque toute la nuit à aider Mérek à chercher son compagnon Rakbo qui n'avait pas donné signe de vie depuis le matin de l'explosion du tunnel, trois jours plus tôt. Je haussai les épaules. .D .Bdia Je suppose, .Edia répondis-je. .P Je jetai un coup d'œil aux autres Ragasakis: près du lac, au pied de la colline, Sanaytay apprenait à Yanika et à Tchag les différents chants d'oiseaux qu'elle connaissait; installée sur la branche d'un arbre, un peu plus loin, Sirih faisait la sieste. Saoko affilait ses couteaux près du bâtiment des vampires. Et Orih devait probablement causer avec Mérek, ou avec quelque autre mirol de son peuple. Quant à Yéren… Eh bien, le breuvage d'oorde, ajouté à certains sortilèges du Prince Ancien, avait été efficace et avait sauvé tous les mirols qui étaient encore en vie. La plupart étaient toujours dans la grotte, en train de se reposer, mais aucun n'était maintenant dans un état critique et Yéren n'avait pas pu résister à la tentation de se joindre à la conversation du Prince Ancien et du Gourou du Feu. Ces deux-là, à l'évidence, trouvaient plaisir dans leurs échanges savants. Je n'arrivais pas très bien à comprendre comment Aruss avait pardonné si facilement au vampire de l'avoir laissé dans un état aussi faible… et, apparemment, Rozzy non plus, mais le cas est que le sibilien roux, déprimé et abattu dans un premier temps par les malheurs de sa vie, s'était attaché au Prince Ancien comme un disciple à un maître révéré. Et Yéren, quoique plus réservé et pondéré, s'était uni à la causerie avec enthousiasme. Mar-haï… À peine quelques jours plus tôt, causer avec un vampire m'aurait semblé aussi ridicule que de causer avec une harpie. Et diables, qui sait, peut-être y avait-il aussi des êtres civilisés parmi les harpies… .D .Bdia Moi aussi, j'ai fait un cauchemar, il n'y a pas longtemps, .Edia dit Livon, se rappelant. .Bdia Je me traînais sur l'herbe et j'essayais de me lever, mais je ne pouvais pas, puis je me rendais compte que j'avais permuté mon esprit avec celui d'un ver de terre. .Edia .P Je m'esclaffai. .D .Bdia Tu en serais bien capable! Mm… Dans mon cauchemar, .Edia racontai-je sur un ton léger, .Bdia j'utilisais l'orique pour détruire un cristal qui m'entourait et, au moment de lancer mon sortilège, je me rendais compte que, moi aussi, j'étais fait de roche. .Edia .P Livon grimaça. .D .Bdia Et tu as éclaté en morceaux? .Edia .P Je roulai les yeux, amusé. .D .Bdia Ya-naï. Je me suis réveillé. .Edia .P Je me rallongeai sur l'herbe, les mains derrière la tête. Ces derniers temps, je ne me lassais pas de regarder les nuages. Ce matin-là, en particulier, ils changeaient de forme à une vitesse prodigieuse. J'avais lu que c'étaient de simples gouttes d'eau en suspension, mais ils ne m'en paraissaient pas moins magiques. Tout comme, sans doute, une personne de la Superficie devait trouver magiques les nuages brillants de kéréjats qui virevoltaient, les diverses auras lumineuses et autres mille phénomènes des Souterrains. .P Livon avait reporté son attention sur son cube à chiffres depuis un moment quand il dit: .D .Bdia Drey. Je peux te poser une question? .Edia .D .Bdia Bien sûr, .Edia dis-je, sans détourner les yeux du ciel. .D .Bdia Ce tatouage que tu as sur le visage… Tu m'as dit que tous les Arunaeh, vous l'aviez depuis tout petits, mais ce n'est pas un tatouage normal, n'est-ce pas? .Edia .P Je ne sais pourquoi, j'espérais presque qu'il me le demanderait. .D .Bdia Mm, .Edia acquiesçai-je, en me redressant de nouveau. .Bdia À proprement parler, ce n'est pas un tatouage. C'est un sceau. .Edia .D .Bdia Un sceau? .Edia .D .Bdia Oui. Ma famille possède un pilier très spécial, et la Scelliste l'utilise sur tous les membres en imprimant des liens bréjiques. Je ne sais pas très bien comment cela fonctionne, mais le sceau, le Datsu, est lié à notre esprit et équilibre nos émotions. .Edia .P Livon affichait une expression saisie. J'entendis le rire lointain de Yanika et je me tournai pour la voir admirer les sons harmoniques de Sanay. Son aura joyeuse m'effleurait doucement malgré la distance. .D .Bdia Seul le Datsu de Yanika est différent, .Edia ajoutai-je. .P Livon secoua la tête, contemplant son cube sans le voir. .D .Bdia Mais… pourquoi? Pourquoi utiliser un sceau pareil? Tes parents étaient-ils d'accord pour te l'imposer? .Edia .P Un demi-sourire courba mes lèvres. .D .Bdia Bien entendu. La Scelliste, c'est ma mère. .Edia .P Je haussai les épaules, sous son regard interdit. Je ne lui dis pas que ma mère n'avait scellé personne depuis bien des années. Je passai une main sur l'herbe verte, la caressant. Elle était moins soyeuse que l'herbe bleue du Temple du Vent, mais sa fragrance était plus forte. Devinant que Livon n'osait pas me poser davantage de questions, j'ajoutai: .D .Bdia J'ai été élevé pour être destructeur et je ne passais que quelques mois par an sur l'île familiale, alors, je ne connais pas grand-chose à la bréjique et je ne sais pas jusqu'à quel point le Datsu m'influence. .Edia .D .Bdia Mm… .Edia réfléchit Livon, pensif. .Bdia Qu'est-ce que tu entends par équilibrer les émotions? Ça te dérange que je te demande? .Edia .D .Bdia Pas spécialement. Tu as sûrement remarqué que, parfois, les lignes de mon tatouage se propagent sur mon visage. .Edia .P Livon battit des paupières. .D .Bdia Euh… Eh bien, je… .Edia .P Il n'avait pas remarqué. Pourtant, c'était assez visible: mon oncle Varivak affirmait d'ailleurs que, les Arunaeh, nous étions, grâce au Datsu, les saïjits les plus expressifs de tous. Je secouai la tête, amusé. .D .Bdia Le Datsu est pensé pour éviter les excès, .Edia expliquai-je, .Bdia et il réfrène aussi les émotions inutiles comme la colère, la haine, la jalousie… Certaines de ces émotions, je ne les connais que de nom et je ne sais pas si je les ai déjà éprouvées réellement. Peut-être que oui. À vrai dire, je ne souhaite pas les éprouver non plus. Il faudrait être idiot pour souhaiter ressentir des choses qui nous font souffrir, non? .Edia Une fourmi était montée sur mon genou et, avec un léger courant d'orique, je l'envoyai prendre le vent. Après l'avoir vue disparaître dans l'herbe, j'affirmai: .Bdia Les Arunaeh utilisent le Datsu depuis de nombreuses générations. Je ne me suis jamais beaucoup intéressé au sujet, mais il a des effets indiscutables. As-tu entendu parler de la Sirène du Désastre? .Edia Comme il faisait non de la tête, je racontai: .Bdia C'était une légende notoire au temps de mon grand-père. Bon, plus qu'une légende, d'après mon grand-père. Une fois, il nous a raconté à mon frère et à moi qu'il avait participé à une expédition pour faire des recherches sur des effondrements en pleine mer d'Afah et qu'ils étaient tombés sur la Sirène du Désastre. Elle les a attaqués avec un cri bréjique et tous se sont jetés par-dessus bord. Des dizaines de saïjits. Le seul à ne pas le faire, ça a été mon grand-père. Son Datsu l'a protégé et, d'une façon ou d'une autre, il a pu parvenir jusqu'à la Sirène, lui parler et la convaincre de cesser d'épouvanter tout le voisinage. Il a aussi raconté que cette jeune femme était la créature la plus étrange qu'il ait connue de sa vie. Mon grand-père n'est pas de ceux qui se laissent impressionner facilement: je ne crois pas qu'il ait tout inventé. .Edia Je marquai un temps et souris en ajoutant: .Bdia En plus, contrairement à d'autres clans, le nôtre est le seul qui ne compte pas un seul suicide de toute son histoire. Il n'y a jamais eu non plus aucun fou à lier, ni aucun prophète, ni aucune lutte interne grave. Peut-être que c'est grâce au sceau. .Edia .P Livon avait l'air profondément méditatif. .D .Bdia Je vois. Alors… pour toi, ce n'est pas un problème, n'est-ce pas? .Edia .P J'arquai un sourcil. .D .Bdia Le Datsu? Eh bien, non. .Edia .D .Bdia Même si… tu n'es pas capable de sentir comme les autres? .Edia .P Je secouai la tête et mes yeux se posèrent à nouveau sur Sanay et Yani, assises à présent au bord du lac. L'harmoniste de sons, normalement silencieuse, avait l'air heureuse de pouvoir divertir Yanika et Tchag avec son pouvoir. Je souris. .D .Bdia Même ainsi, .Edia assurai-je. .Bdia Sans le Datsu, je ne pourrais pas protéger Yanika comme je le fais. Peut-être que je ne sens presque rien quand je libère mon Datsu, mais c'est le seul bouclier que j'ai pour la protéger quand elle perd le contrôle. .Edia .P Livon arqua les sourcils, suivit la direction de mon regard et sourit. .D .Bdia Je comprends. .Edia Le permutateur lança le cube en l'air et le rattrapa, l'air décidé. .Bdia Tu viens de me rappeler une promesse que j'ai faite à Myriah quand elle a cessé de pouvoir me parler. Ce jour-là, je me suis promis que je la libèrerais peu importe le sacrifice. .Edia .P Il acquiesça silencieusement et se tourna vers moi avec un sourire complice, m'arrachant une expression saisie. Sacrifice? Moi, je n'avais jamais vu le Datsu comme un sacrifice. Ces trois dernières années, mon unique objectif clair avait été de prendre soin de Yanika, mais je ne le faisais pas avec cette ferveur qui brillait dans les yeux de Livon, je ne le faisais pas avec l'idée de sacrifier quoi que ce soit. En tout cas, cette elfe enfermée dans la varadia devait être réellement importante pour lui pour qu'il ait envisagé la possibilité de permuter avec elle et de sacrifier sa propre vie. Brusquement, j'écarquillai les yeux. Dannélah… Il ne pensait pas encore à ça sérieusement, n'est-ce pas? Je tournai les yeux vers le permutateur. Celui-ci s'était de nouveau concentré sur son cube à chiffres, ce fameux cube que lui avait donné Yéren pour qu'il patiente pendant que lui-même parlait avec la Kaara et cherchait une manière de détruire la varadia et de sauver Myriah. Sauf qu'après deux ans, cela devenait plus une obsession qu'autre chose. .P Je grimaçai, hésitai et, après un silence méditatif, je dis: .D .Bdia Tu as remarqué que les chiffres du centre ne bougent pas? .Edia .P Livon détourna les yeux de son cube, surpris. .D .Bdia Tu parles du cube? .Edia .P Je me levai en acquiesçant. .D .Bdia Concentre-toi sur un chiffre central et sur les numéros qui sont dans le même sens. Après, efforce-toi de résoudre ce côté. D'abord les chiffres des coins. Et, ensuite, les autres. .Edia .P Face à son regard étonné, je lui adressai une moue espiègle. .D .Bdia C'est juste des trucs de base. Je ne suis pas en train de t'aider à le résoudre. Je vais faire un tour. .Edia .P Je m'éloignai d'un pas tranquille, descendis la colline et, après avoir salué de loin Yanika et Sanaytay, j'entrai dans la forêt, non sans avoir jeté un coup d'œil à Livon et vu qu'il s'était totalement concentré sur son cube. Je pris la direction de la grotte des Atarah. J'allai juste vérifier que la roche était toujours stable et qu'elle ne menaçait pas de s'effondrer. J'allais repartir, satisfait, quand une fillette mirole sortit de la caverne et s'approcha rapidement en disant: .D .Bdia Attends, s'il te plaît! Est-ce que le guérisseur est là? Où est-ce que je peux le trouver? Le grand-père Dalorio… .Edia .P Je m'alarmai. .D .Bdia Il ne va pas bien? .Edia .P La fillette regarda furtivement vers la caverne et avoua en baissant la voix: .D .Bdia Hier soir, il n'a pas pris le remède. Le petit Garguin allait très mal et le grand-père a voulu lui donner sa part. Maintenant Garguin va bien, et le grand-père dit que lui aussi, mais il a de la fièvre et Mère m'a demandé d'aller chercher le guérisseur et je… .Edia .P Elle se tut, mordillant sa lèvre. Elle craignait les vampires, compris-je. Rien de plus naturel. .D .Bdia Ne t'inquiète pas. Je vais appeler Yéren. Je ne serai pas long, .Edia promis-je. .P Les yeux de la petite mirole s'illuminèrent de gratitude. Je partis d'un pas rapide, descendis le terrain rocailleux et revins en courant. Lorsque je grimpai la colline, Livon n'était plus sur l'herbe et je remarquai qu'il s'était joint aux distractions de Sanay, avec Tchag et Yanika. À ce rythme, il n'était pas près de résoudre son cube casse-têtes… .P Je passai devant le regard légèrement curieux de Saoko et, sans une explication, j'avançai jusqu'à la porte ouverte et entrai dans l'édifice. Aussitôt, plusieurs paires d'yeux se tournèrent vers moi. Des huit vampires qui accompagnaient le Prince Ancien, quatre étaient sortis. Peut-être chasser du sang. Les quatre autres n'avaient pas l'air de faire grand-chose. Seul le vampire aux lunettes, Waïspo, avait un livre entre les mains, mais, à ce moment, ses yeux s'étaient levés vers moi comme des ressorts. Outre ces quatre, au fond de la salle, près du paravent, se trouvaient les deux Protecteurs Jardiques, Aruss et Rozzy, ainsi que le Prince Ancien et le drow albinos. Ignorant les regards, je me concentrai sur ce dernier et dis: .D .Bdia Yéren. Apparemment, le vieux Dalorio va mal. On m'a demandé de te prévenir. .Edia .D .Bdia Dalorio? .Edia s'exclama le guérisseur. Il se leva et saisit son sac. .Bdia J'y vais tout de suite. Excusez-moi, .Edia ajouta-t-il à l'intention d'Aruss et du Prince Ancien. .D .Bdia Je t'accompagne, .Edia dit Aruss, en se levant lui aussi. .Bdia Je crois qu'il est temps que j'applique les enseignements du Prince Ancien. Si j'ai voulu cesser d'être Gourou du Feu, c'est parce que je n'y voyais aucun sens. Mais je me rends compte maintenant qu'il n'appartient qu'à moi d'y donner un sens. Si j'essaie d'être plus que symbole et apparence… peut-être que je peux faire quelque chose pour ces mirols, moi aussi. .Edia .P Yéren était déjà sur le seuil de la porte et il se tourna vers lui avec une moue patiente. .D .Bdia C'est très bien. Mais alors, ne reste pas là à parler. .Edia .P Aruss ouvrit grand les yeux et, après avoir bredouillé des mots d'excuse au vieux vampire, il se hâta de suivre Yéren au-dehors. Moi, j'allais l'imiter, quand, à ma surprise, Waïspo leva une main, me demandant clairement d'attendre. .D .Bdia Le Prince Ancien… .Edia commença-t-il à me dire. .P Cependant, le vampire aux lunettes s'interrompit courtoisement quand le Prince Ancien, voyant Rozzy s'éloigner vers la sortie, dit avec amusement: .D .Bdia Tu te sens irrité contre moi, elfe. N'es-tu pas venu ici pour qu'Aruss redevienne Gourou du Feu? Mais peut-être que tu voulais de nouveau le sauver toi seul. .Edia .P Rozzy lui adressa une expression froide. .D .Bdia De quoi parles-tu? Je me réjouis qu'Aruss veuille retourner à la confrérie. Je ne souhaite que son bien. .Edia .D .Bdia Je te crois. Mais que j'aie trouvé les mots justes pour le faire changer d'avis et toi non… voilà ce qui assombrit ton âme, jeune homme. Pourtant, .Edia ajouta le vieux vampire comme le jardique serrait les dents et faisait un pas vers le seuil, .Bdia je t'assure que ce n'est pas moi qui l'ai fait changer, Rozzy. C'est toi qui l'as fait changer. Aruss s'est simplement souvenu que la position de gourou n'est pas l'important et que vivre avec ses confrères vaut bien le risque de les décevoir. Te perdre, toi, les perdre, eux, c'est ce qu'Aruss craint maintenant. Je l'ai seulement aidé à se souvenir du trésor qu'il avait entre ses mains. .Edia .P Je vis Rozzy ouvrir grand les yeux. Il scruta le Prince Ancien quelques instants et, finalement, il sortit sans un mot. Mar-haï. Cette conversation m'avait rappelé que le Prince Ancien était capable de percevoir certaines choses avec sa bréjique et, mal à l'aise, j'initiai un mouvement rapide vers la sortie. .D .Bdia Drey Arunaeh. .Edia .P Je m'arrêtai. Et je tournai la tête. Les yeux du Prince Ancien avaient perdu leur éclat amusé et m'observaient maintenant avec une profonde gravité. .D .Bdia Pourrais-je te parler un moment? .Edia .P Je soupirai et enfonçai mes mains dans mes poches avant de river mes yeux dans les siens. .D .Bdia Dis-moi. .Edia .P L'expression du Prince Ancien s'éclaira. .D .Bdia Un instant, j'ai eu des doutes sur ce que je percevais en toi. Mais maintenant que tu es seul… j'en suis certain. C'est toi qui me voues cette haine viscérale. Et elle n'est pas dirigée contre mes jeunes compagnons; j'en déduis que, d'une façon ou d'une autre, tu me connais. Mais je ne me rappelle pas t'avoir jamais vu. Peux-tu m'aider à résoudre ce mystère? Je suis intrigué. .Edia .P Je soufflai. .D .Bdia Et moi davantage. Je n'éprouve aucune haine contre toi, Prince Ancien. De fait, je ne pourrais pas. Cela m'étonne qu'étant si savant et connaisseur de tout, tu n'aies pas entendu parler du sceau des Arunaeh. .Edia .P Le Prince Ancien hocha la tête. .D .Bdia Bien sûr que j'en ai entendu parler. C'est pourquoi je suis encore plus intrigué par ce que je perçois. .Edia .P Je l'observai avec une moue soupçonneuse. Je demandai: .D .Bdia Es-tu capable de ressentir les émotions des autres? .Edia .D .Bdia Non. Mes sortilèges perçoivent seulement les intentions. Les pensées intenses. En toi, je perçois un fort désir de me tuer. .Edia .P Alors, comme ça, non seulement il ne percevait pas les émotions, mais il devait utiliser des sortilèges bréjiques pour capter ces pensées. C'était loin d'être un pouvoir aussi puissant que celui de Yanika. Et en plus, il se fourvoyait, car je n'avais à aucun moment pensé à tuer le vieux vampire. Néanmoins… Je me troublais. Il était difficile d'accepter que quelque chose en moi désirait réellement le tuer, mais Yanika disait que c'était vrai, qu'elle percevait en moi des sentiments dont je n'étais pas conscient moi-même. Et quand Yanika était sûre de quelque chose, elle ne se trompait pas. .P Les cinq vampires ne me quittaient pas des yeux. Je haussai les épaules. .D .Bdia Que veux-tu que je te dise, vieil homme? Je ne perçois rien. Si, vraiment, une partie de moi souhaite te tuer… tu n'as pas à t'en faire, parce qu'elle n'a aucun impact. .Edia .D .Bdia Je vois, .Edia médita le Prince Ancien. .Bdia Tu ne perçois donc rien? .Edia .D .Bdia Absolument rien, .Edia confirmai-je. .D .Bdia Alors, comment se fait-il que tu m'aies cru si facilement? .Edia Il sourit légèrement. .Bdia Ta sœur l'aurait-elle perçu aussi? .Edia .P Je me raidis et le foudroyai du regard. Il était prévisible que le vampire aux lunettes l'ait informé de ce qui était arrivé dans la caverne et il n'était pas surprenant que le Prince Ancien ait compris en partie les pouvoirs de Yanika, mais… comment savait-il qu'elle était aussi capable de percevoir les émotions des autres? .D .Bdia Elle peut donc également le sentir, .Edia réfléchit-il. .P Je sifflai intérieurement. Ce vieux vampire avait seulement fait un pari sur le pouvoir de Yanika… et il l'avait gagné. .D .Bdia Il y a quelques années, .Edia reprit le Prince Ancien, .Bdia j'ai parlé à un membre de ta famille. La plupart, vous êtes bréjistes, et j'éprouve donc évidemment de la curiosité pour vos techniques. L'Arunaeh qui est venu me voir devait avoir la même curiosité. Ce kadaelfe cherchait une manière d'ajouter un sceau à un autre sceau. Je lui ai dit que je n'avais jamais entendu qu'une telle chose soit possible. Je me demande… si je ne sais pas à présent pourquoi il le voulait. .Edia .P Je soufflai mentalement. Quelqu'un des Arunaeh avait rendu visite au Prince Ancien? .Bpenso Père… c'était toi? .Epenso Je remarquai alors les yeux observateurs du vampire et je fis claquer ma langue. Tsk… S'il pensait que j'allais lui donner davantage d'indices sur ce qui s'était passé, il m'avait mal jugé. Avec froideur et franchise, je le prévins: .D .Bdia Ne te mêle pas des affaires des Arunaeh, vieil homme. Ça n'apporte jamais rien de bon. .Edia .D .Bdia Ce n'est pas mon intention, .Edia assura-t-il avec calme. .Bdia Je veux seulement vérifier quelque chose que tu portes sur toi. Cette boucle d'oreille… d'où la tiens-tu? .Edia .P Sa question me prit par surprise. Je réfléchis rapidement. Je me rappelais l'effet que cette larme de cristal avait eu sur moi la première fois que je l'avais touchée, mais, avec le temps, les souvenirs de ce jour étaient devenus flous. Rao, la fillette joyeuse aux cheveux mauves et noirs, et cette larme de cristal… Qu'avaient-elles à voir avec mon mystérieux désir de tuer le Prince Ancien? Qu'est-ce que cela signifiait? Mon Datsu se libéra légèrement, se répandant dans mon corps et les vampires s'en rendirent probablement compte. .D .Bdia Pourquoi cette question? .Edia répliquai-je. .D .Bdia Mm. Un pressentiment, .Edia dit le Prince Ancien. .Bdia Est-ce que je peux la toucher un instant? .Edia .P Me demandait-il cela sérieusement? J'eus une moue de mépris. .D .Bdia Et pourquoi te laisserais-je la toucher? .Edia .P Je le vis rouler les yeux. .D .Bdia Et si je te disais que j'ai déjà vu une larme très semblable dans les mains d'une autre personne? .Edia .D .Bdia Mmpf. Ce serait si étrange? .Edia m'enquis-je. .D .Bdia Je ne sais pas, .Edia admit le Prince Ancien. Il me regarda avec une telle intensité qu'il me fit froncer les sourcils. Il dit: .Bdia As-tu entendu parler des Huit Pixies du Désastre? .Edia .P Je soufflai. Voilà que maintenant il me parlait de légendes? .D .Bdia Il y a bien longtemps, .Edia reprit le Prince Ancien, .Bdia cinquante ans, si je me souviens bien, on a entendu parler d'eux pour la première fois. Certains racontent que ce sont des messagers de Norobi, déesse wari de la Justice et de la Vengeance, d'autres disent qu'ils viennent du cœur même des Souterrains et qu'ils sont si grands qu'en marchant ils détruisent les tunnels comme cent dragons de terre. .Edia Il marqua une pause. .Bdia Une des versions raconte qu'ils ont été créés par des mages noirs, qu'ils ont tué tous leurs créateurs et ont erré dans les Souterrains semant le chaos. Crois-le ou non, ils ne sont pas un mythe, saïjit. Ils ont réellement existé. Peu le savent, mais un de ces Pixies, le leader, est celui qui est devenu le célèbre mage noir qui a propagé sa colère dans les Cités de l'Eau durant une décade entière. Liireth. Celui qui est parvenu à donner un corps aux Spectres de l'Angoisse et à les changer en Shigans, en dokohis. .Edia Il marqua un autre temps sans cesser de m'observer. .Bdia Si tu me laisses examiner ce cristal, je vous donnerai plus d'informations sur les Shigans. .Edia J'ouvris grand les yeux et il ajouta: .Bdia Si vous avez vraiment l'intention de faire des recherches sur eux, vous aurez besoin de mes connaissances, sinon vous finirez par tomber dans leur piège et par mourir, ou pire, vous vous transformerez vous aussi en Shigans. Que me dis-tu? .Edia .P Ça, c'était jouer de façon déloyale. Mais pourquoi attribuer tant d'importance à cette larme de cristal? .D .Bdia Je croyais que, toi aussi, tu souhaitais en finir avec les dokohis, .Edia dis-je. .Bdia Que gagnes-tu à dissimuler des informations? .Edia .P Le vieux vampire sourit légèrement. .D .Bdia Que gagnes-tu à repousser ma proposition? .Edia .P Je lui jetai un regard sombre. De fait, je n'y gagnais rien. Tout au plus, je risquais de mettre en danger mes compagnons par manque d'informations. Je soufflai de biais et levai une main vers ma boucle d'oreille. .D .Bdia C'est bon. Mais, en échange, tu n'omettras aucun détail sur les dokohis. Et, .Edia ajoutai-je, .Bdia tu nous laisseras tous partir d'ici sans problèmes. Y compris Yéren. .Edia .P Le Prince Ancien secoua la tête. .D .Bdia Tu as une piètre opinion de moi, mais ça ne me surprend pas. Je t'assure que je n'omettrai rien volontairement et que je vous laisserai tous rentrer sains et saufs où que ce soit. Sache que, si mes jeunes compagnons capturaient des saïjits, c'était pour me sauver la vie. Maintenant que ma blessure est guérie, je n'ai plus besoin du sang de ce drow albinos. Généralement, nous ne buvons que le sang d'animaux quadrupèdes, et nous ne les tuons presque jamais, contrairement à ce que vous autres, saïjits, avez l'habitude de faire. Ne t'inquiète pas, .Edia ajouta-t-il. .Bdia Je n'endommagerai pas le cristal. Ce sera juste un moment. .Edia .P La larme était accrochée uniquement par une boucle. Je la fis glisser sur le lobe de mon oreille et l'ôtai. Waïspo fit un pas en avant et je la lui donnai pour qu'il la remette au Prince Ancien. Je sentais trop de tension autour de moi et n'envisageai même pas de m'approcher du vieux vampire et de la lui donner moi-même. .P J'attendis, étudiant les gestes du vieux vampire. Dès qu'il toucha le cristal, je le vis frémir imperceptiblement. Il tourna la larme dans ses mains. Je ne craignis pas qu'elle se rompe: cette larme avait déjà passé l'épreuve majeure. Je me rappelais qu'à mon retour au Temple du Vent, tout juste après l'avoir reçue, Lustogan l'avait remarquée et m'avait demandé d'où je l'avais sortie; curieux, il lui avait lancé un fort sortilège orique pour constater qu'elle était en fait indestructible et il avait voulu la montrer à Père. Après m'avoir interrogé sur sa provenance, ni l'un ni l'autre ne m'en avait reparlé et, moi, je ne lui avais jamais donné plus de valeur que celle d'un vieux souvenir. .P Au bout d'un certain temps, je soupirai et, sans interrompre le Prince Ancien, je promenai un regard sur les autres visages. Outre Waïspo, il y avait une vampire un peu plus âgée aux cheveux vert clair, aussi immobile qu'une pierre. Les deux autres compagnons, plus vieux que jeunes, tournaient leurs yeux tantôt vers leur leader tantôt vers moi, attendant le résultat avec une pose de lièvre aux aguets. Mar-haï. Le seul à l'air normal était le vampire aux lunettes. Bien qu'il soit debout, Waïspo avait repris sa lecture avec une apparente tranquillité. À un instant, je pus lire le titre du livre et fus surpris quand je le reconnus. .Sm -t titulo Le dragon s'est trompé de proie . C'était un roman de fiction humoristique que j'avais lu il y avait des années. Rien que de m'imaginer un vampire en train de lire une chose aussi frivole, je ne pus réprimer un sourire. .P Enfin, le Prince Ancien leva la tête et tendit la main. Waïspo récupéra le cristal et me le rendit. Je me rappelai, alors, que la première fois que j'avais touché la larme, trois cercles de Sheyra traversés par ces trois étranges lignes noires étaient apparus sur ma main droite. Au cas où, je la récupérai avec la main gauche, sans sortir la droite de ma poche. La simple idée de donner à ce fureteur un autre mystère à résoudre me dérangeait. .P Je remis la boucle d'oreille et, surpris face à son silence, je m'enquis: .D .Bdia Et alors? Tu as découvert quelque chose? .Edia .P Le Prince Ancien fit mine de s'excuser. .D .Bdia Je n'ai pas dit que je t'en parlerais, Drey Arunaeh. J'ai à présent plus qu'une intuition. Mais je préfère ne pas en parler. Cependant, comme promis, je te révèlerai les deux éléments les plus importants sur les Shigans, ou dokohis, comme vous les appelez. .Edia .P Mar-haï, que pouvait bien signifier «plus qu'une intuition»? Je le transperçai du regard. .Bpenso À quoi penses-tu, vieux vampire? .Epenso Ravalant ma frustration, je pris un air attentif et il déclara: .D .Bdia Premièrement, les colliers des Shigans ont été créés par Liireth et uniquement par lui. Celui qui les a réutilisés n'est pas un saïjit: c'est un Shigan dénommé Zyro, créé par Liireth en personne il y a plus de trente ans. Néanmoins, il semble que ce Shigan ait un comportement plus saïjit que je ne l'aurais cru. Et ses sujets aussi. À vrai dire, je ne m'attendais pas à ce que de telles créatures puissent se faire passer pour des saïjits et s'infiltrer dans des villages. .Edia Il marqua un temps. .Bdia Deuxièmement, l'objectif de Zyro est de ressusciter Liireth. C'est ce que m'a dit le Shigan qui m'a poignardé. Si nous nous fions à ses paroles, Liireth n'est pas mort, il vit toujours quelque part. Je le soupçonne d'avoir utilisé des arts interdits pour transférer son âme dans une larme de cristal comme celle que tu as. La tienne ne possède aucun esprit, .Edia affirma-t-il, face à mon expression frappée. .Bdia Cependant, je crois qu'elle en a possédé un, à un moment. Je ne sais pas lequel. Je ne sais pas non plus avec certitude si Liireth se trouve tout de suite dans une larme ou dans un corps. Mais je doute beaucoup qu'il soit mort. .Edia .P Il secoua légèrement la tête, méditatif. Ça, c'était trop, pensai-je. Cependant, qu'un dokohi créé par Liireth réutilise les colliers avec des spectres et essaie de ressusciter son créateur… c'était concevable. Si le Mage Noir avait échappé à la mort en fondant son esprit dans un morceau de cristal comme le mien, théoriquement… .D .Bdia Est-ce qu'il serait vraiment possible de le ressusciter? .Edia demandai-je dans un murmure. .P Le Prince Ancien haussa les épaules. .D .Bdia Je ne sais pas. Je suis expert en bréjique et j'ai certaines connaissances en alchimie, mais je ne suis pas aussi familiarisé avec les arts noirs. .Edia .D .Bdia Les arts noirs? .Edia répétai-je. .Bdia C'est un terme vague. Dans ce cas, il s'agit plutôt de fusionner un esprit avec un objet. C'est de la pure bréjique, non? .Edia .P Le vieux vampire hocha négativement la tête. .D .Bdia De la bréjique, de l'essenciatique, de l'arikbète… C'est un mélange. Comme tu dois le savoir, ce qui compte, c'est le tracé, pas l'énergie asdronique utilisée. Les arts employés pour les colliers sont des arts qui ont été interdits depuis des siècles de manière généralisée dans toutes les académies celmistes saïjits et pour des raisons justifiées. Fusionner des esprits avec des objets ou des corps, jouer avec la vie de ses congénères… beaucoup appelleraient ça de la magie noire. Peut-être sais-tu que ta propre famille a été une fois accusée de la pratiquer. .Edia .P J'ouvris grand les yeux et me rappelai qu'une fois, Mère m'avait commenté quelque chose sur une époque où trois Arunaeh avaient été emprisonnés suite à la décision conjointe de plusieurs clans importants des Cités de l'Eau. Cependant, elle n'avait pas donné plus de détails, ou alors je ne m'en souvenais pas. .D .Bdia J'ai entendu Yéren dire que vous avez l'intention de partir demain, .Edia reprit le Prince Ancien, changeant de ton. .Bdia Ce soir, je vous raconterai tout cela à tous avec plus de tranquillité et j'essaierai de répondre à vos questions. Souviens-toi, mon garçon, que, si l'objectif des Ragasakis est d'arrêter Zyro… vous avez mon soutien absolu. Après tout, il a essayé de me tuer. .Edia .P Ses grands yeux sages respiraient la sincérité. Son soutien, hein? Alors pourquoi avais-je dû négocier pour lui soutirer les informations? Je me contentai de lui adresser une moue mi-moqueuse et me dirigeai vers la sortie. .D .Bdia Au fait, .Edia fis-je, m'arrêtant sur le seuil, .Bdia l'autre jour, tu as dit que, pendant la guerre d'il y a trente ans, tu avais aidé des celmistes à faire des expériences de magie noire. Si tu les as aidés, c'est que tu dois en savoir plus qu'un peu sur ces arts, n'est-ce pas, vieil homme? .Edia .P Je le vis froncer les sourcils. Je n'attendis pas qu'il me réponde et sortis. Je faillis heurter Saoko. Le mercenaire recula à temps et souffla, mais il ne dit pas un seul mot et me suivit quand je m'éloignai de l'édifice. Je roulai les yeux. .D .Bdia Mon frère t'a aussi demandé d'épier mes conversations? .Edia .P J'étais amusé plus qu'exaspéré, car il était évident que Saoko était embarrassé d'avoir été surpris en train d'écouter en cachette. Je l'entendis souffler, agacé. .D .Bdia Pas réellement, .Edia admit-il. .Bdia Il m'a seulement demandé de te protéger. .Edia .P Je le regardai du coin de l'œil, curieux. Ces trois derniers jours, le mercenaire n'avait pas abandonné son attitude contrariée et un peu sèche, il passait généralement la journée à une certaine distance, avec l'intention de ne pas être dérangé ou de ne pas déranger, ça, je ne le savais pas, mais il était clair que, malgré son manque d'entrain, il prenait son travail au sérieux. .D .Bdia Est-ce que je peux te demander comment tu t'es retrouvé à travailler pour mon frère? .Edia m'enquis-je. .P Ses yeux rouges se posèrent sur moi avec agacement et je soufflai de biais. .D .Bdia À quoi bon demander. .Edia .P J'accélérai, descendant la colline vers l'endroit où se trouvaient les Ragasakis. À présent, Sirih s'était unie au groupe, ainsi que Naylah. La lancière était bizarre depuis des jours, se promenant toute seule dans la forêt avec Astéra. La veille, je l'avais vue de loin s'arrêter subitement dans une clairière et lever un regard absorbé vers le ciel… Allez savoir à quoi elle pouvait bien penser. .D .Bdia Je lui dois la vie, .Edia dit soudain Saoko. .P Je m'arrêtai, interdit, au milieu de la pente. Le mercenaire ajouta comme à contrecœur: .D .Bdia C'était il y a trois ans. De maudits gardes me poursuivaient. Ton frère a détruit le passage par où je m'étais enfui. Et je suis parti avec lui. .Edia .P J'arquai un sourcil. .D .Bdia Des gardes? Tu étais prisonnier? .Edia .D .Bdia Mmpf. Plus ou moins. Je suis né dans une zone en quarantaine. .Edia .P Je frémis. Une zone en quarantaine… J'avais entendu parler de ces zones. La plupart du temps, c'étaient des endroits de grand déséquilibre énergétique et, généralement, on les rouvrait au bout de quelques semaines ou de quelques mois. Mais si Saoko y avait passé sa vie… cela signifiait que cette zone n'était pas n'importe quelle zone. Je fronçai les sourcils. .D .Bdia Tu viens de Brassarie? .Edia .P À ma stupéfaction, le drow aux cheveux en brosse acquiesça avec indolence. Dannélah… Brassarie était la zone condamnée des Souterrains la plus connue, la plus ample et, à ce qu'on racontait, la plus terrifiante de toutes. On disait qu'elle était pleine de créatures mutantes et de plantes monstrueuses qui ne poussaient que là-bas. C'était une zone interdite d'accès, hautement surveillée… .D .Bdia Je ne savais pas que des saïjits vivaient là-bas, .Edia admis-je. .D .Bdia Il n'y en avait pas jusqu'au jour où ils ont commencé à y envoyer des criminels, .Edia répliqua le drow. .P Il continua à descendre la colline et, avec une grimace, je le suivis. .D .Bdia Je vois. Tu es donc né en bonne compagnie. Ce que je n'arrive pas à croire, c'est que mon frère ait bougé un doigt pour te sauver. Tu as dû l'impressionner. .Edia .P Saoko me jeta un regard hérissé. .D .Bdia Ton frère est peut-être un type peu expressif, mais, au moins, il ne pose pas de questions. Et il n'a pas de préjugés, .Edia ajouta-t-il. .P Je roulai les yeux. .D .Bdia Moi non plus, je n'ai pas de préjugés. Et excuse-moi pour les questions, mais je trouve qu'après un mois à t'avoir sur mes talons, un peu de conversation ne fait pas de mal, tu ne crois pas? .Edia .P Saoko ne répondit pas. Mais, maintenant, son caractère revêche me semblait tout à fait naturel. C'était presque un miracle qu'il soit même aussi normal après avoir été élevé avec des criminels. Maintenant, je comprenais aussi pourquoi il avait l'air de ne pas avoir un maudit kétale. Lustogan ne le payait pas. Saoko avait accepté de me protéger sans rien recevoir en échange, simplement pour remercier Lustogan de l'avoir sauvé. Et cela signifiait… qu'il avait un indéniable sens de l'honneur. .P J'aperçus le coup d'œil froncé qu'il me lança et lui adressai un sourire amusé. .D .Bdia Tu sais quoi? Tu pourrais entrer dans la confrérie des Ragasakis. Ils acceptent de tout; plus tu es toqué mieux c'est. .Edia .P Nous arrivions déjà près des Ragasakis et tous m'entendirent. Livon protesta: .D .Bdia Tu ne traites tout de même pas ton protecteur de toqué, Drey? .Edia .D .Bdia Non, je disais ça en pensant à toi, .Edia me moquai-je. .D .Bdia Moi? Mais je suis tout à fait normal, .Edia assura le permutateur, frottant ses cheveux bleus. .D .Bdia Et je suis censé te croire? .Edia badinai-je, moqueur. .Bdia Sans aller chercher plus loin, hier, tu as passé toute la matinée à récolter des plantes de ce lac. Tu penses vraiment emporter tout ce que tu as ramassé? .Edia .D .Bdia Ce sont des plantes soporifiques comme les sankras, .Edia se justifia-t-il. .Bdia Peut-être que Baryn ne les connaît pas. Imagine un peu comme il va être content si je lui rapporte quelque chose de nouveau! .Edia .D .Bdia Conclusion, il y a d'autres Ragasakis encore plus bizarres que toi, .Edia intervint Sirih, railleuse. .D .Bdia C'est moi la plus normale ici, .Edia déclara Yanika, levant ses yeux vers nous. .D .Bdia Moi aussi! .Edia dit Tchag. .P Leurs interventions blagueuses m'arrachèrent un éclat de rire, et Livon et Sirih s'esclaffèrent tandis que Sanaytay nous imitait plus discrètement. Naylah roula les yeux avec indulgence et se tourna vers moi. .D .Bdia Tu as parlé avec le Prince Ancien, n'est-ce pas? .Edia .D .Bdia Ah, c'est vrai! .Edia enchaîna Sirih. .Bdia Nous nous demandions pourquoi tu mettais autant de temps à sortir, mais comme Saoko était à l'entrée, on a supposé que tout allait bien… Est-ce qu'il dit toujours que tu veux le tuer? .Edia .P J'acquiesçai avec désinvolture. .D .Bdia Eh bien oui. Et il a aussi dit qu'il va nous révéler plus d'informations sur les dokohis. Ce vieil homme… Il aime bien causer. .Edia .P Je leur racontai ce que le Prince Ancien m'avait déjà dit et, quand je terminai, je remarquai leurs expressions choquées. .D .Bdia Liireth… est vivant? .Edia murmura Livon, songeur. .P Naylah respirait précipitamment. .D .Bdia Zyro, .Edia répéta-t-elle. .Bdia Zyro… .Edia .D .Bdia Nayou, ça va? .Edia s'inquiéta Sirih. .P La guerrière cligna des yeux, livide. .D .Bdia Lui… Zyro. Le dokohi qui… .Edia .P Sans crier gare, elle s'évanouit et Livon la retint juste à temps. Nous nous regardâmes, stupéfaits. Le permutateur donna à la lancière quelques petites tapes sur la joue, mais celle-ci ne se réveilla pas. Sa longue chevelure argentée s'étendait comme une cascade autour d'elle. .D .Bdia Je vais aller chercher Yéren, .Edia dis-je. .P Livon acquiesça, inquiet. Yanika me regarda avec anxiété et, sans que je lui dise un mot, elle s'empressa de m'accompagner. Elle savait qu'il ne servait à rien de rester avec les Ragasakis et de les préoccuper encore davantage avec son aura. Tandis que nous courions entre les arbres vers la caverne des mirols, je lui adressai une expression apaisante. .D .Bdia Tout va bien. Elle s'est juste évanouie. .Edia .D .Bdia Mm. Mais pourquoi? .Edia demanda Yanika, confuse. .Bdia Avant qu'elle ne s'évanouisse, j'ai perçu… j'ai perçu beaucoup de peur en elle. .Edia .D .Bdia De la peur? .Edia .D .Bdia Oui… Et pas seulement ça, frère. J'ai aussi perçu de la douleur. Comme si elle était très gravement blessée. .Edia .P Je fixai mon regard sur mes pas, pensif. Naylah avait-elle connu personnellement Zyro? Je secouai la tête. .D .Bdia Elle a dû se souvenir de quelque chose. .Edia .P Quelque chose de suffisamment horrible pour atterrer à ce point la courageuse lancière. Mais, néanmoins, un seul souvenir ne suffisait pas pour plonger quelqu'un dans l'inconscience. Personne ne s'évanouissait de peur. Ça, c'était un mythe. Alors… que lui était-il arrivé? .Ch "Invitations vaines" Les adieux, le jour suivant, furent amicaux. Les Atarah avaient pris Yéren et le Prince Ancien pour leurs sauveurs, et le grand-père Dalorio, enfin rétabli, nous avait promis que son peuple n'oublierait jamais la faveur reçue. Il offrit à Orih un pendentif en argent, relique de son peuple, afin que celle-ci leur pardonne à tous, y compris aux Aïeuls déjà défunts. La mirole avait voulu refuser, en disant qu'elle leur avait déjà pardonné, que le véritable coupable de tout avait été Farog, mais Dalorio était un vieux têtu et il parvint à la convaincre en lui disant: .D .Bdia Cette relique, c'est ton grand-père qui l'a rapportée au village. Il avait le même esprit aventurier que ta mère. Peut-être que tu ne t'en souviens pas, il est mort quand tu étais très jeune, mais je sais qu'il aurait souhaité qu'elle te revienne. Tant que tu la porteras, l'esprit de ton grand-père et celui de tes êtres chers te protègeront. Ton peuple, ou ce qui en reste, a décidé de servir le Prince Ancien le temps qu'il restera dans ce cratère. Les Atarah, nous sommes des montagnards ignorants du monde moderne. Nous fuyons les autres saïjits peut-être même plus que le Prince Ancien… Alors, quand je te vois entourée de jeunes aventuriers, je comprends que la vie d'un Atarah n'est pas faite pour toi. Continue à suivre ta propre voie, Orih Hissa. Et continue à avoir confiance en toi. .Edia .P Tout se termina par un adieu humide et exagéré qui déconcerta même Yanika. Nous arrivions devant le passage qui conduisait hors du grand cratère quand je vis Orih baisser les yeux sur son nouveau pendentif et je souris intérieurement. Au moins, les problèmes de son passé s'étaient résolus positivement, bien que non sans larmes. .D .Bdia Le Prince Ancien vous souhaite un bon retour, .Edia dit Limbel, s'arrêtant. .P Waïspo et lui nous avaient raccompagnés jusqu'à la sortie. Je dis à ce dernier: .D .Bdia Au fait. Si tu aimes .Sm -t titulo Le dragon s'est trompé de proie , je te recommande les autres livres de Sirigasa Moa. .Edia .P Le vampire aux lunettes arqua les sourcils, surpris, et sourit. .D .Bdia Je les ai déjà tous lus jusqu'au dernier et plusieurs fois. Je suis un grand fan de Moa. .Edia .P Un vampire fan d'une écrivain de Donaportella… Avait-on déjà vu cela. Amusé, je souris largement. Livon agita énergiquement la main. .D .Bdia Heureux de vous avoir connus! .Edia .P Les commissures des lèvres de Limbel se courbèrent légèrement. .D .Bdia Pareillement. .Edia .P C'était la première fois que je le voyais sourire sans avoir l'air menaçant. .P Nous traversâmes le tunnel et, bientôt, nous avancions à travers la forêt, suivant Mérek. Nous avions déjà dit à celui-ci qu'à l'aller, nous avions marqué notre chemin, mais le mirol avait insisté pour nous accompagner jusqu'à Skabra, disant qu'il trouverait peut-être la piste de Rakbo. Quoi qu'il en soit, Orih avait l'air de se réjouir de sa compagnie. .P La suivante à ouvrir la marche derrière Mérek et Orih était Naylah. Après son évanouissement de la veille, la guerrière avait voulu à tout prix écouter les paroles du Prince Ancien malgré son trouble, elle avait même parlé plus longuement avec lui en privé et avait passé une nuit au sommeil agité. Cependant, elle ne semblait pas encore comprendre ce qui lui arrivait; ou du moins, elle ne nous en avait rien dit. Yéren, malgré ses connaissances en endarsie, était aussi perplexe que nous. Néanmoins, notre préoccupation s'atténua au fur et à mesure que nous la voyions guider le groupe avec son habituelle énergie. .P Quand nous arrivâmes à la fameuse rivière où Livon avait permuté avec moi pour s'épargner la traversée, nous nous assurâmes que le permutateur passait en premier. Il fut un peu blessé par notre manque de confiance, mais il retrouva aussitôt toute sa bonne humeur quand, peu après, nous fîmes une pause au bord de la rivière pour manger les derniers friands de Kali. Finalement, avec l'aide des Atarah, nous les avions tous mangés. Qui l'aurait cru. .P Nous ramassions nos sacs et allions nous remettre en marche après une agréable sieste —moi-même, je commençais à m'habituer à l'inéluctable sieste des Firassiens—, quand Sanaytay leva soudain la tête et dit avec une étrange sérénité: .D .Bdia Nous sommes encerclés. .Edia Nous la regardâmes, saisis, tandis qu'elle ajoutait, concentrée: .Bdia Je crois qu'ils sont dix… Non. Douze. .Edia .P Douze, me répétai-je, les sourcils froncés. Je scrutai la lisière des bois. Des bandits, peut-être? .D .Bdia Et en descendant la rivière, il y a quelqu'un? .Edia demanda Naylah. .P Sanaytay acquiesça. .D .Bdia Ils sont trois, .Edia murmura-t-elle. .Bdia Ils viennent de s'arrêter. .Edia .P Cela en faisait donc neuf dans les autres directions. .D .Bdia Bien, .Edia dit Naylah, agitant ostensiblement sa lance. .Bdia Ne perdez pas votre calme et faisons comme si nous ne savions rien. Continuons. .Edia .P Nous reprîmes la marche en longeant la rivière. Yanika avançait près de moi, avec une aura relativement tranquille. Était-ce parce qu'elle pensait qu'ils ne nous attaqueraient pas? Percevait-elle quelque chose? Ou était-ce parce qu'elle espérait qu'en si bonne compagnie, il ne nous arriverait rien? .P Nous ne marchâmes même pas deux minutes avant que Mérek, un peu pâle, s'arrête et dise: .D .Bdia Un peu plus loin, la rivière fait un coude. Si nous coupons… .Edia .P Il ne termina pas sa phrase, mais tous, nous comprîmes: si nous coupions à travers bois, les types qui nous poursuivaient pourraient nous tendre une embuscade de tous côtés. Mais longer la rivière avait aussi certains inconvénients: ils pourraient nous acculer contre l'eau. .P Livon laissa échapper un son guttural méditatif et, tout d'un coup, il leva une main vers la forêt et lança joyeusement: .D .Bdia Bonjour! Nous sommes des aventuriers. Qui êtes-vous? .Edia .P Son initiative nous laissa tous interdits. Face au regard froncé que lui jeta Naylah, le permutateur prit un air innocent. .D .Bdia Ils pourraient déjà nous avoir attaqués, mais ils ne l'ont pas fait, .Edia raisonna-t-il. .Bdia Peut-être qu'ils n'ont pas de mauvaises intentions. .Edia .P Nous entendîmes un bruit de branches brisées et je scrutai les fourrés, aux aguets; alors, je les vis apparaître. Ils étaient vêtus de tuniques noires et d'amples pantalons de couleur mauve. Presque tous portaient des bâtons, et j'eus du mal à croire qu'ils n'aient pas de mauvaises intentions; cependant, dès qu'ils apparurent, Aruss s'exclama: .D .Bdia Frères? .Edia .P Je regardai le Gourou du Feu, surpris. Frères? .D .Bdia Grand Gourou! .Edia dirent plusieurs désordonnément. .D .Bdia Frères… Nature Sacrée! Que se passe-t-il? .Edia dit Aruss, subitement nerveux. .Bdia Que faites-vous avec ces bâtons? Je… Vous n'allez quand même pas…? .Edia .P Un instant, je me rappelai ce qu'avait dit Naylah à Skabra. Se pouvait-il que les Protecteurs Jardiques eux-mêmes souhaitent se débarrasser d'Aruss? Jusqu'à présent, ils n'avaient rien fait, mais… pourquoi avaient-ils des expressions aussi altérées? .P Un Protecteur Jardique encapuchonné dévoila alors son visage et baissa son bâton, l'air incertain. .D .Bdia Peut-être que nous nous sommes trompés. Confrères! Calmez-vous, .Edia ordonna-t-il. Et il s'approcha de nous. C'était un elfocane, grand, les cheveux châtain clair et le visage allongé. Son regard se centra irrésistiblement sur Aruss. .Bdia Grand Gourou. C'est toi, mon garçon… L'Essence soit louée, tu es sain et sauf. .Edia .P Nous prenant tous par surprise, il lui donna une forte accolade. Aruss s'empourpra. .D .Bdia Némin. Désolé… Désolé de t'avoir autant inquiété. Je vous dois des excuses. Je n'aurais pas dû… .Edia .D .Bdia Que faites-vous ici? .Edia l'interrompit Rozzy. .Bdia Je croyais que vous aviez confié la recherche aux Ragasakis. .Edia .P Nous autres, nous acquiesçâmes, révélant notre identité. Némin se tourna vers l'elfe jardique et secoua la tête. .D .Bdia Rozzy, mon garçon… Nous avons entendu de terribles nouvelles, .Edia expliqua-t-il. Il indiqua Mérek. .Bdia Un mirol sauvage habillé comme celui-ci a été surpris à Skabra en train d'essayer d'enlever un guérisseur en plein jour. Il a été arrêté et interrogé. Selon les rumeurs, il aurait parlé d'un groupe de saïjits qui avait été enlevé par des vampires enragés. Nous avons tout de suite pensé à toi… Nous ne pouvions pas rester sans rien faire. .Edia .P Rakbo avait donc été capturé et interrogé. En chemin, les histoires s'étaient un peu embrouillées, mais je supposai que le gouverneur devait avoir une version plus exacte de la situation. .D .Bdia Rakbo… .Edia murmura Mérek, l'expression alarmée. .D .Bdia Cette rumeur est fausse, .Edia dit alors Aruss d'une voix claire. .Bdia Je n'ai pas été enlevé. Je suis simplement allé rendre visite à un grand sage dans les montagnes. Je ne pensais pas que je mettrais aussi longtemps à rentrer. Pardon de ne pas vous avoir avertis, frères. .Edia .P Il n'avait pas été enlevé, disait-il? Lui aussi aimait déformer la réalité, visiblement. Quoi qu'il en soit, sa réponse fit oublier aux jardiques l'histoire des vampires, Némin nous présenta ses excuses pour avoir douté de nous et nous reprîmes la marche tous ensemble vers Skabra. .D .Bdia Un grand sage, dis-tu, Grand Gourou? .Edia dit Némin, curieux. .D .Bdia Oui, .Edia sourit Aruss. La présence de ses confrères l'avait mis encore de meilleure humeur. .Bdia Cela peut paraître étrange, mais je suis convaincu que, si je n'étais pas allé le voir maintenant, notre confrérie aurait souffert un grand dommage. Tu te souviens, Némin, que je t'ai dit il y a quelques semaines que je ne comprenais toujours pas mon Essence? Toi, tu as dit que c'était parce qu'étant gourou, mon Essence se fondait avec toutes les Essences et devenait plus difficile à comprendre. .Edia .P Livon et moi marchions derrière eux et nous échangeâmes un regard perplexe. Némin acquiesça. .D .Bdia Je m'en souviens. .Edia .P Aruss joignit ses mains derrière lui et leva un regard serein vers le ciel, laissant le vent dégager son front de ses mèches de feu. .D .Bdia Je crois que, maintenant, je l'ai comprise. Grâce aux paroles de ce sage, mais aussi grâce à ce que tu m'as dit un jour, Némin. Notre être a toujours raison d'être parce que c'est une pièce dans l'immense puzzle qu'est le monde. C'est ce que tu as dit. Et j'ai pensé que cette pièce, comme dans un puzzle, a besoin d'être entourée d'autres pièces qui la complètent pour arriver à exister véritablement. Alors… j'ai compris que, tous, nous étions des pièces indispensables. Même moi. Même notre confrérie. .Edia .P Némin sourit. Huh… Je roulai les yeux, amusé. Mar-haï, je ne savais pas si son image avait beaucoup de sens, mais, en tout cas, quoi qu'il ait compris, il était clair qu'Aruss était décidé à devenir un grand leader de sa confrérie. .D .Bdia C'est vrai, .Edia murmura soudain Livon sur un ton pensif. Je lui jetai un regard en coin, surpris. .Bdia Le puzzle, .Edia expliqua-t-il. .Bdia Les pièces ont des formes différentes, comme les gens, mais chacune a sa propre position. Comme dans le cube à chiffres. C'est pour ça que je n'arrive jamais à m'enthousiasmer avec ces jeux: leurs permutations ne servent qu'à arriver à un point déjà défini. C'est un monde fermé. .Edia .P Il s'absorba dans ses pensées. Je souris intérieurement et, croisant le regard amusé de Yanika, je lui murmurai: .D .Bdia À chaque fou sa marotte. .Edia .P Notre rythme ralentit notablement après que les jardiques s'unirent à nous, et nous arrivâmes à Skabra assez tard, quand le soleil s'inclinait déjà sur les montagnes de l'ouest. Sur la place de l'entrée, près de la fontaine dorée, Aruss s'arrêta pour nous dire: .D .Bdia Ragasakis. Je voudrais vous donner votre récompense tout de suite, mais notre base est à Firassa et je n'ai pas ici plus d'argent que celui que j'ai donné pour les thermes. Dès demain, je pense rentrer à Firassa et présenter mes excuses au conseil des guildes, particulièrement aux Bambouistes en raison du malentendu occasionné. Ce serait bien sûr un plaisir de voyager avec vous, mais… je viens de me rappeler que j'avais réservé un refuge entier pour mes frères, repas inclus, jusqu'à après-demain. S'il vous plaît, comme remerciement personnel, profitez-en autant que vous voulez, j'en serai honoré. .Edia .P Orih étouffa une exclamation. Nous accueillîmes la nouvelle avec joie, certains plus exagérément que d'autres. Une main sur la hanche et l'autre sur sa lance, Naylah sourit et dit: .D .Bdia Ce sera avec plaisir. .Edia .P Son ton courtois et posé ne trompa aucun de nous. Après tout, à l'aller, elle avait été la première à entrer aux thermes. .P Le chemin jusqu'au refuge fut joyeux. Les rues étaient encore bondées de gens, les boutiques exhibaient leurs articles et les étrangers regardaient tout, achetaient des statuettes de la Jouvencelle, des savons spéciaux, des draps de bain… Sans surprises, presque tout était lié à l'hygiène du corps et de l'âme. .P Le refuge où nous conduisit Aruss se situait dans la partie centrale de Skabra. Sans être trop fastueux, il était confortable: il comprenait un jardin luxuriant, plusieurs thermes et une maison de bambou avec une véranda. .D .Bdia On dirait un rêve! .Edia s'écria Orih et elle atterrit d'un saut sur la véranda en riant. .Bdia Moi aussi, je veux être Gourou du Feu! .Edia .P L'intéressé sourit et s'inclina. .D .Bdia Je regrette que vous deviez partager l'endroit avec nous durant une nuit. .Edia .D .Bdia Bah, bah! Là où il y a de la place pour dix, il y a de la place pour vingt! .Edia répliqua joyeusement Orih. .P J'éclatai de rire et Sirih se moqua: .D .Bdia Et là où il y a de la place pour cent, il y a de la place pour deux-cents, n'est-ce pas, Orih? D'où sors-tu tes expressions? .Edia .P Orih ne répondit pas: elle venait d'entrer dans le bâtiment pour y fureter comme chez elle et elle lança: .D .Bdia Regarde, Sirih, regarde! Des tas de tableaux! Toi, tu aimes les tableaux, n'est-ce pas? Oh! .Edia .P Nous l'entendîmes inspirer d'un coup en voyant… un chat. Le félin, aux poils longs et blancs, s'approcha sans crainte et l'expression d'Orih s'attendrit, ravie. Yanika s'avança. Généralement, ma sœur s'était toujours bien entendue avec les animaux domestiques et elle le démontra en faisant ronronner le chat blanc avant même de le caresser. .D .Bdia Comment s'appelle-t-il? .Edia demanda-t-elle, tandis qu'Orih tendait une main à son tour. .P Aruss secoua la tête, amusé. .D .Bdia Je ne sais pas. À Skabra, il y a des tas de chats. Mais celui-ci, ce n'est pas la première fois que je le vois dans ce refuge. Il doit se sentir ici comme chez lui. S'il vous plaît, entrez et suivez son exemple, Ragasakis. .Edia .P Nous le remerciâmes et allâmes nous installer dans les chambres. Les filles Ragasakis ne tardèrent pas à disparaître avec ma sœur dans le bassin le plus grand, Yéren partit rendre visite à un ami à lui, guérisseur dans cette ville et, Livon et moi, nous finîmes par convaincre Mérek et Saoko de s'unir à nous dans un autre bain thermal. Si le mirol avait l'air absent et taciturne, Saoko, lui, abandonna son expression fermée dès qu'il entra dans l'eau chaude. Il ferma même les yeux et se détendit. .D .Bdia Dis donc, le Gourou du Feu a eu une sacrée bonne idée! .Edia se réjouit Livon. .D .Bdia Sacrément bonne, .Edia approuvai-je. .P J'expirai lentement, sentant la chaleur m'envelopper comme une cape. On entendait les voix distantes des filles Ragasakis, ainsi que la rumeur de la ville et le gargouillis constant de l'eau d'une fontaine proche. Un vent froid tourbillonnait au-dessus des vapeurs chaudes du bain, sans réussir à m'atteindre tout à fait. Je sentis toutes mes préoccupations et mes questions non résolues se diluer une à une: les dokohis, le Prince Ancien, mes sentiments indétectables… Et je me demandai si ma sérénité en cet instant aurait pu être plus grande si je n'avais pas eu de Datsu… .salto .Sm Souterrains, Île de Taey, an 5619: Drey, 7 ans. .D .Bdia Mère, je suis rentré, .Edia dis-je. .P Je laissai mes petits gants de destructeur sur l'étagère et entrai dans le salon. La lumière rougeoyante des lanternes éclairait chaudement le tapis qui recouvrait le sol, mais les murs, vides, me paraissaient toujours aussi froids que d'habitude. Assise dans son fauteuil, Mériza Arunaeh peignait doucement la chevelure noire d'Alissa. Alissa était ma petite cousine. Elle était plus jeune que Yanika de quelques mois seulement, mais elle était beaucoup moins bavarde que ma sœur. .D .Bdia Drey, .Edia me dit Mère. .Bdia Ne t'en va pas. Viens et tiens-moi compagnie. .Edia .P Je ne protestai pas. Après avoir passé la journée à m'entraîner, j'étais trop exténué pour jouer de toute façon, et Yanika n'était pas là pour me faire oublier ma fatigue. Je m'avançai et m'assis dans un fauteuil proche, les observant. .D .Bdia Mère, .Edia répétai-je après un silence. .Bdia Pourquoi Alissa n'a pas de Datsu? .Edia .P Un éclat triste passa dans les yeux de Mère. .D .Bdia Parce que je ne peux pas encore le lui appliquer, mon fils. .Edia .P Je fronçai les sourcils. Et après un autre silence, je demandai: .D .Bdia Pourquoi Yanika ne peut pas venir sur l'île? .Edia .P Une autre lueur de tristesse apparut dans les yeux de Mère. .D .Bdia Parce que son Datsu est différent. .Edia .P Je fronçai de nouveau les sourcils. Je voulais lui demander encore: pourquoi? Et encore: pourquoi, pourquoi, pourquoi? Mais je savais que Mère s'exaltait facilement, rien qu'avec quelques mots de trop. Je contemplai son Datsu. Il n'était pas violet comme le mien mais bleuté. Presque aussi bleu que ses yeux. Des yeux qui me rappelaient toujours beaucoup ceux de Lustogan, sauf que ceux de Mère étaient plus vivants, plus doux, et plus instables. .D .Bdia Mère, .Edia dis-je d'une voix tranquille. Père m'avait dit de toujours lui parler d'une voix tranquille. .Bdia À quoi sert le Datsu? .Edia .P Mère marqua un temps et, quand elle leva les yeux, je craignis un instant qu'elle aille perdre son calme. Mais alors, elle continua à peigner Alissa avec des gestes lents et répondit: .D .Bdia Le Datsu est un mesureur d'émotions. Et comme tout mesureur, il a un degré maximum, pour chaque émotion. .Edia Ses yeux se posèrent sur une des lanternes rouges. Elle murmura: .Bdia Et c'est aussi davantage, fils. Le Datsu protège notre esprit. Il ne trahit jamais. .Edia .P À son regard troublé, je devinai que j'avais trop demandé. Si je lui faisais perdre les nerfs, Père se fâcherait. Je baissai les yeux sur mes mains, rougies et calleuses, et je demeurai immobile dans mon fauteuil, sans oser faire un seul geste. .salto Je serrai un poing sous l'eau. Pourquoi diables est-ce que je repensais à cette scène à un moment aussi paisible que celui-ci? Mar-haï… Peut-être était-ce dû à ce fameux mesureur; me voyant si tranquille dans le bain thermal, il essayait sans doute de m'équilibrer avec des souvenirs de mon enfance solitaire. Je les écartai, me concentrai à nouveau sur la chaleur de l'eau et ouvris les yeux vers le ciel. De longs nuages fins se teintaient d'or et de rouge sous le soleil couchant et j'étais en train de les contempler, émerveillé, quand je reçus tout à coup un jet d'eau. Livon et moi, nous nous regardâmes en même temps. .D .Bdia C'est toi qui as fait ça, Drey? .Edia .D .Bdia Mais qu'est-ce que tu dis? C'est toi, Livon. .Edia .D .Bdia Moi, je n'ai rien fait, .Edia assura-t-il. .P J'arquai les sourcils. Si lui n'avait rien fait et si Saoko et Mérek étaient de l'autre côté du bain, alors qui…? Le mystère fut résolu quand la petite tête de Tchag apparut entre nous s'écriant avec un grand sourire: .D .Bdia Bouh! .Edia .P Il se jeta sur le dos, ronronnant comme un chat, et commença à tourner comme un nuron, bien qu'en principe, dans les bains thermaux, de tels ébats ne soient pas permis. Et pendant qu'il jouait, une pensée me vint soudainement. À l'auberge de .Sm -t nomlieu La Source , l'imp avait été se baigner avec Yanika et Naylah… c'était donc la première fois que je le voyais tout nu. Après la conversation que nous avions eue dans la demeure des vampires à propos du sexe de l'imp, ni Livon ni moi ne pûmes réprimer la tentation de regarder… et, quand nous le fîmes, nous étouffâmes difficilement notre stupéfaction. .D .Bdia Impossible… .Edia murmurai-je. .P Nous échangeâmes un regard ahuri. L'imp n'avait pas de sexe. .P Barbotant, Tchag nous rejoignit en chantonnant et demanda, curieux: .D .Bdia Qu'est-ce qu'il se passe? .Edia .D .Bdia Mm? Oh! Rien, .Edia sourit Livon. .Bdia Dis-moi, Tchag. Où as-tu appris à nager aussi bien? .Edia .P Mar-haï. Livon s'était remis avec une facilité… Mais, moi, je ne parvenais pas à trouver un sens à cela. Si Tchag n'avait pas de sexe, alors… comment une espèce de créatures comme lui pouvait-elle exister dans les Souterrains? Il devait être né déformé ou alors… .D .Bdia La sorcière Lul m'a appris! .Edia dit Tchag. Il secoua la tête et se fit plus sérieux. .Bdia Je ne sais pas. Je crois… que c'était elle. .Edia Il s'interrompit, balança la tête et la releva subitement. Recouvrant sa bonne humeur, il nagea jusqu'aux rochers et grimpa en disant avec entrain: .Bdia J'ai entendu le gourou dire que nous allons dîner avec le gouverneur! Je lui ai demandé s'il y aurait des friands, et il m'a dit qu'il n'y aurait pas de friands comme ceux de Kali, mais que ce serait sûrement un excellent dîner. .Edia .P Il rit rien que de se l'imaginer. Je roulai les yeux. .D .Bdia Glouton, .Edia lui lançai-je. .P L'imp agita ses jambes en riant. .D .Bdia Il y aura de la crème. Et du chocolat. Et des choux. Et des radis délicieux! .Edia .D .Bdia Moi, je n'aime pas les radis, .Edia dis-je. .P Tandis qu'il continuait à énumérer des noms d'aliments au hasard, je me rappelai que nous n'avions rien mangé depuis midi, et ses paroles me parurent de plus en plus cruelles. .D .Bdia Et des raisins, et du poisson, et des truites… .Edia chantonnait Tchag. .P Je donnai une tape sur l'eau pour l'éclabousser. .D .Bdia Ballot, va. Les truites, c'est du poisson. .Edia .P L'imp resta la bouche ouverte, souriant. .D .Bdia Ah oui…? Bon. Et du riz rouge, et des beignets, et du miel de kéréjat, .Edia continua-t-il, tout enjoué. Il sauta à nouveau dans l'eau en disant: .Bdia Ça, c'est pour moi, n'est-ce pas Livon? Le miel, c'est pour moi, hein, Livon? .Edia .D .Bdia Aâh…? Ne sois pas égoïste, bout de saïjit! .Edia l'accusai-je alors que Livon se mettait à rire. Je le pris par un de ses bras gris et chétifs, arborant un sourire malicieux, et ajoutai: .Bdia Le miel, c'est moi qui le mangerai. Toi, tu peux garder les radis. .Edia .P Son expression déçue fut telle qu'un instant je regrettai presque mes paroles. Alors, l'imp retint sa respiration et se fit invisible. Attah… C'était si étrange d'agripper quelque chose d'invisible que je le lâchai. Aussitôt, je reçus une claque d'eau venant de ma gauche. Et une autre par derrière. Maudit… Je répliquai et, comme Livon se moquait de moi, je l'aspergeai lui aussi. Le permutateur s'esclaffa et, reculant, il leva un index: .D .Bdia Du calme! Rien n'est meilleur que ce qui est partagé! N'est-ce pas, Tchag? .Edia .P Celui-ci apparut alors sur son épaule et je le pointai du doigt en soufflant. .D .Bdia Pff! Tu crois qu'un glouton comme lui sait partager? .Edia dis-je. .Bdia Il a un estomac plus grand que celui d'un dragon. C'est un monstre! .Edia .P En grande partie par ma faute, nous finîmes tous trois par chahuter et nous éclabousser d'eau et ce n'est que le grognement agacé de Saoko qui nous rappela les bonnes manières. .D .Bdia Pardon! .Edia regretta Livon. Il jeta un coup d'œil aux bains, surpris. .Bdia Où est passé Mérek? .Edia .P C'est vrai, constatai-je, dégoulinant d'eau. Le mirol n'était plus dans le bassin. .D .Bdia Il est parti il y a un moment, .Edia dit Saoko. .Bdia Et bah, cela ne m'étonne pas… Supporter trois gamins aussi agités, c'est pénible… .Edia .D .Bdia Pardon, pardon, .Edia répéta Livon avec un sourire d'excuse. .P Nous décidâmes de sortir du bain, mais, bien sûr, cela força Saoko à sortir lui aussi. La nuit tombait déjà, de toute façon, et, si Tchag avait bien entendu, nous avions été invités à un dîner par le gouverneur. Pendant que nous nous habillions, je vis le regard de Livon se poser à plusieurs reprises sur le ceinturon chargé de couteaux de Saoko. Celui-ci le boucla, ajustant son cimeterre, et fronça les sourcils. .D .Bdia Qu'est-ce que tu regardes? .Edia .P Livon avoua avec franchise: .D .Bdia Je n'avais jamais vu quelqu'un porter autant d'armes. Ça impressionne. .Edia .P Le drow ne lui rendit pas son sourire, mais Livon ne sembla pas s'en soucier. J'étais encore surpris par la facilité avec laquelle le permutateur acceptait le caractère de tout le monde. .P Quand nous sortîmes sur la véranda, je vis le Gourou du Feu au fond de celle-ci. Il était accompagné d'autres personnes. L'une d'elles était l'assistant du gouverneur qui nous avait guidés la première fois; une autre était le gouverneur en personne; et la troisième que je remarquai était un jeune humain avec une longue tunique… Je m'arrêtai net au milieu du chemin, croisant son regard. Cette tunique… était identique à celles que portaient les moines du Temple du Vent. .P Tandis que Jakoral, le gouverneur de Skabra, parlait avec le gourou jardique et que Livon s'unissait joyeusement à la conversation, je m'immobilisai un temps, pensif. Un moine du Temple du Vent à Skabra… Il était peu probable qu'il soit là par hasard. Le moine le confirma quand, sortant une lettre de sa poche, il s'éloigna du groupe et s'avança vers moi. Il s'arrêta au bas de la véranda. .D .Bdia Mahi. J'ai une lettre pour toi. .Edia .P J'acceptai l'enveloppe qu'il me tendait et quelque chose, dans ce geste, me sembla familier. Je plissai les yeux, observant le visage du moine… Et je compris. .D .Bdia Buz! .Edia dis-je. .P Le moine toussota, s'empourprant. .D .Bdia Mon nom est Bluz, Mahi. Pas Buz. .Edia .P Je souris largement. .D .Bdia Je m'en souviens. .Edia .P C'était le jeune garçon qui m'avait remis la lettre de Mère le jour où j'avais été expulsé du temple. Il avait grandi, mais son visage avait encore des traits d'enfant. Il devait avoir maintenant dans les seize ans. .P Je jetai un coup d'œil à l'enveloppe. Elle était fermée par le sceau bleu du Grand Moine. Le sceau authentique. Et elle m'était adressée. Je fronçai les sourcils. Pourquoi ce vieux grand-père m'envoyait quelque chose maintenant, après presque trois ans de silence? Tout compte fait, il m'avait expulsé du Temple… Dannélah, pensai-je soudain. Se pouvait-il qu'on m'ait vu causer avec mon frère? Ou pire encore… se pouvait-il qu'on l'ait capturé? .P Je rompis le sceau et ouvris la lettre pour la lire. .P .Blecture Cher Drey, .Electure disait-il. .Blecture J'espère que tout va bien pour toi. On m'a informé qu'après trois ans à remplir des travaux de destructeur indépendant, tu es entré dans un groupe de chasseurs de récompenses de Firassa. Je dois avouer que j'ai du mal à le croire. Peut-être que ta famille n'est pas encore au courant, mais, pour ma part, j'aurais souhaité que tu aspires à un poste plus digne d'un ancien disciple du Temple du Vent. S'il te plaît, ne prends pas de décisions précipitées et souviens-toi qu'il faut toujours regarder vers l'avenir. Prends-le comme un conseil. .Electure .P .Bpenso De quoi te mêles-tu, grand-père?, .Epenso soufflai-je mentalement. Je continuai de lire avec agacement: .P .Blecture Il y a quelque chose dont j'aimerais discuter en privé avec toi. Comme tu le sais peut-être, l'Ordre du Vent a dû affronter de graves problèmes depuis que Lustogan Arunaeh a volé l'Orbe: il nous a privés de notre meilleure défense, et, comme la sève des aléjiris, plus les rumeurs s'étendent plus elles sont corrosives. Jusqu'à présent, j'ai toujours essayé d'éviter un conflit ouvert entre ta famille et l'Ordre, mais ton père ne me rend pas les choses faciles. Il y a quelques mois, il a répondu à une de mes lettres, confirmant mes soupçons en me disant sans détours que Lustogan était passé sur l'île de Taey. Mais il n'a montré aucune intention de le livrer à l'Ordre et il n'a pas mentionné l'Orbe du Vent. Tu peux imaginer que certains moines se sentent insultés par son arrogance. Je me rappelle bien ce que tu m'as dit sur tes priorités en quittant mon temple; cependant, tu dois comprendre qu'en tant que Grand Moine, mon Ordre passe avant les liens familiaux. Si tu sais quelque chose sur l'endroit où se trouve l'Orbe ou si, comme moi, tu souhaites prévenir un conflit qui serait, outre inutile, douloureux pour tout le monde, je te prie d'accepter mon invitation et de venir m'informer de tout ce que tu sais. .Electure .P Il prenait congé aimablement me demandant de détruire la lettre dès que je l'aurais lue. Je la relus rapidement. Mar-haï… D'une part, le Grand Moine disait clairement qu'il ne souhaitait pas me voir comme un ennemi et, d'autre part, il m'invitait à m'allier avec lui pour éviter un conflit. Je doutais qu'il espère réellement que j'irais lui rendre visite dans ces circonstances. Face aux coups d'œil curieux de Bluz, je lui adressai un sourcil arqué, je froissai le papier jusqu'à en faire une boule et, pensif, je le détruisis en morceaux si minuscules qu'ils tombèrent en poussière. Le jeune moine ouvrit grand les yeux et, voyant ma moue interrogatrice, il expliqua, admiratif: .D .Bdia Tu sais détruire des tissus ligneux. Mon maître ne m'a jamais appris une telle chose. Mais ça ne devrait pas me surprendre, venant de toi, Mahi. Dis-moi, .Edia ajouta-t-il, l'expression pleine d'espoir. .Bdia Tu m'apprendras pendant le voyage? Je sais que ce ne sera que quelques jours, mais si tu le fais… si tu le fais, je te promets que je ferai n'importe quoi pour toi. S'il te plaît! .Edia ajouta-t-il. .P Je le regardai, stupéfait, tandis qu'il s'inclinait profondément. Saoko, appuyé à une colonne un peu plus loin, était demeuré aussi surpris que moi. .D .Bdia Le voyage? .Edia répétai-je. .P Je le vis rougir. .D .Bdia Eh bien… J'ai entendu le Grand Moine dire qu'il voulait t'inviter à une réunion importante… .Edia .D .Bdia Je ne vais pas y aller, .Edia le coupai-je avec désinvolture, joignant les mains derrière ma tête. .D .Bdia Tu ne vas pas aller où, Drey? .Edia demanda une voix derrière moi. .P C'était Orih, qui sortait sur la véranda, encore vêtue d'un peignoir de bain. Naylah, Yanika, Sanay et Sirih la suivaient. Personne n'aurait dit qu'elles avaient passé toute la journée à marcher: les thermes semblaient les avoir revigorées, toutes sentaient les plantes aromatiques… et Yanika avait mis la robe blanche qu'Orih lui avait achetée à Firassa. Face à ma mine surprise, Yanika sourit largement et tourna sur elle-même avec un tourbillon de satisfaction. .D .Bdia Elle me va bien, frère? .Edia .D .Bdia On dirait une fée sortie d'un conte, pas vrai? .Edia s'émut Orih, joignant ses mains. .P Toutes les Ragasakis avaient l'air de partager son point de vue. Je soufflai de biais. .D .Bdia Mouais… Profites-en tant que c'est blanc; tu auras tôt fait de ressembler à la fée noire du Bourbier. .Edia .D .Bdia Pff! .Edia répliqua ma sœur en pointant ses lèvres. .Bdia Dis que je suis laide! .Edia .P Je souris et l'attirai vers moi d'un bras blagueur. .D .Bdia Si je le disais, tu me traiterais de menteur. Je te connais bien. .Edia .P Yanika me répliqua par une moue joueuse tandis que les autres Ragasakis s'éloignaient vers l'endroit où le gouverneur, Livon et Aruss continuaient de parler. Elle se redressa et, comme si elle percevait quelque chose de bizarre, elle se tourna vers le Moine du Vent. Elle pencha la tête de côté. .D .Bdia Qui est-ce? .Edia demanda-t-elle. .P L'expression de Bluz était froncée. Je soupirai. .D .Bdia Un apprenti du Vent. Tu as encore quelque chose à me dire? .Edia .D .Bdia Je ne suis pas apprenti, .Edia répliqua Bluz sur un ton un peu froissé. .Bdia J'ai été ordonné le mois dernier. .Edia .P J'arquai un sourcil. Devenir Moine du Vent impliquait de passer certaines épreuves. Si Bluz les avait réussies à seize ans… eh bien, peut-être qu'il ne savait pas détruire du bois, mais il possédait une habileté certaine. Ainsi qu'une grande soif d'apprendre. .D .Bdia Félicitations, .Edia dis-je avec sincérité. .D .Bdia Mm. .Edia On le voyait à la fois content et offusqué. .Bdia Mahi… Comment peux-tu refuser l'invitation du Grand Moine? .Edia .P Je sentis l'aura troublée de Yanika et, voulant couper court à la conversation, je déclarai: .D .Bdia Je regrette de ne rien pouvoir t'enseigner: je n'ai jamais été un bon maître. En plus, je suppose que tu dois le savoir, mais j'ai été expulsé du Temple et je n'ai pas l'intention de revenir: si tu ne veux pas avoir de problèmes, il vaut mieux pour toi que tu ne me fréquentes pas trop. .Edia Je marquai un léger temps et ajoutai: .Bdia Le Grand Moine est une personne compréhensive et il possède une intelligence remarquable. Je suis sûr qu'il parviendra à pardonner mon absence… et à arranger ses problèmes sans moi. C'est tout. Merci pour la lettre et bon voyage de retour, Bluz. Yani, .Edia ajoutai-je. .P Je m'éloignai avec ma sœur sur la véranda. Après un silence, le moine laissa échapper, confus: .D .Bdia Pourquoi? Pourquoi as-tu choisi cette confrérie de pacotille? L'Ordre du Vent a infiniment plus de prestige et offre beaucoup plus de possibilités d'avenir. Pourquoi? .Edia .P Je m'arrêtai, me souvenant d'une phrase du Grand Moine: .Sm -t paroles souviens-toi qu'il faut toujours regarder vers l'avenir . Me tournant à moitié, je souris en répondant: .D .Bdia Moi, je ne cherche pas une possibilité d'avenir. J'ai déjà trouvé celle que je cherchais grâce à cette confrérie de pacotille… et je ne vais pas la changer. .Edia .P Je m'éloignai avec Yanika vers le groupe des Ragasakis. À ma surprise, le gouverneur et Aruss étaient déjà partis et les Ragasakis grognaient. .D .Bdia Tu nous as tous trompés! .Edia protestait Sirih, incrédule. .D .Bdia L'espoir altère les sens, .Edia observa Livon. .Bdia Toi qui es harmoniste, tu devrais savoir ça, Sirih. Tchag a seulement entendu ce qu'il voulait entendre… .Edia .D .Bdia Mais Aruss a dit que le gouverneur invitait à un dîner! .Edia se lamenta Tchag, assis sur le sol, affligé. .Bdia Je l'ai très bien entendu. .Edia .D .Bdia Et tu as oublié la partie où il a dit qu'il invitait seulement la leader du groupe, .Edia toussota Sirih. .Bdia Tu nous as fait passer pour des pique-assiettes effrontés. Mais… pourquoi as-tu refusé l'invitation du gouverneur, Nayou? Tu aurais pu nous rapporter quelques restes. Ça, ce n'est pas du vol, non? .Edia .P Sirih et ses idées pragmatiques… La lancière secoua doucement la tête, les bras croisés. .D .Bdia Je suis peut-être la leader de ce groupe, mais je n'aime pas avoir plus de privilèges que les autres. C'est quelque chose que je ne tolère pas, .Edia affirma-t-elle. Elle nous sourit. .Bdia Allons dîner tous ensemble. La dernière fois que je suis venue ici, il y avait une taverne avec des spécialités de Labassara et ce jour-là… j'ai promis au propriétaire que je reviendrais pour goûter sa nouvelle recette. Une promesse est une promesse. Ne perdons pas de temps. .Edia .P Avec un tic nerveux, je fis remarquer: .D .Bdia Tu vas sortir en peignoir? .Edia .P La première à s'esclaffer fut Orih, mais alors elle se rendit compte qu'elle aussi était en peignoir. Rougissant à peine, Naylah fit demi-tour pour rentrer au refuge et elle répéta avec fermeté: .D .Bdia Une promesse est une promesse. .Edia .Ch "Myriah" Je rêvais que je poursuivais Tchag dans un couloir pour lui voler un radis, quand, soudain, je me rappelais que je n'aimais pas les radis. Alors, l'imp disparaissait et, dans le salon de l'île de Taey, apparaissait la silhouette de Lustogan. Ses yeux froids traversaient la salle pour m'atteindre. .Sm -t paroles Drey. Tu n'as pas terminé, me disait-il. Et c'était vrai: je n'avais pas fini mon calcul. Sauf qu'au lieu d'un calcul, quand je baissais les yeux sur ma feuille, je voyais un dessin de Yanika avec deux silhouettes souriantes… .P Je me réveillai d'un coup de mon rêve farfelu et ouvris les yeux. J'avais senti un courant d'air étrange. Quelqu'un était sorti de la pièce. Je fronçai les sourcils et me redressai, jetant un coup d'œil par la fenêtre. Le ciel commençait à peine à bleuir. Regardant les lits, je remarquai que celui de Livon était vide et que son sac à dos n'était pas là. .P Surpris, je me levai, m'habillai et sortis dans le couloir. Dans le silence de la nuit, je perçus des voix basses provenant de la véranda. Était-ce Aruss et ses confrères qui s'en allaient si tôt? Non: la porte des jardiques était encore fermée. Je m'approchai du bout du couloir. Une voix disait: .D .Bdia J'avertirai les autres, ne te tracasse pas. Mais… tu aurais pu avertir avant. .Edia .P Ça, c'était Orih. .D .Bdia Je n'y ai pas pensé, .Edia avoua Livon. .Bdia Et je ne veux pas les réveiller maintenant. .Edia .D .Bdia Même pas Drey? Dernièrement, tous les deux, vous êtes comme les deux doigts de la main. Il va penser que tu l'as laissé en arrière. .Edia .D .Bdia Mm… Je sais. Mais… cette fois-ci, je ne crois pas que Drey veuille m'accompagner. Le chemin est très traître et ce serait dangereux pour Yanika. C'est mieux comme ça. .Edia .P Je sentis mon humeur s'assombrir. Je sortis sur la véranda sans réfléchir et m'arrêtai là, silencieusement, sentant l'air froid et calme de l'aube m'envelopper. Orih était assise sur un banc, les bras autour de ses genoux, emmitouflée dans sa couverture. Livon se trouvait debout, son sac sur le dos et prêt à partir. J'hésitai… puis je lançai finalement: .D .Bdia Livon. Où vas-tu? .Edia .P Le permutateur se tourna et se mordit une lèvre. .D .Bdia Mince. Désolé. Je t'ai réveillé? .Edia .D .Bdia Ce n'est pas grave, .Edia soufflai-je, gêné par son air coupable. .Bdia Tu t'en vas quelque part? .Edia .D .Bdia Oui. Je vais voir Myriah, .Edia sourit-il. .P J'ouvris grand les yeux, surpris. Myriah? .D .Bdia Elle se trouve près d'ici? .Edia .D .Bdia Mm… Ça dépend comment on voyage. La voie la plus sûre est de prendre le chemin vers le village de Varlape, puis de descendre la rivière, mais ça me prendrait plus d'un jour de voyage rien que pour y arriver, alors je vais prendre le chemin avec les raccourcis, en pleine montagne. Comme ça, je serai là-bas avant la nuit et, demain, je redescendrai par la vallée, jusqu'à Firassa. .Edia .P J'acquiesçai, réservé. .D .Bdia Je comprends. Eh bien… essaie de ne pas permuter avec des vers de terre en chemin. .Edia .P Et encore moins avec Myriah, ajoutai-je mentalement. Livon sourit largement. Orih intervint: .D .Bdia Drey, pourquoi ne l'accompagnes-tu pas? Yanika sera bien avec nous. Il ne va rien lui arriver et ce ne sera que pour deux jours. .Edia .P Sa proposition me mit dans l'embarras. À vrai dire, je voulais voir cette Myriah si importante pour Livon et aussi cette varadia indestructible, mais… .D .Bdia Drey, .Edia dit Livon, me tirant de mes pensées. .Bdia Ne t'inquiète pas. Ça ne fait rien si tu ne veux pas venir… .Edia .P Je sentis l'aura de Yanika changer à l'intérieur de la maison et j'ouvris légèrement plus grand les yeux. Nous écoutait-elle par une fenêtre? Sans aucun doute, car je sentais maintenant une vive exaspération. Contre moi, probablement. Parce qu'elle savait que l'unique raison pour laquelle je ne voulais pas accompagner Livon, c'était elle. Cependant… son aura, en ce moment, me rappela la conversation que j'avais eue avec Livon sur le Datsu. J'avais alors pensé que je ne m'étais jamais réellement sacrifié pour ma sœur. Je n'avais jamais eu l'impression de le faire, en tout cas. Et je ne voulais pas changer cela maintenant. Je ne voulais pas me sacrifier. Les possibilités qu'il arrive quelque chose à Yanika durant ces deux jours étaient infimes. Par contre, si je restais avec elle, Yanika n'oublierait jamais qu'elle m'avait empêché de faire ce voyage… .P .Bpenso Mar-haï, tout compte fait, la conclusion était évidente depuis le début. Reste à savoir si ça ne dérange pas Livon… .Epenso .P Avec une certaine gêne, je demandai: .D .Bdia Alors… je peux aller avec toi? Ça ne te dérange pas? .Edia .D .Bdia Quoi? Bien sûr que non! .Edia s'étonna Livon. .Bdia Mais j'avais pensé que tu préfèrerais rester aux thermes avec Yanika. .Edia .D .Bdia Et rater l'opportunité de voir Myriah et cette varadia? .Edia répliquai-je. Je souris, enthousiaste. .Bdia Je vais chercher mon sac. .Edia .P L'exaspération de Yanika était tombée d'un coup, remplacée par la satisfaction et la joie. .Bpenso Tu ne serais pas en train d'essayer de te débarrasser de ton frère, petite sorcière? .Epenso plaisantai-je mentalement. Une minute après, j'étais de retour dans la véranda avec mon sac. Je retirai tous les habits de ma sœur et les trois livres qu'elle avait emportés et je mis le tout dans un baluchon. .D .Bdia Ça, c'est pour Yanika. .Edia .P Orih acquiesça. Elle me regardait avec curiosité. .D .Bdia Tu ne vas pas la réveiller et lui dire que tu t'en vas? .Edia .P À travers le mur de bambou, je jetai un coup d'œil au centre de l'aura, amusé. Orih et Livon ne captaient donc pas l'aura ou, plutôt, ils ne la reconnaissaient pas. Ce n'était pas étonnant: il fallait beaucoup d'entraînement et passer beaucoup de temps auprès d'elle pour apprendre à distinguer aussi bien que moi les émotions personnelles des siennes. .P Je saisis les deux courroies de mon sac à dos. .D .Bdia Ce n'est pas nécessaire. Elle est déjà réveillée et elle a tout entendu. Ma sœur est une petite indiscrète. .Edia .P Je perçus son aura amusée et protestataire, et je souris. .D .Bdia Yani. Prends bien soin de Tchag, .Edia ajoutai-je. .D .Bdia Et, moi, je prendrai soin d'elle comme d'une petite sœur, .Edia assura Orih. Elle ajouta à mon intention à voix basse: .Bdia Je suis contente que Livon t'ait à ses côtés. Quand il va voir Myriah, il revient toujours très silencieux. Mais, avec toi, je suis sûre qu'il se remettra plus vite. .Edia Elle m'adressa un sourire affilé et agita les mains. .Bdia Bon voyage! .Edia .P À la porte du jardin, Livon leva une dernière fois la main pour saluer et, tous deux, nous partîmes prenant le chemin qui descendait. Il était encore si tôt que les rues étaient désertes et nous ne croisâmes que quelques chats, quelques lève-tôt et les innombrables fontaines qui peuplaient la ville. Devant la porte principale, les gardes nous saluèrent d'un geste de la tête. .D .Bdia Vous êtes matinaux, .Edia apprécia l'un d'eux, aux cheveux rouges électrifiés. .Bdia Bon voyage à tous les deux! .Edia .D .Bdia Merci, .Edia dit Livon. Et il s'arrêta soudain. .Bdia Oh, c'est vrai! J'ai une question. .Edia .D .Bdia Dis-moi. .Edia .D .Bdia Vous ne savez pas par hasard si le Tunnel du Serpent a rouvert? .Edia .D .Bdia C'est par là-bas que vous allez? .Edia s'étonna le gardien. .Bdia Eh bien… J'ai entendu dire qu'il a été fermé quelques mois à cause des risques d'écroulement. Peut-être qu'il a rouvert maintenant, mais je ne pourrais pas l'assurer. .Edia .P L'autre garde arbora lui aussi une mine d'ignorance, et Livon les remercia malgré tout. .D .Bdia N'essayez pas de passer par là-bas si l'écriteau d'avertissement n'a pas été enlevé, hein? .Edia ajouta le garde aux cheveux rouges. .Bdia Cela ne sert à rien de prendre des raccourcis si c'est pour mourir écrasé par une roche. .Edia .P Je souris face à son inquiétude. .D .Bdia Nous serons prudents, .Edia assurai-je. .P Nous nous éloignâmes de la palissade et, bientôt, nous suivions le chemin en direction de Keshaq, en longeant le lac. Sur notre droite, s'élevaient les montagnes de Skabra, en grande partie couvertes de bois. .D .Bdia Le Tunnel du Serpent? .Edia demandai-je, curieux. .Bdia Pourquoi ce nom? .Edia .P Un instant, je pensai que c'était parce qu'il était plein de serpents et je me réjouis de ne pas avoir emmené Yanika. Livon expliqua: .D .Bdia On l'appelle comme ça parce qu'il zigzague comme un serpent. Autrefois, c'était un tunnel naturel, mais il a été agrandi par les bergers qui descendent leurs troupeaux jusqu'au lac en hiver. Maintenant, la plupart utilisent le chemin qui va à Varlape parce qu'il est plus sûr, mais ce tunnel nous fera gagner des heures de marche. .Edia .P Le ciel aurait déjà dû s'éclairer, mais un brouillard persistant nous enveloppait, assombrissant les alentours. Les eaux du lac n'avaient pas une ride, les feuilles étaient figées et l'air était imprégné d'une humidité dense. Nous marchions depuis un moment quand un long sifflement provenant de la rive résonna et Livon s'arrêta lestement, surpris. .D .Bdia Une burujama! .Edia murmura-t-il. .Bdia C'est un passereau. Elles se cachent mieux que tout autre et, normalement, on ne les entend chanter que de loin. On dit qu'entendre leur chant est un bon présage. .Edia .D .Bdia Un bon présage? .Edia me moquai-je. .Bdia Comme, par exemple, que les dieux te seront favorables et la récolte sera bonne…? .Edia .D .Bdia Mais non! .Edia s'esclaffa Livon. .Bdia Cela indique qu'il n'y a pas de danger alentour. Elles sont si timides qu'elles ne se mettraient pas à chanter, sinon. Mais c'est pour ça qu'elles sont presque impossibles à voir. Tu vois… elle nous a entendus et elle a déjà arrêté de chanter, .Edia observa-t-il. Il reprit la marche, assurant: .Bdia Crois-moi, quand j'étais petit, je m'amusais à les chercher et, durant tout ce temps, je n'ai réussi qu'une fois à en voir une. D'ailleurs, je ne te l'ai pas dit?, j'ai connu Baryn quand il se promenait dans les montagnes et cherchait à voir une burujama. Il a passé plusieurs mois à essayer, avec plus de patience qu'un jardique! .Edia rit-il. .D .Bdia Et il n'en a pas vu? .Edia .D .Bdia Ben non, .Edia fit Livon, pensif. .Bdia Parfois je me dis que, le jour où j'en ai vu une, c'était seulement parce qu'elle a bien voulu que je la voie. .Edia .P Nous marchions à peine depuis une demi-heure quand nous quittâmes le chemin du lac pour nous diriger à travers champs vers les montagnes. Nous avancions d'un bon pas, mais sans nous presser non plus. Quand nous commençâmes à grimper, nous ralentîmes le rythme. Livon allait devant avec l'air de savoir exactement où il se rendait. À un moment, il arriva à un endroit plus plat et il sortit son outre pour prendre une gorgée. Le brouillard ne nous atteignait plus à cette hauteur et nous pûmes voir une mer blanche de nuages baigner toute la vallée. On ne voyait même pas le lac au travers. Nous levâmes les yeux vers la cime de la montagne, illuminée par le soleil, et Livon indiqua une zone: .D .Bdia Nous, nous allons par là. Au fait, Drey, .Edia ajouta-t-il alors que nous reprenions la marche, .Bdia tu crois qu'Aruss a réussi à tirer Rakbo d'affaire? .Edia .P J'arquai les sourcils. Diables, c'est vrai. J'avais complètement oublié le mirol emprisonné. Le Gourou du Feu avait donc voulu disculper Rakbo… .D .Bdia Aucune idée, .Edia dis-je. .Bdia Quand même, essayer d'enlever un guérisseur en plein jour… Qui aurait pu avoir une idée pareille? .Edia .D .Bdia Eh bien… Rakbo devait être désespéré. .Edia .P Et comment. Je me rappelai sa forte constitution et son visage carré. Si son objectif avait été d'enlever un guérisseur pour l'emmener dans le cratère et sauver son peuple… il n'avait pas manqué de courage. .D .Bdia Quoi qu'il en soit, .Edia dis-je, .Bdia il s'y est particulièrement mal pris. .Edia .P Nous dûmes grimper encore davantage avant de contourner la montagne et arriver à ce qui était, d'après Livon, l'entrée du Tunnel du Serpent. Dans cette zone, il n'y avait presque pas d'arbres et l'herbe était fouettée constamment par un vent fort. Je tempérai la force de celui-ci avec mon orique pour nous faciliter la marche alors que nous traversions une vaste prairie de fleurs sylvestres. Non loin de là, en aval, j'aperçus la colonne de fumée d'une cheminée. Suivant la direction de mon regard, Livon sourit et dit: .D .Bdia Là-bas, c'est chez les Fangoman. C'est une famille adorable. Une fois, quand je suis descendu par là avec les chèvres, je me suis tordu la cheville et ils m'ont recueilli. Marna, la fille, s'est occupée de mes chèvres jusqu'à ce que je sois guéri. Tout à l'heure, je suis sûr que nous allons la rencontrer sur le versant d'en haut! .Edia .P Il ne s'était pas trompé. La jeune bergère nous salua de loin, très souriante, reconnaissant Livon sur-le-champ. Elle s'approcha, suivie de plusieurs jeunes agneaux, portant un autre dans ses bras. .D .Bdia Ben, ça faisait longtemps! T'es devenu tout un homme maintenant! Je me rappelle, la dernière fois que je t'ai vu, tu n'étais encore qu'un petit agneau. Comment vas-tu? Qu'est-ce qui t'amène par ici? .Edia .P Je les observai tous deux avec curiosité tandis qu'ils échangeaient joyeusement des nouvelles et des plaisanteries bon enfant. À Firassa, je n'avais jamais vu Livon saluer personne avec autant de familiarité mis à part les Ragasakis. Il était clair que, même s'il vivait à présent à la ville, son foyer préféré était encore dans les montagnes. .D .Bdia Alors comme ça tu es déjà mariée! .Edia la félicita Livon. .D .Bdia Et avec un bon garçon, bien que mon père et lui se chamaillent tout le temps, .Edia rit Marna. .Bdia Alors, tu reviens chez toi? Quand j'ai entendu dire que tu étais entré dans une confrérie de magiciens, au début, on a pensé qu'ils parlaient d'un autre. Le petit berger magicien! Comme ça fait plaisir de te voir, .Edia souriait-elle. .P Elle avait posé l'agneau, mais ni celui-ci ni les autres ne se séparaient d'elle. Elle ajouta: .D .Bdia Vous allez passer par le Tunnel du Serpent, n'est-ce pas? Faites attention. Des bergers sont venus poser des poutres pour éviter qu'il ne s'effondre davantage, mais le passage n'est pas bon. .Edia .P Livon la remercia pour l'avertissement et, avec un grand naturel, il lui offrit un joli peigne de sorédrip qu'il avait acheté la veille à Skabra en pensant à elle. La jeune bergère, reconnaissante, proposa de nous inviter à manger quelque chose et, malgré une hésitation, Livon accepta finalement. Ce fut un repas agréable, avec beaucoup de fromage, des pâtes et des légumes du jardin potager. À dire vrai, c'était la première fois que je mangeais dans une maison aussi humble et à la fois aussi joyeuse que celle-ci. Le soleil était déjà au zénith quand nous reprîmes notre marche avec une énergie renouvelée. Malgré le vent, les rayons du soleil étaient chauds et persistants et je constatai que ma peau, peu habituée à la Superficie, commençait à rougir de façon inquiétante. .D .Bdia Le voilà! .Edia annonça Livon après avoir contourné des roches et des dénivelés pendant un moment. .P Le Tunnel du Serpent était presque aussi étroit que le passage qui dissimulait le cratère des Atarah de l'extérieur. Cependant, en jetant un coup d'œil à l'intérieur et après avoir examiné les courants d'air, je compris qu'il était beaucoup plus long. Je sondai la roche. .D .Bdia Pour l'instant, ça a l'air stable, .Edia dis-je. .P Nous entrâmes, lui avec sa lanterne, moi avec ma pierre de lune. Le vent qui s'infiltrait entraînait silencieusement sur le sol rocheux de nombreux brins de laine perdus durant le trajet. Cela sentait le chien mouillé. .D .Bdia Fais attention où tu marches, .Edia me dit Livon. Et c'était lui qui me disait ça alors qu'il me regardait, parlant et marchant en même temps… .D .Bdia Regarde devant toi, tu veux bien?\&! .Edia lui répliquai-je. .Bdia Si tu te tords une cheville, je vais devoir te porter à travers toute la montagne et ça me dit moins qu'une drimi. .Edia .D .Bdia Oh, euh, oui… Je vais essayer, .Edia promit Livon avec un sourire gêné, et il cessa de regarder en arrière. .P Tandis que nous avancions dans le tunnel sinueux, je sondai la roche, évaluant sa stabilité. Au bout d'un moment, comme je le craignais, celle-ci devint de moins en moins fiable, même avec les poutres improvisées qui avaient été installées. .D .Bdia Est-ce la première fois que tu passes par ici depuis que tu as quitté les montagnes? .Edia demandai-je. .D .Bdia Mm, .Edia affirma Livon. .Bdia D'habitude, quand je vais voir Myriah, je prends le chemin de l'affluent de la Lur. Depuis Firassa, c'est le chemin le plus court. .Edia .P Je me mordillai une lèvre tout en effleurant les roches de la main avec mon orique. Je savais que l'affaire de Myriah était très importante pour Livon, mais jusqu'alors, je ne m'étais pas rendu compte à quel point leurs rencontres devaient être tristes. Une elfe prisonnière qui ne pouvait pas parler et un ancien berger qui la considérait comme… son maître?, sa sœur aînée? La seule qui lui avait réellement consacré du temps dans son enfance. .D .Bdia Drey, .Edia dit soudain Livon, me faisant sursauter. Il s'arrêta en plein tunnel, se retournant avec une expression songeuse. .Bdia J'étais en train de penser. Ce moine qui t'a remis la lettre hier… Je ne veux pas être indiscret, mais est-ce que tout va bien? Tu avais l'air un peu troublé. .Edia .P J'arquai un sourcil et souris, passant devant sans m'arrêter. .D .Bdia Tout va bien, .Edia assurai-je. .Bdia C'était une lettre du Grand Moine du Vent. Le grand-père veut que je retourne dans son Ordre et que je trahisse mon frère, mais jamais je ne ferai une chose pareille. Ces histoires ne me concernent pas, .Edia affirmai-je. .D .Bdia Oh… .Edia murmura Livon, pensif, tout en me suivant. .Bdia Alors comme ça le Grand Moine est ton grand-père? .Edia .D .Bdia En réalité, non. Ce n'est pas un Arunaeh: c'est le demi-frère de mon grand-père. Et ils ne se ressemblent en rien, sauf sur un point: ils sont tous les deux aussi obstinés l'un que l'autre dans leurs objectifs. .Edia Je m'arrêtai et contemplai le plafond rocheux, étroit et sombre, avec de plus en plus de méfiance. Je fis claquer ma langue. .Bdia Attah… Livon. Tout ça n'a pas bonne allure. Je doute que le tunnel résiste plus d'un mois. Il pourrait s'effondrer à tout moment. .Edia .P Livon s'assombrit, s'arrêtant à son tour. .D .Bdia Le problème, c'est que, d'après Marna, il y a encore des bergers qui prennent ce chemin… Tu le trouves en si mauvais état que ça? .Edia .P J'acquiesçai. En si mauvais état que je commençais à me demander s'il n'aurait pas été plus prudent de faire un détour au lieu de prendre cette route. .D .Bdia Ça a plutôt l'air impossible à arranger, .Edia avouai-je. .Bdia La roche est érodée et il n'y a pas… .Edia .P Je me tus quand, soudain, un cri d'enfant résonna dans le tunnel. La forme serpentine et irrégulière des parois déformait le son, mais je fus certain que le cri provenait de devant. Livon se mit à courir et je le suivis. .D .Bdia Mani! .Edia cria l'enfant. .Bdia Mani! .Edia .P Nous arrivions à un tournant quand nous aperçûmes de la lumière au bout du tunnel, ainsi qu'une petite silhouette tremblante à moitié cachée derrière une saillie de la paroi. Elle regardait quelque chose au-dehors avec une terreur évidente. .D .Bdia Maniiii! .Edia .P Livon haleta et prononça quelque chose avant d'accélérer. J'écarquillai les yeux. Se pouvait-il qu'il ait dit «ours»? Un profond grognement, au-dehors, me fit m'arrêter à quelques pas de l'enfant. À la lumière aveuglante du soleil, sur le versant de la montagne, se dressait une imposante créature au pelage brun très sombre et aux grands yeux rouges. Cette bête… était-ce ce que l'on appelait un ours sanfurient? Je n'en avais jamais vu. À quelques mètres à peine sur sa gauche, une femme brandissait un bâton entre ses mains, acculée contre une paroi rocheuse. L'ours grognait et suivait les mouvements du bâton, découvrant ses énormes crocs. .P Un gémissement sur ma droite me rappela la présence de l'enfant: celui-ci ne devait pas avoir plus de dix ans et regardait la scène, le visage paralysé par l'horreur. .D .Bdia Mani… .Edia balbutia-t-il. .P Mani devait être le nom de la femme aux abois. Posant mon sac, j'en tirai rapidement les grenades de Staykel et sortis du tunnel en courant. .D .Bdia Livon! Qu'est-ce qu'on fait? .Edia demandai-je, le rejoignant. .Bdia Cette créature a des griffes énormes. Et elle est massive. Je ne crois pas que mon vent puisse quoi que ce soit contre elle. .Edia .P Livon foudroyait l'ours et sa proie, les yeux fixes. S'apercevant que nous nous approchions, la créature poilue s'était tournée vers nous, encore plus furieuse. Comme Livon ne répondait pas, je le regardai… et, avec stupéfaction, je constatai qu'il était parti en courant, s'éloignant vers la gauche. Quand je compris son intention, il était déjà trop tard. .P Il permuta. Et là où il s'était trouvé, je vis apparaître la dénommée Mani désarmée, abasourdie et saine et sauve. Lui jetant à peine un regard, je me tournai et vis Livon, au pied de la paroi rocheuse, lever le bâton pour attirer l'attention de l'ours. .D .Bdia Dannélah, .Edia soufflai-je, incrédule. À quoi pensait donc Livon? .P Je me précipitai —juste à l'instant où l'ours poussait un rugissement, se redressait sur ses deux pattes et lançait un coup de griffe. Livon se jeta en arrière et rattrapa son équilibre par miracle. Moi, je scrutais l'ours, reprenant haleine, quand soudain quelque chose me frappa: pourquoi m'étais-je arrêté pour l'examiner? Étais-je en train d'essayer de chercher les points faibles de l'ours? Je ris de ma propre sottise. .P .Bpenso Mar-haï… Un ours n'est pas une roche, idiot. .Epenso .P N'ayant pas de meilleure idée, j'activai les grenades. Je ne m'attardai pas à penser quelles seraient les meilleures, celles de fumée, la fétide ou la lacrymogène, et je lançai les quatre sur les pattes de l'ours, les propulsant avec mon orique. Bientôt, une fumée dense arracha à celui-ci un feulement et… horrifié, je vis l'animal charger contre Livon. .P Avec la fumée de plus en plus dense, je n'eus pas le temps de voir si le permutateur avait pu esquiver la charge. Ce que j'entendis, par contre, ce fut la collision fracassante de l'ours sanfurient contre la paroi rocheuse. Un puissant rugissement retentit. Puis un autre fracas. Attah… Était-il devenu fou? .D .Bdia Maniiiii! .Edia .P Le cri de l'enfant détourna mon attention de l'ours et de Livon et je constatai que le tunnel était en train de s'effondrer. Le choc de l'ours contre l'à-pic s'était répercuté à travers la roche, rompant visiblement l'équilibre précaire du tunnel. Et le garçon ne sortait pas… Était-il resté coincé? .P Je ne sais pas pourquoi, à cet instant, je me rappelai ce que m'avait dit Lustogan une fois, quand le tunnel d'une mine avait commencé à s'écrouler devant nos yeux: .Bparoles Ce sont des choses qui arrivent, Drey. Le contremaître de la mine a refusé notre aide et préféré utiliser des explosifs parce que ça revient moins cher… Qu'il en tire la leçon et peut-être que la prochaine fois il méprisera moins les destructeurs. .Eparoles Moi, je savais qu'il n'était pas coupable de l'effondrement, mais les mineurs l'avaient tous silencieusement maudit, parce qu'ils l'avaient vu contempler le désastre sans bouger ni montrer un brin de compassion. Ce jour-là, moi non plus, je n'avais pas bougé. À cause de mon frère, et parce que mon Datsu avait réduit mon horreur à un simple sentiment de tristesse. Cependant… .P Cependant, si je ne réagissais pas maintenant, jamais je ne serais digne d'être l'ami d'un Ragasaki. .D .Bdia Attah… .Edia fis-je. .P Je n'hésitai plus, j'espérai que Livon se débrouillerait et je me précipitai vers le tunnel. Mani était entrée elle aussi pour essayer de libérer l'enfant et j'arrivai juste à temps pour éviter qu'une roche ne les écrase. Ma tige énergétique souffrit une bonne entaille en repoussant la chute des roches et de terre au-dessus de nous, mais qu'y faire. Bientôt, le terrain se stabilisa plus ou moins. Quand je plaquai la poussière au sol, je les vis tous deux agrippés l'un à l'autre, l'un répétant le nom de Mani, et celle-ci… Ou était-ce celui-ci?, pensai-je soudain, en voyant ses traits ambigus d'humain. Captant son regard écarquillé rivé sur moi, je fronçai les sourcils et me raclai la gorge, bridant mon Datsu. Je constatai que le tunnel était resté complètement bloqué. Je me penchai et brisai en morceaux la roche qui avait maintenu le garçon prisonnier. Sa jambe était un peu meurtrie. Mais je ne m'en préoccupai pas sur le moment. Il était plus important maintenant de savoir ce qui était arrivé à Livon. Sauf que la fumée était encore persistante et je ne réussis pas à voir quoi que ce soit. .D .Bdia Écartez-vous de la paroi, .Edia fis-je. .Bdia Cela pourrait s'effondrer davantage. .Edia .P Et je m'éloignai rapidement par-dessus les décombres. J'atterris sur l'herbe et tendis l'oreille. On n'entendait plus l'ours. Était-il parti? Je ravalai ma salive et, avec un sortilège orique, je chassai toute la fumée, l'odeur fétide ainsi que tout ce qu'avaient pu contenir ces grenades. Et je me retrouvai face à une scène improbable: Livon soutenait un de ses bras ensanglantés tout en s'appuyant contre l'énorme corps de l'ours. Celui-ci était… .P Je me précipitai. .D .Bdia Livon! Ça va? .Edia .P Les yeux rouges et larmoyants à cause de ma grenade lacrymogène, le permutateur acquiesça, étourdi, et prit une bouffée d'air. Je jetai un coup d'œil à son bras. Ces marques… ne ressemblaient pas à une griffure. .D .Bdia Dannélah… Il t'a mordu? .Edia demandai-je, incrédule. .D .Bdia Son croc m'a à peine éraflé, .Edia assura Livon, s'écartant du corps immobile de l'ours. Il secoua la tête comme pour se dégourdir. .Bdia Quelle sorte de grenades as-tu lancées? .Edia .P Je grimaçai. .D .Bdia Désolé. J'ai pensé que ce serait une bonne idée, mais ça l'a rendu encore plus fou qu'il ne l'était. .Edia .D .Bdia Non, tu as bien fait; sans elles, il ne m'aurait pas confondu avec mon sac. .Edia .D .Bdia Ton sac? .Edia répétai-je, sans comprendre. Je jetai un autre coup d'œil à l'ours et vis alors le mouvement régulier que faisait son ventre en se soulevant. .Bdia Il est vivant? .Edia .D .Bdia Endormi ou assommé, .Edia répondit Livon. .Bdia Il a perdu la tête, il a arraché mon sac et il a foncé contre la roche. Mais, en fin de compte, je ne sais pas s'il est tombé à cause du choc ou des plantes. .Edia .P Il baissa les yeux vers son sac. Il était en pièces et il y avait des habits, des morceaux de nourriture et de plantes éparpillés dans toute la zone. Les plantes, me répétai-je, incrédule. .D .Bdia Ce sont les plantes soporifiques que tu as ramassées dans le lac des vampires? Et l'ours les a avalées? .Edia .D .Bdia Ou du moins il les a réduites en mille morceaux, .Edia médita Livon. .Bdia En tout cas, il dort comme un ours lébrin… Au fait! .Edia dit-il, levant soudain la tête, scrutant les alentours. .Bdia Le petit? Et l'autre? Ils vont bien? .Edia .D .Bdia Oui, .Edia le tranquillisai-je, jetant un coup d'œil en arrière. .Bdia Le Tunnel du Serpent, par contre, c'est de l'histoire ancienne. .Edia .P Livon soupira de soulagement et haussa les épaules. .D .Bdia Ce n'est pas plus mal. .Edia .P Il s'avança vers les deux humains. Tous deux s'étaient éloignés des décombres, et Mani s'occupait de la jambe de l'enfant. Personnellement, la blessure ensanglantée de Livon m'inquiétait davantage. Elle n'avait pas l'air profonde, mais… .D .Bdia Cette blessure, .Edia fis-je, .Bdia tu dois la soigner tout de suite, sinon elle pourrait s'infecter. .Edia .D .Bdia Mm. Te tracasse pas, Yéren me connaît. J'ai le nécessaire dans mon sa… .Edia Livon se tut et fit une moue déçue. .Bdia Oh, non… Les plantes. Tu crois qu'il en reste une entière? Ce serait dommage de ne pas pouvoir en rapporter une à Baryn… .Edia .D .Bdia Tu te préoccupes de ça maintenant? .Edia lançai-je, incrédule. .Bdia Je reviens tout de suite, .Edia ajoutai-je. .P Je retournai auprès de l'ours et récupérai tout ce qui était récupérable en le mettant dans un baluchon: les vêtements, les pommades, l'amadou et quelque autre ustensile. Je ramassai un morceau de plante et des feuilles éparpillées et pensai que Baryn devrait s'en contenter. Je laissai la nourriture: elle était empoussiérée et allez savoir si l'ours ne l'avait pas contaminée avec sa salive. Je ne savais pas grand-chose sur les ours sanfurients, mais s'ils avaient quelque point commun avec les loups furients, il se pouvait que leur salive soit elle aussi toxique. .P Quand j'arrivai auprès de l'enfant, de Mani et de Livon, je constatai que celui-ci était en pleine conversation tandis qu'à ma surprise, Mani étendait un produit sur sa plaie. Je fronçai les sourcils, posant le baluchon par terre. .D .Bdia Tu es guérisseur? .Edia .D .Bdia Non, .Edia répondit calmement Mani. .Bdia Je ne sais que quelques rudiments. .Edia .P L'humain était mince avec des traits si fins qu'il était difficile d'évaluer son âge. Sa tunique, d'un bleu sombre, le couvrait tout entier et sa longue chevelure noire était nattée en une longue tresse. Je laissai de côté le bâton que j'avais ramassé près de l'ours. Il ressemblait à une simple houlette de berger, quoique les étranges motifs gravés tout du long aient attiré mon attention. .D .Bdia Il s'appelle Mani, .Edia le présenta Livon, comme celui-ci n'ajoutait rien. .Bdia Et il nous remercie. D'où viens-tu? Ton accent n'est pas d'ici. .Edia .D .Bdia Très juste, .Edia reconnut Mani tout en sortant un bandage de son sac. .Bdia Je viens de plus au sud, mais j'ai tant voyagé que je n'ai plus l'accent d'aucun endroit. .Edia .D .Bdia Oh oh! Tu es un itinérant? .Edia se réjouit Livon. .Bdia Mes parents l'étaient aussi, paraît-il. Cela dit, je ne les ai jamais connus. Tu es moine? .Edia .D .Bdia Euh… D'une certaine façon, .Edia dit Mani. Il cligna des yeux et je le regardai avec suspicion tandis qu'il entourait prestement le bras de Livon. Il ajouta tout en s'écartant: .Bdia C'est tout ce que je peux faire pour toi, mon garçon. Je n'avais jamais vu un ours sanfurient d'aussi près… Vous devriez vous éloigner avant qu'il ne se réveille. .Edia .P Effectivement, pensai-je, jetant un coup d'œil en arrière. Toutefois, la créature avait encore l'air profondément endormie. Mani s'était levé. Visiblement, il avait hâte de se mettre en marche. .D .Bdia Vous alliez traverser le tunnel, n'est-ce pas? .Edia demanda Livon. Il venait de passer autour du cou une bande de vêtement déchiré pour soutenir son bras, mais sa blessure ne semblait pas beaucoup l'incommoder. .Bdia Pour aller vers Skabra, vous allez devoir contourner toute la montagne. Il y a un sentier un peu plus haut qui écourterait un peu le voyage, mais avec le petit… si j'étais vous, je prendrais le chemin le plus long et couperais par la vallée jusqu'à la route de Varlape. Par là, .Edia indiqua-t-il. .P Mani fit un geste sec de la tête. .D .Bdia Merci. S'il y a quelque chose que je peux faire pour vous… .Edia .P Il le disait, manifestement, à contrecœur, mais Livon ne parut pas le remarquer et acquiesça: .D .Bdia Si vous pouviez passer par la maison des Fangoman et leur dire que nous allons bien! Je vous en serais reconnaissant. Ils habitent de l'autre côté du tunnel, à moins d'une heure de la route de Varlape. .Edia .P Mani se raidit mais acquiesça. .D .Bdia C'est bon. Je le leur dirai. Les Fangoman? .Edia .D .Bdia C'est cela, les Fangoman, merci beaucoup! .Edia s'exclama Livon, sincère. .Bdia Après cet effondrement… il vaudra mieux qu'ils condamnent le tunnel. .Edia .P Mani prit l'enfant sur son dos, saisit le bâton d'une main et se contenta d'un son guttural pour dire adieu. L'enfant, par contre, me sourit et dit: .D .Bdia Merci pour tout! Que la Sréda vous protège! .Edia .D .Bdia Rood, .Edia grogna Mani. .Bdia Silence. .Edia .P L'enfant fit une moue honteuse et ne se retourna plus; toutefois, alors qu'ils avaient déjà presque disparu entre les arbres, il nous lança un dernier coup d'œil ému. C'était un peu… comme s'il pensait que non seulement nous l'avions sauvé, lui, mais que nous avions également sauvé l'unique personne qu'il avait dans sa vie… M'inventais-je des histoires? Cependant, ces deux humains… Il y avait en eux quelque chose de réellement étrange. Mmpf. Sans nul doute, je m'inventais des histoires. .P Livon soupira de soulagement. .D .Bdia Bon! Heureusement que tout s'est bien terminé. On s'éloigne? .Edia ajouta-t-il, jetant un coup d'œil prudent à l'ours. .D .Bdia C'est maintenant qu'il t'effraie? .Edia me moquai-je en plissant les yeux. .Bdia Regarde-le, il dort tout tranquillement, on dirait un ange… .Edia .D .Bdia Sérieusement, Drey, ne t'en approche pas! Maintenant que je le vois en vrai, il fait peur. .Edia .P Euh… Avant il ne l'avait pas vu en vrai? Je roulai les yeux et cessai de feindre de m'en approcher. .D .Bdia Ne crains rien… Oh, au fait, j'ai oublié de ramasser ton cube à chiffres. .Edia .D .Bdia Quooi…?\&! .Edia .P Je m'esclaffai. .D .Bdia Je plaisante. Il est dans le baluchon. .Edia Quand il voulut vérifier, je le foudroyai du regard, exaspéré. .Bdia Je ne mens pas. Il est intact. Arrête un peu de bouger ce bras et laisse-moi le baluchon, je vais le porter. Allons-y. .Edia .P Nous nous éloignâmes rapidement, descendant le versant et nous enfonçant dans la forêt. Le soleil s'était déjà incliné vers l'ouest et, nous trouvant sur la partie est de la montagne, ses rayons ne nous atteignaient plus. Par conséquent, les troncs avaient l'air plus sombres, les arbustes plus touffus et j'avais la sensation que le chant des oiseaux s'était fait plus timide. J'espérais que nous n'allions pas rencontrer d'autres ours… .P Nous traversâmes un ruisseau, où nous fîmes une pause pour apaiser notre soif. Depuis un moment, j'avais remarqué que Livon avait ralenti le rythme. Cependant, quand je lui demandai si la blessure lui faisait mal, il secoua la tête affirmant que non et il indiqua la montagne d'en face en disant: .D .Bdia La grotte de Myriah est là-bas. Cette montagne s'appelle le Labycime. Elle n'a pas beaucoup de bois, mais elle est pleine de roches. C'est pour ça que les bergers de brebis n'y vont pas normalement. Le village où j'habitais se trouve en aval de la rivière. .Edia .P Nous reprîmes la marche, atteignîmes la rivière et la traversâmes sans problèmes grâce à quelques rochers. .D .Bdia Ne vas-tu pas aller au village? .Edia demandai-je, tandis que nous grimpions le Labycime. .D .Bdia Mm… Cela nous prendrait beaucoup de temps, .Edia dit Livon. .Bdia Et là-bas, je n'ai plus personne qui m'attende. La vieille des chèvres est déjà morte et celui qui s'occupe maintenant des animaux est quelqu'un de… euh… difficile. Je le connais à peine. Tout au plus, je pourrais aller saluer les chèvres! .Edia .P Je le regardai avec curiosité mais ne posai pas plus de questions. Le Labycime était une montagne irrégulière, pleine de crevasses, de roches énormes aux formes bizarres et d'arbustes hérissés de piquants. Livon changeait régulièrement de direction, montant, descendant, passant entre deux rochers, évitant une zone couverte de mousse épineuse et scrutant même le ciel. Au bout d'un moment, quand je le vis lever les yeux vers les nuages blancs, je demandai: .D .Bdia Pourquoi regardes-tu le ciel? .Edia .D .Bdia Oh, je ne regarde pas le ciel, .Edia me détrompa Livon, .Bdia je regarde ces aigles bleus qui tournent au-dessus du Labycime. Tu ne les vois pas? Ce lieu est si labyrinthique que, parfois, la meilleure façon de savoir où l'on se trouve est d'observer ces oiseaux. Normalement, ils nichent toujours au même endroit. .Edia .P Je fis une moue pensive. Se guider aux oiseaux, d'abord les burujamas puis les aigles bleus… c'était quelque chose qu'on n'avait pas l'habitude de faire dans les Souterrains. Car, en fait, il y avait peu d'oiseaux souterrains. .D .Bdia Mais bon, .Edia ajouta Livon, souriant, .Bdia je n'ai pas besoin de regarder les aigles. Cette zone, je la connais par cœur! Nous y sommes presque. Par ici. .Edia .P Il me guida vers un monticule rocheux et, ensuite, nous nous faufilâmes dans une crevasse. Nous descendîmes avec prudence jusqu'à la grotte. Celle-ci n'était pas très grande et était bien éclairée grâce à d'autres brèches plus étroites par lesquelles un grand rongeur n'aurait pas pu passer. Je vis aussitôt la grande chrysalide bleutée, de forme irrégulière et transparente. Elle occupait presque toute la grotte. Et elle vibrait d'énergie. .P Tandis que Livon s'approchait, je demeurai près de l'entrée de la grotte, examinant la chrysalide avec fascination. À peut-être un mètre à l'intérieur de celle-ci, se trouvait la silhouette de Myriah, recroquevillée. Ses cheveux étaient blancs comme l'hermine, ses oreilles d'elfe fines et pointues, son visage figé dans une expression froncée et concentrée, et ses yeux mauves, bien ouverts, semblaient défier quelque chose. Je me souvins que, d'après Livon, Myriah s'était retrouvée là après avoir réalisé une permutation avec une créature. J'ignorais si cette créature avait sécrété le produit pour se protéger ou si, comme il me semblait maintenant, le produit était déjà là avant. De fait, tout, dans cette forme complexe et arrondie, rappelait une chrysalide. .P Livon s'assit sur une roche devant elle et je me demandai s'il voulait que je le laisse seul. Après un silence, j'allais faire un pas vers la brèche pour remonter quand Livon fit: .D .Bdia Est-ce que tu crois qu'elle sait que je viens lui rendre visite? .Edia .P Je m'arrêtai net, entrevis son visage absorbé tourné vers Myriah et m'approchai de la chrysalide sans répondre. .D .Bdia Est-ce que je peux la toucher? .Edia .D .Bdia Bien sûr… Ne t'inquiète pas, moi, j'ai fait plus que la toucher, .Edia dit Livon. .Bdia Je l'ai maltraitée avec la hache, avec toutes sortes d'acides, j'y ai mis le feu, j'ai même utilisé une perforeuse de diamant… Il n'y a pas eu moyen. .Edia .P Une perforeuse de diamant? Ça, il ne me l'avait pas dit. Avec de plus en plus de curiosité, je posai une main sur la superficie lisse de la matière. La première chose que je sentis fut un courant d'énergie étrange. De l'énergie brulique? Arikbète? Essenciatique? Un peu de tout ça, peut-être. .P Je fermai les yeux pour mieux me concentrer. Durant mes entraînements, j'avais étudié et fait exploser des centaines de roches, sédimentaires, métamorphiques et ignées. Je connaissais la composition de nombreuses roches, leurs textures, leur densité, leur origine… Mais j'avais aussi étudié d'autres matériaux comme les métaux purs ou les tissus végétaux. C'est pourquoi, me trouvant face à la texture compliquée de cette chrysalide, je sus immédiatement que ceci était un tissu vivant. Tout comme ma larme de cristal. L'idée m'était venue en chemin que ma boucle d'oreille, pareillement indestructible, avait peut-être d'autres points communs avec cette varadia… Mais le matériau n'était définitivement pas le même. .P Après un bon moment, je laissai retomber ma main. .D .Bdia Et tu dis que le feu n'a rien fait? .Edia .P Livon fit non de la tête. .D .Bdia Ça ne l'a même pas roussie. .Edia .P Même pas roussie, me répétai-je. Un tissu vivant invulnérable au feu? Livon soutint sa tête en murmurant: .D .Bdia Tu ne l'entends pas? Quand on colle son oreille au cristal… on entend une de ces voix de nixes et de sirènes que décrivent les marins. Sauf que… .Edia .P Je le voyais qui s'inclinait de plus en plus en avant et, quand je le vis tomber, je me précipitai, abasourdi, et réussis à le soutenir avant qu'il ne s'écroule contre le sol rocheux. .D .Bdia Livon! Ça va? .Edia .P Le permutateur cligna des paupières, hébété. Il s'assit, enlaçant ses genoux comme Myriah et avoua: .D .Bdia Je suis fatigué. .Edia .P J'observai son expression somnolente, baissai les yeux vers son bras bandé et fronçai les sourcils. .D .Bdia Plus que fatigué. Enlève cette bande. Je vais y jeter un coup d'œil. .Edia .P Sous son regard surpris, je le fis s'allonger et lui ôtai le bandage. Je ne m'y connaissais peut-être pas beaucoup en médecine, mais j'étais capable de comprendre que la blessure d'une créature comme cet ours pouvait causer des infections ou pire encore. Mais alors, dans ce cas, pourquoi Livon ne s'était-il pas alarmé? C'était un grand connaisseur de la zone, ce n'était sûrement pas la première fois qu'il voyait un ours sanfurient… Je déglutis en voyant la blessure. C'était une simple égratignure peu profonde, mais elle était enflée à présent. .D .Bdia Attah, .Edia murmurai-je. .Bdia C'est infecté. .Edia .P Que devais-je donc faire? Une seule chose me vint à l'esprit. Je me redressai et dis: .D .Bdia Nous devons rentrer à Firassa immédiatement. .Edia .P Livon soupira en fermant les yeux. .D .Bdia Impossible. Tu ne vois pas la lumière? Il va faire nuit dans un rien de temps, et descendre le Labycime de nuit, c'est impossible. En plus, de toute façon, on n'aurait pas eu le temps d'arriver à Firassa aujourd'hui. En descendant la rivière… .Edia il inspira, .Bdia il y a une énorme cascade au sud de Lellet. Elle est aussi énorme que les cascades que nous avons vues quand nous avons pris le téléphérique. D'ailleurs, on l'apercevait de loin depuis la cabine, tu n'as pas remarqué? Pour la contourner, il faut trois bonnes heures en passant par un col assez dangereux avant d'arriver à Keshaq. Il vaut mieux… rester ici. .Edia .P Rester ici et attendre que l'infection s'étende? Livon avait-il pensé à ça, sachant depuis le début ce qui allait se passer? Je levai les yeux vers la lumière qui entrait par les fentes de la grotte. C'était une lumière rougeoyante. Livon avait raison: la nuit ne tarderait pas à tomber. .D .Bdia Quand même, .Edia protestai-je. .Bdia Cette blessure… S'il t'arrive quelque chose… .Edia Je le vis ouvrir les yeux et, embarrassé, je le foudroyai du regard en disant: .Bdia Orih va m'écorcher vif. .Edia .P Livon sourit. .D .Bdia Je ne vais pas mourir. Parce que… .Edia il se redressa et regarda Myriah avec intensité, .Bdia je ne peux pas mourir devant elle. .Edia .P Ses paroles me firent l'effet d'un éclair. À sa stupéfaction, je me jetai presque littéralement entre le cristal et lui. .D .Bdia N'y pense même pas! .Edia haletai-je. .P Livon cligna des paupières. .D .Bdia De quoi parles-tu? .Edia .P Je rougis, confus. Se pouvait-il que je l'ai mal interprété? Je me raclai la gorge et m'écartai. .D .Bdia Pardon. Un instant, j'ai cru que tu allais… .Edia .P Je ne terminai pas la phrase. Qu'il allait permuter avec Myriah. C'était ce que j'avais craint. Je l'avais vraiment cru. Je m'agenouillai près de mon sac et m'attachai à chercher ma petite boîte de pommades de destructeur et la poche de comprimés que j'emportais toujours au cas où. .D .Bdia C'est moi qui devrais te demander pardon, .Edia dit alors Livon. .P Je me tournai vers lui, les sourcils arqués. Le permutateur s'était appuyé contre une roche et il me regardait, l'expression coupable. .D .Bdia En fait, j'y ai vraiment pensé. J'ai pensé que, si j'allais mourir, je permuterais avec Myriah. Mais, dans le fond, je sais que je ne vais pas mourir. Cette blessure… ne va pas me tuer. La salive d'un ours sanfurient affaiblit et, probablement, je vais mettre plusieurs jours à me rétablir complètement, mais je ne vais pas mourir… Je ne faisais que me tromper moi-même. Peut-être que j'ai pensé que ce serait plus facile si je la trompais elle aussi en lui faisant croire… Bah. Mais j'y ai juste pensé un instant, .Edia assura-t-il. .Bdia Je ne l'ai pas fait. .Edia .P Je frémis d'effroi rien que de penser que je lui avais laissé le temps de permuter avec l'elfe. Je soufflai. .D .Bdia C'est la première fois que je te vois penser d'une manière aussi tordue. Ce n'est pas ton fort. .Edia .P L'expression coupable de Livon se fit plus légère. .D .Bdia C'est bien possible, .Edia admit-il. .Bdia Dis, Drey… Tu te rappelles ce que je t'ai dit sur la Puce de l'Infortune qui m'a piqué? Tu penses encore que c'est une bêtise? .Edia .P Je le foudroyai du regard. .D .Bdia Tu délires. Tiens, .Edia lui dis-je, en lui mettant un comprimé dans la paume de sa main. .Bdia C'est la seule nourriture qu'il nous reste. Un régime équilibré et énergétique. C'est un Arunaeh qui les a inventés il y a plus d'un siècle, et ma famille appelle ça des Yeux de Sheyra. .Edia .D .Bdia Des Yeux de Sheyra? .Edia .P Je me rappelais qu'un jour, Lustogan avait proposé à un Moine du Vent de les goûter; celui-ci avait grimacé de dégoût en entendant le nom et il avait préféré jeûner. Livon, lui, montra de la curiosité et fourra le comprimé rond dans sa bouche. Il mâcha, avala… et dit sur un ton appréciatif: .D .Bdia Ça a un goût d'herbe. .Edia .P Je réprimai un souffle. .D .Bdia Et ça a bon goût, ça? .Edia lui répliquai-je. .P Livon sourit légèrement. .D .Bdia Ça me rappelle mes chèvres. Elles aimaient toujours… aller dans les endroits les plus fous. Juste pour une pousse d'herbe. Il y en avait une toute jeune qui était très drôle. Elle me suivait partout. Et elle grimpait aux arbres les plus branchus et aux roches les plus pointues. Et quand je l'appelais ‘Yati, Yati’, elle redescendait. Elle ne se faisait jamais mal, mais j'avais toujours peur qu'il lui arrive quelque chose. Pourtant, la grand-mère Dyara ne m'aurait pas gourmandé, elle ne m'a presque pas grondé non plus quand le loup est venu, non… Yati était comme mon ombre. Et c'est Myriah et moi qui lui avons donné son nom. .Edia .P Je déglutis en l'entendant. Était-il en train de délirer ou était-ce normal? Il avait les yeux fermés et, dans l'obscurité croissante de la grotte, son visage me paraissait plus livide. Il disait qu'il n'allait pas mourir, mais… comment en était-il si sûr? Son front était chaud. .P Je retirai ma main et, tandis qu'il se taisait, je lui appliquai davantage de pommade sur sa blessure, je lui donnai à boire de l'eau chaude réchauffée sur ma plaque métallique et je lui tendis sa couverture. Quand j'allai chercher la mienne, je me rendis compte que je l'avais oubliée à Skabra. Attah… Ça, c'était bête. Il ne faisait pas particulièrement chaud ici en altitude. .D .Bdia En réalité, Drey… .Edia murmura alors Livon, rompant un long silence. Ses yeux gris étaient rivés sur Myriah. .Bdia Si je ne permute pas avec elle, c'est aussi parce que je veux la voir vivre. Je veux être là le jour où son visage s'animera et cessera d'être si sérieux… Je veux la voir sourire. C'est pour ça que je vais à tout prix briser cette varadia. .Edia .P Je ne lui répondis pas, mais son ton déterminé m'arracha une expression de soulagement. Au moins il ne pensait plus à se sacrifier et à rester prisonnier à la place de Myriah. .P Myriah, me répétai-je, contemplant l'elfe à la chevelure blanche. À ce que disait Livon, elle aussi était permutatrice, elle savait un peu de bréjique, était une joueuse professionnelle d'Erlun et, les diables savaient comment, elle avait fini par permuter avec une créature étrange, se retrouvant prisonnière de cette varadia. Cependant… ce que Livon ne savait pas, c'était depuis combien de temps Myriah était là. Dix ans? Vingt ans? Un siècle? Le tissu vivant devrait me donner une piste, pensai-je brusquement. .P Après avoir jeté un coup d'œil à Livon et constaté qu'il s'était endormi, je me levai et, à la faible lumière qui filtrait encore, je m'approchai de la chrysalide. Je la touchai et remarquai un nouveau détail: elle était tiède au toucher. Rien d'étonnant vu que c'était un tissu vivant. Peut-être que, si on la congelait puis décongelait, elle se briserait plus facilement? C'était une possibilité. J'avais entendu parler de produits capables de congeler n'importe quoi. Cependant, il allait être difficile de sortir l'elfe intacte de là avec une telle méthode. .P Le tissu était si complexe que je fus incapable d'évaluer son âge, pas même approximativement. Toutefois, il y avait peut-être une autre méthode pour deviner celui-ci. Je pris ma pierre de lune et examinai le sol. Rien. Il n'y avait aucune trace de la créature qui, supposait-on, était sortie de cette carapace. .P Je me rappelai alors ce qu'avait dit Livon à propos des voix de sirène et, curieux, je me penchai près du cristal et collai mon oreille contre lui. Au début, j'entendis une rumeur semblable aux vagues de la mer, à laquelle s'ajouta un murmure de voix. Ou du moins, c'est l'impression que cela donnait. Étaient-ce des harmonies? Des craquements étranges du tissu? L'air qui frôlait la chrysalide? .P J'étais ainsi, tendant l'oreille, me posant des questions et jetant des coups d'œil inquiets à Livon quand je sentis subitement une vague d'énergie et m'écartai, le souffle coupé. Que diables…? Je ne m'en étais pas aperçu jusqu'alors, mais, maintenant que j'y pensais, quelque chose filtrait à travers la chrysalide et se déversait en… moi? .P Non, compris-je écarquillant les yeux. Cela s'était déversé dans… .P J'ôtai la larme de cristal que je portais comme boucle d'oreille et l'examinai, conscient que quelque chose de très étrange se passait. Mais je ne pouvais laisser ce mystère en suspens. .P Après une hésitation, je laissai la larme de cristal sur une saillie de la chrysalide et observai. Au bout d'un moment, je la vis vibrer et faire un tour complet sur elle-même avec de petits soubresauts. Le phénomène me rendit perplexe. Je touchai la larme et confirmai mes soupçons: la petite boucle d'oreille vibrait à présent d'énergie. Après avoir réfléchi un temps, j'arrivai à la conclusion que je n'avais aucune idée ce qui s'était passé, je ramassai la boucle et, au cas où, je préférai ne pas la remettre et la fourrai dans mon sac. .P Je revins près de Livon pour voir comment il allait. Sa fièvre ne baissait pas. Mais au moins il dormait. Et quand un malade pouvait dormir, c'était toujours bon signe, n'est-ce pas? À moins qu'il ne se réveille jamais… .P Je frappai mon front. .P .Bpenso Mar-haï… Tu ne peux rien faire: étends-toi et dors. .Epenso .P Je cherchai à nouveau ma couverture avant de me rappeler que je ne l'avais pas. Je pensai à utiliser la plaque métallique pour réchauffer un peu l'air, mais cela aurait été un gaspillage d'énergie: il valait mieux la garder pour préparer une autre boisson chaude à Livon le lendemain. Je m'allongeai finalement utilisant mon sac à dos comme oreiller. Ironiquement, j'avais très rarement dormi à même la roche et j'avais oublié à quel point c'était inconfortable. Après un silence, j'eus la tentation de l'aplanir au moins, mais je craignis de réveiller Livon avec un éclat. Je me contins et soupirai, couché sur le dos, dans la grotte. Je commençais déjà à frissonner. Ceci était un des inconvénients de la Superficie qui ne me plaisaient pas du tout. Et nous étions pourtant presque en été… .P Avec mon orique, je bloquai les courants d'air qui s'engouffraient par les brèches. Le problème, c'était qu'une fois endormi, j'étais sûr que mon sortilège tomberait en morceaux. Enfin, si j'arrivais à dormir… .P Finalement, j'y parvins. Et je fis un rêve très étrange. J'étais d'abord assis dans un champ souterrain couvert de coquillages vides et d'algues sèches. Des stalactites fines comme des barreaux descendaient jusqu'au sol et, virevoltant autour d'elles, un essaim de kéréjats éclairait l'endroit, pâle et mort. Il régnait une forte odeur de sel… .salto .D .Bdia Kala, .Edia dit une voix. .P Je ne me retournai pas. Je ne voulais pas les voir. .D .Bdia Kala! Tu pourrais t'entailler les pieds avec ces coquillages. Tu ne sais pas à quoi servent les chaussures? .Edia .P En entendant les bottes contre les coquillages, je poussai les lèvres en une moue renfrognée, et je me tournai pour voir la haute silhouette s'éloigner de la porte et s'approcher de moi. C'était Lotus. Je reconnaissais sa voix. Je reconnaissais son allure. Et de toute manière, c'était la seule personne qui aurait su me trouver là si vite. .P Quand il me rejoignit, il me souleva sans effort. .D .Bdia Allez. On rentre, petit. .Edia .P Je ne protestai pas. J'observai son masque blanc et levai une main vers lui. Lotus m'en empêcha. .D .Bdia Non, Kala. Ceci est mon uniforme: je ne peux pas l'enlever tant que je suis là. .Edia .D .Bdia Pourquoi? .Edia demandai-je. .D .Bdia Parce que c'est le règlement. .Edia .D .Bdia Pourquoi y a-t-il tant de coquillages ici? .Edia .D .Bdia Parce qu'autrefois, la mer arrivait jusqu'ici, mais, un jour, quelque chose au fond s'est fracturé et toute l'eau a disparu, .Edia expliqua Lotus tout en avançant vers la porte. J'entendais les craquements à chaque pas. Lotus écrasait les coquillages sans considération. Sans qu'il lui importe qu'ils soient si jolis… Je pinçai mes lèvres. .Bdia Et tout ce qu'il y avait ici est mort. .Edia .D .Bdia Tout est mort, .Edia répétai-je. .Bdia Comme Iliobi? .Edia .P Je savais qu'Iliobi avait perdu le liquide de son cristal et que c'était pour ça qu'il était mort. Lotus me posa doucement sur le sol. .D .Bdia Oui. Comme Iliobi. Mais, lui, c'est parce qu'il n'a pas voulu se soigner. .Edia .D .Bdia Mm… .Edia Je baissai la tête vers mes pieds. .Bdia Lotus? Tu sais? Je ne veux pas de chaussures. Les coquillages ne me font pas mal. Tu vois? Tu crois que je suis guéri maintenant? Je n'ai mal nulle part! .Edia .P Je lui montrai, avec fierté, la plante de mon pied. Elle était veinée de lignes noires tandis que le reste brillait comme le métal. Comme les portes de nos chambres de cristal. J'observai l'hésitation inhabituelle de Lotus. Alors, il reprit son attitude tranquille et dit: .D .Bdia Tu n'es pas encore guéri, Kala. Tu dois t'appliquer et être fort. Comme Rao. Viens. Il est l'heure de se soigner. .Edia .P Mon humeur s'assombrit à nouveau. .D .Bdia Rao… .Edia murmurai-je. .P Je suivis Lotus, mais de mauvais gré. Je détestais me soigner. Je détestais ça de tout mon cœur, parce que cela faisait mal, et Lotus et les autres adultes avaient beau dire qu'ils le faisaient pour mon bien, moi, la seule chose que je désirais, c'était d'être avec Rao, avec Jiyari et Boki et jouer avec eux. Je ne voulais pas souffrir. Je ne voulais pas m'allonger encore une fois sur la pierre froide et horrible. Je ne voulais pas. Mais je devais le faire. Sinon je mourrais comme Iliobi. .D .Bdia Lotus? .Edia dis-je tandis que nous marchions dans un long couloir. .Bdia Quand je guérirai… je pourrai sortir d'ici? .Edia .D .Bdia Bien sûr… .Edia .D .Bdia Et, quand je sortirai, tu viendras avec moi? .Edia .P Lotus s'arrêta. Un instant, un très bref instant, je vis sa main trembler. Avec un halètement, il répondit: .D .Bdia Bien sûr, mon petit… Je ne vous laisserai jamais seuls. Je te le promets. .Edia .P Je clignai des yeux, surpris par son ton ému. Je l'entendis murmurer tout bas: .D .Bdia Quoi qu'il m'en coûte. J'irai en enfer avec vous. .Edia .salto Quelque chose brisa le souvenir. Une présence. Une conscience qui doutait et se demandait pourquoi elle avait l'impression de s'être souvenu d'un passé qui n'était pas le sien… Celui d'un enfant et d'un homme masqué que le premier avait fini par aimer comme un père. Mais qui? À qui appartenaient ces souvenirs? .P .Bdm Je suis… réveillé? .Edm .P La voix mentale désorientée me réveilla en sursaut. J'étais trempé de sueur et mon Datsu était déchaîné de telle sorte que, durant un moment, je fus incapable de penser quoi que ce soit de concret. Finalement, je bridai mon Datsu et sentis une vive inquiétude parcourir tout mon corps. Ce que j'avais rêvé avait été extrêmement net. Se pouvait-il vraiment que j'aie dans ma tête les souvenirs d'une autre personne? Mais pourquoi les aurais-je? Cette sensation d'être deux dans un même corps… était plus que désagréable. J'avais déjà mon Datsu, qui avait un peu sa manière indépendante d'agir. Cependant, ceci était différent. Ce petit Kala qui ressentait tant de haine… Qui était-ce? .P Je tournai la tête vers Livon et constatai, avec surprise, que celui-ci avait bougé et s'était allongé près de moi pour partager la couverture. Il devait m'avoir vu frissonner. Le connaissant, il ne devait même pas avoir pensé que dormir si près puisse être gênant. Aussi, la gêne laissa rapidement la place à la gratitude. Peut-être étais-je incapable de haïr, mais, s'il y avait quelque chose que je n'appréciais pas du tout, c'était le froid. .P Je ne pus dormir durant le restant de la nuit. Quand la lumière commença à s'infiltrer dans la grotte, je me levai en silence et préparai l'eau chaude, sous le regard imperturbable de Myriah. .Ch "Les Maîtres-joueurs" La descente du Labycime se fit plus rapidement que Livon l'espérait. Celui-ci avait beau affirmer qu'il avait l'esprit plus clair, il était si faible qu'il pouvait à peine tenir debout. Pris d'inquiétude, je l'avais convaincu qu'il me laisse le porter et nous descendîmes les dénivelés et les rochers de la montagne au moyen de chutes amorties par l'orique. Ainsi, malgré le poids de Livon, je ne tardai pas à atteindre la rivière et, de là, nous descendîmes et descendîmes vers le nord. Vers Lellet. .P Il n'était pas encore midi quand nous parvînmes à la cascade dont Livon avait parlé la veille au soir. Elle était très haute. Mais elle avait plusieurs gradins. Là-bas, en bas, à plusieurs kilomètres, on voyait les petites maisons de Lellet, le téléphérique qui montait vers l'ouest, les bois et je pariai que, sans la montagne qui se dressait juste sur notre droite, on aurait même pu voir la mer et Firassa. .D .Bdia Le… col… .Edia prononça Livon. .P Il essaya de bouger son bras pour me l'indiquer et nous faillîmes perdre l'équilibre. Je soufflai, le reposant sur le sol. .D .Bdia Tu as de nouveau de la fièvre, .Edia remarquai-je. .P Livon ne répondit pas. Qu'il ne proteste pas m'alarma et je pris finalement ma décision. .D .Bdia Nous allons descendre par la cascade. .Edia .P Ceci arracha à Livon un faible soupir d'incrédulité. .D .Bdia Drey… Tu parles sérieusement? .Edia .D .Bdia Très sérieusement. Tu as beau dire que tu n'es pas en train de mourir, il est clair que cette blessure te mine. Plus tôt nous arriverons à Firassa, mieux ce sera. À Lellet, nous prendrons un anobe pour aller plus vite. .Edia .P Je l'entendis souffler. Était-il en train de rire? .D .Bdia Un… anobe? .Edia expira-t-il. .Bdia Il n'y a pas d'anobes à la Superficie, Drey… .Edia .P Il laissa échapper un autre petit rire. Était-il à nouveau en train de délirer? Je soupirai et vérifiai que mon sac était bien attaché devant moi avant de reprendre Livon sur mon dos. .D .Bdia Accroche-toi bien. .Edia .D .Bdia D'accord. .Edia .P Je ne le vis pas hésiter une seule seconde. Cela m'inquiéta presque. .D .Bdia Rassure-toi, .Edia dis-je. .Bdia Je ne suis peut-être pas un lévitateur, mais je sais amortir une chute. .Edia .D .Bdia Je sais. .Edia .D .Bdia Je ne le ferais pas si je n'étais pas sûr de moi, .Edia insistai-je. .D .Bdia Drey, .Edia s'étonna Livon, appuyant son front brûlant contre mon épaule. .Bdia Nous sommes amis. Je te fais confiance. .Edia .P Ses paroles me laissèrent paralysé un instant. Je contemplai au loin le paysage de la vallée et souris. .D .Bdia Alors, parfait. Mais si tu t'agites ou si tu me déconcentres durant la descente, ce sera ta faute si nous nous écrasons. Je compte jusqu'à trois. .Edia .P Je me concentrai, je comptai jusqu'à trois et fis le dernier pas vers le vide de la cascade. Nous tombâmes. .P Je freinai régulièrement la chute avec des propulsions oriques. Quand j'étais petit, Lustogan m'avait entraîné à cela avec assiduité, même chargé de pierres, pour que je sois capable de survivre à une chute, mais aussi pour que j'apprenne à évaluer mes limites et à optimiser l'emploi de ma tige énergétique. C'était tout un art. Il fallait aussi savoir l'apprécier à sa juste mesure, sans se laisser emporter par les sensations. Une chose pour laquelle nous, les Arunaeh, nous avions un avantage avec notre Datsu. .P La cascade était profonde et la descendre consuma sévèrement ma tige énergétique, mais nous arrivâmes en bas et atterrîmes sains et saufs comme des plumes. Ou presque. Juste à la fin, je voulus lancer un autre sortilège de propulsion pour nous éloigner de l'eau, mais le vent de la cascade le dévia et nous plongeâmes irrémédiablement. Je revins à la surface, crachant de l'eau, et je grognai: .D .Bdia Attah… .Edia .D .Bdia C'était pour faire baisser la fièvre? .Edia grommela Livon. .D .Bdia Euh… Une méthode comme une autre, non? .Edia toussotai-je. .P Nous nageâmes jusqu'à la rive et nous ôtâmes nos habits trempés. Je les tordis autant que je pus. Heureusement, ce jour-là, le soleil chauffait agréablement. Après avoir vérifié que rien n'était tombé de mon sac, je jetai à Livon mon gilet. .D .Bdia Il est sec. C'est de la fibre de darganite. .Edia .P Fouillant dans mon sac à dos, je tombai sur ma boucle d'oreille et, après une hésitation, je la remis. Je ne sentis rien d'étrange. Le cristal avait peut-être tout simplement réagi à l'énergie de la chrysalide? .P Livon s'était endormi sur le sable fin qui bordait la nappe d'eau calme au pied de la cascade tonitruante. Son état avait empiré depuis le matin et cela m'inquiétait. J'étais encore en train d'étendre les vêtements sur des branches quand, tout à coup, un bruit de pierre me fit me retourner vers la cascade. Avec étonnement, je vis apparaître derrière celle-ci un jeune drow aux lunettes si épaisses qu'elles semblaient blanches. Il s'approcha de la rive, hésitant. .D .Bdia Eh… Dites… .Edia balbutia-t-il. .Bdia Comment avez-vous…? Je veux dire. Je vous ai vus tomber du haut de la cascade. Je n'avais encore jamais vu une telle chose. .Edia .D .Bdia Oh, .Edia souris-je. .Bdia Je suis destructeur. Celmiste orique. Je suis assez habitué à descendre des ravins. .Edia .P Je le vis s'approcher de moi encore davantage et s'incliner. .D .Bdia Impressionnant. Mon nom est Lurak Shovik des Zandra. .Edia .P J'arquai un sourcil. Ce Lurak avait l'air si myope que je me demandai ce qu'il avait bien pu voir tomber de la cascade. Quoi qu'il en soit, à ses habits richement ornés et colorés, je pariai qu'il ne s'agissait pas d'un villageois. .D .Bdia Drey Arunaeh, .Edia me présentai-je. .Bdia Désolé de t'avoir effrayé. Dis-moi… d'ici, combien de temps faut-il pour rejoindre Lellet à pied? .Edia .D .Bdia Lellet? .Edia répéta Lurak. Il avait l'air distrait. .Bdia Oh… Une heure peut-être… Ton compagnon est blessé? .Edia .D .Bdia Eh bien oui, .Edia affirmai-je, assombri. .Bdia Un ours sanfurient l'a attaqué. C'est pourquoi j'ai besoin d'arriver à Firassa le plus vite possible. Là-bas, je connais un médecin qui pourra peut-être le soigner. .Edia .P Lurak pencha la tête de côté et sourit. .D .Bdia Tu ne veux pas parler de Yéren par hasard? .Edia .P Je clignai des paupières, confus. .D .Bdia Comment…? .Edia .D .Bdia Tu es un Ragasaki, comme lui, non? Tu portes leur insigne, en tout cas. Ne t'en fais pas. Je vais aller prévenir la maisonnée et nous vous donnerons un coup de main. Je reviens tout de suite. .Edia .P Sa proposition d'aide me sembla sincère et je me réjouis. .D .Bdia Merci! .Edia dis-je tandis qu'il s'éloignait. .P Une demi-heure après peut-être, le myope revint, suivi de deux autres drows dont la ressemblance avec le premier me fit comprendre qu'ils étaient frères. Ils portaient un brancard. .D .Bdia Ce sont mes frères, Norwan et Belbert, .Edia les présenta Lurak. .Bdia Tout est arrangé. Père a fait appeler son propre cocher pour envoyer ton compagnon directement à la Maison des Ragasakis à Firassa. Le carrosse est tiré par quatre chevaux de Korame. Ils sont rapides. Il sera là-bas en une heure et demie. .Edia .P Tout cela était très beau, mais… Tandis qu'ils installaient Livon sur le brancard et que je ramassais nos affaires, je les observai, quelque peu inquiet. Qui diables étaient les Zandra? Des connaissances des Ragasakis? Ou étaient-ce en fait des bandits? .D .Bdia C'est très aimable, .Edia dis-je, .Bdia et je ne sais pas comment vous remercier. .Edia .P Lurak sourit, se redressant. Les verres de ses lunettes étaient si épais qu'on ne voyait pas ses yeux. .D .Bdia Ne t'inquiète pas! Mon père, le Maître-joueur, a dit qu'il souhaitait te parler. Je crois que le fait que tu sois un Arunaeh a attiré son attention. .Edia .P Ceci, donc, était le prix de leur faveur… Étrange. Il était étrange qu'un habitant de Lellet s'intéresse à la famille des Arunaeh. Quoi qu'il en soit, l'état de Livon me préoccupait, il n'avait même pas bronché quand les frères Shovik l'avaient installé sur le brancard, et je me décidai. Si ce Maître-joueur voulait seulement «parler», qu'il en soit ainsi. Du moment que Livon parvenait à Firassa le plus tôt possible, je ne me plaignais pas. .P Après avoir marché un moment, nous arrivâmes à une clairière avec une petite colline sur laquelle se dressait une imposante demeure. Elle n'avait qu'un étage, mais elle s'étendait comme un hameau avec une enceinte qui rappelait une muraille. Ceci confirma ma première impression: les Shovik n'étaient pas une famille pauvre. Au contraire. Percevant peut-être la curiosité dans mon expression, un des frères qui portait le brancard demanda: .D .Bdia Tu ne sais pas qui sont les Zandra, n'est-ce pas? .Edia .D .Bdia Comment ne va-t-il pas le savoir, Belbert? .Edia protesta Lurak. .D .Bdia À dire vrai, je ne sais pas, .Edia avouai-je. .Bdia Je suis étranger, comme vous le savez. Vous êtes connus? .Edia .D .Bdia Et pas qu'un peu, .Edia toussota Lurak, peut-être un peu dérangé par mon ignorance. .Bdia Des gens de tout Rosehack et même des Cités de l'Eau viennent à notre Foyer de la Paix. .Edia Il désigna la demeure d'un ample geste. .Bdia Les Zandra, nous sommes une guilde de joueurs. Et notre Père, le Maître-joueur, Toly Shovik, la dirige depuis vingt ans. .Edia .P Des joueurs, hein? .D .Bdia Des joueurs de quoi? .Edia .P Lurak sourit. .D .Bdia Tu le verras quand nous allons entrer. Les règles du Foyer de la Paix sont simples, .Edia ajouta-t-il, s'arrêtant devant le grand portail entrouvert. .Bdia On doit laisser ses chaussures dans le vestibule, ne pas faire de bruit inutile, parler à voix basse, et ni les tricheries ni les armes ne sont permises. .Edia .D .Bdia Cela inclut les canifs? .Edia .D .Bdia Tu les laisses dans le vestibule. Ne t'inquiète pas: il n'y a pas de voleurs ici. .Edia .D .Bdia Et s-s'il y en a un, on-on lui cou-coupe les m-mains, .Edia assura le troisième frère, Norwan. Celui-ci était donc bègue. Sacré trio. Un myope, un bègue et l'autre qui avait une tête d'épouvantail. .D .Bdia Alors, je ne m'inquiète pas, .Edia dis-je. .P Ou, du moins, j'espérais qu'il n'y avait pas lieu de s'inquiéter. Dès que nous franchîmes le portail de l'enceinte, je vis dans la grande cour un saïjit avec un uniforme rouge en train d'atteler quatre chevaux robustes et magnifiques à un grand carrosse. Mes doutes se dissipèrent presque complètement. .D .Bdia Alors, vous connaissez les Ragasakis? .Edia demandai-je. .Bdia Sinon, pourquoi me faire une telle faveur? .Edia .D .Bdia Je te l'ai déjà dit, .Edia sourit Lurak. .Bdia Le Maître-joueur veut te parler. Et il veut jouer avec toi. C'est pourquoi son guérisseur personnel va jeter un coup d'œil à ton compagnon, avant de l'installer dans le carrosse. Et, si c'est vraiment nécessaire, nous l'enverrons à Firassa immédiatement. Yéren est l'un des meilleurs guérisseurs que je connaisse: quel que soit son mal, je suis sûr que ton ami se remettra. .Edia .P Sans aucun doute… Je déglutis. Je les accompagnai jusqu'au vestibule, nous laissâmes nos chaussures et, dans une petite salle contigüe, je regardais un guérisseur sérieux et attentif examiner Livon. Il me posa quelques questions sur les symptômes qu'il avait eus après que l'ours sanfurient l'avait mordu, il étala une pommade sur la blessure, lui fit boire une infusion le sortant à peine de sa torpeur et il finit par avouer: .D .Bdia Malheureusement, je n'ai aucune expérience pour ce qui est des ours sanfurients. Son état ne paraît pas critique, mais il est inquiétant. Il est dans un état de léthargie très étrange… Cela pourrait être grave. .Edia .D .Bdia Alors, nous l'envoyons à Firassa? .Edia demanda Lurak. .P Le guérisseur acquiesça. .D .Bdia Je ne prendrais pas le risque de le laisser sans traitement. Il vaudra mieux qu'un guérisseur de Firassa l'examine. .Edia .P Il le disait sans un brin d'orgueil, tout à son honneur. J'aurais aimé accompagner Livon… mais mon intuition me disait que c'était une mauvaise idée d'ignorer l'invitation du Maître-joueur Zandra. Aussi, je me contentai d'écrire un rapide mot aux Ragasakis au cas où Livon ne réussirait pas à s'expliquer et, finalement, je laissai les frères Shovik installer Livon dans le carrosse. En montant pour m'assurer qu'il allait bien et qu'il emportait son baluchon, mon regard se posa sur le visage plus pâle que bleuté du kadaelfe. Si seulement cet ours sanfurient n'était pas apparu… .D .Bdia Livon. Je t'interdis de mourir, .Edia lui murmurai-je. .P À ma surprise, je le vis ouvrir les yeux. Il me regarda. .D .Bdia Livon! .Edia dis-je. .Bdia Comment te sens-tu? .Edia .P Il sourit légèrement. .D .Bdia Drey… .Edia .P Il ferma les yeux et, au bout d'un instant, je compris qu'il s'était rendormi. Mar-haï, soupirai-je. Il ne servait à rien de retarder le carrosse; aussi, je mis pied à terre et, sous le regard des trois frères, je me tournai vers le cocher en disant: .D .Bdia Bon voyage. .Edia .P Répondant par un simple geste de la tête, le cocher fit avancer les chevaux et les roues se mirent en marche. En quelques minutes, il prit de l'allure, ils arrivèrent en bas de la colline et suivirent le large chemin de terre vers Lellet. Ils n'avaient pas encore disparu quand Lurak rompit le silence. .D .Bdia Drey Arunaeh. Par ici, s'il te plaît. .Edia .P Nous entrâmes de nouveau et traversâmes tout le vestibule. Au fond, celui-ci s'ouvrait sur une ample cour intérieure avec des parterres et quatre sorédrips en fleur. Lurak me guida dans les larges galeries qui l'entouraient et, avec une certaine perplexité, je constatai que celles-ci étaient pleines de gens qui prenaient des infusions tout en concentrant leurs pensées sur des tabliers de jeu avec des pièces, des cartes, des dés, des bâtonnets et autres ustensiles. Il y avait là peut-être trois douzaines de personnes, mais la paix était telle qu'on n'entendait que de légers murmures, le chant des oiseaux, le vent sur les feuilles des sorédrips et le bruit étouffé de nos pieds nus contre les tapis. On aurait dit un paradis du jeu. Malgré tout, appeler ce lieu le Foyer de la Paix alors que, visiblement, ces gens jouaient de bonnes quantités d'argent, avait un côté paradoxal. Au moins, si c'étaient de mauvais perdants, ils ne pouvaient pas faire de scandale, pensai-je. .P Lurak me fit attendre quelques instants dans un petit couloir luxueux. Ses deux frères s'étaient arrêtés en chemin, de sorte que je restai seul. J'étais en train d'examiner une tapisserie qui représentait un énorme damier avec différentes scènes dans chaque case quand la porte derrière moi coulissa. .D .Bdia Drey Arunaeh? .Edia .P Je me retournai. La voix appartenait à un drow d'âge mûr, debout près de l'encadrement de la porte. Contrairement aux trois autres Zandra, celui-ci portait une simple tunique longue et bleue. Il avait de la barbe, chose inhabituelle chez les drows. Ses yeux, violets comme ceux de Lurak, m'observaient avec intérêt. .D .Bdia De la famille Arunaeh? .Edia insista-t-il. .P Je fronçai les sourcils. Maintenant que je ne pouvais plus rien faire de plus pour Livon, je me demandais que diables ce joueur rosehackien voulait de moi. Que mon nom ait autant attiré son attention ne me disait rien de bon. J'acquiesçai lentement et dis sur un ton courtois: .D .Bdia Merci pour le carrosse et les soins de ton guérisseur, tu as aidé mon compagnon et je t'en suis reconnaissant. .Edia .P J'inclinai légèrement la tête. Le drow sourit. .D .Bdia C'est avec plaisir que je t'ai aidé. J'espère que ton compagnon se rétablira rapidement. Je crois que c'est évident, mais je vais tout de même me présenter: je suis Toly Shovik, le Maître-joueur des Zandra depuis plus de vingt ans. S'il te plaît, entre. C'est un honneur d'avoir un Arunaeh comme invité. .Edia .P Je le suivis à l'intérieur d'une pièce avec des coussins, plusieurs tabliers de jeu et un plateau avec une théière fumante. .D .Bdia Et c'est un honneur d'être invité par le Maître-joueur des Zandra, .Edia dis-je, .Bdia même si, pour être franc, je n'avais jamais entendu parler de toi. .Edia .D .Bdia Ah! .Edia sourit le Maître-joueur. .Bdia Ça, au moins, c'est sincère. Ça me plaît. Ton ignorance ne me blesse pas, rassure-toi. Tu es très jeune et, pour réaliser une chute de la Cascade de la Mort et en sortir vivant, tu dois avoir passé plus de temps à t'entraîner avec l'orique qu'à étudier les petites personnalités de la Superficie. N'est-ce pas? .Edia Cascade de la Mort? Je connaissais une cascade avec ce nom dans les Souterrains bien plus terrifiante… Le Maître-joueur ne me laissa pas le temps de répondre et dit: .Bdia Assieds-toi, assieds-toi et mets-toi à l'aise. Un peu d'eau à la menthe? .Edia .P Je haussai les épaules et il prit ça pour un oui. Il servit les tasses tout en disant: .D .Bdia Tu dois sûrement te demander ce que je veux de toi. Ou peut-être le sais-tu déjà. .Edia .D .Bdia Désolé, mais je ne suis pas si perspicace. .Edia .P J'acceptai la tasse et il secoua la tête. .D .Bdia Vraiment? Les Arunaeh, vous êtes si connus que même moi, un simple maître-joueur, j'ai entendu parler de vous. De fait, j'ai entendu dire que vous avez un esprit différent capable de penser plus vite. .Edia .P J'arquai un sourcil moqueur. .D .Bdia Vraiment? Je n'avais pas remarqué. .Edia .P Je le vis sourire. .D .Bdia Sombaw Arunaeh. On raconte qu'il a gagné contre trois champions de l'Erlun de Donaportella dans un tournoi amical il y a plus de trente ans. Mais il n'a jamais voulu se présenter à aucun championnat. .Edia .P Sombaw Arunaeh était un frère de ma grand-mère paternelle. À ce que je savais, il vivait encore quelque part dans les Souterrains, mais je ne l'avais jamais vu. .D .Bdia Je n'en avais aucune idée, .Edia avouai-je. .P Mon ignorance le fit froncer les sourcils. .D .Bdia Mm. J'ai aussi entendu dire que vous êtes incapables de perdre votre sang-froid. L'impatience est un grand désavantage dans un jeu comme l'Erlun. Aimes-tu jouer? .Edia .P Je grimaçai. Mar-haï… C'est pour cela qu'il m'avait invité? .D .Bdia Désolé, mais je n'ai jamais joué à l'Erlun. .Edia .P Le Maître-joueur cligna des paupières, stupéfait. Alors, il se mit à rire. .D .Bdia Très drôle! Mais je comprends que tu ne veuilles pas jouer avec quelqu'un comme moi. Tout compte fait, personne n'a jamais réussi à gagner deux parties de suite contre moi durant ces vingt dernières années. Je te propose un marché, .Edia dit-il. Il prit une gorgée de sa tasse. .Bdia Si tu gagnes, je te fournirai des informations sur ce que tu voudras. Si tu perds, c'est toi qui me fourniras des informations sur ce que je voudrai. C'est toujours ainsi que je joue. Qu'est-ce que tu en penses? .Edia .P Je roulai les yeux. .D .Bdia Étant donné que tu vas l'emporter à coup sûr, je ne gagne rien à accepter. .Edia .P Je ne lui révélai pas que je lui avais dit la vérité: je n'avais jamais joué à l'Erlun. Mon frère disait que c'était un jeu sans aucun intérêt pour mon apprentissage de destructeur. Par conséquent, je ne connaissais même pas les règles. .D .Bdia Je vois. Tu refuses donc. Même si je te disais que j'ai certaines informations sur les Moines du Vent et sur l'endroit où se trouve Lustogan Arunaeh? .Edia .P Je sentis mon visage se glacer. Pourquoi me disait-il cela? Je rivai mes yeux dans les siens. Le Maître-joueur fit une moue théâtrale et posa sa tasse, avalant la menthe. .D .Bdia Cela pourrait être un problème si les Moines du Vent parvenaient à savoir où il se cache. Comme tu dois le comprendre, cette information n'appartient pas qu'à moi… mais je pourrais la classer comme confidentielle et, dans ce cas, aucun compagnon n'oserait la vendre. .Edia .P Je soufflai de biais, tout en réfléchissant. Il était clair que ce type n'était pas un simple maître-joueur roitelet de Lellet. Il possédait des informations. Et il négociait avec. Dannélah, pensai-je tout à coup. Se pouvait-il que je sois tombé sur ceux que Livon cherchait depuis deux ans? Je relevai la tête. .D .Bdia Tu fais partie de la Kaara? .Edia .P Le Maître-joueur sourit largement. .D .Bdia Tu ne le savais pas? Changement de proposition: je commencerai avec une pénalisation. J'enlèverai la pièce de l'Archer. Et, si tu perds, j'aurai le droit de poser une unique question. Si c'est moi qui perds, tu auras le droit d'en poser trois! Et une information bonus sur les dokohis que cherche la leader des Ragasakis. Que me dis-tu? Une bonne offre, n'est-ce pas? .Edia .P Je restai à le regarder, en suspens. Quel genre de question ce chasseur d'informations voulait-il me poser? Quelque chose sur ma famille, probablement. Ce qu'il n'avait pas précisé, c'était s'il se sentirait libre de vendre Lustogan au Temple du Vent si je perdais, mais… qui m'assurait qu'il ne le ferait pas de toute manière? Il se pouvait même qu'il l'ait déjà vendu. La fiabilité d'un commerçant avait une certaine valeur… mais elle était toujours liée à la rentabilité. .P Je soupirai. .D .Bdia Et si je refuse? .Edia .D .Bdia Tu auras perdu une belle opportunité d'obtenir des informations en or. .Edia .P Comme si j'avais la moindre possibilité de gagner… .D .Bdia As-tu si peur d'une simple question? .Edia ajouta le Maître-joueur. .Bdia C'est dommage… .Edia .P .Bdm Accepte. .Edm .P La subite voix bréjique dans ma tête me fit sursauter, me distrayant des paroles du Maître-joueur. Par Sheyra, qui…? .P .Bdm Accepte: je te donnerai une grande victoire. Je veux jouer! .Edm .P .Bdm Qui diables es-tu? .Edm lui répliquai-je. .P Je n'avais pas étudié suffisamment la bréjique pour créer le lien d'une conversation mentale, mais répondre était facile. Le lien était déjà établi et il était si court que je n'eus pas de doute… Il naissait et mourait dans ma tête. .P .Bdm Tu es Kala? .Edm haletai-je mentalement. .P .Bdm Kala? Non. Je suis Myriah. Apparemment, mon esprit devait être dispersé dans la varadia et, par quelque miracle, ta boucle d'oreille m'a absorbée. Tu ne l'as pas fait volontairement? .Edm .P .Bdm Absolument pas! .Edm .P Mar-haï. Si Livon l'apprenait… .P .Bdm Bon, bon, de toute façon, je ne me plains pas, .Edm assura Myriah, impatiente. .Bdm Maintenant, je suis en pleine forme. Alors accepte la partie. .Edm .P J'hésitai, assimilant encore la nouvelle. .P .Bdm Livon m'a dit que tu étais une professionnelle de l'Erlun. C'est vrai? .Edm .P .Bdm Bien sûr. Je suis Myriah l'Imbattable. J'étais connue dans tout l'Empire, crois-moi. Je peux jouer? Cela fait si longtemps que je ne joue pas. Je sais que Livon sortait toujours le damier, mais, moi, je ne pouvais plus lui répondre et tu ne sais pas à quel point c'est frustrant! Mais je jouerai contre lui dès qu'il ira mieux parce que… il va se remettre, n'est-ce pas? Ce carrosse le conduira jusqu'à ce guérisseur et il guérira… n'est-ce pas? .Edm .P Elle était donc consciente depuis un bon moment déjà… Je soupirai et, finissant ma tasse, sous le regard interrogatif du Maître-joueur, j'acquiesçai. .D .Bdia Changement de plans: j'accepte. .Edia .P .Bdm Mais sans pénalisation! .Edm .D .Bdia Et sans pénalisation, .Edia dis-je, répétant les paroles de Myriah. J'ajoutai pour elle: .Bdm Tu as intérêt à gagner. .Edm .P Elle me répondit par un simple souffle. Le Maître-joueur dut se demander à quoi était dû ce soudain changement, mais il ne se plaignit pas. Il sourit, satisfait, et, après nous avoir servi davantage de menthe, il installa le tablier de l'Erlun. Tandis qu'il plaçait les pièces, je souris, pensant que, quoi qu'il soit, ce cristal que m'avait donné Rao allait permettre à Myriah d'oublier son enfermement monotone dans la varadia. .P .Bdm Tu as dit que tu étais connue dans l'Empire, n'est-ce pas? .Edm dis-je. .Bdm C'était une plaisanterie, n'est-ce pas? .Edm .P .Bdm Une plaisanterie? Pas du tout. Pff. Je suis encore bien trop confuse dans mon nouveau corps pour plaisanter. .Edm .P Stupéfait, je m'exclamai: .P .Bdm Tu es si vieille que ça?\&! .Edm .P L'Empire d'Arlamkas avait pris fin il y avait cent-cinquante ans… .P .Bdm Ne t'a-t-on pas appris les bonnes manières, petit impertinent? .Edm rétorqua-t-elle, offensée. .Bdm Peut-être que beaucoup d'années ont passé, mais j'ai toujours un corps jeune. .Edm .P .Bdm Huh. Tout de suite, tu n'as pas de corps… .Edm .P .Bdm Impudent! Montre-toi utile et aide ton adversaire à placer les pièces. .Edm Mar-haï. La douce et belle elfe avait un caractère autoritaire… Je l'entendis marmonner: .Bdm Ou c'est-y que tu ne sais pas le faire? .Edm .P Je soupirai et répondis: .P .Bdm Honnêtement? Je ne connais pas les règles. .Edm .P .Bdm Quoiiii? .Edm .P Un demi-sourire déforma mes lèvres. .P .Bdm Tu m'as dit d'accepter. Maintenant, charge-toi de ne pas faire le ridicule. .Edm .P Je sentis sa détermination. Et j'entendis aussi son murmure bréjique: .P .Bdm Impertinent… Moi, je ne fais jamais le ridicule. .Edm .Ch "Parties pour une main" .Bdm Archer. A. Sept. .Edm .P Je tendis la main et bougeai la pièce. L'Archer sur la Flèche du Maître-joueur. .P .Bdm Placer cette pièce sur l'autre, c'est possible? .Edm .P .Bdm Bien sûr. Comme ça, nous immobilisons la Flèche. Mais il y a quelque chose qui ne va pas, .Edm réfléchit Myriah. .P Le fil bréjique se changea en un bourdonnement de pensées et je cessai de l'écouter. Je centrai mon attention sur le visage du Maître-joueur. Celui-ci contemplait le tablier, un petit sourire sur les lèvres. Il avait l'air d'apprécier la partie. .P Il bougea sa pièce et Myriah continua à me donner des instructions. La partie s'éternisait quand, sans que je m'y attende, Myriah s'écria: .P .Bdm Nous le tenons! .Edm .P Elle exultait durant les mouvements suivants, mais, quand le Zandra bougea une nouvelle pièce, elle se calma d'un coup. .P .Bdm Qu'essaie-t-il de faire? Attends, attends… .Edm .P Moi, j'attendais. Je n'aurais pas eu l'idée de bouger une pièce de mon propre chef: je commençais à peine à comprendre les mécanismes du jeu. Soudain, Myriah inspira: .P .Bdm Maintenant je comprends. Désolé, jeune homme, nous avons perdu. .Edm .P Et elle me le dit avec un naturel! .P .Bdm Cette combinaison est innovante. Cet homme joue très bien! .Edm s'enthousiasma-t-elle. .P .Bdm Tu n'étais pas censée jouer mieux que lui? .Edm sifflai-je. .P .Bdm Ça, on ne sait pas encore. Nous devons terminer la tournée. .Edm .P Je clignai des yeux. La tournée? Je remarquai que le Maître-joueur me regardait, attentif, et je me raclai la gorge. .D .Bdia Il semble que tu as gagné. .Edia .D .Bdia Tu t'en es rendu compte? .Edia fit-il, impressionné. .Bdia Alors, nous n'avons qu'à passer à la partie suivante. Avec ta permission, je vais demander à mes fils s'ils souhaitent suivre cette tournée… Tous les trois sont des professionnels et je suis sûr qu'ils y prendront autant plaisir que nous. .Edia .P Il voulait appeler un public? Je haussai les épaules. J'étais davantage préoccupé par cette histoire de tournée… .P .Bdm Myriah. Combien de parties y a-t-il dans une tournée? .Edm .P .Bdm Quinze maximum. Cela dépend des points d'avance qu'a un joueur sur l'autre. .Edm .P Quinze… Attah. Et moi qui avais dit à Livon que je serais à Firassa avant la nuit… À ce rythme, j'allais passer toute la nuit à bouger des pièces. Vraiment, pourquoi avais-je fini par accepter? Un peu à cause du marché d'informations, mais, surtout… surtout, c'était parce que Myriah s'était montrée si nostalgique et avide de jouer… .P Attah. Qu'importait. Maintenant, j'étais fourré là-dedans. .P Le myope, le bègue et l'épouvantail ne tardèrent pas à s'installer dans la chambre pour suivre la tournée, l'expression concentrée. Cette fois-ci, c'est Myriah qui gagna la partie. Puis la suivante, le Maître-joueur. Et la suivante, Myriah. Elle emporta aussi la cinquième. Nous en étions, je crois, à la huitième partie quand je commençai à m'assoupir. J'étais fatigué, j'avais dormi peu et mal dans la grotte de Myriah, j'avais fait tout le chemin en portant Livon et j'avais utilisé ma tige énergétique presque jusqu'à l'épuisement pour descendre le Labycime et la Cascade de la Mort. Aussi, il était normal que mes yeux se ferment et que je me sente envahi par une pesanteur soporifique. .P .Bdm Le Vent, E deux, j'ai dit! .Edm s'exclama soudain Myriah. .P Je sursautai. .P .Bdm Tu n'as pas besoin de crier. .Edm .P .Bdm C'est la troisième fois que je te le dis, jeune homme. Tu ne vas pas t'endormir en pleine tournée tout de même? Qui est-ce qui parlait de faire le ridicule… .Edm .P Je soufflai de biais et bougeai la pièce. Cette partie se termina en partie nulle. Et je ne compris pas très bien pourquoi. Nous étions au milieu de la neuvième partie quand, tout à coup, un fort vacarme éclata dans le Foyer de la Paix. En silence, mais l'expression indignée, le myope se leva pour aller voir au-dehors… Il revint presque aussitôt. .D .Bdia Père! Nous avons un problème… .Edia .D .Bdia Eh bien, sors, .Edia répliqua le Maître-joueur, .Bdia et va châtier ces tapageurs. .Edia .D .Bdia Ou-oui… Le problème, c'est que… .Edia .P Une main ferme l'écarta et je vis apparaître dans l'encadrement de la porte un drow aux traits plus fins, avec les cheveux en brosse, des habits usés et une expression d'agacement si palpable qu'un instant je crus qu'il avait hérité par je ne sais quel moyen du pouvoir de Yanika. .D .Bdia Saoko, .Edia haletai-je, en me levant. .Bdia Qu'est-ce que…? .Edia .P Il tenait un couteau à la main. Et, voyant son ceinturon dégarni, je déduisis qu'il en avait déjà lancé plus d'un. .D .Bdia Mais tu es fou? .Edia m'exclamai-je. .Bdia Tu as attaqué les gens? .Edia .D .Bdia Je les ai effrayés, .Edia répliqua Saoko. .Bdia C'est ta faute. .Edia .D .Bdia Ma faute? .Edia suffoquai-je. .P Ses yeux rouges contrariés me foudroyèrent. .D .Bdia Parce que tu es parti sans me prévenir. .Edia .P À son expression, je compris que je l'avais réellement mis en colère. Je pensai à lui dire que j'avais simplement oublié… mais cela aurait été un demi-mensonge. Il était vrai qu'au moment précis de prendre la décision d'accompagner Livon, je n'avais pas pensé à Saoko. Mais en m'éloignant du refuge de Skabra, je m'en étais souvenu… et je m'étais dit que je serais plus tranquille sans lui sur mes talons. Je m'empourprai légèrement face à son regard noir et lui adressai un sourire d'excuse. .D .Bdia Tu dormais si tranquillement… .Edia .P Ses yeux se détournèrent vers les autres. En particulier vers les gardes Zandra qui tenaient fermement leurs lances et s'apprêtaient à entrer dans la pièce… Je me précipitai et saisis Saoko par le poignet. .D .Bdia N'utilise surtout pas ça! J'étais simplement en train de jouer une tournée d'Erlun avec le Maître-joueur. .Edia Je me tournai vers celui-ci en disant: .Bdia Cet homme est mon… euh… garde du corps. Il est un peu exalté. .Edia .D .Bdia Je comprends, .Edia dit le Maître-joueur. Ses propres fils s'étaient approchés de lui comme pour le défendre en cas d'agression et Lurak lui avait chuchoté quelque chose à l'oreille. Il leva une main. .Bdia Mais ma loi n'est pas aussi compréhensive. Une attaque au Foyer de la Paix entraîne toujours un prix à payer. Sans ajouter que, d'après ce que me dit mon fils, tu es monté dans mon carrosse à Firassa et tu as forcé mon cocher à t'emmener sans son consentement. Je me trompe? .Edia Sans attendre de réponse, il ajouta posément en guise d'anecdote: .Bdia Il y a quelques mois, un joueur a perdu les nerfs et est venu récupérer avec son épée son argent, ‘volé par tricherie’ selon lui… Mon fils Lurak lui a proposé un duel pour réparer son erreur, mais il a perdu et nous avons dû lui couper la langue. .Edia .P Les gardes des Zandra, plus sûrs d'eux à présent, tenaient leurs lances pointées sur Saoko. Celui-ci se libéra de ma poigne d'une secousse. .D .Bdia Ça m'agace. Le cocher se porte à merveille. Tant que vous ne faites pas de mal au garçon, je ne vous ferai pas de mal non plus. Mais je ne renoncerai pas à ma langue aussi facilement. .Edia .D .Bdia Quel effronté! .Edia s'indigna Lurak, le myope. .D .Bdia Restons calmes, .Edia dit le Maître-joueur. .Bdia Comme toujours, au Foyer de la Paix, les problèmes se résolvent en jouant. Je te propose une nouvelle condition, Drey Arunaeh, étant donné que cet homme est ton garde du corps. Si tu gagnes la dernière partie, j'oublierai son comportement exalté. Si tu la perds, il partira d'ici avec une main en moins. .Edia .P Je faillis m'étrangler avec ma salive. Attah… Tout ceci commençait vraiment à prendre une tournure qui ne me plaisait pas. Cependant… .D .Bdia Cela me paraît correct. .Edia .P Je sentis le regard assassin de Saoko posé sur moi et mes cheveux se dressèrent sur ma tête. Pourtant, le mercenaire ne dit rien et l'ordre revint. Sauf que, maintenant, il y avait plusieurs Zandra pointant leurs lances vers lui. Je fixai les yeux sur le tablier de jeu. .P .Bdm Myriah… .Edm .P .Bdm J'ai compris. Je ne dois pas perdre la dernière partie. .Edm .P .Bdm Ou mieux encore: gagne-les toutes, .Edm répliquai-je. .P Elle perdit les deux suivantes. Et ma nervosité s'accrut. Et si Myriah perdait la dernière? Saoko était venu s'assurer que j'allais bien. Avec des manières un peu rudes, mais ce n'était pas surprenant si l'on considérait qu'il venait de Brassarie. Quoi qu'il en soit, il était clair que je n'allais pas les laisser lui couper un bras. .P Myriah gagna la onzième et le Maître-joueur la douzième. La nuit était déjà tombée et de nombreuses lanternes éclairaient chaudement la pièce. Le bègue inscrivait les points sur une feuille avec application. Le Maître-joueur me sourit. .D .Bdia Bon. Si je gagne la suivante, il se peut que ce soit la dernière, alors… laisse-moi te dire une chose, jeune homme. Ta façon de jouer me rappelle l'ancien temps. Dans cette partie, tu as utilisé la combinaison du Loup, et celle du Dragon Boiteux, n'est-ce pas? .Edia .Bpenso Si tu le dis… .Epenso .Bdia Ce sont des techniques si vieilles que j'ai bien failli ne pas m'en rendre compte, .Edia avoua-t-il. .P .Bdm Il m'a traitée de vieille? .Edm s'indigna Myriah. .P .Bdm Pire: il est en train de te dire que ta façon de jouer est obsolète, .Edm lui dis-je. .P .Bdm Comment ose-t-il! .Edm .P J'ignorai ses plaintes et dis à voix haute: .D .Bdia C'est parti pour la treizième. Saoko… ne t'inquiète pas, celle-là, nous allons la gagner. .Edia .P Malgré mon ton ferme, je ne saisissais toujours pas le sens du système de points. .P .Bdm Myriah: tu peux m'expliquer les règles? .Edm .P .Bdm C'est maintenant que tu me le demandes? Sot. Oublie ça: je vais gagner. Je ne veux pas avoir de sang sur les mains. Alors, ne me déconcentre pas et observe. .Edm .P Je soupirai et me retins de lui faire remarquer qu'elle n'avait pas de mains. Nous commençâmes la partie. Saoko, assis sur le parquet un mètre plus loin, ne faisait pas un bruit. .P À un moment, Myriah s'exclama: .P .Bdm Non, non, non! Ma combinaison est parfaite et, pourtant, j'ai l'impression que le Maître-joueur est en train de me la briser. Mais comment? .Edm .P Dans l'intention de l'aider avec le peu que je savais, je luttai contre le sommeil et rivai mes yeux sur le tablier de jeu. Un point faible. Il suffisait de chercher les points faibles, me dis-je. Comme pour une roche… .D .Bdia Est-ce que je peux prendre la place du garçon? .Edia dit soudain Saoko. .P Le Maître-joueur et moi, nous le regardâmes, surpris. .D .Bdia Tu sais jouer? .Edia m'étonnai-je. .D .Bdia C'est agaçant, mais tu ne me laisses pas le choix, .Edia répliqua Saoko. .P J'hésitai. Je comprenais que Saoko soit anxieux de sauver sa main, mais… pouvait-il être meilleur joueur que Myriah l'Imbattable? .Bpenso Imbattable, mon œil: elle a déjà perdu sept parties. .Epenso .P .Bdm Je ne le permettrai pas, .Edm intervint Myriah dans mes pensées. .Bdm J'ai dit que j'allais gagner et je vais gagner! .Edm .D .Bdia Je n'ai pas l'intention de laisser le sort de ma main entre tes mains, .Edia ajouta Saoko. Je soufflai en entendant cette mauvaise blague. .P .Bdm Égoïste! Je suis déjà en train de gagner. Dis-le-lui, jeune homme: il essaie de me voler la gloire… .Edm .P D'un côté, le regard insistant de Saoko me menaçait et, d'un autre côté, les plaintes de Myriah emplissaient ma tête… Finalement, je m'irritai: .D .Bdia Silence maintenant! Jouons tous les trois. .Edia .P Saoko arqua un sourcil, mais il se contenta d'acquiescer. Je soupirai de soulagement. Il dut penser que ce «tous les trois» incluait le Maître-joueur. Heureusement, celui-ci ne s'opposa pas à notre collaboration. .D .Bdia L'Araignée, B Cinq, .Edia dit Saoko. .P .Bdm Si vite! .Edm protesta Myriah. .Bdm C'est un empressé, ne l'écoute pas… .Edm .P Je bougeai la pièce et Myriah se désespéra. .P .Bdm Nous allons perdre. Tout ça, à cause de ce mouvement! Si au moins tu m'écoutais, jeune homme… Dis-moi. Ce Saoko, quelle expérience a-t-il? .Edm .P .Bdm Je n'en sais rien. .Edm .P .Bdm Ce n'est pas un ami à toi? .Edm .P .Bdm C'est un espion de mon frère. Mais il m'a sauvé la vie. .Edm .P .Bdm Oh… Je vois, .Edm dit-elle. .Bdm Mais avant de bouger une pièce, attends que je te donne mon approbation, d'accord? .Edm .P Je soupirai dans le silence de la pièce. .P .Bdm Mar-haï… Étais-tu aussi autoritaire avec Livon? .Edm .P Un petit rire malveillant me répondit et, avec un autre soupir, je demandai: .P .Bdm Dis-moi, Myriah: tu ne pourrais pas communiquer avec Saoko par bréjique? .Edm .P .Bdm Mm… J'y ai pensé, .Edm avoua-t-elle depuis ma boucle d'oreille, .Bdm mais j'ai peur de me tromper et de parler à une autre personne. .Edm .P Ça pouvait être un problème, reconnus-je. Je n'insistai pas mais ne lui donnai pas ma promesse non plus et nous continuâmes à bouger des pièces. Parfois, Saoko me disait un endroit et Myriah un autre, et c'est moi qui finissais par décider. J'avais l'impression de jouer une partie chaotique, mais, vu la concentration que montraient les trois véritables joueurs, je supposai que c'était une partie compliquée mais pas complètement absurde. Alors, Myriah et Saoko s'écrièrent en même temps «Flèche, C Six». J'étais si soulagé de voir qu'enfin, ils étaient d'accord sur quelque chose que je faillis ne pas remarquer le petit rire de Myriah. .P .Bdm Nous avons gagné? .Edm fis-je, plein d'espoir. .P Myriah souriait mentalement à travers la bréjique. Avant qu'elle ne réponde, le Maître-joueur joignit ses deux mains, émettant un ah!, et il secoua la tête. .D .Bdia Par le Griffon! Je n'avais jamais vu une combinaison aussi bien masquée. Mais, sans aucun doute, il doit s'agir du Tour de Feu. N'est-ce pas? .Edia .P Je jetai un coup d'œil à Saoko et acquiesçai sans avoir la moindre idée de ce dont il parlait. Tous, aussi bien le Maître-joueur que les autres Zandra, étaient impressionnés. .D .Bdia Une des meilleures parties que j'aie vues depuis longtemps! .Edia disait l'un. .P Satisfait, le Maître-joueur fit un geste pour inviter les Zandra armés à s'éloigner et ceux-ci se retirèrent, leurs lances quelque peu oubliées à la main. .D .Bdia V-voyons v-voir, c-c-comptons et a-additionnons, .Edia dit le bègue en levant sa feuille. .Bdia D-deux-cents-v-vingt… cinq p-points pour P-Père. Deux-cents… d… d… dix-huit p… p… pour D-Drey. .Edia .P Il était peut-être bègue, mais, après avoir jeté durant les parties un coup d'œil aux calculs sur sa feuille, j'étais impressionné par la vitesse à laquelle il réalisait ses opérations. En tout cas, je n'arrivais toujours pas à comprendre le compliqué système de points. Et le résultat ne me plut pas. Je demandai sans entrain: .P .Bdm Alors, on continue à jouer? .Edm .P .Bdm Bien sûr que oui! .Edm affirma Myriah. .Bdm Par contre, on ne l'a pas devancé encore; alors, s'il gagne la suivante, il pourrait remporter la tournée. .Edm .P Il gagna la partie. Je sentis le monde me tomber dessus. .D .Bdia Alors, je perds. .Edia .P Cela semblait presque une interrogation. Le Maître-joueur arqua un sourcil… et Saoko se racla la gorge. .D .Bdia Non. Il n'a pas gagné assez de points. On continue. .Edia .P Je battis des paupières. .D .Bdia Ah. .Edia .P Pour la première fois depuis que je le connaissais, Saoko me regarda avec une stupéfaction évidente. .D .Bdia Sais-tu vraiment jouer à l'Erlun, Drey? .Edia .P Je ne sais pas très bien quelle tête je fis, mais je crois que cela ne le réconforta pas beaucoup. Le silence me mit mal à l'aise. .D .Bdia Euh… Eh bien, continuons, .Edia dis-je. .P Nous gagnâmes la quinzième et dernière partie. Et celle-ci fut réellement la dernière. Saoko respira plus tranquillement et j'attendis le nouveau comptage pour savoir si je devrais répondre à la question du Maître-joueur ou chercher trois questions à poser au Zandra. Quand le fils bègue finit ses calculs, il annonça le résultat: le Maître-joueur gagnait d'un point. Je sifflai intérieurement et ne pus me contenir: .D .Bdia Est-ce que je peux voir la feuille? .Edia .D .Bdia Bien sûr. Bien que, normalement, mon fils ne se trompe jamais, .Edia assura le Maître-joueur avec une certaine fierté. .Bdia Norwan a obtenu la meilleure note de mathématiques à l'Académie de Trasta. .Edia .P Je vérifiai malgré tout. Tous les calculs étaient justes. De haut en bas, de gauche à droite, de tous les côtés… Attah. Alors, j'inspirai et souris. .D .Bdia Mm. Je vois. Les calculs sont justes, .Edia dis-je. .Bdia Il n'y a qu'une erreur, juste à la fin. En fait, c'est nous qui gagnons d'un point. .Edia .P Écarquillant les yeux, Norwan m'arracha la feuille, vérifia que je disais vrai, s'empourpra autant qu'un drow pouvait le faire et bégaya des excuses. Il avait l'air si honteux que je ne doutais pas qu'il l'avait fait en toute bonne foi. .P .Bdm Ah ah ah! J'ai bien failli me laisser duper, comment as-tu soupçonné qu'il s'était trompé? .Edm demanda Myriah, enjouée et presque admirative. .P Je réprimai difficilement mon sourire. .P .Bdm C'est simple: j'ai pensé que Myriah l'Imbattable ne pouvait pas perdre. .Edm .P .Bdm Oh! .Edm s'exclama-t-elle. .Bdm C'est vrai! .Edm .P .Bpenso Le croyait-elle vraiment?\&! .Epenso Je soufflai mentalement. Enfin… quoi qu'il en soit, nous avions gagné. Le Maître-joueur prit l'erreur de Norwan avec calme et sourit. .D .Bdia Alors, félicitations, Drey Arunaeh. Une victoire serrée, mais une victoire malgré tout. Ça a été un plaisir de t'avoir comme adversaire. .Edia .D .Bdia Pareillement. .Edia .P .Bpenso Moi, j'ai seulement bougé les pièces… .Epenso .P D'un geste, Toly Shovik des Zandra congédia ses fils et, après avoir jeté un regard interrogateur sur Saoko et vu que sa présence ne semblait pas me déranger, il dit: .D .Bdia Comme promis, je te dois trois réponses, ainsi que des informations sur les dokohis. Nous commençons par les questions? .Edia .D .Bdia Par les dokohis, .Edia préférai-je. .Bdia Comment se fait-il que tu aies entendu parler d'eux? Attends… Ça, ce n'est pas une des trois questions, hein? .Edia .P Le Maître-joueur sourit. .D .Bdia Ce n'est pas un secret de toute façon: le conseil des Guildes de Firassa en a parlé. Zélif d'Éryoran en particulier. Cependant, je possède des informations confidentielles à ce sujet. .Edia .P Il se resservit la énième tasse de menthe et, après avoir bu une gorgée, il révéla: .D .Bdia Les dokohis, comme les appelle la leader de ta confrérie, sont des guerriers qui ont été créés par le Mage Noir Liireth des Souterrains, il y a une quarantaine d'années. Durant presque une décennie, ils l'ont servi, jusqu'au jour où Liireth est mort. Cependant, nous avons la certitude qu'un de ces servants de Liireth dénommé Zyro contrôle bon nombre de ces guerriers et qu'il s'est infiltré dans plusieurs villes saïjits des Souterrains. Plusieurs ont été vus à Dagovil. .Edia .P J'arquai un sourcil et attendis, mais le Maître-joueur n'ajouta rien. .D .Bdia C'est tout? .Edia .D .Bdia Cela te paraît peu? .Edia protesta le Zandra. .D .Bdia La seule chose nouvelle que tu aies dite, c'est qu'ils ont été vus à Dagovil. Le reste, je le savais déjà. .Edia .P Mes paroles le firent froncer les sourcils. .D .Bdia Mm… Bon. Peut-être que j'ai quelque chose d'autre lié aux dokohis. Oui, par exemple que vous n'êtes pas la seule confrérie qui a demandé des informations sur eux. Ah, et j'oubliais, .Edia sourit-il. .Bdia On murmure à Firassa que les Ragasakis en cachent un. .Edia .P Mmpf. Il ne pouvait pas parler du dokohi que nous avions capturé: celui-ci avait été officiellement envoyé à la prison de la ville. Voulait-il parler de Tchag? .D .Bdia C'est tout? .Edia répétai-je. .P Mon manque de réaction sembla lui déplaire un peu, mais il acquiesça. .D .Bdia Malheureusement, c'est tout. Peut-être souhaites-tu réfléchir le temps nécessaire avant de poser tes trois questions. Entretemps, je t'invite à dîner et à dormir au Foyer avec nous. Peut-être pourrons-nous jouer une autre partie après le dîner. .Edia .D .Bdia Huh… Désolé, mais je suis très fatigué! .Edia me hâtai-je de dire. .Bdia Ces parties requièrent beaucoup de concentration. .Edia .P Myriah se moqua: .P .Bdm À tel point que tu t'endormais, n'est-ce pas? .Edm .P Je ne contestai pas. Je me contentai de dîner d'un plat de soupe avec Saoko et nous nous retirâmes rapidement dans une chambre après avoir remercié les Zandra pour leur hospitalité. Je tombai sur mon lit comme une roche. .D .Bdia Eh. Drey. .Edia .D .Bdia Mm? .Edia .P Saoko était encore en train d'ôter ses bottes. Le silence, dans la maison, était presque total. .D .Bdia Pourquoi ne m'as-tu pas averti? .Edia .P Sa question me dégourdit un peu et je me tournai pour le voir. La lumière vacillante de la bougie sur la table de nuit éclairait doucement le drow. Une longue cicatrice sur son cou scintilla, plus pâle, sur sa peau sombre. Je ne sus pas très bien quoi lui répondre. .D .Bdia Je ne sais pas, .Edia avouai-je. .Bdia Je ne suis pas habitué à voyager avec des gens. Je veux dire, ces trois dernières années… Enfin… .Edia hésitai-je. Après un silence, j'admis avec franchise: .Bdia Ce n'est pas ça. Si tu me suivais comme un ami, peut-être que cela me dérangerait moins. Ce que je n'aime pas, c'est devoir te voir comme un garde du corps ou un serviteur. Mais que dis-je: Lustogan ne te paie même pas. Peut-être que ce qui me dérange, c'est de ne pas savoir pourquoi tu es ici. Jusqu'à quand as-tu l'intention de travailler pour mon frère? Quelques mois? Toute ta vie? Dans ce cas… pourquoi Lust te l'a-t-il sauvée? .Edia Je marquai un temps. .Bdia Désolé. Mais comprends-moi. Ce jour-là, contre les dokohis, tu m'as probablement sauvé la vie… Est-ce que, pour cette raison, je devrais t'écouter et devenir gratuitement le garde du corps d'une de tes connaissances? Peut-être que j'ai l'air d'un ingrat, mais… personnellement, j'estime davantage l'amitié que les faveurs de ce genre. .Edia .P Il y eut un autre silence. Saoko retira sa chemise loqueteuse et je l'entendis finalement claquer la langue. .D .Bdia Je te l'ai déjà dit. Ce que tu ressens ne m'importe pas. Moi, je fais cela pour Lustogan. Pas pour toi. .Edia .P Il s'étendit sur le lit, les bras croisés. Pour une fois, il n'avait pas l'air agacé. Plutôt… mélancolique. Il faisait ça pour Lust, disait-il. Parce qu'il lui avait sauvé la vie, ou y avait-il une autre raison derrière? Indécis, je me demandais ce que je pouvais lui répondre quand Myriah intervint, subitement alarmée: .P .Bdm Dis-moi. Je vais dormir ici? .Edm .P J'arquai un sourcil. .P .Bdm Ça pose un problème? .Edm .P .Bdm Un problème? .Edm haleta-t-elle. .Bdm Jamais de la vie je n'ai dormi avec un homme! Et vous, vous êtes deux… C'est inconvenant! .Edm .P Je roulai les yeux. .P .Bdm En ce moment, tu es enfermée dans une larme de cristal et tu te préoccupes de ce genre de sottises? .Edm .P .Bdm Bien sûr que je m'en préoccupe! .Edm .P .Bdm Veux-tu qu'on te donne une chambre pour toi toute seule? .Edm me moquai-je. .P Rien qu'à l'idée de laisser la perle dans une chambre vide et de lui souhaiter de doux rêves, je réprimai mal un éclat de rire. Alors, je me rappelai Saoko et je me raclai la gorge. .D .Bdia Pardon. Je ne me moque pas de toi, .Edia lui assurai-je. .Bdia Je pensais à autre chose. En fait, c'est Myriah qui… .Edia .D .Bdia Ça ne m'intéresse pas. .Edia .P Il avait repris son habituel ton las. Il n'était pas hostile, simplement las. Je soupirai et, après un silence, je lançai un petit sortilège orique et éteignis la bougie. .D .Bdia Doux rêves, .Edia dis-je. .P Il ne me répondit pas. Je fermai les yeux et murmurai mentalement: .P .Bdm Doux rêves, Myriah. .Edm .P Elle non plus ne répondit pas. Surpris, je constatai que son lien bréjique s'était effiloché. Se pouvait-il qu'elle aussi s'endorme même sans avoir un corps réel? Allez savoir. J'espérais seulement que son esprit était bien installé dans le cristal. S'il s'étiolait avec le temps et que Livon la perde… jamais je ne me le pardonnerais. .Ch "Responsabilités" Je me réveillai sans avoir rêvé de Kala. Bon, pas exactement: je me réveillai sans rien me rappeler de mon rêve. Nous déjeunâmes avec les trois fils Shovik dans le jardin central. Hormis le fait qu'ils étaient encore plus spéciaux que les Ragasakis, ils étaient assez sympathiques. J'appris que l'épouvantail était chercheur en botanique et le myope, compositeur de musique, et je fus impressionné par la passion qui vibrait dans leurs paroles quand ils parlaient de leur métier. Serais-je capable, moi, de parler du mien avec tant d'amour? J'en doutais. Être destructeur me plaisait, mais le dire avec des mots était très différent. Quand je me rendis dans la salle du Maître-joueur pour prendre congé, celui-ci attendit patiemment mes trois questions. Après avoir réfléchi un peu plus, je dis: .D .Bdia Voici la première. Quelle question m'aurais-tu posée si tu avais gagné? .Edia .P Le drow sourit, surpris, et se lissa pensivement la barbe. .D .Bdia Je n'avais pas encore décidé, .Edia avoua-t-il. .Bdia Soit une question sur ta sœur, soit une question pour savoir pourquoi les Arunaeh ont volé l'Orbe du Vent. .Edia .P Je me réjouis en cet instant d'avoir gagné la tournée d'Erlun. Je lui adressai un demi-sourire. .D .Bdia Je vois. Pour les deux autres questions… est-ce que ça ne te dérange pas si je te les pose un autre jour? .Edia .P Le Maître-joueur sourit, avec ce sourire de commerçant qui ne signifiait pas grand-chose. .D .Bdia Bien sûr. Mais, attention, elles expirent au bout de trois mois. .Edia .P Il parlait des questions comme si c'étaient des denrées périssables et comme s'il ne pouvait rien faire pour repousser la date limite de consommation. J'acquiesçai, amusé, et me levai. .D .Bdia Ça me va. .Edia .P Ce jour-là, le vent soufflait à peine, il faisait soleil et, quand je sortis du Foyer de la Paix avec Saoko, je vis ses rayons étinceler sur les murs d'un blanc de nacre. Et, malgré la journée magnifique, Myriah continuait à dormir. Ou alors il lui était arrivé quelque chose. .P Bien que le Maître-joueur m'ait de nouveau proposé son carrosse pour me mener à Firassa, j'avais poliment refusé et, Saoko et moi, nous nous rendîmes à pied jusqu'à Lellet avant de prendre une diligence sur la place du téléphérique. Nous la partageâmes avec une bélarque et ses deux enfants et, contrairement à ceux-ci, nous ne dîmes pas un mot durant tout le trajet de Lellet à Firassa. Je contemplais les champs, assoupi, quand une soudaine rafale me fouetta avec une odeur de sel. Bientôt, je vis apparaître au loin la montagne de la Grotte, le quartier souterrain de Firassa, et je me redressai. Nous arrivions déjà. .Sm -t penso En deux heures approximativement, constatai-je en jetant un coup d'œil à mon anneau de Nashtag. Donc, effectivement, le carrosse du Maître-joueur avec ses magnifiques chevaux de Korame était sensiblement plus rapide. .P Nous descendîmes sur la place des diligences et, sans un mot, nous nous dirigeâmes vers la Maison des Ragasakis, de l'autre côté du fleuve Lur. La ville était aussi animée que d'habitude. Nous montâmes la Colline des Cloches et, en arrivant devant la porte de la confrérie, je m'arrêtai. Il me semblait percevoir l'aura de Yanika. Elle était tranquille. Je souris. Et je poussai la porte. .P L'accueil fut joyeux. Les harmonistes, Staykel, Praxan et sa fille, Zélif, Loy, la vieille Shimaba et Yanika se trouvaient là. Ma sœur était étalée au milieu des coussins, lisant un livre. Cette fois-ci, elle ne s'était pas inquiétée, me réjouis-je. Après avoir jeté un coup d'œil au livre qu'elle lisait, je m'assis près d'elle et demandai: .D .Bdia Comment va Livon? .Edia .D .Bdia Son état s'améliore, .Edia répondit Sirih. .Bdia Yéren dit qu'il se pourrait bien qu'il reste un peu enragé. .Edia .D .Bdia Ça, il l'a dit en plaisantant, Sirih! .Edia souffla Loy. Il écarta des papiers du comptoir et leva ses quatre-yeux vers moi en assurant: .Bdia Livon va bien. .Edia .D .Bdia Malgré tout, .Edia intervint Zélif, levant un index sur ses lèvres, .Bdia les ours sanfurients sont connus pour laisser des séquelles très étranges. .Edia .D .Bdia N'en rajoute pas, Zél, .Edia protesta Staykel, .Bdia tu vois bien, le garçon se fait du souci. .Edia .P J'ouvris grand les yeux, comprenant qu'il parlait de moi et je soufflai de biais avec désinvolture. Si Yéren disait que Livon allait bien, c'est qu'il allait bien, n'est-ce pas? .P Je m'apprêtai à répondre aux questions de tous. Je racontai ce qui s'était passé avec l'ours sanfurient, remerciai Staykel pour ses grenades qui s'étaient avérées si utiles tandis que Sirih commentait avec incrédulité la témérité de Livon. .D .Bdia Comment ça s'est passé avec le Maître-joueur Zandra? .Edia intervint Sanaytay. .P On l'entendit à peine au milieu du brouhaha de voix des Ragasakis, mais je lui répondis néanmoins: .D .Bdia Bien. Je l'ai battu à l'Erlun. Ou plutôt: c'est Saoko et Myriah qui ont gagné. .Edia .P Tous se turent et je les vis cligner des paupières. .D .Bdia Myriah? .Edia répétèrent-ils. .P Finalement, je leur expliquai ce qui était arrivé avec la larme et la varadia. J'étais embarrassé de parler de Myriah sans que Livon soit là, mais il était impossible d'expliquer ce qui s'était passé à Lellet sans expliquer comment un nul comme moi à l'Erlun avait gagné contre un professionnel. Tout en examinant la larme de cristal, Zélif avoua: .D .Bdia Je dois dire que j'avais remarqué cette larme le jour où nous t'avons rencontré. Elle avait attiré mon attention. Et maintenant, je commence à comprendre pourquoi. C'est un objet d'une immense valeur. Et tu dis que c'est une fillette aux cheveux mauves et noirs qui te l'a donné il y a environ huit ans? .Edia .D .Bdia Oui. Je ne l'ai vue qu'une fois, à Dagovil. Elle est apparue, elle m'a donné cette larme et elle est repartie. Cela m'a paru assez étrange. .Edia .D .Bdia Mmpf. Sacrément, .Edia dit Sirih avec une moue. .D .Bdia Peut-être qu'elle ne connaissait pas sa valeur, .Edia proposa Sanaytay d'une voix douce. .D .Bdia Mm, .Edia réfléchit Zélif, soulevant le cristal. .Bdia Et pourquoi Myriah ne parle pas maintenant? .Edia .P Euh… Ça, c'était une bonne question et j'éprouvai un certain malaise de ne pas pouvoir lui répondre. Si Myriah était morte dans le cristal… comment allais-je expliquer à Livon que sa belle princesse s'était retrouvée dans ma boucle d'oreille simplement parce que j'avais laissé celle-ci contre la varadia par pure curiosité? .P Toujours pragmatique, Sirih relativisa: .D .Bdia Si elle est morte, au moins, elle aura passé un bon moment à jouer durant les dernières heures de sa vie… .Edia .P .Bdm Mourir maintenant que je suis libre? Pas question! .Edm s'exclama soudain la voix de Myriah. .P Sa bréjique fut si forte que je fus certain qu'elle avait résonné dans toutes nos têtes. L'aura surprise de Yanika nous enveloppa. .D .Bdia Elle parle, .Edia murmura ma sœur. .P .Bdm Vous êtes des amis de Livon, n'est-ce pas? .Edm reprit Myriah. .Bdm Alors, vous savez où il se trouve. Je veux le voir, .Edm exigea-t-elle. .P J'ignorais quelle position avait Myriah dans l'Empire d'Arlamkas, mais, si l'on m'avait dit qu'elle avait été éduquée pour être princesse, je l'aurais cru. Quoi qu'il en soit, moi aussi, j'avais envie de voir comment allait Livon et, quelques minutes plus tard, Saoko, Yanika et moi, nous nous trouvions en route vers chez lui. À peine passai-je la tête par la porte ouverte de la chaumière, je vis Orih, Tchag, Yéren et Livon assis par terre, mangeant avec avidité une tarte aux légumes. Je m'esclaffai. .D .Bdia Je vois que tu vas mieux! .Edia .D .Bdia Drey! .Edia s'exclama le permutateur. .D .Bdia Drey, Drey! .Edia lui fit écho Tchag, faisant un bond réjoui. .D .Bdia Vous arrivez juste au bon moment! Asheyez-vous, .Edia nous invita Yéren, la bouche pleine. .D .Bdia Nous shommes en train de reprendre des forshes, .Edia sourit Orih découvrant ses dents pointues décorées de légumes. .P On les aurait crus convalescents eux aussi… Nous partageâmes la tarte et, entretemps, je racontai à Livon tout ce qui était arrivé. Dès que je mentionnai Myriah, le permutateur demeura si immobile qu'un instant je craignis qu'il n'ait pas survécu à la surprise. Tout compte fait, lui, il n'avait pas de Datsu pour se protéger… Aurais-je dû attendre qu'il soit complètement remis de la morsure de l'ours? .Bpenso Balourd. Les saïjits ne sont pas si sensibles, .Epenso me réprimandai-je. .Bpenso Yani te le répète souvent… .Epenso Avant même que je termine de tout raconter, Livon tendit une main tremblante vers la boucle d'oreille et je la lui donnai. .D .Bdia Myriah est… là-dedans? .Edia murmura-t-il. .P Je fus incapable de deviner s'il se sentait joyeux ou quoi: en tout cas, il était clairement ému. Je compris que Myriah était en train de lui parler uniquement à lui et, avec discrétion, je me levai et dis: .D .Bdia Nous vous laissons. Vous avez sûrement des tas de choses à vous dire. .Edia .P Livon acquiesça distraitement. Il était encore sous le choc. Ce n'était pas comme Tchag, qui s'était paisiblement endormi sur un coussin en m'écoutant, dans une de ses positions les plus insouciantes. Je sortis avec les autres Ragasakis, un peu inquiet. .D .Bdia Vous croyez que j'ai été trop brusque en le lui racontant? .Edia .P Orih ne répondit pas. Yéren sourit. .D .Bdia Une bonne nouvelle reste une bonne nouvelle, peu importe comment on la raconte. Après tant d'années passées sans pouvoir lui parler, à essayer de la sortir de la varadia, toi, tu arrives et tu la sors en quelques minutes… Bon, le connaissant, je suis sûr que Livon t'en est reconnaissant. .Edia .P Même si je l'ai sortie sans corps?, me demandai-je. Je haussai les épaules. .D .Bdia Moi, je n'ai rien fait. C'est la larme. .Edia .D .Bdia C'est vrai, .Edia convint le guérisseur. .Bdia Une magara vraiment très spéciale. Être capable d'absorber un esprit perdu… Maintenant que j'y pense, les bréjistes de ta famille ne l'ont-ils pas vue? .Edia .P Je fronçai les sourcils. .D .Bdia Si… Bon, ma mère l'a examinée, mais elle n'a rien dit. Jusqu'à aujourd'hui, je croyais que c'était une simple jolie pierre indestructible… .Edia .P C'était faux, pensai-je alors. J'avais changé d'avis quand le Prince Ancien avait voulu l'examiner. Pensant à lui, je me rappelai ses paroles: .Bparoles Fusionner des esprits avec des objets ou des corps… beaucoup appelleraient ça de la magie noire. .Eparoles Ce n'était pas que je veuille m'alarmer, mais eh bien… n'était-ce pas exactement ce qu'avait fait ma larme de cristal? Absorber un esprit? Je frissonnai tandis que nous continuions de marcher et que nous entrions dans la rue principale. Sérieusement, pourquoi Mère me l'avait-elle rendue après l'avoir examinée, sur l'île de Taey? C'était une des meilleures bréjistes de tout le clan, si non la meilleure, alors… pourquoi m'avoir laissé une magara aussi obscure? .D .Bdia Au fait, pour changer de sujet, .Edia dit Yéren, .Bdia par curiosité, que penses-tu de mon père? .Edia .P Je clignai des paupières. .D .Bdia Ton père? .Edia .D .Bdia Oui… Tu ne t'en es pas rendu compte? Mon nom complet est Yéren Shovik. Toly Shovik, le Maître-joueur Zandra, est mon père. .Edia .P Je m'arrêtai au beau milieu de la rue et le regardai avec des yeux exorbités. Son père! Maintenant que j'y pensais, il avait certains traits ressemblants, mais… Yéren était albinos. Jamais je n'aurais imaginé que… Je soufflai et repris la marche. .D .Bdia Alors, le myope, le bègue et l'épouvantail sont des frères à toi? .Edia .P Yéren ouvrit grand les yeux et étouffa un rire. .D .Bdia Oui. Ce sont mes frères. Moi, je suis l'aîné et, assurément, le plus bizarre de tous. .Edia .D .Bdia Ne m'interprète pas mal, je les ai trouvés plutôt sympathiques, .Edia assurai-je, et j'expirai, assimilant tout cela. .Bdia Ton père a une personnalité assez équilibrée. Mis à part la quantité de tasses de menthe qu'il a avalée durant les parties. .Edia .P Yéren s'esclaffa. .D .Bdia Oui, je suppose qu'il en abuse un peu, mais tant que ce n'est que de la menthe… .Edia Il se frotta le menton, pensif. .Bdia Une personnalité équilibrée, hein? Je suppose que je dois te croire, vu que tu es un Arunaeh. Récemment, j'ai lu un livre sur les divinités waris et on citait ton clan comme le plus grand représentant des servants de Sheyra, la divinité de l'Équilibre. Je ne savais pas que vous étiez aussi connus. .Edia .P Je tordis la bouche en une grimace à la fois amusée et embarrassée, sans répondre. Après un silence, je commentai avec plus de gravité: .D .Bdia Alors, en fait, tu as dit à Livon que tu connaissais la Kaara, mais… toi, tu en fais partie, n'est-ce pas? .Edia .P Yéren fit une moue et hocha négativement la tête. .D .Bdia Non. La Kaara est vaste, mais c'est en même temps un cercle fermé. Mon père en fait partie, mais pas moi. De fait, il m'avait proposé d'y entrer, mais j'ai refusé… L'esprit y est beaucoup trop marchand pour un guérisseur comme moi. Et il en va de même pour le jeu comme profession. C'est pourquoi, quand je suis allé demander à mon père pour la varadia de Myriah, il m'a proposé ce marché: le jour où je gagnerais une tournée d'Erlun contre lui, je pourrais lui poser la question. Vois-tu, les informations de la Kaara se vendent et s'achètent à des prix exorbitants et j'ai pensé que cela valait le coup d'accepter le marché, mais… pour le moment, j'ai perdu toutes les tournées, .Edia toussota-t-il. .Bdia Bien malheureusement, le proverbe du disciple qui surpasse son maître ne s'applique pas toujours. Mes frères me disent que mon père a trouvé le moyen idéal pour que je me remette à jouer et revienne souvent leur rendre visite… Bouah. Il veut à tout prix faire traîner les choses jusqu'à ce que je gagne. Bon, maintenant que Myriah est dans cette larme… je n'aurai plus autant de pression. Je réussirai peut-être enfin à remporter une tournée, .Edia ajouta-t-il avec un sourire. .P Je secouai la tête, songeur. À présent je comprenais pourquoi Livon avait dit que Yéren travaillait dur: il avait dû s'entraîner à l'Erlun avec acharnement pendant ces deux dernières années. Quand nous arrivâmes à un croisement, je lâchai: .D .Bdia Dis-moi, Yéren. Livon est vraiment important pour toi, n'est-ce pas? .Edia .P Le guérisseur me regarda avec une pointe de surprise, rapidement remplacée par un amusement enjoué. .D .Bdia Eh bien… Disons que, sans lui, je ne serais pas là. Je l'ai connu quand je venais de revenir de l'Académie de Trasta. Je commençais tout juste mon stage comme apprenti guérisseur d'animaux et, lui, il était déjà dans la confrérie. Un peu par hasard, il s'est retrouvé à m'aider à calmer un chien blessé. Il a continué à venir dans mon cabinet jusqu'au jour où il est tombé malade et je suis allé le veiller. Quand il était petit, Livon était pareil: curieux de tout, têtu, et il mangeait déjà aussi mal, .Edia sourit-il, se rappelant. .Bdia Au bout de quelques mois, Orih est arrivée et je suis devenu Ragasaki en même temps qu'elle. Alors… oui, je pense que je le considère un peu comme un petit frère qui m'a montré un nouveau chemin dans la vie. Il n'est peut-être pas aussi doué pour les jeux de réflexion que mes autres frères mais… pour ce qui importe vraiment, il a les idées plus claires qu'un sage. .Edia .D .Bdia Comme on dit, plus on est simple, plus on est sage, .Edia citai-je. Yanika souffla. .Bdia Je plaisante, Yani… En tout cas, .Edia ajoutai-je, plus sérieux, .Bdia si c'est Livon qui t'a fait entrer dans la confrérie… nous sommes deux. .Edia .P Mes paroles arrachèrent un sourire au guérisseur. Un petit frère, me répétai-je. Un moment, j'essayai de voir en lui Lustogan, mais son visage si expressif était si différent que cela me fut impossible. .D .Bdia Bon! Je dois rendre visite à un patient, .Edia dit alors Yéren. .Bdia On se voit plus tard! .Edia .P Quand le guérisseur se fut éloigné, je regardai autour de moi avec une certaine surprise. .D .Bdia Et Saoko et Orih, ils sont passés où? .Edia .P Yanika haussa les épaules. .D .Bdia Ils sont partis. Orih était très pensive. Et Saoko… .Edia .P Il n'était probablement pas très loin, compris-je. Je ne m'en souciai pas davantage et, tandis que nous avancions vers le marché, je lui demandai comment tout s'était passé aux thermes et pendant le voyage de retour à Firassa. .D .Bdia Tout s'est très bien passé! .Edia sourit-elle. .Bdia Je suis allée avec Orih à un endroit plein d'oiseaux qu'on utilise pour envoyer des messages, et celui qui travaillait avec eux nous a expliqué des tas de choses. Puis nous sommes montées jusqu'au sanctuaire sacré de je ne sais quelle divinité et Naylah m'a acheté ça. .Edia .P Elle me montra un collier avec un coquillage gravé. Ceci me rappela le rêve de Kala dans sa mer asséchée de coquillages… J'écartai le souvenir et souris. .D .Bdia Il est joli. Alors elle aussi te cajole maintenant? .Edia .D .Bdia Tous me cajolent, .Edia fanfaronna-t-elle avec un petit rire. .Bdia Cette nuit, je l'ai passée à la Maison, et Shimaba m'a préparé la chambre d'invités. Elle n'est pas du tout comme notre vraie grand-mère: elle est très gentille. Et je crois même que je lui plais bien, parce qu'on s'est mises à parler de magaras et, comme elle est magariste et qu'elle est habituée à enseigner à Loy, elle sait très bien s'expliquer et elle m'a raconté des tas de choses. Tu n'imagines même pas: elle fait des magaras impressionnantes. Mais elle a besoin de beaucoup de temps pour les fabriquer. .Edia .P Je savais que Shimaba se consacrait avec Loy à enchanter des objets et à les vendre, mais je n'avais jamais vu leurs inventions. .D .Bdia Quel genre de magaras? .Edia demandai-je, curieux. .D .Bdia De tout! Elle m'a montré une plaque chauffante, mais pas comme celle qu'on a: une plus grande et qui ne brûle que les casseroles et pas les mains. Elle a dit que c'était une commande de l'école maritime de Firassa. Et elle m'a aussi montré une boussole qui indiquait… .Edia .D .Bdia Le nord, .Edia me moquai-je. .D .Bdia Mais non! .Edia s'esclaffa-t-elle. .Bdia Elle l'a appelée une boussole de surveillance. Son aiguille indique la direction vers une espèce de bille qui partage avec la boussole un lien compliqué fait avec de la brulique et du perceptisme. Ça sert pour savoir où se trouve la personne qui porte la bille. Mais elle dit que pour le moment sa portée est très limitée et que ça ne sert pas à grand-chose, mais c'est tout de même impressionnant! .Edia .P Elle continua à me parler de ce qu'elle avait appris avec Shimaba et je l'écoutai avec un large sourire. Assurément, elle s'était prise d'une grande affection pour la confrérie des Ragasakis… Quand nous arrivâmes au marché, Yani se tut et ses yeux se posèrent sur le vendeur de glaces. Son aura ne me laissa pas de doutes et je soufflai. .D .Bdia Vraiment, Yani? C'est toi qui me traitais de glouton? .Edia me moquai-je. .P Elle prit un air innocent et, amusé, j'allai nous acheter une glace chacun. Influencé peut-être par l'aura de Yanika, plus d'un passant s'approcha également de la boutique, sortant son porte-monnaie… Mar-haï. Son pouvoir pouvait paraître inoffensif parfois mais, même lorsqu'il était imperceptible, il n'exerçait pas moins une influence capricieuse alentour, à chaque heure, à chaque minute. Ceci était le pouvoir qu'elle considérait comme sien et que ma famille voyait comme une tragique erreur qui perturbait l'Équilibre. .P Nous nous assîmes sur un banc de la place affairée et, pendant que nous mangions, je la vis se barbouiller de chocolat. Je me moquai d'elle et embroussaillai ses tresses. .D .Bdia Dis-moi, Yani. Si nous cherchions la maison que je t'ai promise, qu'est-ce que tu en dis? .Edia Face à son regard surpris, je spécifiai: .Bdia La maison avec des fleurs dont je t'ai parlé. .Edia .D .Bdia Mm! .Edia affirma Yanika avec enthousiasme, découvrant toutes ses dents maculées de chocolat. .Bdia Si tu la veux, moi aussi, frère! .Edia .P Je levai les yeux au ciel, en grognant: .D .Bdia Mar-haï… Ça, je le fais aussi pour toi, tu sais? .Edia .P Les yeux noirs de ma sœur étincelèrent, souriants. .salto C'est sur le chemin du Conseil, peu après, que nous entendîmes un vieil homme assis sur un tronc dire à un autre: .D .Bdia Tu as entendu ce qui est arrivé à Ambarlain? Il paraît que le fleuve de la Spirale a cessé de couler et que le roi de Lédek est derrière tout ça. .Edia .P Je ralentis, interloqué. La Spirale? Finalement, sous le regard surpris de Yani, je m'arrêtai net et tendis l'oreille. L'autre vieux marmonnait: .D .Bdia Et que nous importe. L'eau peut bien tous les emporter, je m'en moque. Ceux de Kozéra, ce serait différent, mais Ambarlain, ça ne me chagrine pas: c'est plein d'accapareurs et de rentiers. .Edia .P Ils dérivèrent sur les mauvaises coutumes des Ambarlainois; soudain, le premier vieil homme lança: .D .Bdia Qu'est-ce qu'il y a, jeune homme? Tu ne serais pas d'Ambarlain, par hasard? .Edia .P Il me parlait à moi. Je me rendis compte que j'étais resté immobile à les écouter et fis une moue gênée. .D .Bdia Pardon. Désolé. Non. Je suis de Dagovil. Vous dites que la Spirale s'est bloquée? .Edia .D .Bdia Dagovil! .Edia souffla le deuxième vieux. .Bdia Ce sont les pires… .Edia .P Il reçut un coup de canne de la part de son compagnon, qui répliqua: .D .Bdia Tiens ta langue, compagnon, mon épouse vient de là, je te rappelle. Et oui, jeune homme, c'est ce que j'ai entendu dire l'autre jour à Nukoto, le facteur qui passe tous les matins devant chez moi. .Edia .D .Bdia Et… depuis quand le fleuve est-il bloqué? .Edia demandai-je avec anxiété. .P Le vieil homme me regarda avec curiosité tout en disant: .D .Bdia Oh… Je ne sais pas très bien. Mais ça doit être assez récent. Quelques jours. Tu as de la famille à Ambarlain? .Edia .P Assombri, je secouai la tête. .D .Bdia Pas que je sache. Merci. .Edia .P Je m'éloignai avec Yanika. Nous arrivions au Conseil, mais je n'avais plus l'intention d'entrer récupérer mes gemmes. Je m'arrêtai devant le grand perron. .D .Bdia Frère, .Edia dit Yani. .Bdia Si le fleuve de la Spirale est bloqué… cela peut être dangereux pour les gens, n'est-ce pas? .Edia .D .Bdia Mm… Très dangereux, .Edia affirmai-je. .Bdia C'est comme le barrage qu'il y a à Donaportella, sauf que celui-là a été construit, alors que celui de la Spirale… il peut se rompre à n'importe quel moment et laisser l'eau tout envahir. .Edia .P En fait, cela pouvait causer un véritable massacre. .D .Bdia Je comprends. Mais, frère… .Edia Je sentis le regard fixe de Yanika sur moi. .D .Bdia Quoi, Yani? .Edia murmurai-je, sans la regarder. Du coin de l'œil, je la vis monter une marche du perron et se placer devant moi. Son aura était troublée. .D .Bdia Pourquoi te sens-tu coupable? .Edia .P Je déglutis et j'eus du mal à croiser son regard. Par Sheyra, maintenant que je m'en souvenais, je n'avais mentionné à aucun Ragasaki ce que j'avais vu là-bas au fond du tunnel qu'Orih avait fait exploser. J'allais porter la main à mon oreille gauche quand je me rappelai que j'avais laissé la boucle à Livon et, un instant, elle me manqua. J'inspirai et pris une décision. .D .Bdia Yani. Ceux d'Ambarlain vont sûrement avoir besoin de destructeurs pour résoudre le problème. .Edia .P Yanika se rembrunit. .D .Bdia Tu ne m'as pas répondu, frère. .Edia .P Je grimaçai et acquiesçai. .D .Bdia Le tunnel qu'Orih a fait éclater était juste à côté du fleuve de la Spirale, .Edia expliquai-je d'une voix neutre. .Bdia Il est probable que l'explosion l'ait bloqué. Et… c'est moi qui lui ai dit de descendre autant. C'est moi qui ai donné mon approbation. .Edia .P Ma sœur comprit tout sur-le-champ. Son aura s'altéra, mais, à ma grande surprise, elle s'emplit aussitôt de détermination. .D .Bdia Je vois. Alors… allons arranger le fleuve, frère. Je suis sûre que nous avons encore le temps. N'est-ce pas? .Edia .P Je la regardai avec étonnement. Par Sheyra… Avais-je vraiment pensé à la laisser avec les Ragasakis? Ma confiance en eux était louable si l'on pensait qu'un mois plus tôt jamais je n'aurais confié ma sœur à personne, mais ceci ne changeait pas un fait: Yani et moi, nous voyagions depuis trois ans affrontant les problèmes ensemble; après avoir passé deux jours sans moi, Yani ne voulait pas me voir repartir. Ému, j'acquiesçai. .D .Bdia C'est très possible. Mais nous devons partir tout de suite. Si je ne me trompe pas, une caravane de wagons part d'Ambarlain dans une heure. .Edia .P L'aura de Yani s'imprégna d'inquiétude. .D .Bdia Tu ne vas rien dire à Orih? .Edia .P Je soufflai, embarrassé. .D .Bdia À quoi bon? Ses explosions détruiraient tout Ambarlain. .Edia .P Yanika souffla à son tour en signe de désaccord. .D .Bdia Frère. Orih ne sait pas uniquement faire des explosions. .Edia .D .Bdia Ah bon? Pourtant elle a dit que c'était le seul sortilège qu'elle savait faire. .Edia .D .Bdia Je ne parle pas de ça, .Edia dit Yani avec patience. .Bdia Les Ragasakis, nous ne savons pas faire uniquement de la magie. Orih, par exemple, elle sait remonter le moral des autres, et elle sait être très forte mentalement, et elle sait aussi… elle sait être très optimiste et… .Edia .D .Bdia Ce qui revient à remonter le moral, .Edia lui fis-je remarquer, badin. .Bdia Mais enfin, je n'ai jamais dit qu'Orih ne pouvait rien faire. Je pense seulement que… .Edia .D .Bdia Tu penses que tu lui rends service, .Edia me coupa Yanika, un peu irritée. .Bdia Si elle ne sait pas qui a provoqué le blocage du fleuve, elle ne souffrira pas, n'est-ce pas? Et si elle le sait et qu'elle cause des morts, elle souffrira, parce qu'elle n'a pas un Datsu pour se protéger comme toi. C'est ce que tu penses, frère. Tu crois encore comme Lustogan que les gens sont faibles quand ils n'ont pas un Datsu pour contrôler leurs émotions. Et vous vous trompez. Orih peut se contrôler toute seule. C'est pour ça qu'elle préfèrerait savoir ce qu'elle a fait et essayer de réparer son erreur. Je la connais mieux que toi. .Edia .P Ses paroles m'arrachèrent un tic nerveux. Parfois, j'avais réellement l'impression que ma sœur était capable de lire mes pensées. Je soufflai de biais. .D .Bdia Est-ce bien vrai que tu n'as que douze ans, Yani? Parfois, j'ai l'impression que tu es plus vieille que Shimaba. .Edia .P Yani me donna un léger coup de poing sur la poitrine et je m'esclaffai. .D .Bdia C'est bon. Allons raconter à Orih le problème. Mais, s'il arrive quelque chose, c'est toi qui te chargeras de la consoler, hein? Moi, je ne suis pas doué pour ce genre de choses. Et je devrais aussi avertir Saoko avant qu'il ne m'assassine encore avec ses yeux… Ça m'agace. .Edia .P Yanika m'adressa un grand sourire, et j'ajoutai, moqueur: .D .Bdia Au fait, petite-sorcière-qui-obtient-tout-ce-qu'elle-veut, tu as encore du chocolat sur le museau. .Edia .Ch "Épilogue" Au milieu de l'herbe bleue, l'eau glissait, douce, noire, froide et silencieuse. À quelques pas, une femme à la peau grise, mince et agile, jouait à la corde et sautait tout en fredonnant une chanson. .Bl -t verse .It Dans un recoin du monde, .It au fond de l'océan, .It huit âmes vagabondes .It partagent leurs tourments. .It Et sur leur long chemin .It les clefs ne feront qu'une .It pour que l'enfer qui vient .It apporte l'infortune. .It La porte déjà s'ouvre! .It Mais qui nous sauvera? .It La mer .It S'éteint, .It L'obscurité .It Revient… .El .P Elle fit un dernier bond en pirouettant et atterrit avec la légèreté d'un félin. Elle se tourna vers le garçon encapuchonné assis contre le large tronc d'un arbre. On voyait à peine son visage: sa peau était si noire que ses traits se confondaient avec les ombres de sa capuche. Ses yeux rouges, par contre, étincelaient, mais ils ne regardaient pas sa compagne: ils suivaient le courant du ruisseau, absorbés. Les dagues, bien accrochées à sa ceinture, étaient impeccables comme toujours. Rao sourit et s'approcha en s'amusant distraitement avec sa corde. .D .Bdia Melzar, .Edia l'appela-t-elle. Et elle tira sur sa capuche d'un coup sec pour l'arracher à ses pensées. Le garçon sursauta et la vit s'asseoir à côté de lui avec entrain. .Bdia Aujourd'hui, tu es particulièrement songeur, frère. À quoi penses-tu? .Edia .P Melzar revint à sa contemplation. L'eau moutonnait entre les pierres avec une régularité hypnotisante. .D .Bdia Je pensais au dokohi. .Edia .D .Bdia Oh. Zori? .Edia .D .Bdia Zyro, sœur, .Edia la corrigea-t-il. .Bdia Le leader des dokohis cherche Lotus. Tu as dit qu'avec le temps, il l'oublierait peut-être… Mais il le cherche toujours. Hier, j'ai entendu dire dans une taverne que des types avec des lunettes ont demandé après le Grand Mage Noir. J'ai essayé de suivre leur piste et je les ai perdus. Je me sens de plus en plus intrigué par cette histoire, .Edia avoua-t-il. .Bdia Que penses-tu faire? .Edia .P Rao arqua les sourcils. Il n'était pas courant de l'entendre parler de Lotus. .D .Bdia Eh bien… .Edia La Pixie leva un regard pensif vers les stalactites de la caverne. La lumière bleutée des pierres de lune se refléta dans ses yeux scintillants quand elle répondit: .Bdia Rien. Je ne pense rien faire. Je préfère ne pas attirer l'attention de Zyro et, en plus, si ce dokohi trouve Lotus avant nous, il nous épargnera le travail de le chercher, tu ne crois pas? .Edia .D .Bdia Oui… En supposant que Lotus est toujours vivant et qu'il n'est pas mort pendant la guerre ou d'une grippe ou simplement de vieillesse, .Edia considéra Melzar. .Bdia Et s'il est encore de ce monde… vu que, toi, tu as déjà plus de soixante-dix ans, lui, il n'est sûrement plus qu'un vieux croulant, non? .Edia .D .Bdia Tu me traites de vieille? .Edia protesta Rao. .D .Bdia Tu ne l'es pas? .Edia répliqua Melzar. .P Parfois, il était difficile de savoir si son petit frère se moquait ou parlait sérieusement… Rao roula les yeux et attacha la corde autour de sa taille en disant: .D .Bdia Efforçons-nous d'abord de trouver les autres Pixies: je sais qu'ensemble, nous trouverons Lotus. .Edia .P Melzar détourna son regard de l'eau pour la dévisager. .D .Bdia Ils te manquent, .Edia constata-t-il. .P Rao souffla. .D .Bdia Naturellement. C'est ma première famille! La nôtre, .Edia souligna-t-elle. .P Melzar acquiesça lentement. .D .Bdia Si tu le dis… je te crois. Et je t'aiderai à tous les chercher. Mais il se pourrait que certains n'aient pas survécu. Kala est vivant. Jiyari aussi. Les autres, tu n'en as aucune idée. En fait, tu as même perdu la piste de Kala. Peut-être que lui aussi n'est plus… .Edia .D .Bdia Tu veux bien arrêter d'être pessimiste? .Edia le réprimanda Rao. Ses yeux bleus lançaient des éclairs électriques. Elle se leva d'un bond. .Bdia J'ai ressuscité Kala et il est vivant. Tous sont vivants. Mon cœur me le dit. .Edia .D .Bdia Le cœur ne dit rien: il bat et cesse de battre, c'est tout. .Edia .D .Bdia Heureusement que tu n'écris pas de livres romantiques, Mel, .Edia souffla Rao, se tournant vers lui. Elle attrapa une mèche noire de sa chevelure mauve et l'écarta en affirmant: .Bdia Nous trouverons Lotus avant Zyro et nous le sauverons. Qui sait, peut-être que Kala a déjà commencé la recherche sans nous. Après tout… Lotus est doublement sa famille. .Edia .P Melzar lui jeta un regard en coin et se leva, s'éloignant de l'arbre. .D .Bdia Tu fais beaucoup confiance à Kala, sœur. Tu as beau dire que tu ne veux pas le réveiller parce que tu es heureuse de savoir qu'il a enfin une vie plus ou moins normale… .Edia il sauta sur une pierre au milieu du ruisseau tout en continuant, .Bdia en réalité, tu ne saurais pas comment faire pour qu'il se souvienne, pas vrai? Tu es bréjiste: tu sais que les réincarnations ne fonctionnent pas toujours comme elles devraient. Et s'il ne peut tout simplement pas se réveiller? Et s'il ne se souvient de rien? .Edia .P Se tournant, il put clairement voir l'exaspération sur le visage de sa sœur. Celle-ci grogna: .D .Bdia Il se souviendra. .Edia .D .Bdia C'est ton cœur qui te le dit. .Edia .P Les lèvres de Rao s'étirèrent de façon prononcée, le défiant. .D .Bdia Il se réveillera. .Edia .P La lumière de la pierre de lune resplendissait dans ses yeux emplis de confiance. Contemplatif, Melzar baissa le regard vers le petit papier qu'il avait machinalement réduit en morceaux. Il grimaça. Puis il pensa que, si Lotus revenait, peut-être qu'il ne se souviendrait plus des enfants qu'il avait sauvés et enfermés dans les larmes. Rao, elle, ne doutait pas: elle avait vécu plus que tous, elle les avait vus reclus et endormis durant des années et elle désirait avec ferveur tous les réunir enfin, de nouveau, comme autrefois. .P Sautant de l'autre côté du ruisseau, Melzar lança: .D .Bdia Si tu le dis. On rentre à Dagovil? Au fait, autre chose, Rao. .Edia .D .Bdia Tu es bavard aujourd'hui, Mel, .Edia observa-t-elle, blagueuse. .P Melzar planta à nouveau son regard dans le sien et leva la main avec les morceaux du papier qu'il avait progressivement émiettés. .D .Bdia Il va falloir qu'on achète d'autres billets de diligence. Ceux-là, ils ne sont plus utilisables. Ce sont mes yeux qui me le disent. .Edia .P Pour la première fois depuis longtemps, il vit Rao se déconcentrer en plein saut, glisser et tomber à l'eau. Tandis qu'elle jurait, Melzar ne put s'empêcher de sourire.