.\"----------------------------------------------------------------------- .\" YO MOR-ELDAL, tome 1, le voleur nécromancien .\" Kaoseto .\"----------------------------------------------------------------------- .If notas-lectura-fr.frundis .Ch "Sacrifice" .D .Bdia Si seulement tu réfléchissais avant d'agir, Mor-eldal. .Edia .P Je levai les yeux, frustré. J'étais monté à un arbre pour voir de plus près un oiseau au joli plumage coloré et, me croyant un expert grimpeur, j'étais allé un peu vite, j'avais glissé et j'étais tombé. Et à ma grande déception, le grand oiseau s'envola juste à cet instant, agita la branche, et une pluie de neige atterrit sur ma tête. .P Mon maître émit un éclat de rire sec. .D .Bdia Il faut voir comme tu es têtu, petit. Les oiseaux sont comme les écureuils: on les regarde, mais de loin. Allons, debout et à la maison. Tu vas finir par te geler, ici. .Edia .P Pas lui, par contre, pensai-je. Mon maître était un nakrus, un magicien mort-vivant. Il n'avait jamais froid, lui. .P Je me levai et, de sa main squelettique, il m'ébouriffa les cheveux trempés de neige. Il dit sur un ton léger: .D .Bdia Tu sais, Mor-eldal? Parfois je me demande ce que diables tu fais ici, avec ce vieux squelette grincheux, au lieu de partir à la recherche des tiens. Je te l'ai déjà dit? .Edia .P Je roulai les yeux. .D .Bdia Ben… Je sais pas, mille fois peut-être, élassar? .Edia .D .Bdia Ah! Tant que ça? Et qu'en dis-tu? .Edia .D .Bdia Que je ne veux pas partir, .Edia répliquai-je comme un refrain. .D .Bdia Mouais. Et si je t'y oblige? .Edia .P Ses yeux verts magiques étaient si intenses qu'on aurait dit des étoiles. Je penchai la tête, troublé. D'habitude, quand il me posait cette question, il n'insistait jamais. Mais, là, il avait passé presque tout l'hiver à me parler de squelettes grincheux et je commençais à en avoir assez. .P Alors, je me contentai de le regarder, têtu, et nous nous mîmes à gravir la pente enneigée, vers notre grotte. .P Franchement, je me demandais si mon maître serait capable de me dire un jour: allez, va-t'en, Mor-eldal. Intérieurement, parfois j'espérais que non et d'autres fois que oui mais, il fallait l'avouer, en fait, je n'avais aucune intention de le quitter. C'était lui qui m'avait trouvé, perdu dans la montagne, quand j'avais presque six ans, lui qui m'avait sauvé du froid et d'une mort certaine, et lui encore qui m'avait appris tout ce que je savais. Je l'aimais comme un père. Alors, logiquement, le quitter, ce n'était pas demain la veille que j'allais le faire. Peut-être un jour, me disais-je, peut-être, quand je serais grand, pour voir un peu le monde. Mais, à dire vrai, j'étais bien content auprès de mon maître. Que diables, j'étais heureux. .D .Bdia Ah, zut, .Edia dis-je en rompant le silence. .Bdia J'ai oublié de prendre le lapin. Y'en a un qui est tombé dans le piège. Je l'ai vu, et puis j'ai vu les écureuils et je suis allé les saluer, et après l'oiseau est venu et… Bon, j'ai oublié. J'vais le chercher? .Edia .D .Bdia Vas-y, .Edia soupira mon maître. .P Je m'élançai et redescendis la côte. Nous étions bien haut, dans la montagne, et, quoique ce soit déjà le printemps en contrebas, là où nous étions, la neige persistait et les arbres n'étaient pas encore réveillés. J'arrivai à la hauteur du piège, je pris le lapin et j'entendis le chant d'un oiseau. .D .Bdia Ah, non, .Edia murmurai-je. .Bdia Encore toi? .Edia .P Il était perché sur une branche plus basse, sur le même arbre qu'avant. Je m'approchai et l'observai, fasciné. Qu'il était beau! Il avait des plumes jaunes, bleues, vertes et rouges. C'était un yarack. .P Je sifflai, imitant son chant, et je crus le voir baisser la tête vers moi, étonné. Je m'esclaffai et le montrai du doigt. .D .Bdia Tu croyais que tu chantais mieux que moi, yarack? Gros vaniteux, va! .Edia .P Il émit un cri strident et je soupirai. .D .Bdia Et susceptible, en plus! Pas la peine de te fâcher, l'ami. Tiens, si tu me donnes une plume, je te pardonne. On est d'accord? .Edia .P Il s'envola et je grognai. .D .Bdia Et voilà qu'il est lâche, en plus! .Edia .P Alors je vis une plume jaune tomber et j'écarquillai les yeux. .D .Bdia J'y crois pas! .Edia m'exclamai-je. .P Je ramassai la plume, la tournai entre mes doigts et, soudain, je pris mes jambes à mon cou, montai la côte et entrai en trombe dans la grotte en criant: .D .Bdia Il m'a laissé une plume! Regarde, maître! Je lui ai demandé une plume et le yarack m'en a laissé une! Tu me crois? .Edia .D .Bdia Je crois ce que mes yeux voient, .Edia répliqua mon maître, amusé. Il était assis sur son grand coffre, un gros livre à la main. Nous avions trois livres, en tout. Un petit livre de contes avec des images, un dictionnaire et un grand et gros vieux tome qui parlait de nécromancie. Eh oui, c'est que nous étions nécromanciens. Enfin, mon maître surtout. .P Je laissai le lapin sur le sol, retirai mes vêtements mouillés et, une fois emmitouflé dans ma couverture, je repris ma plume jaune avec un sourire. .D .Bdia Il était généreux, mine de rien. Et moi qui l'ai traité de vaniteux, de susceptible et de lâche! .Edia .D .Bdia Rien que ça, hein? Eh bien, tu lui en as dit, des choses, en peu de temps, .Edia souffla mon maître, sans même lever la tête. .D .Bdia Eh, je sais, j'ai parlé trop vite. .Edia .D .Bdia Qu'est-ce que je t'ai dit tout à l'heure? Il faut réfléchir avant d'agir. Si on ne réfléchit pas, on fait des bêtises. .Edia .D .Bdia Oui… bon. .Edia Je laissai ma plume dans mon balluchon avec mes affaires. .Bdia Je vais préparer le lapin. Tu veux les os maintenant ou je te les garde? .Edia .P Mon maître en avait besoin pour régénérer le morjas de ses os et se maintenir vivant. De même que, moi, j'avais besoin de manger la chair. .D .Bdia Garde, garde, .Edia répondit mon maître, distrait. .Bdia Et ne chante pas, s'il te plaît. Je lis. .Edia .P Je soufflai. .D .Bdia Ouais, c'est ça, tu lis. Tu le connais par cœur, ton livre! .Edia .P Et je commençai à chanter: Larilan, larilon, viens, Printemps, dent-de-lion, bomboumbim, qu'on est bien, au printemps… Puis je vis les yeux de mon maître s'agrandir. Et je soupirai. .D .Bdia D'accord, d'accord. Je me tais. .Edia .P Je travaillai, donc, et, le soir, j'avais déjà rempli mon estomac, j'avais nettoyé les os et, allongé sur ma paillasse, je contemplai ma plume, pensif. La lumière de la lanterne illuminait l'intérieur. C'était mon maître qui la réparait chaque fois qu'elle se détraquait. À ma gauche, se trouvait un miroir. Il avait des siècles, ce miroir, des millénaires peut-être, qui sait. Mais il fonctionnait et je me regardai un instant, tenant la plume dans ma main droite, la seule chose qui en moi ressemblait à mon maître: elle était faite d'os. Mon maître m'avait sauvé alors que j'avais été sur le point de mourir de froid, cette fameuse nuit d'hiver, il y avait combien de cela? Cinq hivers. Il m'avait appris à activer ma main avec l'énergie mortique et à sentir avec elle. J'agitai la plume jaune et… je restai bouche bée. .D .Bdia Maître! .Edia .D .Bdia Mm? .Edia .P Je levai le regard vers lui. Il n'avait pas changé de position depuis des heures. Lui, il n'avait pas de problème de fourmis ni de muscles endoloris. Il n'avait jamais mal nulle part et, pourtant, je savais qu'il ressentait des choses, comme moi avec ma main droite. .D .Bdia Le miroir! .Edia exclamai-je. Je me levai. J'agitai ma plume. Et je dis: .Bdia Tu ne m'avais jamais dit que le miroir mentait! .Edia .D .Bdia Tu dis? .Edia .D .Bdia Le miroir ment! J'en suis sûr. Regarde. J'ai la plume là, dans ma main droite. Et quand ça passe dans le miroir, hop, c'est dans l'autre main. Et, hop, c'est dans l'autre, .Edia dis-je, changeant plusieurs fois la plume de main. Alors je bredouillai: .Bdia Mais ça, ce n'est pas ma main droite! .Edia .P La main squelettique de Mor-eldal dans le miroir était la gauche. .P Mon maître éclata de rire. Dans le miroir, je vis sa mandibule se détacher dans un va-et-vient claquetant. .D .Bdia J'ai dit une bêtise, .Edia conclus-je, interrogateur. .D .Bdia Non, non, mon bonhomme, tu as tout à fait raison! .Edia m'assura mon maître. .Bdia Ce qui me fait rire, c'est que tu ne le découvres que maintenant. Les miroirs ne reflètent pas la réalité. Ils sont trop rigides pour ça. .Edia .D .Bdia Trop rigides? .Edia répétai-je, en m'installant au pied du coffre. .Bdia C'est-à-dire? .Edia .D .Bdia C'est-à-dire qu'ils sont fainéants: ils prennent la couleur qu'ils ont juste devant et ils la ramènent en ligne droite. .Edia .P Je réfléchis à ses paroles. Bon, d'accord. Ça avait l'air logique, dit comme ça. .D .Bdia Et, toi, tu le savais et tu ne m'en avais jamais rien dit? .Edia m'étonnai-je. .D .Bdia Tu as encore tellement de choses à apprendre, mon garçon! .Edia Il tourna la tête vers moi. .Bdia Si tu étais un peu plus curieux et que tu me lâchais un peu, tu irais voir le monde des tiens et tu apprendrais bien plus vite, beaucoup plus vite qu'en restant ici sur cette montagne, à jouer avec des écureuils et à écouter un vieux fou comme moi parler d'époques mortes. Tu apprendrais et surtout tu vivrais, bonhomme, tu rencontrerais de véritables amis, des amis comme toi, avec deux pattes et deux mains. Mais cela ne t'intéresse pas, n'est-ce pas? Tu es têtu comme une mule, et c'est pour ça que tu ne verras jamais de mules et tu resteras ici à compter les étoiles et à flemmarder, et tu finiras comme moi! .Edia .P Et qu'y a-t-il de mal à cela?, voulus-je lui répliquer. Mais ses paroles me laissèrent coi. Ce n'était pas la première fois qu'il me tenait un tel discours. Cependant, à force de l'entendre, cela me tapait sur les nerfs et m'inquiétait. .P Je me mordis la lèvre. .D .Bdia Mais, élassar, .Edia demandai-je, .Bdia tu ne le dis pas sérieusement, n'est-ce pas? .Edia .D .Bdia Si, mon garçon, je le dis très sérieusement, .Edia assura mon maître tandis qu'il tournait une page du livre de son doigt squelettique. .P Je le regardai, je nous regardai dans le miroir et je dis: .D .Bdia Ben, moi, tu sais, ça ne me dérangerait pas de devenir comme toi. D'accord, tu es moins agile, mais tu n'as pas froid. Et cet hiver, j'ai eu sacrément froid, je t'assure! .Edia .D .Bdia Tu me casses les pieds, .Edia grogna mon maître. .P Je soupirai et allai m'allonger de nouveau sur ma paillasse avec ma plume. Après un instant, je mâchonnai: .D .Bdia Bonne nuit, élassar. .Edia .D .Bdia Bonne nuit, Mor-eldal. .Edia .P Je posai la plume, fermai les yeux et secouai la tête en les rouvrant, tout à coup très sérieux. .D .Bdia Écoute, élassar. Moi, je ne veux pas partir. Alors, si tu me répètes une seule fois que je m'en aille, répète-le bien, et je m'en irai pour de bon, même si je ne veux pas partir. Mais, sinon, arrête de me casser les pieds, toi aussi. Voilà, c'est dit. Je t'aime, maître. .Edia .P Il ne me répondit pas. Et j'étais presque endormi quand je l'entendis murmurer: .D .Bdia Je t'aime aussi, mon petit. Je t'aime aussi. .Edia .P Le lendemain, quand je me réveillai, je le trouvai comme d'habitude assis à l'entrée de la grotte. Je m'étirai, m'habillai et dis en bâillant: .D .Bdia Bonjour, élassar! .Edia .P Il me répondit gaiement: .D .Bdia Et quel jour! Aujourd'hui est un grand jour! .Edia .P Je me grattai la tête, curieux. .D .Bdia Ah, bon? .Edia .D .Bdia Oui. Tu vas partir et tu vas connaître le monde! Ha! N'est-ce pas merveilleux? .Edia .P Je pâlis mortellement et je compris que j'en avais trop dit la veille. .D .Bdia Je… ne comprends pas, .Edia fis-je. .D .Bdia Mais si, tu comprends parfaitement! Tu m'as promis que tu t'en irais si je te demandais de partir. Et voilà, le grand jour est arrivé! Tu pars! .Edia .P Et il disait cela sur un ton si réjoui! .D .Bdia Mais, hier, tu as dit que tu m'aimais! .Edia protestai-je. .D .Bdia Quel rapport? .Edia Ses yeux souriaient de joie. .Bdia Tu vas faire des connaissances, tu vas apprendre des choses incroyables, tu vas voir les images du livre de contes mais en vrai! Ne me dis pas que ça ne te dit rien d'y aller? .Edia .D .Bdia Mais aller où? .Edia m'exclamai-je, agité. .D .Bdia Que sais-je! Là-bas, vers le levant, vers où le soleil renaît. Tu trouveras bien un saïjit en route. Marche et tu verras. Regarde, je t'ai préparé le sac, avec les provisions qui nous restaient. Et ça, bonhomme, c'est ta nouvelle main. Je l'ai préparée durant tout l'hiver. C'est une surprise. Elle te plaît? Mets-la. Après je vais la fixer. Et la couverture, donne-la-moi, je vais améliorer le sortilège, comme ça tu n'auras pas froid. Allez, bouge-toi, mon gars! .Edia .P Je bougeai. De quelques centimètres à peine. Mon regard se posa, ahuri, sur un objet qui, de fait, ressemblait exactement à ma main gauche, sauf que cette nouvelle main n'était pas réelle, c'était une magara. Comprenant plus clairement que tout ceci était sérieux, ma confusion fit place peu à peu à de l'épouvante, puis à un sentiment d'abandon et, finalement, je fondis en larmes. .D .Bdia Élassaaaaaar! C'est trop cruel! .Edia .D .Bdia Mon garçon! Qu'est-ce que c'est que ces pleurs? Tu es grand, maintenant, tu as passé l'âge de pleurer. Silence. .Edia .P Je le regardai, démonté, tandis qu'il prenait ma couverture et se concentrait. Mes larmes coulaient à flots. J'attendis qu'il finisse son sortilège presque sans émettre le moindre son, mais, quand il termina, je sanglotai: .D .Bdia S'il te plaît, maître. Viens avec moi, alors. .Edia .D .Bdia C'est ça, pour qu'on me fasse monter sur le bûcher? Non, mon garçon, moi, je n'ai plus l'âge de partir à l'aventure. Mes os sont vieux, je suis millénaire et je ne peux plus courir et sauter par monts et par vaux… .Edia .D .Bdia C'est faux, c'est trop cruel, .Edia répétai-je. .D .Bdia Dis-moi, Mor-eldal. Vas-tu cesser de dire des sottises et réfléchir un peu? Prends ta couverture. Et ta main. Mets-la. Allez, allez. Voyons comment elle te va. .Edia .P Il me la mit et je ne résistai pas. J'étais trop triste. Il entreprit de fixer ma main aux os et à mon poignet tout en disant: .D .Bdia Je t'ai appris à te débrouiller tout seul et à regarder la réalité telle qu'elle est. Alors regarde-la en face, ravale tes larmes et écoute-moi. Où que tu ailles, ne parle jamais de nécromancie ni de ta main. Jamais, tu m'entends? Tu sais que ce n'est pas bien vu. Évite de parler de moi à qui que ce soit, mais si ça t'échappe, dis que je suis mort, je ne plaisante pas, et ne dis jamais que je suis un nakrus. Je ne veux pas me retrouver avec des aventuriers curieux à la recherche d'un ermite magicien: je déteste les visites. Et une dernière chose, .Edia ajouta-t-il. .Bdia N'oublie pas tout ce que je t'ai appris et, surtout, Mor-eldal, surtout, ne cesse jamais d'être toi-même. .Edia .P Je le regardai, bouche bée, la couverture sous le bras et la main à présent presque complètement fixée. .D .Bdia Alors… c'est sérieux, .Edia murmurai-je. .P Mon maître souffla. .D .Bdia Évidemment que c'est sérieux! Tu en doutes? Maintenant, tiens-toi tranquille, ne bouge pas. .Edia .P Je ne bougeai pas, mais mes larmes coulaient toujours, intarissables. Quand il eut terminé son travail, mon maître fredonnait, heureux. .D .Bdia Remue-la, pour voir si elle marche bien. .Edia .P Je la remuai et, un instant, j'oubliai presque ma tristesse et souris, impressionné. .D .Bdia Elle est presque comme l'autre! .Edia .D .Bdia Et c'est l'objectif. Mais, tu as vu, le pouce est de l'autre côté. .Edia .P Bien sûr, me dis-je. Évidemment. C'était comme le miroir. .D .Bdia Prends-en soin, hein? Elle est résistante, mais ne la mets tout de même pas dans un four. Je ne crois pas qu'elle brûlerait; comme je te dis, elle est résistante, mais c'est précisément ce qui pourrait attirer l'attention. Prends garde de ne pas la percer. Les saïjits s'attendraient à la voir saigner. Et… souviens-toi, si par malheur elle s'abîme, tu peux la régénérer et tu peux aussi la faire grandir pour qu'elle soit de la même taille que l'autre. C'est presque comme réveiller le morjas des os, sauf que tu dois réveiller le morjas de la peau. Je t'ai appris, tu te souviens? Bon, je vais te montrer encore une fois, au cas où tu aurais oublié. .Edia .P Il me montra et, pliant et dépliant ma main, je lui demandai, curieux: .D .Bdia Comment tu l'as faite? .Edia .D .Bdia Avec de la patience, de l'art et une peau de castor, .Edia dit mon maître en souriant. .Bdia Et maintenant, petit, lève-toi et va. Dis, tu ne veux pas emporter le dictionnaire de drionsanais? Mais je dis des bêtises, pour quoi faire? Les mots d'aujourd'hui ont sûrement changé. Cela ne t'attirerait que des problèmes si l'on t'attrapait avec un dictionnaire aussi vieux. Sois rusé, petit, parle en drionsanais et pas en caeldrique, ou morélique, comme ils l'appellent… Sois aimable, et essaie de ne pas trop ouvrir la bouche au début, hein? Comme ça, tu éviteras des ennuis. .Edia .P À l'entrée, il me remit le sac. La journée était radieuse quoiqu'un peu fraîche, et le vent froid me fit mal aux yeux. Mon maître me tapota l'épaule, manifestement ému. .D .Bdia Ah, mon garçon. Tu ne sais pas combien j'ai rêvé de ce jour. Non que je veuille te voir partir, mais je veux te voir découvrir. Et tu découvriras! Gare à toi si tu meurs en chemin avant d'avoir trouvé un saïjit, hein? Sinon je te tire les oreilles. Allons, ne pleure pas. Embrasse-moi. C'est ça. .Edia .P Je l'embrassai doucement, les joues humides. .D .Bdia Tu veux vraiment que je m'en aille? .Edia .D .Bdia Oui. .Edia .D .Bdia Mais je pourrai revenir, pas vrai? .Edia .D .Bdia Ah, non. Pas avant que tu aies trouvé un os de férilompard. Ceux-là n'ont pas leur pareil. Quand tu l'auras, tu pourras revenir. Pas avant. Allons, pars, suis le soleil de l'aube. .Edia .P Je me tournai vers l'est et je ne vis que montagnes et forêts. Alors, je fis un pas hors de la grotte… et je me retournai. .D .Bdia Attends, j'oublie ma plume jaune. .Edia .P J'allai la chercher, je la mis dans mon sac et, de retour dehors, je m'arrêtai et dis: .D .Bdia Mince. J'oublie aussi mon bâton. .Edia .P Mon maître émit un grognement patient. J'allai chercher mon bâton et, de nouveau dehors, j'inspirai, je me rappelai cette leçon que mon maître m'avait donnée un jour sur le courage, et… je soupirai. .D .Bdia Bon, j'y vais. Mais c'est bien parce que c'est toi qui le veux. Tu sais? Y'a un truc que je t'ai jamais dit. Le plus têtu des deux, c'est toi, pas moi. .Edia .D .Bdia Ah! Tel père, tel fils, comme on dit! .Edia s'esclaffa mon maître, et il fit un geste pour m'encourager. .Bdia Allez, allez! .Edia .P Je m'éloignai, en me retournant presque à chaque pas, puis tous les cinq, puis tous les vingt, puis je perdis de vue le seul être que je me rappelais avoir connu. Voilà, j'étais parti. Et je commençais à peine à me rendre compte de ce que cela signifiait. J'étais tout seul, je ne savais pas où j'allais, je n'avais personne à qui parler… Ça faisait peur. J'espérai seulement que mon maître ne se trompait pas et qu'il existait bien des humains, et des elfes, et des caïtes là-bas, au-delà des forêts. Et j'espérai aussi que le férilompard ne serait pas trop dur à trouver. .P J'aperçus un écureuil au pelage noir sur une branche et je levai ma nouvelle main pour lui dire au revoir. .D .Bdia Bonne chance, mon ami! Élassar veut que je parte, et je m'en vais. Mais quand j'aurai l'os de férilompard je reviendrai, je te le promets! .Edia .P Un autre écureuil apparut sur le même tronc et mon cœur se serra de nouveau. Les écureuils avaient été mes amis pendant si longtemps! Je ne les oublierais jamais, ni leurs jeux, ni tout ce qu'ils m'avaient appris sur les glands, sur les arbres et sur tant d'autres choses! Je respirai profondément et entonnai: .Bl -t verse .It Écureuils, écureuils, .It Montagnes et soleil, .It L'amour et les fleurs .It De la neige s'éveillent. .It Écureuils, écureuils, .It Je serai toujours votre ami! .It À bientôt, âmes sœurs. .It Ne m'oubliez pas, j'vous en prie. .El .P Longtemps après avoir perdu de vue mes écureuils, j'entendis un chant dans le ciel, j'enfonçai mon bâton dans la neige et levai la tête. C'était le yarack! Il allait bien plus vite que moi. .D .Bdia Si seulement je pouvais voler comme toi, l'oiseau! .Edia m'exclamai-je. .P Je le vis disparaître derrière les arbres et je grognai: .D .Bdia Eh ben. Lâche peut-être pas, mais un peu vaniteux quand même. .Edia .Ch "Voyage" .\" 18/09/2017 Je voyageai pendant des jours avant de quitter totalement les montagnes. Une fois, je rencontrai un ours et, si je n'avais pas su grimper aux arbres aussi vite que les écureuils, qui sait comment j'aurais pu finir. .P Il ne me restait déjà plus beaucoup de provisions dans mon sac quand, un jour, je parvins à des terres sans arbres, relativement plates et parsemées de fleurs. Je les parcourus avec curiosité et je vis un grand troupeau de cerfs au loin. Je continuai à avancer lorsque je tombai sur un énorme serpent blanc. Bon, ce n'était pas un serpent, c'était un sentier. .D .Bdia Un chemin, .Edia prononçai-je à voix haute. .P J'étais presque sûr que c'était ce que l'on appelait un chemin. Et comme mon maître m'avait dit que les chemins servaient à cheminer, c'est ce que je fis. .D .Bdia Où me mèneras-tu? .Edia demandai-je. .D .Bdia Au levant, vers les tiens! .Edia exclamai-je. .P Bon, puisque mon maître n'était pas à mes côtés pour de vrai, je faisais comme si. Cela consolait toujours de l'entendre parler, même si c'était à travers ma propre voix. .P Quand le ciel commença à s'obscurcir, je m'écartai du chemin et retournai dans les bois, non sans me rendre compte que le serpent blanc m'avait quelque peu éloigné des montagnes. Or m'en éloigner ne me disait rien. Je marchai entre les troncs, leur donnant des tapes et les observant, puis m'arrêtai devant l'un d'eux et souris. .D .Bdia Cette nuit, je dors avec toi, grand arbre. Ça ne te dérange pas? Je te jure que je ne ronfle plus. C'est mon maître qui me l'a dit. .Edia .P Je grimpai aux branches et m'installai au cœur de l'arbre. Les bruits nocturnes étaient semblables à ceux de la grotte. Aussi, fatigué et serein, je m'endormis tout de suite. Je rêvai que j'étais assis sur une énorme branche, entouré de plusieurs écureuils, et l'un d'eux, l'expression grave, prenait un gland et le jetait loin, très loin, jusqu'à un champ de fleurs qui s'illuminaient comme des lanternes au milieu de la nuit. .P Quand je me réveillai, je bâillai, mangeai quelques racines de mes provisions, et continuai mon chemin, mais cette fois je ne repris pas le serpent blanc: je longeai les montagnes, traversant des terres couvertes de hautes herbes. J'étais en train de siffloter lorsqu'arrivant au sommet d'un de ces petits monts qui devaient être des collines, je vis la forêt. Elle était très grande, mais elle n'était pas sur les montagnes. .P Cela faisait peur d'être si seul, je dois le reconnaître, parce que parfois j'imaginais qu'un lynx ou un de ces monstres dont mon maître m'avait parlé surgissait et m'attaquait. Et avancer dans une prairie sans arbres m'inquiétait. Comment pouvais-je échapper à un loup si celui-ci courait plus vite que moi? .P Avec soulagement, j'entrai dans la forêt et je me sentis de nouveau presque comme chez moi. Pas complètement, parce que mon maître n'était pas là, ni les pentes, ni les écureuils, et les arbres étaient différents. La forêt était très dense et je perdis le levant. Je trouvai des baies, mais mon maître m'avait dit que je ne devais pas manger ce que je ne connaissais pas, aussi je n'y touchai pas. À la place, je mangeai les œufs d'un nid d'oiseau. Je les trouvai délicieux. .D .Bdia Je vous aime beaucoup, arbres, .Edia dis-je un jour, un peu irrité. .Bdia Mais je n'ai pas quitté mon maître pour venir vous voir. Je suis venu voir les miens. Et je les cherche depuis des jours. Et rien, je ne les trouve pas. J'aurais dû suivre le serpent blanc, .Edia murmurai-je. .Bdia N'est-ce pas? .Edia .P Mais il était trop tard pour faire demi-tour: je ne savais pas d'où je venais. Alors je continuai à avancer. Et la chance me sourit quand, le soir de ce même jour, je vis que la forêt disparaissait et laissait la place à des collines d'herbe. Je n'osais pas m'éloigner de la lisière lorsque, soudain, j'aperçus le serpent blanc et je m'esclaffai. .D .Bdia Ah, te voilà! .Edia .P Je partis en courant malgré la pluie qui tombait et allai vérifier que c'était bien un chemin. Je le suivis sous la pluie, puis, frigorifié, je me réfugiai dans un grand arbre solitaire près du serpent, je grimpai et m'emmitouflai dans ma couverture. Le sortilège de celle-ci ne fonctionnait plus aussi bien, et elle réchauffait moins qu'avant. Depuis combien de jours avais-je quitté mon maître? Je n'en savais rien, mais pas mal de jours déjà. .P Le matin suivant, je m'éveillai en sursaut en entendant un bruit. J'ouvris les yeux et m'accrochai à la plus grosse branche, émerveillé. Sur le serpent blanc, un cerf sans cornes passait avec une personne dessus. .D .Bdia Les miens, .Edia murmurai-je. .P Une vague de souvenirs m'envahit, de quand j'étais petit et jouais devant le seuil d'une maison. Le cerf allait au trot, et il disparut bientôt derrière une colline. .D .Bdia Ça ne peut pas être un cerf, .Edia murmurai-je, me rappelant une histoire que m'avait contée mon maître. Alors quoi? Une mule? .P Le mieux, c'était de le demander aux miens. Je levai les yeux et demeurai soudain bouche bée. Là-bas, dans le lointain, je vis une ville. Il y avait des maisons. Et des gens. .P Lorsque j'y arrivai, je promenai d'abord mon regard autour de moi au moins vingt fois. Je fis quelques pas de plus et entrai dans la ville. La curiosité et l'émerveillement me faisait tourner la tête comme un écureuil inquiet. Je trouvai un lieu plus ample où je vis des gens derrière des tables, avec des récipients pleins de nourriture. Dans l'un d'eux, il y avait des fraises et l'eau m'en vint à la bouche. .P Je ne rassemblai mon courage qu'au bout d'un bon moment pour parler avec une personne un peu plus grande que moi, qui mangeait quelque chose avec appétit. .D .Bdia Tu parles ma langue? .Edia lui demandai-je. .P Il me regarda de haut en bas, les yeux écarquillés, et il avala ce qu'il avait dans la bouche. .D .Bdia Par tous les Esprits, mais c'est quoi ça? .Edia fit-il. .P Je souris, soulagé de le comprendre, puis je réfléchis au sens de sa question et lui renvoyai un regard perplexe. .D .Bdia Tu dis? .Edia .D .Bdia Tu dis, .Edia répéta le garçon, il me regarda encore de la tête aux pieds, puis il s'esclaffa. .Bdia J'y crois pas! T'es humain, toi? .Edia .P Je haussai les épaules. .D .Bdia C'est ce qu'on m'a dit. Et toi? .Edia .P Le garçon riait. Au moins, il était joyeux. .D .Bdia Humain jusqu'au bout des ongles, .Edia me répondit-il. .Bdia Toi, par contre, t'as l'air d'un sauvageon de bout en bout. .Edia .D .Bdia Jamais entendu parlé, .Edia avouai-je. .Bdia C'est une nouvelle race? .Edia .D .Bdia Il est taré, celui-là, .Edia commenta le garçon. Et il se tourna vers une autre personne qui s'affairait devant une table chargée de nourriture. Il cria: .Bdia Eh, m'man! Tu l'as vu, lui? .Edia .P M'man me regarda et son expression changea. .D .Bdia Oh, mon pauvre petit! .Edia s'exclama-t-elle. .Bdia Tu es si maigrichon! .Edia .P Je lui souris. .D .Bdia Bonjour, .Edia dis-je. Je n'avais pas terminé le mot que M'man me tendait ce qui avait tout l'air d'un fruit. Je le pris avec une exclamation de surprise. .Bdia C'est gentil! .Edia .P J'avais faim, alors je pris une bouchée. Ça brûlait un peu. Je demandai: .D .Bdia Cette ville, elle s'appelle comment? .Edia .D .Bdia Une ville? .Edia répéta M'man tandis que le garçon éclatait de rire. .Bdia C'est un village, petit. Si tu cherches une ville, il faut continuer par ce chemin. D'où viens-tu? .Edia .P Je fis un geste vague de la main. .D .Bdia De là-bas. .Edia .D .Bdia De la forêt? .Edia .D .Bdia De plus loin. .Edia .D .Bdia De la vallée d'Evon-Sil? .Edia .D .Bdia C'est ça! .Edia acquiesçai-je, soulagé. Au moins, ça, ça n'avait pas changé de nom. .D .Bdia Et tu as fait tout ce chemin tout seul? Pourquoi? .Edia .P Je haussai les épaules. .D .Bdia Pour aller voir les miens. .Edia .D .Bdia Les tiens! Et où est-ce qu'ils vivent, les tiens? .Edia Comme je lui jetais un regard perplexe, elle suggéra: .Bdia À Estergat? .Edia .P J'acquiesçai lentement et demandai: .D .Bdia Estergat est une ville? .Edia .D .Bdia Hahaha…! .Edia rit le garçon. .D .Bdia Hishiwa! .Edia le gronda M'man. .Bdia Oui, petit, c'est une ville. C'est la capitale de la République d'Arkolda. .Edia .D .Bdia Estergat, alors, .Edia fis-je en souriant. .Bdia Au fait, merci pour le fruit. Il est vraiment bon. .Edia .P Le garçon s'écroula de rire. .D .Bdia Le fruit qu'il dit! .Edia .D .Bdia Silence, Hishiwa! .Edia réclama M'man, les sourcils froncés. .Bdia Dis-moi, mon petit. Comment tu t'appelles? .Edia .D .Bdia Mor-eldal, .Edia répondis-je. .D .Bdia Bon. Eh bien, Mor-eldal, tu tombes bien. Mon fils va voyager jusqu'à Estergat pour travailler chez son oncle le verrier. Il va partir dans une heure avec le vieux Dirasho, sur sa charrette. Si tu veux, tu peux attendre et il t'emmènera toi aussi, qu'en penses-tu? .Edia .D .Bdia Ah, merci, M'man! .Edia dis-je, sans savoir comment mieux la remercier. .P M'man me sourit, et je fis de même. Son sourire s'élargit puis s'effaça quand Hishiwa se mit à rire de plus belle. .D .Bdia Ah, m'man, je vais voyager avec lui? Moi qui croyais que j'allais m'ennuyer comme une pierre avec le vieux Dirasho! .Edia .D .Bdia Calme-toi, Hishiwa! .Edia grogna M'man. .Bdia Tu ne vois pas qu'il vient d'ailleurs? Et un peu de respect pour le vieux Dirasho. Il n'est peut-être pas très bavard, mais c'est un homme droit qui a bon cœur. Enfin. Sois gentil avec ton nouveau compagnon. Mor-eldal, .Edia ajouta-t-elle sur un ton affable. .Bdia Tu veux bien attendre un peu ici? Je vais aller parler à Dirasho. Assieds-toi là, sur le tabouret, voilà, c'est bien. Je reviens tout de suite. .Edia .P M'man s'assura de me laisser bien assis sur le tabouret et elle s'éloigna. Hishiwa, plus sérieux, s'assit sur le tabouret d'à côté. Il avait un petit nez, les yeux bleus, la peau pâle et les cheveux châtains. Exactement comme moi, sauf que mon nez était de taille moyenne, mes yeux étaient gris sombres, ma peau était hâlée et mes cheveux, noirs. .D .Bdia Tiens, .Edia me dit-il. Il me tendait un truc. Je le pris et il expliqua: .Bdia Il n'y a rien de mieux qu'un morceau de pain pour faire passer l'oignon. Alors, comme ça, tu viens des montagnes? .Edia .D .Bdia Ouais, .Edia dis-je, tout en mangeant. .Bdia Il y a quelques jours, j'étais entouré d'arbres et, d'un coup, tout a changé. Je suis arrivé tout en bas et j'ai suivi les rivières et les chemins. C'est incroyable comme tout change. .Edia .P Hishiwa me regardait avec un sourire, mais il ne se moquait plus. .D .Bdia C'est sûr que ça doit impressionner, .Edia dit-il. .Bdia T'as jamais été à Estergat, n'est-ce pas? .Edia .D .Bdia La ville? Non, jamais, .Edia avouai-je. .P Hishiwa secoua la tête. .D .Bdia Les tiens sont vraiment là-bas? .Edia .D .Bdia Je crois, .Edia répondis-je. J'avalai ma bouchée. .Bdia En réalité, j'y vais surtout pour voir. Et pour chercher un férilompard. .Edia .P Hishiwa ouvrit grand les yeux. .D .Bdia Un férilompard? .Edia .D .Bdia Oui. .Edia .D .Bdia Et c'est quoi un férilompard? .Edia .P Je grimaçai. .D .Bdia Ben… C'est une créature. Mais je ne sais pas laquelle, encore. Je le découvrirai, .Edia assurai-je. Et je lui souris. .Bdia Et, moi, quand je veux découvrir une chose, je le fais, crois-moi. .Edia .P Hishiwa me regarda, pensif. .D .Bdia Je te crois. Dis donc, si t'as besoin d'aide, tu me le dis. .Edia .P Je le regardai, sincèrement surpris. .D .Bdia Tu veux m'aider à trouver le férilompard? C'est vrai? .Edia .D .Bdia Vrai de vrai, .Edia assura-t-il, avec un sourire. .Bdia Ça m'intrigue. J'ai jamais entendu parler de cette créature, tu comprends. .Edia .D .Bdia Ah, beh alors, merci! Dis, vous êtes vraiment gentils par ici. .Edia .P Je devais avouer que je commençais à trouver les saïjits vraiment sympathiques. Nous échangeâmes un sourire. Et il lança: .D .Bdia Mais, au fait, c'est pour quoi faire, le férilompard? .Edia .P J'hésitai. .D .Bdia Ben. Déjà, il faut le trouver. Après, on verra. .Edia .P Il n'insista pas, car M'man revenait déjà. Elle avait l'air satisfaite. .D .Bdia Il est d'accord, bien sûr! .Edia annonça-t-elle. .Bdia Au fait, il te demande si tu as peur des chiens. .Edia .P Les chiens, pensai-je. Ah, oui. Je me rappelle: c'était pareil que les renards, mais en civilisés. .D .Bdia Non, je ne crois pas, .Edia répondis-je. .D .Bdia Heureusement, .Edia sourit-elle, .Bdia car il en a deux. .Edia .D .Bdia Mais ce sont des chiots! .Edia m'informa Hishiwa en riant. .Bdia Il va les donner à sa nièce. Il dit que c'est une celmiste. .Edia .D .Bdia Une celmiste! .Edia exclamai-je. Je connaissais ce mot-là. .D .Bdia Ouais, une magicienne, quoi, .Edia expliqua Hishiwa, au cas où. .D .Bdia Bon, tu n'as plus longtemps à attendre, vous allez partir tout de suite, .Edia intervint M'man. .Bdia Hishiwa, rentre à la maison chercher ton sac. Tu ne veux tout de même pas faire attendre Dirasho! .Edia .D .Bdia J'y vais! .Edia dit le garçon et il me fit un geste de la main. .Bdia Viens. Je vais te montrer la maison. .Edia .P Je le suivis avec curiosité dans sa grotte. Elle était faite de bois. Il me fit passer à l'intérieur en disant d'une voix cérémonieuse: .D .Bdia Fais comme chez toi. .Edia .P Je regardai tout avec beaucoup d'attention. Il y avait tant d'objets! .D .Bdia C'est quoi, ça? .Edia demandai-je, en montrant du doigt une énorme caisse. .D .Bdia Ça? C'est la cuisinière. T'en as jamais eu? Ça, là, c'est un tableau, .Edia ajouta-t-il quand il me vit l'observer. .Bdia C'est mon grand-père. Un portrait qu'on lui a fait il y a des années et des années. Maintenant, il est très vieux. .Edia .D .Bdia Quel âge il a? .Edia demandai-je. .D .Bdia Cent-trente ans! .Edia répondit Hishiwa tandis qu'il s'affairait. Il ramassa un sac sur sa paillasse et tourna sur lui-même. .Bdia Bon. Je crois que c'est tout. Attends, je veux te montrer quelque chose. .Edia .P Il se mit sur la pointe des pieds pour atteindre un truc sur une étrange branche. Il me montra un objet transparent et lumineux en forme d'oiseau. Je le regardai, émerveillé. .D .Bdia C'est quoi? .Edia .D .Bdia Mon oncle, le verrier, l'a offert à ma mère. C'est un petit moineau, mais en verre. Il est joli, pas vrai? .Edia .D .Bdia Très joli! .Edia dis-je. .Bdia Mais il n'a pas de plumes. .Edia .D .Bdia Bien sûr qu'il en a! Tu les vois pas? .Edia .P Il me montra des formes de plume sur le verre, mais je ne fus pas convaincu. Je fis une moue, je fouillai dans mon sac et lui montrai ma plume jaune. .D .Bdia Ça, c'est une vraie plume. Pas celles-là. .Edia .D .Bdia Je t'ai pas dit qu'elles étaient vraies, .Edia souffla Hishiwa. Il replaça l'oiseau de verre à sa place et il me fit signe de sortir. .Bdia Au fait, jolie plume. .Edia .D .Bdia C'est un yarack qui me l'a donnée, .Edia l'informai-je. .Bdia Un vrai. .Edia .D .Bdia C'est quoi, un yarack? .Edia .P Je haussai les épaules. .D .Bdia Un oiseau avec des tas de couleurs. .Edia .P Nous revînmes auprès de M'man, et celle-ci inclina la tête vers son fils et passa une main dans ses cheveux avec tendresse. .D .Bdia Dirasho vous attend. Prends soin de toi là-bas, fils. Et conduis-toi bien avec ton oncle. .Edia .D .Bdia Oui, M'man, .Edia répondit Hishiwa, et il marmonna quelque chose d'inintelligible quand elle posa ses lèvres sur son front. .Bdia Tu es sûr que tu n'oublies rien? Non? Bon. Eh bien, ne faites pas attendre Dirasho. Bonne chance, Mor-eldal. .Edia .D .Bdia Merci, M'man, .Edia lui répondis-je joyeusement. .P Nous trouvâmes le vieux Dirasho de l'autre côté de la cour, déjà installé sur la charrette. .D .Bdia Montez, les garçons! .Edia nous dit-il. .P Nous montâmes auprès de lui sur un morceau de bois, et je tendis le cou tandis que Dirasho secouait les cordes. L'animal ne bougeait pas. Je ris. .D .Bdia La mule est têtue, pas vrai? .Edia .P Hishiwa s'esclaffa. .D .Bdia Ce n'est pas une mule, c'est un cheval! .Edia .P À ce moment, le cheval se mit en marche et la charrette avec lui. Je soufflai et me raidis, contemplant le phénomène avec étonnement. Un instant plus tard, je me remis et souris largement. .D .Bdia Nous volons! .Edia .P Hishiwa laissa échapper un gros rire. .D .Bdia Mais non! On roule, on ne vole pas. .Edia .P Je le vis regarder en arrière et agiter une main. Je me retournai, je vis M'man agiter elle aussi la main et j'eus soudain un élan de compréhension pour Hishiwa. .D .Bdia T'inquiète pas, un jour tu reviendras, .Edia lui dis-je. .P Hishiwa me jeta un regard songeur et acquiesça. .D .Bdia Bien sûr. Je reviens en automne pour les vendanges. .Edia .P Je lui adressai une moue d'incompréhension, mais il ne sembla pas s'en apercevoir. Il était très pensif. Aussi, je promenai mon regard alentour. Nous sortions déjà du village sur le serpent blanc et, lorsque je constatai que celui-ci passait au-dessus d'une rivière, je me levai et tendis le cou, ébahi. .D .Bdia Et ça, qu'est-ce que c'est? .Edia .D .Bdia Quoi, mon gars? .Edia demanda le vieux Dirasho. Et comme je le lui montrai, il émit un: .Bdia Mmpf. Assieds-toi, sinon tu vas tomber. C'est un pont. .Edia .P Un pont. Je m'assis, méditatif. Il y avait tant de mots que je connaissais et que je n'avais jamais vus en vrai! Je posai d'autres questions et le vieux Dirasho répondit avec parcimonie. Ceci, c'était un chapeau, ça, une pipe, ce qu'il transportait à l'arrière était un tonneau de vin, et ceci une caisse. Et à l'intérieur de la caisse se trouvaient les chiots. .D .Bdia Ils sont très calmes, .Edia remarquai-je. .P M'éloignant du banc, je passai dans la charrette et le vieux Dirasho grogna: .D .Bdia Ne fais pas de bêtises, hein? .Edia .P Je roulai les yeux. Combien de fois mon maître m'avait-il dit la même chose? Je répliquai: .D .Bdia Non, non. .Edia .P La caisse était ouverte par en haut, et je vis les chiots endormis dans un enchevêtrement de tissus. Je les observai un bon moment, jusqu'à ce qu'Hishiwa demande: .D .Bdia Vous leur avez déjà donné un nom, m'sieu? .Edia .D .Bdia Non, .Edia répliqua Dirasho. .D .Bdia Pas même un provisoire? .Edia insista Hishiwa, déçu. Il passa lui aussi dans la charrette et observa les chiots. .D .Bdia Celui-ci a le museau blanc. Si on l'appelait Nez-Blanc? .Edia .P Le vieux Dirasho ne répondit pas. Alors je dis: .D .Bdia J'aime bien le nom. L'autre a les pattes rousses. On dirait presque un renard roux! .Edia .D .Bdia Nez-Blanc et Renard-Roux, .Edia conclut Hishiwa. .P Je pris Nez-Blanc entre mes deux mains et je le vis ouvrir les yeux et émettre un aboiement de chiot. Je souris, l'embrassai sur le front et le remis dans la caisse, puis je m'allongeai sur les planches de la charrette, le regard tourné vers le ciel. Celui-ci me semblait aussi grand que le monde qu'il me restait à découvrir. .D .Bdia Hishiwa, .Edia dis-je au bout d'un moment. .Bdia Pourquoi Estergat est la capitale d'Arkolda? .Edia .P Hishiwa arqua un sourcil moqueur et répondit: .D .Bdia Parce qu'Estergat est énorme. .Edia .Ch "Estergat" La première impression que me produisit Estergat fut inoubliable. Même de loin, on voyait l'océan de maisons qui montait et montait sur l'énorme Roche. La Route Impériale qui menait au nord de la ville était si bondée de charrettes et de gens que mes oreilles étaient assourdies et vrombissaient comme des bourdons. Les chiots sortaient la tête de la caisse, curieux, et je faisais de même, agrippé à l'un des bords de la charrette. Dirasho m'avait déjà dit par deux fois de ne pas trop me pencher, mais je n'arrêtais pas de l'oublier. .P Nous traversâmes une fois le fleuve d'Estergat, puis une nouvelle fois, en passant par les Portes de Moralion, comme Hishiwa les appela. Nous gravissions une large rue bruyante quand celui-ci s'écria: .D .Bdia Et ça, c'est l'Esplanade! .Edia Nous venions de déboucher sur une énorme place. .Bdia Regarde! Ça, c'est la Fontaine de la Manticore. Tu vois la créature? .Edia .P Je la vis, pétrifiée, un grand jet d'eau jaillissant de son énorme bouche. J'ouvris grand les yeux, impressionné, et j'espérai que le férilompard ne ressemblait pas à ça. Le vieux Dirasho arrêta la charrette non loin de la manticore. .D .Bdia Je suppose qu'à partir de là, tu sauras te rendre à la verrerie de ton oncle, n'est-ce pas? .Edia dit-il. .D .Bdia Oui, m'sieu, c'est pas très loin, .Edia assura Hishiwa. Et après avoir caressé Nez-Blanc, il descendit d'un saut agile. .Bdia Merci beaucoup de nous avoir emmenés! .Edia .D .Bdia De rien, mon gars, vous m'avez égayé le voyage avec tant de questions, .Edia dit-il en souriant. .Bdia Et toi, petit? .Edia ajouta-t-il tandis que je me laissais glisser à côté d'Hishiwa, le Renard-Roux dans mes bras. .Bdia Sais-tu où aller? .Edia .P Je haussai les épaules et Hishiwa fit: .D .Bdia Je lui donnerai un coup de main, ne vous inquiétez pas, m'sieu. .Edia .D .Bdia Bien. Eh, petit, rends-moi le Renard-Roux, il n'est pas pour toi, c'est pour la fille de ma nièce, tu comprends? .Edia .P Je me mordis la lèvre et acquiesçai, déçu. Je lui donnai le chiot, et le vieux Dirasho porta la main à son chapeau. .D .Bdia Bonne chance, les garçons! .Edia .P Il agita les rênes, et la charrette disparut bientôt au milieu du tumulte de gens, de roues et de quadrupèdes. .D .Bdia Alors? .Edia me dit Hishiwa. .Bdia Tu sais vers où se trouve ta maison? .Edia .P Je regardai autour de moi. Et je levai les yeux vers un grand arbre sans branches. Je le lui montrai. .D .Bdia Quel drôle d'arbre! .Edia .P Hishiwa esquissa un sourire. .D .Bdia C'est normal. C'est un réverbère, pas un arbre. Ça sert à éclairer les rues. Tu vas bientôt le voir: la nuit va pas tarder à tomber. Écoute, suis-moi à la verrerie. Peut-être que mon oncle a une idée pour trouver les tiens. .Edia .P J'acquiesçai et, m'assurant que j'avais toujours mon sac et ma couverture, je suivis mon compagnon. Tout ce que je voyais m'emplissait d'étonnement. Soudain, je m'exclamai: .D .Bdia Oh, non, mon bâton! .Edia .P Je l'avais oublié dans la charrette. Je fis demi-tour et partis en courant. Hishiwa cria je ne sais trop quoi derrière moi. Je retournai à l'Esplanade et suivis le chemin qu'avait pris, me sembla-t-il, le vieux Dirasho. Et au bout d'un moment, je me rendis compte que je ne savais absolument pas comment le trouver au milieu de tant de gens. .P Je regardai autour de moi, et une crainte sourde m'envahit quand je ne vis Hishiwa nulle part. Où pouvait-il être? Je fis demi-tour, mais je ne trouvai l'Esplanade qu'après un bon bout de temps. Je grimpai sur la fontaine de la manticore, je scrutai les alentours… Rien, je ne vis pas mon compagnon. Eh bien, comment aurais-je pu imaginer qu'un jour je perdrais un compagnon simplement parce que je l'avais perdu de vue dans un océan de saïjits? .D .Bdia Que de monde! .Edia m'exclamai-je. .P Soudain, je vis surgir une lumière. Je levai les yeux vers le réverbère illuminé et je souris, émerveillé, quand je vis un homme en allumer un autre. .D .Bdia Ouah, c'est beau, .Edia murmurai-je. .P C'est alors que je me rendis compte que la nuit tombait, et je n'avais encore trouvé aucun refuge. Je commençai à descendre une large rue quand j'aperçus un arbre au fond d'une autre. Avec un soupir de soulagement, je courus vers lui, mais je constatai qu'il était trop fin et je continuai donc à chercher. Je marchai un moment sur un chemin désert qui longeait le fleuve d'Estergat et, ne trouvant pas d'arbres, je me demandai: qu'est-ce que je fais? Mon maître disait que les étoiles guidaient l'homme perdu, c'est pourquoi je m'arrêtai et levai les yeux vers les étoiles, mais que ce soit à cause de la lumière ou d'autre chose, je ne parvins pas à les voir. J'en étais là, à m'efforcer de les chercher, quand un enfant un peu plus âgé que moi, une casquette de travers sur la tête, et les mains sur les hanches, s'interposa sur mon chemin. .D .Bdia Attends une minute, shour. Ce que tu portes là… c'est des peaux? .Edia .P J'arquai un sourcil quand je le vis tendre une main vers mes habits. J'acquiesçai. .D .Bdia Des peaux de lapin, oui. .Edia .D .Bdia Diables! C'est toi qui les as chassés? .Edia .D .Bdia Oui. .Edia .D .Bdia Ben voyons, .Edia se moqua-t-il. Je remarquai qu'il lui manquait une dent. .Bdia Et cette couverture? .Edia .D .Bdia En peau de lapin aussi, .Edia répondis-je. .D .Bdia Elle tient chaud? .Edia .D .Bdia Plus autant qu'avant, .Edia avouai-je. .P Il souffla, comme si j'avais dit quelque chose de drôle. .D .Bdia Dis-moi. Oùsque tu reposes l'oreille? .Edia .D .Bdia Quoi? .Edia .D .Bdia Où c'est que t'as dormi hier, .Edia précisa-t-il. .P Je haussai les épaules. .D .Bdia Dans la forêt. .Edia .D .Bdia Dans la forêt? .Edia Il s'esclaffa. .Bdia Dans un parc ou dans une vraie forêt? .Edia .D .Bdia Dans une vraie forêt, .Edia affirmai-je. .D .Bdia Hum. Je vois. Et tu fais tout ce chemin tous les jours? .Edia .P Je fis non de la tête. .D .Bdia Je viens d'arriver. .Edia .D .Bdia Ah! Je comprends. Et tes parents? .Edia Je haussai les épaules. Il secoua la tête. .Bdia Et tu vas retourner dans la forêt dans le noir? T'as des yeux de kabor? .Edia .D .Bdia Des yeux de quoi? .Edia .D .Bdia De kabor, shour, de kabor. C'est un animal sur deux pattes qui vit le long des chemins et qui sort pour chercher des crapauds d'or pour remplir les siens. Il m'a pas compris, .Edia fit-il, riant devant mon expression confuse. .Bdia Sérieusement: tu me prêtes un morceau de ta couverture et on partage le refuge. Qu'est-ce que t'en dis? .Edia .P Il n'attendit pas ma réponse. Il s'éloigna, me faisant signe de le suivre. Je le suivis. .P Il me mena sous le porche d'une maison, un refuge si bien protégé du vent qu'il me fit penser à un arbre creux et ça me plut. Mon compagnon s'allongea, je m'allongeai, et il ramena la couverture sur nous. Après un silence pendant lequel mon nouveau compagnon se raclait la gorge et que nous essayions, tous deux, de trouver une position confortable, je demandai: .D .Bdia Les crapauds d'or sont en or pour de vrai? .Edia .D .Bdia À l'extérieur non, mais dedans oui, .Edia répondit-il. .D .Bdia Oh. Mais si ils ont de l'or, ils ne se mangent pas; alors pourquoi les kabors les chassent? .Edia .P Je l'entendis souffler. .D .Bdia Mères des Lumières! Tu le demandes sérieusement? Voyons, marmot: les kabors sont des bandits, et les crapauds sont des bourses d'or. Et maintenant tais-toi, sinon les propriétaires vont nous entendre. .Edia .P J'ouvris grand les yeux. .D .Bdia Il y a des gens derrière la porte? .Edia .D .Bdia Bouffres, oui. Qu'est-ce que tu crois? Qu'on reste dehors parce qu'on aime avoir froid? Ferme tes billes et pionce. .Edia .P Je l'écoutai et j'étais si fatigué que je m'endormis en quelques secondes. À l'aube, nous fûmes réveillés par le cri du propriétaire de la maison. .D .Bdia Dehors! .Edia rugit-il. L'homme, de forte taille, agita son bâton devant lui, furieux, et il m'effraya tant que je me levai comme un lièvre. Jetant des imprécations, mon compagnon partit en courant avec la couverture et je l'imitai tandis que l'homme nous disait: .D .Bdia Que les diables vous emportent vite, vauriens! .Edia .P Je perdis de vue mon compagnon et, quelques instants plus tard, je me retrouvai dans une rue et je me rendis compte que je ne savais plus où j'étais. J'essayai de chercher mon compagnon —c'est qu'en plus il avait emporté ma couverture—, mais mes efforts furent vains. .D .Bdia Et un autre compagnon de perdu, .Edia soupirai-je. .P Plus d'un an allait s'écouler avant que je ne revoie ce garçon. .P Le jour se levait et les rues étaient déjà un peu animées. Je marchai longtemps et j'avais tellement faim qu'à un moment je m'arrêtai et je dis à une femme: .D .Bdia J'ai faim. .Edia .P Elle passa sans s'arrêter, une moue mi-compatissante mi-attristée sur le visage. Normalement, quand je disais cela à mon maître, il me répondait: eh bien, va arracher des racines. Le problème, c'est qu'il n'y avait pas de racines dans cette ville. Après avoir répété ma plainte peut-être une centaine de fois, à voix haute, entre mes dents et dans ma tête, j'éclatai: .D .Bdia J'ai faim! .Edia .P Je passais à côté d'une table avec de la nourriture quand je vis une jeune femme poser un objet rond dans la main de celui qui était derrière l'étal et emporter une barre de couleur sombre… Je fronçai les sourcils et m'approchai. .D .Bdia Qu'est-ce que c'est? .Edia demandai-je. .P L'homme jeta un regard alentour avant de me répondre: .D .Bdia Comment ça, qu'est-ce que c'est? Du pain d'orge, mon petit. Tu veux acheter? C'est deux clous et demi le petit pain, un cinclous le pain, et dix-sept clous la miche, .Edia récita-t-il. .P Je ne le compris pas. .D .Bdia Des clous? .Edia répétai-je. Et je montrai du doigt ceux qui fixaient la table, semblables à ceux du coffre de mon maître. .Bdia Comme ceux-là? .Edia .P L'homme siffla, l'air ébahi. .D .Bdia Bonne mère. Mais d'où sors-tu, petit? .Edia .D .Bdia Des montagnes, .Edia répondis-je. .P Il secoua la tête et, après avoir jeté un nouveau regard alentour, il me donna un petit pain et me montra un disque argenté. .D .Bdia Ça, c'est un demi-clou. Prends, garde la pièce de monnaie. Quand tu en auras cinq comme celle-ci, tu pourras acheter un petit pain comme le dictent les Esprits. Et maintenant va-t'en, et pas un mot de ça ou je t'essorille. .Edia .P J'écarquillai les yeux et m'éloignai rapidement, arrachant une généreuse bouchée à mon pain et scrutant la pièce de l'autre main. Elle avait un trou au milieu, et quelque chose était gravé autour, des deux côtés. Esprits, pensai-je alors, en levant la tête. Ces histoires d'Esprits m'intriguaient. J'avais déjà entendu Hishiwa et le vieux Dirasho les mentionner plusieurs fois. .P Je vagabondai dans les rues, observant en silence tout ce monde étrange, puis j'arrivai près d'une fontaine et m'appuyai pour regarder mon reflet. Je fis des grimaces, je soufflai sur l'eau, et l'image se troubla. Je souris. .D .Bdia Les miroirs d'eau ne sont pas si rigides. .Edia .P Je touchai l'eau. Elle était chaude! Pas beaucoup, mais un peu. J'enfonçai ma main puis le bras. Quelques instants après, je plongeai l'autre bras et alors je vis quelque chose au fond. Je le ramassai. C'était un os. Comme ceux que je donnais à mon maître. Je m'assis sur le rebord de pierre, et je mordillai l'os, sentant l'énergie mortique jaillir de celui-ci. Bien que je n'en aie pas besoin comme mon maître, j'absorbai l'énergie. .D .Bdia Qui es-tu, petit? .Edia fit soudain une voix. .P Je levai les yeux et vis un vieil homme m'observer. Il avait de grandes oreilles pointues et il portait une grande cape vert sombre, très semblable à celle de mon maître. .P J'ôtai l'os de ma bouche et lui répondis: .D .Bdia Je suis Mor-eldal. .Edia .P Le vieil elfe esquissa un sourire, découvrant des dents gâtées. .D .Bdia Un drôle de nom… Tu n'es pas d'ici, n'est-ce pas? Tu as un accent horrible. Depuis combien de temps es-tu à Estergat? .Edia .D .Bdia Un jour, .Edia dis-je. .D .Bdia Un jour! Et d'où viens-tu? .Edia me demanda-t-il sur un ton léger. .D .Bdia De la vallée d'Evon-Sil, .Edia répondis-je. .Bdia Des montagnes. Je suis ici pour découvrir le monde. .Edia .D .Bdia Ça, c'est avoir des objectifs, .Edia fit-il avec un sourire. .Bdia Viens, allons nous asseoir là-bas sur ce muret plus large. Ton histoire m'intéresse. Ce n'est pas tous les jours que l'on rencontre un garçon de la vallée avec cette allure de sauvage et un os entre les dents, sais-tu? Eh. Mais dis-moi, tu as voyagé seul? .Edia .P Je m'approchai et m'assis sur le muret près du vieil homme tout en disant: .D .Bdia Oui, je suis venu seul. J'ai marché pendant des jours. Mais, après, j'ai trouvé de bonnes gens, et un vieux m'a amené à Estergat sur une charrette tirée par un cheval. .Edia .D .Bdia En effet, c'était aimable. Et il t'a laissé seul? Ça, c'était moins aimable, .Edia commenta le vieil homme. .D .Bdia Non, non, il a été très aimable, .Edia assurai-je, les sourcils froncés. .P Le vieil homme prit un air pensif. .D .Bdia Hum… De sorte que tu ne connais personne ici? Et que vas-tu faire à Estergat? .Edia Je réfléchis, cherchant une réponse à cela. De fait, qu'allais-je faire? Là, on ne pouvait pas chasser ni grimper aux arbres. Le vieil elfe hocha la tête avec un léger sourire. .Bdia On dirait que tu n'y as pas encore pensé. Eh bien, moi, je vais te le dire, écoute. Aujourd'hui, ou demain, ou dans une semaine, quelqu'un te remarquera et se dira: tiens, ne serait-ce pas un gamin abandonné? Et, en deux temps trois mouvements, il t'emmènera auprès de sa bande; le kap, te voyant si désemparé, t'acceptera et fera de toi un mendiant. Avec cette allure, je te présage du succès: même un sans-cœur te donnerait un clou. Et, comme ça, petit à petit, tu apprendras la vie du Chat d'Estergat, tu te feras voleur et tu tromperas les gens et, dans à peine quelques lunes, tu seras devenu un gwak incurable de la rue. .Edia .P Je le regardai, impressionné. Cet elfe semblait connaître tout mon avenir. .D .Bdia Je ne sais pas, .Edia hésitai-je. .Bdia Mon maître m'a dit que les voleurs étaient mauvais. .Edia .D .Bdia Ton maître? Tu as donc un maître, .Edia marmonna le vieil homme, le front plissé. .Bdia Où est-il maintenant? .Edia .P Je pris une mine réservée et je baissai les yeux sur mon os. .D .Bdia Mort. .Edia .P C'était vrai, d'une certaine façon: c'était un nakrus. .D .Bdia Je vois. Alors, tu es arrivé dans une ville que tu ne connais pas et tu es aussi seul que le Chevalier Boiteux. Tu n'as pas d'argent, n'est-ce pas? .Edia .P Je plissai les yeux, puis je souris et sortis le demi-clou que m'avait donné l'homme du pain d'orge. Le vieil homme roula les yeux. .D .Bdia Ceci te paiera au plus un quignon de pain rassis. Le pendentif que tu portes autour du cou, lui, il pourrait peut-être te payer un petit pain. D'où le tiens-tu? .Edia .P Je baissai les yeux sur mon pendentif. C'était une courroie de bon cuir avec une petite plaque en métal et des signes que même mon maître ne comprenait pas. Je haussai les épaules. .D .Bdia Je l'ai toujours eu. Mon maître m'a dit que c'est peut-être ma famille qui me l'a donné. .Edia .P Le vieil homme l'examina et acquiesça, pensif. .D .Bdia Et tu ne te souviens pas de ta famille? .Edia .D .Bdia Presque pas, .Edia admis-je. .Bdia Mon maître dit que, quand il m'a recueilli, je lui ai dit que j'avais six hivers. Mais moi, je ne m'en souviens pas. .Edia .D .Bdia Et ça, ça s'est passé quand? .Edia .P Je haussai les épaules et devins sombre. Je n'aimais pas penser à un passé si lointain. Je répondis cependant: .D .Bdia Il y a quatre ans. .Edia .D .Bdia Je vois. Bon. Écoute, mon garçon. Je suis peut-être un vieil elfe pauvre et boiteux, mais je ne suis pas mauvais et je ne vais pas laisser un petiot comme toi, si innocent et bon, terminer dans la gueule du loup. Je vais te donner un coup de main. Écoute, .Edia ajouta-t-il. .Bdia Là, de l'autre côté de la place, tu vois l'Étoile du Daglat sur cette porte, avec une rose dessous? C'est l'insigne de .Sm -t nomlieu La Rose du Vent . C'est une taverne. Bon marché et pas très bonne, mais une des meilleures du Quartier des Chats. Tu as faim? .Edia .D .Bdia Ah, eh ben, pas mal, oui, .Edia reconnus-je. .P Le vieil homme sourit et me donna quelques pièces. .D .Bdia Alors, laisse donc cet os et va acheter des casse-croûtes au fromage. Es-tu déjà entré dans une taverne? Non? Eh bien, tu vas au comptoir, tu montes sur un tabouret pour que le tavernier te voie et tu lui dis bien fort: Monsieur le tavernier, je veux deux casse-croûtes au fromage! Tu lui donnes les pièces et tu reviens ici avec les casse-croûtes. Tu as compris? .Edia .P J'acquiesçai énergiquement, je mis l'os dans mon sac, je me levai et, les pièces dans la main, je partis en courant vers la porte, et j'allais la pousser quand celle-ci s'ouvrit et j'entendis un raffut de voix et de verres. J'attendis que l'homme qui sortait passe, et j'entrai. Ce que je vis me laissa bouche bée. Il y avait des tables, des gens et même des chiens. Je reconnus le comptoir facilement, je grimpai sur un tabouret et criai: .D .Bdia Monsieur le tavernier, je veux deux casse-croûtes au fromage! .Edia .P Le raffut de la taverne se réduisit aussitôt et l'homme fort qui se tenait devant moi s'esclaffa, m'observant avec amusement. .D .Bdia Modère le ton, petit sauvage, tu fais sursauter mes clients. Tu as une sacrée voix, dis donc. Assieds-toi sur le tabouret, il ne faudrait pas que tu perdes l'équilibre, et je t'apporte des casse-croûtes en un rien de temps. Donne ces pièces. .Edia .P Je les laissai dans sa grande poigne, je m'assis, de dos au comptoir, et observai autour de moi avec curiosité. Les conversations avaient repris et le bruit étourdissait mes oreilles. Avant que j'aie le temps de m'ennuyer, le tavernier apparut de l'autre côté du comptoir et annonça: .D .Bdia Deux casse-croûtes au fromage, mon garçon! .Edia .D .Bdia Merci, .Edia dis-je. Je les pris, les regardai avec curiosité, pris une bouchée et soufflai, tout en mâchant. .Bdia C'est bon! Merci, Monsieur le tavernier! .Edia .P Et sous son regard amusé, je sortis en courant. Je traversai la place et trouvai le vieil elfe là où je l'avais laissé. Il me sourit. .D .Bdia Je vois que tu as déjà commencé sans moi. .Edia .P Je lui donnai son casse-croûte et je m'assis, mangeant à pleines dents. .D .Bdia C'est bon, hein? Enfin, je devrais plutôt dire “c'était”, .Edia dit le vieil homme en riant. De fait, je venais de fourrer le dernier morceau dans ma bouche. Il reprit: .Bdia Tu sais quoi? Si tu m'écoutes attentivement, je peux peut-être trouver quelqu'un capable de t'acheter un bon repas tous les jours. .Edia .P Je le fixai du regard et j'avalai la dernière bouchée. .D .Bdia C'est vrai? .Edia dis-je. .Bdia Où ça? .Edia .P Le vieil elfe m'observa avec attention avant de répliquer: .D .Bdia Une confrérie, tu sais ce que c'est? .Edia .P J'acquiesçai. .D .Bdia Un tas de frères. Moi, j'en ai eu quelques-uns, autrefois. Je crois. .Edia .P Le vieil homme sourit. .D .Bdia Oui. Les confréries sont des familles où les gens s'instruisent et coopèrent. Bon. Il se trouve que j'appartiens à l'une d'elles. Et j'ai pensé que ce ne serait pas mal d'agrandir la famille. As-tu entendu parler des Daguenoires? Non, bien sûr, je m'en doutais. Bon. Les Daguenoires, nous sommes une confrérie spéciale. Nous n'avons pas parmi nous de petits chapardeurs, ni d'arnaqueurs de pacotille, et encore moins de mauvaises gens. Les Daguenoires, nous avons un code. Et nous savons même faire un peu de magie. .Edia .P Je faillis lui dire, ah!, moi aussi, je sais faire un peu de magie, et même plus qu'un peu. Mais je me tus juste à temps, parce que je ne devais pas en parler. Je me mordis la langue sans quitter des yeux le vieil homme. Celui-ci poursuivit: .D .Bdia J'y ai pensé et j'ai décidé que tu pourrais être un bon Daguenoire. Tu aurais à manger, une maison où dormir, et même un maître qui t'enseignerait beaucoup de choses. .Edia Il m'observait du coin de l'œil. .Bdia Qu'en penses-tu? Ça te dirait? .Edia .P Je souris. .D .Bdia Oh oui, beaucoup. Qu'est-ce que je dois faire? .Edia .D .Bdia Reviens ici ce soir et assieds-toi sur cette même fontaine. Un de nos membres viendra te chercher. Et, bien sûr, ne dis rien de tout cela à personne, hein? Les Daguenoires, nous sommes une confrérie secrète, .Edia me dit-il avec un clin d'œil. .P Et comme j'acquiesçai, il sourit et tendit une main ridée pour ébouriffer mes cheveux comme le faisait mon maître. Je sentis aussitôt un élan de confiance pour cet elfe. .D .Bdia À bientôt, petit. N'oublie pas: ici, ce soir. Le jeune s'appelle Yalet. .Edia .P Il se leva, et je le vis s'éloigner en boitant. Ce n'est que lorsqu'il disparut que je pensai que j'avais oublié de lui demander comment il s'appelait, lui. .Ch "Les Daguenoires" Je passai la journée à marquer le territoire sans trop m'éloigner de la place de .Sm -t nomlieu La Rose du Vent, parce qu'avec tant de rues, je ne me fiais pas encore à mon sens de l'orientation. Ma pierre affilée à la main, je dessinai des signes à tous les coins de rue, pour me donner des points de repère, jusqu'au moment où un grand elfe noir me lança: .D .Bdia Que fais-tu, chenapan? .Edia .P Son ton me rappela tellement celui du propriétaire de la maison qui nous avait chassés, mon compagnon à la dent manquante et moi, que j'eus la prudence de partir en courant et de continuer à marquer les rues de façon plus discrète. .P Alors que le soir tombait déjà, je revins sur la place, je m'assis sur le bord de la fontaine et j'observai les saïjits. J'écoutai des bribes de conversations, mais je ne compris pas grand-chose. À un moment, non loin, un elfe s'assit avec un grand tas de papiers. À voir ses yeux aller et venir, je compris que c'était une sorte de grand livre. Curieux, je m'approchai pour voir ce qui était écrit et… je n'eus que le temps de constater que je ne comprenais pas un traître mot de ces signes avant que le saïjit grogne: .D .Bdia Pousse-toi, morveux. .Edia .P Je m'écartai et je m'écartai bien: je fis tout le tour de la place et j'attendis que l'elfe s'en aille pour retourner à la fontaine. .P À la nuit tombée, la place était encore bondée. Visiblement, les saïjits n'étaient pas comme les écureuils, qui disparaissaient en même temps que le soleil. Cette nuit-là, la Lune pleine brillait, et cela m'apaisa. Mon maître disait que, tant que la Lune, la Gemme ou la Bougie luisaient dans le ciel, on pouvait toujours trouver son chemin. .P .Bparoles Les trois Lunes sont le soleil de la nuit, .Eparoles disait-il, .Bparoles et les étoiles leurs rayons. .Eparoles .P Les nuits chaudes, nous sortions souvent compter les étoiles. Bon, je ne sais pas si, lui, il les comptait, mais il me demandait à moi de les compter, de les multiplier et de partager avec lui mes calculs. .Bparoles Apprends, Mor-eldal. Même les écureuils savent compter leurs glands! .Eparoles me disait-il. .P Je jouais avec ma plume jaune, distrait, quand un humain s'assit à côté de moi, sur la margelle de la fontaine, et il commenta: .D .Bdia Jolie plume. .Edia .P Je penchai la tête de côté et l'observai attentivement. Il était jeune, vêtu d'une cape sombre, et quelque chose dans ses yeux me dit qu'il ne s'était pas assis là par hasard. .D .Bdia Yalet? .Edia prononçai-je, interrogateur. .P Je le vis sourire et acquiescer. .D .Bdia Lui-même. Et toi, je suppose que tu es Mor-eldal. .Edia Je confirmai en silence, le regardant avec effronterie, et il observa: .Bdia Un nom curieux. C'est tes parents qui te l'ont donné? .Edia .P Je fis non de la tête. .D .Bdia Je n'ai pas de parents. .Edia .P Yalet acquiesça tranquillement. .D .Bdia Tu n'es pas le seul, rassure-toi. Dis-moi, sais-tu pourquoi Rolg t'a envoyé me voir? .Edia .P Je supposai que Rolg était le vieil elfe. Je haussai les épaules. .D .Bdia Il a dit que tu allais m'apprendre et m'acheter de bonnes choses à manger. .Edia .P Yalet sourit. .D .Bdia Tout à fait. Si tu te conduis bien, tu seras mon sari et, moi, je serai, disons, comme ton mentor, et je t'apprendrai des tas de choses. Sais-tu ce que signifie bien se conduire? .Edia .P J'acquiesçai. Ça, mon maître me l'avait dit. Je lui expliquai avec application: .D .Bdia Cela signifie que je ne dois pas déranger, que je ne dois pas parler quand on me demande de me taire et que je ne dois pas faire de bêtises comme manger des champignons que je ne connais pas ou m'approcher des serpents. .Edia .P Il sourit largement. .D .Bdia Je n'aurais pas pu mieux le dire. Essaie de ne pas l'oublier, et nous nous entendrons bien tous les deux, d'accord? Allez, suis-moi. Je vais te montrer quelque chose. .Edia .P Il se leva avec agilité de la margelle de la fontaine, et je n'hésitai pas: je rangeai ma plume jaune dans le sac et je le suivis avec curiosité. Yalet me guida à travers des rues et je dus trotter pour ne pas me laisser distancer. Finalement, il s'arrêta dans une impasse et se tourna vers moi avec une moue rieuse. .D .Bdia Tu sais escalader? .Edia .P Je souris. .D .Bdia Bien sûr! Je suis un grand grimpeur. Chaque fois que mon maître me voyait sur un arbre, il disait que j'étais un inconscient. Mais je peux compter sur les doigts d'une main les fois où je suis tombé. .Edia .P Je le vis arquer un sourcil amusé. .D .Bdia Bon. Eh bien, ici, il vaudra mieux que tu ne tombes pas, parce que là où je veux t'emmener, c'est beaucoup plus haut qu'un arbre. Maintenant, regarde et apprends. .Edia .P Il monta sur un tonneau, prit de l'élan et s'agrippa à une poutre du toit le plus bas. En quelques secondes, il était perché sur celui-ci et me regardait à travers les ombres, l'air de m'attendre. .P J'écarquillai les yeux, ébahi, et davantage quand je le vis faire un geste de la main. Euh… Vraiment? Je devais faire la même chose? D'accord, me dis-je. Vas-y. Tu peux le faire, grand grimpeur. J'inspirai profondément pour me donner du courage, je montai sur le tonneau et j'essayai d'atteindre la poutre, mais elle était trop loin. Bon, par là ce n'était pas possible. Je descendis et trouvai un tronc de métal un peu gros qui montait et montait jusqu'en haut. Je le saisis et commençai à escalader. C'était presque comme grimper à un arbre, mais en moins pratique, parce qu'il n'y avait pas de branches. J'arrivai sous le toit, j'agrippai l'auvent et… je glissai et, si à cet instant la main de Yalet ne m'avait pas attrapé, j'aurais pris une belle bûche. Le Daguenoire m'aida à me hisser sur le toit et, malgré ma performance douteuse, il sourit et dit: .D .Bdia Pas mal pour un premier essai. N'oublie pas: l'important, c'est de s'accrocher toujours à une bonne prise. Si tu ne peux pas monter d'un côté, sois patient: tu trouveras un autre chemin. Ce qu'il ne faut pas faire, évidemment, c'est se jeter dans le vide, hein? Allez, suis-moi et fais attention. .Edia .P Je le suivis à quatre pattes sur les tuiles jusqu'à un toit plus élevé. Yalet ne se séparait pas de moi, comme s'il craignait qu'à tout moment je puisse glisser et tomber. Nous grimpâmes sur des balcons, traversâmes des terrasses encombrées de bric-à-brac et nous escaladâmes des façades. Décidément, ceci n'était pas la même chose que de grimper aux arbres. C'était amusant, ça oui, mais c'était… ben, différent, et plus inquiétant: au lieu d'oiseaux et d'écureuils, nous croisâmes des rats et des chauves-souris. .P Finalement, après être montés et montés toujours plus loin, nous parvînmes à une terrasse très haut perchée, et Yalet me tapota l'épaule. .D .Bdia On est arrivés. Bienvenue à la salle de classe du maître Yalet et de son disciple! C'est un peu en désordre, mais ça ne fait rien: de toute façon, on n'admet pas de visiteurs. Et maintenant, tourne-toi et contemple la ville, Mor-eldal. .Edia .P Je me retournai et laissai échapper un soufflement étouffé. Je contemplai la ville nocturne, subjugué. On aurait dit un océan de vers luisants. Ou un océan d'étoiles, pensai-je, émerveillé. .D .Bdia Joli, n'est-ce pas? .Edia Yalet leva la main. .Bdia Regarde. Ça, là-bas au loin, c'est l'Esplanade. Tu vois cette coupole éclairée? C'est le Grand Temple. Et juste à côté, c'est le Capitole, avec le parlement. Le quartier qui est juste après, c'est Riskel, l'antre des marchands, et tout ça, c'est Tarmil, le quartier des artisans. Ça, c'est le fleuve. Et au-delà, il y a les fabriques des Canaux. Ah, là où on ne voit pas de lumière, c'est le Jardin des Fauves, tu le vois? Là, ils gardent les animaux les plus bizarres de Prospaterre. Et, bon, derrière nous, il y a les deux quartiers riches. Atuerzo et la Harpe. .Edia Il indiqua la partie haute de la ville d'un geste vague. .Bdia Moi, je travaille dans une taverne de la Harpe. Et crois-moi, je gagne plus avec les pourboires des clients qu'avec ce que me donne ce radin de tavernier. Ce que tu vois là-bas, grandiose comme un palais, c'est le Conservatoire, où étudient les magiciens. Et derrière cette muraille, c'est la Citadelle. La ville des Intouchables. Les nobles. Et ça, .Edia ajouta-t-il, tournant de nouveau le dos à la Roche et regardant les maisons juste en face de nous, l'expression solennelle. .Bdia Ça, Mor-eldal, c'est le quartier des Chats. C'est ici que j'ai grandi, et c'est ici que tu vas vivre. .Edia .P J'arquai les sourcils. .D .Bdia Sur cette terrasse? .Edia .P Je prononçai bien le mot, car je venais de l'apprendre. Yalet s'esclaffa tout bas. .D .Bdia Non. Pas sur cette terrasse. Ça, c'est un refuge secret que seul toi et moi, nous connaissons, Mor-eldal. Toi, tu vas vivre avec le vieux Rolg. Sa maison est par là, .Edia dit-il en agitant vaguement la main. .Bdia Je te logerais volontiers avec moi, mais je vis dans une pension d'Atuerzo et je ne peux pas t'y faire entrer. T'inquiète pas, tout de suite, il y a deux autres saris qui vivent avec Rolg aussi. .Edia .D .Bdia C'est des enfants comme moi? .Edia demandai-je. .P Yalet me jeta un coup d'œil, amusé peut-être par mon vif intérêt. .D .Bdia Yerris a treize ans et Slaryn… je crois qu'elle en a treize aussi. Sla est la fille de… bon, d'une Daguenoire qui s'est fait prendre dans les filets des gardes… Mmpf. Écoute, dès qu'on redescendra de cette terrasse, je t'emmènerai chez Rolg et tu pourras les connaître tous les deux. D'accord? .Edia .P J'acquiesçai et je m'approchai du mur pour contempler la ville, fasciné. Je commençais à penser que mon maître avait eu raison de me chasser de sa grotte. J'avais tant de choses à apprendre, tant de nouveaux lieux à explorer! Je levai une main et indiquai de hauts édifices serrés les uns contre les autres avec plein de terrasses qui surplombaient le quartier des Chats. .D .Bdia Et ça, qu'est-ce que c'est? Les Chats aussi? .Edia .P Comme moi, Yalet s'était appuyé sur le mur. Il leva les yeux pour voir ce que j'indiquais, et la Lune illumina sa grimace. .D .Bdia Ça… c'est le Labyrinthe. Il fait partie des Chats, c'est le centre du quartier, mais… .Edia Il hésita. .Bdia Il vaudra mieux que tu n'y entres pas. C'est un endroit dangereux. Comme ces champignons et ces serpents, tu comprends? .Edia .P Je roulai les yeux. .D .Bdia Bien sûr. Et ça là-bas? .Edia .P Je montrai du doigt une zone sur la gauche, pleine de petites maisons basses. .D .Bdia C'est le Quartier Noir. Et plus bas le long du fleuve, c'est Menshaldra, la ville des bateliers. Tu vois ces lumières là-bas? Ce sont celles du Pont Vaillant. Et là, tout droit en face, même si tu ne la vois pas, c'est la forêt intouchable d'Estergat. Tout le monde l'appelle la Crypte, va savoir pourquoi. Personne n'a le droit de couper un seul arbre de la forêt. C'est la propriété des Fal, une famille noble. .Edia .P Il indiquait l'obscurité complète, au-delà du fleuve, et je m'efforçai de voir, mais je ne vis rien. Une forêt, pensai-je. C'était réconfortant de savoir qu'il y en avait une si près. .D .Bdia Qu'est-ce que ça veut dire, crypte? .Edia demandai-je. .D .Bdia Huh. C'est un endroit où… eh bien, où on enterre les morts. Rassure-toi, .Edia ajouta-t-il sur un ton léger. .Bdia Aucun spectre ni rien de ce style ne sort de là. Au pire, il peut y avoir quelque ours ou quelque loup. L'année dernière, un nadre rouge est sorti de là, un de ces petits dragons qui courent très vite et éclatent quand ils meurent, tu en as déjà vu? Non? Eh bien, je dois encore avoir une gravure qui avait paru dans le journal. Je te la montrerai. .Edia .D .Bdia C'est quoi, une gravure? .Edia demandai-je. .P Yalet demeura interdit. .D .Bdia Une gravure, c'est un dessin. .Edia .D .Bdia Ah. Et c'est quoi, un journal? .Edia .D .Bdia Par tous les Esprits, eh ben… Un journal, c'est un… un tas de papiers avec des informations écrites dessus, .Edia répondit-il en se raclant la gorge. .D .Bdia D'accord. Merci, .Edia dis-je. .Bdia Et c'est quoi, les Esprits? .Edia .D .Bdia Braises… .Edia murmura Yalet en se massant le front. .Bdia Les Esprits… Écoute, Mor-eldal, ça, il vaudra mieux que tu le demandes à un prêtre, hein? .Edia .P Je me mordis la lèvre et acquiesçai. Je décidai de ne pas lui demander ce qu'était un prêtre. .D .Bdia Alors, comme ça, la forêt est dangereuse? .Edia .P Yalet secoua la tête et me sourit. .D .Bdia Pas tant que tu restes ici dans le quartier des Chats. .Edia .P Je fis une moue et détournai les yeux vers les innombrables édifices des Chats. Il soufflait un vent froid et je frissonnai. Je rompis le silence. .D .Bdia Avant t'as dit qu'une Daguenoire s'est fait prendre dans les filets des gardes. C'est qui, ces gardes? .Edia demandai-je. .P Je le vis lever les yeux au ciel et étouffer un éclat de rire. .D .Bdia Il ne manquait plus que ça. Tu sais ce que c'est qu'un policier? Non? Diable. Aux Chats, on les appelle les mouches. Ça ne te dit rien non plus? Bon, sari, .Edia inspira-t-il en me fixant du regard. .Bdia Les gardes sont ceux qui surveillent et arrêtent ceux qui font des choses qu'il ne faut pas faire, et ils les mettent en prison, un endroit avec des barreaux d'où on ne peut pas sortir. Tu comprends? .Edia .P J'acquiesçai. .D .Bdia Oui. .Edia .P Plus ou moins, ajoutai-je intérieurement, mais ça, je ne le dis pas, parce que j'avais l'impression que ma suprême ignorance le désespérait un peu. .D .Bdia Rolg m'a dit que tu venais de la vallée, .Edia reprit Yalet après un silence. .Bdia Il a dit… que tu vivais avec un vieil homme. .Edia .D .Bdia Oui. Mais il m'a chassé, .Edia admis-je, soudain sombre. Je posai le menton sur mes mains, les yeux rivés sur la ville, et j'expliquai: .Bdia Il voulait que je parte vivre avec vous, pour que j'apprenne des choses. Il me manque, .Edia confiai-je à voix basse. .Bdia Mais il ne veut pas que je revienne tant que… tant que je n'aurai pas trouvé un férilompard. .Edia .P Yalet arqua un sourcil. .D .Bdia Un férilompard? Une seconde, .Edia dit-il soudain. .Bdia Rolg m'a dit que ce maître était mort. .Edia .P J'ouvris la bouche, la refermai et grimaçai. .D .Bdia Ben… C'est qu'il n'est pas vraiment mort. .Edia .P Yalet haussa les sourcils et, comme je ne disais rien de plus et détournais les yeux vers les lumières des lointains réverbères, il ébouriffa mes cheveux et dit avec entrain: .D .Bdia Allons. Ne sois pas triste. Si vraiment ton maître et toi, vous viviez seuls dans les montagnes… eh bien, tu sais? Je crois qu'il t'a fait une grande faveur en te chassant. S'il ne l'avait pas fait, tu n'aurais jamais vu Estergat. Et tu n'aurais jamais vu ça, .Edia ajouta-t-il, en faisant un ample geste vers le paysage nocturne. .Bdia Allons-y, je vais te montrer ta nouvelle maison. Mais avant: fais attention en descendant. .Edia .P Je le vis passer par-dessus le mur vers le toit du bas et je souris. Je trouvais ce saïjit bien sympathique. Et en plus, il semblait que c'était réciproque. Et mieux encore: c'était mon nouveau maître. Je me mordis les doigts, toujours souriant. .D .Bdia Eh, Mor-eldal! Qu'est-ce que tu fais? .Edia .P Oups. Je m'empressai de passer par-dessus le mur et de descendre, parcourant le chemin en sens inverse. Lorsque nous posâmes enfin les pieds dans l'impasse, Yalet observa: .D .Bdia Tu sais? Tu devrais changer de nom. Mor-eldal, c'est trop… étrange. Tout le monde le remarquerait. Qu'est-ce que tu en penses si on t'appelle…? .Edia Il médita quelques secondes sous mon regard attentif puis lança: .Bdia Draen. À Estergat, il y en a des tas. Et c'est un bon nom. Ça te plaît? .Edia .P Je souris. Mon maître n'avait pas l'habitude de me demander mon opinion. Quand il m'avait appelé Survivant, en tout cas, il ne m'avait pas demandé si cela me plaisait. J'acquiesçai, sentant que Yalet venait de me faire un cadeau. .D .Bdia Oui. Ça me plaît. Yalet aussi, c'est un bon nom, .Edia ajoutai-je. .P Il me jeta un coup d'œil moqueur. .D .Bdia Appelle-moi Yal et, moi, je t'appellerai Draen, d'accord? .Edia J'acquiesçai, et il me sourit. .Bdia Allez, allons-y. .Edia .P Je le suivis dans les ruelles jusqu'à une impasse pleine de bric-à-brac. La maison sur la droite était en bien pire état que celle de gauche. Yal se dirigea vers cette dernière, grimpa des escaliers de bois et poussa la porte. .P Il y avait de la lumière à l'intérieur. Quand j'entrai derrière Yal, je vis une pièce plus ou moins grande comme celle de la maison d'Hishiwa. Il y avait quatre paillasses, une table, quelques tabourets et quelque autre meuble auquel je ne sus pas donner de nom. .D .Bdia Ben, mince, on dirait que Yerris et Slaryn ne sont pas là, .Edia dit Yal, les sourcils froncés. .D .Bdia Ces temps-ci, je ne vois presque pas le bout de leur nez, .Edia marmonna une voix. Je me tournai et je vis le vieil elfe sortir de la pièce contigüe. Il écarta son cache-nez qui le protégeait du froid, et la lumière de la lanterne éclaira son visage ridé et serein. Il me sourit. .Bdia Bienvenue à la Tanière, gamin. Je te parlerais bien de toutes les tâches ménagères et des règles de cette maison, mais je crois bien qu'il y a quelque chose de plus urgent à faire. .Edia Il posa une pile de vêtements sur la table et m'indiqua un énorme seau plein d'eau. .Bdia Lave-toi dans la bassine, tu as un savon et une éponge juste là à côté. Je veux que tu frottes jusqu'à ce qu'on voie ta peau, d'accord? Et après mets ça, .Edia dit-il, en donnant une tape sur les habits. J'acquiesçai, sans un mot, parce que je n'étais pas sûr d'avoir tout compris. Je le vis rouler les yeux. .Bdia Yal, mon garçon, il faut que je te parle un moment. .Edia .P Yalet m'adressa un sourire pour m'encourager à faire ce que me demandait Rolg et je m'approchai de la bassine. Je m'arrêtai devant celle-ci, jetai un regard d'appel à l'aide vers la pièce d'à côté, mais la porte se ferma juste à cet instant. Bon. Eh bien, je devrais me débrouiller seul. J'ôtai mes peaux de lapin, je pris le savon et l'éponge et les regardai un moment avant de les plonger dans l'eau. J'écarquillai les yeux en voyant la mousse blanche. Je léchai le savon et… .D .Bdia Berk… .Edia fis-je. .P Je crachai, me nettoyai la bouche avec l'eau, puis je me dis que ce serait plus facile de me mettre dans la bassine, aussi j'y entrai et commençai à frotter comme le vieil elfe avait dit de faire. Quand Yal sortit de la pièce, j'étais en train de frotter un pied. Il me regarda et sourit. .D .Bdia Bon, sari, je crois que tu es sur la bonne voie. Maintenant, tu commences à ressembler à un humain. Mais tu sais, on utilise aussi l'éponge. Regarde, je vais te frotter le dos, ce n'est pas facile tout seul. Passe-moi le savon et lève-toi. .Edia .P Il prit l'éponge et le savon et se mit à frotter. .D .Bdia Dis donc. Tu as une belle cicatrice ici sur le bras, .Edia observa Yal. .D .Bdia C'est un lynx qui me l'a faite l'été dernier, .Edia expliquai-je. .D .Bdia Un lynx? .Edia s'étonna Yal. .Bdia Et tu t'en es sorti vivant? .Edia .D .Bdia Ben… .Edia Je m'agitai, embarrassé, parce que je venais de me rappeler que, cette histoire, je ne pouvais pas la raconter. Si j'avais réchappé au lynx, c'était grâce à un sortilège nécromantique: je lui avais lancé une décharge mortique et il avait pris peur. Après un silence, je dis: .Bdia J'ai eu de la chance. .Edia .D .Bdia Ça, tu l'as dit, .Edia souffla Yal tout en continuant à frotter énergiquement. .Bdia Écoute, tu sais, au moins à Estergat tu n'auras pas à lutter contre des lynx. Bon, Rolg veut que je t'explique un peu comment fonctionne sa maison. Il n'y a pas beaucoup de règles, mais il faut les respecter. Tu m'écoutes? .Edia .D .Bdia Ah oui, oui, .Edia assurai-je. .D .Bdia Bien. Première règle: ne faire entrer ici personne qui ne soit pas de la confrérie. Seconde règle: faire tout ce que te dit Rolg. Troisième règle: ne pas entrer dans sa chambre. Et c'est tout. Tu vois comme c'est facile? .Edia Il s'éloigna de quelques pas, souleva un petit seau plein d'eau et, sans avertir, il me le jeta tout entier sur la tête. Je poussai un cri et il s'esclaffa. .Bdia Tu apprécies autant les bains que moi à ton âge. Mais c'était un impératif, crois-moi. Je t'ai parlé des gardes, tout à l'heure, tu te rappelles? Eh bien, ils auraient fini par te retirer de la voie publique, ils t'auraient envoyé dans un de leurs refuges et tu ne voudrais pas t'y retrouver, même mort, tu peux me croire. Maintenant sèche-toi avec ça et habille-toi. Demain soir, je viendrai ici te chercher, alors fais en sorte d'être là. Essaie de bien t'entendre avec Yerris et Slaryn, hmm? Ils t'apprendront sûrement beaucoup de choses: écoute-les. Bonne nuit, sari, .Edia me dit-il en me tapotant l'épaule. .P Je ne sais pas ce qui m'enthousiasmait le plus: la perspective de connaître ces deux saris ou celle de revoir Yal le jour suivant. Je répondis, souriant: .D .Bdia Bonne nuit, élassar. .Edia .P Déjà près de la porte, Yal me regarda, surpris. .D .Bdia Élassar? Qu'est-ce que ça veut dire? .Edia .P Oups. Je haussai les épaules et expliquai: .D .Bdia Maître. Je peux t'appeler comme ça? C'est que… mon maître, je l'appelais toujours élassar. .Edia .P Yal arqua un sourcil et esquissa un sourire. .D .Bdia Hum. Fais comme tu voudras. À demain, sari. .Edia .D .Bdia À demain, élassar! .Edia .P Son sourire s'élargit. Il ferma la porte derrière lui et je m'empressai de m'habiller parce qu'il ne faisait pas précisément chaud dans la pièce, et encore moins avec les cheveux mouillés. J'étais en train de mettre la chemise quand Rolg sortit de sa chambre en boitant. .D .Bdia Comment tu trouves ta nouvelle maison, mon garçon? .Edia .D .Bdia Très jolie, .Edia assurai-je. .Bdia Elle est plus grande que celle que j'avais avant. Mais, là aussi, il fait froid. .Edia .D .Bdia C'est pour ça que je t'ai apporté une couverture. Tiens. .Edia Rolg me donna la couverture et m'indiqua une paillasse d'un geste. .Bdia Celle-là est pour toi. Ça ne te dérange pas si je jette ces peaux? Elles sentent plus mauvais qu'un égout. Même le mendiant le plus déguenillé les jetterait. Allez, allonge-toi et dors, tu es sûrement fatigué et, si tu ne l'es pas, quoi que tu fasses, ne fais pas de bruit: je t'avertis que, si l'on me réveille avant le lever du soleil, je me lève toujours du pied gauche, et tu ne veux pas savoir ce que cela signifie, n'est-ce pas? .Edia Il me sourit d'un air moqueur. .Bdia Bonne nuit, petit. .Edia .D .Bdia Bonne nuit, Rolg, .Edia lui répondis-je joyeusement. .Bdia Et merci beaucoup pour… pour le savon. Ça a un goût horrible, mais c'est très joli. Et merci pour les habits et la couverture. Et pour la paillasse, elle est mieux que celle que j'avais dans les montagnes. .Edia .P Les yeux du vieil elfe étincelèrent d'amusement. .D .Bdia Je m'en réjouis. .Edia .P Je m'enveloppai dans la couverture et je vis Rolg emporter la lanterne dans sa chambre. Je fermai les yeux, puis les rouvris et contemplai la pièce grâce à la lumière ténue de la Lune qui réussissait à s'infiltrer par la fenêtre. Que de bruits lointains, que de rumeurs étranges! J'entendis les craquements du bois sous les pas boiteux du vieil elfe dans la chambre à côté, le bruit de voix dans l'impasse et… Soudain, la porte s'ouvrit dans un susurrement presque inaudible et deux silhouettes entrèrent. C'étaient deux enfants. .D .Bdia C'est la dernière fois que je vais au théâtre avec toi, .Edia chuchota la fille au garçon. .D .Bdia T'exagères, .Edia lui répliqua l'autre dans un murmure. .P Ils n'en dirent pas plus. Ils s'allongèrent sur leurs paillasses, et j'hésitai à leur dire quelque chose. Je décidai finalement que non, parce que Rolg dormait peut-être déjà et je ne voulais pas le réveiller. Alors j'écoutai les respirations de Yerris et de Slaryn, je me tranquillisai en me convainquant que je dormais dans une maison amie et, me rappelant ces casse-croûtes promis, je m'endormis paisiblement. .Ch "Les harmonies" Lorsque je me réveillai et ouvris les yeux, la première chose que je vis fus l'étrange visage aplati d'un enfant. Il avait des yeux bridés d'un bleu très clair et la peau noire comme la nuit. .D .Bdia T'es nouveau, toi, .Edia fit-il. .P Ce n'était pas une question, c'était une constatation. Se réveillant d'un coup, Slaryn me vit et émit un soufflement avant de se redresser brusquement. .D .Bdia Bonne mère! Tu es qui, toi? .Edia .P Ses longs cheveux rouges ébouriffés entouraient un visage mince et bleu sombre avec des yeux très verts agrandis par la surprise. De toute évidence, c'était une elfe noire. Prestement, je m'assis et j'hésitai un instant avant de répondre: .D .Bdia Bonjour. Je suis Draen. .Edia .P Slaryn me regarda avec attention sans répondre, mais Yerris, lui, sourit en découvrant des dents blanches. .D .Bdia Bonjour. Moi, c'est Yerris. Et elle, c'est Slaryn la Solitaire. Tu sors d'où? .Edia .D .Bdia Eh ben, voilà… Yal m'a dit qu'il allait s'occuper de moi, .Edia expliquai-je. .Bdia Et qu'il allait me donner des casse-croûtes et m'apprendre beaucoup de choses. Il a aussi dit que vous alliez m'apprendre parce que… je viens de la vallée, et il y a des tas de choses que je ne sais pas. Par exemple, je n'avais jamais vu un pain avant de venir ici. .Edia .P Slaryn s'esclaffa, incrédule. .D .Bdia C'est vrai? .Edia .D .Bdia Ben, oui. Dans les montagnes, y'a pas ça, .Edia expliquai-je. .D .Bdia Et qu'est-ce que tu mangeais alors? .Edia demanda la fille. .D .Bdia Eh ben… des racines, des lapins, des écrevisses et des baies. Des choses de ce genre. .Edia .D .Bdia Wow, wow, .Edia lança Yerris. Il se leva d'un bond. .Bdia Alors, t'es un vrai montagnard. Permets-moi de me présenter comme il se doit. Je suis Yerris le Chat Noir. Certains disent que mêler du sang de gnome avec du sang d'elfe noir donne de mauvais résultats, mais .Edia il se désigna lui-même d'un geste fier, .Bdia tu as devant toi la preuve du contraire. Tu ne pourrais pas avoir trouvé de meilleur guide pour explorer le monde civilisé. En avant, .Edia ajouta-t-il en s'éloignant vers la porte. .Bdia Laisse ce sac, on va pas te le voler. Et mets ta casquette, faudrait pas que tes oreilles se congèlent. .Edia .P Je me levai, je pris la casquette que m'avait laissée Rolg et je la mis comme le semi-gnome. Nous sortîmes tous les trois de la Tanière. La journée était printanière et le soleil illuminait déjà le quartier des Chats d'une lumière grisâtre mais chaleureuse. .D .Bdia Allez, allez, .Edia me pressa Yerris. .Bdia Tu sais? .Edia me dit-il alors que nous sortions de l'impasse. .Bdia T'es tombé sur un bon mentor. Yal n'a que seize ans, c'est presque comme un compagnon et, en plus, on dit que c'est un des meilleurs Daguenoires de la confrérie. Et je t'assure que c'est vrai! L'automne dernier, pour devenir un vrai membre, il est entré dans une maison noble de la Citadelle et il a raflé cent dorés. Il en a donné cinquante à la confrérie, mais tu sais ce qu'il a fait avec les cinquante restants? Il a acheté des cadeaux à tous les saris. Bon, il s'est acheté un chapeau pour lui. Un de ces chapeaux hauts-de-forme. À moi, il m'a offert un harmonica. Il faut dire que ch'suis le meilleur musicien d'Estergat. J'exagère à peine, après je te ferai une démonstration… Oh! voilà Rarko. Ayô, Rarko! .Edia s'écria-t-il. Je le vis lever une main vers un garçon assis sur le seuil d'une maison. .Bdia Comment va, compère? .Edia .D .Bdia Vent en poupe! Et toi? .Edia répliqua le dénommé Rarko. .P Yerris lui répondit en levant le pouce et poursuivit, en baissant la voix: .D .Bdia Bon, comme je te disais, shour, Yal, tout le monde l'aime bien. T'es un sacré veinard. Parce que, crois-moi, mon mentor, lui, il est loin de me faire des cadeaux. Ce type, il sait pas ce que c'est qu'un être social. Heureusement, tout de suite, il est en voyage à chasser des trésors et à parlementer avec quelque confrère d'une autre ville. Ou va savoir. En tout cas, ça veut dire que je vais avoir des journées libres pour t'apprendre à être un bon Estergatois! .Edia .P Avec un certain ébahissement, je regardais alternativement la rue et les lèvres hyperactives de Yerris. Le semi-gnome ne cessa de parloter et de raconter des histoires sur la confrérie, la ville et tout ce qui lui passait par la tête. Il avait une démarche particulière, il zigzaguait, tournait sur lui-même et, de temps à autre, il saluait une connaissance avec de grands gestes. Au contraire, Slaryn demeurait silencieuse, elle m'observait, et je la vis sourire deux ou trois fois, le visage moqueur, mais je ne sais pas si elle se moquait de moi ou de Yerris. .P Dans une rue, nous tombâmes sur un groupe de filles et Slaryn nous laissa en disant à Yerris: .D .Bdia Eh, fais gaffe à ce que t'apprends au nouveau, je te connais: t'es capable de l'envoyer au cachot dès le premier jour. .Edia .D .Bdia Mauvaise langue! Tu ressembles chaque jour davantage à ta mère, toujours dans la peine! .Edia répliqua Yerris. .P L'elfe noire le foudroya du regard et siffla: .D .Bdia Fais gaffe à ce que tu dis! .Edia .P Yerris soupira et porta un poing sur sa poitrine. .D .Bdia Mes excuses, princesse, ma langue m'a trahi. .Edia Slaryn roula les yeux, et le semi-gnome m'entraîna loin des jeunes filles en murmurant: .Bdia La mère de Sla est en taule et elle veut pas que ça se sache. Alors… fais gaffe à ce que tu dis! .Edia me lança-t-il sur un ton badin. .P Et il continua à parler. D'abord, nous parcourûmes les ruelles des Chats, puis Yerris s'arrêta devant un escalier étroit et commenta: .D .Bdia Non, ça, pas encore, faudrait pas qu'il s'affole. .Edia .P Et il fit demi-tour. Ce n'est qu'après nous être éloignés à une bonne distance que je me rendis compte que Yerris avait été sur le point d'entrer dans ce dangereux Labyrinthe dont Yal m'avait parlé. Ma curiosité s'aviva, mais je n'osai pas interrompre le flux continu de paroles du semi-gnome. D'une certaine façon, c'était merveilleux de l'écouter. Un peu étourdissant, surtout parce que je ne comprenais qu'un dixième de ce qu'il disait, mais sa loquacité ne m'en époustouflait pas moins. .P Le semi-gnome me conduisit par l'Avenue de Tarmil jusqu'à l'Esplanade, où il me paya un petit pain de sa propre poche et nous mangeâmes assis sur l'énorme perron blanc qui entourait le Capitole. Je profitais du moment de silence pour contempler les gens et mettre de l'ordre dans mes pensées quand Yerris me demanda, la bouche pleine: .D .Bdia Et qu'est-ce que tu faisais dans la vallée? .Edia .P J'avalai. Je ne réfléchis pas beaucoup à la réponse, vu que Yerris m'avait déjà posé quelques questions avant sans me laisser le temps d'y répondre. .D .Bdia Je sais pas… Des choses. Je chassais. Et je jouais avec les écureuils. .Edia .P Yerris me regarda, les yeux écarquillés. .D .Bdia Pour de vrai? Diable. Et tu chassais aussi des écureuils? .Edia .D .Bdia Non! .Edia m'offusquai-je. .D .Bdia Ah. Bon, si t'aimes les écureuils, tu dois aimer les arbres aussi, alors? .Edia .D .Bdia Oui, beaucoup, .Edia assurai-je. .D .Bdia Non, non, non, on dit: rageusement, .Edia me corrigea-t-il, aimable. .Bdia Ça fait plus Chat et ça sonne plus clair. .Edia .D .Bdia D'accord, rageusement, .Edia dis-je. .D .Bdia Euh… Ça court, .Edia fit Yerris. .Bdia On ne dit pas d'accord, on dit ça court. .Edia En me voyant acquiescer et assimiler ses leçons, il me tapota l'épaule en souriant. .Bdia Tonnerre. Je coupe ma main si tu te fais pas Chat en moins d'une lune. Allez, on y va. Je vais te montrer le Parc du Soir. Ça va te plaire, à coup sûr. .Edia .P Cela me plut rageusement. Il y avait des arbres, et je vis une fontaine d'eau dorée et un oiseau rouge que je n'avais jamais vu. .D .Bdia Là-bas au fond, c'est le Jardin des Fauves, .Edia me dit Yerris. .Bdia Mais mes poches pèsent pas assez pour payer l'entrée. Alvon, mon maître, est un radin de première classe. Et comme y'a pas le droit de faire les poches des autres, beh voilà, ch'suis aussi maigre que toi, Rarko, Syrdio ou n'importe quel autre gwak de la rue. Maigre mais honnête, .Edia fit-il en souriant. .P Nous passâmes l'après-midi dans ce parc, et Yerris me fit une démonstration de son habileté avec l'harmonica. Je ne pus savoir avec certitude s'il en jouait bien, mais cela me sembla joli, et l'instrument encore plus. Il me laissa souffler une fois, rien qu'une fois, mais j'étais euphorique. Qui aurait dit qu'un jour je pourrais émettre un son comme ça, si étrange, et avec mon propre souffle! Amusé par mon enthousiasme, Yerris me prit par les épaules avec une évidente affection et déclara qu'il était temps de se bouger, aussi, nous revînmes au quartier des Chats. Sans lui, je crois que j'aurais été incapable de retrouver la maison de Rolg. Il y avait tant de rues, tant de coins! Lorsque nous arrivâmes dans l'impasse, Yerris interrompit son bavardage, il se redressa, tourna sur lui-même et déclara: .D .Bdia Je te laisse à la maison, shour, j'ai des affaires à régler. Dis-moi. T'as aimé la promenade? .Edia .P J'acquiesçai énergiquement et dis: .D .Bdia Rageusement! .Edia .P Yerris me regarda avec un air approbateur. .D .Bdia Alors, demain, je te fais faire un autre tour, ça court? .Edia .P Je souris. .D .Bdia Ça court. Merci, Yerris. .Edia .P Le visage noir du semi-gnome s'éclaira d'un sourire blanc. .D .Bdia De rien. Les vieux chats enseignent aux chatons: c'est la loi de la nature. Ayô. .Edia .D .Bdia Ayô, .Edia lui répliquai-je, et je le vis s'éloigner de nouveau vers la rue, cette fois en trottant droit. Quand il disparut, je me tournai vers la Tanière, je grimpai rapidement les escaliers de bois et j'entrai. .P Il n'y avait personne dans la chambre. Je fis quelques pas vers l'autre porte, je tendis l'oreille et je n'entendis rien. .D .Bdia Rolg? .Edia fis-je. .P Personne ne me répondit. Je tendis la main vers la poignée, tournai… Et la porte résista. Fermée, compris-je. Les portes s'ouvraient et se fermaient. Ça, mon maître me l'avait dit. Et je pensai qu'heureusement qu'elle était fermée, car je me souvins à cet instant d'une des règles de la Tanière: on n'entrait pas dans la chambre de Rolg. .P Je m'assis sur ma paillasse et vérifiai que ma plume jaune était toujours dans le sac. Celui-ci ne contenait plus grand-chose. Mes provisions avaient déjà disparu il y a longtemps et il ne me restait que l'os, la pierre affilée que j'utilisais un peu pour tout et les restes d'une fleur déjà sèche que j'avais cueillie durant le voyage. Je jetai ceux-ci dehors et je vis que le soleil ne tarderait pas à disparaître. J'aperçus soudain au fond de l'impasse un animal à quatre pattes, petit et poilu, et j'ouvris grand les yeux quand je reconnus ce que c'était. Un chat! Il avait le pelage roux et blanc, mais il était beaucoup plus sale que celui qui apparaissait sur le dessin du livre de contes. Il ressemblait à un petit lynx. Fasciné, je descendis les escaliers, enfonçai mes pieds dans la boue et avançai prudemment quand tout à coup le chat me montra ses dents et émit un feulement sourd. .P Je m'arrêtai et soufflai. .D .Bdia T'as le même caractère que les lynx. Arrogant! Ne feule pas comme ça après moi, méchant lynx! .Edia .P Je reculai d'un coup lorsque je vis le chat faire un pas en avant, mais le félin se contenta de partir comme une flèche vers la maison en ruine d'en face, il fit un saut et disparut par une fenêtre cassée. .D .Bdia Mince, .Edia murmurai-je. La curiosité me poussa à m'approcher de la maison où le chat avait disparu, mais je n'osai pas pointer la tête par la fenêtre. Tout était très sombre là-dedans. Qui sait si ce chat n'avait pas des amis ou un lynx qui s'occupait de lui. Aussi, prudent, je fis demi-tour, je regagnai les escaliers de la Tanière et, après avoir tendu l'oreille et écouté la rumeur de la ville, je me hissai sur la rampe, m'assis à califourchon dessus et me mis à chanter: .P .Bl -t verse .It Larilan, larilon, .It Viens, Printemps, .It Dent-de-lion, .It Bomboumbim, .It Qu'on est bien, .It Au printemps, .It Larilon, larilan, .It Un brin arrogant, c'est vrai, .It Bomboumbim, larilon, .It Mais c'est toi qui es le plus beau, .It Et toujours, toujours printemps .It Tu arrives toujours devant. .El .P J'entendis un soufflement amusé et je me tournai. Yalet était au pied des escaliers, les bras croisés, et il me regardait avec un sourire moqueur. .D .Bdia Bonjour, Draen. .Edia .D .Bdia Salut, élassar, .Edia le saluai-je. .P Yalet s'approcha et monta les escaliers en disant: .D .Bdia Tu ne devrais pas laisser la porte ouverte: tout se refroidit vite et on est encore au printemps, comme tu dis. Il n'y a personne d'autre à la maison? .Edia .P Je fis non de la tête et, remarquant le curieux bâton qu'il portait attaché sur le dos, je lui demandai avec curiosité: .D .Bdia Qu'est-ce que c'est? .Edia .D .Bdia Ça? .Edia Il sourit tout en fermant la porte. .Bdia C'est un balai. Et tu vas l'essayer aujourd'hui, tu ne vas pas y couper. Allez, descends de là et suis-moi. Comment s'est passée la journée? Tu as pu parler avec Yerris et Slaryn? .Edia .P Je descendis de la rampe en soufflant. .D .Bdia Parler, pas beaucoup, mais entendre ça oui. Yerris est sympathique. Mais il parle encore plus que moi, c'est impressionnant. Mon maître qui disait que j'étais bavard… ben, je sais pas ce qu'il dirait de lui. .Edia .P Yalet s'esclaffa. .D .Bdia Eh bien, je suis content que tu t'entendes bien avec eux. Moi, je ne les connais pas beaucoup, à vrai dire; dernièrement, je ne passe pas souvent par ici, mais je sais que Yerris est tout un personnage. .Edia .P Nous sortîmes de l'impasse et je demandai: .D .Bdia On va au sommet? .Edia .D .Bdia Où ça? .Edia demanda Yal, perplexe. .D .Bdia À la terrasse, .Edia spécifiai-je. .Bdia Je l'ai appelée Sommet, qu'est-ce que tu en penses? Parce que, de là-haut, on voit tout, comme quand on est au sommet au-dessus de la vallée. De là-bas, on voyait des montagnes très hautes, au loin. Je mettais longtemps pour y arriver, mais après c'était impressionnant, presque autant que le Sommet d'ici. .Edia .P Yal acquiesça, amusé. .D .Bdia Alors, on l'appellera le Sommet. Et oui, c'est là qu'on va. Aujourd'hui, tu vas apprendre à faire le ménage. Ce n'est pas la leçon la plus passionnante, mais… c'est nécessaire pour qu'on soit à l'aise au Sommet, comme tu dis. .Edia .P Il sourit et, quand nous arrivâmes dans l'impasse de la veille, nous commençâmes l'ascension. Cette fois, je me débrouillai mieux et je réussis à monter sur le premier toit sans aide. Quand nous parvînmes au Sommet, Yalet se mit à expliquer: .D .Bdia Ces trucs-là, il faut tous les pousser dans un coin. Ça, tu le laisses; je vais arranger l'auvent, pour nous protéger quand le vent soufflera. .Edia .P Nous terminâmes de tout mettre en ordre alors qu'il ne restait presque plus de lumière dans le ciel et, comme Yalet ajoutait des morceaux de planches sur un côté de l'auvent, je me promenai au milieu du bric-à-brac, fouinai un peu et, finalement, grimpai sur le mur pour voir Estergat dans toute son ampleur. Je me tournai vers les quartiers riches. Puis de nouveau vers les Chats. Que de choses il me restait à explorer! Tout cela était encore plus enchevêtré qu'une forêt. .D .Bdia Eh! .Edia .P Je sursautai en entendant la voix de Yalet. .D .Bdia Descends de là, bon sang, tu vas finir par tomber. .Edia .P Je bondis sur la terrasse et courus vers lui. .D .Bdia Tu as terminé la maison? .Edia .D .Bdia Plus ou moins. Où est-ce que tu as mis le balai? .Edia Je le lui indiquai. Il alla le ramasser et frappa doucement une caisse avec. .Bdia Ça, ce sera ton siège, et celui-ci le mien. Assieds-toi. Dis-moi, est-ce que tu sais déjà un peu ce que je vais t'apprendre? .Edia .D .Bdia Oui, .Edia affirmai-je. .Bdia À voler ces sales maudits grippe-clous de patrons bourgeois. .Edia .P Yal était sur le point de s'asseoir et il resta un instant immobile avant de finir de s'asseoir en soufflant. .D .Bdia Quoi? .Edia .P Je me mordis la lèvre innocemment. .D .Bdia C'est ce que m'a dit Yerris. .Edia .P Yalet se racla la gorge. .D .Bdia Hum. Bon… Ce n'est pas exactement ça. Je veux dire… ce n'est pas seulement ça. Écoute-moi bien, les Daguenoires, nous gagnons notre vie, disons, pas toujours de façon très légale, mais morale, en quelque sorte, et bon, qu'importe, je ne vais pas te donner des leçons d'éthique. Je veux juste que tu saches que nous ne sommes pas des criminels, nous n'agressons personne, nous ne tuons pas, nous ne volons pas les pauvres et nous n'acceptons pas n'importe quelle affaire que l'on nous propose. Ceci dit, la première chose que je vais t'apprendre, c'est à comprendre dans quelle ville tu vis, que dis-je, dans quel monde tu vis, histoire que ton innocence ne te cause pas d'ennuis avec la garde ou les bandes des Chats, hmm? Après, je t'apprendrai les bases de ce que doit savoir un Daguenoire. Et… malgré ce que disent certains sur les gens instruits, j'aimerais aussi t'apprendre à lire. .Edia .P Lire! Je souris et déclarai: .D .Bdia Ça, je sais déjà. .Edia .P Yal demeura interdit. .D .Bdia Quoi? .Sm Toi, tu sais lire? .Edia .D .Bdia Ben oui, mon maître m'a appris. Bon, un peu. Mais… à vrai dire, j'en suis pas sûr, .Edia admis-je avec une subite hésitation. .D .Bdia Voyons, tu sais ou tu ne sais pas? .Edia s'impatienta Yal. .D .Bdia Eh ben… Je ne sais pas, élassar. Mon maître m'a appris à lire trois livres, deux étaient en drionsanais, et je croyais qu'avec ça, ça suffisait pour pouvoir lire, mais aujourd'hui j'ai vu les signes des magasins et je n'ai rien compris. Alors… je ne sais pas si je sais. .Edia .P Yal se racla la gorge. .D .Bdia Alors, comme ça, tu avais trois livres? Dans la montagne? Bon… Peu importe, je t'apprendrai si tu es prêt à apprendre. .Edia .D .Bdia Bien sûr, élassar. Je veux apprendre, .Edia affirmai-je. .Bdia Il y a tant de choses que je ne sais pas. Je serai plus attentif qu'un hibou. .Edia .P Je vis soudain surgir une lumière de nulle part et je poussai une exclamation. De la lumière, pensai-je. De la lumière magique. Yal se pencha vers moi, me fixant du regard, tout en soutenant dans sa main un petit orbe de lumière. .D .Bdia Plus attentif qu'un hibou, hein? .Edia sourit-il. .Bdia Eh bien, j'espère, sari, parce que tu ne sais pas combien de choses il te reste à apprendre. .Edia .P Et il avait bien raison, ça, je n'en doutais pas, et encore moins à cet instant. .D .Bdia C'est quelle magie? .Edia demandai-je avec curiosité. .P Mon maître ne m'avait jamais parlé d'une magie qui illumine. Yal baissa les yeux vers la lumière, et je craignis qu'il la détruise, mais il la maintint tout en répondant: .D .Bdia Certains l'appellent la magie trompeuse, parce que ce sont des illusions, des ondes modifiées. Mais les Daguenoires, nous les appelons harmonies. .Edia Et il leva l'autre main. .Bdia On peut faire de la lumière. Et on peut faire des ombres. .Edia .P Son autre main s'enveloppa d'obscurité, et je restai bouche bée, contemplant l'orbe de lumière et l'orbe d'ombres. .D .Bdia Ça alors! .Edia m'exclamai-je. .Bdia C'est incroyable! .Edia .P Yal sourit. .D .Bdia C'est de la magie. Certains érudits disent que ce ne sont pas des arts celmistes, que ce sont de simples trucs illusionnistes. Mais ça, ils le disent parce que, pour eux, les harmonies sont des arts inférieurs en comparaison avec les arts de déserrance, l'invocation et tout ça. Ils se trompent, bien sûr, mais par leur faute très peu de gens savent utiliser les harmonies. On ne les enseigne pas au Conservatoire des magiciens. Ils les considèrent comme… une magie trompeuse, comme je te dis. Mais pour nous, Mor-eldal, c'est un instrument vital. .Edia .P Il défit les harmonies et l'obscurité de la nuit revint. Il demanda d'une voix enjouée: .D .Bdia Bon, alors, tu as envie de savoir comment j'ai fait? .Edia .D .Bdia Très envie! .Edia assurai-je avec ferveur. Cette magie de lumières et d'ombres m'avait fasciné. .D .Bdia Et tu veux apprendre à le faire toi aussi, n'est-ce pas? .Edia poursuivit Yal, joueur. .P Je souris et j'acquiesçai. .D .Bdia Eh bien oui. Je veux apprendre. Et crois-moi, j'apprends vite parce que j'écoute mieux qu'un écureuil. Mon maître dit que ce n'est pas vrai, mais c'est vrai. Vrai de vrai. .Edia .P Je distinguai son sourire dans l'obscurité. Il me répliqua: .D .Bdia Sais-tu ce que c'est que le jaïpu? .Edia .D .Bdia Pff, bien sûr. L'énergie interne de tout être vivant, .Edia répondis-je avec application. .Bdia Mon maître dit que, pour la majorité des sortilèges, il vaut mieux l'utiliser, parce qu'elle t'aide à être stable et à ne pas finir comme un lapin dans un piège. .Edia .P Il y eut un silence. Et alors Yalet émit un soufflement étouffé et se leva à moitié un instant en balbutiant: .D .Bdia Par tous les Esprits, je ne peux pas le croire! Ton maître était un magicien? .Edia .P Oh, mince, j'avais gaffé? Non, me dis-je. Comment pouvais-je gaffer en disant la vérité à Yal? C'était mon deuxième élassar, après tout. Aussi, j'acquiesçai. .D .Bdia C'est un magicien. Mais il dit qu'il est spécial. Et qu'il aime pas les visites, c'est pour ça qu'il m'a dit de ne jamais parler de lui. .Edia .P Et j'étais en train de faire exactement le contraire, pensai-je, subitement embarrassé. Après un bref silence, Yal s'éclaircit la voix et s'enquit: .D .Bdia Que t'a appris ce maître? .Edia Je sentis dans sa voix un léger tremblement d'excitation et d'incrédulité. .D .Bdia Eh ben… Il m'a appris des choses, .Edia répondis-je. .D .Bdia Quel genre de choses? .Edia .D .Bdia Ben… .Edia Je m'agitai nerveusement, me rappelant de plus en plus clairement les avertissements de mon maître. .Bdia Beaucoup de choses. Il m'a appris un sortilège perceptiste, pour sentir autour de moi sans avoir besoin des yeux pour trouver à manger, mais ça consume beaucoup la tige énergétique et je n'aime pas beaucoup ça. Et il m'a appris à… .Edia .P Je me tus et je baissai la tête, indécis. .D .Bdia À? .Edia m'encouragea Yal dans un murmure attentif. .P Je lui dis? Ou je lui dis pas? J'étais censé ne rien dire à personne là-dessus. Mais… et si mon maître avait exagéré? Et si, aujourd'hui, la nécromancie n'effrayait plus autant les saïjits? Je devais le découvrir. Je me dandinai sur mon siège, j'avalai ma salive, je tentai de trouver un moyen détourné de le dire, mais je ne trouvai rien et, comme mon maître disait que les mauvaises nouvelles, il valait mieux les annoncer toutes à la fois plutôt qu'au compte-gouttes, je décidai de lâcher la vérité, comme ça, d'un coup. .D .Bdia Il m'a appris à utiliser le morjas. Surtout celui… des os. Parce que c'est un nakrus et il en sait beaucoup là-dessus. Et il m'a appris à cause de ma main. Il me l'a sauvée, il y a des années, mais pas tout à fait. Et quand il m'a chassé, il m'a fait une magara pour qu'on ne voie pas les os. .Edia .P Il y eut un silence, cette fois assez long, si long que je me dis: ça y est, mon maître m'avait averti, les saïjits n'aiment pas les nécromanciens et, toi, plaf, tu dis tout à ton nouveau maître! Je crus presque entendre le nakrus me dire: si seulement tu réfléchissais avant d'agir, Mor-eldal, si seulement tu arrêtais de faire des expériences! Mais ce qui était fait était fait. .P Je rompis le silence d'une voix hésitante. .D .Bdia Élassar? Élassar, tu n'es pas fâché, n'est-ce pas? La nécromancie, c'est pas une mauvaise chose. C'est seulement… des os. Le morjas, c'est comme le jaïpu. Il faut pas en avoir peur. Mon maître dit que les saïjits sont stupides d'en avoir peur, parce qu'il est partout. Il dit aussi qu'ils pensent qu'on est des monstres, mais, moi, je n'en suis pas un, et mon maître non plus. S'il te plaît, tu dois me croire, .Edia le suppliai-je. .D .Bdia Esprits et démons, .Edia souffla Yal lentement. .Bdia Bien sûr que je te crois. Et je ne suis pas fâché, quelle idée. Non, je réfléchissais seulement; c'est que plus j'apprends de choses sur toi, plus je suis surpris. Un nakrus perdu dans les montagnes avec un gamin nécromancien et trois livres. On pourrait presque écrire un conte de terreur sur le sujet, tu sais? Rassure-moi, y a-t-il… autre chose d'important comme ça que tu aies oublié de me dire sur ta vie? .Edia .P Il avait de nouveau lancé un sortilège de lumière, pour mieux voir mon visage probablement, mais le cas est que je vis aussi le sien et son expression mi-alarmée mi-fascinée me troubla. Je me mordis la lèvre. .D .Bdia Eh ben… pas que je sache. .Edia .D .Bdia Sûr? Allons, Mor-eldal, dis-moi tout. Si les nuits de pleine Gemme tu te transformes en démon, dis-le-moi, ne t'en fais pas, tant qu'on y est… .Edia fit-il en se raclant la gorge. .P Je secouai la tête et le regardai, interrogateur. .D .Bdia Alors… tu ne me chasses pas parce que je suis un peu mort-vivant? .Edia .D .Bdia Bien sûr que non, .Edia souffla Yal à mon soulagement. .Bdia Écoute. Tant que tu me promets que tu ne réanimeras pas de squelettes ni rien de ce style, tout ira bien. Mais… ne dis rien de tout cela à personne. Ni à Yerris, ni à Rolg, ni à personne. Même que tu n'aurais pas dû me le dire à moi. Enfin, si. C'est bien que tu me l'aies dit, mais… Esprits miséricordieux… .Edia Il passa une main inquiète sur sa tête. .Bdia Dis-moi… Depuis hier, il y a eu tout un scandale aux Chats parce qu'on a trouvé des signes diaboliques au coin d'un tas de rues. Des signes très anciens qui, d'après ce que dit le prêtre du quartier, viennent du monde des morts. Un type dit avoir vu un petit lutin noir. Euh… Dis-moi, ce ne serait pas toi par hasard? .Edia .P Je clignai des yeux, ahuri. Des signes diaboliques? Je soufflai. .D .Bdia Ce sont de bons signes, pas des signes diaboliques. Je les utilise pour marquer mon chemin. .Edia .P Yalet se frotta les yeux et, soudain, il éclata de rire. .D .Bdia Sais-tu que tu as tenu toute une troupe de paroissiens occupée pendant des heures pour retirer ces signes? Mor-eldal, .Edia prononça-t-il soudain, et je le regardai attentivement. .Bdia Que signifie Mor-eldal? .Edia .D .Bdia Survivant, .Edia répondis-je. .D .Bdia En morélique, .Edia murmura Yal. .Bdia La langue des morts, n'est-ce pas? Tu sais parler le morélique. .Edia .P Je ne le niai pas. Je me rappelais qu'une fois, mon maître m'avait expliqué que, des siècles auparavant, une grande secte de guerriers fanatiques avait utilisé le caeldrique comme langue secrète et celui-ci avait fini par être considéré comme une langue diabolique dans toute la région de Prospaterre. Mon maître, à l'époque, était déjà nakrus et il avait appris la nouvelle grâce à l'un de ses «vieux amis» qui venaient lui rendre visite de loin en loin. C'est pourquoi il m'avait conseillé de ne pas parler en caeldrique, mais comment aurais-je pu imaginer que je devais aussi éviter d'utiliser ces signes? Yalet soupira, joignit ses deux mains et se pencha vers moi, le visage grave. .D .Bdia Écoute, sari. Maintenant, je ne crois pas que quelqu'un te reconnaisse ou t'associe à ce lutin noir, mais je ne veux plus que tu… euh… recommences à marquer ton chemin avec ces signes, tu m'entends? Ne parle pas en morélique et ne fais… rien de tout ce que t'a appris ce maître. Peut-être tu ne t'en rends pas compte, mais la nécromancie est une magie noire, une mauvaise magie. Ou du moins, c'est ainsi que la définissent les celmistes du Conservatoire. Pour eux, c'est cent-mille fois pire que les harmonies. Les nakrus sont des créatures horribles pour eux. Et… je dois dire que ça me révulserait d'en rencontrer un. Surtout que les types de ce genre ne sauvent pas les enfants normalement. S'ils pouvaient les manger, ils les mangeraient, tu me comprends… Enfin. Tout ceci est sérieux, Mor-eldal. Très sérieux. Si tu laisses échapper quelque chose comme ça avec une autre personne, il se pourrait bien qu'on ne te retrouve pas en prison mais sur le bûcher. Tu sais ce que c'est qu'un bûcher? .Edia .P Je haussai les épaules. .D .Bdia Un feu qui brûle. Quelque chose de mauvais. .Edia .D .Bdia Mmpf. Oui. Quelque chose de mauvais, sari. Ce feu t'enverrait dans l'autre quartier. Et pas à Tarmil ni à Riskel: au quartier des morts, tu me comprends? .Edia .D .Bdia Mon maître m'avait déjà prévenu, .Edia assurai-je et je serrai mes bras autour de mes genoux en frissonnant. .Bdia Moi… j'ai juste pensé que… comme t'étais élassar, toi aussi… .Edia .P Yalet acquiesça plusieurs fois, songeur, puis il tendit une main et me prit affectueusement le bras. .D .Bdia Je le sais, Mor-eldal. Et cela m'a ému que tu me le dises. Mais… tu ne me connais que depuis deux jours. Tu ne sais pas vraiment comment je suis. Il se trouve que tu es bien tombé. Mais cela n'arrive pas tout le temps. Tous les saïjits ne sont pas capables d'assimiler… ça. Il y en a qui, pensant faire le bien, te trahissent. Il y en a qui divulguent tes secrets les plus profonds. Apprends à te méfier, sinon… .Edia Je le vis déglutir. .Bdia Sinon tu finiras très mal. Tu comprends? .Edia .P J'acquiesçai, choqué. Bien sûr que je comprenais, je n'étais pas idiot. Mais, au moins maintenant, j'avais la certitude que je ne devais pas parler. Et qu'il y avait quelqu'un dans cette ville étrangère qui connaissait mes secrets et ne les divulguerait pas. Quelqu'un en qui je pouvais avoir pleinement confiance comme avec mon maître. Et ça… c'était très réconfortant. .Ch "Agent double" La musique de l'harmonica flottait dans l'air chaud de l'après-midi d'été, tranquille et sereine. À plat ventre sur la terre sèche, dans un coin d'une place des Chats, j'écoutais la musique tandis qu'une agréable torpeur m'envahissait petit à petit. Lorsque Yerris sortait l'harmonica, je soupirais de soulagement, car cela signifiait que, durant un moment, il allait cesser de parler. Il faut dire que son verbiage était impressionnant, il ne savait pas se taire. Au début, je l'écoutais et, s'il me laissait une seconde pour placer un mot, je disais «ah» ou «bien sûr» ou «oui, oui», mais au bout d'un moment, si son bavardage n'était pas particulièrement intéressant, je finissais par lui adresser une mine saturée, je regardais ailleurs et ses paroles devenaient pour moi un bourdonnement d'abeilles. Cela ne semblait pas le déranger et, un jour où je lui avais dit qu'il était plus bavard que les tourterelles le matin, il m'avait répliqué, moqueur: j'vais tout de même pas me faire battre par les tourterelles, shour. Et il continuait à parler encore et encore. Il parlait de tout, de musiciens renommés, d'histoires advenues dans le quartier des Chats, de choses qu'on lui avait racontées çà et là sur tel voleur ou tel patron… Le semi-gnome était un torrent d'informations. Heureusement, avec le temps, de même que Slaryn, j'avais appris à reconnaître ses différents tons et à savoir quand il était important de l'écouter et quand on pouvait se détendre un peu. .P Je bâillai… et un cri rompit soudain la sérénité de l'après-midi. .D .Bdia Yerriiis! .Edia .P Surpris en plein bâillement, je levai la tête, clignant des paupières à cause de la lumière, et je vis une silhouette affolée apparaître en courant sur la place, ses longs cheveux rouges détachés. C'était Slaryn. Cela faisait une semaine que je ne la voyais pas, car sa mère venait de sortir de prison et l'avait emmenée de retour chez elle. .D .Bdia Yerris, .Edia répéta l'elfe noire, s'arrêtant à côté de nous, haletante. .Bdia Je te trouve enfin. .Edia .D .Bdia Slaryn? .Edia fit Yerris, perplexe, écartant l'harmonica. .Bdia Qu'est-ce qu'il se passe? .Edia .D .Bdia C'est Korther, .Edia expliqua Slaryn. .Bdia Il dit que tu ailles le voir immédiatement, il a un travail pour toi. .Edia .P La mine de Yerris s'allongea comme si on lui avait dit qu'on l'avait condamné aux travaux forcés. .D .Bdia Une seconde, .Edia dit le semi-gnome. .Bdia C'est quoi cette histoire? Korther ne m'a jamais donné aucun travail. Normalement, c'est Alvon qui… .Edia .D .Bdia C'est justement de lui qu'il s'agit, .Edia murmura Slaryn, en s'accroupissant. .Bdia Ton mentor est derrière les barreaux. .Edia .P Je me redressai d'un coup, ahuri, tandis que Yerris, pour la première fois depuis que je le connaissais, bégayait: .D .Bdia Al-Alvon? Impossible. Al, derrière les barreaux? Mais Al est le meilleur Daguenoire de…! .Edia .D .Bdia Parle moins fort, espèce d'idiot! .Edia siffla Slaryn. Elle jeta un coup d'œil à un groupe d'enfants qui flânait un peu plus loin et elle reprit à voix basse: .Bdia Il est à la maison d'arrêt de Menshaldra, et ils lui ont fichu une sacrée amende parce qu'ils l'ont pris avec une magara interdite. Et apparemment, il peut pas la payer. .Edia .P Le semi-gnome grogna quelque chose d'incompréhensible. .D .Bdia Yerris! .Edia s'impatienta Slaryn. .Bdia Korther t'expliquera. Bouge-toi, vas-y. Tu vas quand même pas laisser tomber ton mentor? .Edia .P Yerris fit une moue. .D .Bdia Bien sûr que non, .Edia protesta-t-il. .Bdia Mais, quelle idée, se laisser capturer par les mouches, lui, le voleur de la Perle d'Aodance, lui qui a parcouru la moitié du monde dans sa jeunesse et n'arrête pas de le répéter. Et maintenant, il se trouve qu'il peut pas payer une amende! Cette manie de s'habiller comme un excentrique lui a joué un mauvais tour, à coup sûr; moi, je l'avais prévenu: jamais, Al, jamais un vieux Chat ne devrait s'habiller comme un bouffon, prends garde que l'habit ne déteigne sur l'âme et, lui, il m'écoutait même pas! Il m'écoute jamais, il est… .Edia .D .Bdia Arrête donc de parler et vas-y! .Edia le coupa Slaryn. .P Parfois Slaryn prenait un ton autoritaire qui aurait fait vaciller un mercenaire aguerri. Le semi-gnome et moi échangeâmes un regard, et il se leva à contrecœur. .D .Bdia Il est au Foyer? .Edia .D .Bdia Tout juste, .Edia approuva Slaryn. .P Le Foyer était plus ou moins comme le quartier général de la confrérie. C'était un peu au-delà de la Place Grise, d'après Yerris. Moi, je n'y étais jamais entré, mais mon compagnon disait qu'il valait mieux pour moi ne jamais avoir à y mettre les pieds parce que, d'après lui, chaque fois qu'on y entrait, on en ressortait vieilli, avec plus de responsabilités et plus de préoccupations. .P Comme de mauvais gré, Yerris fit un pas… et s'arrêta, regardant Slaryn avec curiosité. .D .Bdia Et, toi, qu'est-ce que tu faisais au Foyer? .Edia .P L'elfe noire souffla. .D .Bdia Des histoires de ma mère. Allez, vas-y, sinon Korther va te tirer les oreilles. .Edia .P Yerris roula les yeux. .D .Bdia Qu'il essaie seulement. .Edia Et il m'adressa un sourire. .Bdia Sois sage, shour. Sla, est-ce que tu sais que, ce midi, ce chançard a trouvé une pièce de dix clous par terre, là-bas sur l'Esplanade? Comme je te le dis. On a partagé un plat de riz chaud aux .Sm -t nomlieu Ballerines et tu sais pas comme ça nous a fait du bien! Un régal! Et… .Edia .D .Bdia Yerris! .Edia s'exclama Slaryn, impatiente. .D .Bdia Wow, j'y vais, princesse, mais me bouscule pas. T'es pire que Al. Tu ferais un bon kap Daguenoire, tu sais? Tu nous ferais filer aussi droit qu'un bâton de commandement, .Edia se moqua le semi-gnome. Il leva une main apaisante face au regard exaspéré de Sla, plaça l'harmonica entre ses lèvres et sortit de la place d'une démarche zigzagante, en jouant de son instrument. .P J'entendis clairement le soupir de Slaryn. .D .Bdia Un de ces jours, Alvon va lui tordre le cou. À moins que je le fasse avant. Dis-moi, Draen. Tu vas rentrer à la Tanière, n'est-ce pas? .Edia .D .Bdia Oui, oui, .Edia dis-je. .D .Bdia Bon, eh ben vas-y. Moi, je rentre chez moi, .Edia déclara-t-elle. .P Elle allait s'éloigner quand je me levai d'un bond et lançai: .D .Bdia Combien d'argent ils demandent, les mouches? .Edia .P Slaryn eut un sourire ironique. .D .Bdia Trente siatos. Une belle somme, hein? .Edia .P Je me grattai la tête, inquiet. .D .Bdia Et Yerris va les voler? .Edia .D .Bdia Ch'crois pas. Si je devais parier, je dirais que Korther a un travail en vue et il enverra Yerris payer les trente si en échange Alvon fait ce qu'il lui dit… Notre kap est très pragmatique, .Edia fit-elle avec un sourire. .Bdia Ayô, le môme. .Edia .P Elle me donna une tape amicale sur la casquette et s'éloigna d'une démarche rapide. Je la vis disparaître en direction de l'Avenue de Tarmil et je mordillai ma joue, pensif, tout en remettant ma casquette en place. Trente siatos, ou dorés comme on disait dans le quartier des Chats… C'était une énormité. J'espérais que Sla avait raison et que Korther était prêt à payer et à sortir Alvon du cachot. Je n'avais jamais vu le mentor de Yerris, mais après avoir tant entendu mon compagnon parler de lui et de ses exploits et excentricités, j'avais presque l'impression de le connaître et, sachant qu'il se trouvait à Menshaldra, si près, j'étais exalté à l'idée de pouvoir enfin voir en chair et en os ce personnage asocial et mystérieux. Durant ces trois lunes, il avait été absent, parti faire qui sait quoi, voler ou découvrir des trésors… Comme Rolg aurait dit, même les Esprits ne pouvaient pas savoir ce que faisaient les Daguenoires quand ils déambulaient dans la nature. Comme me l'avait bien expliqué Yerris, les Daguenoires étaient une confrérie assez libre. Quoiqu'elle ait des kaps dans de nombreuses villes importantes de Prospaterre, ses membres travaillaient souvent indépendamment les uns des autres et, comme confrères, ils s'engageaient uniquement à aider et maintenir sur pied la confrérie en lui donnant une partie de leurs gains et, de temps en temps, en cherchant de nouvelles recrues. .P Je pris la direction de la Tanière et remontai la rue en trottant. Mais à mi-chemin, je changeai d'idée et fis demi-tour. Il restait encore quelques heures avant que la nuit ne tombe et, en plus, cet après-midi, je n'aurais pas de leçon parce que Yal était en pleine époque d'examens, il étudiait plus dur qu'un mage, disait-il, et il ne pouvait pas se déconcentrer parce que s'il échouait, hop, adieu diplôme. Moi, je ne comprenais pas très bien pourquoi il accordait autant d'importance à ce diplôme, mais ce que je savais, c'est que ses leçons tranquilles et amicales me manquaient. La pensée de ne plus en avoir pendant une demi-lune m'attristait, même si je ne restais pas inoccupé pour autant. Pendant la journée, je suivais Yerris partout et, quand le semi-gnome me laissait à la Tanière pour s'occuper «d'affaires personnelles», le vieux Rolg trouvait toujours quelque tâche à me donner, comme d'aller chercher de l'eau au puits, laver ceci, aller remettre une lettre à je ne sais qui. La nuit, je dormais si profondément qu'une cloche aurait bien pu sonner au-dessus de ma tête, je ne l'aurais pas entendue. .P Fuyant donc les tâches de Rolg, je descendis la côte et passai par des rues boueuses, je zigzaguai pour contourner quelques passants et évitai deux dames qui se jetaient des insultes à la figure avec une telle vivacité qu'elles rappelaient ces acteurs du Théâtre de l'Héritière où Yerris m'avait emmené un après-midi. .P J'arrivai enfin devant un escalier étroit, je m'arrêtai, jetai un coup d'œil alentour et, sans plus hésiter, je commençai à descendre. Yerris m'avait déjà parlé du Labyrinthe. Il disait que c'était un véritable royaume dans la ville, qu'il y avait des rues qui passaient au-dessus des maisons et des maisons au-dessus des rues, que c'était, disons, un chaos, un prodige de la nature saïjit, une jungle pleine de mystères, qu'il y avait des tas de gens et que passer ne serait-ce qu'une ou deux heures dans cet antre faisait déjà de toi un Chat pour toute la vie. Et comme je voulais vérifier si c'était vrai et comme mon maître nakrus m'avait dit que, pour apprendre à vivre, il fallait du courage et de la bravoure, je laissai de côté les avertissements de Yal et pénétrai dans ce monde avec la discrétion d'un chat et la curiosité d'un loupiot. .P Les rues étaient encore plus étroites que celles du reste du quartier des Chats, beaucoup ressemblaient à de simples corridors sur lesquels flottait un océan de linge suspendu et d'où l'on parvenait à peine à voir le ciel. Je croisai un elfe qui marchait les mains dans les poches, avec un énorme manteau et un chapeau à larges bords cachant presque tout son visage. Puis je vis une toute petite fille assise sur le seuil d'une maison, elle me regarda avec de très grands yeux bleus, et je souris, ébouriffant ses cheveux en passant. .D .Bdia Ayô, la p'tiote, .Edia lui dis-je. .P Et je continuai à avancer d'un pas léger. Je montai et descendis des escaliers, traversai des ponts sur des ruelles et, en chemin, je croisai des saïjits de toutes sortes et de toutes races, vieux et enfants, en haillons ou bien habillés… Il y avait de tout. .P Je passais par une ruelle un peu moins étroite lorsque, soudain, une porte s'ouvrit, et un ivrogne sortit en chantant et s'éloigna, laissant la porte ouverte. Un carré blanc était dessiné sur celle-ci. Et à l'intérieur, il y avait des tables bruyantes et un comptoir sur la gauche tenu par un elfe noir costaud et souriant. Une taverne! En entendant un tonnerre d'éclats de rire, je m'approchai, curieux, et j'allais entrer quand une main me saisit le bras et je me retournai pour faire face à un jeune elfe noir aux yeux verts bien plus grand que moi. Je le reconnus immédiatement: je l'avais vu quelques fois parler avec Yerris. .D .Bdia Warok! .Edia fis-je, surpris. .D .Bdia Je te conseille pas d'entrer là-dedans, shour, .Edia me dit calmement l'elfe noir. .Bdia .Sm -t nomlieu Le Tiroir , c'est pas un endroit pour les saints innocents. .Edia .P Il parlait sur un ton railleur, et je lui adressai une moue hardie. .D .Bdia J'ai rien d'un saint innocent, .Edia lui répliquai-je. .P Warok esquissa un sourire tordu. .D .Bdia C'est Yerris qui t'envoie? .Edia .P Je haussai les épaules et dis: .D .Bdia Non. Pourquoi? .Edia .P Warok grimaça. .D .Bdia Tu sais où il est? .Edia Je fis non de la tête, et je l'entendis marmonner: .Bdia Va savoir ce qu'il trame, celui-là, maintenant. Eh, shour, .Edia reprit-il à voix haute. .Bdia Si tu le vois, dis-lui de passer par mon refuge et dis-lui que je vais lui donner sa part, tu lui diras? .Edia .D .Bdia Naturel, .Edia dis-je. .P Il sourit, me donna une tape sur l'épaule et il allait s'éloigner quand je lui demandai: .D .Bdia Il est où, ton refuge? .Edia .P Warok arqua un sourcil et secoua la tête. .D .Bdia Ça, c'est le genre de choses qu'on dit ni à voix haute ni aux inconnus. .Edia Je pris un air insulté, et ses yeux sourirent. .Bdia Mais peut-être qu'à toi je peux te le montrer. Viens. .Edia .P Enthousiasmé, je lui dis: .D .Bdia Merci! .Edia .P Et je le suivis avec entrain dans les ruelles. .D .Bdia Pourquoi Yerris dit que le Labyrinthe est merveilleux? .Edia demandai-je. .P Warok souffla. .D .Bdia Il dit ça? Eh ben… Je suppose que c'est parce que le Chat Noir est un fieffé Chat et, en plus, c'est un musicien, .Edia plaisanta-t-il. .P Je penchai la tête de côté, réfléchissant, et après un silence je demandai: .D .Bdia Et pourquoi d'autres disent que c'est dangereux? .Edia .D .Bdia Hum. Parce que ça l'est, mais pas tant que ça si tu sais comment te protéger, .Edia assura l'elfe noir. D'un mouvement agile, il sortit un poignard et me le montra de plus près. Il sourit. .Bdia Et il ne s'effraie même pas, le gamin… Eh ben tu devrais, tu sais? .Edia reprit-il en rangeant l'arme. .Bdia Seuls les prudents survivent dans le Labyrinthe. C'est pour ça que je te dirai seulement que mon refuge se trouve près d'ici, à quelques mètres. Si tu le trouves, je te donne un clou. .Edia .P Tiens donc, un défi? Je tournai sur moi-même, levai les yeux vers le haut et indiquai un trou entre une terrasse et une maison. .D .Bdia Là? .Edia .P Warok me regarda avec une moue contrariée. .D .Bdia Et du premier coup, .Edia murmura-t-il. Il me lança la pièce d'un clou, et je la ramassai avec un grand sourire. Il roula les yeux. .Bdia Ne crois pas tout ce que disent les Chats, shour. Mon refuge, il est pas là. Et maintenant retourne au tien parce que, si la nuit te surprend ici, tu pourrais bien te transformer en esprit. .Edia .P Avant de s'éloigner, il me poussa la tête et, déçu, je le regardai disparaître à un coin de rue. Après quelques instants d'indécision, je le suivis silencieusement. À un moment, il se retourna et je dus m'accroupir d'un coup. Je réussis même à lancer un sortilège d'ombres harmoniques pour perfectionner ma cachette: Yal disait que je me débrouillais bien. Mais il faut dire que je savais déjà beaucoup de choses sur le jaïpu; je crois même que j'en savais davantage que lui. .P Caché comme j'étais, je vis l'elfe noir passer par-dessous une grille et je le suivis pour le voir alors se glisser à travers la brèche d'une palissade et… .D .Bdia Tiens tiens, .Edia fit Warok. Je m'arrêtai net. .Bdia T'as l'air d'avoir couru comme un démon, shour. .Edia .P Je poussai un soupir silencieux de soulagement en voyant qu'il ne m'avait pas découvert et je m'approchai de la palissade. .D .Bdia De mauvaises nouvelles, pas vrai? .Edia reprit Warok. .P Un souffle lui répondit, puis un: .D .Bdia J'ai besoin que tu m'aides. .Edia .P J'écarquillai les yeux en reconnaissant la voix. Yerris? Sa voix vibrait d'un ton si craintif et suppliant que je me convainquis que je me trompais. .D .Bdia Ça fait trois lunes que je t'aide, tu te rappelles? .Edia répliqua Warok. .Bdia Qu'est-ce que tu veux maintenant? Des dorés? Si tu penses que je vais te les donner juste pour tes beaux yeux de gnome… .Edia .D .Bdia C'est pas ça, .Edia le coupa l'autre. C'était bien Yerris, me dis-je. .Bdia C'est… Korther. J'ai été le voir, y'a deux heures. .Edia .D .Bdia Très intelligent de ta part, .Edia se moqua Warok. .Bdia Tu disais pas qu'il te soupçonnait? .Edia .D .Bdia Je l'aurais pas juré avant… mais maintenant oui, .Edia soupira Yerris. .D .Bdia Idiot. Pourquoi diable t'as été le voir? .Edia interrogea Warok sur un ton brusque. .D .Bdia Démons, et qu'est-ce que j'en sais, je voulais pas, .Edia assura Yerris. .Bdia C'est une de ses combines. Il m'a fait savoir que mon mentor était au cachot. Et c'était vrai. Mais Korther avait déjà envoyé quelqu'un payer l'amende. Il voulait me parler seul à seul. Il m'a dit… que, s'il apprend que j'ai des rapports avec la pègre du Labyrinthe, il me vire. .Edia .D .Bdia Alors tu lui as tout raconté? .Edia s'indigna Warok. .D .Bdia Non, bien sûr que non! .Edia protesta Yerris. .Bdia Il a ses propres informateurs, Warok. Et de toute façon, qu'est-ce que je vais lui raconter? Moi, ch'sais rien sur le Fauve Noir. Et je préfère ne jamais rien en savoir. S'il te plaît, Warok. Tu dois m'aider. Je veux… arrêter tout ça. J'ai jamais voulu être un espion et encore moins voler pour… pour .Sm lui . Ch'suis pas un traître. Dis au Fauve Noir que je renonce à son argent. J'en veux pas, dis-le lui, Warok… .Edia .D .Bdia Incroyable, .Edia murmura Warok sur un ton méprisant. .Bdia Yerris le Chat Noir feule et fuit comme un lâche. Tu sais? Le Fauve Noir déteste les lâches. Rappelle-toi que, si tu t'es fait Daguenoire, c'est pas grâce à toi. C'est grâce à nous. Maintenant que t'es un petit voleur magicien accompli, tu crois que t'as le droit de l'ouvrir, mais ça ne t'apportera que des problèmes, tu m'entends? Que tu le veuilles ou non, tu vas devoir le lui expliquer en face. .Edia .D .Bdia Non, non, s'il te plaît, Warok, ne me fais pas ça, .Edia haleta Yerris. Mon cœur battait de plus en plus vite. Quelque chose de grave était en train de se passer. Quelque chose qui ne me disait rien de bon. .Bdia S'il te plaît, .Edia répéta Yerris. .Bdia Je jure que je parlerai pas, je dirai rien sur toi ni sur les autres Ojisaires. Je suis même prêt à jurer que je quitterai les Daguenoires si le Fauve Noir me le demande. Mais je ne trahirai plus Korther. Tu dois me comprendre, s'il me surprend à travailler pour le Fauve Noir, ch'suis mort. .Edia .P Soudain, j'entendis un bruit derrière moi et je me retournai, juste à temps pour voir, horrifié, une poigne m'attraper par le cou. Je criai. Une autre main essaya de me bâillonner, et je mordis, donnai des coups de pied jusqu'à ce que des bras me soulèvent et me cognent contre un mur. .D .Bdia Bouge pas! .Edia beugla mon attaquant. .P Je reçus une claque et, étouffant mes instincts de petit montagnard, je me retins de me défendre par des décharges mortiques et je restai immobile. Les yeux bleus de mon attaquant m'observaient, mécontents. C'était un caïte blond assez jeune. .P J'entendis Warok soupirer. .D .Bdia Il nous manquait plus que ça… Tif! Fais-le passer. .Edia .P Me poussant sans un mot, le dénommé Tif me fit passer de l'autre côté de la palissade, et je chancelai, le cœur battant la chamade. Jamais aucun saïjit ne m'avait encore frappé, et je venais de constater que cela faisait mal, autant physiquement que moralement. Le refuge de Warok se réduisait à une petite cour boueuse avec une sorte d'auvent et un coin rocheux avec des paillasses. .D .Bdia Que bouffres fais-tu ici, shour? .Edia me lança Yerris, incrédule. .P Il venait de se lever d'une des paillasses. Je me précipitai vers lui en criant: .D .Bdia Yerris! .Edia .P Je ne dis pas un mot de plus et m'agrippai à lui avec force, voulant oublier Tif et Warok. Maintenant, je ne le trouvais plus sympathique, plutôt tout le contraire. .D .Bdia Calme, shour, .Edia me murmura le semi-gnome. .Bdia Ils vont pas te faire de mal. .Edia .D .Bdia Tu supposes beaucoup, .Edia répliqua Warok, un sourire torve aux lèvres. .Bdia Le morveux aussi est un Daguenoire, n'est-ce pas? Il nous a écoutés. Et il sait à quelle bande on appartient. C'est un danger ambulant. .Edia .P Je le regardai terrifié sortir le poignard. .D .Bdia T'oseras pas faire ça! .Edia s'interposa Yerris, atterré. .P Warok haussa les épaules. .D .Bdia Ça te rendrait service pourtant: si le gamin parle, t'es mort. .Edia .D .Bdia Il parlera pas, .Edia affirma Yerris, le souffle court. .Bdia Je te jure qu'il parlera pas. Pas vrai, Draen? Tu diras rien de ce que t'as entendu, hein? Parce que, sinon, tu te retrouves sans Chat Noir et sans musicien, tu m'entends? .Edia .P J'acquiesçai et assurai: .D .Bdia Je dirai rien. Même si on m'arrachait les os un par un. Je le jure, Yerris. .Edia .P Le semi-gnome m'ébouriffa les cheveux et dit: .D .Bdia Tu vois, Warok? Ce gamin est un trésor. Prends exemple sur lui et dis-moi que t'essaieras de convaincre le Fauve Noir de m'oublier. Pour toujours. S'il te plaît. .Edia .P Warok me regarda, il regarda Yerris, puis il fit une moue lasse. .D .Bdia Je lui parlerai. Mais il te lâchera pas comme ça, Yerris. Pas avant que tu fasses… ce qu'il t'a demandé de faire et que t'as pas encore fait. .Edia .P Le semi-gnome me tenait à présent par le bras, et je le sentis se tendre. .D .Bdia Ça court, .Edia murmura-t-il. .Bdia Il aura ces documents. Mais, après, il devra me laisser tranquille. .Edia .P Warok sourit, s'avança et remit un petit sac d'argent dans la main du semi-gnome. .D .Bdia Fiche le camp et rentre à ta Tanière. Remets pas les pieds dans le Labyrinthe tant que t'as pas les documents. Envoie le morveux si t'as des nouvelles et il te donnera l'argent. Rassure-toi: je lui ferai rien tant qu'il se conduira bien. Et maintenant, fiche le camp, .Edia répéta-t-il. .P Yerris lui jeta un regard noir, mais il s'éloigna en silence et sans me lâcher. Une fois la palissade franchie, je me retournai pour foudroyer Warok du regard, je sortis le clou qu'il m'avait donné avant et le jetai dans la boue. L'elfe noir m'adressa en retour une expression pleine de raillerie, mais je m'en fichais: je ne voulais pas recevoir d'argent de gens comme ce serpent. Yerris tira, pressant le pas, et je le suivis par-dessous la grille, puis par les corridors. .P Certainement, la conversation m'avait choqué, mais pas autant que le silence du semi-gnome durant le chemin de retour. Nous sortions déjà du Labyrinthe quand je laissai échapper: .D .Bdia Ces types sont pires que des lynx. Ils sourient et, après, ils attaquent. .Edia .P Yerris soupira longuement et, lui jetant un regard inquiet, je demandai: .D .Bdia Tu dois voler des documents? .Edia Je le vis acquiescer, distrait. .Bdia Et c'est dangereux? .Edia .P Yerris soupira de nouveau. .D .Bdia Oui, shour. C'est dangereux. Parce que les documents… c'est pas ces sales maudits grippe-clous de patrons bourgeois qui les ont. C'est Korther qui les a. .Edia .P J'écarquillai les yeux. Yerris allait voler le kap des Daguenoires d'Estergat? .D .Bdia Mais… c'est qui, ce Fauve Noir? Pourquoi…? .Edia .D .Bdia Tais-toi, shour, .Edia susurra Yerris. .Bdia S'il te plaît. Pose pas de questions. .Edia .P Je me mordis la lèvre, je marchai à ses côtés et, après un silence, je dis un peu déçu: .D .Bdia Y'a pas que des merveilles dans le Labyrinthe, hein? .Edia .P Yerris secoua la tête et fit une moue souriante. .D .Bdia Quand toute cette histoire des Ojisaires sera finie, je te montrerai le Labyrinthe comme il faut. La Place Laine, tu vas adorer: tous les après-midi, y'a un type qu'on appelle le Manchot qui vient, et il se met à raconter des histoires. Les gwaks, on lui donne des clous, et il vit avec ça. Tu sais pas quelles belles histoires il raconte! Et y'a des tavernes que tu vas adorer aussi. Au début, certains types peuvent impressionner, mais, une fois qu'on les connaît, on voit qu'en fait, ils ont un cœur grand comme un château. Et… .Edia .P Et il ne cessa de parler jusqu'à ce que nous arrivions à la Tanière; là, nous entendîmes des voix à l'intérieur. La porte était entrebâillée. .D .Bdia Il ne va pas tarder à arriver, j'en suis sûr, .Edia disait la voix du vieux Rolg. .D .Bdia Je crois que j'ai entendu quelque chose dehors, .Edia fit une voix profonde. .P La porte s'ouvrit davantage et je vis apparaître un humain, grand, pâle et vêtu d'une longue cape bleue. Il portait un étrange chapeau rouge et des bottes vertes. Excentrique, avait dit Yerris… Je souris. Même moi, je trouvais étrange sa façon de s'habiller. .D .Bdia Al! .Edia s'exclama Yerris et il grimpa les escaliers de bois en disant: .Bdia Ça faisait longtemps! Quand même, te laisser pincer par les mouches pour une petite lanterne magique de rien du tout. Tu m'as manqué, surtout que t'avais dit que tu serais de retour pour la lune de Céleste et on est à Puits, et disons que tout ce que tu m'avais donné a déjà filé y'a longtemps et j'ai dû mettre en gage même mes oreilles pour rester honnête, tu t'rends compte… .Edia .D .Bdia Silence, .Edia tonna Alvon. Il plissa le nez, regarda son sari et grimaça. .Bdia Tu n'as pas changé. Rolg, merci de t'être occupé de lui. Je l'emmène tout de suite. Viens, Yerris. .Edia .P Il passa à côté de lui en descendant vivement les escaliers et, quand il arriva devant moi, je lui fis un sourire, mais il ne me jeta même pas un coup d'œil. Le semi-gnome m'adressa une mine inquiète et, s'approchant, il me murmura: .D .Bdia T'inquiète pas, shour: on se verra bientôt. Al me supporte pas plus de deux jours de suite. Je suis un bavard compulsif, mais le dis à personne, .Edia plaisanta-t-il. Et je compris, à son regard éloquent, qu'avec ces derniers mots, il prétendait me rappeler mon serment de silence. .D .Bdia Yerris! .Edia grogna Alvon. .P J'adressai une moue compréhensive à Yerris et celui-ci partit en courant derrière son mentor. Après les avoir vus disparaître de l'impasse non sans une certaine déception, je jetai un coup d'œil vers le ciel de plus en plus sombre et, bâillant, j'entrai dans la Tanière. Le vieux Rolg était assis à la table, en train de manger un plat de bouillie de gruau. Je m'assis moi aussi, j'appuyai le menton sur mes bras croisés et, après avoir écouté un moment la lente mastication de l'elfe, je demandai: .D .Bdia Je dois faire quelque chose, Rolg? .Edia .P Il leva les yeux, sourit légèrement et fit non de la tête. .D .Bdia Non. Je suis déjà allé chercher de l'eau. .Edia .P Je me sentis un peu coupable, parce qu'avec sa patte boiteuse, ce n'était pas bien que le vieux Rolg marche avec une lourde charge. .D .Bdia Demain, j'irai la chercher, t'en fais pas, .Edia lui dis-je. Et après un silence, j'ajoutai: .Bdia Rolg, toi aussi, tu volais des choses précieuses quand t'étais jeune? .Edia .D .Bdia Mm… Bien sûr, .Edia répondit Rolg tout en avalant sa bouillie. .Bdia Des perles, des bijoux, des magaras, des reliques… des choses que tu ne peux même pas imaginer. .Edia .P Je souris devant sa moue comiquement mystérieuse et j'hésitai. .D .Bdia Et… pourquoi t'as décidé de devenir Daguenoire? .Edia .D .Bdia Ah! .Edia sourit le vieil elfe. .Bdia Eh bien, ça va te sembler curieux, mais, contrairement aux autres vétérans comme moi, je ne parle pas du passé. Je suis trop pratique pour me perdre dans des époques qui ont cessé d'exister depuis longtemps déjà. .Edia .D .Bdia Mince alors, .Edia marmonnai-je, surpris. .Bdia Mais… t'en parles pas parce que tu veux pas ou parce que tu te souviens pas? .Edia .P Le vieux Rolg roula les yeux. .D .Bdia Les deux. Non, petit, bien sûr que je me souviens. Je te dirai seulement qu'à ton âge, j'étais un gamin si timide que je n'osais même pas sortir seul de chez moi. À cette époque, je vivais à la campagne et, la nuit, on entendait de terribles hurlements de loup. Quand je les entendais se rapprocher, je me levais et je courais dans la chambre de mes parents en criant: papa, maman, le dragon vient! .Edia .P Je lui rendis son sourire, amusé, et demandai: .D .Bdia Et pourquoi t'as quitté la campagne si t'avais une famille? .Edia Le vieil homme s'assombrit, et moi avec lui, croyant comprendre. .Bdia Ils t'ont chassé? .Edia .P Le vieil homme secoua la tête. .D .Bdia Non. Un jour, le dragon est venu pour de bon sous la forme de bandits assassins et… je suis resté seul. Tu vois. Et comme toi, j'ai entrepris le voyage à Estergat, j'ai traversé la Forêt d'Arkolda et je suis arrivé à la capitale aussi loqueteux que toi. Et j'ai fini par devenir Daguenoire… exactement comme toi. .Edia .P Ses yeux brillèrent, souriants, et je restai songeur, tentant d'imaginer le vieil elfe, jeune comme moi, cheminant perdu au milieu d'arbres denses, de lynx, de champignons vénéneux et de serpents… .D .Bdia Tu as dîné? .Edia me demanda alors l'elfe. Comme je faisais non de la tête, il poussa l'assiette de bouillie vers moi. Il en restait encore un quart. .Bdia Tiens. Bon appétit. Moi, je vais dormir. Et que personne ne me dérange, hein? .Edia .P Je le vis se lever et s'éloigner vers sa chambre et je m'empressai de dire: .D .Bdia Eh, Rolg. Merci. Pour le dîner et pour l'histoire. Et t'inquiète pas: le passé, c'est toujours du passé. Mon maître disait que, si on devait se souvenir de tout, on deviendrait fou. Lui non plus, il parlait pas beaucoup de quand il était… euh… jeune. .Edia .P C'est-à-dire, ni de quand il était vivant, ni de quand il était un jeune mort, complétai-je mentalement. Le vieil elfe me regardait avec un léger sourire. .D .Bdia Bonne nuit, petit. .Edia .D .Bdia Bonne nuit, Rolg! .Edia .P Dès que la porte se referma, je pris l'assiette à deux mains et, laissant de côté ces manies qu'avaient les saïjits de manger avec une cuillère, j'avalais la bouillie en un paix-et-vertu. Tout de suite après, j'allai prendre ma plume jaune, m'approchai de la fenêtre et levai les yeux vers le ciel nocturne, convaincu que mon maître nakrus devait les contempler en ce même instant. Tout bas, je murmurai: .D .Bdia Bonne nuit, élassar. .Edia .Ch "Nuit d'été" Yerris se trompait. Alvon supporta son sari plus de deux jours de suite. Et moi, me voyant sans guide et sans mentor, je passai les premiers jours à déambuler de par la ville sans objectif fixe, entrant et sortant des tavernes, errant dans les parcs et mendiant même, comme Yerris m'avait appris à le faire, avec discrétion et des airs de chien battu. Ces jours-là, j'observai des vendeurs de journaux et, me rendant compte que ceux-ci récoltaient pas mal d'argent, le troisième jour, je m'approchai d'eux et leur demandai d'où ils sortaient ces papiers, ce à quoi l'un d'eux me répondit: du bureau! Et il eut même l'amabilité de me le montrer car, justement, ils allaient déjà rendre les journaux du matin et récupérer ceux de l'après-midi. .P Il y avait, devant le bureau de presse, un attroupement bruyant de gamins et d'adolescents qui s'amusaient à faire des paris en jouant aux dés. L'un d'eux se laissa vider les poches et, comme il se retrouva endetté de trois siatos, le garçon se lamenta: .D .Bdia Que vous soyez pendus, mon père va me tuer! .Edia .P Et, tandis qu'il secouait la tête en jetant des imprécations désespérées, ses amis, et en particulier le gagnant, riaient et essayaient de le consoler sur un ton léger. .D .Bdia Te tracasse pas, Tens! On m'a fait le même coup la lune dernière, .Edia lui rappela un jeune d'une douzaine d'années. .Bdia Et tu sais ce que j'ai fait? J'ai dit que j'avais été attaqué dans la rue par des truands. Papa, maman, j'ai été attaqué et on m'a volé tout mon argent! .Edia s'écria-t-il. .D .Bdia Et ça a marché? .Edia .D .Bdia Eh ben, oui, mais ça a presque été pire: mon père m'a traité de lâche parce que je leur avais tout donné sans me défendre. Crois-moi, toi, dis à ton père que t'as été attaqué par toute une bande et que y'en a un, tu lui as cassé la figure, mais qu'ils étaient supérieurs en nombre. .Edia .D .Bdia Ben, j'essaierai, .Edia assura Tens. .P D'autres continuèrent le jeu. Moi, je les regardais quand une autre scène attira mon attention: un elfe roux venait de pousser violemment un petit garçon à quelques mètres de là sur l'Avenue Impériale. Cela me rappela tellement ce que le caïte, ami de Warok, m'avait fait que, les sourcils froncés, je m'approchai pour voir ce qu'il se passait. .D .Bdia Tu me dois vingt clous! .Edia disait l'attaquant à l'attaqué. Ce dernier ne résistait pas mais ne baissait pas la tête non plus, il regardait ailleurs, faisant comme si les paroles de l'attaquant n'étaient, à son oreille, rien d'autre qu'un chant d'oiseaux. .D .Bdia Tu m'entends, espèce d'isturbié? .Edia insista l'elfe roux en le bousculant. .D .Bdia Isturbié toi-même! Le frappe pas, .Edia cria un petit elfe noir, s'interposant et se dressant comme un chien de garde. .Bdia Va-t'en! .Edia .D .Bdia Tiens, tiens, Manras. Tu défends le démon maintenant? Tu sais pas que c'est contagieux de s'associer à ces yeux-du-diable? .Edia lui lança le garçon. .D .Bdia Ferme-la! Dil est mon ami! .Edia grogna le petit elfe noir. .D .Bdia Il me doit vingt clous, .Edia répliqua le roux. .D .Bdia Il te doit rien du tout! .Edia .D .Bdia Si, il me les doit: c'est un diable. .Edia .D .Bdia C'est pas juste! .Edia .P À ce moment, le garçon roux se tourna vers moi en me voyant si près et il fronça les sourcils. .D .Bdia Et toi, qu'est-ce que tu regardes? .Edia .P Il faut dire qu'après m'être intéressé à la scène, mes yeux étaient restés intensément fixés sur le visage du roux. Celui-ci était totalement ravagé par une sale maladie. Je haussai les épaules. .D .Bdia Pourquoi tu dis que c'est un diable? .Edia .P Le roux souffla. .D .Bdia Pourquoi j'dis ça? Il suffit de regarder ses yeux. .Edia .P C'est alors seulement que je remarquai, de fait, que le dénommé Dil avait des yeux violets presque rouges avec une pupille verticale comme les serpents. Je haussai de nouveau les épaules. .D .Bdia T'as déjà vu un diable, toi? Non, pas vrai? Alors comment tu sais que c'est un diable? .Edia .P Le roux arqua un sourcil. .D .Bdia Quoi? M'enfin, shour, tu sais pas qu'on dit que les saïjits qui ont des yeux comme ça, c'est des diables? Ce moutard, c'est pas un humain: c'est un diable. .Edia .P Je vis apparaître une lueur tremblante dans les yeux de Dil. Donc, en fait, il nous écoutait bien et qu'on le traite de diable ne lui plaisait pas, ce qui était prévisible. Je fis face à l'attaquant. .D .Bdia Arrête de le traiter de diable, c'est cruel. Fiche le camp ou je t'essorille. .Edia .P À ma grande surprise, le garçon sourit. .D .Bdia Tu manques pas de cran. Tu vois pas que je suis plus grand que toi, shour? Baisse le ton. T'es un gwak des Chats, pas vrai? .Edia Je fus navré de constater qu'il avait raison: il était bien plus fort et plus grand que moi, il devait avoir l'âge de Yerris, ce qui signifiait que mes possibilités de sortir vainqueur d'une bagarre étaient plutôt maigres. J'humectai mes lèvres et acquiesçai. .Bdia Ça se voit. Et tu vends des journaux? .Edia Je fis non de la tête. .Bdia Non? Alors qu'est-ce que tu fais là? .Edia .D .Bdia Je regardais, .Edia expliquai-je. .Bdia Pour voir comment ça fonctionne, ce truc des journaux. J'ai entendu quelqu'un dire qu'il gagnait quinze clous en cinq heures, et des fois plus. Mais je sais pas comment ça marche. .Edia .P L'elfe roux me regarda d'un air moqueur. Et soudain, il me tendit la main. .D .Bdia Je m'appelle Draen le Vif, du quartier des Chats aussi, .Edia se présenta-t-il. .P Donner la main à quelqu'un me causait encore de l'appréhension, mais Yalet assurait que ma main droite avait l'air tout à fait réelle ou presque: l'unique différence, c'était qu'elle n'était pas aussi chaude que l'autre. Aussi, après une hésitation, je serrai la main de Draen et répondis: .D .Bdia Moi aussi, c'est Draen. .Edia .P Draen sourit. .D .Bdia Tiens donc, un doublet. Tu sais, shour? Quinze clous pour cinq heures, c'est une misère. Je gagne plus en faisant la manche dans les temples. Dis-moi, t'as une bande? .Edia .P Je le regardai avec méfiance et je haussai les épaules. .D .Bdia Pourquoi? .Edia .P Un tumulte s'éleva devant le bureau et, comme les enfants s'agglutinaient pour aller chercher les journaux, l'elfe roux inspira par le nez avec désinvolture et haussa lui aussi les épaules. .D .Bdia Pour rien. Ayô, le doublet. Ayô, le diable, .Edia lança-t-il à Dil. .Bdia Et traîne pas en chemin en rentrant chez toi, faudrait pas que tu te fasses attaquer! .Edia .P Nous jetant un regard à la fois amusé, blagueur et railleur, il s'éloigna sur l'Avenue Impériale d'un pas rapide. .D .Bdia Un sacré vautour… .Edia soufflai-je. .D .Bdia Allez, Dil, .Edia dit le petit elfe noir, pressant le présumé diable. .Bdia Si on se dépêche pas, y'aura plus de journaux pour nous. .Edia .P Dil acquiesça sans beaucoup d'entrain, il me jeta un regard et prononça un laconique: .D .Bdia Merci. .Edia .P Je souris. .D .Bdia De rien. Dis, vous pouvez m'expliquer comment ça marche ce truc du bureau? .Edia .P Le petit elfe noir cessa de tirer Dil par la manche et se mordit la lèvre, me regardant dans les yeux. Il ne devait même pas avoir huit ans, estimai-je. .D .Bdia D'accord, .Edia dit-il soudain. .Bdia Ben, suis-nous. .Edia .P Je les suivis à l'intérieur jusqu'à un guichet où je dus payer un clou en échange d'une petite plaque en laiton avec le symbole du bureau gravé dessus. Arrivés au sous-sol mal éclairé, nous attendîmes notre tour pour demander à l'employé le nombre de journaux que nous voulions. Quand ce fut mon tour, je dis: .D .Bdia Vingt. .Edia .P Et l'employé me regarda en penchant la tête de côté. .D .Bdia Toi, tu es nouveau, n'est-ce pas? .Edia .D .Bdia Oui, c'est Draen, un ami à moi, .Edia intervint le petit elfe noir. .P J'arquai un sourcil, et mon nouvel ami me sourit. Il me murmura: .D .Bdia Au fait, je m'appelle Manras. On vend ensemble? .Edia .P Je souris. .D .Bdia Ça court. .Edia .P Je ramassai mes vingt journaux et, quelques minutes plus tard, nous parcourions tous les trois les rues: .Sm -t journal La Rumeur Rouge ! .Sm -t journal La Rumeur Rouge ! pour un centime! J'étais assez bon pour crier, et je me débrouillais pas mal non plus pour chanter et, quand les quatre cloches du Grand Temple sonnèrent, j'avais déjà composé mes refrains de vente: .Bl -t verse .It Avec la Rumeur Rouge .It Je suis au courant de tout .It Y'a pas d'meilleur atout .It Pour savoir ce qui bouge .It Que la Rumeur Rouge! .It La Rumeur Rouge! .It La Rumeur Rouge! .It Pour un simple clou, .It On connaît tout .It La Rumeur Rouge! .It La Rumeur Rouge! .El .P Manras m'imita et, en quelques jours, nous formions un duo de crieurs de journaux terrible. Dans les parcs, sur les places, partout, on nous entendait passer, criant, chantant, distribuant des journaux et ramassant des clous. Il faut dire que Manras était prêt à m'imiter en tout et son appui m'incitait aussi à improviser, à jouer à être l'aîné chevronné: il était presque impossible d'imaginer qu'à peine quelques lunes plus tôt je ne me rappelais plus ce qu'était une maison ou une baguette de pain. Dil, lui, était moins enclin à m'imiter; il n'avait rien contre moi: en fait, d'après Manras, le P'tit Prince était simplement un je-m'en-foutiste de première. Quand nous chantions, il nous regardait parfois comme si nous étions devenus fous, d'autres fois il roulait les yeux ou se grattait la tête et s'avançait comme à contrecœur vers un monsieur pour lui tendre un journal presque sans ouvrir la bouche. Somme toute, si Manras était un gamin aussi actif que moi, Dil, lui, était un ours lébrin somnolent et sympathique, mais manifestement je-m'en-foutiste et silencieux au plus haut point… Assurément, tout le contraire du Chat Noir! .P Précisément, quelques semaines après avoir débuté mon travail comme crieur de journaux, voyant que Yerris n'était toujours pas de retour, je demandai à Rolg quand reviendrait mon guide et compagnon, et le vieil elfe me répondit que, d'après ce qu'il avait entendu, Alvon l'avait emmené en mission hors d'Estergat. La première chose que je pensai, c'est qu'il l'avait emmené pour le mettre à l'abri de ce Fauve Noir. Je fus sur le point de demander confirmation à Rolg, mais je réfléchis et me dis que j'aurais pu gaffer. En plus, un serment était un serment. En tout cas, je demeurai impressionné de savoir que Yerris allait travailler avec son mentor; cependant, allongé seul à la Tanière, je ressentis aussi une solitude à laquelle je n'étais pas habitué. Et je pensai: vivement que Yal termine ses études et revienne m'accorder un peu d'attention. Je crois que, si j'avais su où vivait Yalet, je serais allé lui rendre visite pour le déranger un peu, ne serait-ce que quelques minutes… Cela n'aurait pas pu le déconcentrer au point de lui faire perdre ce diplôme, n'est-ce pas? Je soupirai, caressai de ma main droite mon petit pendentif d'argent et tendis l'oreille pour tenter de percevoir la respiration de Rolg de l'autre côté de la porte, en vain. On aurait presque dit que, lorsque le vieil elfe disparaissait par cette porte, il disparaissait du monde. Que pouvait-il y avoir derrière celle-ci? Je ne sais pas pourquoi, certaines nuits, j'imaginais qu'il y avait là quelque chose de dangereux et j'avais du mal à m'endormir. Et cette nuit était l'une d'elles. Seul, dans la chambre, je me sentais en danger, exactement comme lorsque je voyageais dans les bois. Et c'était quelque chose qui ne m'était jamais arrivé avec mon maître parce que je savais que, lui, il n'avait jamais besoin de dormir, qu'il veillait toujours et qu'il était là, dehors, contemplant les étoiles et repoussant, par sa seule présence, les monstres des montagnes. .D .Bdia Férilompard, .Edia murmurai-je. .Bdia Je dois trouver un férilompard. .Edia .P Et comme ça, je pourrais retourner voir mon maître. Avec cette pensée en tête, je parvins enfin à m'endormir. .salto .D .Bdia Tremblement de terre à Véliria! .Sm -t journal La Gazette Nocturne ! .Sm -t journal La Gazette Nocturne ! .Edia criai-je. .P C'était jour de fête, le premier Jour-Bonté de la lune de Joies, jour où l'on fêtait les vendanges, et les rues étaient bondées de monde. Le meilleur jour pour un crieur de journaux: les ventes marchaient plus que bien. Le seul inconvénient, c'était que je n'avais encore trouvé aucun mot qui rime avec nocturne et fasse un joli refrain, mais cela ne semblait pas non plus déranger les gens. .P Je vis une main gantée se tendre avec deux clous, je donnai le journal et pris les pièces en criant: .D .Bdia .Sm -t journal La Gazette Nocturne ! Tremblement de terre à Véliria! .Edia .P Manras s'arrêta à côté de moi, haletant. .D .Bdia Ça alors, Débrouillard, il t'en reste qu'un? .Edia .D .Bdia Et à toi, dix à ce que je vois, .Edia dis-je. .Bdia Qu'est-ce qu'il t'arrive, shour? .Edia .P Manras haussa les épaules, la mine sombre. .D .Bdia J'ai la gorge enrouée. Mon frère va m'essoriller… .Edia .P Je lui adressai une moue compatissante. Manras avait la malchance d'avoir un frère qui s'emparait de tout ce qu'il rapportait. Il vivait avec Dil, dans le Labyrinthe, mais je n'étais jamais allé les voir là-bas: non seulement Manras disait que son frère n'autorisait pas les visites, mais en plus je n'avais pas envie de tomber sur Warok en chemin. .D .Bdia Écoute, .Edia dis-je au petit elfe noir. .Bdia Je peux te donner un peu. Il me reste trente clous. Si tu veux, je t'en donne quinze. Avec ce qui reste, je dîne et je déjeune, t'inquiète pas. Moi, y'a personne qui va m'essoriller. .Edia .P Manras me regarda, les yeux écarquillés. .D .Bdia En vrai? .Edia .D .Bdia En vrai et en drionsanais, .Edia assurai-je en lui mettant les pièces dans la main. .Bdia Tiens. Tu sais pas que les compères s'entraident? Ben voilà. Mais ça, je le fais parce que t'as la gorge détraquée, hein? Un autre jour, ça passe pas. .Edia .P Le petit elfe noir sourit largement et me sauta au cou avec tous les journaux. .D .Bdia Merci, Débrouillard! .Edia .P Je souris et roulai les yeux. Un vendeur de journaux m'avait surnommé Débrouillard parce que je composais mes refrains et lui faisais de la concurrence, et le sobriquet m'était resté. Je frappai amicalement Manras avec mon journal. .D .Bdia De rien, shour. Dis, en échange, tu prends mon journal; moi, je vais dîner et je rentre à la maison. Où est-ce qu'il est, le P'tit Prince? .Edia .P Je l'aperçus à côté d'un réverbère allumé, tendant un journal à une dame opulente. .D .Bdia Dis donc! Il va réussir à vendre plus que toi! .Edia fis-je impressionné. .Bdia Bon, eh ben, ayô, Manras, on se voit demain! .Edia .D .Bdia Ayô! .Edia .P Je m'éloignai, passai derrière Dil et tirai sur sa casquette. .D .Bdia Bonne nuit, P'tit Prince! .Edia .P Celui-ci me jeta un regard mi-exaspéré mi-amusé avant de réajuster sa casquette et de faire un geste presque imperceptible en guise de salut. .P Je descendis en courant l'Avenue de Tarmil, je rentrai aux Chats sans presque ralentir et, arrivant à .Sm -t nomlieu La Rose du Vent , je lançai au tavernier: .D .Bdia Monsieur le tavernier, je veux du riz! .Edia .P Et le tavernier me servit du riz. Ces dernières semaines, pour la première fois depuis que j'étais à Estergat, je me sentais réellement un vrai Chat, car je gagnais mes repas, comme autrefois dans les montagnes quand je chassais des lapins, sauf que maintenant, au lieu de les chasser directement, je chassais des pièces d'argent. Je souris tout en mangeant mon riz et, me tournant vers tout un groupe disparate qui chantait pour fêter le Jour des Joies, je terminai rapidement mon assiette et m'approchai pour les écouter, enthousiasmé. .D .Bdia Gamin! .Edia me dit un homme, en me voyant là immobile près de leur table. .Bdia Chante avec nous, allez, c'est jour de fête! .Edia .D .Bdia C'est que je connais pas les paroles, .Edia dis-je. .D .Bdia Ben, tu vas vite les apprendre, c'est tout simple! .Edia .P De fait, les paroles étaient si simples que je les appris en un rien de temps, et je finis par crier avec eux. J'avais déjà la gorge un peu rauque à cause de .Sm -t journal La Gazette Nocturne mais, visiblement, que je chante bien ou mal importait peu. À un moment, je tirai la manche de Fiks, le vieil ouvrier qui m'avait demandé de m'unir à eux, et je lui indiquai une bouteille. .D .Bdia C'est quoi, ça? .Edia .P En réalité, je savais parfaitement ce que c'était, mais je jouai les naïfs exprès, et ma tactique fonctionna: Fiks me regarda, les yeux agrandis. .D .Bdia Comment? Tu sais pas ce que c'est, le vin, mon gars? .Edia .P Je haussai les épaules. .D .Bdia Je viens de la vallée, m'sieu, là-bas, on n'a pas de ça. .Edia .D .Bdia T'en as jamais bu? Et tu veux le goûter? .Edia .D .Bdia Rageusement! .Edia m'exclamai-je avec un sourire. .P L'ouvrier sourit en secouant la tête. .D .Bdia Eh ben, t'arrives au bon moment! Dabel! Passe-nous donc le vin, le p'tiot a soif. .Edia .P Et j'avais vraiment soif, aussi je bus plusieurs longues gorgées avant que quelqu'un s'esclaffe: .D .Bdia Ce gamin va siffler toute la bouteille, Fiks! .Edia .D .Bdia Il a une belle descente! .Edia dit un autre en riant. .P Le vieil ouvrier m'ôta de force la bouteille des mains, et je m'écriai joyeusement: .D .Bdia Eh ben, dis donc, ça brûle! .Edia .P Fiks souffla. .D .Bdia M'enfin, qui t'a appris à boire comme ça? C'est pas de l'eau de source, mon gars! Allez, remue-toi et rentre chez toi, où que ce soit, avant de tourner de l'œil. Pendant les fêtes religieuses, on boit pour être joyeux, pas pour se saouler. Ah, ces jeunes…! .Edia .P Il m'ébouriffa les cheveux, me rendit ma casquette qui était tombée et il me poussa doucement vers la sortie. Je lui adressai un grand sourire et m'esclaffai. .D .Bdia Merci, Fiks! .Edia .P Je vacillai, heurtai un chien et reculai. Je débouchai sur la Place Grise, titubant et le regard très brillant. Heureusement, la Tanière n'était pas trop loin, sinon je serais resté à mi-chemin. Dans les rues, je croisai des silhouettes floues et, étrangement, je pensai que j'avais bien fait de donner le reste de mes pièces à Manras, parce que maintenant, si l'on m'attaquait, les agresseurs allaient être déçus. Je n'étais déjà plus très loin de la maison quand je m'arrêtai pour regarder le ciel et je vis des étoiles très vives. .D .Bdia Compte-les, Mor-eldal, compte-les! .Edia m'exclamai-je. .Bdia Une, deux, trois, quatre… .Edia .P Je continuai à compter à chaque pas que je faisais et j'arrivai enfin dans l'impasse. Je montai les escaliers, je comptai les marches et fronçai les sourcils. .D .Bdia Vingt? Impossible. .Edia .P Je redescendis les escaliers, les remontai, et cette fois j'en comptai six. C'était plus logique. J'allais pousser la porte quand celle-ci s'ouvrit d'un coup et une lumière blessa mes yeux. .D .Bdia Draen? .Edia lança une voix surprise. .P Je clignai des paupières et, en voyant que mon maître avait les yeux grand ouverts, je m'esclaffai. .D .Bdia Ayô, élassar! .Edia .P Et je chantai: .Bl -t verse .It Donn'-moi la main, .It Compagnon, .It Suis le chemin .It Et chantons: .It Viiive l'été! .It Vive l'automne! .It Vive le Daglat et les Cent Esprits! .It Et vive le vin! .El .P Je perdis l'équilibre et heureusement la rampe m'empêcha de tomber. .D .Bdia Par les quatre Esprits de l'Aube, .Edia murmura Yalet, incrédule. .P Il me saisit la main et me fit entrer. Le bruit de la porte en se fermant me sembla aussi fort que si la foudre était tombée sur ma tête et je laissai échapper un .Bdia Aïe, .Edia suivi d'un petit rire. .D .Bdia Tonnerre de braises, tu peux m'expliquer comment diables tu t'es mis dans cet état? .Edia me demanda Yal. .D .Bdia Le comment, c'est assez évident, .Edia dit Rolg amusé. .P Le vieil elfe était assis à la table, un papier entre les mains. Je le saluai d'un geste de la main et d'un sourire et je me tournai vers Yal, mais je devais tant lever les yeux que j'eus le tournis, je les baissai de nouveau et, me voyant libre de bouger, je marchai en chancelant jusqu'à ma paillasse. .D .Bdia Bah, laisse-le, mon garçon, .Edia ajouta Rolg. .Bdia C'est Jour des Joies. .Edia .D .Bdia Jour des Joies! .Edia répéta Yal, ahuri, tandis que je m'allongeais en fredonnant. .Bdia À son âge, je ne faisais pas ce genre de choses! .Edia .D .Bdia Les temps changent, mon garçon… .Edia .D .Bdia Oui, c'est ça! Comme si elles changeaient en six ans. Tu sais quoi? Je crois que mon sari a déjà appris des Chats tout ce qu'il avait à apprendre pour l'instant. Ce que je vais faire, c'est lui trouver un travail où il ne s'égare pas. Je ne veux pas qu'il finisse comme certains que je connais et qui n'ont de Daguenoires que le nom. Tu m'entends, Draen? Draen! .Edia .P J'ouvris un œil et je le vis accroupi à côté de moi, m'observant avec une expression… inquiète?, souriante?, épouvantée? Je n'en savais rien. Je souris et dis: .D .Bdia Oui, oui, élassar. .Edia .D .Bdia Et t'as intérêt à travailler dur, .Edia poursuivit Yal. .D .Bdia Oui, oui. Dis, Yal! .Edia m'exclamai-je soudain. .Bdia Comment va le di-hip-plôme? Hein? .Edia .D .Bdia Euh… Dans quatre jours, je passe les examens, .Edia répondit Yalet. .Bdia Et maintenant dors, sari. Cette nuit, il n'y a pas de leçon, forcément. Je n'enseigne pas mon art aux ivrognes. .Edia .P Je bâillai et j'allais lui dire de nouveau un .qt oui, oui , mais, avant même d'ouvrir la bouche, je tombai dans le sommeil comme un tronc. .Ch "Diplôme" Une semaine après, je me dirigeais avec Yalet vers le quartier de la Harpe. Mon maître voulait me placer dans une famille aisée comme page en échange de repas et d'une expérience domestique. Pour cela, il m'avait fait laver mon visage, couper les cheveux et mettre une chemise neuve et bien blanche. Je le suivais avec entrain, quoiqu'un peu à contrecœur malgré tout, car cela me brisait le cœur de devoir laisser Manras et Dil pour aller servir les grippe-clous. Yerris m'aurait traité de lèche-bottes. .D .Bdia Élassar, .Edia dis-je, alors que nous montions une jolie rue pavée. Je trottai pour le rejoindre. .Bdia Tu sais vraiment pas quand est-ce que Yerris va revenir? .Edia .D .Bdia Non, .Edia répondit Yal sans s'arrêter. .Bdia Alvon a quitté Estergat avec lui, c'est tout ce que je sais. .Edia .P Je soupirai tristement. .D .Bdia Et je vais vraiment devoir travailler dans une maison? .Edia .P Yal me lança un regard mi-ennuyé mi-moqueur. .D .Bdia Allons, ne te désespère pas, Mor-eldal. Pense que je fais ça pour ton bien. Tu apprendras les bonnes manières, tu verras un monde différent de celui des Chats et de ces crieurs de journaux et, bref, ça te fera beaucoup de bien. .Edia .P Je fis une moue sceptique et observai: .D .Bdia Ça, s'ils m'acceptent. .Edia .P Yal soupira. .D .Bdia Oui, s'ils t'acceptent. Je te préviens, si tu fais une bêtise tout de suite, je te fais lire dix fois .Sm -t titulo Les chemins de Vingtemberries . .Edia .P J'ouvris grand les yeux, épouvanté. Pour m'apprendre à lire les signes modernes du drionsanais, Yal m'avait apporté au Sommet un livre qu'il avait emprunté à la bibliothèque des Ormes. Et j'avançais à pas d'escargot. Lire dix fois ça… cela m'aurait pris dix ans! .D .Bdia Ouh… .Edia Je déglutis. .Bdia Pas ça, élassar. Ça non. .Edia .D .Bdia Eh bien, alors, tiens-toi bien. .Edia .P Nous arrivâmes au bout de la rue, et mon maître continua tout droit vers une demeure rouge —dans le quartier, toutes les maisons étaient énormes. Il tira la sonnette et, alors qu'elle tintait, il se tourna vers moi: .D .Bdia Au fait, rappelle-toi que nous sommes cousins, hein? .Edia .P J'acquiesçai et agrandis légèrement les yeux quand la porte s'ouvrit et un homme brun, vêtu de noir, apparut. On aurait dit un corbeau. Mais c'était un humain. Il avait le visage pointu, des yeux bridés et une expression lugubre qui ne me plut pas. .D .Bdia Bonjour, .Edia dit Yalet. Il toucha le bord de son chapeau haut-de-forme. Mon maître était habillé comme un véritable gentilhomme. .Bdia Je suis Yalet Ferpades. Un ami m'a dit que cette maison avait besoin d'un garçon comme page et je voulais… .Edia .D .Bdia En aucune façon, ici, on n'a besoin de personne, .Edia l'interrompit l'homme à la tête de corbeau. .P Et il nous ferma la porte au nez. Je soufflai. .D .Bdia Tête de corbeau, .Edia grognai-je. .P Yal me jeta un regard d'avertissement et il descendit le perron en grognant lui aussi. .D .Bdia Bon sang, je me suis trompé de maison? .Edia Il jeta un coup d'œil au numéro, fit non de la tête et répéta: .Bdia Bon sang. .Edia .D .Bdia Vendre des journaux, c'est pas mal non plus, élassar, .Edia intervins-je. .Bdia Si j'y allais tout de suite, j'aurais le temps de prendre ceux de l'après-midi et… .Edia .P Je soupirai face à son regard exaspéré. D'un geste, il m'indiqua de le suivre et il me commenta à voix basse: .D .Bdia Ne m'appelle pas élassar en plein jour, d'accord? .Edia .D .Bdia Toi, tu m'as appelé Mor-eldal, .Edia rétorquai-je. .P Yal leva les yeux au ciel et acquiesça avec un léger sourire amusé, avant d'adopter une expression plus sérieuse. .D .Bdia Écoute, Draen. Je veux seulement que tu apprennes autre chose que de vagabonder dans les rues et chanter comme un lutin. .Edia .D .Bdia Qu'y a-t-il de mal à cela? .Edia répliquai-je. .Bdia En plus, j'apprends pas que ça. Toi aussi, tu m'apprends beaucoup de choses. Les serrures magiques, le Vingtemberries, les harmonies… .Edia .D .Bdia Parle moins fort, tu veux bien? .Edia souffla Yal. .P Je pris une mine désolée. .D .Bdia Pardon. .Edia .P Yal soupira et il allait dire quelque chose quand, tous deux, nous entendîmes une voix appeler: .D .Bdia Monsieur Ferpades! .Edia .P Nous nous retournâmes et vîmes un jeune elfe descendre en deux bonds le perron de la demeure rouge. Il portait une chemise blanche ample encore plus blanche que la mienne. À sa façon de souffler, il avait l'air d'avoir couru. .D .Bdia Bingo, .Edia murmura Yal. Il me sourit et me poussa par l'épaule pour que je m'approche du perron. Je le fis sans grand enthousiasme. .D .Bdia Monsieur Ferpades, .Edia répéta le jeune noble. .Bdia Je suis Miroki Fal. Je regrette ce malentendu, je n'avais pas averti le majordome de l'annonce que j'avais passée. De fait, je ne pensais pas que quelqu'un viendrait si tôt. C'est lui, le garçon, n'est-ce pas? Quel âge a-t-il? .Edia .D .Bdia Dix ans, .Edia répondit Yal. Il le dit sans une hésitation et je le crus presque. Bon, c'était très probablement vrai: mon maître nakrus m'avait dit que mon anniversaire était vers la fin du printemps et nous étions déjà en automne. Yal poursuivit: .Bdia Il s'appelle Draen, c'est mon cousin et… pour l'instant, il n'a pas beaucoup d'expérience, mais c'est un bon garçon et, en tout cas, il a de bonnes dispositions et il sait obéir. .Edia .P Cela aussi, il le dit sans hésiter, mais je ne le crus pas. J'avais les dispositions que bon me semblait, que diables. Je levai la tête, fier. Mal interprétant peut-être mon geste, l'elfe grippe-clous sourit. .D .Bdia Bien. Eh bien, écoutez, je vais le prendre à l'épreuve durant quelques jours et, s'il me satisfait, il pourra rester davantage. .Edia .D .Bdia Vous… le prenez? .Edia fit Yal. Cette fois, il ne semblait pas y croire lui-même, pensai-je avec un petit sourire. .D .Bdia Oui, si son travail me satisfait, .Edia répéta le jeune grippe-clous. .D .Bdia Ah. Eh bien, parfait, .Edia se réjouit Yal. .Bdia Dites, je souhaiterais seulement poser une condition. Le logement ne sera pas possible. Il a déjà une maison et son grand-père préfère qu'il rentre dormir là-bas. J'espère que ce n'est pas un problème. .Edia .D .Bdia Pas du tout, .Edia assura Miroki Fal. .Bdia Du moment qu'il arrive à temps le matin. Je vous assure que je le relâcherai tous les jours avant huit heures du soir, probablement bien plus tôt. Bonne journée, monsieur Ferpades. Draen, entrons. .Edia .P Je jetai un regard appréhensif à mon maître, mais l'expression de celui-ci m'invita à obéir au grippe-clous et, mal à l'aise, nerveux comme un lapin qui entre dans la maison du loup, je franchis le seuil sous le regard indifférent du Corbeau et les yeux souriants du Grippe-clous. Ce dernier me conduisit à l'étage et, plus vite que je ne l'aurais imaginé, mon appréhension se changea en curiosité. Cette maison était inimaginable. Il y avait des objets si bizarres! Mon maître nakrus, lui qui disait qu'il ne voulait pas que je remplisse la grotte de choses inutiles, comme de jolies pierres ou des bâtons sculptés… qu'aurait-il dit de cette demeure? .D .Bdia M'sieu, .Edia dis-je, alors que le Grippe-clous me guidait dans un large couloir. Celui-ci avait trois portes de chaque côté, toutes fermées. Je repris: .Bdia M'sieu! Qu'est-ce que c'est? .Edia .P J'indiquai un objet doré et grand d'une forme incompréhensible. Miroki Fal se racla la gorge. .D .Bdia C'est une œuvre d'art que mon père a achetée il y a des années. Ma mère n'a pas voulu l'emporter à Griada quand ma famille a déménagé et, par tous les esprits, comme je la comprends! C'est une horreur. Sincèrement, je n'ai pas la moindre idée de ce que c'est. .Edia .P J'arquai un sourcil. Ça alors. .D .Bdia Et ces gens? .Edia m'enquis-je, en montrant de grands tableaux suspendus tout le long du couloir. .Bdia Des ancêtres? .Edia .D .Bdia Quelques-uns, .Edia acquiesça Miroki Fal, s'arrêtant devant une porte et sortant une clé. .Bdia Cette maison est celle de mon oncle, alors il y a plein de tableaux de ses enfants et petits-enfants. Mais il y aussi des œuvres religieuses qui représentent des Esprits illustres, et des œuvres modernes. Regarde, celle-ci, c'est mon meilleur ami qui l'a peinte. Il me l'a vendue pour à peine deux-cents siatos au printemps dernier, mais c'est le tableau que j'aime le plus. .Edia .P Le tableau était étrange, complètement noir avec des choses argentées qui ressemblaient à des toiles d'araignées. Je pris un air déconcerté. .D .Bdia Mais il est pas peint, .Edia dis-je. .P Miroki Fal resta sans voix une seconde puis éclata de rire. .D .Bdia Bien sûr qu'il est peint! C'est de l'art, mon garçon. Ne t'inquiète pas, tu ne peux pas le comprendre. .Edia Oh, mais je ne m'inquiétais pas, pensai-je, mais je ne dis rien. Il ouvrit son bureau et entra en ajoutant: .Bdia Je suppose que ton cousin a compris les conditions de l'annonce: en échange de ton travail comme page, je te donnerai à manger, un logement, mais je vois que, ça, ce ne sera pas nécessaire, et peut-être quelque pourboire. .Edia .P J'acquiesçai pendant qu'il refermait la porte et je jetai un regard autour de moi. Je vis des étagères avec des livres et des livres et encore des livres et des figurines et des vases et de très hauts rideaux blancs… Je demeurai bouche bée. Je me croyais dans un autre monde. Pour moi qui avais vu au total quatre livres dans ma vie, tout ça… c'était une énormité. .D .Bdia Ça alors, .Edia laissai-je échapper. .Bdia Ils sont tous vrais? .Edia demandai-je en m'approchant des livres. .D .Bdia Euh… oui, n'y touche pas, d'accord? Assieds-toi. Je vais t'expliquer rapidement ce que tu devras faire: c'est très simple. .Edia .P Ébloui, je m'assis sur une chaise majestueuse. Mes pieds étaient loin de toucher le sol. Je levai un regard attentif sur Miroki Fal, assis derrière le bureau. Que pouvait bien vouloir ce Grippe-clous? .D .Bdia Bon, .Edia poursuivit le jeune elfe. .Bdia Je ne sais pas si tu sais ce qu'est le Conservatoire. .Edia .P Je fronçai les sourcils et acquiesçai. .D .Bdia L'école des magiciens, non? .Edia .P Miroki Fal acquiesça. .D .Bdia C'est cela. J'y étudie, et il se trouve que je n'ai pas de page depuis quatre lunes. Le précédent s'est enfui. Et… bon, décidément j'ai besoin d'un page. Tu devras porter mes notes, faire des commissions, envoyer des messages… Rien de très compliqué. L'après-midi, je n'ai pas de cours, alors tu aideras Rux à préparer le repas, à nettoyer la maison et tout ce qu'il te demandera. Compris? .Edia .P Je clignai des paupières. Mères des Lumières… Tout ça? .D .Bdia C'est qui, Rux? .Edia demandai-je. .D .Bdia Le majordome, celui que tu as vu tantôt, .Edia expliqua l'elfe. Je grimaçai, et il sourit. .Bdia Ne te tracasse pas, il ne va pas te mordre. .Edia .P C'est ce que j'espérais… Je déglutis. .D .Bdia M'sieu? Pourquoi l'autre page s'est enfui? .Edia .P Cette fois, c'est lui qui grimaça. .D .Bdia Eh bien… Le Conservatoire réserve parfois des surprises. Il y a eu un petit accident pendant une expérience, le garçon a eu une peur bleue et, le jour suivant, je ne l'ai pas revu. .Edia Il secoua la tête et se leva de son fauteuil sous mon regard appréhensif. .Bdia C'est pourquoi je t'interdis formellement d'entrer dans les salles de classe. Et si je te dis que tu peux t'en aller, tu t'en vas, tu sors du Conservatoire, et tu reviens à l'heure indiquée, d'accord? .Edia .P Je soufflai. Ça, c'était une bonne nouvelle. .D .Bdia Ça court, ça court, .Edia dis-je, plein d'espoir. .Bdia Ça fait combien d'heures libres? .Edia .P Le Grippe-clous me regarda avec un mélange de surprise et d'amusement. .D .Bdia Eh bien… Cela dépend de mon agenda. Mais, quand je dis que tu sors du Conservatoire, c'est pour venir ici et aider Rux. .Edia .P Je le regardai, la mine atterrée. .D .Bdia Vraiment? .Edia .P Miroki hésita et se racla la gorge. .D .Bdia Bon… Je suppose que Rux pourra se débrouiller seul le matin. .Edia .P Je lui souris largement. .D .Bdia Alors, je peux aller où je veux? Hein, m'sieu? Merci, m'sieu, ça c'est gentil! .Edia .P Le jeune elfe roula les yeux. .D .Bdia Je suis de ceux qui pensent que même les pauvres ont besoin de temps libre. Alors oui, tu pourras aller jouer avec tes amis, du moment que tu reviens à l'heure indiquée sans retard, .Edia insista-t-il. .Bdia Un seul retard et notre accord tombe à l'eau, compris? .Edia .P J'acquiesçai énergiquement sans un mot, et il sourit, fronça les sourcils et ajouta: .D .Bdia Une dernière chose. Si je vois disparaître un seul objet de cette maison, c'est toi que j'accuserai. Alors, attention à ce que tu touches. .Edia J'acquiesçai de nouveau, et il tonna: .Bdia Rux! .Edia .P Le majordome tarda à arriver; ce n'est pas qu'il boitait comme Rolg, mais il marchait avec beaucoup de calme. .D .Bdia Oui, Monsieur Fal? .Edia demanda-t-il d'une voix sèche. .D .Bdia Draen sera ton assistant, .Edia déclara Miroki Fal. .Bdia S'il te plaît, montre-lui ses nouvelles tâches et veille à ce que, demain, à huit heures, il soit devant la porte et prêt à partir. .Edia .P Rux le Corbeau fit un bref signe de la tête et, non sans quelque appréhension, je me levai et le suivis dans le couloir, puis en bas des escaliers. Ce type ne m'inspirait pas confiance. Sans prononcer un mot, il m'emmena au grand salon principal de l'entrée et m'indiqua une porte fermée. .D .Bdia Là, c'est l'office. Tu ne dois pas l'ouvrir, .Edia me prévint-il. Il s'éloigna vers une porte ouverte. .Bdia Ça, c'est la cuisine. Là, tu n'entres pas. Les repas, c'est moi qui les prépare, tu m'as compris? .Edia .P Il me regarda si fixement que je ne répondis pas et je restai cloué sur place, intimidé. Il fronça les sourcils. .D .Bdia Tu m'entends quand je te parle? .Edia .P Je me repris. .D .Bdia Oui, oui. Je rentre pas dans la cuisine ni dans l'office. J'vous comprends rageusement, .Edia assurai-je. .P Rux fronça les sourcils encore davantage. .D .Bdia Bien, .Edia dit-il. .Bdia Alors prends ce balai et nettoie le couloir d'en haut. Sans rien toucher ni ouvrir de portes. .Edia .P Je fis un petit bond de joie. Enfin une occasion de m'éloigner du corbeau! .D .Bdia J'y vais, .Edia dis-je. Je pris le balai et grimpai les escaliers presque en courant. Je décidai de commencer depuis le fond, où il y avait une magnifique et énorme fenêtre. Mais, en chemin, je m'arrêtai pour contempler les tableaux. Il y en avait de toutes sortes, des portraits de gentilshommes moustachus et de dames aux chapeaux farfelus, des paysages avec de jolies jeunes filles vêtues tout de blanc… Et le tableau noir des toiles d'araignée. J'observai ce dernier avec curiosité. Pourquoi le Grippe-clous aimait-il autant ce tableau qui n'était même pas peint? Après avoir jeté un coup d'œil vers la porte fermée du bureau, je tendis ma main droite et touchai la superficie noire. Je sentis une étrange énergie et m'écartai d'un coup. Un tableau enchanté! Si Rux m'avait averti de ne pas toucher, ce n'était pas pour rien. Heureusement que ma main droite était relativement imperméable aux sortilèges externes. .P Je m'éloignai vivement, secouai ma main pour chasser cette désagréable sensation et commençai à donner des coups de balai énergiques tout en jetant un regard par la vitre. De là, on voyait le Conservatoire, un grand château plein de fenêtres, avec des murs aussi noirs que la Roche. .D .Bdia Un bastion, .Edia murmurai-je. .P Je me souvenais que, dans le livre de contes avec des images de mon maître nakrus, il y avait un dessin de ce genre avec le mot: bastion. Là, vivait une petite princesse seule et désemparée… .D .Bdia Mais elle était courageuse et, un jour de printemps, elle partit à l'aventure, le cœur ensoleillé de joie, .Edia susurrai-je, continuant le conte. Je le savais par cœur: mon maître nakrus me l'avait lu de nombreuses fois et j'en avais fait autant tout seul. C'était assez frustrant de voir que l'écriture d'alors n'était plus du tout la même à présent. .P Je soupirai et, m'apercevant que j'avais cessé de balayer, je poursuivis en entonnant: .P .Bl -t verse .It Tralatralala! .It En balayant on balaie, .It On balaie en balayant, .It Je balaie et tu balaies, .It Balayant nous balayons! .It Tralatralala! .El .P Je continuai et j'étais déjà arrivé à la fin du couloir quand la porte du bureau s'ouvrit et le Grippe-clous apparut. .D .Bdia Petit! .Edia me dit-il. .P Je m'arrêtai, me tus et le regardai, interrogateur. .D .Bdia Euh… Ici, tu peux chanter autant que tu veux, mais dehors et au Conservatoire, ne fais pas ça. Je ne veux pas que tu te fasses remarquer, hein? .Edia .P Je haussai les épaules. .D .Bdia Ça court, m'sieu! .Edia .P Et je jetai toute la poussière rassemblée sur la première marche, je passai à la suivante et continuai à jeter toute la saleté tout en fredonnant ma chanson. Arrivé en bas, je jetai un coup d'œil à la cuisine et je vis Rux assis à une table en train de couper quelque chose avec un couteau. Il leva les yeux et, à ma grande surprise, il me sourit. Sur le moment, son sourire me fit très peur, surtout parce qu'avec son couteau à la main, le tableau qu'il offrait était, disons, un peu inquiétant. Cependant, après réflexion, je me dis que son sourire, bien qu'un peu sinistre, n'était pas mauvais. .P Et je ne me trompais pas. Je passai deux bonnes heures à chanter tout en passant le balai et le plumeau et, quoi qu'il ait dit avant, Rux me laissa entrer dans la cuisine pour l'aider à laver les assiettes et il partagea même avec moi les restes de soupe que Miroki Fal avait laissés la veille. Alors que nous mangions, assis à la petite table de la cuisine, je m'enthousiasmai: .D .Bdia Qu'est-ce que c'est bon! Qu'est-ce que c'est? .Edia .D .Bdia Mmpf, .Edia dit Rux. .Bdia Des légumes, de la viande… Il y a beaucoup d'ingrédients, comme dans toutes les soupes. Et ne parle pas la bouche pleine. .Edia .P Je fermai la bouche et, après un silence, je terminai mon bol et demandai: .D .Bdia À quoi ils servent, tous ces instruments? .Edia .P Je montrai un tas de casseroles et de louches de différente taille. Rux laissa échapper un autre: Mmpf. Et après un silence pendant lequel je le regardais, attendant sa réponse, il expliqua: .D .Bdia Ce sont des poêles, des casseroles, des marmites… Tu n'as donc jamais vu une poêle? .Edia .P Comme je n'en étais pas sûr, je fis non de la tête. Rux dit une nouvelle fois: Mmpf. Et il ajouta un: .D .Bdia Nettoie les bols, allez. .Edia .P Il me tendit le sien et je me levai pour les nettoyer. Finalement, Rux n'était peut-être pas si mauvais que ça, mais il était aussi expressif que Dil, ou même moins. .D .Bdia Quand tu auras fini, tu pourras t'en aller, .Edia fit Rux. .P J'ouvris grand les yeux à l'annonce de cette bonne nouvelle, et je faillis faire tomber le bol. .D .Bdia Reviens demain à huit heures sonnantes, .Edia ajouta Rux. .Bdia Si tu arrives en retard, Monsieur Fal va t'essoriller. .Edia .P Je laissai les bols impeccables sur la table et j'adressai à Rux un large sourire. .D .Bdia À huit heures, je serai là! .Edia assurai-je. .P Et je partis en courant. Juste avant de sortir de la cuisine, je crus percevoir un autre léger sourire amusé du majordome. .P Je descendis et descendis des rues jusqu'à l'Esplanade. Il était à peine trois heures de l'après-midi. Je me rendis au bureau et de là aux places où, le duo chanteur et le P'tit Prince, nous avions l'habitude de vendre. Après une heure à les chercher, je finis par tomber sur mes compagnons et je leur criai: .D .Bdia Ayô, camaros! .Edia .P Le petit elfe noir, en me voyant, sourit et s'approcha en courant suivi de Dil. .D .Bdia Où t'étais passé? .Edia .D .Bdia J'ai trouvé un nouveau travail, .Edia expliquai-je. .Bdia Dans le quartier de la Harpe. .Edia .P Manras resta bouche bée. .D .Bdia C'est vrai? Avec les princes? .Edia .P J'acquiesçai. .D .Bdia Avec un magicien qui étudie au Conservatoire. .Edia .D .Bdia Mères des Lumières! .Edia souffla Manras, impressionné. .P Je souris. .D .Bdia Oui, mais, t'inquiète, dès que j'aurai laissé le Grippe-clous au Conservatoire, après je peux aller où je veux, s'il me dit que je peux, bien sûr. Alors, dès que je pourrai, j'viendrai avec vous. Comment vont les ventes? .Edia .D .Bdia Vent en poupe, .Edia assura Manras. .Bdia Mais qu'est-ce que tu vas faire maintenant si t'as pas de journaux? .Edia .D .Bdia Vendre ceux de Dil! .Edia répondis-je. .Bdia De toute façon, t'en as toujours en trop, .Edia dis-je au P'tit Prince. .Bdia Donne-m'en quelques-uns. Après je te file la moitié des clous, parce que j'ai déjà mangé chez le magicien, qu'est-ce que t'en dis? .Edia .P Forcément, le P'tit Prince trouva ça très bien. Tant qu'il ne s'agissait pas de se faire remarquer ou de faire de mauvais tours, tout lui paraissait très bien. Aussi, je passai les dernières heures de l'après-midi avec eux, j'allai dîner un demi casse-croûte de fromage à .Sm -t nomlieu La Rose du Vent et, mâchant encore la dernière bouchée, je trottai directement jusqu'à l'Impasse. Après m'être assuré que personne ne passait dans la rue contigüe, je me concentrai, j'unis mon jaïpu à mon entourage et je m'enveloppai d'ombres harmoniques. La vérité, c'est que je les réussissais assez bien, pensai-je avec un sourire. J'agrippai la gouttière sans presque la regarder, grimpai et atterris sur le toit en silence. Je le traversai et je continuai à grimper, m'accrochant toujours aux même saillies, avec la rapidité qui s'acquiert avec l'habitude. .P Finalement, je me hissai par-dessus le mur de la terrasse et j'atteignis le Sommet. Il ne faisait pas encore totalement nuit, peu de réverbères étaient allumés et, dans le ciel, on apercevait les étoiles. On ne les voyait pas toujours. Aussi, je m'allongeai sur le dos pour les voir dans toute leur splendeur. Cette nuit-là, c'était Lune noire, mais un croissant de Gemme pointait déjà, là-bas au-dessus des plus hautes aiguilles affilées de la Roche. Je levai un index et cachai la Gemme de façon à ne voir qu'un anneau de lumière bleue autour. Puis je laissai retomber la main, je bâillai et j'entendis un: .D .Bdia Alors? Ça a été dur, le premier jour de travail? .Edia .P Je tournai la tête et vis la silhouette de Yal apparaître au-dessus du mur de la terrasse. .D .Bdia Élassar! .Edia dis-je, en me redressant. .Bdia Tu sais que le Grippe-clous va m'emmener au Conservatoire? .Edia .P Yal venait de s'asseoir, s'appuyant contre le mur, et il détourna brusquement le regard des étoiles. .D .Bdia Qu'est-ce que tu dis, là? .Edia souffla-t-il. .D .Bdia Ce que ch'te dis. C'est un étudiant magicien, et il veut que je lui fasse des commissions là-bas, .Edia expliquai-je. .P Il y eut un silence. Yal toussota. .D .Bdia Ça, ce n'était pas dit dans l'annonce, .Edia grogna-t-il. .Bdia Je comprends maintenant pourquoi il n'a pas pris de serviteur noble… .Edia .D .Bdia C'est vraiment dangereux, le Conservatoire? .Edia m'enquis-je. .P Yal croisa les jambes en se raclant la gorge. .D .Bdia Ça ne l'est pas si tu te tiens loin de leurs expériences. Ton ancien maître t'a sûrement averti des dangers des arts celmistes. .Edia .D .Bdia Pour soi-même, oui, pas pour les autres, .Edia dis-je, étonné. .D .Bdia Eh bien, elles peuvent être dangereuses, .Edia affirma Yalet. .Bdia L'alchimie en particulier. Ce printemps, sans aller chercher plus loin, peu de temps avant que tu arrives, il y a eu une explosion dans toute une aile du Conservatoire. Tu n'imagines pas la fumée qui sortait, dense et toute verte; on la voyait depuis le quartier des Chats. Il y a eu plusieurs intoxications graves. Hum. Dis-moi, ce Miroki Fal n'est pas alchimiste, j'espère? .Edia s'inquiéta-t-il. .P Je secouai la tête, inquiet. .D .Bdia Ch'sais pas, il me l'a pas dit. Mais il a dit que, moi, j'entrerai pas dans les salles de classe. .Edia .D .Bdia Et t'as intérêt à l'écouter, .Edia appuya Yal et il dit plus joyeusement: .Bdia Au fait, au fait, sais-tu que j'ai obtenu le diplôme? .Edia .P J'inspirai une bouffée d'air. .D .Bdia Ouah! C'est bien! .Edia .P Yal acquiesça, l'air songeur. .D .Bdia J'ai étudié plus dur qu'un mage et les esprits savent que je mérite ce diplôme. Sans Korther, je ne serais pas arrivé à moitié endormi à l'examen… Enfin, .Edia il se racla la gorge et leva la tête. .Bdia Bon, au travail, sari. Dis-moi, qu'est-ce que nous avons vu hier? .Edia .D .Bdia Des crochets, des pièges et des crochets, .Edia fis-je avec une moue théâtralement ennuyée, puis je souris. .Bdia Et des harmonies! .Edia .D .Bdia Précisément, .Edia dit Yal, en se levant. .Bdia Aujourd'hui, nous allons les mettre en pratique en vrai. Ça te dit? .Edia .P Je le regardai, éberlué, et je me levai d'un bond, enthousiaste. .D .Bdia Nous allons voler des choses précieuses? .Edia .D .Bdia Non, cette nuit, nous ne sommes pas des voleurs: nous sommes des fantômes, .Edia sourit mon maître. .P Et avec agilité, il commença à descendre du Sommet. Je le suivis. .D .Bdia Fais attention où tu mets les pieds, .Edia me dit-il, quand il me vit atterrir près de lui sur un toit. .D .Bdia Je fais très attention, .Edia assurai-je. .D .Bdia Un faux pas à cette hauteur signifie la mort, .Edia me répliqua-t-il, très sérieux. .P Je soupirai, parce qu'il commençait à me le répéter autant que mon maître nakrus, ses histoires de squelettes grincheux. .D .Bdia Oui, élassar. .Edia .P Nous n'atterrîmes pas dans l'Impasse mais dans un endroit différent et, dès que je posai les pieds par terre, Yal s'éloigna. Je dus courir pour le rejoindre. .D .Bdia On va où? .Edia demandai-je. .D .Bdia Suis-moi et tu verras. .Edia .P Au lieu de descendre la pente, nous la montâmes. Bientôt, nous tombâmes sur de larges escaliers qui marquaient la fin des Chats et le début d'Atuerzo. Nous traversâmes le Parc des Pierres et, quand je vis mon maître s'accroupir derrière un arbuste, je l'imitai. .D .Bdia Un garde de nuit, .Edia expliqua Yal à voix basse. .P Quelques instants après, je vis passer ledit garde avec sa lanterne dans le parc sombre. De l'autre main, il fumait une pipe. Il s'arrêta un moment près d'un banc pour la rallumer, puis il continua. Dès qu'il disparut, Yal se leva et traversa la rue vers un grand édifice. Je fronçai les sourcils avant de demander: .D .Bdia Et cet endroit, c'est quoi? .Edia .D .Bdia L'École des Ormes, .Edia répondit Yal en chuchotant. .Bdia À part le concierge, tout est vide. Par ici. Utilise les harmonies. .Edia .P Il grimpa rapidement par-dessus le portail. Je souris et le suivis, enthousiasmé à l'idée de visiter l'endroit où Yal avait étudié pendant trois ans. Nous traversâmes une cour pavée, enveloppés d'ombres harmoniques. Yal ouvrit la première porte avec une clé et, une fois à l'intérieur, il me murmura avec amusement. .D .Bdia J'ai fait une copie en utilisant de la cire. Viens. .Edia .P Nous parcourûmes un couloir plein de portes, mais nous n'en ouvrîmes aucune, et Yal me guida directement au troisième étage par des escaliers. Sachant exactement où il allait, mon maître s'arrêta devant une porte et tendit une main vers la poignée sans la toucher. .D .Bdia Dis-moi s'il y a un piège, .Edia me demanda-t-il. .P Je haussai les épaules et plaquai ma main droite sur la porte. J'entendis mon maître souffler; il ne s'était pas encore habitué à ce que les pièges magiques anti-vols ne détectent pas ma main comme une intruse. Je perçus une énergie et acquiesçai. .D .Bdia Y'en a un. .Edia .P Logique, sinon Yal ne m'aurait pas demandé de le chercher. .D .Bdia Eh bien, désactive-le, .Edia m'invita-t-il. .P Je me concentrai, j'examinai le tracé du piège et je le reconnus: c'était un de ceux que Yal m'avait montrés. Je localisai rapidement le détonateur, je brisai les liens autour de lui et… Je m'arrêtai. .D .Bdia Je le désactive ou je le défais? .Edia .P Yal s'esclaffa tout bas. .D .Bdia Tu le désactives, sari; le désactiver, ça fait beaucoup plus professionnel. Quand nous sortirons, tu le réactives, comme ça personne ne saura que quelqu'un est passé par là. .Edia .D .Bdia Eh ben, c'est fait, alors, .Edia l'informai-je. .P Il le vérifia en tournant la poignée et je le vis si tranquille que je demandai: .D .Bdia C'est pas grave si on nous surprend, n'est-ce pas? .Edia .D .Bdia Euh… Si, c'est grave, sari. Mais on ne nous surprendra pas, t'inquiète pas, je connais cet endroit par cœur. .Edia .P J'entrai derrière lui et une odeur de papier me submergea. La lumière de la Gemme éclairait doucement l'intérieur, et j'étouffai un cri de surprise. .D .Bdia Y'a plus de livres ici que chez le Grippe-clous! .Edia .D .Bdia Parle plus bas, Mor-eldal, .Edia grogna Yal. .D .Bdia Pardon, pardon, .Edia murmurai-je tandis qu'il s'éloignait entre les étagères. .P Je courus jusqu'au fond, puis revins par un autre rayon et, comme Yal ne m'avait pas dit de ne pas toucher, je passai la main sur le dos de chaque livre. Après avoir fureté un moment, je vis mon maître avec un livre ouvert et une lumière harmonique allumée, et je m'approchai. .D .Bdia Élassar, .Edia murmurai-je. .Bdia Ils sont tous écrits? .Edia .P Le sourire de Yal apparut dans toute sa splendeur. .D .Bdia Les livres? .Edia J'acquiesçai. .Bdia Bien sûr, sari. Dans les bibliothèques, il n'y a que des livres écrits. .Edia .P Je pointai la tête pour voir quel livre il regardait. .D .Bdia Et celui-là, qu'est-ce qu'il raconte? .Edia .D .Bdia Des choses d'histoire, .Edia répliqua Yal. Et il le ferma avant de le replacer sur l'étagère. Je l'entendis marmonner: .Bdia Quatre-mille-trois-cent-soixante-huit. .Edia .P Il consulta un autre livre et murmura: .D .Bdia Satranine. Quatre-mille-trois-cent-soixante-huit. .Edia .P Je le contemplai, perplexe. .D .Bdia Satranine? C'est quoi ça? .Edia .D .Bdia Une poudre blanche, un sédatif puissant, .Edia répondit Yal distraitement. Et il remit le livre à sa place avant de se diriger vers la porte. .Bdia Viens, sari, et ne fais pas de bruit. .Edia .P Je le suivis, de plus en plus déconcerté. Je réactivai le piège sur la porte de la bibliothèque et, cette fois, nous descendîmes les escaliers jusqu'au deuxième étage. Yal examina une porte massive différente des autres et alors il me fit signe de la main et chuchota: .D .Bdia Désactive-la, tu le fais très bien. .Edia .P Cette fois, j'eus plus de mal, parce que le tracé n'était pas un de ceux que Yal m'avait appris, mais j'y parvins et Yal me passa une main affectueuse sur la casquette. .D .Bdia Dans un an, je te vois déjà dormir sous des tentures d'or, sari. .Edia .P Je roulai les yeux et le suivis à l'intérieur. Cette fois-ci, nous ne trouvâmes pas de livres mais des montagnes de dossiers et de papiers posés sur plusieurs bureaux. Avec promptitude, Yal fouilla plusieurs piles et, soudain, en prenant une, il s'assit sur une chaise avec un soupir. .D .Bdia Je t'ai appris à lire le nom de Yalet, n'est-ce pas? .Edia me murmura-t-il. .Bdia Eh bien, prends ça. .Edia .P Il me donna un tiers de la pile et, de plus en plus étonné, je lançai un sortilège de lumière, mais celui-ci s'éteignit presque aussitôt. Je me concentrai et le lançai de nouveau. Ce que je vis sur ces feuilles me fit froncer les sourcils. C'était un formulaire imprimé avec des choses écrites à la main. J'essayai de lire la première ligne en haut, écrite en gros: .D .Bdia Ex… Examen… de… théontie? .Edia .P Je secouai la tête, et Yal m'aida: .D .Bdia Théologie, sari. .Edia .D .Bdia Oh! Bien sûr. .Edia Je plissai les yeux et lançai un nouveau sortilège de lumière. Je ne le maîtrisais pas très bien encore. J'allais continuer à lire quand Yal brandit trois feuilles jointes comme un trophée et s'exclama dans un murmure: .D .Bdia Je vous tiens! Ne cherche plus, sari, je les ai trouvées. .Edia .P Il sortit alors tout un attirail, plume incluse, il plongea celle-ci dans son encrier et, très consciencieusement, il se mit à ajouter des signes. Je l'entendis murmurer: Quatre-mille-trois-cent-soixante-huit. Satranine. Et je ne sais quoi d'autre. .D .Bdia Ça y est, .Edia fit-il en souriant. Il renouvela sa lumière harmonique qui commençait à faiblir et sécha l'encre de sa feuille. Moi, je le regardais, abasourdi. Il rangea l'encrier, remit la pile à sa place, et nous sortîmes du bureau comme nous étions entrés. Assimilant encore ce que venait de faire mon maître, je réactivai le piège, Yal s'assura que je l'avais fait correctement et, une fois dans la cour, nous repassâmes par-dessus le portail et ne tardâmes pas à prendre le chemin du retour vers le quartier des Chats. Après un long silence, je soufflai. .D .Bdia Élassar… T'avais dit que t'avais réussi ton examen. .Edia .P Yalet me jeta un regard moqueur. .D .Bdia Et je ne l'ai pas fait? .Edia .P Je souris et m'esclaffai. .D .Bdia Rageusement, oui! .Edia .P Yal souffla, amusé, passa un bras sur mes épaules et prononça: .D .Bdia Et toi aussi, sari, tu t'es débrouillé encore mieux que je l'espérais. Finalement, tu vas avoir raison quand tu dis que tu es plus attentif qu'un hibou. .Edia .P Mon sourire s'élargit, et il ajouta, plus sérieux: .D .Bdia Écoute, je ne veux pas que tu penses que j'ai l'habitude de tricher. Ce que j'ai fait, je l'ai fait pour une bonne raison. Tu comprends, Korther m'a demandé d'aller le voir la veille de l'examen. Je n'ai jamais vraiment eu un mentor particulier, mais… lui, il m'a appris à utiliser les harmonies et… bon, je ne pouvais pas ne pas y aller. C'est le kap. Le problème, c'est que, par sa faute, je n'ai presque pas pu dormir de toute la nuit. Sinon, j'aurais réussi l'examen sans besoin de tricher, crois-moi. .Edia .P J'acquiesçai, lui faisant comprendre que ses raisons me semblaient plus que légitimes. Il me sourit et me tapota l'épaule. .D .Bdia Je t'accompagne jusqu'à la Tanière. .Edia .Ch "Sorcières" Le jour suivant, j'arrivai avant huit heures à la demeure rouge et je dus attendre jusqu'à huit heures et demie dans le salon avant que le Grippe-clous soit prêt pour aller en cours. Il me salua d'un sourire, tendit son sac avec ses notes et autres affaires et me dit: .D .Bdia Ne te sépare pas de moi. .Edia .P Je ne me séparai pas. Le Conservatoire était vraiment tout proche de chez lui et nous n'eûmes qu'à marcher quelques minutes avant d'arriver devant la porte principale. Celle-ci était énorme. .D .Bdia On dirait la gueule d'un monstre, .Edia laissai-je échapper. .P Miroki Fal me jeta un coup d'œil, les sourcils arqués, mais il ne répondit pas, il salua le concierge, et nous entrâmes dans l'école des magiciens. Là, le trajet fut plus long: nous passâmes par de nombreux escaliers et couloirs, croisant des gens de temps à autre. Parfois, le Grippe-clous saluait, parfois non. Finalement, il salua un autre elfe aux cheveux châtains qui attendait devant une porte. .D .Bdia Bonjour, mon ami! .Edia lui dit-il sur un ton pompeux. .Bdia Je n'arrive pas en retard, j'espère? .Edia .D .Bdia Bien en retard, mais le professeur aussi, comme d'habitude, .Edia répliqua son ami, souriant. Ses yeux se posèrent sur moi. .Bdia C'est ton nouvel accompagnateur? Quelle allure! Où l'as-tu trouvé, dans un hospice? .Edia .D .Bdia Pas du tout, son cousin me l'a amené. Et pour le moment, je suis satisfait de lui, .Edia assura Miroki Fal. .D .Bdia Un humain, .Edia observa son ami. .Bdia Et cuivré, en plus. .Edia .D .Bdia Shudi, .Edia souffla le jeune noble, .Bdia qu'as-tu donc contre les humains et les cuivrés? .Edia .P Shudi haussa les épaules, narquois, et à ce moment la porte s'ouvrit, et apparut celui qui, sans aucun doute, devait être le professeur. C'était un humain. Mais il n'était pas cuivré: il était blond, grand, mince et assez jeune. .D .Bdia Bonjour, professeur, .Edia le saluèrent les deux elfes. .P Comme ils allaient entrer, je donnai le sac au Grippe-clous et je lui demandai à voix basse: .D .Bdia Eh, m'sieu, qu'est-ce que c'est, un hospice? .Edia .P Miroki Fal me regarda avec étonnement. .D .Bdia Un hospice? Un endroit où vivent des enfants sans famille. Tout de même, ne pas savoir ça à ton âge… Tu es sûr d'avoir dix ans, petit? .Edia .P Je haussai les épaules, et il me tendit un papier en disant: .D .Bdia Tiens, c'est un message. Va à la bibliothèque d'endarsie, à la porte cinquante-six, et donne-le à mademoiselle Lésabeth. C'est une dame elfe avec des cheveux blonds bouclés et des yeux bleus, tu ne peux pas te tromper: elle est unique en son genre. Dès que tu le lui auras donné, tu reviens ici et tu attends, compris? .Edia .P J'acquiesçai en silence et je vis la porte de la salle de classe se fermer avec un mélange de désillusion et de curiosité; désillusion parce que, ce jour, le Grippe-clous n'allait pas me laisser la matinée libre et curiosité parce que j'avais un château entier à explorer. .P Cinquante-six, pensai-je alors, en m'éloignant dans le couloir. Je ne risquais pas d'oublier le numéro: plus d'une fois, j'avais entendu mon maître jurer par les cinquante-six phalanges de ses mains et pieds. Et, heureusement, les chiffres s'écrivaient encore comme me les avait enseignés mon maître et j'imaginai que je n'aurais pas de mal à trouver la porte. Je me trompai. Cet endroit me rappelait le Labyrinthe. Il n'était pas boueux mais, pour le reste, c'était un peu pareil. .P Je déambulai un bon moment dans des couloirs de pierre déserts jusqu'au moment où je trouvai le numéro vingt. De là, j'arrivai au numéro vingt-neuf et je passai directement au deux-cent-trois. Je m'arrêtai net, ahuri. .D .Bdia Mais qu'est-ce que c'est que ça? .Edia dis-je. .P Je fis volte-face. Et je me retrouvai face à un jeune magicien semi-elfe qui passait par là. Il avait un œil vert et l'autre noir. Comme il allait passer sans à peine me jeter un regard, je l'appelai: .D .Bdia M'sieu! Où est la porte cinquante-six? .Edia .P Le magicien ralentit, mais il ne s'arrêta pas et je dus marcher à ses côtés pendant qu'il répondait: .D .Bdia C'est de l'autre côté du Conservatoire, dans une autre aile. Tu cherches quelqu'un? .Edia .D .Bdia Oui, .Edia affirmai-je. .Bdia La demoiselle Lésabeth. Le Gripp… le… j'veux dire, Monsieur Fal m'a demandé de lui remettre un message. .Edia .P Cette fois, le jeune magicien s'arrêta, et ses yeux de couleur différente me troublèrent. .D .Bdia Lésabeth? .Edia Je le vis faire une moue amusée. .Bdia Tiens donc… Tu es le messager de Miroki Fal? Intéressant. Je peux voir? .Edia lança-t-il, en tendant une main désinvolte vers la lettre. .P Je fronçai les sourcils, en reculant, mais il m'arracha le papier des mains. .D .Bdia Eh! .Edia protestai-je. .D .Bdia Bas les pattes! .Edia grommela le magicien, écartant la lettre de mes mains. .Bdia Je veux juste voir. Je suis Jarey Edans, un de ses amis. .Edia .P Il déplia le papier, le lut, et je vis un sourire illuminer son visage. Un sourire qui ne me plut pas. .D .Bdia Eh, rends-moi ça, .Edia lui dis-je. Je pris le papier, mais il ne le lâcha pas, et je le foudroyai du regard. .Bdia Lâche-le! .Edia .P Il le lâcha et me grogna: .D .Bdia Parle-moi avec plus de respect, morveux! .Edia .P Il me donna une taloche, et je partis en courant. Au fond du couloir, je me retournai et lui lançai: .D .Bdia Bavosseux! .Edia .P Je tournai l'angle et disparus en courant. Ce Jarey Edans ne comprit sûrement pas l'insulte. Seul mon maître nakrus l'utilisait contre les vautours ou les lynx qui s'approchaient trop de la grotte. .P Quand je trouvai la bibliothèque d'endarsie et entrai, la première chose que je vis fut l'horloge suspendue à l'entrée. Elle indiquait onze heures moins vingt. Je me mordis la langue, observant les tables et les livres, j'avançai et… .D .Bdia Gamin, où vas-tu? .Edia Un petit homme avec un binocle m'arrêta de la main. .Bdia Ceci est la bibliothèque d'endarsie, on n'entre pas comme ça. Que viens-tu faire? .Edia .P Je lui expliquai que je devais remettre un message et j'ajoutai sur un ton plaintif: .D .Bdia Je me suis perdu dans les couloirs. C'est que c'est très compliqué et, les numéros, ils se suivent pas, et… .Edia .D .Bdia Je sais, .Edia compatit le petit homme avec un sourire. .Bdia Ce n'est pas facile pour les nouveaux, ni pour les anciens quelquefois, crois-moi. Je suis désolé de te dire que la demoiselle Lésabeth n'est plus là, elle est partie il y a à peine quelques minutes. Je l'ai entendue dire avec ses amies qu'elles allaient sortir dans le parc en bas. Si tu te dépêches, tu les rattraperas peut-être. .Edia .P Je le remerciai et partis en courant dans le couloir qu'il m'indiquait. Je descendis tous les escaliers que je pus et j'arrivai enfin en bas. Je sortis par la porte principale avec un certain soulagement, mais j'eus à peine le temps de respirer car, à cet instant, j'aperçus l'elfe blonde avec un groupe de jeunes filles. Elle s'éloignait dans le parc qui entourait le Conservatoire. Je me précipitai avant qu'elle ne m'échappe et criai: .D .Bdia Demoiselle Lésabeth! Demoiselle Lésabeth! .Edia Je la vis se retourner et, son identité ainsi confirmée, je la rejoignis et tendis le message en expliquant: .Bdia Miroki Fal m'a donné un message pour vous. .Edia .P Lésabeth fit une moue et jeta un regard à ses amies avant de prendre le message. Elle le déplia et rougit un peu. Et comme ses amies tentaient de lire par-dessus son épaule, elle plia brusquement le message et souffla. .D .Bdia Sottises, .Edia dit-elle. Et, sans plus, elle déchira le message en quatre, le jeta, me tourna le dos et repartit avec ses amies. .D .Bdia Qu'est-ce qu'il te dit, qu'est-ce qu'il te dit? .Edia lui demandait l'une. .D .Bdia Boh, rien, comme d'habitude, un poème plein de jolies sottises, .Edia répondit Lésabeth. .P Je la regardai s'éloigner, les yeux écarquillés d'indignation. Deux heures à me promener dans les couloirs de cette jungle de magiciens, et tout ça pour quoi? Pour voir cette sorcière jeter mon message? .D .Bdia Sorcière, .Edia marmonnai-je. .P Et je me baissai pour ramasser les quatre morceaux du message déchiré. Je le recomposai sur l'herbe et essayai de le lire. Je mis un bon moment à déchiffrer les deux premières lignes mais, quand j'y parvins, je demeurai ébahi. Cela disait: .Bparoles Oh belle âme pour qui je soupire, pour toi mon cœur aime et délire. .Eparoles .P De «jolies sottises», avait-elle dit? Cela ressemblait à une chanson d'amour! Et l'elfe blonde traitait ainsi des vers si chaleureux? Je n'arrivais pas à comprendre une telle absurdité. .D .Bdia Draen! .Edia s'écria soudain une voix derrière moi. .Bdia Quand je t'ai dit d'attendre, je croyais que tu resterais dans le couloir, pas dehors. Bon, ça ne fait rien. Tu as donné le message à Lésabeth? .Edia .P Je me levai et glissai discrètement les morceaux de papier dans ma chemise avant de me retourner et de répondre: .D .Bdia Oui, oui, m'sieu, je le lui ai donné. .Edia .P Le Grippe-clous était accompagné de son ami, Shudi. En m'entendant, il eut l'air satisfait et hésita. .D .Bdia Et qu'est-ce qu'elle a dit? .Edia .P Je grimaçai et avalai un peu de travers. .D .Bdia Euh… Eh ben… que ça alors. .Edia .D .Bdia Que ça alors? .Edia s'étonna Miroki Fal. .D .Bdia Oui, c'est ce qu'elle a dit: ça alors, .Edia fis-je en me raclant la gorge. .P Les deux elfes sourirent face à mon expression et Miroki Fal se réjouit: .D .Bdia Tu vois, Shudi? Je fais des progrès. .Edia .P L'elfe noir roula les yeux, et je les suivis jusqu'à la maison tandis qu'ils parlaient de je ne sais quel spectacle que l'on donnait le soir à .Sm -t nomlieu L'Émeraude . Miroki avait invité son ami à manger chez lui, et Rux me laissa leur porter les assiettes et le repas en me faisant promettre d'abord de ne rien faire tomber. De retour à la cuisine, je profitai d'un moment où Rux s'absenta pour jeter les quatre morceaux du message au feu. Et, au passage, je touchai la plaque métallique brûlante avec le doigt de ma main droite pour voir ce qui se passait. Rien: je la retirai, et la main était toujours intacte. Je sentis seulement l'énergie brulique à l'état brut s'évanouir d'un coup dès que je rompis le contact. Je souris. Décidément, mon maître nakrus était un expert fabricant de magaras. .D .Bdia Eh, gamin, .Edia me dit Rux en revenant à la cuisine. .Bdia Monsieur Fal veut te parler. .Edia .P J'entrai dans le salon et, assis avec désinvolture dans un des fauteuils, Miroki Fal me dit: .D .Bdia Deuxième commission, petit. Va acheter un pot d'encre bleue à la boutique de .Sm -t nomlieu Rochinel , c'est dans la Grande Galerie, tu sais où c'est? .Edia .D .Bdia Oui, m'sieu: là-bas, les journaux se vendent comme des petits pains, .Edia répondis-je. .D .Bdia Parfait, eh bien, vas-y avec ce papier et dis à l'employé qu'il mette l'encre sur mon compte. Dépêche-toi! .Edia .P Je sortis, descendis la rue en courant et arrivai à la boutique de .Sm -t nomlieu Rochinel , haletant. .D .Bdia Mon-sieur, .Edia soufflai-je au roux derrière son comptoir. .Bdia Je veux un pot d'encre verte. .Edia .P Je posai le papier de Miroki Fal, j'emportai le pot et… je m'arrêtai devant la porte. .D .Bdia Ah, non, c'était pas de l'encre verte, c'était… .Edia Je réfléchis. .Bdia Mince, rouge? noire? .Edia .P Je ne m'en souvenais pas. .D .Bdia Nous en avons de beaucoup de couleurs, mon gars, .Edia fit le commerçant, avec un raclement de gorge. .Bdia Il vaudra mieux que tu ailles demander et que tu reviennes quand tu seras sûr. .Edia .D .Bdia Oui, .Edia approuvai-je. .Bdia J'y vais! .Edia .P Et, oubliant de rendre le pot d'encre verte, je partis en courant de nouveau en remontant la rue. Quand je lui contai mon trou de mémoire, Miroki Fal me regarda, l'air exaspéré. .D .Bdia J'ai dit: bleue. .Edia .D .Bdia Bleue! .Edia m'exclamai-je. .Bdia Bien sûr! .Edia .P Et je retournai toujours en courant à la boutique. J'étais presque arrivé à la Grande Galerie quand une carriole faillit m'écraser, je fis un bond de côté en catastrophe, je m'affalai par terre et le pot s'échappa de mes mains au loin. À l'instant, j'entendis un bruit de verres cassés et un feulement. .D .Bdia Par tous les esprits et démons! .Edia .P Coïncidences de la vie, ce jeune qui venait de crier n'était autre que Warok, l'Ojisaire qui travaillait pour le Fauve Noir. Il avait le visage et la chemise tachés d'encre verte parce que le pot s'était écrasé contre le mur juste derrière lui. Je laissai échapper un bruyant éclat de rire, l'elfe noir me vit et, me relevant précipitamment, je m'enfuis en courant dans la Galerie. J'entrai dans la boutique en trombe. .D .Bdia De l'encre bleue! .Edia dis-je, hors d'haleine, au commerçant. .Bdia Bleue, .Edia répétai-je, en reprenant mon souffle. .D .Bdia Bon… Et je suppose que Monsieur Fal voulait aussi l'autre pot? .Edia me demanda-t-il en me tendant le pot d'encre bleue. .P Hum… J'acquiesçai silencieusement et dis: .D .Bdia Merci, m'sieu. Ayô. .Edia .P Et je partis, en empruntant l'autre sortie de la Grande Galerie, au cas où Warok aurait l'esprit vindicatif. Le problème, c'est qu'en plus d'avoir un esprit vindicatif, Warok savait aussi réfléchir. Le maudit m'attendait dehors. Sans avertir, il me saisit par le bras et je criai: .D .Bdia J'ai pas fait exprès, j'ai pas fait exprès! .Edia .P Il me regarda, le visage mauvais. .D .Bdia Ça, tu vas me le payer, morveux. Dis-moi, toi, .Edia fit-il en me secouant. Heureusement, cette fois j'avais mis le pot d'encre dans ma poche, sinon il m'aurait sûrement encore échappé. .Bdia Tu sais où est le Chat Noir? .Edia .P Je fis non de la tête. .D .Bdia J'en sais rien. .Edia .D .Bdia Tu mens, .Edia grogna Warok. .D .Bdia Il est parti avec son mentor; moi, ch'sais rien, je le jure. Tu me fais mal, .Edia l'informai-je avec toute la dignité dont je fus capable. .P Warok me foudroya du regard. .D .Bdia Ch'sais très bien où tu vis, tu sais? Et ta vie vaut moins qu'un grain de sable. Tu vas me payer pour l'encre. Et tu payeras bien plus si tu mens. .Edia Il me lâcha avec brusquerie. .Bdia Décampe. .Edia .P Je m'éloignai en massant mon bras, les yeux pleins de larmes. Et dire que c'était mon premier jour au service du Grippe-clous de la demeure rouge… .Ch "Chute" Dehors, il ventait, neigeait et, comme aurait dit mon maître nakrus, il faisait un temps à ne pas mettre un os dehors. .D .Bdia C'est à toi de jouer, Rolg, .Edia dis-je au vieil elfe. .P Le vieil elfe regarda ses cartes en se frottant le menton de ses ongles longs, et Yalet bâilla, s'appuyant sur le dossier de sa chaise. .D .Bdia Eh, sari, tu ne nous as pas encore dit comment s'est passée ta journée, .Edia observa-t-il. .P Je grimaçai et soufflai. Yal sourit. .D .Bdia Encore des histoires avec Lésabeth et le Grippe-clous? .Edia .P Je soupirai. .D .Bdia Si c'était que ça… .Edia .D .Bdia Raconte, raconte, .Edia m'encouragea Yal. .Bdia Il n'y a rien de mieux qu'une histoire d'amour pour occuper les nuits d'hiver. .Edia .P Je lui adressai un regard moqueur et dis: .D .Bdia D'amour, tu parles. Lésabeth est une sorcière. Je l'ai déjà dit au Grippe-clous, mais il m'écoute pas, il s'est même mis en colère. Il aime souffrir. Aujourd'hui, Lésabeth lui a dit que c'était un cas désespéré, un poète raté et un fou, et Miroki, au lieu de lui dire qu'elle était une sorcière arrogante et vaniteuse, il lui a dit… .Edia Et j'entonnai, levant la main comme l'avait fait Miroki: .Bdia Oh, libellule gracieuse et cruelle, qui, se dérobant, devient plus belle. .Edia .P Yal s'esclaffa. .D .Bdia Par tous les esprits, il est sacrément pris. .Edia .D .Bdia Sacrément oui, .Edia assurai-je. .Bdia Mais c'est horrible. Même son ami Shudi lui dit de la laisser, qu'il se fait un monde de quelque chose qui n'en vaut pas la peine. Bah, une embrouille! Et ça, c'est pas le pire. Aujourd'hui, Shudi m'a dit qu'il veut faire mon portrait. .Edia .P Yal fronça les sourcils. .D .Bdia Ton portrait? À toi? Et pourquoi? .Edia .P Je haussai les épaules. .D .Bdia Il dit que c'est original parce qu'il n'a jamais peint d'enfant pauvre. Je lui ai dit que j'avais rien d'un enfant pauvre, mais il m'a regardé avec l'air de dire: tu veux te taire, oui? Et il s'est mis à me peindre. J'espère seulement que ce sera pas comme ce tableau noir des toiles d'araignée, parce que ça fait peur. .Edia .P Yal roula les yeux et, comme Rolg avait joué sa carte, il joua la sienne et je regardai mes cartes en tirant la langue. .D .Bdia J'ai plus de rois, .Edia informai-je. .D .Bdia Ça, d'habitude, ça ne se dit pas à voix haute, .Edia me fit remarquer Rolg, amusé. .P Pensif, je soupirai, jetai une carte et dis: .D .Bdia Mais le portrait, c'est pas le pire non plus. Le pire, c'est qu'en automne, Miroki me laissait plus de temps libre et, maintenant, il arrête pas de me donner vingt-mille commissions. Il me demanderait même d'aller chercher des fleurs en plein hiver s'il pouvait. Tu sais, élassar? J'en ai marre des magiciens et des grippe-clous. .Edia .P Yal laissa échapper un rire étouffé. .D .Bdia Ça se voit, ça se voit, .Edia assura-t-il. .P Je lui adressai une moue détachée et je relativisai: .D .Bdia Mais ça va, ça se passe pas si mal. Aujourd'hui, Rux m'a appris à donner des coups de marteaux. On a réparé une chaise, .Edia expliquai-je avec fierté. .D .Bdia Ah, bon! Alors, finalement, tu vas te faire menuisier? .Edia se moqua Yalet. .Bdia Et où en est cette lecture à propos de corbeaux, d'amours et de fantômes? .Edia .P Je souris. .D .Bdia C'est réglé. J'ai dit à Miroki Fal que j'aimais pas son livre, et il m'en a donné un autre. Un d'aventures. Moi qui croyais déjà que je savais plus lire, j'ai presque tout lu d'une traite. Esprits… Aux diables les fantômes de Miroki Fal… .Edia soufflai-je en gonflant les joues. .P Yal et Rolg s'esclaffèrent et, m'apercevant que c'était encore mon tour, je grognai et étalai mes cartes sur la table. .D .Bdia La chance n'est pas avec moi ce soir, .Edia affirmai-je. .P Ils montrèrent aussi leurs cartes, et Rolg sourit. .D .Bdia Ah! Pour une fois, c'est moi qui gagne. Bon, .Edia dit-il, en se levant avec lenteur. .Bdia Le temps passe et passe et, à mon âge, je ne suis plus fait pour de longues veillées. Bonne nuit, les garçons, et faites de beaux rêves. .Edia .P Nous lui répondîmes tous deux et, comme le vieil elfe s'en allait dans sa chambre, je ramassai les cartes. .D .Bdia Tu sais, élassar? .Edia dis-je. .Bdia Ch'te l'ai pas dit, mais je suis très content que tu aies déménagé et que tu sois venu habiter à la Tanière. .Edia .P Yal sourit. .D .Bdia Tu me l'as dit peut-être une dizaine de fois ces cinq dernières lunes, sari. .Edia .P Je souris, donnant de petits coups au tas de cartes pour les réajuster. Dehors, une longue rafale de vent fit trembler la porte de telle sorte que j'aurais juré que c'était le souffle d'un dragon. Quand la porte cessa de trembler autant, j'expirai inconsciemment de soulagement. .D .Bdia Écoute, .Edia dit soudain Yalet. .Bdia Il faut qu'on parle de… de quelque chose de sérieux. .Edia .P Je levai les yeux, intrigué. .D .Bdia Qu'est-ce qu'il se passe, élassar? .Edia .D .Bdia Eh bien… .Edia Yal hésita, changea de chaise et alla s'asseoir sur celle que Rolg venait de quitter, plus près de moi. .Bdia Eh bien, voilà, Mor-eldal. Korther a un travail pour nous. .Edia .P Je le regardai, incrédule et ravi. Le kap des Daguenoires d'Estergat, un travail pour nous? .D .Bdia Quel travail? .Edia .D .Bdia Mais, en fait, pour réaliser le premier travail, Korther veut que tu lui prouves que tu es capable de le mener à bout. Et il t'a lancé un défi. Il veut que tu entres dans une maison aisée d'Atuerzo et que tu voles quelque chose de valeur. C'est… comme une épreuve, pour lui prouver qu'il peut avoir confiance en toi. Je lui ai dit que tu apprenais vite… Je ne sais pas si j'aurais dû le lui dire si tôt, .Edia reconnut-il. .P Je secouai la tête. .D .Bdia Quelle maison? N'importe laquelle? .Edia .D .Bdia Non. Une bien particulière. Je te guiderai, .Edia assura-t-il. .D .Bdia Mais quand? .Edia demandai-je, saisi. .P Yalet m'observa attentivement et répondit: .D .Bdia Demain. .Edia .D .Bdia Demain! .Edia répétai-je. Et je souris, non seulement parce que j'avais envie de mettre en pratique tout ce que m'avait appris Yalet, mais aussi parce que je n'aimais pas attendre et, là, je n'aurais pas à attendre longtemps. .Bdia Alors, demain, je deviens un Daguenoire pour de bon! .Edia .P Yal roula les yeux et leva la main écartant l'index et le pouce. .D .Bdia Ou du moins une Épingle Noire. .Edia .P Je pris un air théâtralement offensé et lui donnai une bourrade. .D .Bdia Épingle, ta mère! Ch'suis un Daguenoire, .Edia affirmai-je. .D .Bdia Et où est ta dague? .Edia se moqua Yal. Face à mon expression interdite, il me tapota l'épaule, l'air amusé. .Bdia T'inquiète, tu en auras une, un jour, forgée en acier noir par le Forgeron Noir en personne. Mais pas encore. Pense que, même moi qui étais un élève exemplaire, je ne l'ai obtenue qu'à quinze ans. .Edia .P Je lui adressai une moue moqueuse. .D .Bdia Élève exemplaire? Pff, t'as sorti ton encrier, à coup sûr, et… .Edia .P Je me tus sous son regard impératif, et je compris que Rolg n'était pas au courant de l'examen truqué des Ormes. .D .Bdia Bon, .Edia dis-je. .Bdia Alors, demain, je vole quelque chose? Et comment je saurai si ça a de la valeur? .Edia .P Yalet leva les yeux au ciel. .D .Bdia Tu le sauras, Mor-eldal. Ça, c'est l'instinct. .Edia .P Je le crus et, comme il éteignait sa lanterne, je me laissai glisser de ma chaise et nous allâmes nous allonger. Le vent soufflait, s'infiltrait dans l'impasse et passait en sifflant à travers les rainures de la maison. Je remontai bien la couverture et m'agitai. Je me sentais inquiet. Était-ce à cause de ce travail pour Korther? Probablement. C'est que Yerris m'avait dit que les mouches étaient amis des grippe-clous et enfermaient les voleurs dans la prison de l'Œillet. Un endroit peu agréable, d'après le Chat Noir. Comme s'il avait deviné mon inquiétude, mon maître me serra brièvement l'épaule en me disant: .D .Bdia Tu te débrouilleras bien, sari. J'ai confiance en toi. .Edia .P Je souris et acquiesçai. .D .Bdia Bonne nuit, élassar. .Edia .D .Bdia Bonne nuit, sari, .Edia me murmura-t-il. .P Une autre rafale fit craquer le bois et, parcouru d'un frisson, je me recroquevillai dans ma couverture auprès de mon maître. Celui-ci inspirait confiance et sécurité. Tout comme mon maître nakrus. Avec cette pensée en tête, je m'endormis et rêvai d'écureuils qui couraient dans les arbres et d'un enfant qui sautait de rocher en rocher, descendant un ruisseau et chantant à pleins poumons. .salto .Bdia Tourne la tête un peu sur la gauche, c'est cela, c'est cela! Et les yeux bien en face… Cesse de te curer le nez, morveux dégoûtant! Et ne lève pas les yeux au ciel, je t'ai dit bien en face. Diables, cesse donc de t'agiter, .Edia s'exaspéra le peintre. .P Miroki Fal s'esclaffa. .D .Bdia Si tu veux, je l'attache à une chaise. .Edia .P Je regardai le Grippe-clous avec appréhension puis compris qu'il plaisantait. Je soufflai et fixai mes yeux sur ceux de Shudi Fiedman. Je commençais à en avoir par-dessus la tête de ce grippe-clous d'elfe peintre. .D .Bdia Comme ça, voilà! .Edia s'exclama le peintre, enthousiaste. .Bdia Ne bouge pas. .Edia .P Il donna plusieurs coups de pinceaux sur sa toile et… .D .Bdia Les épaules bien droites! .Edia .P Je serrai les mâchoires et m'armai de patience. Immobile comme mon maître, pensai-je. Lui, il pouvait rester des heures immobiles sur son coffre. Le problème, c'est qu'à force de rester si longtemps debout sans bouger, la tête me tournait et, finalement, alors que le soleil du soir éclairait déjà le salon de peinture, je renonçai et m'assis par terre en croisant les jambes. .D .Bdia Mais quel fainéant! Lève-toi donc, .Edia m'ordonna Shudi. .D .Bdia Ch'suis fatigué, .Edia me plaignis-je. .P Le peintre souffla et m'ignora, de sorte que je devinai qu'il n'avait plus besoin de moi et, à un moment où il semblait totalement absorbé dans son tableau, je marchai à quatre pattes vers la sortie et m'échappai de la pièce. Miroki Fal était déjà rentré chez lui et, comme il était déjà tard, j'imaginai qu'il n'attendait pas de moi que je revienne. Aussi, j'ouvris la porte principale de la maison des Fiedman et, par politesse, je criai en sortant: .D .Bdia Bonsoir, Monsieur Fiedman! .Edia .P Et je partis de là en trottant, espérant que le peintre ne m'appellerait pas pour que je revienne. Ce jour-là, je ne me sentais pas très bien. J'avais mal à la tête, ce qui m'arrivait rarement. Et mes yeux se fermaient tout seuls, comme si je n'avais pas dormi depuis des jours. Quand j'arrivai à la Tanière, j'avais l'impression d'avoir parcouru trente kilomètres. Ni Rolg ni Yal n'étaient là, aussi, sans plus, je m'allongeai sur la paillasse et m'endormis lourdement. .D .Bdia Draen! Réveille-toi! .Edia .P Je clignai des paupières et vis mon maître debout, près de la porte. Il faisait déjà nuit et tout était dans le noir. .D .Bdia Dépêche-toi, debout, allez. Aujourd'hui, tu vas réaliser ton premier travail. En route, .Edia insista-t-il sur un ton léger. .P Je me redressai et me levai, en frottant mon visage. Je me sentais horriblement mal. Je ne me souvenais pas de m'être jamais senti aussi mal. J'essayai de me dégourdir, sortis avec Yal et acceptai le jeu de crochets qu'il me tendait. Je les gardai sous mon manteau et le suivis comme un fantôme hébété. .D .Bdia Tu es très silencieux, .Edia observa Yal au bout d'un moment. .Bdia Allez, courage. Je suis sûr que tout va bien se passer. .Edia .P J'émis un grognement. Je fus incapable de savoir où nous allions. Je compris seulement que la maison était proche du Parc des Pierres et de la muraille en ruines qui entourait le quartier d'Atuerzo. La maison s'élevait au milieu d'un jardin avec des arbustes dénudés qui ressemblaient à de grandes araignées noires couvertes de neige. Yal s'arrêta près d'un arbre du Parc et me chuchota: .D .Bdia C'est cette maison. Il y a deux portes, la principale et celle des domestiques, qui se trouve de l'autre côté. Aujourd'hui, il y a un bal à la Citadelle et ceux qui vivent dans cette maison ne sont pas là. Ils vont rentrer dans deux heures minimum, mais tiens-toi sur tes gardes, parce qu'il y a sûrement quelque serviteur et probablement quelque magara anti-vol. Allez, Mor-eldal: surprends Korther et rapporte quelque chose de valeur. Bonne chance. .Edia .P J'acquiesçai, étourdi, et je bredouillai: .D .Bdia J'me sens pas bien, élassar. .Edia .D .Bdia Bah, ne t'inquiète pas, le plus dur, c'est de commencer; une fois à l'intérieur, tu auras l'impression que c'est un jeu. Allez, .Edia m'encouragea-t-il. .Bdia Et souviens-toi de ce que je t'ai appris. .Edia .P Je m'éloignai en traînant les pieds, mais je m'arrêtai en apercevant un veilleur de nuit qui passait dans la rue. Je reculai et me cachai derrière un arbre. Puis je continuai, la tête en feu. .D .Bdia Diables, qu'est-ce qu'il m'arrive? .Edia murmurai-je faiblement. .P J'aurais aimé le demander à Yalet, mais mes mains agrippaient déjà le mur. Je grimpai maladroitement, entrai dans le jardin et avançai, me frappant le front avec les poings. .D .Bdia Qu'est-ce qu'il t'arrive, Mor-eldal? .Edia grognai-je. .P Je ramassai une poignée de neige et m'en frottai le front. Ça, au moins, ça me réveilla. J'arrivai à l'entrée principale et, me rappelant à temps que je devais être discret, je me retins de heurter la tête contre la porte pour la reposer un peu. Je l'appuyai, mais discrètement, et je sortis un crochet. Comme je n'étais pas encore un expert, je lançai un sortilège perceptiste pour me faire une idée de la serrure. Et je constatai que la porte était barrée de l'intérieur. En soupirant, je m'éloignai, contournai la maison et m'approchai de la porte de service. Celle-ci, je parvins à la forcer, en désactivant d'abord une alarme. Avant de la pousser, je lançai un sortilège de silence et je le réussis assez bien: la porte en s'ouvrant n'émit aucun bruit. J'entrai, refermai et, voyant une chaise juste à côté, je m'assis lourdement. Je tremblais de froid et j'avais envie de vomir. Mais pourquoi? .D .Bdia Allez, Mor-eldal, .Edia gémis-je tout bas. .P Au bout d'un moment, je me levai et avançai vers ce qui semblait être un salon. Et je trouvai des escaliers. Je montai aussi silencieusement que je pus. J'ouvris une porte au hasard et entrai dans une chambre. Dès que j'entendis des ronflements, je me dis: non. À moitié dans le monde des rêves, je ressortis et me dirigeai vers la pièce du fond. Celle-ci était fermée à clé. Et je mis un bon bout de temps à l'ouvrir même à l'aide de mes sortilèges perceptistes. Quand j'y parvins, je m'assurai que la chambre était déserte. J'allumai une lumière harmonique très faible et… je m'assis au milieu de la pièce. .D .Bdia Cherche, cherche, .Edia murmurai-je. Je m'allongeai sur le confortable tapis et, bien que ma tige énergétique soit déjà assez consumée, je lançai un autre sortilège perceptiste. Des armoires, des chaises, des miroirs… Ben voyons, comme si j'allais trouver ici les bijoux des propriétaires! Ma tige énergétique deviendrait folle et me rendrait apathique avant. .P Je soupirai et j'allai défaire le sortilège quand, soudain, je perçus quelque chose juste au-dessous de moi. Un creux. Se pouvait-il que…? .P Je m'écartai du tapis et l'enroulai, découvrant les lames de bois du parquet. Là, il y avait quelque chose. J'introduisis nerveusement mes ongles et je parvins à séparer les lames et à en soulever une, mettant à jour un petit trou. Une poche? Oui, c'était une bourse et ce qu'il y avait à l'intérieur avait tout l'air d'être de l'argent. Je pensai que, si le propriétaire avait caché ça ici, cela devait avoir de la valeur, aussi je le mis dans ma poche, remis la lame de bois, déroulai le tapis et… J'entendis un craquement dans le couloir. .D .Bdia Rotules et clavicules, .Edia balbutiai-je en caeldrique. .P Je reculai jusqu'au lit avec l'intention de me cacher dessous, mais je pensai ensuite que, si c'étaient les propriétaires, ils finiraient par me trouver. Les bruits de pas se rapprochaient. Je me résignais déjà à aller droit à l'Œillet quand, soudain, je vis quelque chose derrière une fenêtre. Une branche. Et elle était proche. J'ouvris rapidement les battants et, juste au moment où la poignée de la porte tournait, je sautai et m'agrippai à la branche. Je m'appuyai surtout avec ma main droite, bien plus résistante, je m'entourai d'ombres harmoniques et, oubliant un instant mon malaise, je récupérai mon instinct de grimpeur d'arbres et, en un clin d'œil, j'étais en bas. J'entendis un cri aigu de femme atterrée. .D .Bdia Un Esprit du Mal! Au secours! Un fantôme! .Edia s'époumona-t-elle. .P Je m'enfuis en courant, escaladai le mur et entrai dans le Parc des Pierres sans presque ralentir. Le sang tambourinait frénétiquement contre mes tempes. .D .Bdia Draen! .Edia entendis-je quelqu'un chuchoter. .P Je m'arrêtai, la respiration sifflante. .D .Bdia Élassar! On m'a vu! .Edia bégayai-je. .P Je l'entendis jurer et je le vis sortir rapidement de sa cachette. .D .Bdia Comment ça, on t'a vu? .Edia .D .Bdia Une femme. Mais elle m'a confondu avec un fantôme, .Edia expirai-je. .P Yal soupira bruyamment. .D .Bdia On rentre aux Chats, vite. .Edia .P Il me saisit par le bras et nous sortîmes du Parc des Pierres. Nous descendîmes des escaliers et, en quelques instants, nous étions dans une impasse pleine d'objets disparates. Moi, je tremblai et claquai des dents. .D .Bdia Élassar… .Edia murmurai-je. .D .Bdia Attends, .Edia me dit Yal. .P Il frappa à une porte et, à peine m'étais-je appuyé contre le mur glacé, Yal me saisit par le manteau et me poussa à l'intérieur. Il y avait beaucoup de lumière. Et il faisait une chaleur asphyxiante. Mais je continuais à frissonner. Assis dans un fauteuil, devant la cheminée, se tenait un elfocane aux cheveux châtains, avec des sourcils écailleux et des yeux violets à la pupille verticale comme le P'tit Prince. Comme auraient dit les gens: c'était un diable. Il portait des vêtements sombres et, entre les mains, il tenait une dague complètement noire. .D .Bdia Le galopin de la vallée, n'est-ce pas? .Edia s'enquit le kap. .P Yal acquiesça, Korther me sourit et me dit: .D .Bdia Bonsoir. Et félicitations pour ton premier travail. Tout s'est bien passé? .Edia .P J'ouvris la bouche et bégayai quelque chose d'incompréhensible. Le kap m'observa, la mine curieuse. .D .Bdia Euh… bon. Ne t'inquiète pas, je ne mords pas. Tu as volé quelque chose, je suppose, non? Si ce n'est pas le cas, ne t'en fais pas: si tu es entré dans une maison et que tu en es sorti entier, je m'en contenterai. Approche, approche, .Edia ajouta-t-il quand il me vit sortir le petit sac que j'avais volé. .P Il me le prit doucement des mains et le vida dans sa paume. Il en sortit cinq billes noires. J'entendis Yalet se racler la gorge: .D .Bdia Euh… .Edia .P Mais Korther, lui, examina les billes avec intérêt. .D .Bdia Très curieux, .Edia murmura-t-il. .Bdia Tu vas être surpris de savoir que ton apprenti a volé des perles de salbronix, Yal. .Edia .P J'entendis Yal soupirer de soulagement, comme s'il avait craint que ces perles ne soient réellement que de simples billes. .D .Bdia Écoute, galopin, .Edia ajouta le kap, en me regardant dans les yeux. Ses yeux violets et reptiliens me parurent très grands. .Bdia Que me dis-tu si je te les achète pour cinq siatos, hein? Je t'en donne cinq. .Edia .P Moi, qui n'avais pas la tête à penser, je murmurai: .D .Bdia Ça court. .Edia .P Korther fronça légèrement les sourcils. .D .Bdia Tu n'as pas bonne mine, galopin. .Edia .P Je vis sa main se tendre vers moi et, saisi d'une soudaine pointe de prudence, je reculai et chancelai. Cette fois, Yal me regarda plus attentivement à la lumière du feu et un éclat d'inquiétude apparut dans ses yeux sombres. .D .Bdia Sari? Sari, tu te sens bien? .Edia .P Je fis non de la tête et bafouillai: .D .Bdia Élassar, je veux rentrer à la maison. .Edia .P Je sentis sa main glacée sur mon front et je l'entendis souffler. .D .Bdia Par les Quatre Esprits de l'Aube, tu es brûlant! .Edia .D .Bdia Je veux rentrer à la maison, .Edia répétai-je. .D .Bdia Diables, emmène-le, Yal, et mets-le au lit, .Edia soupira Korther. .Bdia Et soigne-le bien parce que je veux qu'il soit prêt dans dix jours. .Edia .P Je le regardai, les yeux à moitié fermés, et balbutiai sans force: .D .Bdia Prêt pour quoi, m'sieu? .Edia .P L'elfocane me sourit. .D .Bdia Prêt pour voler le plus grand joyau d'Estergat. .Edia .P Je le fixai des yeux, clignai des paupières et, soudain, la tête me tourna et je rendis tout ce que j'avais dans l'estomac, là, sur le sol du Foyer des Daguenoires. Et j'éclaboussai même les bottes du kap. Le sourire de Korther s'était changé en une grimace pétrifiée de dégoût. Je le vis déglutir. Moi, je crachai, m'appuyant sur le parquet, les bras tremblants. Ma bouche était en feu. .D .Bdia Esprit Patron! .Edia bredouilla Yal, en s'accroupissant auprès de moi. .Bdia Pardon, Korther. Il est malade… .Edia .D .Bdia Ce n'est rien, emmène-le, .Edia le coupa le kap. .Bdia T'as intérêt à te remettre vite, gamin. Allez, dehors. .Edia .P Yal ramassa la casquette que j'avais fait tomber, il me la mit et me souleva de ses deux bras sans apparente difficulté. Je m'accrochai à son cou comme je pus. Mon esprit ne cessait de sombrer. J'entendis le bruit d'une porte que l'on ferme. Puis un bruit rythmique de bottes craquant dans la neige. .D .Bdia Pourquoi tu ne m'as rien dit, Mor-eldal? .Edia souffla Yal tandis qu'il avançait, me tenant fermement. .P Je gémis et, après un silence, je demandai: .D .Bdia Ch'suis vraiment malade? .Edia .D .Bdia Sacrément, .Edia affirma Yalet en soufflant. .D .Bdia J'ai jamais été malade, .Edia sanglotai-je. .Bdia Je vais mourir? .Edia .P Son bref silence me transporta dans ce monde plein d'esprits et d'ancêtres dont parlaient les prêtres des temples. Et moi qui ne connaissais même pas mes ancêtres…! Envahi par l'épouvante, j'attendis anxieusement la réponse de Yal. Heureusement, elle ne tarda pas à venir. .D .Bdia Non, sari, .Edia murmura mon maître. .Bdia Bien sûr que non, quelle idée. Je vais te soigner. Tu ne vas pas mourir. .Edia .P Il m'embrassa sur le front. Absolument convaincu que mon maître me disait la vérité, je fermai mes yeux brûlants et je plongeai dans un profond délire. .Ch "La Wada" Les cinq premiers jours, je les passai sur ma paillasse sans presque me lever. Je mangeais très peu, dormais beaucoup et délirais en rêve. Le troisième jour, une personne était apparue dans la Tanière, ce n'était ni Rolg ni Yal, mais je ne savais plus très bien comment elle était ni même si elle avait réellement existé. Il faut dire que mon esprit dansait comme une plume dans un brasier brumeux et assourdi. Le quatrième jour, Yal se pencha près de moi avec une serviette mouillée et me dit sur un ton tendu: .D .Bdia Cela suffit, sari: arrête de créer des illusions. Défais-les tout de suite. C'est dangereux. .Edia .P Je clignai des yeux et me rendis compte qu'effectivement, j'avais dessiné le visage de mon maître nakrus flottant juste devant moi, au plafond, avec ses yeux verts magiques et souriants. .D .Bdia Défais-la, .Edia insista Yal. .Bdia Tout de suite. Tu ne veux pas que quelqu'un la voie, n'est-ce pas? S'il te plaît. .Edia .P Je la défis à contrecœur et, avec une certaine peine, je vis le visage squelettique de mon maître s'évanouir. Je l'entendis presque dire: quoi? Tu n'as pas encore trouvé l'os de férilompard, Mor-eldal? Yalet soupira. .D .Bdia Les Esprits soient loués… Écoute, sari. Les harmonies peuvent être dangereuses si tu perds le contrôle sur elles. Tu te souviens de ce que je t'ai dit? Il y a des gens qui ont perdu la tête à cause d'elles, des gens qui ont très mal fini. Les harmonies sont dangereuses, .Edia répéta-t-il. Il passa à nouveau la serviette mouillée sur mon front couvert de sueur et, après une pause, il m'adressa un léger sourire. .Bdia Repose-toi. Ne pense à rien et repose-toi. .Edia .P Le sixième jour, je me sentais beaucoup mieux, mais je ne sortis pas de la maison, ni le septième, ni le huitième jour non plus, parce que Yal me l'interdisait. Il était absent pendant la journée: il travaillait comme correcteur dans une imprimerie. Une fois, en automne, je lui avais demandé pourquoi il travaillait s'il pouvait être riche en volant des bijoux, et il m'avait répondu que les voleurs cupides finissaient toujours par se faire prendre, que la richesse n'apportait pas le bonheur et, bref, qu'il préférait gagner son pain honnêtement. .P De sorte que, les heures que je ne passais pas à bavarder avec Rolg, je les passais seul, jouant aux cartes, chantant ou lisant un petit livre que m'avait acheté Yal en utilisant ces cinq siatos gagnés en échange des perles de salbronix. Il s'intitulait .Bm -t titulo Alitard, le bienheureux Valléen, et son agneau Destinée .Em et il contait les aventures d'un jeune berger originaire de la Vallée d'Evon-Sil: il traversait tout Prospaterre, des Terres Nordiques jusqu'à Doaria, fuyant Osmiron, un charlatan malfaisant, qui voulait lui voler son agneau parce que celui-ci était capable de parler drionsanais. Finalement, le berger parvenait à lui tendre un piège dans un bateau, sur la Mer de Cendre, et le méchant terminait sa funeste vie dans la gueule d'un dragon. Le bon Alitard retournait dans la vallée où il épousait une jeune bergère et ils vivaient heureux, auprès de Destinée, l'agneau qui savait parler. Le livre m'enchanta. Je me dis que j'aimerais bien, moi aussi, avoir un agneau à défendre. Puis je pensai à Manras et à Dil, et je me dis: mais j'ai déjà deux camaros à défendre! Sauf que ce n'était pas exactement pareil parce que, dans le livre, Alitard ne tombait jamais malade, tout le monde était aimable avec lui à part le méchant et il ne laissait jamais Destinée seul. .P Le dixième jour, le matin, Yalet me donna une infusion et, tandis que je la buvais, il se mordit la lèvre supérieure, hésita et commenta: .D .Bdia Je ne sais pas si tu te rappelles que, cette nuit, nous volons la Wada. Dis-moi, si tu penses que tu n'es pas remis… .Edia .D .Bdia Remis? Je suis frais comme une rose! .Edia assurai-je. .Bdia C'est quoi, une Wada? .Edia .P Yal m'observa avec attention tout en répondant: .D .Bdia Une sorte d'amulette de beaucoup beaucoup de valeur. C'est une sculpture en or pleine de pierres précieuses. Elle est suspendue à un mur à la Bourse de Commerce et, d'après certains, c'est un peu comme le totem des financiers. .Edia .D .Bdia La Bourse de Commerce, .Edia répétai-je. .P Je savais où cela se situait: c'était près de l'Esplanade. Manras, Dil et moi, nous y faisions toujours un tour fructueux avec nos journaux. Enfin, toujours… du moins en automne, rectifiai-je. Parce qu'en hiver, j'avais à peine pu aller avec eux une ou deux fois par semaine, et ce que je connaissais le mieux maintenant, c'était le labyrinthe du Conservatoire. .D .Bdia Et pourquoi on va voler cette… Wada? .Edia demandai-je. Yal grimaça, et je dis: .Bdia Les financiers, c'est aussi des grippe-clous, pas vrai? .Edia .P Yal sourit et secoua la tête. .D .Bdia Eh bien… Il se trouve que les Daguenoires aussi, nous avons nos petites inimitiés. Écoute, toute cette histoire a à voir avec un certain Monsieur Stralb, le propriétaire de l'édifice de la Bourse de Commerce. Il y a quelques lunes, ce financier s'est mis en contact avec Korther et lui a proposé un travail: il s'agissait de voler des documents compromettants sur un concurrent. Korther a refusé. Et le financier… Bah, c'est un cinglé. Il s'est mis en colère, il a insisté et, face aux refus de Korther, il a menacé de révéler des informations sur notre confrérie: c'était de l'esbroufe, bien sûr. Korther a fait le sourd. Et le financier s'est obstiné, il a cru découvrir la véritable identité de Korther, et il lui a envoyé un sicaire. .Edia .D .Bdia Un sicaire? .Edia répétai-je, sans comprendre. .D .Bdia Un assassin, .Edia expliqua Yal. Je pâlis. .Bdia Heureusement, cette présumée véritable identité n'était que l'une parmi tant d'autres de Korther. Il a appris qu'un sicaire le cherchait, il l'a trouvé, il l'a… euh… menacé, et l'assassin a disparu d'Estergat du jour au lendemain. Après ça, Korther a averti le financier que, s'il ne le laissait pas tranquille, les Daguenoires ruineraient sa vie. Ce type est peut-être riche, mais Korther a aussi des moyens et, surtout, il peut compter sur des appuis. Et, bon, pour parachever la menace et se venger du coup du sicaire, Korther nous a engagés pour que nous l'aidions à sortir la Wada. Quand ils verront qu'elle a disparu de la Bourse du Commerce, il y aura un scandale de l'Esprit Patron. Le financier va avoir un tel choc qu'il va en perdre sa barbe, .Edia dit-il en riant. .P J'arquai un sourcil. .D .Bdia Toi, tu l'as déjà vu? .Edia .D .Bdia La Wada? Non, je n'ai jamais… .Edia .D .Bdia Non, non, je parle du financier. Tu dis qu'il a de la barbe. .Edia .P Yal roula les yeux. .D .Bdia C'est une expression, sari. Même une dame peut perdre sa barbe si elle a un choc. .Edia .P J'éclatai de rire en me l'imaginant; il déposa alors un petit paquet sur la table et le poussa vers moi. .D .Bdia Des biscuits au beurre! .Edia annonça-t-il joyeusement. .Bdia Pour que tu reprennes des forces, .Edia fit-il, avant de se lever. .Bdia Bon, je m'en vais. Normalement, je serai là avant huit heures. Repose-toi bien, sari. .Edia .P Rolg n'était toujours pas sorti de sa chambre, aussi Yal s'en alla sans lui dire adieu. Ce vieil elfe était vraiment un grand dormeur. .P Dès que je fus seul, je piochai un biscuit du paquet et, après l'avoir examiné quelques instants, je le goûtai. Je le trouvai si bon et si délicieux que je dévorai les dix en un paix-et-vertu. .P Après avoir attendu un moment et constaté que Rolg ne se réveillait pas, j'allai jeter un coup d'œil par la fenêtre et je souris largement. Le ciel était bleu et la neige commençait déjà à fondre. C'était un jour idéal pour sortir. Je me rappelai les paroles de Yal et haussai les épaules. À présent, je me sentais si énergique que j'aurais pu gravir une montagne. Je me reposerais plus tard. Je courus jusqu'à ma paillasse et mis mon manteau, la casquette et les bottes. Rolg récupérait tout ça du Foyer: là-bas, apparemment, on gardait des vêtements pour les Daguenoires dans le besoin. Après avoir vérifié que j'avais toujours la plume jaune et la pierre affilée dans mes poches, je me précipitai vers la porte et sortis. Je fis attention de ne pas glisser dans les escaliers enneigés, laissai l'impasse derrière moi, sortis des Chats en trottant et grimpai la côte de l'Avenue de Tarmil. Il faisait un temps radieux et, forcément, cela m'encouragea à fureter et à zigzaguer de vitrine en vitrine et de trottoir en trottoir. Quand j'arrivai à l'Esplanade, je reconnus un jeune garçon grand et blond et je l'appelai: .D .Bdia Garmon! .Edia .P Le crieur se retourna, un tas de journaux sous son bras gauche. .D .Bdia Tiens, le Débrouillard! .Edia dit-il, souriant. .Bdia Ça faisait longtemps que je te voyais pas. Où t'étais passé? .Edia .D .Bdia Au lit, ch'suis tombé malade, .Edia expliquai-je. .D .Bdia Mince! Eh beh, comme mes frères alors: y'en a pas un qui y a échappé, sauf moi. Mais ils sont déjà tous remis, les Esprits soient loués, .Edia assura-t-il. .Bdia Tu cherches tes compères? .Edia J'acquiesçai, et il m'indiqua le Capitole. .Bdia Je les ai vus passer par là, y'a un rien de temps. Je crois qu'ils allaient vers la Grande Galerie. .Edia .D .Bdia Merci, Garmon! .Edia lui dis-je. .D .Bdia Eh, le barde! .Edia me lança-t-il alors que je partais déjà en courant. .Bdia Dis-moi un mot nouveau! .Edia .P Je souris. Garmon adorait m'entendre dire des mots inventés ou tirés des profondeurs du quartier des Chats. Cette fois, je lui en lançai un de mon maître nakrus: .D .Bdia Démorjé! .Edia .P Le blond arqua un sourcil. .D .Bdia Et ça veut dire quoi, ça? .Edia .D .Bdia Isturbié, mais en plus stylé! .Edia lui répliquai-je en riant, et je m'en fus en courant vers la Grande Galerie. .P Je trouvai mes amis à l'entrée sud. Face aux passants qui allaient et venaient, Manras criait à pleins poumons: .D .Bdia Affrontements à Tribella! .Sm -t journal L'Estergatois ! Affrontements entre les Esturgeons et les Serpents Ailés! .Sm -t journal L'Estergatois ! Affrontements à Tribella! .Edia .P Je m'arrêtai, vis le petit elfe noir vendre un exemplaire et m'accroupis pour ramasser de la neige. Je fis une boule bien grosse. Manras s'aperçut de ma présence et ouvrit la bouche pour crier mon nom, mais je mis l'index sur mes lèvres et, avec un sourire canaille, je jetai la boule à Dil, qui était occupé à se gratter la tête un peu plus loin. Le P'tit Prince reçut la neige en plein dans le cou, et je m'esclaffai en criant: .D .Bdia Ayô, fils des Esprits! .Edia .P Manras m'accueillit tapageusement et Dil, avec une autre boule de neige qui m'atteignit en pleine figure. .D .Bdia Bonne mère! .Edia m'exclamai-je, avec une grimace qui se changea vite en sourire. .P Les batailles de neige me rappelaient tant mes hivers passés avec mon maître nakrus…! Eh oui, ce n'était peut-être pas facile à imaginer, mais mon maître et moi, nous étions de grands experts en batailles de neige. Bien sûr, lui, il était plus difficile à atteindre quand il ne portait pas sa cape. Mais le temps qu'il ramasse une boule, moi j'en avais lancé trois. .D .Bdia Affrontements à Estergat! .Edia cria Manras. .Bdia Affrontements entre le P'tit Prince et le Débrouillard! .Edia .P Nous éclatâmes de rire et nous allâmes nous installer sur un muret de pierre sans neige, nous asseyant sur les journaux pour ne pas nous geler. .D .Bdia Vous avez commencé à quelle heure? .Edia leur demandai-je. .D .Bdia À six heures, comme d'habitude, .Edia répondit Dil. .P Manras bâilla et passa ses bras autour de ses genoux tandis que ses yeux verts et attentifs regardaient les gens passer. .D .Bdia Alors, comme ça, t'es tombé malade? .Edia me dit-il. .Bdia Et c'est le Grippe-clous qui t'a soigné? .Edia .P Je soufflai. .D .Bdia Non. À celui-là, mon cousin est allé lui dire que j'étais malade. Et apparemment, lui aussi, il était malade. Mon cousin dit que ces choses sont contagieuses. Sûr que c'est le peintre qui m'a refilé ça, .Edia grommelai-je. .Bdia Dites, vous, ça vous est déjà arrivé d'être malades? .Edia .D .Bdia Ou en hiver ou au printemps, mais tous les ans, ça oui, .Edia affirma Manras. .Bdia Bon, le P'tit Prince, ch'sais pas, mais quand je l'ai trouvé l'année dernière, il était malade, c'est sûr. .Edia .P J'arquai un sourcil, une pensée me passant soudain par la tête. .D .Bdia Mais vous vous connaissez pas depuis toujours? .Edia .P Tous deux firent non de la tête, et je remarquai une certaine réserve sur le visage de Dil. .D .Bdia Dil est venu l'année dernière, .Edia expliqua Manras. .Bdia Je l'ai trouvé quand je rentrais de vendre les journaux. Il était tout seul, et il avait attrapé une Froide d'enfer, alors… je l'ai emmené à la maison. Et mon frère m'a dit: tant qu'il travaille dur, il peut rester. Alors, il est resté, .Edia conclut-il avec un sourire. .P Dil secoua la tête affirmativement pour confirmer et dit: .D .Bdia Warok a dit que ça lui était égal que je sois un diable tant que je rapportais de l'argent. .Edia .P Un soudain frisson glacé me parcourut et j'expirai: .D .Bdia Qui ça? .Edia .D .Bdia Mon frère, .Edia traduisit Manras. .P Je le regardai, ahuri. .D .Bdia Ton frère s'appelle Warok? Mères des lumières, je connais un Warok. C'est un elfe noir comme toi. Et il a un ami qui s'appelle Tif. .Edia .P Manras grimaça. .D .Bdia Ben, c'est lui. .Edia .P Je soufflai bruyamment. En automne, j'étais allé voir Warok cinq fois dans une taverne du Labyrinthe pour lui donner des clous et payer ainsi les dommages de l'encre verte. C'est qu'une nuit où je rentrais à la Tanière, l'Ojisaire m'avait barré le passage et j'avais fléchi devant ses menaces. Heureusement, la cinquième fois, il m'avait lancé un «fiche le camp» sans me dire de revenir et je n'étais pas revenu. .D .Bdia Bouffres, .Edia dis-je. .Bdia Et… vous le trouvez sympa? .Edia .P Dil s'assombrit; Manras se mordit la lèvre et admit: .D .Bdia Non. .Edia .D .Bdia Ah. Ben, moi non plus, .Edia avouai-je. .P Manras me regarda, la mine triste. .D .Bdia C'est qu'il est dur, .Edia dit-il. .P J'arquai les sourcils. .D .Bdia Même avec vous? .Edia .P Manras acquiesça silencieusement, et Dil s'assombrit encore davantage. Je n'aimai pas ça. .D .Bdia Et pourquoi vous restez avec lui alors? Vous devriez… .Edia .P Je me tus. J'allais leur dire de venir avec moi chez Rolg, mais je me rappelai à temps que Rolg ne permettait à personne qui ne soit Daguenoire d'entrer. Peut-être que si je lui demandais la permission avant… Je devrais lui demander. .D .Bdia Je peux pas m'en aller, .Edia répondit Manras. Le petit elfe noir avait baissé les yeux sur ses mains bleutées. .D .Bdia Et pourquoi? .Edia répliquai-je. .P Il haussa les épaules et expliqua: .D .Bdia L'été dernier, on s'est enfuis et, quand mon frère m'a trouvé, il s'est mis très en colère. Il a failli chasser Dil, mais je lui ai dit que la fuite, ça avait été une idée à moi. Et c'est vrai. Dil, il se plaint jamais. C'est peut-être parce qu'il est noble. .Edia Dil lui jeta un regard noir, et Manras prit un air innocent. .Bdia Qu'est-ce qu'il y a? .Edia .P Dil soupira. .D .Bdia C'était un secret, Manras. .Edia .D .Bdia T'inquiète pas, je le dirai à personne, .Edia assurai-je. .Bdia Alors, comme ça, tes parents sont nobles? .Edia .D .Bdia Oui, mais ma mère n'est plus là, et mon père ne veut pas de moi parce que je suis un diable. Voilà. Et maintenant, je vais travailler, .Edia conclut-il. Il se leva brusquement, ramassa ses journaux et s'éloigna vers l'entrée de la Galerie. .P Manras me regarda, l'air inquiet, et, affecté comme lui, je décidai: .D .Bdia Il vaudra mieux qu'on lui parle plus de ça. .Edia .P Le petit elfe noir acquiesça et, alors qu'il s'éloignait vendre les journaux, je lui en empruntai un. Debout sur le muret, comme une statue de lecteur savant, je me mis à lire les articles avec attention. Grâce à Miroki Fal, j'avais appris à lire à voix basse, mais parfois j'articulais quelques mots et laissais échapper des commentaires de surprise, d'ennui ou d'incompréhension. .D .Bdia Bouah, .Edia fis-je au bout d'un moment, en écartant le journal. Je sautai à bas de mon piédestal et criai: .Bdia .Sm -t journal L'Estergatois ! Vol à main armée au Port de Menshaldra! .Edia .P Je vendis mon exemplaire en un paix-et-vertu et, rejoignant Manras, je lui dis: .D .Bdia Parle du vol, pas des Ailés de Tribella: c'est les choses de chez nous qui intéressent les gens, c'est moi qui te le dis, ces journalistes, ils savent pas y faire. .Edia .P Et Manras, bien sûr, m'écouta. .salto Quand je revins à la Tanière, Rolg n'était pas là. C'était déjà l'après-midi et je devinai qu'il devait être dans quelque taverne à jouer aux cartes ou en train de faire sa promenade habituelle pour .Bdia dégourdir sa patte boiteuse .Edia . Je fis la sieste et je la fis si bien que, lorsque je me réveillai, mon maître me secouait l'épaule et je l'entendis me dire: .D .Bdia Réveille-toi, Draen. Alors, comment tu te sens? .Edia .P J'ouvris les yeux et m'étirai en répondant: .D .Bdia En pleine forme! On y va déjà? .Edia .P Yal secoua la tête. .D .Bdia Non, pas encore. À minuit, dans une heure. Et, à trois heures, on entrera dans l'édifice. Je t'ai apporté le dîner, tu as faim? .Edia .D .Bdia Je meurs de faim! .Edia confirmai-je. C'est qu'à part les biscuits du matin, je n'avais rien mangé. .P J'engloutis presque sans mâcher le pain au fromage et l'orange, tandis que Yal se laissait tomber sur une chaise et commentait: .D .Bdia Aujourd'hui, ça a été une journée infernale. Le patron de l'imprimerie nous a fait travailler jusqu'à neuf heures. À la fin, j'ai cru que j'allais devoir inventer une excuse pour sortir à temps. .Edia .D .Bdia Pourquoi y'avait tant de travail? .Edia demandai-je, la bouche pleine. .D .Bdia Oh. Des tas de choses, des formulaires urgents et je ne sais quelles autres commandes. Eh, doucement, Mor-eldal, mâche sinon tu vas t'étouffer. .Edia .P Je roulai les yeux, mais je mangeai plus lentement et demandai: .D .Bdia Où est-ce qu'il est, Rolg? .Edia .D .Bdia Un vieil ami à lui est malade et il est allé chez lui pour en prendre soin, .Edia expliqua Yal. .P Je pris un air compréhensif et m'apitoyai: .D .Bdia Cette Froide, c'est pire que la faim. Dis, Yal, comment on va faire pour entrer dans la Bourse du Commerce? .Edia .P Les yeux de Yal sourirent et scintillèrent. .D .Bdia Par la coupole. .Edia .P La coupole, me répétai-je. Et j'écarquillai les yeux. .D .Bdia Le toit rond d'en haut? Et personne va nous voir? .Edia .P Yal haussa les épaules. .D .Bdia Korther a tout planifié. Il sait où sont les pièges, comment les désactiver et… enfin, nous, nous n'avons pas à nous préoccuper de quoi que ce soit. .Edia .P Je fronçai les sourcils. .D .Bdia Mais, alors… nous, qu'est-ce qu'on va faire? .Edia .P Yal me regarda, l'air amusé. .D .Bdia Korther ouvrira le chemin, moi, je te descendrai d'en haut avec une corde et, toi, Mor-eldal, tu voleras la Wada. .Edia .P Je sursautai. .D .Bdia Moi? .Edia .P Je ne parvenais pas encore à très bien comprendre ce qu'il attendait de moi, mais l'idée d'être descendu par une corde depuis une coupole aussi haute me fascinait. Je continuai à mâcher de plus en plus lentement. Yal me sourit. .D .Bdia Ne t'inquiète pas: ce sera un jeu d'enfant. Mais, si les choses tournent mal, rappelle-toi le dicton des voleurs. .Edia .P J'acquiesçai fermement. .D .Bdia Qui fuit à temps pourra voler demain, .Edia récitai-je. Et je frappai la table de la main en clamant: .Bdia En avant! Volons la Wada de cet embauche-sicaires! .Edia .P Yal sursauta et siffla: .D .Bdia Parle moins fort, par tous les Esprits! .Edia .P Je lui adressai une moue innocente suivie d'un sourire enthousiaste et je terminai les quartiers d'orange. .P Quand nous entendîmes les douze coups de cloche, Yal prit son sac avec la corde, nous sortîmes et nous nous rendîmes au parc qui se trouvait juste devant l'Hôpital de la Passiflore, dans le quartier de Riskel. Nous passâmes devant la Bourse de Commerce, et Yal m'attrapa par le cou pour m'empêcher de contempler l'édifice avec trop d'intérêt. Comme cette après-midi avait été printanière, la neige avait totalement fondu et, dans la Rue des Artisans, il y avait encore du monde qui se promenait. Cependant, dans le Parc de la Passiflore, tout était sombre et désert. .P Le Grand Temple venait de sonner la première cloche quand Yal s'assit sur un banc et je l'imitai. .D .Bdia Et maintenant? .Edia murmurai-je. .P Il répondit: .D .Bdia On attend. .Edia .P Nous attendîmes donc et, pendant un bon moment, avant de voir apparaître une silhouette sur l'étroit chemin. Ce n'était pas un garde: sinon il aurait porté une lanterne. .D .Bdia Yal? .Edia .D .Bdia M'sieu, .Edia répliqua mon maître. Et il se leva; aussi, je fis de même. .D .Bdia Vous avez apporté des cagoules, j'espère, .Edia chuchota le kap. .D .Bdia On les a, .Edia assura Yal. .P Il y eut un silence pendant lequel Korther semblait réfléchir. Alors, il se tourna vers moi, et je crus deviner un sourire dans l'obscurité. .D .Bdia Alors, cette grippe, galopin? .Edia .D .Bdia Balayée, .Edia assurai-je. .Bdia Alors… on y va? .Edia .P Korther se tourna pour scruter le fond de l'allée et murmura: .D .Bdia Quand tu seras à l'intérieur, Draen, ne touche à rien sans me demander la permission sinon je te mets sur un bateau et je te vends à un esclavagiste tassien… sans te demander la permission, tu m'as compris? .Edia .P Je le regardai d'abord avec horreur, puis je fis une moue ennuyée. .D .Bdia Oui, m'sieu. .Edia .D .Bdia Bien. .Edia Il nous fit signe au milieu des ombres: .Bdia Suivez-moi de loin. .Edia .P Il s'éloigna et nous le suivîmes. Nous traversâmes la Rue des Artisans déjà presque déserte et nous arrivâmes devant la façade arrière de la Bourse de Commerce. Je jetai un coup d'œil derrière moi et… l'instant d'après Korther avait disparu. .D .Bdia Où…? .Edia .P Yal marmotta, m'imposant silence, et, après avoir laissé passer un groupe d'ivrognes qui chantaient, il agrippa une saillie et grimpa jusqu'à la balustrade d'un long balcon de la Bourse du Commerce. Je m'empressai de le suivre et, quand j'atterris, je vis Korther tapi près d'une porte du balcon. Il avait quelque chose dans la main, quelque chose qui émit un léger éclat qui m'intrigua. Cependant, quand je voulus m'approcher pour voir, la porte s'était déjà ouverte. .P Silencieux comme des chats, nous pénétrâmes dans une pièce dans le noir. Cette nuit, il n'y avait ni Lune, ni Gemme, ni Bougie et la lointaine lumière des réverbères parvenait à peine à entrer. Korther lança un très léger sortilège harmonique de lumière et se dirigea vers l'unique porte de la pièce. Il sortit une clé, l'examina, secoua la tête, en prit une autre, l'introduisit dans la serrure et la fit tourner. Quelques instants après, nous parcourions un luxueux couloir comme si nous étions les maîtres de cette imposante maison. Korther semblait la connaître par cœur. Il nous guida vers une autre porte, qu'il ouvrit, et il nous fit monter des escaliers de service. Nous grimpâmes au moins trois étages avant que les marches ne s'arrêtent. Arrivés là, les mouvements de Korther se firent plus lents et consciencieux. C'est que, comme je le constatai, il n'y avait pas d'alarmes uniquement sur les portes: il y en avait aussi sur le sol. Korther les désactivait pas à pas, jusqu'au moment où il nous fit entrer dans un énorme bureau avec une écritoire qui semblait faite pour dix personnes. Il nous ouvrit une fenêtre et murmura à Yal: .D .Bdia Tu as un appui là et un autre plus haut. Attache-toi au cas où. Je te détacherai d'en bas. Quand tu arrives à la coupole, brise le vitrage qui est juste derrière la statue du Dragon de la Fortune. Tu m'as compris? .Edia .P Yal acquiesça. .D .Bdia Oui. .Edia .P Je crus percevoir une certaine nervosité dans sa réponse. Korther lui tapota l'épaule. .D .Bdia Alors au travail. .Edia .P Yal s'attacha fermement, il mit ma casquette dans le sac, au cas où elle m'échapperait, et il me dit: .D .Bdia Attends ici. Après, Korther va t'attacher, et je t'aiderai à monter. .Edia .P Avec une certaine appréhension, je le vis disparaître par-dessus le bord de la fenêtre. Je voulus regarder, mais Korther m'en empêcha jusqu'à ce que la corde se soit tendue. Alors le kap dénoua la corde et la fixa autour de moi avec rapidité mais solidement. .D .Bdia Utilise les ombres et monte silencieusement, .Edia me dit-il. .P Je m'enveloppai d'ombres harmoniques et je grimpai sur le rebord. Je fus stupide: je regardai en bas. Et en voyant le sol si loin, j'eus si peur que je fermai les yeux et bredouillai en caeldrique une berceuse que me chantait mon maître autrefois: .P .Bl -t verse .It Survivant, .It N'aie pas peur. .It L'orage s'en va. .It Je suis là avec toi. .It N'aie pas peur. .It L'orage s'en va déjà. .It Dors, mon enfant. .El .P Je sentis la corde se tendre et je cherchai rapidement une saillie sans cesser de me répéter la berceuse. Pour ainsi dire, les derniers mètres, c'est Yal qui me hissa. Quand j'arrivai en haut, il me siffla: .D .Bdia Y'en a pas deux comme toi, Mor-eldal. Tu veux bien te taire? Je parierais un siato que Korther t'a entendu parler dans la langue des morts. .Edia .P Très pâle, je cessai de marmonner ma chanson et je jetai un regard autour de moi. Un bord de peut-être un mètre de largeur entourait toute la coupole et, à intervalles réguliers, se dressaient les majestueuses statues de la Bourse de Commerce. Yal détacha la corde d'une de celles-ci et indiqua: .D .Bdia Le Dragon de la Fortune est juste là. .Edia Je me penchai près de lui devant l'un des vitrages de la coupole. Tandis qu'il sortait ses instruments, j'entendis mon maître chuchoter: .Bdia Sari… Qu'est-ce qu'elle raconte, cette chanson? On aurait dit un abracadabra sinistre. .Edia .P Je grimaçai et, comme je ne répondais pas, Yal se tourna vers moi, intrigué, et je me raclai la gorge. .D .Bdia C'est une berceuse que me chantait mon maître quand j'étais petit, .Edia répondis-je. .P Yal souffla doucement et se concentra pour briser le verre. Je l'aidai à renforcer son sortilège de silence: celui-ci consistait sans plus à calmer les ondes de son et à les réduire à un petit espace. Nous parvînmes à ôter le panneau de verre et Yal me murmura: .D .Bdia Les ombres, Mor-eldal. N'oublie pas. .Edia .P Je m'entourai de nouveau rapidement d'ombres harmoniques car, malgré tout, les lumières de la ville pouvaient être traîtresses. Pendant qu'il attachait la corde au Dragon de la Fortune, je passai la tête par le trou. On ne voyait rien. Comment allais-je faire pour trouver la Wada dans cette obscurité? Je n'étais jamais entré dans cette salle, mais je l'avais vue de l'extérieur et je savais qu'elle était gigantesque. Même avec une lumière harmonique, je pouvais passer des heures à la chercher. À moins que Yal et Korther ne sachent exactement où elle se trouvait, ce qui était très probable. .P Quand Yal revint, il m'attacha, lima le verre pour que la corde ne s'abîme pas et me murmura: .D .Bdia Nous attendons le signal. Korther est descendu s'assurer que le veilleur a pris le sédatif. .Edia .P Visiblement, celui-ci l'avait pris parce qu'un moment plus tard, Yal perçut le signal d'une lumière harmonique clignotant depuis la salle du bas. .D .Bdia Maintenant, c'est à toi, sari. T'inquiète pas, tu ne vas pas tomber: tu es bien attaché. Écoute. Je vais te descendre de quelques mètres. Quand j'arrête de te descendre, commence à te balancer, vers le côté où je suis. C'est là que se trouve la Wada, dans un creux du mur; on la reconnaît tout de suite. Tu auras probablement besoin de plusieurs tentatives. Ne perds pas ton calme. Quand tu trouveras la Wada, tu devras être très prudent: d'après ce que sait Korther, il n'y a pas d'alarmes dessus, mais sois sur tes gardes. Normalement, elle est suspendue à un simple crochet. Attache-la avec la corde qui te reste, comme ça elle ne tombera pas. Et prends ce couteau, au cas où: si la Wada est attachée à autre chose, tu coupes avec ça. Si c'est du bois ou même du fer, ça marchera, mais fais attention en l'utilisant: c'est très tranchant. Quand tu auras la Wada, tu te laisses tomber: moi, je surveillerai, t'inquiète. Et tu m'envoies un signal avec trois lumières rapides pour confirmer que tu veux que je te remonte. Tu as compris? .Edia .P Je déglutis et acquiesçai. .D .Bdia Je crois. .Edia .P Je l'entendis soupirer. .D .Bdia Eh bien, vas-y. .Edia .P Je passai par le trou avec la corde tendue et je descendis petit à petit dans le noir. Cela faisait une drôle d'impression de descendre de la coupole de la Bourse du Commerce par une corde, surtout en sachant qu'il me restait des mètres pour arriver en bas. .D .Bdia J'vois rien, .Edia murmurai-je. .P Heureusement, au bout d'un moment, je parvins à apercevoir certaines formes. Ce n'était pas grand-chose, mais c'était suffisant pour savoir que je n'étais pas dans les Souterrains à mille mètres sous terre. .P Soudain, je cessai de sentir les vibrations de la corde et je compris que je ne descendais plus. Les yeux grands ouverts, je commençai à me balancer vers l'endroit que m'avait indiqué Yal, mais je ne le faisais pas avec assez de décision et je restais à des lieues de ce qui me semblait être le mur. Au bout d'un moment, j'entendis un sifflement, quoique je ne sache pas s'il provenait d'en haut ou d'en bas. Alors j'inspirai profondément et j'expirai: .D .Bdia Courage, Mor-eldal, tu peux le faire, allez, allez… .Edia .P Je me balançai avec plus de force et je touchai enfin le mur avec mes pieds. J'eus besoin de trois tentatives avant de m'accrocher à quelque chose. Se pouvait-il que ce soit la Wada? Pour m'en assurer, je lançai un sortilège très timide de lumière harmonique et j'entendis un autre sifflement. Cette fois, cela venait d'en bas, pas de doute. Korther était en train de perdre patience, devinai-je. En tout cas, ce que j'entrevis m'assura que l'objet auquel je venais de m'agripper était bien la Wada: c'était une petite statue en or en forme de femme-manticore avec deux pierres précieuses dans les yeux et encore plus de gemmes incrustées par-ci par-là. Je me cramponnai au totem et déplaçai la lumière harmonique vers le bas. Il y avait un crochet, effectivement, et aussi… un sortilège sur ce même crochet. .P Je fronçai les sourcils et, après une hésitation, je posai ma main droite sur le crochet. À ma grande surprise, je reconnus le tracé: c'était un piège anti-vol simple qui, en s'activant, donnait une terrible décharge. J'allais la défaire, mais je réfléchis et je la désactivai simplement car, d'après Yal, cela faisait bien plus professionnel. Franchement, pensai-je, ahuri, j'étais suspendu à une corde à un mille du sol et je me mettais à penser à l'art professionnel? Démons. .P Je soulevai la Wada, non sans une certaine difficulté, car elle était assez lourde. Heureusement, elle n'était pas très grande. Non sans mal, après quelques secousses, je la dégageai du crochet, l'attachai à la corde, la serrai contre ma poitrine et, finalement, sans prendre le temps de trop réfléchir, j'écartai le pied du crochet avec lequel je me tenais encore au mur. Je tombai. Ou du moins au début. Puis la corde se tendit, et ma respiration se bloqua d'un coup avant de reprendre un rythme plus accéléré. Je mis un moment à me rappeler du pas suivant: le signal. .P Sans lâcher la Wada, je réalisai trois sortilèges de lumière de suite, et mon cœur fit un bond dès que la coupole commença à se rapprocher. Je passai enfin par le trou et, quand mes pieds touchèrent, en haut, la pierre solide du rebord, mes jambes fléchirent et je m'empressai de me mettre à quatre pattes, quoique toujours attaché. Yal me demanda: .D .Bdia Tout s'est bien passé? .Edia .D .Bdia Tout s'est bien passé, .Edia répondis-je, avec plus d'assurance que celle que je ressentais. .P Avec une rapide précision, Yal détacha la corde du Dragon de la Fortune, l'attacha à la statue juste au-dessus de la fenêtre de la pièce par laquelle nous étions montés et il me descendit avec la Wada. Korther m'attendait déjà à l'intérieur. Il me libéra, mit à l'abri l'objet volé dans son propre sac et attacha la corde. Quelques instants après, mon maître atterrissait à l'intérieur. .D .Bdia On ne vole rien dans les autres pièces? .Edia murmura Yal. .D .Bdia Rien d'autre, .Edia affirma Korther. .Bdia Je suis venu chercher une vengeance: pas de l'argent. .Edia .P Je ne sus si le croire, parce que j'avais vu que son propre sac était un peu plus gonflé même avant qu'il n'y ait mis la Wada… Cependant, son ton de voix avait l'air convaincant. Yal ne protesta pas: il rangea la corde, me rendit ma casquette, et nous redescendîmes jusqu'au balcon du premier étage sans aucun problème. Korther récupéra le couteau, il donna une tape amicale à Yal et murmura: .D .Bdia Bon travail, les gars. .Edia .P Et, d'un saut, il passa par-dessus la balustrade et disparut dans les ombres d'une rue. Quelques instants après, Yal et moi descendîmes aussi et prîmes la direction du quartier des Chats. Je sentis la tension disparaître presque aussitôt: nous étions maintenant en sécurité. Et en plus, nous avions accompli notre mission. .P Nous passions par l'Esplanade d'un pas tranquille quand Yal laissa échapper: .D .Bdia Par les Quatre Esprits de l'Aube… .Edia Et, dans un murmure presque inaudible, il me dit à l'oreille: .Bdia Tu te rends compte, sari? Ça, c'est le plus grand vol d'Estergat depuis des années. D'accord, on ne va pas en tirer grand-chose, parce que je devais déjà une faveur à Korther, à cause des études qu'il m'a payées. Mais maintenant: finies les dettes! .Edia Il me sourit largement. .Bdia Et tu ne sais pas à quel point un saïjit peut se sentir heureux sans dettes. .Edia .P Je lui rendis son sourire et, comme nous amorcions la descente par l'Avenue de Tarmil, une subite idée me vint à l'esprit et je fis un bond. .D .Bdia On va fêter ça? .Edia .D .Bdia Le fêter? .Edia Yalet s'esclaffa tout bas. .Bdia Eh bien, pourquoi pas? Comment veux-tu le fêter? .Edia .P Je me mordis la lèvre et suggérai: .D .Bdia Avec des biscuits au beurre? .Edia .P Yal, cette fois, rit de bon cœur. .D .Bdia Je t'en achèterai demain matin, .Edia promit-il. .Bdia Mais n'y prends pas trop goût, parce qu'ils sont chers. Ah, au fait, je suppose que, maintenant que tu es remis, tu vas retourner chez Miroki Fal. .Edia .P Toute ma joie se retrouva au fond d'un puits. Je poussai un long soupir. .D .Bdia Pfff… Je dois vraiment y revenir? .Edia .D .Bdia C'est si terrible? .Edia se moqua-t-il. .P Je haussai les épaules. .D .Bdia Non. Mais le Grippe-clous est… ch'sais pas, c'est pas un mauvais type, mais en réalité il est aussi grippe-clous que ses amis Shudi, Dalvrindo et compagnie. Ces gens-là, l'or leur sort par les oreilles, et ils ont la main aussi collante que la colle vélirienne. C'est ce que m'a dit Yerris, et c'est vrai. Et bon, Rux… il a bon cœur, mais il est plus sec qu'un os cramé. .Edia Je conclus: .Bdia En fait, je préfère mille fois être avec mes amis ou même à .Sm -t nomlieu La Rose du Vent . Je peux vraiment pas attendre quelques jours de plus? J'ai volé la Wada, .Edia ajoutai-je comme argument de poids. .P Yal grogna. .D .Bdia Parle plus bas, sari… C'est bon, .Edia céda-t-il. .Bdia Je lui dirai que tu as besoin de deux jours de plus de repos. Mais qu'il ne te voie pas en train de courir dans les rues, sinon il se demandera quelles sont ces façons de se reposer. Et le Jour-Jeune tu y retournes sans faute, hein? Allez, ne te plains pas: tu ne te rends pas compte de tout ce que tu as appris avec ce travail. Tout ne s'apprend pas dans la rue. .Edia .P Je pris un air sceptique, mais je ne répliquai pas. Je frottai ma main gauche à cause du froid et la mis dans ma poche. Je sentis soudain comme si quelqu'un me jetait un seau d'eau glacée sur la tête. Ma plume, pensai-je, éberlué. Ma plume jaune. Elle n'était pas dans ma poche. Où avait-elle pu tomber? .P Je jetai un coup d'œil discret à Yal tandis que nous marchions, mais je n'osai rien lui dire. Peut-être que je l'avais fait tomber dans la rue, le matin, en vendant les journaux, ou… ou alors dans la salle de la Bourse du Commerce. .D .Bdia Bravo, Mor-eldal, .Edia murmurai-je en caeldrique. .P Yal me regarda. .D .Bdia Tu as dit quelque chose? .Edia .P Je secouai la tête. Après un silence, je demandai à voix basse: .D .Bdia Élassar. Si on s'était fait prendre, ils nous auraient envoyés en prison, n'est-ce pas? .Edia .D .Bdia Euh… Oui, sari. Je dirais même qu'ils nous auraient envoyés aux travaux forcés. Pendant des années. Mais tout s'est bien passé et, toi, tu t'es débrouillé comme un chef, alors demain je t'achèterai ces biscuits pour fêter ça, hein? .Edia .P Je m'aperçus qu'il me souriait et je lui rendis un sourire hésitant qui se raffermit au fur et à mesure que le souvenir des biscuits me remontait le moral. Bah, me dis-je. La plume ne pouvait pas être tombée dans la Bourse du Commerce et, si c'était le cas, qui pourrait la reconnaître? Yerris, mais il n'était pas là et, en plus, c'était un Daguenoire. Manras, Dil… et quelque autre crieur de journaux. Personne d'autre. Conclusion: tout avait marché comme sur des roulettes. .Ch "Disparitions" Assis confortablement sur la grosse branche d'un chêne du Conservatoire, je bâillai, somnolent. Les feuilles des arbres bruissaient sous la brise printanière. Miroki Fal disait qu'elles faisaient le même bruit que les vagues de la mer. Il était allé à Séventia quelques années auparavant et il avait même embarqué une fois sur une frégate pour voir de près un sowna, une énorme créature marine qui se couvrait de glace. .P Un éclat de rire serein se fit entendre, et je baissai les yeux vers le groupe de grippe-clous assis sur l'herbe, un peu plus loin. Il y avait Miroki, ainsi que Shudi et quelque autre compagnon. Un moment plus tôt, ils parlaient d'énergies et de je ne sais quelle formule de conservation. Puis ils s'étaient mis à discuter de poésie. Et finalement, fatigué de les écouter, je m'étais réfugié dans mon arbre avec le journal que j'achetais et apportais tous les jours à Miroki Fal. .P Depuis la fin de l'hiver, ma vie avec le Grippe-clous avait subtilement changé. Le matin, je continuais à me rendre au Conservatoire, mais dès que j'avais nettoyé l'assiette que me donnait Rux, je lui disais: .qt Ayô, Rux! et je disparaissais aussitôt. Rux ne me fit jamais de reproches: en fin de compte, ni Miroki ni la maison ne donnaient beaucoup de travail et, pour éviter que je ne l'assomme de questions, il préférait sans aucun doute que j'aille me défouler ailleurs. Ça oui, tous les matins, je les passai à aller et venir entre le Grippe-clous et Lésabeth avec des messages, des fleurs, des bijoux et autres cadeaux. Car bien qu'elle ne m'adresse jamais la parole comme à un être saïjit, l'elfe blonde se montrait à présent plus aimable avec Miroki… Elle semblait même disposée à s'éprendre de lui. Et comme on pouvait s'y attendre, Miroki était euphorique et ne lésinait pas sur les présents. Plus d'une fois je fus tenté de subtiliser un de ces cadeaux, mais je savais que cela aurait été stupide et téméraire. Ça l'était beaucoup moins de mettre la main dans les poches des gens huppés de la Grande Galerie ou de l'Esplanade: ils étaient si attroupés et si peu sur leurs gardes! Au début, je craignais de me faire prendre, mais, avec le temps, je me faisais les griffes et je me disais: bah, eux, ils ont de l'argent et, moi, je ne vais pas pouvoir manger? Au diable les mouches! Les jours de chance où je tirais vraiment de quoi, j'invitais Manras et Dil à manger à l'œil du Saint Esprit Patron. .P Je baissai de nouveau les yeux et, voyant que le groupe de magiciens se mettait en mouvement, je m'empressai de faire semblant de dormir. Si Miroki m'oubliait et s'en allait, j'aurais une bonne excuse pour m'éclipser. Du style: Monsieur Fal, je me suis endormi dans le chêne et, quand je me suis réveillé, vous n'étiez pas là… Une excellente excuse. .D .Bdia Draen! .Edia .P Ben, raté. J'ouvris un œil, bâillai, m'étirai et descendis du chêne avec mon journal. Miroki s'éloignait déjà avec Shudi pour rentrer chez lui. Il prit congé de celui-ci à un croisement et continua d'un pas droit et digne: cet hiver, il s'était même laissé pousser un peu la barbe. Dès qu'il fut seul, je m'approchai en trottant. .D .Bdia Monsieur Fal! C'est vrai que vous avez envoyé mon portrait à Griada? .Edia .P Je l'avais entendu dire à Shudi ce matin-là. Miroki acquiesça. .D .Bdia Oui. C'est vrai. Je l'ai offert à un ami pour son anniversaire. .Edia .D .Bdia Ah, bon. Et c'est très loin, Griada? .Edia .D .Bdia Hum. Quelques journées en diligence. .Edia .P Ses réponses concises me firent comprendre qu'il était distrait et que, si je continuais à lui poser des questions, il finirait par m'envoyer chasser les nuages. .D .Bdia Combien de jours? .Edia demandai-je. .D .Bdia Mmpf. Quatre. Cela dépend, .Edia dit-il. .D .Bdia Oh. .Edia Il accéléra le pas, mais je ne me laissai pas distancer et ne me tus pas pour autant. .Bdia Et dans une lune, vous allez voyager là-bas pour voir votre famille, n'est-ce pas? .Edia .P Miroki me jeta un coup d'œil et se contenta d'acquiescer. .D .Bdia Mais vous allez revenir, pas vrai? .Edia .P Miroki haussa les épaules. .D .Bdia Je ne sais pas. C'est ma dernière année d'études. Mais je ne m'en irai pas sans avoir demandé la main de Lésabeth. .Edia .P Ces derniers mots, il les ajouta dans un murmure songeur et, avant qu'il n'ait l'idée d'envoyer quelque rose à la jeune elfe, je fis: .D .Bdia Ah, très bien. Dites, vous vous souvenez de ce que j'ai demandé au professeur à propos du férilompard? Il m'a dit qu'il verrait s'il trouvait quelque chose. Il n'a pas encore répondu? .Edia .P Miroki leva les yeux au ciel et monta le perron de la demeure rouge tout en répondant: .D .Bdia Non. Écoute, mon garçon, cette blague n'est plus drôle. Le professeur sait que tu te moques de lui. Les férilompards n'existent pas. Et maintenant laisse-moi, j'ai des lettres importantes à rédiger. .Edia .P Il disparut par la porte, et je restai sur le seuil, choqué. Comment ça, les férilompards n'existaient pas? Ce n'était pas possible. Des sottises, des bavosseries. Peut-être que le mot était en caeldrique et qu'en drionsanais il se disait d'une autre manière. Je secouai la tête, incrédule, et je franchis le seuil au pas de course. .D .Bdia Mais, m'sieu, ce n'était pas une blague! .Edia assurai-je. .P Miroki Fal montait déjà les escaliers et il ne répondit pas. Quelques secondes après, on entendit la porte de son bureau se fermer. .D .Bdia Esprits, .Edia soupirai-je. .P Je croisai le regard interrogatif de Rux, assis à la table de la cuisine, en train de préparer le repas. Cela sentait bon, mais… cette histoire de férilompards m'avait ôté l'appétit. Aussi je lançai: .D .Bdia Ayô, Rux! .Edia .P Je fis demi-tour et sortis rapidement de la maison. Je descendis les rues de la Harpe, débouchai sur l'Avenue Impériale et traversai tout Atuerzo en passant devant le Tribunal Central. Tout était bondé de monde, et j'arrivai sur l'Esplanade en zigzaguant entre robes, carrioles et manteaux. Au pied de l'énorme perron qui entourait le Capitole, j'aperçus Draen le Vif. Il avait une jambe bandée avec un morceau de tissu sale et il tendait sa casquette avec un air d'enfant misérable et battu tout en murmurant des implorations plaintives. Je souris et m'approchai. .D .Bdia Eh, le Vif! Comment va la pêche? .Edia .D .Bdia Mal, mal, .Edia soupira-t-il. .Bdia Avec cette tête d'Esprit Mortuaire que j'ai, eh ben, même les dévotes ne s'apitoient pas. .Edia .P Soudain, il fronça les sourcils et me regarda. .D .Bdia Toi! Tu oses encore me parler? .Edia .P J'arquai un sourcil, perplexe. .D .Bdia Comment ça, j'ose encore? .Edia .D .Bdia Fiche le camp! .Edia me dit-il. .Bdia Décampe! .Edia .P Je le regardai encore plus décontenancé. .D .Bdia Mais… qu'est-ce que ch't'ai fait? .Edia .P Draen se dressa devant moi, l'air furieux. .D .Bdia Ce que t'as fait? T'associer avec du sang assassin, voilà ce que t'as fait. Me dis pas que tu sais pas qui c'est, ce gamin avec qui tu vas, ce Manras. Tu sais qui c'est, son frère? .Edia .P Je clignai des yeux et acquiesçai, stupéfait. .D .Bdia Oui. .Edia .D .Bdia Bien sûr que tu le sais! Tu fais partie de la même bande. Un Ojisaire, .Edia cracha-t-il. .Bdia Dis que c'est pas vrai et je te casse la figure, doublet. .Edia .P Je n'osai rien dire, pas avec cette menace. Je secouai la tête. .D .Bdia Mais Manras, il est pas comme Warok. Lui, c'est un bon shour. Moi, j… .Edia .D .Bdia Ch't'en ficherai d'un bon shour! Si je le croise, je lui fais une tête aussi moche que la mienne, tu comprends? La vengeance, c'est quelque chose qui se prend au sérieux chez les Chats, shour. Deux compères à moi ont disparu. Warok et sa bande les ont emmenés, et sûr que, toi, tu sais où ils sont. .Edia Il me regarda, les yeux pleins de venin. .Bdia Alors il vaudra mieux que tu coures si je te croise la nuit dans une rue des Chats. Tu m'as compris? .Edia .P Je le foudroyai du regard. .D .Bdia Ch'sais pas de quoi tu me parles, mais si tu touches un seul cheveu de Manras ou de Dil, tu verras ce que je fais… .Edia Je reculai en le voyant esquisser un mouvement vers moi et je lui criai: .Bdia Je t'arrache les os! .Edia .P Et je partis en courant. Les paroles du Vif m'avaient troublé. Surtout parce que, bon, je ne considérais pas vraiment l'elfe roux comme un ami, parce qu'il était un peu autoritaire et pas très fiable, mais je l'avais tout de même rangé dans la catégorie des bons Chats, il m'avait même appris quelques trucs de mendiant et de voleur à la tire et, franchement, je ne m'attendais pas du tout à une histoire pareille. Des amis à lui avaient disparu, avait-il dit? Eh bien… allez savoir ce que les Ojisaires leur avaient fait. Mais qu'est-ce que Manras, Dil et moi avions à voir avec tout ça? .P Je grimpai sur la Fontaine de la Manticore, sautai jusqu'à me retrouver entre les pattes de la créature et disposai mes mains en forme de coupe. Je bus, me mouillai le visage et m'amusai à passer la main sous le jet d'eau tout en pensant à ces Ojisaires. Manras et Dil n'avaient pas reparlé de Warok depuis ce jour d'hiver. À vrai dire, ils ne parlaient jamais de lui ni de ce qu'ils faisaient quand ils rentraient chez eux. Moi, par contre, j'avais l'habitude de leur raconter les misères quotidiennes de Miroki Fal et ses bonnes et mauvaises fortunes avec la belle Lésabeth. Et jusqu'alors j'avais pensé qu'ils n'avaient sans doute rien à raconter. Mais je me trompais peut-être. .P Je décidai donc de leur demander s'ils savaient quelque chose sur ces deux amis du Vif et je partis à leur recherche. J'interrogeai plusieurs crieurs de journaux que je connaissais, je demandai au boulanger de la Rue Gaillarde s'il avait vu mes compères passer par là, et il me répondit: .D .Bdia Et comment veux-tu que je le sache, mon gars! Ici, il passe plus de gens que de pains. .Edia .P Je grimaçai et, dépensant les trois clous que j'avais, je m'achetai un petit pain et le dévorai tout en continuant à chercher Manras et Dil. Je me rendis à tous nos points de vente, et rien, pas une trace. Étaient-ils tombés malades? .P Je passais par le Parc du Soir quand j'aperçus une chevelure rouge comme le soleil du soir et je fis un bond. .D .Bdia Sla! .Edia m'écriai-je. .P Slaryn, la Daguenoire amie de Yerris, était assise sur un banc, seule. Je ne la voyais pas depuis le début de l'hiver, depuis le jour où elle était passée par la Tanière pour saluer Rolg. .P Elle leva ses yeux émeraude vers moi, et je demeurai saisi. Je m'approchai, hésitant. .D .Bdia Sla? Tu vas bien? .Edia .P L'elfe noire dodelina de la tête et s'assit plus droite en inspirant. .D .Bdia Oui. Ça fait longtemps qu'on se voyait pas, shour. Comment va cette damnée vie? .Edia .D .Bdia Rageusement bien, .Edia répondis-je avec entrain avant de m'asseoir sur le banc. .Bdia Et toi? .Edia .P Sla haussa les épaules. .D .Bdia Ça pourrait être pire. .Edia .P J'attendis, croyant qu'elle allait spécifier mais, comme elle ne disait rien d'autre, je demandai: .D .Bdia Comment va ta mère? .Edia .P Je perçus son léger tressaillement. Slaryn souffla longuement. .D .Bdia Me dis pas que t'es pas au courant. Les mouches l'ont repincée, cette fois, pour coups et insultes à un agent. Ils l'ont condamnée à huit lunes. C'est tout ma mère, ça, .Edia soupira-t-elle. .P Je la contemplai, les yeux écarquillés. Je déglutis. .D .Bdia Mince… Ch'savais pas. Quand est-ce que…? .Edia .D .Bdia À la fin de l'hiver, .Edia grommela-t-elle. .Bdia Juste un peu après le retour de Yerris. .Edia .P Je sursautai, stupéfait. .D .Bdia Quoi? Yerris est dans la ville? Et il m'a rien dit? .Edia .P Slaryn souffla longuement, et je sentis une pointe d'exaspération dans son regard. .D .Bdia Me dis pas que tu sais pas ça non plus. Yerris est revenu à Estergat seul. Apparemment, il a volé de l'argent à Alvon et Alvon l'a renvoyé. Et… maintenant, il est avec les Ojisaires. .Edia .P Son visage se ferma. Elle frappa le banc de son poing. .D .Bdia Korther croit que c'est un traître. Mais, moi, je sais que c'est pas vrai. Y'a quelque chose de bizarre. Yerris serait venu me voir. Et il serait allé te voir, toi aussi. Et Rolg. Mais il l'a pas fait, et tu sais pourquoi? Parce qu'ils le retiennent prisonnier. C'est clair. .Edia .P Je mordillai ma joue, choqué. Yerris, enfermé par le Fauve Noir, Warok et les siens? Mon regard s'égara vers un pigeon qui se promenait sur le chemin près du banc. Je secouai la tête. .D .Bdia Mais pourquoi ils l'ont enfermé? .Edia demandai-je. .Bdia Parce qu'il n'a pas volé les documents? .Edia .P Slaryn se tourna brusquement vers moi. .D .Bdia Quels documents? .Edia .P Je pâlis. Mince. .D .Bdia Euh… Ch'sais pas, je veux dire… peut-être que, s'ils l'ont pris, c'est parce qu'ils veulent l'utiliser comme voleur. .Edia .P Slaryn avait les sourcils froncés. .D .Bdia Ch'crois pas. Yerris n'est pas un bon voleur. Il a d'autres qualités. Mais comme Daguenoire, il est pas très doué. Les choses sont ce qu'elles sont, shour, .Edia fit-elle avec un sourire, voyant que je la regardais, légèrement indigné. .D .Bdia Mais c'est un bon Chat, .Edia dis-je. .Bdia Et, si c'est vrai que le Fauve Noir et Warok l'ont enfermé, je jure par les esprits que je le sortirai de là. .Edia .P Sla me regarda, les yeux plissés. .D .Bdia Warok? C'est qui, Warok? .Edia .P Je grimaçai, interrompu d'un coup dans mon élan héroïque. .D .Bdia Eh ben… un Ojisaire. .Edia .D .Bdia Mères des Lumières, .Edia murmura Slaryn. .Bdia Comment t'as connu ce type? .Edia .P J'inspirai, m'agitai et fis un geste vague. .D .Bdia Par là, dans la rue. C'est un vrai truand. Si c'est vrai qu'il a fait quelque chose à Yerris, il va le payer. Les méchants finissent toujours par payer. Je l'ai entendu dire à un prêtre. Dis-moi, Sla. Pourquoi tu viens pas à la Tanière si ta mère est à l'Œillet? .Edia .P L'elfe noire semblait songeuse. .D .Bdia Oh… J'ai une bande, .Edia expliqua-t-elle. Elle passa une main dans ses cheveux rouges, comme pour sortir de ses réflexions, et bondit sur ses pieds. .Bdia Bon, il faut que je parte, j'ai des affaires. Salue le vieux de ma part. J'essaierai de passer te voir un jour, d'accord? .Edia Elle esquissa un sourire et, comme autrefois, elle tira sur ma casquette et lança: .Bdia Ayô, shour! .Edia .P Et elle quitta le Parc du Soir d'un pas vif. Je vis disparaître sa chevelure rouge et, me recroquevillant sur le banc, je serrai mes genoux, me sentant de plus en plus inquiet. D'abord, il y avait ces deux amis du Vif qui avaient été enlevés. Et ensuite j'apprenais que Yerris s'était volatilisé depuis presque deux lunes déjà… Et tout ça à cause des Ojisaires. Mais qui étaient réellement les Ojisaires? Qui était le Fauve Noir? .P Je connaissais deux personnes qui pourraient peut-être me répondre à ces questions. Je regardai autour de moi, entre les statues, les fontaines, les arbres et les promeneurs du parc et, à la fin, je grommelai: .D .Bdia Mais où bouffres sont mes camaros? .Edia .Ch "Le refuge des Ojisaires" Après avoir cherché Manras et Dil pendant toute l'après-midi, je revins à la Tanière avec les mains vides et avec l'impression d'avoir arpenté Estergat dix fois d'un bout à l'autre. Lorsque j'entrai dans le quartier des Chats, j'ouvris l'œil, au cas où j'aurais la malchance de tomber sur le Vif, mais non, les rues étaient tranquilles et je parvins à l'impasse sans incidents. .D .Bdia Ayô, Rolg, je suis là! .Edia m'écriai-je en poussant la porte. .P Je demeurai cloué sur place en me rendant compte que les trois chaises autour de la table étaient occupées. Rolg. Korther. Et un humain brun et pâle avec la moitié du visage horriblement brûlée. Yal, visiblement, n'était pas encore rentré. .P Sous le regard surpris des trois Daguenoires, j'affichai un air d'excuse et je déglutis. .D .Bdia Ch'peux entrer? .Edia dis-je. .P Rolg roula les yeux. .D .Bdia Bien sûr, petit, entre. .Edia .P J'hésitai, parce que le fait est que j'aurais préféré que la Tanière ne soit pas occupée, mais j'entrai malgré tout, refermai la porte et dis: .D .Bdia Ayô. .Edia .P Korther sourit et ses yeux de diables sourirent aussi. .D .Bdia Ayô, galopin. Nous allions juste terminer notre infusion, rassure-toi. Comment vas-tu? .Edia .D .Bdia Bien, et vous? .Edia répondis-je. .P Korther arqua un sourcil, amusé. .D .Bdia En pleine forme. Je crois que tu ne connais pas Taryo, le fameux voleur du Chat d'Or. Il vit à Taabia, mais il est venu ici me rendre visite. .Edia Il leva une main et, sur un ton railleur, il prononça avec cérémonie: .Bdia Taryo, je te présente Draen, notre nouvelle génération. .Edia .P Le visage brûlé de Taryo demeura dénué d'expression. Ses yeux noirs, cependant, m'examinèrent rapidement. Il tendit une main, prit sa tasse et avala tout ce qu'il restait. .D .Bdia Nous avons assez parlé, .Edia déclara-t-il. .Bdia Nous nous reverrons dans une lune, Korther. Ravi d'avoir parlé avec vous deux. .Edia .P J'arquai un sourcil et m'écartai de la porte alors que Taryo se levait et serrait les mains de Korther et de Rolg. Quand le Visage-brûlé fut parti, Korther m'invita d'un geste à m'asseoir et, intrigué, je m'assis. .D .Bdia En réalité, je suis venu ici pour parler avec toi, .Edia m'avoua Korther. .P Je vis Rolg se lever et m'adresser un petit sourire tranquille avant de hocher la tête et de disparaître dans sa chambre en boitant et bâillant. Je me tournai vers le kap des Daguenoires d'Estergat et me grattai la tête. .D .Bdia Et de quoi est-ce que vous voulez parler? .Edia .D .Bdia Yal m'a dit que tu travaillais chez un noble, c'est vrai? .Edia .P Je fronçai les sourcils. .D .Bdia Oui. Mais je le vole pas. C'est un grippe-clous, mais je… .Edia .D .Bdia Je sais, je sais, .Edia m'interrompit Korther. .Bdia Je ne vais pas te demander de le voler. Ce noble est un magicien, n'est-ce pas? Et tu l'accompagnes au Conservatoire tous les jours. .Edia .D .Bdia Mmoui. Il est étudiant. Dans deux semaines, les cours se terminent et il repartira chez lui, .Edia dis-je. .P Korther s'assombrit. .D .Bdia Hum. Cela ne te donne pas beaucoup de temps. Mais tu es un garçon débrouillard et je suis sûr que tu connais déjà bien le plan du Conservatoire, n'est-ce pas? .Edia .P J'ouvris grand les yeux, comprenant enfin. .D .Bdia Je vais voler quelque chose du Conservatoire? .Edia .P Korther acquiesça. .D .Bdia Un diamant. Une sorte de semi-relique. La récompense est bonne: vingt siatos. .Edia .P J'en demeurai bouche bée. Cela faisait deux-mille clous. Et deux-cents casse-croûtes au fromage. .D .Bdia Où est-ce qu'il est, ce diamant? .Edia demandai-je. .P Korther sourit. .D .Bdia Tu aimes aller à l'essentiel, hein? Bon. Le diamant, c'est Yanaler Koscyri qui l'a. C'est une professeur… et c'est aussi la Magicienne Suprême du Conservatoire. Mais rassure-toi: elle ne porte pas le diamant sur elle. Elle le garde probablement dans son bureau. D'après ce que j'ai entendu, il est facilement reconnaissable: il a seize facettes, il est transparent et, comme je t'ai dit, c'est une magara. Tu sais reconnaître une magara, n'est-ce pas? .Edia .P J'acquiesçai, pensif. .D .Bdia Pourquoi vous avez besoin de ce diamant? .Edia .D .Bdia Ah… .Edia Korther s'appuya en arrière sur sa chaise, et ses yeux violets scintillèrent. .Bdia Écoute, galopin. Moi, j'embauche et, toi, tu voles. Pour le moment, tu n'as pas besoin d'en savoir davantage. Tu es encore très jeune. Quand tu seras plus grand, si tu es toujours en vie, je serai peut-être plus explicite avec toi. Mais pas maintenant. .Edia .P Il quitta son siège sous mon regard mi-las mi-têtu et il ajouta: .D .Bdia Sois prudent, ne pose pas de questions indiscrètes et réfléchis avant d'agir. Si tu te fais prendre, pas un mot sur les Daguenoires, bien sûr. La Justice d'Estergat est peut-être terrible, mais elle ne le sera jamais autant que celle des Daguenoires, tu comprends? .Edia Il me regarda dans les yeux avec une étrange intensité et il posa quelque chose sur la table. .Bdia Dans ce sac, tu as de la cire pour faire des copies de clés et ce genre de choses. Si tu as un doute ou si tu as besoin de matériel, dis-le à Rolg. Bonne chance. On se revoit bientôt, galopin. .Edia .P Il ouvrit la porte et s'en alla, me laissant une drôle de sensation dans le corps. Ce n'était pas exactement de la peur, mais plutôt de l'appréhension. Parce qu'une chose était de chiper quelques clous dans une poche et une autre de voler la Wada de la Bourse du Commerce ou un diamant de la Magicienne Suprême du Conservatoire. Le fait est que je n'avais pas envie de tomber aux mains des mouches. .P Je me levai et m'approchai de la porte fermée de la chambre du vieil elfe. .D .Bdia Rolg? .Edia fis-je. .Bdia Rolg, pourquoi Korther a besoin d'un diamant s'il a déjà volé la Wada? .Edia .P J'attendis silencieusement, convaincu que Rolg ne me répondrait pas: il ne le faisait jamais quand il était dans sa chambre, comme si, là, à l'intérieur, il y avait un monolithe qui l'emmenait à l'autre bout du monde. Cependant, cette fois-ci, je l'entendis dire: .D .Bdia Korther n'est pas facile à comprendre, petit. .Edia .P La voix sembla très assourdie à travers la porte. Je me mordis la joue, secouai la tête et bâillai. .D .Bdia Non, ça, c'est sûr. Bonne nuit, Rolg. .Edia .P Je m'allongeai, mais j'eus du mal à m'endormir et j'entendis Yal rentrer très tard, à minuit passé. À son odeur et sa démarche hésitante, je devinai qu'il était sorti avec des amis. Je renonçai donc à lui expliquer le nouveau travail que m'avait donné Korther et, plongeant la tête entre mes bras, je finis enfin par sombrer dans le sommeil. Je rêvai du yarack. L'oiseau survolait la Roche d'Estergat poussant un cri strident et il laissait tomber une plume, rouge cette fois. Celle-ci tombait et tombait et, moi, je courais dans les rues, essayant de ne pas la perdre de vue. J'atterris dans le Labyrinthe et je me retrouvai nez à nez avec Warok, qui s'accroupissait, juste à cet instant, pour ramasser la plume rouge. Une fois dans ses mains, celle-ci se transforma en une dague ensanglantée, et je me mis à crier: .D .Bdia Yerris, Yerris, Yerris! .Edia .D .Bdia Draen! .Edia .P Une main me secoua. J'ouvris brusquement les yeux et me trouvai face au visage à moitié endormi de Yal. .D .Bdia Pourquoi tu cries? .Edia grogna-t-il, en se massant la tête. .P Je me redressai, le cœur encore emballé. .D .Bdia C'est Yerris! .Edia bégayai-je. .Bdia Les Ojisaires l'ont tué. .Edia .P Yal cessa de se masser la tête et me regarda comme si j'étais devenu fou. .D .Bdia Mais qu'est-ce que tu racontes? Yerris est parti. Il ne… .Edia .D .Bdia Mais dans mon rêve…! .Edia .D .Bdia Les rêves sont des rêves, Mor-eldal, .Edia me coupa Yal en soufflant. .P Je pris le temps de réfléchir et soupirai de soulagement. .D .Bdia Ça, c'est vrai. Mais Yerris… .Edia .D .Bdia Arrête de t'inquiéter pour Yerris, sari. .Edia .P Je le regardai et étouffai une exclamation offusquée. .D .Bdia Toi, tu le savais! Tu savais que Yerris était à Estergat et tu me l'as pas dit. .Edia .P Yal fronça les sourcils. .D .Bdia Tu ne m'as pas demandé de ses nouvelles, et j'ai pensé qu'apprendre sa trahison ne te ferait aucun bien. .Edia .D .Bdia Yerris n'a trahi personne! .Edia .P Yal fit une grimace douloureuse et se frotta le front. .D .Bdia Bon, écoute… Si, il l'a fait, sari. Il nous a trahis. Depuis le début, c'était un traître. Je vais t'expliquer, .Edia marmonna-t-il. .Bdia Yerris est en réalité un orphelin que le Fauve Noir a recueilli pour le dresser depuis tout petit et l'infiltrer dans notre confrérie en le faisant passer pour un gamin sans bande. Pendant trois ans, Yerris a agi comme agent double. Crois-moi: les Ojisaires ne lui feront aucun mal, il est des leurs. Ce que j'aimerais bien savoir, c'est comment ça se fait que tu aies été au courant des relations qu'il avait avec… Mères des Lumières! .Edia Il pâlit et me regarda, soudain alarmé. .Bdia Ne me dis pas que cette canaille t'a emmené avec lui dans le Labyrinthe! .Edia .P Je le regardai, indigné, et me levai d'un bond. .D .Bdia Canaille, ta mère! Yerris est en danger, Slaryn l'a dit. Il est coupable de rien. La canaille, c'est Warok. Et le Fauve Noir. Pas Yerris. .Edia .P Yal émit un grognement. Il se leva, hésita, tomba à genoux devant le seau d'eau et y plongea la tête. Il la sortit ruisselante d'eau. .D .Bdia Ça va beaucoup mieux comme ça, .Edia souffla-t-il et il se leva, jetant ses mèches trempées en arrière. Ses yeux étaient maintenant totalement éveillés. .Bdia Bon, sari. Je ne sais pas d'où tu sors que Yerris est en danger, mais cela ne m'étonnerait pas que ce soit le cas: quand on joue avec le feu, on finit par se brûler et, quand on vit dans le Labyrinthe avec ce genre de gens, il peut t'arriver n'importe quoi. Et maintenant, dis-moi. Vas-tu risquer ta vie pour aider un type qui a donné aux Ojisaires toutes les informations qu'il trouvait sur notre confrérie? Il nous a tous mis en danger. Je ne dis pas que ce soit sa faute: ils l'ont éduqué pour qu'il nous épie. Il n'a sûrement même pas pensé qu'il agissait mal. .Edia .P C'était faux, pensai-je. Plus faux que le Palais Invisible. Je le regardai, le visage sombre, et je laissai échapper: .D .Bdia Yerris voulait être un Daguenoire, un vrai, mais Warok le laissait pas. Le Chat Noir, il voulait pas nous trahir. Il le faisait parce qu'il avait peur… .Edia .P Je me tus car, à cet instant, Yal me prit par les épaules avec rudesse. .D .Bdia Tu le savais, .Edia marmonna-t-il. .Bdia Esprits, tu le savais! .Edia .P Il me secoua et, stupéfait comme je l'étais, mon unique réaction fut de le regarder, les yeux écarquillés. Yal me lâcha aussitôt et, agité, il jeta un coup d'œil rapide vers la porte du vieil elfe avant de déclarer à voix basse: .D .Bdia Ne me reparle plus de ce gnome, d'accord? Et n'essaie pas de le chercher. Les Ojisaires sont très dangereux, tu me comprends? Si je te surprends à entrer dans le Labyrinthe, je te dis adieu pour de bon, Mor-eldal. Tu m'as entendu? .Edia .P Ses yeux me fixaient avec une telle intensité que je détournai les miens vers le sol. .D .Bdia Tu m'as entendu? .Edia insista Yal. .P J'acquiesçai. .D .Bdia Oui, élassar. .Edia .P Je l'entendis soupirer bruyamment. Alors une cloche sonna et il me tapota l'épaule. .D .Bdia Diables, il est déjà sept heures et demie. Il vaudra mieux que tu te dépêches d'aller à la Harpe. Allons, fais pas cette tête. Pense à ceux que tu appelles tes camaros. Ils ont sûrement plus besoin de toi que Yerris. Allez, va. .Edia .P Il me sourit, mais une lueur d'inquiétude brillait dans ses yeux. J'inspirai et, pas moins troublé par la conversation, je repris ma casquette, je gardai le petit sac que m'avait donné Korther la veille, j'enfilai mon manteau et mes bottes et je lançai enfin: .D .Bdia Ayô, Yal, bonne journée. .Edia .P Je partis et grimpai la côte en courant; je traversais le Parc des Pierres quand je me rappelai que je n'avais pas acheté le journal. .D .Bdia Bouffres, .Edia marmonnai-je. .P Je virai vers le Tribunal Central, certain de trouver quelque crieur de journaux portant .Sm -t nomlieu L'Estergatois fraîchement imprimé. Et, paf, je tombai sur Manras et Dil, ni plus ni moins. .D .Bdia Où est-ce que vous étiez passés! .Edia m'exclamai-je, en m'approchant d'eux. .P Ils s'étaient installés en bas du perron qui menait au tribunal. Le petit elfe noir me salua: .D .Bdia Ayô, Débrouillard! Tu vas plus avec le magicien? .Edia .D .Bdia Si, si, même que je vais peut-être arriver en retard. C'est .Sm -t nomlieu L'Estergatois ? Eh ben, donne-m'en un. Je te donne les clous après, tout de suite j'en ai pas. Dites, .Edia ajoutai-je tandis que Manras me donnait un exemplaire. .Bdia Où est-ce que vous étiez hier? Je vous ai cherchés partout. .Edia .P Je vis Dil faire une grimace silencieuse. Manras expliqua: .D .Bdia C'est qu'on a changé de refuge. Maintenant, on vit dans une vraie maison. .Edia .P Je fronçai les sourcils. .D .Bdia Dans le Labyrinthe? .Edia .D .Bdia Naturel, .Edia répondit Manras. .D .Bdia Et… avec le Fauve Noir? .Edia demandai-je à voix basse. .P Manras fit non de la tête. .D .Bdia Non. Mon père, je le vois presque jamais. .Edia Il tendit un journal à un acheteur et ramassa les clous avant de me demander: .Bdia Tu vas venir, cet après-midi? .Edia .D .Bdia Bien sûr, .Edia dis-je et je brandis mon journal. .Bdia À tout à l'heure! .Edia .P Je remontai en courant l'Avenue Impériale et arrivai à la demeure rouge quelques minutes en retard, mais Miroki Fal quittait toujours sa chambre encore plus en retard, aussi il ne s'en rendit même pas compte. .D .Bdia Ayô, m'sieu! .Edia le saluai-je quand je le vis apparaître dans les escaliers. Il m'avait appris que les gens éduqués ne disaient pas «ayô». Et, moi, je lui avais appris le contraire. .P Je pris son sac de notes et d'encriers et le suivis jusqu'au Conservatoire à bonne allure. Comme nous franchissions déjà la porte principale de l'édifice, le nobliau me dit: .D .Bdia Je vais l'inviter au bal de fin d'année, .Edia déclara-t-il, souriant. Je n'eus pas besoin qu'il précise de qui il parlait: de Lésabeth, évidemment. Il sortit la lettre et me la tendit. .Bdia Donne-moi ce sac et cours, il ne faudrait pas qu'un autre lui demande la même chose et me devance. .Edia .P Je levai les yeux au ciel et je grimpai les escaliers en trottant vers la salle des guérisseurs. Je connaissais déjà l'endroit sur le bout du doigt et, comme je savais par cœur l'emploi du temps de l'elfe blonde, je la trouvai en un paix-et-vertu. Elle assistait à un cours dans une classe ouverte. Les élèves étaient peu nombreux, ils n'étaient pas plus de dix et, heureusement, parce que le professeur avait une toute petite voix si fluette qu'ils devaient se pencher vers lui autour de la table pour l'entendre. Le professeur d'énergie endarsique était myope, à moitié sourd et à moitié dans la Lune: il ne s'aperçut même pas de ma présence. Je me glissai près de Lésabeth et lui donnai la lettre. Avec un curieux éclat dans les yeux, l'elfe prit la lettre et la déplia sous la table. Je commençais à m'éloigner quand elle me lança un: .D .Bdia Psst! .Edia .P Je revins sur mes pas avec un soupir et elle me chuchota: .D .Bdia Dis-lui que c'est impossible parce que j'y vais déjà avec mon cousin Jarey. .Edia .P Je soupirai de nouveau. Ceci allait gâcher la journée de Miroki… Et cela ne me plut pas davantage, car je n'aimais pas son cousin Jarey Edans. Une fois, en automne, il m'avait lancé un «espèce de morveux miséreux!». Et il y avait à peine quelques semaines, je l'avais croisé et il avait tenté de m'enlever le bouquet de fleurs destiné à Lésabeth. Heureusement, j'avais de bons réflexes et j'avais filé, non sans laisser quelques pétales en chemin. .P Le professeur d'endarsie poursuivait sa litanie d'une voix basse et monotone. Je m'éloignai et, comme d'habitude, je me mis à déambuler dans les couloirs. Cependant, cette fois, j'avais un objectif précis: l'aile où résidaient les magiciens. Je m'y étais aventuré plus d'une fois et, entrée interdite ou pas, je parcourais le Conservatoire depuis presque huit lunes déjà et personne ne m'avait jamais rien dit. J'étais en quelque sorte l'enfant que tout le monde croisait et que personne ne voyait réellement. .P J'avançai donc sans crainte dans les couloirs, je croisai le chat blanc de la Magicienne Suprême et je m'arrêtai pour lui dire: .D .Bdia Miaou. .Edia .P Il ne se retourna même pas: le félin avait le regard perdu à travers la vitre vers les innombrables toits d'Estergat. Ce jour-là, l'air était particulièrement diaphane et on voyait la forêt de la Crypte avec clarté. J'appuyai les coudes sur le rebord de la fenêtre et dis: .D .Bdia Tu sais? Un jour, j'irai là-bas, même si Yal dit que c'est dangereux. Y'a sûrement des écureuils et pas des gris comme ceux du Parc des Pierres. Des écureuils noirs et bruns comme ceux de la vallée. .Edia .P Le chat blanc continuait de m'ignorer avec une absolue suffisance. Je soupirai et tendis une main pour le caresser. Contrairement à la majorité des chats de mon quartier, celui-ci se laissait caresser et il daignait même parfois ronronner. Je devais seulement faire attention d'utiliser ma main gauche parce que l'autre ne lui plaisait pas: la première fois que je l'avais touché, il s'était mis à feuler. .P Un magicien passa dans le couloir, et j'attendis qu'il disparaisse à un angle avant de dire: .D .Bdia Ayô, le chat. Surveille la ville, moi, je surveille ta maison. .Edia .P Et, au passage, je volais un diamant à sa maîtresse, pensai-je. Je continuai à avancer dans le couloir jusqu'à arriver devant ce qui devait être, d'après ce que je savais, les appartements de la Magicienne Suprême. Après m'être assuré qu'on n'entendait aucun bruit de pas s'approcher, je touchai la porte avec ma main droite à la recherche de sortilèges. J'en trouvai un sur la serrure, sans surprise. Je devrais le désactiver si je voulais réaliser une copie de la clé. Je passai un bon bout de temps à observer son tracé, craignant à tout instant de faire une gaffe et d'activer l'alarme sans le vouloir. Finalement, je réussis à la désactiver, je réalisai un moulage avec la cire, en l'introduisant dans la serrure, j'attendis patiemment, tournai plusieurs fois sur moi-même, tendis l'oreille et, enfin, je récupérai le moulage… Et au lieu d'activer de nouveau l'alarme, je lançai un sortilège perceptiste par la fente de la porte. Mes dons en la matière laissaient à désirer et, dès que je heurtai quelque chose, mon sortilège se défit. J'espérai seulement n'avoir activé aucune alarme. .D .Bdia Prudence, Mor-eldal, .Edia me murmurai-je. .P Et je rétablis les liens de l'alarme de la serrure avant de reprendre ma promenade quotidienne dans les couloirs: une petite visite au chien du concierge, un grand salut au cuisinier —qui, selon son humeur, me donnait un petit pain, un «sors d'ici, chenapan» ou une assiettée de bouillon délicieux— et, bien sûr, une descente épique par la longue rampe reluisante de la salle d'entrée —ça, je n'oubliais jamais, c'était très amusant et, en plus, cela me rappelait quand, mon maître et moi, nous descendions la pente enneigée près de la Grotte en criant sur la luge qu'il m'avait fabriquée. .P Quand les onze coups de cloches sonnèrent, j'attendais déjà sagement devant la porte de la salle de classe du Grippe-clous. J'avais deviné juste: quand je lui dis que Lésabeth n'irait pas au bal avec lui, Miroki Fal porta les mains à sa tête. .D .Bdia Démons ancestraux! .Edia s'exclama-t-il. Et il frappa de son poing la paume de sa main, en grognant: .Bdia Ce Jarey Edans…! Je suis sûr qu'il l'a fait exprès. .Edia .D .Bdia Allons, Mir, calme-toi, .Edia se moqua son ami Shudi Fiedman. .Bdia Ce n'est qu'un bal. Et Jarey n'est pas un prétendant: c'est son cousin. Et en plus il est moche. .Edia .P Je m'esclaffai face à l'argument et nous descendîmes tous les trois les escaliers jusqu'à la sortie. Miroki n'était pas d'humeur à bavarder et, malgré les sages conseils de son ami, il ne voulut pas retrouver le sourire, et nous rentrâmes à la demeure rouge en silence. Je le laissai monter les escaliers avec la lenteur de l'amoureux affligé, posai le sac sur la table et m'empressai d'entrer dans la cuisine. Je humai l'air. .D .Bdia Qu'est-ce que c'est, Rux? .Edia fis-je. .P Le majordome sourit avec ce sourire lugubre qui, avec le temps, me semblait maintenant un peu plus sympathique. .D .Bdia Soupe de poireaux pour toi, petit. .Edia .D .Bdia Te dérange pas, .Edia dis-je, en voyant qu'il allait se lever. .Bdia Je me sers. .Edia .P Il valait toujours mieux se servir soi-même: Rux, que ce soit parce qu'il était radin, myope ou de maigre appétit, remplissait les bols comme pour nourrir un petit moineau. Miroki ne se plaignait pas, mais je n'étais pas aussi conformiste. Je me servis donc un bol bien plein et m'installai avec entrain. .D .Bdia J'ai pas besoin de rester l'après-midi, n'est-ce pas? .Edia demandai-je. .P Rux se racla la gorge et fit glisser une feuille sur la table. .D .Bdia Nous devons aller faire les courses. .Edia .P Je soufflai. .D .Bdia Encore? Mais on y est déjà allés la semaine dernière! .Edia .D .Bdia Les choses ne sont pas éternelles, gamin, .Edia répliqua le majordome. .P Je soupirai et, une demi-heure plus tard, nous descendions déjà la pente vers le marché de l'Esplanade. Moi, je portais deux grands paniers, Rux, un autre, et il les remplissait de boutique en échoppe et d'échoppe en boutique. À un moment, je perçus le mouvement d'une main dans un de mes paniers et m'écriai: .D .Bdia Arrière, voleur! .Edia .P Je me retournai pour voir une silhouette partir en courant au milieu de la foule, emportant ni plus ni moins que le paquet de viande que Rux venait d'acheter à la boucherie. Et le pire, c'est que je le reconnus: c'était Draen le Vif. En entendant mon cri, Rux me rejoignit, les sourcils froncés. .D .Bdia Qu'est-ce qu'il se passe? .Edia .D .Bdia Eh ben… j'me suis fait voler, .Edia avouai-je, embarrassé. .Bdia La viande était là et, d'un coup, paf, elle a disparu. J'ai vu quelqu'un partir en courant. .Edia .D .Bdia Cent-mille démons… Il était comment? .Edia s'enquit-il. .P Je secouai la tête. .D .Bdia Ch'sais pas, m'sieu. .Edia .P Rux fronça encore davantage les sourcils et soupira. .D .Bdia Bon, ceci ne va pas du tout plaire à Monsieur Fal. Je vais aller racheter de la viande. Et toi, prends garde de ne rien te faire voler d'autre, sinon je pourrais bien croire que tu es de mèche avec les voleurs, hum? .Edia .P Son insinuation me blessa, et je le regardai, la mine sombre, tandis qu'il s'éloignait vers la boucherie. Je m'installai dos au mur avec mes deux paniers et j'observai les alentours avec méfiance. Si jamais le Vif osait se montrer… Mais il ne se montra pas, heureusement pour lui, et je pensai avec un soupir qu'il était sûrement très occupé à manger la viande. .P Après les courses, Rux me fit écosser tous les haricots qu'il avait achetés et ce n'est que vers quatre heures que je parvins à m'échapper avant qu'il ne me donne une autre tâche, et je filai vers le bureau de presse. À cette heure, le journal du soir devait être sur le point d'être distribué, et Manras et Dil seraient sûrement là. Je les trouvai effectivement, mais dans une tenue si désastreuse et avec un visage si tendu que j'en fus effrayé. .D .Bdia Camaros! .Edia les appelai-je. .Bdia Qu'est-ce qui vous est arrivé? .Edia .P Je les rejoignis et Manras passa sa manche sur ses yeux. .D .Bdia Braises, mais pourquoi tu pleures, shour? .Edia m'inquiétai-je. .P Comme Dil expliquait rarement les choses, ce fut le petit elfe noir qui répondit finalement d'une voix tremblante: .D .Bdia Ils nous ont piégés. Et ils nous ont bousculés. Et ils nous ont traités de tous les noms. .Edia .P J'étais révolté. .D .Bdia Qui ça? .Edia Avant qu'il ne réponde, je dis: .Bdia Mon doublet? .Edia .P Manras acquiesça et Dil affirma sombrement: .D .Bdia Et d'autres. On était près de l'Esplanade et ils sont venus droit sur nous. Le Vif dit qu'il a perdu deux amis à cause de Warok. .Edia .P Manras ajouta: .D .Bdia Il nous a dit de dire à mon frère que, s'il tombe sur lui dans le Labyrinthe, il lui coupe la gorge. .Edia .P Je bouillais d'indignation. Si j'avais pu feuler comme les chats, je l'aurais fait. N'avais-je pas averti le Vif que, s'il touchait à mes amis, je lui arracherais les os? Eh ben, je n'allais pas lui arracher les os, mais j'allais faire quelque chose, ça oui. .P Voyant le visage attentif de mes amis, je pris un air déterminé et, finalement, je dis: .D .Bdia Vous, dites rien à Warok. Le Vif, il sait pas à qui il s'attaque. Warok est dangereux, il pourrait lui faire du mal. Je vais aller parler avec mon doublet, .Edia décidai-je. .Bdia J'vais lui dire clairement les choses. Dites-moi juste un truc, shours: dans cette nouvelle maison où vous avez déménagé, il y a d'autres gens qui y vivent à part Warok et vous? .Edia .P Manras haussa les épaules. .D .Bdia Naturel. Y'a des gens. .Edia .D .Bdia Combien? .Edia .D .Bdia Eh ben… hier, j'en ai vu quelques-uns, ch'sais pas combien. .Edia .D .Bdia Cinq? Dix? .Edia proposai-je. .D .Bdia Six, .Edia dit Dil. .P Six. Fichtre. .D .Bdia Et ils sont armés? .Edia .P Dil acquiesça en silence tandis que Manras me regardait bizarrement et se mordait les doigts. .D .Bdia Et… Y'avait un semi-gnome noir parmi eux? .Edia .P Tous deux firent non de la tête. Je ne sus si je devais me sentir soulagé ou tout le contraire. .D .Bdia Vous pouvez me montrer où est la maison? .Edia .P Manras acquiesça. .D .Bdia Oui, mais mon frère nous a dit qu'il veut pas de visites, alors tu peux pas entrer. .Edia .D .Bdia J'entrerai pas, je veux seulement voir la maison sans que ton frère me voie. Vous savez quoi? Je vais aller chercher le Vif pour lui expliquer clairement les choses. Que je le trouve ou pas, on se voit dans le Parc du Soir à dix heures, ça court? Et vous me montrez la maison. .Edia .P Manras y consentit, bouche bée. .D .Bdia Qu'est-ce que tu vas lui dire, au Vif? .Edia .P Je souris et tirai doucement sur sa casquette. .D .Bdia Qu'on touche pas à mes amis, et j'vais le lui prouver, .Edia affirmai-je. .Bdia Ayô. .Edia .D .Bdia Ayô, mais fais attention, Débrouillard, il est plus grand que toi! .Edia me dit Manras. .D .Bdia Il pourrait mesurer vingt mètres, ça m'est égal! .Edia lui répliquai-je. .P Je m'en fus en grimpant la côte. Je fis plusieurs tours sur l'Esplanade avant de me lasser et de prendre le chemin du quartier des Chats. J'entrai à la Tanière et appelai Rolg. Personne ne me répondit. Je laissai le petit sac avec le moulage de la clé de la Magicienne Suprême et ressortis. Je tressaillis et souris en voyant apparaître Rolg dans l'impasse. .D .Bdia Rolg! J'ai laissé le moulage sur la table; j'dois l'emmener quelque part? .Edia .P Le vieil elfe s'approcha en boitant et en secouant la tête. .D .Bdia Laisse faire, mon garçon, je m'en occupe. Demain après-midi, je te donne la clé, elle sera prête. Où vas-tu? .Edia .D .Bdia Vendre des journaux, il me reste pas un clou. Si j'arrive en retard, dis à Yal de pas s'inquiéter. .Edia .P Rolg arqua un sourcil et acquiesça. .D .Bdia Fais attention à ce que tu fais, petit. .Edia .P J'acquiesçai énergiquement et partis. Je vendis des journaux durant deux heures avant de trouver de nouveau Manras et Dil sortant d'une taverne de Riskel. Je me joignis à eux, et nous fîmes les tavernes de toute la rue: je m'occupais de porter les journaux pendant que Manras entrait dans le local avec le «dernier» exemplaire et le vendait adoptant une mine d'Esprit Bienveillant. Il faisait déjà nuit depuis plusieurs heures quand, décidant que nous avions vendu suffisamment, nous rapportâmes les journaux restants au bureau et prîmes le chemin des Chats. Cette fois, ce n'était pas moi qui guidais, mais eux. Nous pénétrâmes dans le Labyrinthe, ils me firent passer par des corridors étroits, nous grimpâmes des escaliers, traversâmes des terrasses encombrées et nous descendîmes par une échelle avant que Manras ne s'arrête et me prenne par la manche. .D .Bdia C'est celle-là. .Edia .P Il me montrait une porte parmi tant d'autres dans un passage désert. .D .Bdia Comme ça, on dirait pas, mais elle est grande, et il y a même des endroits où Dil et moi, on n'a pas le droit d'aller, .Edia me révéla-t-il à voix basse. .P Je me tournai vers lui dans l'obscurité. Là-haut, dans le ciel, la Lune brillait, mais ses rayons parvenaient très faiblement, et c'est à peine si l'on devinait les formes des objets alentour. .D .Bdia Des endroits secrets? .Edia murmurai-je. .Bdia Et vous n'êtes pas allés voir, même pas par curiosité? .Edia .D .Bdia Mon frère m'essorille si je fais ça, .Edia chuchota Manras, et il ajouta: .Bdia Dis, il vaudra mieux que tu restes pas ici, sinon ils vont t'attraper. .Edia .P J'acquiesçai et les poussai tous deux dans le corridor. .D .Bdia Pioncez bien, shours. .Edia .P Manras s'éloigna, mais Dil hésita et demanda dans un murmure: .D .Bdia Débrouillard… c'est qui, ce semi-gnome noir? .Edia .P Je fis une moue et répondis encore plus bas: .D .Bdia Un ami à moi qui travaillait pour le Fauve Noir. Je crois que Warok lui a joué un mauvais tour. Il a disparu depuis deux lunes. .Edia .P Dil hésita quelques secondes encore avant de s'éloigner en murmurant: .D .Bdia Bonne nuit, Débrouillard. .Edia .P Je me plaquai au mur quand la porte du refuge s'ouvrit, illuminant le corridor. Mes deux compagnons entrèrent, et la ruelle se retrouva dans le noir. Après quelques instants, je m'approchai avec discrétion et tendis l'oreille. Je perçus des voix et, m'armant de courage, je collai mon oreille contre la porte. .D .Bdia … une misère! .Edia sifflait une voix. .D .Bdia Ce n'est pas notre faute, on nous a volés! .Edia s'exclamait Manras. .P J'entendis un coup sec et un gémissement et je blêmis. .D .Bdia Ça suffit, les excuses d'un clou! Vous savez quoi? Oubliez les journaux. À partir de demain, vous restez ici et vous allez travailler pour de vrai. Vous allez voir, espèce de morveux incapables. .Edia .P J'entendis un éclat de rire. .D .Bdia Dis donc, mon gars, tu vas tout de même pas mettre ton propre frère dans le puits? .Edia .D .Bdia Non mais, quelle canaille, pour qui tu me prends? .Edia .D .Bdia Eh. Pour ce que tu es: le fils préféré du Fauve Noir. Ça t'a pas dérangé d'y mettre le gnome… .Edia .D .Bdia Ferme-la, Lof! .Edia .P Il ajouta quelque chose mais, à ce moment, j'entendis un aboiement et je fis un bond, m'éloignant de la porte. Des chiens approchaient dans la ruelle, menés par une haute silhouette. Je partis en courant et les aboiements redoublèrent. J'escaladai une gouttière aussi rapidement que je pus et j'entendis un cri en bas. La porte s'ouvrit brusquement et une lanterne éclaira le corridor. J'enveloppai subtilement mon visage d'ombres et je continuai à grimper. Cette maison était très haute. Si je tombais, je mourrais sur le coup. .D .Bdia Arrête-toi! Descends de là, araignée quadrupède! .Edia me cria une voix d'en bas. .D .Bdia Fais taire tes maudits chiens, Adoya! .Edia beugla Warok. .P Leurs voix se firent imprécises et je parvins enfin en haut. C'était une terrasse, pas un toit. Je jetai un regard en bas. On ne voyait plus rien. Je reculai de quelques pas pour m'éloigner du bord et je jetai un coup d'œil vers les édifices qui s'élevaient sur la Roche. Une bonne chose du Labyrinthe, c'était que la plupart des maisons se touchaient; aussi, je m'éloignai de terrasse en toit et de toit en terrasse sans toucher le sol une seule fois pour sortir du cœur des Chats. Après avoir regagné le sol, j'avançai très prudemment et je ne me détendis pas avant de me retrouver dans l'impasse de la Tanière et, même ainsi, les pensées qui me vinrent alors ne me furent d'aucun réconfort. .P Le puits, avait dit Warok. Quel puits? Où avait-il mis Yerris? Et qu'est-ce que mes deux meilleurs compères allaient faire maintenant? .D .Bdia Bouffres, .Edia laissai-je échapper. .P J'aurais dû leur donner les clous que j'avais, peut-être que comme ça Warok ne se serait pas autant fâché. Mais je n'y avais pas pensé. .D .Bdia Bouffres, .Edia répétai-je. .P Je montai les escaliers et poussai la porte silencieusement. Tout était sombre. Yal dormait. J'ôtai ma casquette, mes bottes et mon manteau, et je m'allongeai sans faire de bruit. Avant de fermer les yeux, je lançai tout bas une nouvelle fois un: .D .Bdia Bouffres. .Edia .Ch "Départs" Les jours suivants, je me sentis plus inutile qu'un écureuil fouillant un tronc vide pour dénicher un gland. Je cherchai le Vif, sans le trouver; je cherchai Slaryn, en vain; j'épiai la maison de mes camaros et je n'appris rien; et, en définitive, je tournai en rond comme un nakrus en quête d'un os à absorber et je ne trouvai que des esquilles. Je n'eus pas plus de succès avec la Magicienne Suprême et le diamant. Le deuxième jour, je ne parvins à entrer dans la chambre que pour constater qu'il n'y avait là aucun diamant. Je fis donc des moulages des autres serrures de portes privées et je me glissai dans des endroits probablement fermés pour une bonne raison: je vis un laboratoire d'alchimie plein de flacons, une pièce emplie d'armes et un bureau avec tant de magaras que, saturé d'énergies de toutes parts, je me sentis mal durant tout l'après-midi et je craignis d'avoir été atteint par quelque maléfice. Heureusement, le jour suivant, j'étais déjà totalement remis. Vu que j'allais d'échec en échec, je fis aussi au passage une copie de la clé de l'office de la cuisine du Conservatoire. Je ne le dis pas à Rolg, bien entendu: supposément, toutes ces copies de clés devaient contribuer à mon travail, mais, euh… bon, un voleur avec le ventre plein travaillait toujours avec plus d'entrain, n'est-ce pas? .P Il ne restait qu'un seul jour avant la fin des cours, quand je tombai enfin sur le bon bureau. Je venais de remettre un message à Lésabeth, message auquel l'elfe blonde, pour la première fois depuis que je la connaissais, donna une réponse rapide. Elle écrivit en owram, la langue savante, aussi je ne pus la lire mais, vu son expression, je devinai qu'elle n'envoyait pas le Grippe-clous chasser les nuages, mais tout le contraire. .P Le message bien à l'abri dans ma poche, je commençai ma randonnée dans les couloirs. J'avais deux heures devant moi pour essayer trois clés. La première était celle d'un laboratoire brulique. J'y entrai, ouvris les tiroirs, fouillai un peu partout et ressortis aussi silencieux qu'une ombre. La deuxième clé était celle d'un bureau dans une tour… Et la salle était vide. Je n'eus pas de mal à comprendre pourquoi: il y régnait une énergie nocive. Je m'éloignai de là sans presque jeter un coup d'œil et je faillis oublier de réactiver le mécanisme de fermeture magique en plus de tourner la clé. Combien d'endroits du Conservatoire étaient restés condamnés après une expérience qui avait tourné en catastrophe? Visiblement, plus d'un. .P La troisième clé me conduisit au logement d'un professeur retraité ami de la Magicienne Suprême. Je l'avais vu plusieurs fois parler avec celle-ci et je m'étais dit: tiens, pourquoi ne pas essayer par là? Et j'avais fait un moulage de la clé. Après m'être assuré que le couloir était désert, j'entrai dans la pièce, je m'y enfermai et… je découvris que le professeur était là, dormant dans son lit. .P Durant quelques secondes, je ne bougeai pas d'un pouce. Puis j'écoutai sa respiration et me dis: bah, il a l'air profondément endormi. Alors, lançant les sortilèges de silence les plus sophistiqués que j'aie jamais réalisés, je fis glisser les tiroirs de son bureau. Je vis ni plus ni moins que trois pièces d'or dans l'un d'eux. Je les pris en jetant un coup d'œil prudent au vieux professeur. Il dormait toujours. .P Et, alors, mes yeux tombèrent sur un objet posé sur la table de nuit, juste à côté. Un objet transparent. Je m'approchai, les yeux écarquillés. Mes yeux me trompaient-ils ou ceci ressemblait beaucoup à un diamant? Je tendis la main droite et le pris. J'esquissai un sourire en sentant l'énergie vibrer à l'intérieur. J'examinai le tracé et je ne compris rien. Il était trop complexe. Je comptai les facettes. Seize. Je les recomptai sans pouvoir le croire et, quand j'en dénombrai de nouveau seize, mon sourire s'élargit. Enfin. .P Un brusque ronflement me fit blêmir comme la mort. Précipitamment, je mis le diamant dans ma poche, avec les trois siatos volés, et je reculai sans perdre de vue le professeur. Je lançai un sortilège de silence pour ouvrir la porte aussi discrètement que je pus, je la refermai à clé et activai l'alarme. Comme si un fantôme était passé par là, pensai-je. .P Je m'éloignai et, dans le couloir contigu, je rencontrai le chat blanc. Je le caressai en passant et me mis à chanter: .Bl -t verse .It Yeyeyeyeh eh eh eh! .It Chat, chat, chat tout gris! .It Tout gris! .It Rôde dans la nuit, .It Un chat gwak .It Rôde dans les rues. .It Yeyeyeyeh eh eh eh! .It Le chat gwak .It Va chantant; .It La lune le guide. .It Il s'est perdu! .It Ayayayay! .It Oùsqu'est le chat? .It Oùsqu'est le chat? .It Le chat gwak .It File et poursuit .It Une lumière blanche. .It Il s'est perdu! .It Ayayayay! .It Oùsqu'est le chat? .It Oùsqu'est le chat? .El .P Tout en chantant, j'arpentais les couloirs, virant aux angles, en direction de la salle de classe où Miroki Fal étudiait la déserrance. D'après ce qu'il m'avait expliqué une fois, la déserrance était l'art des forces oriques. Grâce à elles, il était capable de léviter; cependant, quand je lui dis «faites voir, m'sieu, faites voir!», il refusa de me faire une démonstration. Il disait que l'énergie orique était dangereuse et très puissante, et il disait aussi que les grands experts savaient faire de vrais monolithes qui pouvaient vous transporter d'un endroit à un autre presque instantanément. Je me rappelais que mon maître, une fois, m'avait raconté la mésaventure d'un nakrus inconscient qui avait dû traverser toute une cordillère pour récupérer son bras, qu'il avait perdu en chemin. Une horreur. Heureusement, les personnes capables de faire de telles folies étaient rares. .P J'attendis patiemment que Miroki sorte de la salle et, quand je le vis apparaître, je remarquai qu'il avait de profonds cernes. Concentré comme je l'étais à voler le diamant, je n'avais presque pas prêté attention au Grippe-clous ces derniers jours… Et à vrai dire, depuis quelque temps, il avait l'air un peu bizarre, comme s'il était découragé, de sorte que, décidé à changer cela, je m'empressai de sortir la réponse de Lésabeth et la lui remis. .D .Bdia C'est de la demoiselle Lésabeth, m'sieu, .Edia lui dis-je joyeusement. .P À ma grande surprise, un éclat mélancolique passa dans les yeux de Miroki Fal quand il lut la note. Shudi, le peintre, lut par-dessus son épaule et souffla. .D .Bdia Au théâtre? Esprits! C'est mieux qu'un bal, Mir! Réjouis-toi donc! Que t'arrive-t-il? .Edia .P Miroki ne répondit pas. Avec lenteur, il mit le message dans sa poche et descendit les escaliers. Shudi lui emboîta le pas et, moi, je pris le sac et les suivis. Quand nous sortîmes du Conservatoire, Shudi lança: .D .Bdia Tu vas me dire une fois pour toutes ce qui t'arrive? Dernièrement, tu es bizarre. .Edia .P Miroki Fal soupira longuement. .D .Bdia C'est mon père. Il veut ruiner ma vie et me forcer à épouser Amélaïda Arym. .Edia .P Shudi avala de travers. .D .Bdia Mères des Lumières… Qui ça? .Edia .D .Bdia La fille du gouverneur de Taabia! .Edia s'exclama Miroki. Il se frappa le front. .Bdia Pour lui, ce sont des affaires de politique. Lui, il n'a pas la moindre idée de ce qu'est l'amour. C'est une personne sans cœur. La seule chose qui l'intéresse, c'est le pouvoir! Tu te rends compte, Shudi. Ma vie ruinée. Lésabeth est ma vie. Tu ne le comprends pas? .Edia .D .Bdia Euh… Si, .Edia soupira Shudi. .Bdia Je comprends. .Edia Il soupira de nouveau et lui donna une petite tape compatissante sur l'épaule. .Bdia Allons, Mir. Ne te décourage pas. Lésabeth est la fille des Satrepas. Elle n'est pas de mauvaise famille. Peut-être que… .Edia .D .Bdia Non, .Edia le coupa Miroki avec un grognement sourd. Et il s'arrêta net au milieu du parc qui entourait le Conservatoire. .Bdia Écoute, Shudi. J'ai envoyé un magescrit à mon père en lui demandant la permission d'épouser Lésabeth. .Edia .D .Bdia Quoi? .Edia toussota Shudi. .Bdia Mais, à elle, tu ne lui as même pas demandé! .Edia .P Miroki esquissa un faible sourire. .D .Bdia Si, je l'ai fait. Je… je l'ai rencontrée à… hum… à l'Hippodrome, le Jour-Sacré dernier. Nous nous sommes promenés ensemble dans le Bois de Kamir et… je lui ai demandé sa main et elle m'a dit oui. Ça a été merveilleux. .Edia .P Son visage s'attrista et il secoua la tête. .D .Bdia Mais mon père m'a répondu avant-hier. Et je n'ai pas encore assimilé ce qu'il m'a dit. Enfin, Shudi. Oublie ça. Ce sont des affaires de famille. Cela ne vaut pas la peine que tu t'en inquiètes. .Edia .P Son ami lui jeta un regard inquiet tandis qu'ils se remettaient en route et, après un silence, il fit: .D .Bdia Parle avec lui quand tu iras à Griada. Je suis sûr que si tu lui parles en tête à tête… .Edia .D .Bdia Laisse tomber, Shudi, .Edia l'interrompit Miroki en expirant. .Bdia Laisse tomber. .Edia .P Le peintre n'insista pas, ils se séparèrent à un croisement, et je suivis le Grippe-clous jusqu'à la demeure rouge sans lui dire un mot. Cette histoire de mariages me laissait perplexe. C'est pourquoi, finalement, alors que nous entrions, je demandai: .D .Bdia Et pourquoi vous épousez pas Lésabeth et puis voilà? .Edia .P Miroki Fal me regarda comme s'il regardait à travers un fantôme et, sans se départir de ce visage absorbé, il ressortit le message de Lésabeth, poussa un soupir déchirant et grimpa les escaliers. Qui pouvait comprendre les grippe-clous! Je posai le sac et, avant que Rux me dise quelque chose, je partis comme le vent. Je supposais que, si je ne mangeais pas là, personne ne pouvait me dire que je n'accomplissais pas mon devoir. .P Je courus dans les larges rues de la Harpe sans écarter ma main de ma poche et du diamant. En chemin, je croisai trois cavaliers de police qui se dirigeaient vers le Conservatoire à vive allure. Ils sont déjà au courant, conclus-je. .P Je me forçai à ne pas accélérer le pas et me répétai une des leçons de Yal: agis avec naturel, agis avec naturel… Ma tension se réduisit en arrivant à Atuerzo et s'évanouit d'un coup lorsque j'arrivai aux Chats. Je vis Fiks, de loin, sur la Place Grise, et je le saluai d'un: .D .Bdia Ayô, Fiks! .Edia .P Le vieil ouvrier, qui bavardait avec des amis, tourna la tête alors que je quittais déjà la place. Je continuai à descendre jusqu'à la Tanière et… je m'aperçus que quelqu'un me suivait. Je m'arrêtai net devant l'impasse de la maison de Rolg, tournai la tête et ouvris grand les yeux. .D .Bdia Bonne mère! .Edia m'exclamai-je. .P C'était Adoya, l'Ojisaire, et il était accompagné d'un de ses chiens qui, s'il n'avait pas été attaché avec une laisse, se serait jeté sur moi. J'entendis un aboiement sec et réagis aussi rapide qu'un écureuil: je partis en courant dans l'impasse, ouvris la porte et la refermai, pris d'une sueur froide. Je la bloquai avec la barre et fermai complètement les rideaux puis… .D .Bdia Sari? .Edia .P Je poussai un cri, bondis et fis volte-face. Yal était assis sur sa paillasse, en train de recoudre sa chemise. Bon, en ce moment précis, il était à moitié levé. Il alla jusqu'à la fenêtre et je m'écriai: .D .Bdia Non, fais pas ça! .Edia .P On entendait encore les aboiements du chien dans l'impasse. Yal écarta les rideaux et fronça les sourcils. .D .Bdia C'est qui, ce type? .Edia .P Les aboiements s'éloignaient à présent. Je bafouillai: .D .Bdia Ch'sais pas. Son chien voulait se jeter sur moi. .Edia .P Je ne lui dis pas la vérité parce que… bon, si je lui disais toute la vérité, j'aurais dû admettre que j'étais entré dans le Labyrinthe sans tenir compte de son conseil. Les aboiements ne s'entendaient plus. Je poussai un soupir de soulagement, récupérai la chaise près de la porte et m'assis avant de constater quelque chose d'étrange. Que faisait Yal à la Tanière à cette heure? .D .Bdia Tu travailles pas aujourd'hui? .Edia demandai-je. .P Yal grogna, s'écartant de la fenêtre. .D .Bdia Ce type ne me dit rien de bon. Si tu le recroises, change de trottoir. .Edia .D .Bdia Oui, oui, et de rue, t'inquiète pas, mais et l'imprimerie? .Edia .P Yal se rassit sur sa paillasse avec une grimace. .D .Bdia J'ai pris congé. Le patron n'arrêtait pas de nous demander de faire des heures supplémentaires et, en plus, il voulait baisser mon salaire. Je l'ai envoyé chasser les nuages. .Edia .P Je souris. .D .Bdia Bien fait! .Edia .P Il roula les yeux et ajouta, plus sérieusement: .D .Bdia En plus, Korther m'a donné un nouveau travail. Rien de très risqué, mais… je vais devoir quitter Estergat durant un temps. .Edia .P Ceci me stupéfia. .D .Bdia Non! .Edia protestai-je. .Bdia Et moi? .Edia .P Yal s'esclaffa et m'adressa un regard moqueur. .D .Bdia Comment ça, toi? Korther n'a payé qu'une place dans la diligence, pas deux, alors, toi, tu restes à Estergat. En plus, tu as déjà un travail à faire, que je sache, .Edia fit-il avec un raclement de gorge. .D .Bdia Ah! Plus maintenant, .Edia assurai-je. Et je sortis mon diamant comme un trophée. .Bdia Je l'ai trouvé dans la chambre d'un vieux qui ronflait, aussi simple que ça! .Edia .D .Bdia Cache ça, .Edia souffla Yal en jetant un coup d'œil vers la fenêtre. .Bdia Attends, non, passe-le-moi. Je le donnerai à Korther avant de partir. .Edia .P Je le lui donnai et je m'assis près de lui sur la paillasse, le regardant terminer sa couture. .D .Bdia Alors tu t'en vas aujourd'hui? Si vite? .Edia .D .Bdia La diligence part demain matin. Bah. Plus tôt je m'en vais, plus tôt je reviendrai. Il s'agit de remettre un objet à un Daguenoire de Kitra. .Edia .D .Bdia Et ça, c'est où? .Edia demandai-je. .P Yal me regarda comme si je lui avais demandé ce que c'était qu'un arbre. .D .Bdia Kitra est la capitale de Raïwania, sari. .Edia .P Je frappai mon genou. .D .Bdia C'est vrai! Y'a pas longtemps, j'ai lu un article dans le journal sur les Grandes Fêtes de Kitra. Il paraît qu'ils font de très grands spectacles qui font venir des gens de tout Prospaterre. Ça doit être impressionnant. Bon, et c'est quoi, cet objet que tu dois emporter? .Edia .D .Bdia Hum, .Edia toussota Yal, amusé, .Bdia Ça, je ne vais pas le dire. Dis, ça ne te dérange pas d'aller m'acheter un casse-croûte de quelque chose? J'ai une faim de dragon. .Edia .D .Bdia Moi aussi, .Edia appuyai-je en me levant d'un bond. Et comme je vis qu'il me tendait des pièces, je levai une main, solennel. .Bdia Non! C'est moi qui invite. .Edia .P J'enlevai la barre de la porte, jetai un coup d'œil prudent dans la rue et, ne voyant aucun chien, je respirai, plus serein. Je me rendis à .Sm -t nomlieu La Rose du Vent et je demandai, portant mes mains de chaque côté de ma bouche: .D .Bdia Monsieur le tavernier, deux casse-croûtes au fromage! .Edia .D .Bdia Tout de suite, Monsieur le barde! .Edia me répliqua-t-il, amusé. .Bdia Tu as de la compagnie aujourd'hui, hein? .Edia .D .Bdia Un dragon qui chante plus que moi! .Edia affirmai-je en montrant mon estomac. .P Les buveurs les plus proches s'esclaffèrent et plus d'un arqua les sourcils quand je posai la pièce d'or sur le comptoir; c'est qu'un gwak avec une pièce d'or… c'était suspect. Mais le tavernier n'avait que faire d'où je tirais la pièce. Il me donna les casse-croûtes et la monnaie et me dit: .D .Bdia Bon appétit, gamin. .Edia .P J'arrachai une bouchée au casse-croûte et sortis de la taverne très occupé à mâcher. Quand j'arrivai à la Tanière, j'avais déjà terminé ma part. .D .Bdia Diables, ça vient de .Sm -t nomlieu La Rose du Vent ? .Edia se plaignit Yal en prenant le casse-croûte. .Bdia Son pain est plus sec que la poussière. Moi, j'achète toujours tout aux .Sm -t nomlieu Ballerines . C'est un peu plus cher, mais c'est un délice. .Edia .D .Bdia Bouah, bouah. Chipoteur, .Edia fis-je. .Bdia C'est sacrément bon! .Edia .D .Bdia Sec comme le bois sec, .Edia répliqua Yal, souriant. .D .Bdia Grippe-clous, .Edia l'appelai-je. .P Le sourire de Yal s'élargit et il mangea le casse-croûte sans plus se plaindre. Après l'avoir aidé dans ses préparatifs, qui étaient peu de choses, je passai l'après-midi avec lui à jouer aux cartes jusqu'au moment où il déclara qu'il devait se rendre au Foyer. Je lui dis au revoir et, des heures plus tard, quand il rentra et me trouva allongé sur le ventre sur ma paillasse, en train de relire .Bm -t titulo Alitard, le bienheureux Valléen, et son agneau Destinée .Em , il me jeta un regard curieux. .D .Bdia Tu n'as pas bougé? .Edia .P Je haussai les épaules. .D .Bdia Ben non. .Edia .P Il sourit, se laissa tomber sur une chaise, posa les bottes sur l'autre et déclara: .D .Bdia Korther a dit qu'il te donnera les siatos au fur et à mesure, quand tu lui demanderas, et que, si tu veux, tu peux lui acheter du matériel à prix réduit. Il a dit que… .Edia Il roula les yeux, imitant la voix de Korther: .Bdia Le galopin a de l'étoffe. .Edia .P J'esquissai un sourire et, alors, je fronçai les sourcils. .D .Bdia Comment je vais aller lui demander les dorés si je sais pas où il vit? Je me rappelle pas où il est, le Foyer. .Edia .D .Bdia Mmpf. C'est dans une impasse, dans la rue de l'Os. Korther ne vit pas vraiment là, mais c'est là où on parle affaires. Rolg te montrera si tu ne trouves pas. .Edia Il joua avec le paquet de cartes et ajouta: .Bdia Maintenant que le Fal va terminer ses cours, je suppose que tu vas te retrouver sans travail. .Edia .D .Bdia Oui, il s'en va à Griada dans une semaine, .Edia répondis-je en tournant une page de mon livre. .Bdia Je trouverai un autre travail. T'inquiète pas, je connais déjà les trucs. Ch'suis plus un Chat né de la dernière pluie. .Edia .P Yal ne répondit pas. Quand je levai les yeux, je vis qu'il avait l'air pensif. Je revins à ma lecture, mais je lus à peine une phrase avant de détourner de nouveau les yeux. .D .Bdia Élassar. .Edia .D .Bdia Mm? .Edia .D .Bdia Combien de temps tu vas rester à Kirta? .Edia .D .Bdia Kitra, .Edia me corrigea-t-il. .D .Bdia C'est ça. Combien de temps? .Edia .D .Bdia Je te l'ai déjà dit, un certain temps. Une lune. Qu'est-ce que j'en sais. On met déjà plus d'une semaine pour se rendre là-bas en diligence et je resterai probablement un moment dans la ville. .Edia .P Je me mordis la lèvre. .D .Bdia Et c'est dangereux? .Edia .D .Bdia Dangereux? Penses-tu. Le voyage? Sur la Route Impériale, il n'y a presque plus jamais de bandits. C'est très contrôlé, .Edia assura-t-il. .Bdia En Raïwania, aucune idée. .Edia .P Je me redressai. .D .Bdia Et en Raïwania, ils parlent drionsanais aussi? .Edia Il acquiesça et je me levai. .Bdia Et il pourrait y avoir des monstres qui attaquent les gens? .Edia .D .Bdia Des dragons, des nadres rouges, des manticores, des harpies… Pas de quoi se préoccuper, .Edia répondit-il sur un ton moqueur. .P Je roulai les yeux. Je savais qu'il blaguait, mais ses paroles me firent prendre une décision. Je m'approchai, enlevai mon pendentif en argent et le lui donnai. .D .Bdia Tiens. Ch'sais bien que ces histoires d'amulettes, c'est des bêtises… mais ça te protègera des manticores de toute façon. Et puis ça te portera chance. Moi, ça m'a porté chance quand j'ai voyagé dans les montagnes. Ah, mais quand tu reviendras, tu me le rends, hein? .Edia .P Yal me regardait, l'air amusé. .D .Bdia Fichtre, Mor-eldal. Merci. Mais je ne crois pas que… Bon, d'accord, je l'emporterai. Merci, .Edia répéta-t-il. .P Je lui souris. .D .Bdia De rien. .Edia .P Je revins sur ma paillasse et, après avoir constaté que Yal mettait le pendentif et l'examinait avec curiosité, je continuai à lire Alitard et son agneau. Rolg revint peu après. Je l'entendis parler dehors avec la voisine d'en face; eh oui, depuis quelques semaines, nous avions de nouveaux voisins. Le mendiant de la maison en ruine avait été délogé et, après avoir réhabilité la demeure, une vieille dame s'y était installée avec sa petite fille et son arrière petit-fils. On entendait le nouveau-né crier presque toutes les nuits. Cependant, quand je vis Rolg entrer, des madeleines entre les mains, je pensai que la générosité de la grand-mère compensait largement ça. .D .Bdia C'est pour nous? .Edia demandai-je, enthousiaste. .P Rolg sourit. .D .Bdia Elle voulait nous remercier de lui avoir donné un coup de main la semaine dernière pour le déménagement. Laissez-m'en une au moins, pour que je les goûte, hein? .Edia .P Il les posa sur la table, je pris une bouchée et poussai une exclamation de plaisir. Je me précipitai vers la porte, l'ouvris et, voyant que la vieille elfe noire était près de sa fenêtre en train d'arroser des fleurs, je lançai: .D .Bdia Merci, grand-mère, elles sont très bonnes! .Edia .P Elle me répondit par un sourire et un geste de la main. Je rentrai à la maison ayant déjà avalé le reste de ma madeleine et j'en pris une autre. À nous trois, nous ne laissâmes pas une miette et, assis à table, nous passâmes une agréable veillée à bavarder. Nous parlâmes beaucoup de Kitra et de Raïwania. Bon, disons plutôt qu'ils parlaient et, moi, j'écoutais parce que, d'histoire et de politique, je n'avais aucune idée. Apparemment, Arkolda et Raïwania avaient été, autrefois, un même pays, mais une querelle les avait divisées il y avait plus d'un demi-siècle. Toutes deux étaient des républiques parlementaires, contrairement au royaume nordique de Tassia, où en plus les races n'avaient pas toutes les mêmes droits. D'après ce que je savais, les deux républiques regardaient leurs voisins Tassiens d'un mauvais œil: la preuve, c'est que je connaissais plusieurs chansons où on les traitait de fils de chiens, de tyrans et d'infidèles, car, si Arkolda et Raïwania vénéraient le Daglat et ses ancêtres, le royaume de Tassia, lui, adorait la Déesse de la Roche et, précisément pour cette raison, il désirait ardemment reprendre ses anciennes possessions sur la Roche Sacrée d'Estergat. .P Quand Yal me surprit à bâiller, il sourit et déclara: .D .Bdia Il vaudra mieux que nous allions dormir. En plus, demain, je vais devoir me lever très tôt. Si je perds la diligence, Korther va m'essoriller. .Edia .P Nous souhaitâmes bonne nuit à Rolg, nous éteignîmes la lanterne et, une fois allongés sur nos paillasses, je murmurai à Yal: .D .Bdia Élassar. .Edia .D .Bdia Mm? .Edia .P Je me mordis la lèvre et demandai à voix basse: .D .Bdia Toi aussi, c'est Rolg qui t'a trouvé? .Edia .P Il y eut un silence. Je me souvenais que, la seule fois où je lui avais demandé comment il s'était fait Daguenoire, il y avait longtemps de cela déjà, Yal avait éludé la question. Et je craignais que, cette fois non plus, il ne me réponde pas. .D .Bdia Non, .Edia dit alors Yal. Il se tourna sur sa paillasse et expira. .Bdia Non. Il ne m'a pas trouvé. Mais il m'a élevé depuis que j'ai dix ans. .Edia .D .Bdia C'est Korther, alors? .Edia demandai-je. .P Yal souffla doucement. .D .Bdia Non plus. Non. Tout simplement… mes parents étaient déjà des Daguenoires. Ils sont morts en essayant de trouver un prétendu trésor caché dans la Vallée d'Evon-Sil. La cupidité les a perdus, .Edia murmura-t-il. .P Je regrettai presque d'avoir été si curieux; presque. Je tendis une main et serrai brièvement la sienne, comme pour empêcher qu'il ne songe à de tristes souvenirs. Après un silence, je murmurai: .D .Bdia Élassar. Tu as le collier, n'est-ce pas? .Edia .D .Bdia Oh. Bien sûr, sari, .Edia répondit-il. .Bdia Je l'ai même mis pour ne pas l'oublier. Je ne vais pas le perdre. .Edia .P J'acquiesçai, souris, me grattai la tête et fermai les yeux, glissant petit à petit vers un sommeil serein. .Ch "Le Tiroir" Lorsque j'arrivai à la maison rouge, il était encore très tôt, il n'était même pas sept heures. Je m'étais réveillé avec Yal et j'avais voulu l'accompagner jusqu'aux Portes de Moralion où il devait prendre la diligence. Voilà pourquoi j'arrivais si tôt et, naturellement, la porte était fermée. Je faisais le tour de la demeure en passant par le petit jardin et en traînant les pieds, quand j'aperçus le Grippe-clous appuyé à une fenêtre à l'étage, la tête entre ses mains. Il était plus pâle que la mort. .D .Bdia Monsieur Fal? .Edia fis-je dans un chuchotement inquiet. Je m'approchai en courant juste au-dessous de la fenêtre. .Bdia Vous allez bien? .Edia .P Miroki secoua la tête et, après une pause durant laquelle je lui adressai toutes sortes de mines inquiètes, il me jeta un objet en murmurant quelque chose si bas que je ne l'entendis pas. Mais, ramassant la clé, je compris: il m'invitait à entrer. Je roulai les yeux, mis la clé dans ma poche et escaladai à même le mur jusqu'à la fenêtre. .D .Bdia Esprits, gamin, .Edia haleta le Grippe-clous d'une voix faible. .Bdia Tu ne devrais pas faire ça. C'est dangereux… .Edia .D .Bdia Y'a pas de crainte, .Edia dis-je, en l'ignorant et en passant à l'intérieur. .P C'était la première fois que j'entrais dans sa chambre. Celle-ci était au moins trois fois plus grande que la maison de Rolg et elle avait un lit, avec des rideaux, si large que six gwaks auraient pu y loger. Je tendis à Miroki Fal la clé qu'il m'avait jetée, mais celui-ci ne réalisa aucun mouvement et, le voyant si peu réactif, je laissai la clé sur son bureau en disant: .D .Bdia Vous avez l'air drogué. Qu'est-ce qui vous arrive? .Edia .P Miroki Fal fit un pas vacillant et posa la main sur une feuille qui se trouvait sur l'écritoire. Il expira bruyamment. .D .Bdia Écoute, gamin. Ceci est pour Rux. Je veux… que tu lui dises de ne pas le déchirer. Et de l'accepter. Il le mérite. C'est mon testament. .Edia .D .Bdia Tes… tament? .Edia répétai-je. .Bdia Qu'est-ce que c'est? .Edia .P Miroki Fal inspira, secoua la tête et, comme un malade plus mort que vivant, il s'approcha du lit. Très lentement, il s'assit. Je jetai un regard hostile vers ce testament et, de plus en plus inquiet, je fis quelques pas vers le Grippe-clous. .D .Bdia M'sieu Fal, vous avez pas dormi de la nuit? On dirait qu'un dragon vous est passé dessus. Vous êtes allé au théâtre avec la demoiselle Lésabeth? .Edia .P Miroki Fal secoua la tête et s'allongea maladroitement sur son lit, avec la respiration si précipitée que je sentis la tension monter en moi. .D .Bdia J'y suis allé, .Edia croassa-t-il. .Bdia Je lui ai raconté ce qu'a dit mon père. Et elle m'a envoyé au diable. .Edia .P Il passa une main sur ses yeux et, soudain, à ma stupéfaction, il laissa échapper un sanglot. .D .Bdia Je suis… trop malheureux! Tout tourne contre moi. Je n'en peux plus, petit. Je suis bri… br-brisé, .Edia bégaya-t-il. .P Je le contemplai, ahuri, sans du tout savoir comment réagir à cela. Le Grippe-clous était amoureux, il allait terminer les cours, et il se mettait à pleurer! .D .Bdia Approche-toi, Draen, .Edia poursuivit-il. Malgré moi, je m'approchai et il me prit par le poignet avec une force qui me surprit vu son état. Il murmura: .Bdia Assieds-toi, petit. Sois comme ce jeune garçon pauvre et innocent qui trouva le Chevalier Lin sur le champ de bataille et écoute mes dernières paroles. Moi, Miroki Fal, je renonce à cette vie de prison et de solitude. Je suis seul. Je n'ai jamais été aussi seul. Lésabeth m'a abandonné. J'ai des amis, mais eux aussi sont attachés à leur famille, à leur lignage, et un jour ils deviendront des maîtres qui cesseront de rêver. Pour eux, nos conversations artistiques ne seront jamais que des illusions en l'air, des fantaisies de jeunesse. Un jour, leurs parents leur demanderont de se marier et ils n'auront pas le choix. Et si j'étais comme eux, j'épouserais Amélaïda Arym, j'assurerais l'avenir de la famille, je ferais des affaires comme mon père, je visiterais mes terres… .Edia Sa poitrine se contracta brusquement. .Bdia Mais, moi, je ne veux pas d'une telle vie, .Edia sanglota-t-il. .Bdia Alors, .Edia continua-t-il en reprenant son souffle, .Bdia voici mon choix. Mon père croit qu'il peut faire de moi ce qu'il veut. Mais il se trompe. Il ne peut rien faire d'un fils mort. Je hais la mort, .Edia murmura-t-il. .Bdia Mais je hais davantage mon père. .Edia .P Je frémis d'horreur, comprenant que tout cela était assurément sérieux. Un instant, je pensai à me dégager brusquement, à me libérer et à partir de là en courant. Je m'agitai nerveusement, assis sur le bord du lit. .D .Bdia Monsieur Fal, .Edia dis-je. .Bdia Monsieur Fal! Mais qu'est-ce que vous dites? Vous voulez pas mourir… .Edia .D .Bdia Je suis déjà en train de mourir, .Edia me coupa-t-il dans un filet de voix. .Bdia J'ai pris un bon verre de jaodaria. Il ne reste sûrement plus que quelques minutes pour que cela fasse vraiment effet. .Edia .P Son sanglot se changea en un éclat de rire sourd. Moi, j'avais blêmi. Je savais ce qu'était la jaodaria. La plante poussait dans la vallée, et mon maître m'avait appris à la reconnaître et à l'éviter: elle était mortellement vénéneuse. J'inspirai profondément. J'avais envie de crier au secours. Le devinant peut-être, le Grippe-clous ajouta calmement: .D .Bdia Rien ne peut plus m'aider maintenant. Il n'y a pas d'antidote pour la jaodaria. .Edia .P Je sentis mes yeux se remplir de larmes. Tout était si absurde! Une colère naturelle m'envahit. .D .Bdia Isturbié! .Edia l'insultai-je. .Bdia Vingt-mille fois isturbié! .Edia .P Miroki eut un faible sourire. Ses yeux ne brillaient pas de folie, mais plutôt d'une triste résignation. .D .Bdia Pense à moi de temps en temps, petit, .Edia murmura-t-il. Et il inspira d'un coup. Je lui adressai un regard horrifié tandis qu'il expirait: .Bdia Je la sens déjà. Je sens la mort qui vient. Enfin. J'aimais la vie, Draen. Je l'aimais. Si seulement j'étais né loin d'ici. Si seulement tout n'était pas si compliqué. Si seulement… .Edia .P Petit à petit, ses bras commencèrent à perdre leur force. Sa main lâcha mon poignet et tomba lourdement sur le matelas. .D .Bdia Lâche, .Edia bredouillai-je. .Bdia Vous êtes un maudit lâche, Monsieur Fal. Pourquoi vous lui avez pas dit, à votre père, d'aller arracher des os à un arbre! Monsieur Fal, .Edia répétai-je sur un ton suppliant. .P Sa respiration se fit de plus en plus irrégulière. Il allait mourir, compris-je. Il allait mourir pour de bon. .D .Bdia Démorjé mille fois… Ça, je te le pardonne pas… .Edia sifflai-je en caeldrique. .P Tremblant un peu, je m'assis sur le lit et posai mes mains sur sa poitrine. Je me concentrai. Mon maître nakrus disait que la jaodaria se propageait lentement dans le corps mais que rien ne pouvait l'arrêter. Excepté, peut-être, l'énergie mortique. Lui, il l'avait arrêtée une fois où, tout petit et très stupide, j'avais été sur le point de mourir à cause d'une de ces plantes. Restait à savoir si je serais capable de faire la même chose. Je commençai à extraire l'énergie de mes os et je la transmis à Miroki. Je modulai aussi sa propre énergie mortique, la transformai en jaïpu et m'appliquai à neutraliser les corps intrus tout en essayant de me rappeler les leçons de mon maître. Ce n'était pas facile du tout. Je neutralisais les particules létales, mais j'avais l'impression qu'il en venait de plus en plus et, à un moment, je me désespérai: .D .Bdia C'est impossible… Je vais le perdre. Je vais perdre le Grippe-clous, diables, élassar, aide-moi… .Edia .P Je continuai inlassablement jusqu'au moment où je craignis que ma tige énergétique finisse par être trop consumée par tant de sortilèges. Je m'écartai, le cœur glacé et vidé. Je n'allais tout de même pas devenir apathique pour un grippe-clous, tout sympathique qu'il soit. Je laissai échapper tout l'air de mes poumons et enfouis ma tête dans le doux oreiller. À présent, la seule chose que je souhaitais, c'était partir de là en courant. Rien de ce que j'avais fait n'avait servi. J'avais dépensé beaucoup d'énergie et je me sentais épuisé. J'ouvris les yeux au bout d'un long moment et je vis le visage cadavérique de Miroki. Je ne pus contenir un sanglot. Je l'embrassai et récitai en caeldrique: .Bl -t verse .It Morts-vivants et vivants, .It La mort nous aime tous, .It En son logis nous prend .It De son étreinte douce. .El .P Je mis un bon moment à me rendre compte que le noble respirait toujours. Avec une certaine difficulté, mais pas autant qu'avant. Il était encore plongé dans un état de semi-inconscience, mais… tout laissait penser qu'il allait s'en sortir. Je ne pouvais le croire. Le cœur emballé d'espoir, je vérifiai mes impressions et soupirai enfin, réellement soulagé. .D .Bdia Espèce de grippe-clous cinglé, .Edia lui lançai-je. .P Je me levai d'un bond et, comme il clignait des paupières, hébété, je m'éloignai jusqu'au bureau et pris le papier du testament. .D .Bdia Vous voyez ce papier, Monsieur Fal? Vous le voyez bien? .Edia .P Je le déchirai sous ses yeux, et un léger tressaillement m'informa qu'il avait vu ce que j'avais fait. .D .Bdia Comme ça, vous le saurez, Monsieur l'isturbié, .Edia lui dis-je d'une voix sèche. .Bdia Si vous voulez vous tuer une nouvelle fois, vous devrez vous remettre sur pied avant pour réécrire le testament. Et maintenant, j'm'en vais et je reviens pas, parce que vous êtes fou et, tant que vous saurez pas raisonner et que vous aurez pas épousé Lésabeth, je vous dis plus ayô. .Edia .P Je laissai tomber le testament, crachai dessus et sortis par la fenêtre avant que le Grippe-clous parvienne à réagir. Je courus comme une rafale en descendant la rue et je laissai rapidement les quartiers riches derrière moi, avec l'intention de ne pas y revenir si ce n'était pour leur rafler des clous et c'est tout. Bouffres. C'était contrariant de devoir prendre congé du Grippe-clous de cette façon. Surtout parce que, dans le fond, je le trouvai sympathique. Mais, Esprits, je n'étais pas préparé à traiter avec des gens pareils, avec des idées aussi extravagantes. Je lui avais sauvé la vie, il ne pouvait pas se plaindre. Il m'avait déjà assez effrayé comme ça pour que j'aille la lui sauver une deuxième fois. .P Je marchai sur l'Esplanade et regardai les gens, envahi par une tension que je ne parvenais pas à éliminer tout à fait. Je m'assis dans un coin, entre deux étals vides, je passai mes bras autour de mes genoux et plongeai ma tête entre ceux-ci. Petit à petit, je me calmai et je chassai toute pensée qui ait à voir avec les grippe-clous et les magiciens. .D .Bdia Manras et Dil, .Edia murmurai-je. .P Eux, par contre, je devais les aider. Et Yerris aussi, où que soit ce puits. Et une chose était bien claire pour moi: il ne servait à rien d'épier le refuge nuit après nuit. Cette fois, je devais y entrer. J'inspirai profondément. Si j'étais entré à la Bourse du Commerce et dans les résidences du Conservatoire, je pouvais aussi entrer dans l'antre d'une bande du Labyrinthe, n'est-ce pas? .P Je levai les yeux et promenai mon regard sur l'Esplanade. Il commençait à y avoir plus de monde, les magasins ouvraient et la ville des travailleurs diurnes s'étirait peu à peu. Je vis passer une bande d'enfants qui se rendaient à l'école avec leurs cartables. Et une autre bande de gamins qui traînaient les pieds, près du Capitole, attendant l'heure du temple pour aller mendier ou «faire la manche» comme ils disaient. Quand je croisai le regard d'un agent qui passait par là, je réagis, je me levai et m'éloignai. Je descendis l'Avenue de Tarmil et entrai dans le quartier des Chats. J'allai à la Tanière, mais Rolg était sorti ou peut-être dormait-il encore, aussi je pris la direction de la Rue de l'Os sans son aide, avec l'intention d'aller demander à Korther un crochet. Essayant de me rappeler quelque détail, je visitai toutes les impasses de la rue avant de choisir celle qui, pensai-je, ressemblait le plus à celle que j'avais vue cette nuit-là. Après une hésitation, je frappai à la porte, m'éloignai de quelques pas et me cachai derrière un tonneau. À ma grande déception, personne n'ouvrit. Je soupirai et j'allai faire demi-tour quand une main me saisit par le cou. .D .Bdia Que fais-tu ici, chenapan? .Edia .P Je me raidis et, dès qu'il me lâcha, je fis volte-face pour partir en courant, mais alors je reconnus le visage d'Alvon, le mentor de Yerris. Bon… disons plutôt l' .Sm -ns ancien mentor. Il portait toujours exactement les mêmes habits, avec sa cape bleue, son chapeau rouge et ses bottes vertes. Décidément, il ne respectait pas cette norme de discrétion des voleurs dont m'avait parlé Yal. .D .Bdia M'sieu, .Edia dis-je. .Bdia Je cherche Korther. .Edia .P Le regard terrible que me lança Alvon me fit faire un pas en arrière. .D .Bdia Qui es-tu, toi? .Edia .P Il ne m'avait pas reconnu, compris-je. .D .Bdia Ch'suis Draen. L'ami de Yerris. Vous vous souvenez pas de moi? .Edia .P À peine eus-je prononcé le nom du Chat Noir, je sus que j'avais gaffé. Alvon m'attrapa par la chemise et me jeta hors de l'impasse en grognant: .D .Bdia Fiche le camp! Korther n'est pas là. .Edia .P Retrouvant l'équilibre, je le regardai avec un mélange de contrariété et d'appréhension. Son expression fermée m'invita à reculer et à m'en aller pour de bon. Fichtre. Avec un mentor comme ça, c'était presque étonnant que Yerris ne l'ait pas trahi de gaieté de cœur. Bon, d'accord, j'exagérais peut-être, et en plus le Fauve Noir ne semblait pas du tout être quelqu'un de mieux, mais, diables, maintenant je me rendais pleinement compte de la chance que j'avais d'avoir Yal comme mentor. .P Enfin, puisque je n'avais pas de crochet, je devrais me débrouiller d'une autre façon. Je descendis la pente et je ne m'arrêtai pas avant d'arriver dans une ruelle déjà profondément enfouie dans le Labyrinthe. Une fois là, j'escaladai la façade irrégulière d'une maison et passai sur un balcon, puis sur un autre plus haut et, sans me soucier des regards que me jetaient certains Chats installés sur les terrasses, je parcourus celles-ci jusqu'à ce que je me trouve juste au-dessus du corridor du refuge de Warok. Le soleil ne s'était pas encore élevé suffisamment pour illuminer les quartiers riches, mais dans le quartier des Chats, la lumière surgissait en même temps que l'aube et je pus voir les nuages s'étendre au loin. Ceux qui venaient du sud-ouest étaient menaçants, mon maître m'avait appris à les reconnaître et je prévis qu'il se mettrait bientôt à pleuvoir à verse. .P Je ne me trompai pas: il se mit à pleuvoir des cordes. Je descendis dans l'impasse, fis plusieurs tours dans la zone, me réfugiai sur le seuil d'une maison et saluai quelque Chat qui, m'ayant vu rôder par là tous les après-midi, commençait à me connaître. La matinée était bien avancée quand je remontai sur ma terrasse, qui me servait de tour d'espionnage. Le ciel était encore très sombre, mais il ne faisait plus que bruiner et, trempé et boueux comme j'étais, cela ne pouvait plus me faire grand-chose. .P Je me penchai par-dessus le bord pour observer l'impasse quand j'entendis un bruit derrière moi. .D .Bdia Si tu bouges, ch'te transperce, .Edia me dit une voix. .P Je me paralysai, me demandant ce que signifiait exactement ce «ch'te transperce». .D .Bdia Retourne-toi, .Edia ordonna-t-il. .P J'obéis, et la peur grimpa dix marches d'un coup quand je vis Warok. Il tenait un engin bizarre dans ses mains. Je ne réussis pas à savoir ce que c'était, mais sans aucun doute c'était dangereux. .D .Bdia Bon! Alors, comme ça, le petit Daguenoire veut aller tenir compagnie au grand, hein? .Edia se moqua Warok. .Bdia Tu rôdes autour de nous depuis un bon moment. Tu commences à m'énerver sérieusement. C'est ta confrérie qui t'envoie? .Edia .P Je déglutis et fis non de la tête. .D .Bdia Qu'est-ce que c'est? .Edia demandai-je, en faisant un geste du menton vers l'arme de l'elfe noir. .P Celui-ci eut un sourire torve. .D .Bdia Ce que c'est? Une arbalète, shour. Tu vois le carreau? Eh ben, si je tire, ça te traverse la gorge et ça te tue. Si tu t'enfuis en courant, ça te tue. Tu comprends? .Edia .P J'acquiesçai nerveusement. .D .Bdia Je vais pas m'enfuir, je le jure, .Edia promis-je. .Bdia Oùsque vous avez emmené Yerris? .Edia .P L'elfe noir secoua la tête. .D .Bdia Tu veux vraiment le savoir, shour? .Edia .P Il fit un pas en avant et je tressaillis en voyant le carreau se rapprocher. .D .Bdia T'as peur, hein, shour? .Edia .P Ses yeux verts m'observaient comme s'ils étaient en train de m'évaluer. Mon regard allait et venait de son visage au carreau tout en cherchant une échappatoire possible. Mais, bouffres, comment allais-je échapper avec la mort dressée au-dessus de moi? .D .Bdia Tu vas me suivre sans broncher, .Edia dit Warok. .Bdia Et comme ça tu pourras voir Yerris. T'es d'accord? Je te l'avais dit, shour, .Edia ajouta-t-il comme j'acquiesçai silencieusement. .Bdia Seuls les prudents survivent dans le Labyrinthe. .Edia .P Cette fois, je sentis l'arme toucher ma joue et je détournai le regard, serrant la mâchoire. Intérieurement, je pensais: ne me tue pas, ne me tue pas… Et mon expression laissait sûrement transparaître ma supplication silencieuse, parce que, du coin de l'œil, je captai un éclat malicieux et moqueur dans les yeux de Warok. .P Me guidant avec son arbalète, il me fit descendre les escaliers de l'édifice. Nous passâmes devant un homme endormi et débouchâmes dans l'impasse. Warok n'ouvrit pas la porte où j'avais vu disparaître Manras et Dil. Il en ouvrit une autre, plus au fond. Il me fit passer à l'intérieur et pointa l'arbalète vers moi de telle sorte que je m'empressai d'entrer, je m'étalai de tout mon long à l'intérieur et m'écorchai les genoux. .P Une fois, l'automne passé, quand je vendais des journaux, un type m'avait traité de voyou tapageur et il m'avait bousculé si fort qu'il m'avait fait jeter tous les journaux et envoyé percuter un réverbère. Depuis lors, j'avais appris que, des types de cet acabit, il y en avait beaucoup, et je les avais classés comme antipathiques. Eh bien, ce jour-là, j'appris que les antipathiques étaient beaucoup moins terribles que les sans-cœurs. .P Je reçus un coup de pied dans les côtes, et Warok m'ordonna: .D .Bdia Lève-toi. .Edia .P Comment n'allais-je pas me lever avec l'arbalète visant ma tête. Cependant, la peur tétanisante commençait à céder la place à une panique non réfléchie et je bafouillai: .D .Bdia S'il te plaît, Warok, fais pas ça. Laisse-moi partir. S'il te plaît! .Edia .D .Bdia Silence, .Edia tonna-t-il. .P Il ferma la porte, posa l'arbalète et me saisit par un bras avec un de ces regards qui signifiaient: n'essaie pas de me jouer un mauvais tour. Je le vis sortir une corde et il m'accula contre le mur d'une main ferme. Moi, je pensais à lui envoyer une décharge d'énergie mortique, mais que se passerait-il si elle ne fonctionnait pas? L'unique fois que je l'avais fait, c'était pour effrayer un lynx. Je ne pensais pas que Warok s'effraie d'une décharge, il se mettrait plutôt en colère et finirait par utiliser son arbalète. À moins que je ne lance une vraie décharge, très forte, peut-être… La peur surmonta la raison et je rassemblai autant d'énergie mortique que je pus, espérant que ma tige énergétique qui n'était pas encore tout à fait remise ne se consumerait pas totalement. Je lâchai la décharge à travers mes mains qu'il était en train de lier et je l'entendis pousser un bruit étouffé. Il tomba sur moi. Inconscient? Cela en avait tout l'air. Le problème, c'est que mes mains étaient déjà attachées. Rapidement, je les passai par-devant, je m'accroupis près de l'arbalète et retirai le carreau avant d'ouvrir grand la porte et de sortir de là aussi vite que je pus. J'arrivai à la sortie de l'impasse, grimpai maladroitement l'échelle, esquivai une femme qui portait un grand panier de vêtements et courus à toutes jambes, essayant en même temps de défaire le nœud. Je n'y parvins que lorsque, déjà loin de la maudite impasse, je m'arrêtai dans un coin de la Place Laine et me servis alternativement du carreau et de mes dents pour venir à bout de la corde. Enfin libéré, je brisai le carreau avec rage et partis en courant vers la Tanière. Warok savait où je vivais. Et pour cette raison, je devais rentrer à la maison avertir Rolg. Je devais lui dire que des fous me recherchaient et… peut-être qu'il pourrait me conseiller. Peut-être que les Daguenoires pourraient me donner un coup de main. J'espérais que le vieux serait à la maison… .P Je montai hâtivement les escaliers de bois, je poussai la porte et m'écriai: .D .Bdia Rolg! .Edia .P Je me précipitai vers la porte de la chambre et, sans y penser, je tournai la poignée en disant: .D .Bdia Rolg, s'il te plaît, il faut que tu m'aides! .Edia .P À mon grand étonnement, quand je la poussai, la porte s'ouvrit. Et je restai bouche bée. Grâce à la lumière qui venait de l'autre pièce, je vis clairement le vieil elfe, recroquevillé près du lit. Sur le visage, sa peau avait de longues marques noires qui se dilataient et se contractaient vivement, ses yeux étaient rouges et brillants, et ses dents… ses dents étaient aussi affilées que celle d'un lynx. Il me fit penser à un de ces monstres qui apparaissaient dans les contes de terreur de .Sm -t journal La Gazette . Et aussitôt, je me rappelai aussi ce que mon maître nakrus m'avait raconté une fois. Il m'avait parlé d'un peuple de saïjits mutants dont le jaïpu était débridé de telle sorte qu'ils étaient capables de se transformer en… quelque chose de très ressemblant à ce que mes yeux voyaient en cet instant. Drasits, les avait-il appelés. Et il disait que certains saïjits les appelaient démons. .Bparoles Nombre de ces démons nous haïssent davantage que les saïjits normaux, .Eparoles m'avait révélé mon maître sur un ton de conteur. .Bparoles Les démons vénèrent la vie et, pour eux, la nécromancie est la pire aberration au monde. .Eparoles Et voilà que je me trouvais face à face avec l'un d'eux. Mais, malgré tout, c'était toujours Rolg, n'est-ce pas? .P Le regardant avec fascination, je laissai échapper tout l'air de mes poumons et prononçai un timide: .D .Bdia Rolg? .Edia .P Rolg se leva à moitié, comme s'il avait du mal à se redresser, il émit un grognement guttural et rugit: .D .Bdia N'approche pas! Va-t'en… Va-t'en et ne dis rien sinon… .Edia .P Il n'acheva pas sa menace, il porta ses mains de plus en plus noires à sa tête, ses dents s'affilèrent davantage et je crus même voir son visage changer de forme. Il émit un autre grognement animal et siffla: .D .Bdia Va-t'en et ne reviens pas! .Edia .P Avec une étrange agilité, il se précipita vers moi. Je n'eus le temps que d'ouvrir des yeux exorbités de terreur avant que Rolg ne referme la porte de sa chambre d'un coup sec. Je l'entendis la barricader de l'intérieur et je ne réfléchis pas davantage: je sortis de là en courant et avec l'impression de vivre un cauchemar. D'abord, Miroki Fal et son testament, ensuite Warok et son arbalète, et maintenant voilà que Rolg oubliait de bloquer sa porte, me montrait les dents et me mettait à la porte! .D .Bdia Je savais qu'il cachait quelque chose, .Edia dis-je tandis que je remontais la rue, tremblant encore un peu. .Bdia Je le savais! .Edia .P Ce que je ne comprenais pas, c'est pourquoi il me chassait de cette façon. D'accord, un démon était censé être une créature horrible, un être que les saïjits ordinaires n'aimaient pas… en définitive, être un démon était aussi dangereux que d'être un nakrus. Et en plus, cette fois, peut-être était-ce un être véritablement dangereux, vu les difficultés que Rolg semblait avoir à se contrôler. Ses paroles résonnaient encore dans ma tête: va-t'en et ne reviens pas! Juste maintenant que Yal avait quitté Estergat. Yal le savait-il? Savait-il que l'elfe qui l'avait recueilli et logé depuis sept ans était ce que les saïjits appelaient un démon? Un démon, me répétai-je, incrédule. Il ne me manquait plus que ça. Si les démons haïssaient vraiment les nécromanciens, bouffres, quelle chance j'avais eue de ne pas trop ouvrir la bouche l'année précédente. J'espérais seulement que Yal gardait bien le secret de ma main squelettique… .P Avec un soupir bruyant, je portai ma main droite sur ma poitrine, là où avait été suspendu durant des années mon collier d'argent, mais je ne trouvai que les battements précipités de mon cœur. En enlevant le pendentif, l'Esprit de la Mauvaise Fortune m'avait jeté le mauvais œil, je n'en doutais plus. .P Comme je ne savais pas où aller, je me rendis à .Sm -t nomlieu La Rose du Vent . Je m'approchai du comptoir, m'assis sur un des tabourets et dis: .D .Bdia Monsieur le tavernier, le menu du jour. .Edia .P Il était déjà aux alentours de midi et l'établissement était plein. Plusieurs regards se tournèrent vers moi, l'air surpris. Le tavernier ne m'observa pas avec moins d'étonnement, mais il me servit tout de même un plat de bouillie de gruau avec un petit pain. Je le payai et me mis à manger, sans un mot, entendant sans écouter le tranquille brouhaha de la taverne. Je terminai, me nettoyai avec ma manche et me laissai glisser du tabouret. .D .Bdia Eh, gamin! .Edia m'appela le tavernier, en passant sa grosse tête barbue par-dessus le comptoir. .Bdia Qu'est-ce qui t'arrive? Tu ne vas pas nous chanter quelque chose aujourd'hui? .Edia .P Je haussai les épaules. .D .Bdia C'est que… aujourd'hui, c'est un jour bizarre, .Edia dis-je. .D .Bdia Fichtre! Ne me dis pas que tu es déprimé? .Edia s'inquiéta le tavernier. .P Un type roux du nom de Yarras intervint: .D .Bdia Même les plus aguerris peuvent l'être quelquefois. Allons, petit, raconte-nous ce qui ne va pas. Tu ne t'es pas fait pincer par les mouches, des fois? .Edia .P Je fis non de la tête. .D .Bdia Non, c'est pas ça. .Edia .P Je remarquai qu'à présent plus d'une tablée écoutait. Ils devaient se demander ce qui pouvait avoir déprimé le barde quotidien de .Sm -t nomlieu La Rose du Vent . .P Yarras fronça les sourcils. .D .Bdia Je vois. Des ennuis avec quelque bande, hein? .Edia .P Je grimaçai et acquiesçai. .D .Bdia De gros ennuis. .Edia .P Le principal mystère résolu, les gens s'intéressèrent de nouveau à leur repas. Après tout, quel gwak n'avait pas eu de problèmes avec quelque bande? Cependant, au lieu de se désintéresser de mon cas, Yarras me fit signe de m'approcher. Ce que je fis. C'est que ce roux n'était pas né de la dernière pluie. D'après ce que j'avais entendu dire, c'était le défenseur de La Blanche, la matrone de la maison publique la plus réputée du quartier des Chats, .Sm -t nomlieu La Flamme Bleue . Bref, ce n'était pas n'importe quel Chat et il s'y connaissait en trucs de survie. .D .Bdia Une pinte pour le gosse, .Edia dit-il. .Bdia C'est moi qui invite, .Edia ajouta-t-il. .P Il me donna la chope et nous allâmes nous asseoir à une petite table à l'écart. Les yeux de Yarras m'observaient par-dessus son propre verre. .D .Bdia Alors? Pour qui tu travailles? .Edia .P Je fronçai les sourcils. .D .Bdia Pour personne. .Edia .P Yarras leva les yeux au ciel. .D .Bdia Mais bien sûr. Alors, t'es un solitaire, tu gagnes des dorés, tu manges comme un grippe-clous et tu n'as pas de bande. J'ai rond? .Edia .D .Bdia T'as tout rond, .Edia dis-je. .D .Bdia Mmpf. C'est une position dangereuse, shour. Et j'y crois pas vraiment. T'as pas d'amis? .Edia .P Je me mordis la lèvre et acquiesçai silencieusement. .D .Bdia Si, j'en ai. Je vendais des journaux avec eux. Mais plus maintenant. .Edia .P Yarras s'assombrit. .D .Bdia Diables. Ils sont fumisés? .Edia .P Je fis non de la tête. .D .Bdia Non, non, ils sont vivants. Ou au moins… je l'espère. Mais on les laisse pas sortir. .Edia .P J'hésitai, je le regardai dans les yeux et, soudain, une crainte instinctive m'envahit. Et si Yarras était en réalité un Ojisaire? La gorgée de bière que j'avais avalée me sembla d'un coup très amère. .D .Bdia Eh, gamin, .Edia me dit Yarras. .Bdia Tu te sens bien? .Edia .P Je déglutis et acquiesçai. .D .Bdia Dis-moi, Yarras, .Edia murmurai-je. .Bdia Toi, t'es pas un Ojisaire, n'est-ce pas? .Edia .P Yarras écarquilla les yeux. .D .Bdia Par la barbe du Saint Esprit Patron, .Edia laissa-t-il échapper dans un murmure. .Bdia T'as des problèmes avec les Ojisaires? Fichtre, ça, c'est franchement la poisse. Ça, ce n'est pas n'importe quelle bande, gamin, c'est la bande du Fauve Noir. .Edia .P Je soupirai, soulagé de savoir que Yarras, au moins, ne fraternisait pas avec cette bande. Il me regarda, les yeux plissés, et se pencha sur la table. .D .Bdia J'ai entendu dire que ce type est en train d'amasser une fortune. Tu n'es pas au courant de quelque chose, par hasard? .Edia .P Je secouai la tête. .D .Bdia Non. Ch'sais seulement que ces types ont pris un ami à moi à la fin de l'hiver. Et qu'ils en ont capturé deux de la bande du Vif, y'a quelques semaines. Et que, moi, ils ont failli m'attraper aujourd'hui. .Edia .P Yarras me regarda avec intérêt. .D .Bdia Tu t'es échappé? Bien joué, .Edia approuva-t-il. .P Je lui rendis un pâle sourire, parce que je n'étais pas encore d'humeur à crier victoire. Yerris était toujours dans ce «puits» et mes camaros… allez savoir où. .P Yarras prit un air pensif. .D .Bdia Dis-moi. Tu as un refuge sûr? .Edia .P Je grimaçai et fis non de la tête. Je n'avais plus de refuge. .D .Bdia Mm. Écoute, la seule chose que je peux faire, c'est de te donner un conseil. Trouve-toi une bande. Une bonne, qui te protège. Si tu continues à agir seul, je te vois un avenir très noir, mon garçon. .Edia .P J'assimilai le conseil et le regardai avec espoir. .D .Bdia Toi, t'as une bande? .Edia demandai-je. .P Yarras esquissa un sourire, amusé. .D .Bdia Pour ainsi dire. Disons que c'est plutôt un réseau d'amis. .Edia Il fit une pause. .Bdia Tu connais .Sm -t nomlieu Le Tiroir ? .Edia .D .Bdia Ch'sais où c'est, mais j'y suis jamais entré, .Edia avouai-je. .D .Bdia Dommage, c'est la meilleure taverne des Chats, mais le dis pas à celui-ci, .Edia plaisanta-t-il, en faisant un bref geste éloquent vers le tavernier de .Sm -t nomlieu La Rose du Vent . .Bdia Écoute, si d'ici la tombée de la nuit tu trouves pas de bande, passe par là-bas. Je te promets rien, mais peut-être que cela intéressera quelqu'un d'écouter des histoires sur les Ojisaires. L'information vaut de l'or, .Edia me chuchota-t-il avec un petit sourire. .P Le roux finit sa bière, se leva et me donna une tape dans le dos qui me fit heurter la table. .D .Bdia Prends soin de toi, le barde. .Edia .D .Bdia Ayô, Yarras, .Edia fis-je en reprenant mon souffle. Je le vis saluer le tavernier et sortir de .Sm -t nomlieu La Rose d'une démarche tranquille. Quelques instants après, je terminai ma bière, passai devant le comptoir pour rendre la chope et lançai: .P .Bl -t verse .It Ô Esprit de Passioooon! .It Prisonnier me voici .It De cette douce amie, .It Prisonnier d'émotiooon! .El .P Le tavernier s'esclaffa. .D .Bdia Voilà notre vrai barde de retour! .Edia .P Je lui souris, lui dis ayô!, et partis de la même démarche tranquille que Yarras, le ruffian de La Blanche. Je suivis son conseil: je partis à la recherche de Slaryn et de sa bande. J'étais sûr qu'elle m'accepterait. Le problème, c'était que son refuge se trouvait probablement dans le Labyrinthe et qu'il était encore plus probable que je ne le découvre pas avant la nuit. .P Me tenant le plus éloigné possible du refuge de Warok, je me promenai dans le Labyrinthe de ruelle en ruelle. La plupart des gens que je croisais me jetaient à peine un coup d'œil ou même aucun, mais d'autres me regardaient passer avec une telle effronterie que je me demandai si Rolg ne m'avait pas transmis ses marques noires. Cependant, quand j'arrivai sur la Place Laine, je jetai un regard dans l'eau d'une grande flaque et me vis normal. Bon, c'était déjà ça. .P Comme les heures passaient et que le soleil allait se coucher, je perdis espoir et pris la direction du .Sm -t nomlieu Tiroir . .P Le Labyrinthe était maintenant plus agité. Il grouillait de vie. Les Chats qui sortaient le jour pour gagner leur pain revenaient tous plus ou moins joyeux, certains en groupes, d'autres seuls. Quelques fenêtres étaient éclairées de lumières, d'autres étaient dans le noir, mais cela ne signifiait pas pour autant que les maisons soient vides. Je passai devant le refuge de bandes de gwaks qui se préparaient à dormir, mais je n'osai pas m'approcher parce que… tomber dans une bande, comme ça, sans du tout la connaître, cela pouvait me créer plus de problèmes que ceux que j'avais déjà. .P J'arrivai dans la rue de la taverne quand j'entendis un bruit derrière moi et je vis une ombre bouger. Aussitôt, je partis en courant jusqu'à la porte de la taverne, l'ouvris et la refermai avant d'observer l'intérieur. Ce n'était pas très grand, il faisait chaud, deux lanternes brillaient et les tables étaient toutes occupées. Il régnait un brouhaha de fortes voix; cela sentait l'alcool et la sueur; et sur les tables, on ne voyait pas de paris d'argent mais d'or. .P Mon entrée n'avait pas attiré beaucoup l'attention, et j'avançai vers le comptoir en mordillant les ongles de ma main gauche et en regardant autour de moi. Je cherchais Yarras. Je ne le trouvai pas et je tournai plusieurs fois sur moi-même; soudain, la porte s'ouvrit et le roux apparut. .D .Bdia Ayô la compagnie! .Edia fit-il. .Bdia Salut, Sham. .Edia .D .Bdia Salut, truand, .Edia lui répondit le tavernier avec une affection manifeste. C'était un elfe noir aux cheveux violets, aux yeux bleus très clairs et à la peau bleutée presque aussi noire que celle de Yerris. .Bdia Qu'est-ce que je te sers? .Edia .D .Bdia De la radrasia, .Edia répondit Yarras. En s'approchant, il m'aperçut et sourit. .Bdia Tiens, tiens. Alors tu n'as pas trouvé de bande, hein? .Edia .D .Bdia Tu connais le gamin? .Edia demanda le tavernier. Il m'avait sans doute déjà remarqué, mais à présent il me regardait avec plus d'intérêt. .D .Bdia Bien sûr que je le connais, .Edia dit Yarras, en s'appuyant sur le comptoir. .Bdia Ce gwak passe par .Sm -t nomlieu La Rose tous les jours et parfois il nous chante des couplets comme le chœur des Enfants Chanteurs de Soshira. Le gosse fera un bon crieur public, crois-moi. Malheureusement, des épines sont venues se planter sur son chemin, et je lui ai dit de passer par ici. .Edia .D .Bdia Quel genre d'épines? .Edia s'enquit un vieux. .P Il y avait encore du bruit dans la petite taverne, mais plus autant. Je promenai un regard sur les visages et, comme Yarras semblait attendre que je réponde, je dis: .D .Bdia Les Ojisaires. .Edia .P Cette fois, tous se turent. Yarras esquissa un sourire. .D .Bdia De grosses épines. Il dit que les Ojisaires ont capturé des amis à lui. Je me demande pourquoi ils s'amusent à capturer des gwaks. .Edia .D .Bdia Bah! Ils doivent les faire jeûner pour les envoyer mendier, .Edia suggéra quelqu'un. .Bdia Il ne faut pas chercher midi à quatorze heures. .Edia .D .Bdia Il faudrait qu'ils aient une sacrée armée de mendiants pour que les affaires du Fauve Noir marchent aussi bien, .Edia répliqua Sham, le tavernier, sur un ton sceptique. .Bdia Il y a anguille sous roche. .Edia .D .Bdia Tu l'as dit, .Edia approuva Yarras. .Bdia Et je suis sûr que notre petit invité sait quelque chose. Lui aussi, ils ont essayé de le capturer. Et il s'est échappé. .Edia .P Plusieurs firent une grimace. Et je grimaçai aussi. .D .Bdia Ch'sais rien, .Edia dis-je. .Bdia Moi, je voulais juste aller sauver mes amis. .Edia .D .Bdia Et bon gars, en plus, .Edia approuva le vieil homme qui avait parlé avant. .Bdia Viens ici, gamin. Comment tu t'appelles? .Edia .D .Bdia Draen, .Edia répondis-je. .D .Bdia Draen. Dis-moi, tu es entré dans le territoire des Ojisaires? .Edia .P J'acquiesçai et j'entendis quelque souffle et commentaire louant mon stupide courage. .D .Bdia Qu'est-ce que tu as vu? .Edia demanda le vieil homme. .P Je haussai les épaules. .D .Bdia Ch'sais pas. Ça fait plusieurs jours que je rôde par là-bas. Et aujourd'hui… Warok m'a menacé avec une arbalète et il m'a dit qu'il en avait assez que je les épie et il m'a fait descendre dans le corridor et je… .Edia Je me tus et, me rappelant que je ne devais pas parler de la décharge mortique, je haussai de nouveau les épaules et conclus: .Bdia Et je me suis échappé. .Edia .D .Bdia Alors qu'il tenait une arbalète… Impressionnant, .Edia dit le vieux. .Bdia Comment as-tu dit que ce type s'appelle? .Edia .D .Bdia Warok, .Edia dis-je. .D .Bdia Mm. Tu en connais d'autres? .Edia .P J'acquiesçai de la tête et, face au regard attentif de tous, je me rappelai les paroles de Yarras et dis: .D .Bdia L'information vaut de l'or. .Edia .P Le vieil homme roula les yeux et sortit un siato de sa poche. .D .Bdia Ça, si tu me dis tout ce que tu te rappelles. Ça court? .Edia .D .Bdia Sûr, ça court, .Edia dis-je. .Bdia Tif, Lof, Adoya. Et le Fauve Noir. C'est tous les noms que je connais. Tif est un grand gaillard, un caïte blond, d'environ dix-huit ans, avec une tête d'isturbié. Lof, je l'ai jamais vu. Adoya, c'est un humain blanc, cheveux châtains, assez grand, avec un tas de méchants chiens. Ch'sais qu'y en a d'autres, mais je connais que ceux-là. .Edia .P Le vieil homme me regardait, le visage songeur. .D .Bdia Bien. Et dis-moi, comment sais-tu que tes amis capturés sont toujours en vie? .Edia .P Je pâlis. .D .Bdia Ils sont vivants, .Edia affirmai-je. .D .Bdia Oui, mais comment le sais-tu? .Edia insista le vieux. .P Je clignai des paupières. .D .Bdia J'ai… j'ai entendu Warok derrière la porte. Je l'ai entendu parler d'un puits. Il y a même mis un compagnon à lui. Warok est un Esprit du Mal. Un vrai. .Edia .D .Bdia Un puits, .Edia murmura le vieux. .D .Bdia Un puits? .Edia répéta un elfe qui portait sur lui plus d'armes que de dents. .Bdia S'il l'a vraiment mis dans un puits, c'est peut-être une jolie façon de dire qu'il l'a tué. .Edia .P Je le foudroyai du regard. .D .Bdia Il ne l'a pas tué! Yerris est vivant! .Edia .P Ils ne m'écoutèrent pas: les habitués se mirent à bavarder et j'eus l'impression d'avoir parlé pour rien. Bon, au moins, ils s'intéressaient un peu aux Ojisaires, mais je voyais bien qu'ils n'étaient pas disposés à risquer quoi que ce soit pour m'aider. Je ramassai le siato sans m'attirer de reproches du vieil homme et, après avoir vu Yarras et le tavernier s'asseoir à la table de celui-ci, plongés dans une conversation pleine de conjectures sur le rapport entre ce puits et la nouvelle richesse du Fauve Noir, je m'éloignai, je m'attardai un moment de plus dans la taverne et, comme personne ne me prêtait attention, je me dis: au diable les commères. J'ouvris la porte et je partis. .P Dès que j'arrivai au bout de la rue sombre et silencieuse, je sentis mes instincts de proie aux aguets se raviver. .D .Bdia Eh! Eh, gamin! .Edia dit une voix derrière moi. Je me retournai et, dans l'obscurité, je vis Yarras approcher. .Bdia Où vas-tu? .Edia .D .Bdia Ch'sais pas, .Edia avouai-je. .D .Bdia Mm. Bon, .Edia me dit le ruffian. .Bdia En tout cas, maintenant, tu sais: si t'as quelque chose d'intéressant, tu passes par .Sm -t nomlieu Le Tiroir , y'a toujours quelque curieux prêt à donner des pièces. .Edia .D .Bdia Mais, moi, je veux pas de pièces, .Edia protestai-je. .Bdia Ce que je veux, c'est que les Ojisaires libèrent mes amis et me laissent tranquille. .Edia .P Je l'entendis se racler doucement la gorge. .D .Bdia Oui. Je le sais, gamin. Voyons, écoute, .Edia dit-il, en posant une main paternelle sur mon épaule. .Bdia Que tu aies tenté de sauver tes amis prouve que t'es un bon gwak, avec un grand cœur. Les vrais amis sont comme des frères: tu donnes ta vie pour eux. Mais… quand ils l'ont déjà donnée avant, tu ne peux rien faire, tu me comprends? Rien. Allons, .Edia il me tapota l'épaule tandis que mes yeux se remplissaient de larmes. .Bdia Cherche cette bande et arrête de rôder autour des Ojisaires. Avec le temps, ils t'oublieront. Ne tente pas le diable. .Edia .P Comme je ne disais rien, il me poussa doucement la tête, fit volte-face et retourna au .Sm -t nomlieu Tiroir . Je passai une manche sur mes yeux. Ce qu'insinuait Yarras m'emplissait d'horreur. Était-il possible que ce puits ne soit, en réalité, qu'un joli mot pour dire que Yerris était spirité et ne reviendrait jamais plus? .P Comme les prêtres disaient que les bons esprits erraient de par le monde, aidant leurs êtres chers, je regardai autour de moi et murmurai: .D .Bdia Je pleure pas, Chat Noir. Je sais qu'un Chat, ça pleure pas, et encore moins un Chat gwak, mais, toi, s'il te plaît, fais que tu sois pas mort pour de vrai. .Edia .P Je déglutis et me mis en marche. Je m'éloignai du territoire des Ojisaires, en descendant des escaliers, puis je décidai enfin que je m'étais suffisamment écarté et je cherchai un refuge. J'escaladai une maison, traversai plusieurs terrasses et, finalement, j'en choisis une, je m'allongeai et, épuisé comme j'étais, je m'endormis presque aussitôt. .Ch "Chats et souris" Je fus réveillé par des coups répétitifs sur mon épaule. .D .Bdia Eh, gamin! .Edia .P J'ouvris les yeux et vis le visage d'une femme, un balai entre les mains. Elle me donnait de petites tapes avec celui-ci pour me réveiller. .D .Bdia C'est une propriété privée, ici, va-t'en et vite fait. .Edia .P Elle ne le dit pas sur un mauvais ton et son expression n'avait pas l'air fâchée, aussi, j'acquiesçai sans trop me presser, je me levai en bâillant et m'étirai. .D .Bdia Vite fait, j'ai dit! .Edia s'exclama-t-elle. .D .Bdia Oui, m'dame, .Edia dis-je. .P Je m'éloignai vers l'endroit où se trouvait l'échelle pour rejoindre un corridor et, sous le regard vigilant de la femme, je partis et me mis à chanter: .Bl -t verse .It Bel oiseau, aux premières lueurs .It Tu as annoncé ton arrivée, .It Le soleil est levé, bien levé! .It Le jour est né et, toi, tu chantais, .It L'aube s'est éveillée et tu volais .It De fleur en fleur. .It Oh, oiseau chanteur! .El .P Je passai toute la matinée à marcher. Comme je ne trouvais pas Slaryn, je me rendis au Quartier Noir et ses masures labyrinthiques, puis je traversai le Pont Noir et, pour la première fois, j'entrai dans Menshaldra, la ville des bateliers. Je découvris un monde nouveau plein de barges, de cordages et d'odeurs de poisson. Je traînai les pieds, observant des hommes forts qui portaient d'énormes charges jusqu'aux barges, et je vis un enfant de mon âge crier à pleins poumons pour dire quelque chose à son père, à l'autre pointe de l'embarcation. Vers midi, je m'offris un repas dans une taverne du port et, après avoir écouté les histoires exagérées d'un vieux marin sur je ne sais quel monstre qu'il avait tué dans sa jeunesse, je traversai le Pont Vaillant pour retourner sur la rive principale de Menshaldra, et mon regard se posa sur la forêt lointaine de la Crypte. La perspective d'y entrer me donna des ailes et je partis en courant, coupant à travers champs, je traversai le Chemin Blanc et arrivai à la lisière en une demi-heure à peine. J'inspectai les troncs avec prudence. .P Yal n'avait-il pas dit que la forêt était la propriété des Fal? Étant donné que je lui avais sauvé la vie, Miroki ne pouvait pas se plaindre si j'entrais dans son territoire. Surtout que, dans la pratique, une forêt ne pouvait être le territoire que de ceux qui l'occupaient, c'est-à-dire les renards, les écureuils, les insectes et… peut-être les nadres rouges. Je haussai les épaules. J'avais vécu dans des forêts plus dangereuses que celle-ci. .P J'y entrai donc sans plus hésiter et j'essayai de ne pas perdre le sens de l'orientation, car, depuis le Sommet, j'avais pu deviner que la Crypte n'avait rien d'un petit bois. D'abord, je grimpai la côte jusqu'en haut des Ravins, et je pus voir, au-delà des derniers troncs, la Roche d'Estergat, le fleuve et, juste en bas, les bâtiments des mines et la carrière. Je tournai le dos à tout cela et m'enfonçai davantage dans la forêt. .P Les arbres n'étaient pas les mêmes que ceux de la vallée: ils étaient plus petits, mais aussi plus gros et plus branchus. La vérité, c'est que la forêt m'enchanta. Je trouvai un tronc large de plusieurs mètres et je ne pus résister à la tentation d'y grimper. Je me trouvai nez à nez avec un écureuil noir et je lui souris de toutes mes dents, heureux. Je le vis disparaître, rapide comme l'éclair. .D .Bdia Ayô, ayô! .Edia lui dis-je. .P Et je continuai à grimper à une grosse branche, puis je restai là, blotti au cœur de l'arbre, et je fis une sieste réparatrice comme je n'en avais pas fait depuis longtemps. Quand je me réveillai, le bruit des oiseaux, des insectes et des feuilles me parut si familier que je me crus de retour dans la vallée. Sauf que je n'étais pas dans la vallée mais dans la Crypte, à quelques kilomètres à peine de la capitale d'Arkolda. .P J'ignorais quelle heure il pouvait être et, y pensant, je me rendis compte qu'avant, il y avait à peine un an, je ne m'étais jamais préoccupé de l'heure à laquelle je vivais. À vrai dire, maintenant non plus, cela ne me préoccupait pas beaucoup, mais avec les temples qui sonnaient les cloches toutes les demi-heures, il était difficile de ne pas y accorder une certaine importance. .P Je descendis de l'arbre et, au lieu de prendre le chemin de retour, je continuai à fureter. Je reconnus quelque plante dont mon maître m'avait appris les propriétés, mais la plupart m'étaient toutes inconnues. J'arrivai à une clairière fleurie et je passai les dernières heures de la journée à faire ce que j'avais fait toute ma vie: je grimpai aux arbres voisins, je mangeai quelque insecte connu, je sculptai la tête d'un lynx sur un bâton que j'avais récupéré et, de temps en temps, je levais les yeux et regardais passer les nuages. À un moment, je crus reconnaître le crâne cadavérique et souriant de mon maître et je le regardai fixement jusqu'à ce que le nuage change et se transforme en une sorte de champignon. .P Je passai la nuit dans le grand arbre où j'avais fait la sieste. C'est là que j'avais vu le premier écureuil de la forêt et c'est là que je me sentais le plus en sécurité. Je réfléchis beaucoup, cette nuit-là, et, comme je ne parvenais pas à dormir, je grimpai jusqu'en haut de l'arbre et contemplai les étoiles. On les voyait très nettement au milieu de ce grand voile noir. .D .Bdia Élassar, .Edia murmurai-je. .Bdia Tu voulais vraiment que je voie ça? Estergat est merveilleuse, mais… .Edia .P Mais elle était aussi pleine de dangers, complétai-je intérieurement. Mon maître nakrus voulait que je me fasse des amis qui aient deux pattes et deux mains et, moi, je n'avais pas manqué de m'en faire. Cependant, maintenant que je connaissais le monde saïjit, je me sentais attaché à lui de telle sorte que je ne me voyais pas quitter Estergat quand bien même on m'aurait mis un os de férilompard entre les mains. Si quitter mon maître avait été très dur, il me serait à présent très difficile d'avoir à me séparer de Yal, de mes amis et de ce joyeux tourbillon qu'était Estergat. .D .Bdia Tu le savais, .Edia dis-je, les yeux rivés sur les étoiles. .Bdia Tu savais que tu m'envoyais loin pour longtemps et tu me l'as pas dit. .Edia .P J'inspirai et je pensai qu'au fond, je l'avais toujours su. Sauf qu'il y a un an, je n'étais qu'un gosse et, à présent, j'avais presque onze ans, j'avais appris à raisonner et, surtout, j'avais appris à changer mon destin et à trouver ce que je voulais. Et je ne voulais pas abandonner mes amis. Manras et Dil méritaient davantage. .P Avec cette assurance en tête, je revins au cœur de l'arbre, je dormis comme un ours lébrin et, à l'aube, je me dirigeai vers Estergat avec un nouveau bâton sculpté à la main et une démarche de conquérant. .P J'allai droit au Labyrinthe. Je traversai le Pont de Lune, je bus de l'eau sur la grande place contigüe et je continuai à monter vers le quartier des Chats. J'arrivai dans l'impasse des Ojisaires, mon bâton à la main, avec la prestance de ce Héros Magicien Fou dont Miroki Fal avait parlé plus d'une fois. Je m'enveloppai d'ombres harmoniques et je poussai la porte par où j'avais vu entrer l'autre fois Manras et Dil. Elle était fermée. Je donnai un coup de bâton sur la fenêtre et, malgré mon sortilège de silence, l'éclat fut, à mon goût, assez fracassant. Je ne m'inquiétai pas. Je me glissai à l'intérieur et chuchotai: .D .Bdia Manras! Dil! .Edia .P Je lançai un sortilège de lumière harmonique et… je me trouvai face au visage inconnu d'un humain petit et brun qui me regardait avec des yeux clignotants et hébétés. Il n'y avait personne d'autre dans la pièce. .D .Bdia Bouffres, .Edia fis-je. .P J'intensifiai la lumière, fis un bond sur le rebord de la fenêtre et sortis de là en courant comme un lièvre endiablé. J'entendis un cri derrière moi mais, quand les Ojisaires apprirent ce qui s'était passé, j'étais déjà loin. .P Je m'arrêtai une fois hors des Chats, près du Jardin des Fauves. Et, reprenant mon souffle, je marchai le long de la rive du fleuve. Un nouvel échec, pensai-je. Mais cela aurait pu être pire. Bien pire. .P Je m'esclaffai. .P Les Ojisaires commençaient à avoir de bonnes raisons de vouloir m'arracher les os. Et j'allais leur en donner bien d'autres, me dis-je avec décision. Peut-être que je ne pouvais pas sortir Yerris du puits, mais j'allais apprendre à ces fils de mauvaise mère qu'on ne marchait pas sur les pieds du Survivant. .P Cependant, j'avais besoin de renforts. Je croyais savoir où les trouver. Vers midi, après m'être payé un repas pas précisément bon marché dans une taverne de Riskel, je passai par l'Esplanade, jetai un regard d'aigle et, ne voyant personne qui m'intéresse, je revins au quartier des Chats, jusqu'à la Place Laine. Là, j'aperçus une bande de gwaks de mon âge assis dans un coin et je m'approchai. Je devinai leurs moues mi-curieuses mi-craintives. Je plantai mon bâton en terre et dis: .D .Bdia Ayô. .Edia Certains me répondirent d'un bref geste de la tête, inquisiteurs. Je repris: .Bdia Je cherche le Vif, vous le connaissez? .Edia .P L'un d'eux, aux cheveux noirs et frisés, se leva lentement. .D .Bdia Le nom me dit quelque chose. Pourquoi tu le cherches? .Edia .D .Bdia Pour lui parler. Vous savez pas où on peut le trouver? .Edia Le gwak fit non de la tête et, après une intense hésitation, je fis: .Bdia Si tu m'aides, je te donne un doré. .Edia .P Les yeux du garçon brillèrent plus de méfiance que de convoitise. Il répliqua, la mine altière: .D .Bdia J'vends pas les gens pour un doré. .Edia .D .Bdia Quoi? Mais qui parle de vendre? .Edia m'exaspérai-je. .Bdia Je veux juste parler avec lui. .Edia .P Le garçon secoua la tête, me tourna le dos et s'assit de nouveau avec ses compères. Je soupirai sous leurs regards qui me disaient explicitement: fiche le camp. Je fichai le camp. Parfois il n'était pas facile de communiquer avec les autres gwaks. Soit ils te donnaient des accolades et t'apprenaient mille trucs, soit ils t'ignoraient et se méfiaient. Je compris qu'avoir parlé de dorés n'avait pas été une tactique très habile de ma part. Les gwaks, nous étions peut-être des canailles, des voleurs, des profiteurs et des roublards, mais nous avions de la dignité, et aucun ne se laissait soudoyer comme ça. .P Bon. Comme disait mon maître nakrus, il était impossible de ne jamais commettre d'erreurs. Mais, comme il le disait aussi, ce n'était pas une raison pour les accumuler. Et pourtant, moi, je me débrouillais pour faire tout le contraire dans la vallée… .P J'avançais dans une ruelle, plongé dans mes pensées, quand je captai du coin de l'œil une ombre rouge passant au bout de la ruelle et je sursautai. .D .Bdia Sla! .Edia criai-je. .P Je me mis à courir, je tournai l'angle de la rue et freinai d'un coup en voyant la silhouette à la cape rouge qui s'éloignait. C'était une cape, pas une chevelure. Déçu, je marchai en traînant les pieds et le bâton, traçant un sillon zigzaguant dans le passage boueux. J'étais en train de sortir du quartier en suivant la rivière Timide qui descendait en cascadant vers le fleuve Estergat quand je vis apparaître une bande de quatre jeunes. Ils se dirigeaient droit sur moi. Je reconnus le Vif et, ne sachant pas très bien si je devais me réjouir de le voir ou me sentir effrayé par une telle approche intimidante, je m'arrêtai et attendis qu'il me rejoigne avec ses trois compagnons. .D .Bdia Ayô, .Edia me dit-il. .D .Bdia Ayô, .Edia répondis-je. .P L'elfe roux croisa les bras et me regarda de haut en bas. .D .Bdia On m'a dit que tu me cherchais. Qu'est-ce qu'il y a, doublet? Tu veux qu'on règle nos comptes ou tu es venu avouer? .Edia .D .Bdia Rien de tout ça, .Edia répliquai-je. .Bdia Je veux savoir si t'as des nouvelles de tes amis qui ont disparu. .Edia .P Le Vif me jeta un regard sombre. .D .Bdia Ne sois pas gredin. Tu sais ce qui leur est arrivé. Ils les ont tués. C'est clair. .Edia .D .Bdia Moi, je sais pas ce qui leur est arrivé, .Edia grognai-je. .Bdia Et je veux le savoir. Les Ojisaires sont des diables. Ce matin, je leur ai cassé une fenêtre, .Edia l'informai-je. .Bdia Et cette nuit, je vais les faire enrager encore plus. Si tu veux m'aider… ce serait bien. .Edia .P Dans ses yeux, je vis se refléter la surprise, l'incrédulité, puis une lueur de respect mêlé de raillerie. .D .Bdia T'es bien fou si tu crois que je vais entrer en territoire Ojisaire pour me venger, .Edia dit-il finalement. .Bdia Je vais pas risquer ma vie pour récupérer des cadavres. Comprends-moi, shour, aux Chats, y'a les petits chats comme nous et les lions comme cette bande, ou celle de Frashluc. Et maintenant, Débrouillard, si t'avais l'intention de me tendre un piège pour que les Ojisaires m'attrapent moi aussi, c'est totalement raté. .Edia .P Je le regardai, ahuri et profondément blessé. .D .Bdia Bouffres, mais qu'est-ce que tu dis? .Edia m'exclamai-je. .Bdia Moi, je tends pas de pièges, tu m'entends? Ch'suis honnête. .Edia .P Mon doublet fit mine de s'excuser. .D .Bdia Peut-être que tu dis vrai. Mais tu vas me donner ton doré de toute façon, shour. Pour le dérangement. .Edia .P J'inspirai une bouffée d'air et je commis une autre erreur: je lui donnai la pièce trop rapidement. Ceci, sans doute, mit en évidence que j'en avais davantage. Au lieu de prendre la pièce, il me saisit le poignet et, de l'autre main, il me donna un coup sur le bras qui tenait le bâton. Il me désarma, un de ses compagnons me prit tout l'argent de ma poche et je protestai: .D .Bdia C'est pas juste, doublet. Ch'suis un bon gwak, moi, .Edia assurai-je avec une rage impuissante. .P Le Vif récupéra tout l'argent et, sans me lâcher le poignet, il dit tranquillement: .D .Bdia Moi aussi, j'en suis un, shour. Et entre frères, on se fait des faveurs. J'ai traversé la moitié du quartier pour venir te voir. Et, toi, tu me récompenses pour ça. Ce n'est que justice. .Edia .P Il prit une pièce de dix clous et la mit dans la paume de ma main. .D .Bdia Pour que tu te décourages pas, .Edia fit-il. .Bdia Un conseil: laisse tomber les Ojisaires, que tu sois avec eux ou que tu leur mettes des bâtons dans les roues, c'est pareil. C'est un ami qui te le dit. Ayô, doublet. .Edia .P Il mit la main dans sa poche, comme s'il comptait les pièces au toucher, il recula, fit demi-tour et partit avec une évidente satisfaction, suivi de ses compères. Et en plus, il emportait mon bâton. .D .Bdia Fichue canaille… .Edia maugréai-je. .P La seule chose qu'ils m'avaient laissée, en plus du losange d'argent, c'était la pierre affilée. Je perçus le regard curieux que me jetait un passant —qui, sûrement, avait assisté à toute la scène—, je le foudroyai des yeux, l'air de dire: et toi, qu'est-ce que tu regardes?, et je revins au cœur du quartier des Chats. Cette fois, je ne savais vraiment pas quoi faire. Continuer à tarabuster les Ojisaires? Ils finiraient par m'attraper. Mais si seulement je pouvais savoir où ils avaient emmené Manras et Dil… Warok avait dit qu'il allait les faire travailler plus dur. Mais travailler comme quoi et où? .P J'entrai dans l'impasse, je me cachai derrière une pile de paniers et je réfléchis. Je me souvins des paroles du maître nakrus: courage et bravoure. Et un mélange d'excitation et de terreur m'envahit petit à petit au fur et à mesure que ma décision s'affirmait. .salto Je m'accroupis derrière un tonneau, enveloppé d'ombres harmoniques. Un homme montait la garde dans l'impasse. Visiblement, suite à mes visites, ils se tenaient sur leurs gardes. Je levai les yeux vers les terrasses, mais je ne vis personne. Ce qui ne voulait rien dire. .P Mon plan était simple et déjà à moitié accompli. D'abord, j'avais arraché un morceau de papier d'un vieux journal abandonné, je m'étais installé sur une terrasse des Chats avec un petit tas de charbon et, pour la première fois de ma vie, j'avais écrit une lettre. Bon, disons plutôt une phrase. Et j'espérais qu'elle serait compréhensible, parce que je n'avais pas osé revenir à la Tanière pour récupérer mon livre d'Alitard et comparer les signes. Ma phrase disait ainsi: .Bm -t lecture Délivrez le Chat Noir sur la Place Laine ou je dis tout aux Daguenoires. .Em Mais, en fait, ça pouvait parfaitement être quelque chose du style: Donner Chat Noir Place Laine ou parler dagues noires. Ou peut-être pire encore. Aussi, au cas où, j'avais dessiné un chat noir, un mouton avec plein de laine, une bouche et une dague noire. C'était beaucoup plus compréhensible. .P En réalité, mon plan pouvait être un fiasco. Surtout si, en lisant la phrase, les Ojisaires pensaient: et que diables va dire ce morveux aux Daguenoires? Mais ce serait encore pire s'ils disaient: que diables sont ces gribouillages? .P Les Ojisaires pouvaient aussi apparaître sur la Place Laine sans le Chat Noir. C'était le plus probable. Mais, alors, s'il n'en venait qu'un, je pourrais peut-être parler avec lui, le convaincre pour qu'il me dise… je ne sais pas, quelque chose. Au moins, que Yerris et mes camaros des journaux allaient bien. .P À un moment où le guetteur me tournait le dos tout en mâchant sa feuille d'humerbe, je posai très discrètement le morceau de papier sur le tonneau. Je ramassai un caillou par terre et le posai dessus. J'espérais seulement qu'il ne pleuvrait pas durant la nuit. Je fis demi-tour et m'en allai dormir sur la Place Laine. Je n'étais pas l'unique gwak à m'installer là, quoique je sois un des rares à le faire seul. Je m'allongeai le plus confortablement possible sur mon lit de terre et je m'endormis profondément. .P Je me réveillai quand quelqu'un m'écrasa les côtes avec sa botte et éclaira mon visage. .D .Bdia C'est lui. .Edia .P Je reconnus la voix. C'était celle de Warok. Quelque chose de froid toucha ma gorge, et je déglutis en comprenant ce que c'était. .D .Bdia Si tu fais du bruit, je te saigne, .Edia me prévint Warok en chuchotant. .P Il me fit lever et n'écarta pas sa dague un seul instant. Je ne dis rien. J'étais trop atterré. Comment diables était-il possible que les Ojisaires osent me menacer sur la Place Laine, au milieu de tant de gwaks? Je dois dire que je n'avais même pas imaginé une possibilité si cruelle. Et je me sentis un peu stupide. .P Je percevais les yeux des gwaks posés sur nous. Ils feignaient d'être endormis, mais je sentais bien qu'ils ne l'étaient pas tous. Warok m'écarta du mur contre lequel je m'étais allongé et me força à avancer par saccades à travers la place. Trois autres nous accompagnaient. Deux allaient devant, et l'autre derrière. Ils n'avaient pas lésiné sur l'escorte, cette fois. Je cherchai une échappatoire. Et je n'en vis aucune durant tout le trajet. .P Nous arrivâmes dans l'impasse sans avoir prononcé un mot. Warok me fit entrer dans la même pièce où il m'avait mené deux jours auparavant. Un des encapuchonnés qui accompagnaient Warok, le plus petit, sortit quelque chose de sa poche, tandis qu'un nouveau venu, lui aussi masqué, allumait une lanterne et disait: .D .Bdia Une seconde. .Edia .P Il approcha la lanterne de telle sorte que je fermai les yeux et, sentant que la lame de la dague oppressait mon cou avec plus de fermeté, je poussai un gémissement terrifié. .D .Bdia Ça suffit, Warok, .Edia grogna celui à la lanterne. .Bdia Lâche-le. .Edia .P Il y eut un silence et la voix de celui qui portait la lanterne se fit glaciale quand il répéta: .D .Bdia Lâche-le. .Edia .P Warok me siffla à l'oreille: .D .Bdia Ch'te règlerai ton compte plus tard. .Edia .P Et il me lâcha. Je demeurai immobile quelques secondes et, alors, je reculai devant les cinq silhouettes et heurtai le mur. Dans ma tête, je revoyais l'encre verte sur la chemise de Warok, la décharge mortique, la fenêtre cassée et le message que j'avais laissé, et je me disais: Esprits, avec tous les mauvais tours que je leur avais joués, comment ces aliénés allaient-ils me laisser la vie sauve? Voyant mon heure venir, mon instinct de survie chassa ma dignité et je me recroquevillai sur le sol, voulant leur montrer que je n'étais qu'un enfant, que je n'étais aucune menace, que, de grâce, ils aient pitié de moi. .D .Bdia Lève-toi, .Edia me grogna l'homme à la lanterne. .P Je me levai, les yeux noyés de larmes. .D .Bdia Tu connais le kap des Daguenoires? .Edia demanda l'Ojisaire. .P J'avalai mes larmes et bégayai: .D .Bdia Oui, m'sieu. .Edia .D .Bdia Korther, n'est-ce pas? Vous autres, vous l'appelez Korther. .Edia .D .Bdia Oui, m'sieu, .Edia répétai-je. .D .Bdia Qu'est-ce que tu lui as raconté sur nous, à Korther? .Edia s'enquit l'Ojisaire. .P Je secouai la tête. .D .Bdia Rien, m'sieu. Je le jure. Ça fait des semaines que je le vois pas. Je l'ai vu que trois fois en tout. Je le connais presque pas. Ch'sais rien. Le message, je l'ai laissé parce que je voulais savoir si Yerris allait bien… .Edia sanglotai-je. .P Il y eut un silence. Et l'un des deux autres commenta: .D .Bdia C'est un Daguenoire. Peut-être que ce serait moins risqué de demander une rançon. .Edia .P Celui à la lanterne souffla. .D .Bdia Une rançon? Tu te fourres le doigt dans l'œil, Lof, si tu crois que Korther va payer un centime pour un morveux qui risque sa vie pour sauver un traître à sa confrérie. .Edia Il fit une pause et, malgré la lumière qui m'aveuglait toujours un peu, je crus voir un éclat dans ses yeux sombres. Il leva un bras et déposa quelque chose dans la main de Lof. .Bdia Emmenez-le et que je ne le revoie pas. T'inquiète pas, gamin. Tu ne vas pas mourir. .Edia .D .Bdia Alors, il faudra demander à l'alchimiste qu'il fabrique une dose en plus, je suppose, .Edia commenta Lof en se raclant la gorge. .D .Bdia Et il en fabriquera bien plus si je le lui demande, .Edia répliqua celui à la lanterne. .Bdia Emmenez-le, j'ai dit. .Edia .P Il laissa la lanterne à l'autre Ojisaire, fit volte-face et sortit. Après un bref silence, Lof s'avança et je me mis à trembler davantage. .D .Bdia Avale ça, .Edia m'ordonna-t-il. .Bdia Avale. .Edia .P J'avalai sans même mâcher. Aussitôt, Lof s'occupa de me fouiller et il constata que j'avais les poches complètement vides à l'exception d'une pièce de dix clous et de ma pierre affilée. Il ôta mes bottes et les examina, comme s'il cherchait quelque chose. .D .Bdia Où est la magara que tu as utilisée contre Warok? .Edia demanda-t-il enfin. .P Je sentais un drôle d'effet m'envahir et je mis un bon moment à comprendre ce que voulait dire Lof avec sa question. Ils croyaient que j'avais utilisé une magara lorsque je m'étais échappé la fois d'avant, laissant Warok inconscient. .P Je mentis en bafouillant: .D .Bdia Elle s'est cassée. Je l'ai jetée. .Edia .P Ils me crurent, je pense. Mais l'éclat dans les yeux de Warok ne se fit pas moins criminel pour autant. Une profonde torpeur me gagnait et je titubai, en balbutiant: .D .Bdia Esprits, vous allez me faire quoi? .Edia .P Je tombai pesamment sur le sol, avec l'impression que le monde se transformait en un tourbillon noir qui m'entraînait loin, très loin. La dernière chose que j'entendis fut la voix neutre de Warok qui dit: .D .Bdia Je me charge de l'emmener au puits. .Edia .Ch "Le puits" Quand je me réveillai, la première chose qui me frappa fut la chaleur suffocante, comme si l'on m'avait mis dans un four. J'entendis des respirations, des murmures et une quinte de toux. Et finalement, je sentis une douleur aigüe au bras gauche. Il semblait qu'on me l'avait cassé. J'ouvris les yeux. Et je restai un long moment à regarder les stalactites qui pendaient du plafond rocheux. Une énergie étrange flottait dans l'air et m'enveloppait d'un manteau étourdissant. .P Enfin, je me redressai et clignai des yeux, à moitié défaillant, avec l'impression d'avoir roulé dans des escaliers. J'avais mal partout. Quelqu'un m'avait enlevé ma chemise et je pus voir clairement les marques des coups. J'avais peu de doutes sur qui était l'auteur de cette barbarie: cela ne pouvait être que Warok. Bon, il m'avait au moins laissé en vie… n'est-ce pas? .P Mes yeux s'égarèrent alentour. J'étais dans une caverne. Il y avait des tourelles de roche qui montaient et d'autres qui descendaient. Je me trouvais sur une sorte de plateforme en bois et, près de moi, il y avait des gens. C'étaient tous des enfants, plus ou moins âgés. Ils étaient une vingtaine et la plupart dormaient. Curieusement, dans la caverne, il régnait une lumière ténue qui semblait venir de… Je tournai la tête. D'une autre caverne? .P Une ombre me boucha la vue et je levai lentement les yeux vers un visage humain et souriant. Il lui manquait une dent. .D .Bdia Bienvenue au Puits, shour, .Edia me dit-il. Et, comme je le regardais, étourdi, il ajouta: .Bdia Ayô. .Edia .P Je fis un léger geste de la tête, hébété. .D .Bdia Ayô. .Edia .P Le garçon me sourit plus largement. .D .Bdia T'as l'air plus éveillé que d'autres. Comment tu t'appelles? .Edia .P Je me frottai le visage. Pourquoi me sentais-je si fatigué? Je répondis: .D .Bdia Draen. .Edia .D .Bdia Draen tout court? .Edia .D .Bdia Draen le Débrouillard. .Edia .D .Bdia Ah, .Edia sourit le garçon. .Bdia Moi, c'est Rogan. Rogan le Prêtre. Si ça te dérange pas, je garde ta chemise. Elle m'est un peu étroite, mais celle que j'avais était sur le point de retourner au monde des esprits. .Edia .P Je vis qu'il désignait des haillons à côté desquels un simple torchon aurait eu plus de consistance et je haussai les épaules. Ma chemise était la moindre de mes préoccupations. De toute façon, il faisait une chaleur mortelle dans cette caverne. .D .Bdia Ils t'ont flanqué une belle raclée, .Edia ajouta Rogan. .P Je soufflai et avouai: .D .Bdia J'ai mal partout. .Edia .D .Bdia Ça m'étonne pas. Ces types sont des tarés. .Edia Il fit un geste éloquent avec l'index sur sa tempe. .Bdia Plus tu les embêtes, plus ils te cognent. Heureusement, ici, y'en a pas un qui ose rester longtemps, à cause de l'écume blanche. Ils récupèrent les perles, ils nous donnent à manger et ils fichent le camp. .Edia .P Je suivis la direction de son regard et parvins à voir une grande grille avec de solides barreaux. Au-delà, tout était sombre. Rogan s'accroupit à côté de moi. .D .Bdia T'as quel âge, shour? .Edia .D .Bdia Presque onze, .Edia répondis-je. .P Rogan arqua un sourcil. .D .Bdia Vraiment? Je t'en aurais donné neuf. .Edia .P Je roulai les yeux et me recroquevillai, posant le front sur mes genoux. Je me sentais très mal. Une main me tapota l'épaule et je grimaçai de douleur. .D .Bdia Oups. Pardon, shour, .Edia me dit Rogan. .Bdia J'voulais te dire de pas t'inquiéter. C'est normal que tu te sentes vidé: ça nous arrive à tous au début. Comme ch'te dis, c'est cette caverne qui est envoûtée avec l'écume. Après, on s'habitue. Ça se passe comme ça: les deux premiers jours, tu fais juste que regarder, puis les deux jours suivants tu ramasses une perle, puis deux pendant cinq jours et, après, comme tout esprit, tu dois en rapporter trois par jour avant que sonne le Bong! .Edia .P Je relevai la tête, le regardai et, pensant soudain à Yerris, je me tournai vers les autres, le cherchant des yeux. .D .Bdia Où est Yerris? .Edia fis-je. .P Rogan me lança un regard surpris. .D .Bdia Yerris? C'est qui, Yerris? .Edia .P Je me levai maladroitement et, sous les yeux épuisés des gwaks éveillés, j'avançai, pieds nus, sur la plateforme. Je les examinai tous. Et finalement, une terrible déception m'envahit. Yerris n'était pas là. .D .Bdia Ils l'ont tué, .Edia bredouillai-je. .P Rogan s'était approché prudemment, la mine inquiète. .D .Bdia Ils t'ont capturé avec un ami? .Edia s'enquit-il. .P Je secouai la tête. .D .Bdia Non. Le Chat Noir, ils l'ont attrapé y'a longtemps. .Edia .P Rogan eut soudain l'air de comprendre. .D .Bdia Ah! Toi, tu veux parler du Chat Noir, le Mystérieux Vagabond. Ne me dis pas que c'est un ami à toi? Ça, c'est une nouvelle. Ce Chat est toujours en train de chercher va savoir quoi dans l'écume blanche. Il passe des heures à déambuler dans cet enfer comme si ça l'affectait pas. On croit toujours qu'il est mort, et il revient toujours. Fichtre! .Edia s'exclama-t-il en me voyant chanceler. Il m'attrapa et m'aida à m'allonger. .Bdia Là, comme ça, doucement, faudrait pas que tu tournes de l'œil debout, hein? Allez, ne pense plus à rien et dors. Le repas va bientôt arriver. .Edia .P Je secouai la tête et murmurai avec un profond soulagement: .D .Bdia Yerris est vivant. .Edia .P Je poussai un long soupir. Yerris, le Chat Noir, le musicien de l'harmonica, mon mentor des rues, il était vivant! Je souris et, un instant, je tournai mon attention vers l'énergie qui vibrait autour de moi. J'eus une illumination et, d'un coup, je compris d'où venait cette sensation d'épuisement que j'éprouvais comme si une sangsue me vidait de mon sang. C'était l'énergie de cette caverne qui absorbait petit à petit mon jaïpu. Sans grandes difficultés, je transformai un brin de morjas en énergie interne et je me sentis revivre. .P Je m'assis de nouveau. .D .Bdia Tu es têtu, dis donc, .Edia souffla Rogan. .P Je me grattai la tête et me rendis compte qu'on m'avait aussi enlevé la casquette. Bah. Elle ne me servait à rien là où j'étais, de toute façon. Je me tournai vers Rogan, qui m'observait avec une moue mi-songeuse mi-distraite. .D .Bdia T'es ici depuis quand? .Edia lui demandai-je. .P Rogan souffla. .D .Bdia Esprits, quelle question… Eh ben, je crois que vingt-huit bongs. C'est-à-dire, vingt-huit jours, probablement. La plupart de ceux qui dorment sont des nouveaux, .Edia ajouta-t-il, en faisant un geste vague vers les gwaks allongés sur les planches. .Bdia Tu sais? Pour le moment, je crois que t'es le seul que je voie se lever et rester les yeux ouverts aussi longtemps après son premier réveil. T'aurais pas du sang de dragon dans les veines, des fois? .Edia .P J'esquissai un sourire. .D .Bdia Ah, va savoir. C'est quoi cette histoire de perles? .Edia .P Rogan me regarda, l'air songeur; alors, il se leva. .D .Bdia Suis-moi et tu verras. .Edia .P Je le suivis jusqu'au bout de la caverne, vers une autre non moins grande d'où provenait toute la lumière qui éclairait la première. C'était une lumière aveuglante, blanche et surnaturelle. J'éternuai et, après avoir cligné des yeux un moment, je parvins à apercevoir l'écume dont m'avait parlé Rogan. À quelques mètres de moi, s'ouvrait un tunnel inondé de lumière. Et sur ma gauche, il y en avait un autre et un troisième plus loin… .D .Bdia On dirait du lait, pas vrai? .Edia dit Rogan. .Bdia C'est comme si on était dans les Tunnels de la Lumière. La seule différence, c'est qu'au lieu d'Esprits de Lumière, on est des gwaks condamnés à être exploités par nos chasseurs jusqu'à la mort. On extrait des perles de ces tunnels et on les donne à nos geôliers. Puissent-ils pourrir et leurs esprits rester prisonniers du néant à jamais, .Edia déclama-t-il. .P Là, l'énergie absorbante était encore plus dense, et une peur intense m'envahit quand je me rendis compte qu'elle entraînait mon jaïpu à grands coups de griffes. Je reculai jusqu'à l'entrée de l'autre caverne et, alors, je croassai: .D .Bdia C'est horrible. .Edia .P Rogan haussa les épaules. .D .Bdia Tu t'habitueras, shour. On s'habitue même à la chaleur. Même que je me dis: si seulement ils avaient pu me capturer au début de l'hiver! .Edia plaisanta-t-il. Il secoua la tête, redevint de nouveau plus sérieux et me guida de retour à la plateforme, en disant: .Bdia Ici, il fait plus chaud que quand t'as le feu de la cheminée qui brûle au-dessous de toi. Et j'le dis par expérience. Crois-moi ou non, une fois j'ai failli flamber dans une cheminée, tu sais? .Edia .P Je le regardai, incrédule. .D .Bdia En vrai? .Edia .D .Bdia En vrai et en drionsanais. .Edia Il s'arrêta à mi-chemin pour me raconter: .Bdia J'ai été un gamin de la Charité au temple. Et j'ai été ramoneur. J'ai failli mourir asphyxié plus d'une fois, ch'te jure. Alors, mon maître est mort. Le nouveau était un radin comme y'en a pas un, il me laissait crever de faim! .Edia Le visage on ne peut plus sérieux, il ajouta: .Bdia Une nuit, j'ai reçu la visite de mes ancêtres. Ils m'ont dit: alors, Rogan! Toi qui es si érudit et si intelligent, tu vas laisser ce glouton se gaver pendant que tu meurs de faim? Tu peux t'imaginer ma frayeur quand je les ai vus apparaître devant moi, parce ce que, mes ancêtres, je les connais même pas, mais, eux, ils m'ont trouvé. Mécréant celui qui ne me croit pas! Et je les ai vus bien nets, ch'te jure, .Edia assura-t-il. Je le regardais, souriant, à la fois amusé et fasciné par son histoire. Le Prêtre leva les deux mains en concluant: .Bdia J'ai suivi le conseil, bien sûr: comment allais-je m'opposer à mes ancêtres? Alors, j'ai rendu mon tablier, j'ai fui aux Chats et j'ai changé de profession. .Edia .P Il ne spécifia pas laquelle, mais je la devinai de toute façon. La vie quotidienne du gwak était un: fais la manche ou voltige, rassasie ta faim et te fais pas pincer. Une profession mouvementée à laquelle aspiraient des enfants de tout style et tout caractère, mais il fallait dire que ce Prêtre-là avait tout l'air d'être un gwak singulier. .P Je perçus le silence et je compris qu'il attendait que je parle et, peut-être, que je lui témoigne à mon tour ma confiance en lui parlant de moi. J'hésitai et, finalement, je dis: .D .Bdia Moi, j'viens de la vallée. De la vallée d'Evon-Sil. Mais ça fait un an que je suis à Estergat. .Edia .P Le ramoneur prit un air songeur. .D .Bdia Fichtre. J'ai toujours eu envie de sortir de ce tas de fumier et de partir à l'aventure dans les montagnes. On dit que les anachorètes s'en vont dans la vallée pour communiquer avec les Esprits du Soleil. C'est ce que m'a dit un prêtre, mais, lui, il était loin de devenir un anachorète, .Edia rit-il en faisant mine de soutenir une énorme panse. Il soupira. .Bdia Bienheureux ceux qui vénèrent les esprits et nourrissent le corps en même temps que l'âme. Moi, je les vénère jour et nuit, et ils me donnent même pas une bouchée. Il doit y avoir une raison! Un jour, y'a un geôlier de l'Œillet qui m'a dit: les gwaks comme toi, misérable, les déshérités sans ancêtres ni nom, il vaut mieux que vous soyez spirités que vivants; quand vous êtes des esprits, au moins, vous aidez les malheureux; par contre, vivants, vous êtes un fléau pour la société, pire que les punaises et les puces! .Edia clama-t-il, agitant un index accusateur. Et il soupira de nouveau. .Bdia Bouah. Il serait bien content, le geôlier, maintenant, s'il me voyait dans cet enfer. .Edia Il fit une pause méditative et déclara en changeant de ton: .Bdia Je vais aller boire. T'as soif? .Edia .D .Bdia Rageusement, et pas qu'un peu, .Edia affirmai-je. .D .Bdia Eh ben, calque le pas alors. .Edia .P Je le suivis jusqu'à ce qui se trouva être une petite source naturelle emplie d'eau chaude. C'est de là que venait la brume suffocante qui planait dans l'air. Je bus longuement. J'avais l'impression de suer à flots dans cette caverne de feu. .D .Bdia On est à l'intérieur de la Roche, non? .Edia demandai-je. .P Rogan s'était installé sur le rebord et contemplait le plafond et ses stalactites, l'expression absorbée. Je l'entendis inspirer et expirer lentement tandis qu'il acquiesçait. .D .Bdia C'est ce qu'on dirait. À moins qu'on nous ait envoyés directement aux enfers et qu'on croie être en vie alors qu'en réalité, on est déjà morts. .Edia .P Sa réponse m'arracha une grimace parce qu'elle n'était pas particulièrement optimiste. Je me rassis sur la plateforme, aussi loin que je pus de l'orifice de l'autre caverne, et je passai un long moment à étudier les parois, comme si j'espérais trouver quelque porte secrète. Je finis par me résigner et m'attachai à parler avec Rogan de choses qui n'avaient rien à voir avec notre situation actuelle. Il ne cessait de raconter ses incroyables aventures, dont la plupart, j'avais l'impression, ne devaient pas renfermer beaucoup de vérité, mais cela m'importait peu. Comme un bon pupille élevé par les prêtres, il lançait des versets religieux à foison, transformant les expériences les plus banales en prouesses héroïques, dignes, presque, d'être sanctifiées et rapportées par les ménestrels les plus respectables. Il alla jusqu'à me réprimander quand je laissai échapper un blasphème sans m'en rendre compte. Apparemment, dire «par les Esprits Damnés», ce n'était pas bien. Fichtre alors. .P Je ne sais pas combien de temps passa, mais le fait est que mes réserves énergétiques finirent par s'épuiser; je cessai de répondre à Rogan et, à moitié évanoui, je sombrai dans un sommeil très profond. Je me réveillai quand une main me secoua et, ouvrant mes paupières, je trouvai les yeux bleus et le visage noir de Yerris. Mon esprit était complètement engourdi. .D .Bdia Lève-toi, .Edia me dit-il. .P Sa voix me parvint comme si elle venait du fond d'un abîme. Yerris m'aida à me lever et à m'approcher de toute la troupe d'enfants jusqu'à la grille. Une silhouette distribuait des petits pains. D'une main tremblante, je saisis celui qu'on me tendait et je reculai, pris de vertige. Je n'avais plus aussi mal au bras, mais de toute façon les coups de Warok n'étaient pas ce qui m'affectait le plus en ce moment. .D .Bdia Mange, .Edia me dit le Chat Noir. .Bdia Ça te donnera des forces. .Edia .P Je le regardai et le vis plus maigre qu'autrefois. Il avait grandi, mais comme c'était un semi-gnome, je doutais qu'il grandisse beaucoup plus. Ses vêtements, comme ceux de tous, étaient déchirés un peu partout, et son expression si grave… me fit frissonner. .P J'arrachai une bouchée au pain et je vis le Chat Noir s'assombrir encore davantage s'il se peut. Il s'assit sur le bord de la plateforme, et je l'imitai tout en mâchant. Ce qu'il disait était vrai: plus j'avalais, plus j'avais l'impression que mon énergie interne revivait. Il semblait même que l'énergie de la caverne cessait de me parasiter autant. Curieux. Tous deux, nous étions en train de finir nos petits pains quand Yerris fit soudain: .D .Bdia Comment bouffres ils t'ont attrapé? .Edia .P Sa voix semblait presque accusatrice. Je finis ma dernière bouchée avant de répondre: .D .Bdia Ch'te cherchais. .Edia .P Yerris me jeta un regard altéré. .D .Bdia Tu me cherchais? Moi? .Edia .P J'acquiesçai. .D .Bdia Y'a quelques semaines, Sla m'a dit que tu avais disparu. Je t'ai cherché et… .Edia .D .Bdia Mais elle ne t'a pas dit pourquoi? .Edia souffla Yerris dans un murmure nerveux. .Bdia Elle ne t'a pas dit que les Daguenoires m'ont accusé d'être un traître et qu'ils m'ont renié? .Edia .P J'acquiesçai de nouveau et, du bout de la langue, j'attrapai une miette qui était restée collée à une dent. J'avalai et répondis: .D .Bdia Oui, oui, elle me l'a dit. Mais, elle aussi, elle pense que t'es pas un traître. .Edia .P Yerris resta interdit, puis il fit une curieuse grimace. .D .Bdia Vraiment? .Edia murmura-t-il. Il secoua la tête. .Bdia Eh ben, ce n'est pas vrai, shour. Je suis un traître de la pire espèce. Je vous ai trahis, toi, Rolg, mon mentor, le tien, Korther… Et même Sla. C'était… ce que j'étais censé faire, tu comprends? J'ai grandi au milieu des Ojisaires. Le Fauve Noir m'a appris à épier. Il me donnait de l'argent. Je… j'vous ai tous vendus. Et la plus grande bêtise que j'ai faite, c'est de tout raconter à Alvon. Je lui ai demandé de l'aide. J'ai été stupide. La seule chose que j'ai obtenue, c'est… que tous me renient. .Edia .P Il haussa les épaules, le visage sombre. Je le regardai, bouleversé. Sa voix avait changé, de même que sa façon de parler, plus posée et plus mûre, comme s'il avait vieilli de cinquante ans en quelques lunes. Il se frotta le front en ajoutant: .D .Bdia Je regrette, shour. Mais t'aurais pas dû venir me chercher. .Edia .P Je fis une moue têtue et lui répondis comme aurait pu le faire le je-m'en-foutiste de Dil: .D .Bdia Je m'en fiche. Je suis venu, un point c'est tout. Le Fauve Noir t'a peut-être appris à nous épier mais, toi, tu m'as appris à survivre dans la ville. Alors, je te dois une chandelle. Et je vais tous vous sortir de là. .Edia .P Un éclat moqueur apparut dans les yeux de Yerris. .D .Bdia Impressionnant, shour. Maintenant, s'te plaît, ramène les pieds sur terre et ouvre les yeux: t'es dans une caverne, au cœur de la Roche, dans une ancienne mine de salbronix réactivée et réhabilitée par le Fauve Noir. L'unique issue, c'est cette grille. Et elle est faite en acier noir. Même mille limes ne parviendraient pas à rompre un barreau. C'est ça, la réalité. Bienvenue au Puits, shour. .Edia .P Il se leva brusquement et s'éloigna sous mon regard stupéfait. Diables, comme il avait changé! Bon, qu'il ne soit pas de bonne humeur, c'était compréhensible, mais tout de même… Il avait l'air presque aussi tragique que Miroki Fal. .D .Bdia Tu te le rappelais pas comme ça, hein? .Edia .P Je me retournai et vis Rogan s'approcher, mâchant énergiquement sa dernière bouchée de pain. .D .Bdia Comment tu te sens? .Edia ajouta-t-il. .D .Bdia Mieux, .Edia assurai-je. .Bdia Beaucoup mieux. Qu'est-ce qu'ils mettent dans le pain? .Edia .P Rogan grimaça. .D .Bdia Ça, demande-le au Chat Noir. Lui, il sait tout. Il dit que c'est un élixir de forces. Mais, entre nous, vu la tête qu'il fait chaque fois que le repas arrive, je dirais que ça doit pas être si bon que ça. .Edia Il haussa les épaules et annonça: .Bdia Bon, l'heure est venue d'aller pêcher. .Edia .P Je me levai pour le suivre avec les autres vers la deuxième caverne et je lui demandai avec curiosité: .D .Bdia C'est quoi, ces perles que vous pêchez? .Edia .D .Bdia Des perles noires. Le Chat Noir dit que ce sont des perles de salbronix. Quelque chose de très précieux. Mais vu comme ça nous sert à nous, ça pourrait aussi bien être des cailloux de rivière. Le problème, c'est qu'elles sont plus difficiles à attraper: elles sont enfouies dans des trous, et ch'te dis pas quels trous! Étroits comme des gouttières et dangereux comme des griffes. .Edia Il me montra sa main droite. Elle était pleine de cicatrices et d'égratignures. .Bdia La roche est tranchante comme un poignard. Effrayant, hein? Et y'a aussi des choses par terre, mais tu les vois pas, parce que là-dedans tout est si lumineux qu'on voit rien. Y'a même des choses qu'on dirait qu'elles bougent et elles font… Bouh! .Edia .P Je sursautai et m'aperçus que plusieurs gwaks s'esclaffaient tout bas. Maintenant, tous semblaient plus éveillés que quelques heures auparavant. Je les entendis parler entre eux tandis qu'ils entraient dans l'écume blanche. Si certains étaient nouveaux, l'énergie ne semblait pas les affecter autant que moi. Ils s'éloignèrent. Bientôt, je ne distinguai plus que des points plus sombres et je finis par les perdre de vue à cause de la lumière et des courbes que décrivaient les tunnels. .P Seul, dans la caverne, je m'accroupis près de l'entrée d'un des tunnels. L'écume couvrait tous les murs, même le plafond, et il était difficile de deviner où s'arrêtait la lumière et où commençait la roche: disons qu'on ne voyait que la lumière. Je sentais clairement son énergie me tâtonner, comme si elle cherchait une brèche pour me saigner. Il n'était pas très réconfortant de savoir que, même en m'éloignant autant que possible de ce produit blanc, je ne pouvais échapper totalement à ses effets. Après quelque hésitation, je tendis la main droite et touchai l'écume. Elle était chaude, mais pas brûlante; une énergie pure et sauvage, aussi naturelle que le morjas d'un os, mais dangereuse… Ma main squelettique sentait nettement le danger. .P Je reculai et revins à la plateforme. Curieusement, là, l'énergie attaquait moins, peut-être était-ce grâce au bois, je n'en savais rien. En tout cas, je passai là un bon moment allongé, examinant l'énergie et pensant à différentes choses, avant de me lever et de décider de m'approcher de la grille. Celle-ci se trouvait du côté opposé à la caverne d'écume blanche, coincée entre des colonnes de roche d'où s'écoulaient des filets d'eau. Elle mesurait moins de deux mètres de large. .P Avec ma main droite, je touchai l'acier noir et constatai qu'il n'y avait là aucune alarme. Les barreaux étaient si solides que les Ojisaires n'avaient probablement même pas envisagé que nous puissions les briser ou forcer la serrure. Par pure routine, j'examinai cette dernière avec un sortilège perceptiste quand mon attention se tourna vers la chaîne avec cadenas qui maintenait la grille doublement fermée. Je remarquai aussi les marques sur la roche, sur le côté d'une colonne, comme si quelqu'un avait donné des coups répétés avec quelque objet jusqu'à se rendre compte que l'effort était inutile. Je plissai les yeux pour tenter de voir quelque chose dans le tunnel et je ne vis rien. Mû par une soudaine idée, j'émis une lumière harmonique et essayai de la lancer, mais mon sortilège se défit à quelques mètres de là. Je soupirai et, mon exploration terminée, je retournai sur la plateforme. .P Quand mes nouveaux compagnons revinrent avec les perles de salbronix, ce fut en traînant les pieds et avec une allure pitoyable. L'un après l'autre, ils déposèrent les perles dans une coupe. Certains arrivaient en suçant leurs blessures; d'autres se contentèrent de monter sur la plateforme et de s'endormir lourdement comme des sacs de noisettes. Et dire que, dans deux bongs, je m'unirais à eux pour la pêche… .P Des perles de salbronix, pensai-je subitement en m'approchant de la coupe pour les observer. Korther n'avait-il pas dit que les billes noires que j'avais volées cette nuit où la Froide m'avait attaqué étaient des perles de salbronix? Curieux, je tendis une main vers la coupe et… soudain un gwak plus âgé que moi me donna une tape. .D .Bdia Touche pas, shour. .Edia .P Je reculai un peu et je vis le gwak s'allonger et m'observer, les yeux plissés, avant que ses paupières ne se ferment complètement. .P Rogan fut un des derniers à apparaître et je le vis un peu plus énergique que les autres. Lui, il était là depuis une lune déjà et, comme il disait, il s'était habitué. Il m'adressa un sourire distrait, s'arrêta devant la plateforme et compta les têtes à voix haute: un, deux, trois… il compta jusqu'à vingt-deux. Il parut satisfait. Alors, il alla ramasser la coupe et, après avoir compté les perles, il la transporta près de la grille. Puis il retourna sur la plateforme en bâillant, passa par-dessus les corps allongés et vint s'installer près de moi. .D .Bdia Et un nouveau jour qui s'achève, shour, .Edia prononça-t-il. .P Il posa la tête sur le bois et, bâillant de nouveau longuement, il ferma les yeux. Après quelques secondes de silence, je fis: .D .Bdia Prêtre. T'es réveillé? .Edia .D .Bdia Mm, .Edia dit-il. .D .Bdia Où est le Chat Noir? .Edia demandai-je. .P Rogan ouvrit un œil et souffla doucement. .D .Bdia En train de vagabonder en enfer, comme toujours, .Edia répondit-il. .P Je fronçai les sourcils, pensif. Je ne pouvais croire que Yerris soit encore en train de pêcher des perles. Alors, que pouvait-il bien faire dans cette écume parasite? Je décidai d'attendre son arrivée et de le lui demander. Cependant, le temps passait, mes forces faiblissaient et Yerris ne revenait pas. Je finis par sombrer dans un sommeil épuisé et, quand je me réveillai en entendant pour la première fois le bong métallique, la faim me poussa directement vers la grille avec les autres enfants. Derrière celle-ci, un homme s'approchait avec un grand sac. Il portait une sorte de masque, aussi je ne vis pas son visage. .D .Bdia Bonjour, les enfants! Comment ça va? .Edia dit-il. .P Les gwaks lui répondirent avec plus ou moins d'entrain, certains disant que bien, d'autres qu'ils avaient faim. .D .Bdia Les pains arrivent, petits, ils arrivent, .Edia répondit-il. .P Avec calme, sous nos regards à tous, il ramassa les perles, les compta, les garda dans un petit sac suspendu à sa ceinture et, finalement, un à un, il distribua les pains. .D .Bdia Je me suis coupé la main, m'sieu! .Edia informa l'un des enfants. .P L'Ojisaire lui prit la main, y jeta un coup d'œil et soupira. .D .Bdia Il faut faire plus attention, mon gars. Attends que je finisse de distribuer les pains, et je te panse la main, d'accord? .Edia .P À un moment, comme il vit un gwak en pousser un autre pour s'approcher avant, il fit claquer sa langue. .D .Bdia Tst! Chacun son tour, petits, chacun son tour. .Edia .P Une fois que tout le monde eut sa part, il s'employa à bander la main de l'enfant blessé tandis que, les autres, nous regardions et mangions notre repas. Tout en sifflant un air joyeux, il appliqua un produit jaune sur la blessure et l'enroula dans un bandage, s'interrompant par moments pour poser des questions et plaisanter. Il venait de raconter une blague bête sur quelqu'un qui taillait un arbre; il s'apercevait qu'il était assis sur la branche du mauvais côté, et plaf!, il tombait. Plus d'un gwak s'esclaffa et, malgré moi, je souris. .D .Bdia Et le nouveau, où est-il? .Edia demanda l'Ojisaire. Je sentis les gwaks se retourner et leurs regards se poser sur moi. .Bdia C'est toi, n'est-ce pas? Approche, approche. Dis-moi. Tu connais quelque blague? Ici, dans le puits, les nouveaux venus doivent toujours en raconter une. Règle numéro un. .Edia .P Je lui adressai une moue peu complaisante, mais comme les autres attendaient que je dise quelque chose, je roulai les yeux. .D .Bdia Quoi, tu n'en connais aucune? .Edia s'étonna l'Ojisaire. .D .Bdia Si, naturel, j'en connais pas mal, .Edia répliquai-je. Je savais même des blagues sur les os et les nécromanciens, mais celles-là n'auraient pas été très opportunes. J'optai pour une que m'avait racontée Garmon, le crieur de journaux. Je me raclai la gorge, avalai le pain que j'avais dans la bouche et, après m'être assuré que tous m'écoutaient, je contai sur un ton grave: .Bdia Y'en a un qui va acheter des chaussures et il en voit qui lui plaisent bien, alors il sort des clous de sa poche et il dit au cordonnier: combien? Le cordonnier le regarde de haut en bas et lui dit comme ça: eh bien, c'est vous qui décidez, monsieur, mais d'habitude les gens en prennent deux. .Edia .P L'Ojisaire éclata de rire avec les gwaks et affirma: .D .Bdia Elle est bonne celle-là, très bonne. Bienvenue au club des blagueurs! .Edia Il ébouriffa les cheveux du gamin à la main blessée. .Bdia Ça y est, c'est soigné, petiot. Essaie d'utiliser l'autre main pour la pêche, ça court? Bon, suffit de plaisanter: au travail! Aujourd'hui, ça sera soixante-sept perles, comme hier. Ne vous bagarrez pas et conduisez-vous bien. À demain! .Edia .D .Bdia À demain, m'sieu! .Edia fîmes-nous en chœur. .P L'Ojisaire partit avec sa lanterne dans le tunnel, je le vis monter des escaliers, et bong!, la porte métallique se ferma. .P J'engloutis ce qui me restait de déjeuner et, cherchant Yerris, je l'aperçus enfin dans la caverne de lumière, s'éloignant déjà pour aller à la pêche. Je me précipitai vers lui avec l'intention de le rejoindre, mais quand j'arrivai dans l'autre caverne, il disparaissait déjà dans un des trois tunnels de lumière, avançant avec une étrange agilité. Les autres gwaks tardèrent un peu plus à se décider à aller travailler. Ayant récupéré toute leur énergie, certains erraient sur la plateforme, d'autres chahutaient, se chamaillaient et plaisantaient, faisant un sacré raffut. Rogan, cependant, m'avait suivi et, après un silence, il fit: .D .Bdia Tu sais ce que je crois, shour? Que le Chat Noir cherche une issue. Mais il se rend pas compte que, pour le moment, il est le seul à pouvoir aller si loin dans ces tunnels. .Edia Ses yeux sombres brillaient sous la lumière de l'écume blanche. Il conclut à voix basse: .Bdia Alors, s'il réussit à sortir, il sortira seul. .Edia Il haussa les épaules et me sourit. .Bdia Une bonne blague, celle que tu nous as racontée tout à l'heure. Sûr que le Masqué t'en demande une autre demain: ce type adore les blagues, même les plus bêtes. .Edia Il m'ébouriffa les cheveux. .Bdia Profite de ton dernier bong de vacances, shour. .Edia .P Avec un frisson, je vis le Prêtre s'éloigner sans peur vers un autre tunnel que celui qu'avait pris Yerris. La lumière l'engloutit. .Ch "Tunnels et perles" J'avançai dans l'écume, sentant à chaque pas comme cette pâte blanche consumait mon énergie récupérée à peine quelques heures plus tôt. .P J'étais dans le Puits depuis pas mal de temps ou, comme aurait dit Rogan, depuis pas mal de bongs. Je crois qu'une vingtaine. Durant tout ce temps, seules trois choses notables étaient arrivées. Premièrement, chaque jour je me sentais plus imperméable à l'énergie parasite de la mine, comme si l'habitude ou la nourriture qu'on nous donnait l'empêchait de s'infiltrer dans mon corps pour drainer mes forces. Deuxièmement, nous étions maintenant trente dans le Puits: les Ojisaires avaient amené trois nouveaux d'un coup, il y avait deux semaines de cela, puis trois autres les jours suivants. Et, troisième et dernière grande nouveauté, Slaryn faisait partie des nouveaux-venus. Elle n'était pas arrivée seule mais accompagnée de deux amis de sa bande, Guel la Devineresse et la Taupe. À ce que raconta Slaryn, ils l'avaient surprise en train de rôder dans le territoire des Ojisaires, ils l'avaient suivie jusqu'à son refuge et l'avaient capturée en même temps que la Devineresse et la Taupe. Elle ne voulut pas donner plus de détails. Au début, je croyais que, si elle était si silencieuse, c'était à cause de l'énergie de la caverne qui l'étourdissait, mais ensuite je compris qu'elle n'avait simplement pas envie de parler de la fichue gaffe qu'elle avait commise. À ma grande déception, elle s'enferma dans un mutisme aussi peu communicatif que Yerris. Les deux Daguenoires s'observaient de loin. On pouvait compter sur les doigts de la main les mots qu'ils avaient échangés ces deux dernières semaines. Ils ne me disaient pas grand-chose à moi non plus. Sla se contentait de me pousser gentiment chaque fois que je m'approchais d'elle et de me dire un .qt comment ça va, shour sans qu'il ne semble lui importer que ma réponse soit un .qt comme ci comme ça , .qt bouffres, je veux sortir de ce trou! ou un .qt vent en poupe! . Lorsque j'allais m'asseoir près de Yerris, celui-ci gardait le silence ou laissait échapper de brefs commentaires fatalistes du style: notre vie vaut pas un clou, shour, les perles de salbronix nous l'ont sauvée jusque là, mais jusqu'à quand? Et, si je lui posais quelque question sur ses vagabondages dans les tunnels plus éloignés, il me répliquait invariablement un: décampe. Et, moi, je m'en allais, la mine déçue, et, devinant que Sla n'allait pas me parler davantage que le Chat Noir, je partais retrouver Rogan et écoutais ses délires sur les esprits, le Livre Sacré et le destin triste mais glorieux et honnête des gwaks. On ne peut pas dire que les autres compagnons l'écoutaient beaucoup, disons plutôt qu'ils se moquaient de lui et de ses gestes théâtraux, mais, moi, je trouvais que le Prêtre était un grand gwak, surtout parce que non seulement il parlait bien, mais il savait écouter et répondait à mes questions; bref, nous formions un bon duo, lui, comme mon guide spirituel et, moi, comme son barde et questionneur personnel. .P Mis à part tout cela, les jours pouvaient se résumer ainsi: se réveiller avec le bong, manger le pain magique, partir à la pêche et dormir. J'avais remarqué de subtils changements avec le temps. Par exemple, la lumière ne me faisait plus autant mal aux yeux. Ce qui m'était assez utile, presque autant que ma main droite quand je la mettais dans les cavités et en sortais les perles sans me faire d'écorchures comme les autres. .P Précisément, à cet instant, j'introduisis la main dans une cavité submergée dans la brume de lumière et je tâtonnai. Rien. Avec prudence, je la retirai et continuai à avancer dans cette mer de lumière, m'efforçant de marcher avec précaution sur la roche traîtresse du fond. .P Au début, j'avais craint que ma main ne s'abîme à cause de l'écume et que l'énergie détruise la magara, mais j'avais rapidement constaté que cette écume, même si elle m'empêchait de lancer des sortilèges externes, ne pouvait être dangereuse que pour le jaïpu. Yerris aimait l'appeler l'écume vampirique, et la Devineresse l'appelait bave de dragon mais, contrairement à l'écume ou la salive, elle ne mouillait pas et ne collait pas non plus à notre peau. C'était comme une brume blanche et statique qui couvrait les parois souterraines, occultant et protégeant les cavités où se formaient les perles de salbronix. .P J'entendis des échos de voix et je fronçai les sourcils en percevant une intonation de discorde. Après une brève hésitation, je m'approchai du bruit et aperçus deux compagnons, tous deux un peu plus âgés que moi et tous deux humains. C'étaient Syrdio et la Taupe. Alors que le premier était debout sur une roche, l'autre s'était glissé dans une anfractuosité du tunnel et avait une expression d'intense concentration. .D .Bdia Je l'ai! .Edia s'exclama-t-il alors, en s'écartant du mur. .D .Bdia Ben grouille-toi, passe-la-moi, shour! .Edia lui dit Syrdio sans bouger de sa roche. .D .Bdia Je t'en ai déjà donné une! .Edia protesta la Taupe. .P Syrdio le regarda d'un air méprisant. .D .Bdia Je m'en fiche, celle-là, tu me la dois, si tu veux pas que je te fasse tomber la barbe devant tout le monde. .Edia .P La Taupe lui lança un regard noir, mais il lui donna la perle. Je n'en croyais pas mes yeux. .D .Bdia Mais bouffres! .Edia fis-je, en m'approchant. .Bdia Taupe, qu'est-ce que tu fais? Pourquoi tu lui donnes la perle? .Edia .P La Taupe ne répondit pas et, esquissant un sourire, Syrdio dit: .D .Bdia Te mêle pas de ça, morveux, ça te regarde pas. .Edia .D .Bdia Morveux toi-même, .Edia lui répliquai-je. .P Syrdio secoua la tête, descendit de la roche et me poussa la tête en arrière. .D .Bdia J'ai dit: te mêle pas de ça. .Edia .P Je le vis s'éloigner et je mordillai ma joue, tendu, avant de demander à la Taupe: .D .Bdia Pourquoi tu lui as donné la perle? .Edia .P Mon compagnon prit l'air de celui qui dit: j'en sais rien. Ce qui pouvait signifier soit un «Syrdio sait quelque chose sur moi que je veux pas qu'on sache», soit un simple «Syrdio me fait peur et je sais pas lui dire non». Le connaissant un peu, je pariai pour la deuxième solution. Je secouai la tête et dis: .D .Bdia Moi, il m'en manque encore une. Et à toi? .Edia .P La Taupe se rembrunit. .D .Bdia Trois. .Edia .D .Bdia Fichtre, .Edia soufflai-je. .Bdia Eh ben, dépêche-toi sinon tu vas finir par t'écrouler en chemin. T'es pas encore un pêcheur vétéran, tu te rappelles? Bah, je vais te donner un coup de main; moi, je tiens pas aussi longtemps ici que le Chat Noir, mais presque. Ça court? .Edia .P La Taupe acquiesça silencieusement, et nous continuâmes à chercher des perles ensemble. Quand nous revînmes, mon compagnon était d'une pâleur cadavérique. Rogan nous attendait à l'entrée de la caverne. .D .Bdia Esprits, vous en avez mis du temps, dis donc! .Edia s'exclama-t-il. .Bdia Je croyais déjà que les diables vous avaient pincés. .Edia .D .Bdia Moi non, mais lui presque, .Edia répondis-je, en aidant la Taupe à sortir du lac de lumière. Rogan s'approcha pour l'aider lui aussi. .Bdia On est en retard pour le sermon? .Edia .D .Bdia Penses-tu! .Edia souffla Rogan. .Bdia Le sermon, je le fais qu'en ta présence, Débrouillard. De toute façon, t'es le seul qui m'écoute. .Edia .P Je m'esclaffai et observai: .D .Bdia La Devineresse t'écoute, elle aussi. .Edia .D .Bdia Boh, va savoir, va savoir, .Edia dit le Prêtre tandis que nous entrions dans notre caverne. .Bdia Celle-là, on sait jamais si elle écoute ou si elle rêve. En plus, à l'heure qu'il est, elle a sûrement déjà livré son âme à l'Esprit des Songes. .Edia .P Nous montâmes sur la plateforme, et je constatai qu'effectivement, Guel la Devineresse était profondément endormie. Nous laissâmes la Taupe auprès d'elle, je récupérai les perles de sa poche et fis un bond agile hors de la plateforme pour aller les ajouter à la coupe avec les miennes. Je m'arrêtai près de la grille quelques instants. Je me rappelai qu'avant, je n'arrivais presque pas à voir le tunnel et, maintenant, je parvenais à distinguer les murs et je devinais même la présence des premières marches de l'escalier, à une quarantaine de mètres environ. Était-ce parce que la lumière de la caverne était plus intense et que je ne m'en rendais pas compte? Je n'en savais rien mais, en tout cas, l'acier noir, lui, était toujours aussi indestructible qu'avant. Je pris un des barreaux, je me secouai plus que je ne le secouai et je lui dis: .D .Bdia Tête de mule. .Edia .P Je lâchai le barreau et retournai vers la plateforme, je sautai, atterris sur celle-ci et m'assis, les jambes croisées, devant le Prêtre. .D .Bdia Bon, bon! Hier tu m'as raconté ce qui était arrivé à l'Esprit Voyageur de Saint Lakan, .Edia lui rappelai-je. .Bdia Il s'est embarqué et a navigué et navigué vers l'horizon. Qu'est-ce qui lui est arrivé après? .Edia .P Rogan roula les yeux. .D .Bdia Il a continué à naviguer jusqu'à l'infini. C'est pour ça qu'on l'appelle l'Esprit Voyageur, shour. Allez, oublie ce saint! Aujourd'hui, je vais te raconter ce qui est arrivé, il y a longtemps, à un gwak qui s'est fait pincer pour avoir volé un pain et qui s'est fâché contre l'Esprit Patron. Tu vas adorer, c'est en vers et tout. C'est un vieux puisatier qui me l'a appris. Peut-être que j'ai quelques rimes qui déraillent, mais plus ou moins, ça dit comme ça. Écoute, écoute. .Edia .P Je prêtai une intense attention, et il récita: .Bl -t verse .It Les mouches m'ont pincé, .It Pauvre de moi! Que dois-je penser .It Du monde et de sa compassion .It Si pour un pain l'on m'envoie en prison? .It Monsieur le boulanger, ayez pitié .It De ce gwak, écoutez l'imploration. .It Pitié pour le mort de faim? .It Non, voleur, n'espère rien! .It Voyez, ce va-nu-pieds, .It Ce brigand, ce vaurien, .It Au voleur, au voleur! .It Et tous de courir derrière lui. .It Le voilà pris de terreur! .It Soudain, le garçon a trébuché .It Et, près du port, il est tombé. .It Au voleur, au voleur! .It Hourra! Nous l'avons attrapé! .It Les gens lui donnent une raclée. .It Comme il crie, le bandit! .It On l'a laissé pour mort, .It Dans le fleuve on l'a jeté. .It Le garçon, encore vivant, .It À une barque s'est accroché, .It Et, mourants, ses yeux se lèvent .It Jusqu'aux cieux pour demander: .It Pourquoi, Esprit Patron, .It Pourquoi est-ce que je suis né? .It Pourquoi me donner la vie .It Si c'est pour me la voler? .It Alors à la fois riant et pleurant, .It Je lui dis: sacré voleur. .It Patron, vous êtes un truand .It Et moi un chat chapardeur, .It Mais ceux qui m'ont bastonné .It Ceux-là, ils sont plus mauvais. .It C'est ainsi qu'il s'endormit .It Le môme voleur de pains .It Bercé sous la lumière grise .It Qui vient poindre au matin .It Un policier, à six heures, .It Le soulève —il ne pèse rien! .It Il va le porter au cœur .It Du faiseur de malandrins: .It Derrière les barreaux qui narguent .It Les voleurs et les coquins. .It Me voilà devant le juge, .It Et me voilà condamné, .It Je n'sortirai d'ce refuge .It Que pour rejoindre l'éternité. .It Peut-être alors, Esprit Patron, .It Tu m'diras c'que j'ai mal fait, .It À moins que, toi-même, .It Tu ne saches me l'expliquer. .El .P Rogan termina son histoire par un geste théâtral et demanda: .D .Bdia Comment t'as trouvé? .Edia .D .Bdia Beau, .Edia avouai-je. .Bdia Mais sombre et désespéré. Qui sait, peut-être que ce gwak s'est échappé de taule et qu'il a continué à voler des pains. En plus, tu devrais en faire une chanson. Quelque chose du genre… .Edia Je m'éclaircis la voix et entonnai: .Bl -t verse .It Les mouches m'ont pincé, oh là laaaaaà! .It Pauvre de mooooooi! Et je sais pas quooooi! .El .P Rogan éclata de rire. Un compagnon s'éveilla en sursaut, il nous jeta un regard à moitié éveillé et s'endormit de nouveau profondément. De l'autre côté de la plateforme, je vis Syrdio s'esclaffer discrètement et faire quelque commentaire à son voisin. .D .Bdia Bon, quelque chose comme ça, .Edia conclus-je. .D .Bdia Sûr que même le Chat Noir t'a entendu, .Edia fit Rogan en riant. .P Comme toujours, le Chat Noir était le seul absent. Après une hésitation, je m'approchai du Prêtre et me penchai en murmurant: .D .Bdia Aujourd'hui, je l'ai suivi. .Edia .P Les yeux de Rogan s'illuminèrent. .D .Bdia C'est vrai? .Edia .D .Bdia Oui. Il s'en va très loin, .Edia dis-je. .Bdia Ch'crois qu'il fouille tout le sol, comme s'il cherchait un trou. Mais ch'crois pas qu'il ait trouvé quelque chose. .Edia .D .Bdia Et, lui, il t'a pas vu? .Edia s'étonna Rogan. .P Je haussai les épaules. .D .Bdia Ben non. J'ai mes astuces. Dis-moi, Prêtre. .Edia .D .Bdia Quoi? .Edia .P J'examinai une blessure à mon pied presque déjà refermée et je m'allongeai sur le bois, les bras derrière la tête. .D .Bdia Eh ben… Ch'sais pas, .Edia hésitai-je. .P Rogan me regarda avec une curiosité moqueuse. .D .Bdia Qu'est-ce qu'il y a? .Edia .P Je secouai doucement la tête. .D .Bdia Qu'est-ce qu'ils vont faire, les Ojisaires, quand on ne trouvera plus de perles? .Edia .D .Bdia Aïe. .Edia Le Prêtre grimaça. .Bdia Ça, c'est une question malsaine, Débrouillard. .Edia .D .Bdia Oui, mais c'est ce qu'a dit le Chat Noir: les perles mettent des tas d'années à se former et c'est pour ça que la mine était abandonnée depuis très très longtemps. .Edia Je marquai un temps d'arrêt. .Bdia Je me demande comment il sait tant de choses. .Edia .D .Bdia C'est le Chat Noir, .Edia dit Rogan pour toute réponse. Et en me voyant bâiller, il ajouta: .Bdia Bah, dors, va, sinon tu vas finir par te décrocher la mâchoire. .Edia .P J'acquiesçai, bâillai de nouveau, trouvai une position confortable et dis: .D .Bdia Fais de beaux rêves, Prêtre. .Edia .P Et, comme d'habitude, je m'endormis en quelques secondes à peine. Je rêvai que je courais en grimpant la côte vers la Grotte. Je sentais le vent froid de la vallée contre mes joues. Cela sentait la terre, l'herbe et la forêt. Élassar!, criais-je joyeusement. Élassar, j'ai trouvé l'os de férilompard! J'ai trouvé l'os de férilompard! Assis sur son coffre, mon maître levait des yeux paisibles, les détournant de son livre de nécromancie. Et il me disait: tu en as mis du temps, Mor-eldal… .P Bong! Je m'éveillai d'un coup et je m'assis sur la plateforme. Je fus l'un des premiers à arriver près de la grille et je pus voir avancer le Masqué dans le tunnel. Une fois, je lui avais demandé pourquoi il se couvrait la figure. Il m'avait répondu que c'était pour se protéger de l'énergie diabolique. Je ne le lui avais pas dit, mais je doutais que ce soit très efficace. .D .Bdia Bonjour, les enfants! .Edia nous salua-t-il comme à l'accoutumée. .D .Bdia Bonjour! .Edia lui dis-je comme les autres. Mes mains s'accrochaient aux barreaux et mon regard était rivé sur le sac plein de pains. J'avais une faim de dragon. .D .Bdia Comment ça va, tout le monde? .Edia demanda le Masqué. .P Il reçut un brouhaha de réponses, parmi lesquelles la plupart étaient positives. Il ramassa les perles et les compta. Il devait y en avoir quatre-vingt-quatre. Moi, je ne les avais pas comptées la veille, d'autres s'occupaient toujours de le faire. Le Masqué fronça les sourcils. .D .Bdia Eh, gamins, qu'est-ce que c'est que ça? Il en manque trois! .Edia .P Sa voix mécontente me fit tressaillir et je m'empressai de reculer avec les autres. Le seul qui ne recula pas fut Yerris. Le Chat Noir regarda le Masqué, la mine sombre. .D .Bdia J'en ai compté quatre-vingt-quatre, .Edia dit-il calmement. .Bdia Les trois nouveaux n'en prennent qu'une encore. Ils ne peuvent pas en prendre plus. .Edia .D .Bdia J'en ai compté quatre-vingt-une, .Edia répliqua le Masqué. Sa voix était si sèche qu'habitué à le voir joyeux et affectueux, je m'effrayai un peu, et je ne fus pas le seul. Il reprit: .Bdia Désolé mais, tant que vous ne m'en donnerez pas trois autres, vous n'aurez rien à manger. Vous connaissez les règles. Apportez-moi ces trois perles rapidement. Si vous ne les avez pas dans une heure, ça va barder. C'est clair? .Edia .P Un silence de colère et de désespoir lui répondit. Le Masqué fit un geste des deux mains. .D .Bdia Les règles sont les règles, gamins. Ce n'est pas ma faute. .Edia .P Il ramassa le sac de pains et partit. À peine eûmes-nous entendu le bong de la porte métallique qu'une fillette, la Venins comme tout le monde l'appelait, se rua sur la grille et se mit à fulminer des imprécations contre le Masqué. Un garçon essaya de la calmer, d'autres jurèrent qu'ils avaient apporté les trois perles et la plupart, nous nous agitions, inquiets. Le visage rigide et ses oreilles pointues tremblant légèrement, Yerris se retourna, non vers la caverne de lumière comme je m'y attendais, mais vers Syrdio. .D .Bdia Syrdio, .Edia appela-t-il d'une voix quelque peu tendue. .Bdia Tu vas m'aider à trouver ces trois perles. Ça court? .Edia .P Le visage du garçon me sembla très pâle. Je le vis déglutir et acquiescer. Quand je les vis tous deux s'éloigner vers la caverne, j'eus l'impression qu'en réalité, ils faisaient simplement du théâtre. Parce que j'étais presque certain que Syrdio avait déjà ces trois perles dans sa poche. Pensait-il peut-être que nous allions lui donner un jour de vacances pour ses beaux yeux? .D .Bdia Quel isturbié, .Edia murmurai-je. .P Je m'approchai de l'endroit où étaient assis la Taupe, la Devineresse et le Prêtre. Le premier ne semblait pas aller beaucoup mieux que la veille. .D .Bdia Prêtre, .Edia fis-je. .Bdia Qu'est-ce qu'il veut dire, le Masqué, quand il dit que ça va barder? .Edia .P Rogan fit une moue. .D .Bdia Ben, qu'on va dérouiller si on leur donne pas ces trois perles. C'est déjà arrivé avant que tu sois là. Sauf que, cette fois-là, on savait qu'il y avait pas assez de perles. On s'est dit, bah, qu'est-ce qu'ils peuvent nous faire? Eh ben, ils sont venus avec les chiens et les arbalètes, et ils ont flanqué une raclée au Chat Noir, tout ça parce que ce fou, il s'est interposé et il leur a dit: ça, c'est notre maison, isturbiés. Ils se sont mis en colère, et pas qu'un peu. Et ils nous ont dit qu'ils nous donneraient pas de pain magique tant qu'on leur aurait pas apporté les perles qu'on leur devait. Au début, on n'a pas compris la menace, ils continuaient même à nous apporter du pain! Mais, au bout de huit bongs… Bon, on leur devait encore des perles parce que certains d'entre nous, disons qu'on tirait au flanc et… on a commencé à se sentir très mal, comme si les Esprits du Mal s'étaient glissés en nous et s'étaient mis à tout déchirer. Je te le jure, un enfer. Ils nous ont laissés comme ça durant… ch'sais pas, peut-être deux jours. Alors il nous ont donné le pain magique, le vrai, et, là, d'un coup, on s'est remis. On a fichtrement bien retenu la leçon. Malheureusement, Syrdio est arrivé après ça, .Edia ajouta-t-il dans un murmure. Il leva les yeux vers les stalactites et tambourina sur le bois de la plateforme, feignant un air détaché. .Bdia Bon, bon. Mais, cette fois, ça ne va pas arriver, parce que Syrdio… j'veux dire, le Chat Noir va pêcher ces trois perles en moins d'une heure. C'est pas pour rien que c'est le vétéran du Puits, .Edia dit-il en souriant. .P De fait, peu après, le Chat Noir revint avec les trois perles. Syrdio le suivait en boitant. Il avait le nez qui saignait et un bleu naissant sur l'avant-bras. Nat le Voltigeur, qui était un ami à lui bien avant d'être dans le Puits, resta bouche bée en le voyant. .D .Bdia Qu'est-ce qui t'est arrivé? .Edia demanda-t-il. .D .Bdia J'me suis cogné contre une roche, .Edia grogna Syrdio. .P Railleur, Rogan poussa une exclamation compatissante. .D .Bdia Sans blague! La roche n'avait pas deux oreilles et des moustaches de chat noir, par hasard? .Edia .P Je laissai échapper un gros rire. Syrdio nous jeta un regard agacé et, sans répliquer, il boita vers la source d'eau pour aller se nettoyer. Souriant encore, je me retournai et m'approchai de la grille, où Yerris attendait déjà, assis sur une roche, entre deux colonnes. Je jetai un coup d'œil à son poing et confirmai mon impression: tous deux s'étaient battus, et le Chat Noir était sorti vainqueur. Je passai mes mains entre les barreaux et mes yeux transpercèrent l'obscurité. Je croyais même pouvoir distinguer la porte métallique même si celle-ci était à l'évidence hors de ma vue, en haut des escaliers. Et dans ma tête, j'entendais déjà résonner le bong si attendu. J'avais une de ces faims… .D .Bdia Shour. .Edia .P C'était Yerris qui m'appelait. Je le regardai avec curiosité et croisai ses yeux bleus évaluateurs. .D .Bdia Ch'peux te demander un service? .Edia .P Je plissai les yeux, intrigué. .D .Bdia Naturel, .Edia dis-je. .D .Bdia Je peux pas surveiller et chercher une issue en même temps. Surveille Syrdio, tu veux bien? S'il fait quelque chose de mal, te mêle de rien: toi, tu me le dis, c'est tout. .Edia .P Je souris et acquiesçai. .D .Bdia Pas de problème. Alors, comme ça, tu cherches vraiment une sortie. T'as trouvé quelque chose? .Edia .P Il secoua la tête et soupira. .D .Bdia Non. Rien de rien. Mais, même si je trouvais quelque chose, on peut pas fuir comme ça. Pas sans la sokwata. .Edia .P Je fronçai les sourcils et m'approchai. .D .Bdia La sokwata? C'est quoi, ça? .Edia .P Yerris grimaça comme s'il pensait: je n'aurais pas dû dire ça. Ma curiosité s'aviva et j'insistai: .D .Bdia C'est quoi? .Edia .P Le Chat Noir jeta un coup d'œil aux autres. Ceux-ci étaient tous sur la plate-forme, attendant le retour du Masqué. .D .Bdia Ça, tu le dis à personne, .Edia murmura-t-il. .Bdia Ça court? .Edia .P J'acquiesçai et m'assis près de lui, attentif. .D .Bdia Je veux ta parole de Chat, .Edia exigea le semi-gnome. .P Je souris et, comme Rogan faisait quelquefois, je portai mon poing sur ma poitrine et dis: .D .Bdia Parole de Chat, je dirai rien. .Edia .P Il y eut un silence et j'attendis patiemment que Yerris me dise enfin autre chose que: nous sommes condamnés. À voix très basse, il reconnut: .D .Bdia C'est pas que ce soit vraiment un secret. C'est plutôt que j'aime pas en parler. En fait, les Ojisaires appellent sokwata ce qu'ils mettent dans le pain magique. La sokwata, c'est ce qui nous a changés… en ça. .Edia Il hésita sous mon regard perplexe et reprit: .Bdia C'est une potion de mutation. L'alchimiste qui l'a inventée… il a gaffé à fond. Les Ojisaires l'ont capturé, il y a, ch'sais pas, environ six lunes peut-être, j'en ai aucune idée. En tout cas, j'ai été enfermé dans une cellule de leur laboratoire à la fin de l'hiver et… j'ai été le premier à tester leur potion. Ça m'a changé. Ça nous a tous changés. Il y a des choses que je peux faire maintenant que je pouvais pas faire avant. C'est impossible que tu t'en sois pas aperçu. Notre jaïpu est… différent. On résiste davantage aux énergies extérieures. Une fois, l'alchimiste m'a lancé une décharge énergétique avec une magara. Et le sortilège a rebondi. Il m'a à peine affecté. .Edia Il inspira, songeur, puis conclut dans un murmure: .Bdia C'est ça, la sokwata, shour: un produit sorti de l'imagination d'un alchimiste profondément idiot. Ça pourrait presque paraître pratique et avantageux si on n'en avait pas besoin pour vivre. Comme tu l'entends. L'alchimiste me l'a dit tel quel: si je meurs, tu mourras. Et il a fait ça exprès, crois-moi: il sait que, quand les Ojisaires auront plus besoin de lui, ils s'en débarrasseront. C'est pour ça… Il s'est débrouillé pour que nos corps mutants aient besoin de sa sokwata pour continuer à fonctionner. Sans elle, on meurt, shour. Sans la sokwata, tout devient un enfer. Et, si on s'enfuit sans elle, on est morts. Fumisés. Spirités. Comme tu préfères. Morts, .Edia répéta-t-il. .P Je déglutis tandis que j'assimilais tout cela. Ça coïncidait avec l'histoire de Rogan. À travers ces pains, les Ojisaires nous avaient fait prendre un produit magique pour nous permettre de pêcher des perles dans cette mine et, pour comble, nous étions à présent dépendants de ce produit pour rester en vie. J'eus l'impression que les barreaux de la grille se faisaient plus gros et infranchissables. .D .Bdia Bouffres, .Edia murmurai-je. .Bdia Mais… mais, Yerris, tout ce que tu dis… c'est vrai? .Edia .P Le Chat Noir roula les yeux et secoua la tête. .D .Bdia Oublie ça, shour. Ça vaut pas la peine d'y penser. C'est seulement que… bon, je suppose qu'il vaut mieux que je te parle de potions de mutation avant que ce Prêtre te mette dans la tête des idées de maléfices, d'envoûtements et de sorcellerie… .Edia .D .Bdia Le Prêtre fait pas ça, .Edia protestai-je. .P Yerris sourit. .D .Bdia Bon. En tout cas, j'espère que je t'ai pas sapé le moral. J'en ai pas encore parlé à Sla. Elle a l'air fâchée avec moi, alors j'ose pas, j'ai pas envie qu'elle m'essorille. .Edia .P Je tordis ma lèvre supérieure, étonné. .D .Bdia Fâchée avec toi? Sla? .Edia .D .Bdia Elle me dit pas un mot. .Edia .P Je soufflai. .D .Bdia Toi non plus, tu lui dis rien. .Edia Je fis une pause, puis je lâchai alors tout ce que j'avais sur le cœur: .Bdia Vous êtes si bizarres, tous les deux, qu'on dirait que la foudre vous est tombée sur la tête. Et toi, tu m'envoies promener chaque fois que je viens te parler; c'est un peu injuste, parce que, l'an dernier, moi, je t'écoutais tout le temps et, toi, t'arrêtais pas de parler. T'as pas remarqué? .Edia .P Yerris me jeta un regard surpris, tourna les yeux vers Slaryn, qui bavardait avec la Devineresse, et esquissa un sourire. .D .Bdia Fichtre… T'as peut-être bien raison, .Edia admit-il. .Bdia Tu sais, shour? Ce que j'ai remarqué, en tout cas, c'est qu'en un an, t'es devenu un vrai Chat gwak. Je me souviens encore quand tu me disais: Yeeeerris! C'est quoi cette chose avec des pattes et des cornes? Un bœuf, shour! Et ce champignon énorme que porte cette dame dans la main, hein, Yerris? Un parapluie! .Edia Nous nous esclaffâmes, et il jeta en l'air une des perles de salbronix avant de la récupérer au vol. Après un silence, il fit: .Bdia Au fait, comment va ton mentor? .Edia .P Je fis une moue. .D .Bdia Il est parti à Kitra pour un travail. Mais peut-être qu'il sera de retour bientôt et… .Edia .D .Bdia Et il s'apercevra qu'il n'a plus de sari, .Edia compléta le Chat Noir. Il haussa les épaules. .Bdia Que veux-tu, shour? C'est dur, la vie d'un gwak; ça ne surprendra personne que tu aies disparu du jour au lendemain. Yal est un type avec la tête sur les épaules. Il arrivera vite à la conclusion que t'es mort, il te pleurera un temps et il poursuivra sa vie. Et nous, on continuera à pêcher des perles et à avaler de la sokwata jusqu'au jour où on ne trouvera plus de perles et, alors, le Fauve Noir nous oubliera, il nous laissera crever de faim et il condamnera de nouveau la mine après s'être enrichi plus que le Capitaine Fatras avec la machine à fabriquer de l'or. .Edia .P Face à mon expression atterrée, il sourit et, levant l'index et le pouce d'un geste religieux railleur, il prononça comme s'il achevait une prière: .D .Bdia Paix et vertu. .Edia .P Son sourire s'élargit, il secoua la tête, amusé, et ajouta: .D .Bdia Peut-être que c'est ça, la solution: accepter notre condamnation et vivre avec elle. Tout compte fait, on vivait déjà comme des condamnés là-haut, sauf que d'une façon différente. Et on pourrait être plus mal. Il ne fait pas froid, on a un lit plus doux que la pierre et des tunnels si bien éclairés qu'on n'a même pas peur que notre torche s'éteigne… Enfin, le paradis quoi! .Edia s'exclama-t-il en riant. .P Je le contemplai, les yeux ronds. Juste à ce moment, un BONG! retentit, et le Chat Noir se leva avec agilité, concluant: .D .Bdia Et, en plus, on nous apporte le déjeuner à domicile! .Edia Il m'adressa un sourire blagueur. .Bdia Lève-toi, grand prince, la table est servie. .Edia .P Je soufflai et un sourire étira mes lèvres. Le Chat Noir était enfin de meilleure humeur. Peut-être était-ce dû à un brin de folie… mais, quelle qu'en soit la raison, je m'en réjouissais. .Ch "Espérance" .Bl -t verse .It Trois perles noires, j'ai pêchées. .It Pour la première j'en ai bavé. .It La deuxième, j'ai moins trimé. .It La troisième, la plus désirée: .It Elle est le prix pour rentrer. .El .P Murmurant plus que chantant, je laissai les trois perles dans la coupe près de la grille et à peine m'étais-je redressé que j'entendis un: .P .Sm Bong! .P Je sursautai et fronçai les sourcils. Je venais de rentrer de la pêche. Ça ne pouvait pas être l'heure du repas. Amenaient-ils de nouveaux mineurs? Environ deux semaines s'étaient écoulées depuis l'incident des trois perles manquantes et, durant tout ce temps, nous n'avions vu que le Masqué. Maintenant, cependant, d'autres gens venaient. Je vis descendre quatre silhouettes par les escaliers du fond. Ce n'étaient pas des recrues, car les recrues arrivaient toujours endormies, portées par les Ojisaires. Ils avancèrent dans le tunnel avec une torche allumée. Deux d'entre eux étaient des adultes. Et les deux autres étaient des enfants. Mon cœur fit un bond quand je les reconnus tous. C'étaient Warok, Tif… et mes camaros. .D .Bdia Avance, .Edia grogna l'elfe noir à son petit frère. .P Il lui donna une taloche et Manras laissa échapper un gémissement plaintif. Je m'écartai de la grille, très pâle. Ils n'allaient quand même pas mettre le petit elfe et Dil dans le Puits, n'est-ce pas? Warok était le frère de Manras… Il n'oserait pas, n'est-ce pas? .P À force de reculer, je heurtai le bord de la plateforme. Mes compagnons qui étaient aussi rentrés de la pêche semblaient aussi attentifs que moi, mais, en me voyant si prudent, aucun n'osa s'approcher. Après tout, il était clair qu'ils n'allaient pas nous donner de pains ni nous raconter de blagues comme le Masqué. .P Ils arrivèrent enfin près de la grille et, avec une brutalité qui enflamma ma haine, Warok cogna son petit frère contre les barreaux. .D .Bdia Regarde-les, misérable! .Edia cria-t-il d'une voix terrible. .Bdia Regarde ces gwaks et dis-moi maintenant si tu veux vraiment les condamner à mort! Morveux stupide! Comment t'as pu être aussi idiot! Tu veux que je te laisse là-dedans avec les petits monstres comme toi? Hein? Dis-moi, tu veux pourrir dans ce trou? .Edia Il le frappa de nouveau contre les barreaux, le lâcha et, horrifié, je le vis sortir une dague. .Bdia Ouvre la porte, Tif! .Edia .P Le caïte blond sortit les clés, défit le cadenas et ouvrit la grille. C'était seulement la cinquième fois qu'elle s'ouvrait depuis que j'étais arrivé, et c'était la seule où les Ojisaires n'emmenaient pas leurs chiens. Warok poussa Dil à l'intérieur et le P'tit Prince heurta une des colonnes rocheuses avant de se retourner et de bégayer: .D .Bdia Ne frappe pas Manras, le frappe pas! C'est moi qui ai voulu ouvrir la porte à l'alchimiste! C'est moi qui ai eu cette idée! .Edia .P Warok le regarda avec mépris. .D .Bdia Ton idée, mon œil. Toi, t'as même pas la tête d'un moineau, Dil. Reste-là et apporte-nous trois perles. C'est la seule chose utile que tu puisses faire. .Edia .P Tif était déjà en train de refermer la grille. Manras cria: .D .Bdia Non, non, non! Diiiil! .Edia .P Il tendait ses petites mains bleutées entre les barreaux, désespéré de voir son ami enfermé dans cette caverne infernale. Moi, je n'osais pas bouger, mais, à cet instant, quand je vis Warok attraper Manras par le cou et lui ordonner de se taire, je me précipitai vers la grille sans même y penser et feulai: .D .Bdia Lâche-le, isturbié! .Edia .P Manras cessa de crier et me regarda, bouche bée. Dil ne parut pas moins étonné. Je croisai le regard de Warok et répétai avec fermeté: .D .Bdia Lâche-le. .Edia .P Warok arqua un sourcil et se désintéressa de Manras. .D .Bdia Tiens, tiens. Le petit Daguenoire. Comment va ta vie misérable? .Edia .D .Bdia Vent en poupe, .Edia lui dis-je. .P Ma réponse ne sembla pas lui plaire. L'Ojisaire me lança: .D .Bdia Approche. .Edia .P Je m'étais arrêté près de Dil. Je ne bougeai pas. .D .Bdia Approche sinon t'auras rien à manger! Tu m'entends? .Edia aboya-t-il. .P Je lui lançai un regard moqueur de défi. La présence de mes camaros me faisait faire des choses téméraires et stupides. Face à ma rébellion, le visage de Warok se changea en un masque d'irritation. Cette fois, il brandit sa dague. J'ouvris grand les yeux, tournai la tête vers mes compagnons, peut-être en quête d'aide, et j'observai leur attente anxieuse. Rogan était mortellement pâle. .D .Bdia Attention, gamin, .Edia me dit Warok avec calme. .Bdia Si j'voulais, je pourrais te lancer ce couteau d'un coup et te transpercer le cœur. Personne en aurait rien à faire et, moi, encore moins. Approche-toi, j'ai dit. .Edia .P Je n'étais qu'à trois ou quatre enjambées de la grille. Je fis un pas. Et un autre. Je me retrouvai près des barreaux et, à ma grande surprise, Warok ne me frappa pas. Il ne me toucha même pas. Quand il parla, sa voix avait simplement l'air condescendante. .D .Bdia Dis-moi, mioche humain. Si je me souviens bien, t'es entré ici à la mi-Céleste. Est-ce que tu sais depuis combien de temps tu es là? .Edia .P Je jetai un coup d'œil à Manras, qui regardait la scène avec une muette émotion. Je secouai la tête et répondis: .D .Bdia Une lune? .Edia .P Warok sourit, l'air railleur. .D .Bdia Et plus que ça. On est déjà à Rouges. Tu te rappelles comment c'était le soleil? Eh ben, essaie de te rappeler et de pas l'oublier, parce que tu le reverras pas. .Edia Il me fit signe de m'approcher le plus possible et me murmura tout bas à l'oreille: .Bdia Toi qui es malin, cherche-moi plus de perles, garde-les et le dis pas à Lof et, si tu travailles bien, je te libèrerai un jour. En plus, puisque t'as l'air de tenir à mon petit frère, moi, à ta place, j'obéirais et peut-être que, comme ça, t'empêches que je le mette aussi dans ce trou, hmm? .Edia .P Sous mon regard plutôt hostile, il s'écarta, il poussa Manras, je ne sais pas si pour conclure la leçon ou pour qu'il réagisse, et il s'éloigna dans le tunnel avec Tif. Cependant, Manras ne bougea pas: il nous contemplait alternativement, Dil et moi, comme s'il nous demandait de l'aide. Et qu'il demande de l'aide à des gwaks enfermés derrière une grille d'acier noir me brisa le cœur. Avant que Warok ne se retourne et ne l'appelle, je m'empressai de faire un geste imitant un objet fin et long et j'indiquai la serrure. Les clés, voulus-je lui dire. Et je chuchotai: .D .Bdia Sois prudent. .Edia .D .Bdia Manras! .Edia aboya Warok. .P La respiration précipitée, le petit elfe s'empressa de suivre son frère aîné. Cependant, quand il posa le pied sur la première marche des escaliers, il se tourna et, avec un signe de ceux que nous utilisions quand nous vendions les journaux, il me dit: ça court. Et il disparut en montant les escaliers. .P J'inspirai et m'agrippai aux barreaux, tendu et anxieux. Je mis un moment à comprendre pourquoi je me sentais si nerveux. Et c'est qu'avant, malgré les efforts du Chat Noir, je n'avais jamais eu beaucoup d'espoir de pouvoir sortir un jour par quelque mystérieux tunnel qui rejoindrait la surface —même lui ne semblait pas y croire. Par contre, que Manras nous apporte les clés… ce n'était pas évident, mais c'était plus crédible. Beaucoup plus que de voir Warok me libérer. Bouffres. Cet elfe devait vraiment me prendre pour un idiot. .P Quand le bong de la porte métallique retentit, je pensai soudain à un détail. Manras m'avait fait un signe au bout du tunnel, quand la torche n'éclairait déjà presque plus, comme s'il ne doutait pas que je puisse le voir. Probablement parce que lui-même savait qu'à ma place, il l'aurait vu à travers les ombres. Et pas parce que j'étais un mutant ou un sokwata ou que sais-je, mais parce que, lui aussi en était un. .P J'écarquillai les yeux face à un tel horrible soupçon et me tournai brusquement vers Dil. Le petit diable contemplait la caverne et la plateforme fixement. Mais il ne semblait pas non plus étourdi par l'énergie, simplement choqué par ce qu'il voyait. .D .Bdia P'tit Prince, .Edia l'appelai-je. Je m'approchai promptement. .Bdia Eh, P'tit Prince! C'est vrai que vous avez essayé de sauver l'alchimiste? .Edia .P Dil me regarda sombrement et acquiesça. J'insistai: .D .Bdia Qu'est-ce qui s'est passé? .Edia .P Se mordant les doigts, il avoua: .D .Bdia Monsieur Wayam nous a trompés. C'est l'alchimiste, .Edia expliqua-t-il. .Bdia On travaillait avec lui. On nettoyait ses appareils et on mettait une pâte noire dans les pains. On savait pas que c'était pour vous. Nous, on savait rien, je te jure, Débrouillard… .Edia .P Je lui touchai le bras pour le réconforter et pour l'encourager à continuer. Il poursuivit: .D .Bdia Il nous donnait des bonbons empoisonnés. En réalité, à l'intérieur, y avait la même pâte qu'on mettait dans les pains. Mais nous, on savait pas qu'elle était mauvaise… .Edia Dil me regarda d'un air coupable et ajouta: .Bdia Hier, Wayam nous a convaincus pour qu'on l'aide à s'échapper et il a dit… qu'on s'échapperait avec lui, parce que sinon on mourrait. Mais Adoya nous a surpris. .Edia .D .Bdia Celui des chiens? .Edia .P Dil acquiesça. Je grimaçai et lançai une imprécation suivie d'un soupir de soulagement. Au moins, les Ojisaires n'avaient pas perdu l'alchimiste. Ce qui était une très bonne nouvelle parce que, sans alchimiste, nous étions condamnés. .P Du coin de l'œil, je perçus un mouvement à l'entrée de la caverne de lumière et je me tournai pour voir apparaître Yerris. Il avait probablement entendu le bong car il se dirigea droit vers la grille. Je ne pus m'empêcher de remarquer qu'au même instant, le Prêtre freinait son élan et, au lieu de s'approcher à son tour, il demeurait sur la plateforme, nerveux. Rogan éprouvait une certaine crainte envers le «Vagabond Mystérieux», comme il l'appelait parfois. Je devinais qu'avant que je n'arrive, ils avaient eu quelque désaccord. .D .Bdia Qui c'est, ce gwak? .Edia s'enquit Yerris en nous rejoignant. .D .Bdia Dil le P'tit Prince, .Edia le présentai-je. .Bdia Un compère à moi. .Edia .D .Bdia Et ils l'ont amené conscient? .Edia s'étonna Yerris. .P J'hésitai puis lui racontai ce qui s'était passé en quelques phrases, avouant que Dil et Manras avaient travaillé pour les Ojisaires, mais sans mentionner qu'ils avaient directement participé à notre ensokwatement. Après un silence, je le laissai plongé dans de profondes réflexions, je pris Dil par le bras et l'entraînai vers la plateforme. .D .Bdia Te décourage pas, tu verras, on n'est pas si mal ici, .Edia lui dis-je et je tonnai: .Bdia Prêtre! Ch'te présente le P'tit Prince. Le gwak le plus je-m'en-foutiste de Prospaterre, .Edia prononçai-je. Je poussai la tête de Dil d'une main affectueuse, je lui volai sa casquette et je me la mis, prenant l'air d'un kap de bande. .Bdia Un salut pour notre nouveau frère de la Confrérie des Mineurs de Salbronix! Assieds-toi, assieds-toi. Ch'te présente Rogan le Prêtre. Et celle-ci, c'est Guel la Devineresse: elle devine les choses de l'avenir et, d'après elle, on va sortir de là dans une semaine. .Edia .D .Bdia C'est toujours dans une semaine, .Edia fit Rogan en riant. .P La Devineresse, bien qu'exténuée par la pêche, lui jeta un regard à la fois hautain et provocateur. .D .Bdia Ce sera dans une semaine, .Edia affirma-t-elle. .P Je continuai avec entrain: .D .Bdia Celui-ci là-bas, c'est Natorg la Taupe. Il vient du nord et, y'a un an, il était trieur dans une mine de charbon, alors, tu vois, c'est un expert. Le gros nez qui ronfle, c'est Draen le Balayeur. Un autre doublet à moi. Avant il balayait toooute l'Avenue de Tarmil et il gagnait bien son pain. Celle-là là-bas, c'est Parysia la Venins. Ah! Et celui-ci, c'est Natorg le Voltigeur. Il connaît plus de trucs pour faire les poches que nous tous réunis. C'est un des amis de mon doublet le Vif. Et celui-ci, c'est Syrdio le Galopeur. .Edia .P Je continuai à donner les noms de tous les compagnons. Après le départ de Warok, tous s'étaient tranquillisés et ils étaient déjà à moitié ou complètement endormis —seuls Rogan et la Devineresse faisaient des efforts pour demeurer éveillés—, aussi, quand je me tus, le silence tomba et, un instant, on n'entendit plus que le lent gargouillis de la source. Je fronçai les sourcils. .D .Bdia Mais…! .Edia .P Je me levai sur la plateforme et fis un tour sur moi-même. Je comptai les têtes. Vingt-sept, vingt-huit. Vingt-neuf avec moi. Et trente avec le Chat Noir. Il manquait quelqu'un. .D .Bdia Qu'est-ce qui se passe? .Edia demanda la Devineresse. .P Pour toute réponse, je dis: .D .Bdia Où est Slaryn? .Edia .P Rogan et la Devineresse la cherchèrent à leur tour, étonnés. .D .Bdia C'est bizarre. Avant, elle était là, elle est revenue avec moi, .Edia affirma la Devineresse. .D .Bdia Dans le passé ou dans le futur? .Edia répliqua Rogan, moqueur. Il s'allongea sur les planches pour jeter un coup d'œil sous la plateforme, unique endroit de la caverne qui demeurait hors de la portée d'un regard panoramique. Sans surprise, il annonça: .Bdia Rien. .Edia .P Les sourcils froncés, je descendis de la plateforme et trottai vers le Chat Noir. Celui-ci était debout et agrippait les barreaux à deux mains. Je m'arrêtai net quand je l'entendis parler. Et j'écarquillai les yeux quand je distinguai une silhouette de l'autre côté de la grille. C'était Slaryn. .D .Bdia Bonne mère, .Edia laissai-je échapper dans un murmure stupéfait. Je m'approchai en courant. .P Slaryn disait: .D .Bdia C'est la seule issue; toi-même, tu l'as dit: t'as rien trouvé dans les autres tunnels. .Edia .D .Bdia C'est dangereux, .Edia souffla Yerris. .D .Bdia Rester ici, c'est pas mieux: je suis déjà dehors, .Edia répliqua Slaryn. .Bdia T'inquiète pas, ils m'attraperont pas. .Edia .D .Bdia Sla! .Edia les interrompis-je en m'agrippant aux barreaux, surexcité. .Bdia Comment t'as fait? .Edia .P La Daguenoire m'adressa un mystérieux sourire. .D .Bdia Avec de la magie noire, shour, et un brin de talent. Ces deux gredins étaient si distraits que ça a été un jeu d'enfant. Je vous promets que je vous sortirai de là. Ch'sais pas quand, mais je vous sortirai de là. .Edia .D .Bdia Sans sokwata, ça servira à rien, Sla, .Edia lui rappela le Chat Noir. .D .Bdia Fais-moi confiance, .Edia lui répliqua Slaryn. .P Son regard alla se poser sur quelque chose sur ma droite et c'est seulement alors que je m'aperçus que Dil, Rogan et la Devineresse m'avaient suivi. Surpris, je vis les yeux de l'elfe noire se poser sur le P'tit Prince. .D .Bdia Eh. Comment tu t'appelles, shour? .Edia .P Celui-ci haussa les épaules avant de répondre: .D .Bdia Dil. .Edia .D .Bdia Dil, .Edia répéta Sla. .Bdia Dis-moi, Dil. Toi, t'as vu les tunnels, n'est-ce pas? Est-ce que tu sais combien de temps t'as mis pour arriver jusqu'ici? .Edia .P Dil lui lança un regard méfiant. Je m'enthousiasmai face à une question aussi judicieuse. .D .Bdia Très rond! Dil, réponds à Sla, c'est important. .Edia .D .Bdia T'as mis longtemps pour venir? .Edia insista Sla. .P Le P'tit Prince haussa de nouveau les épaules. .D .Bdia Un peu, pas trop. .Edia .P Malgré les réponses hésitantes de Dil, Sla et le Chat Noir réussirent à tirer au clair le parcours inverse: des escaliers, la porte métallique, un tunnel un peu long et une autre porte qui débouchait en plein refuge Ojisaire, dans le Labyrinthe. À partir de là, Dil dit qu'il y avait des pièces presque vides et que la porte du laboratoire était de l'autre côté du corridor extérieur, dans l'édifice d'en face. Finalement, Slaryn ébouriffa les cheveux de Dil à travers les barreaux en disant: .D .Bdia Merci, shour. Tu viens de me rendre un grand service. .Edia .P Je vis Dil lui rendre un faible sourire et, comme Slaryn inspirait profondément et se préparait à s'éloigner, le Chat Noir l'appela d'une voix tendue: .D .Bdia Sla. .Edia L'elfe noire se retourna. Après avoir émis un bruit étouffé, Yerris s'éclaircit la voix et adopta un ton léger et familier quand il dit: .Bdia Sois prudente, princesse. .Edia .P Slaryn roula les yeux, le salua d'une main et s'en alla. Nous la vîmes monter les escaliers et, même après qu'elle eut disparu, nous demeurâmes près de la grille et attendîmes le son du bong. Nous l'entendîmes, mais beaucoup moins bruyant que ce à quoi nous nous attendions. Slaryn avait dû jeter un sortilège de silence. Je lançai un coup d'œil en coin au Chat Noir. Et, devinant son inquiétude, je lui murmurai: .D .Bdia Te tracasse pas, Yerris. Sla est une Daguenoire. Les Ojisaires la verront pas. .Edia .P Le semi-gnome déglutit et hocha doucement de la tête. .D .Bdia Si elle y arrive pas, moi encore moins en tout cas. J'ai jamais été très fort avec les harmonies. .Edia .P Après un silence, Rogan, la Devineresse, Dil et moi, nous laissâmes le Chat Noir plongé dans ses pensées et nous regagnâmes la plateforme. L'idée que Sla allait s'échapper m'emplissait d'espoir. Je ne savais pas comment elle pensait s'y prendre pour nous sortir de là, mais… c'était toujours une consolation de savoir que quelqu'un là-bas dehors allait tenter quelque chose. En voyant tous mes autres compagnons profondément endormis, je m'aperçus de mon propre épuisement et, rapidement, mes pensées furent anéanties par un seul désir: dormir. Nous nous installâmes dans un coin de la plateforme et j'entendis la Devineresse murmurer. .D .Bdia Dans une semaine. .Edia .P Rogan et moi échangeâmes une moue moqueuse mais non moins emplie d'espoir, souhaitant tous deux intensément que la prédiction de la Devineresse s'accomplisse. Et comme Rogan murmurait une prière à ses ancêtres inconnus, je poussai de la main un Dil un peu perdu pour qu'il s'allonge sur les planches et je lui dis: .D .Bdia Dors. Quand le bong sonnera, on mangera et on ira à la pêche ensemble, ça court? .Edia .P Je posai la tête sur le bois, fermai les yeux et entendis le P'tit Prince murmurer: .D .Bdia Débrouillard… Je n'aime pas cet endroit. .Edia .P Je roulai les yeux, passai une main sur la tête de mon jeune ami et, avant même de penser à chercher une réponse, je tombai profondément endormi. .Ch "Fugue" Je me réveillai avec le bong et, comme toujours, je me redressai avant même que ma conscience revienne au monde des éveillés. Je m'étirai, bâillai, me grattai et ouvris enfin vraiment les yeux. Tous mes compagnons se dégourdissaient et certains se dirigeaient déjà vers la grille avec plus ou moins d'énergie… Tous sauf Dil, qui continuait à dormir à poings fermés. Je le tirai par les pieds et lui chantai: .D .Bdia Allez, fainéant démorjé, réveille-toi, le bong sonne et le pain est là! .Edia .P Je réussis enfin à le sortir de sa léthargie, mais nous fûmes les derniers à arriver près de la grille et à prendre le pain. Comme la veille, il resta un pain et le Masqué demanda: .D .Bdia Vous n'avez pas trouvé celle qui manque? .Edia .P Nous fîmes non de la tête et Syrdio le Galopeur dit: .D .Bdia Si elle est pas revenue, c'est qu'elle est morte. Elle reviendra pas. C'est pas juste de nous faire prendre trois perles de plus. .Edia .P Le Masqué haussa les épaules et répliqua la même chose que la veille: .D .Bdia Apportez-moi son corps et je me contenterai de quatre-vingt-dix. .Edia .P Quémandant silencieusement, je tendis la main entre les barreaux pour prendre le pain qui restait. À quoi cela pouvait-il lui servir à lui, de toute façon? Il n'avait pas besoin de sokwata. Cependant, Lof m'ignora, remit le pain dans le sac et reprit son refrain: .D .Bdia Ne vous bagarrez pas et conduisez-vous bien. À demain. .Edia .D .Bdia À demain, m'sieu! .Edia .P Contrairement à d'habitude, je ne dis rien et je me contentai de regarder le Masqué s'éloigner. Quand le bong de sortie retentit, j'arrachai une autre bouchée à mon pain et j'allai m'asseoir sur la plateforme avec Rogan et Dil. Alors que le premier mangeait, l'air distrait, le P'tit Prince mâchait son pain avec énergie. Le premier jour passé dans les tunnels de lumière ne lui avait pas du tout plu et je pariai que celui-ci n'allait pas lui plaire non plus. Surtout parce qu'aujourd'hui, j'avais pensé l'envoyer à la pêche pour de bon; la veille, c'est moi qui avais ramassé les trois perles pour lui, j'étais resté une éternité dans les tunnels car c'était de plus en plus dur de trouver des perles, et je n'avais pas envie de recommencer. Je soupirai. Plus vite nous irions chercher ces perles, plus vite nous reviendrions. .D .Bdia Allons-y, .Edia lui dis-je quand j'eus fini mon pain. .Bdia Je vais t'apprendre à pêcher. .Edia .P Dil me suivit sans protester, et nous pénétrions déjà dans le tunnel central plein de lumière quand j'entendis un bong! et m'arrêtai net. .D .Bdia Sla, .Edia murmurai-je, le cœur battant à tout rompre. .P Je me retournai d'un coup et me précipitai de retour vers la caverne de la plateforme. Mes compagnons s'étaient approchés de la grille et scrutaient le tunnel, pleins d'espoir. Tous étaient au courant de la fuite de Slaryn. Certains pensaient qu'elle ne reviendrait pas, comme Syrdio, mais d'autres, plus optimistes, s'imaginaient qu'elle reviendrait avec une armée d'Esprits Sauveurs. Quand j'entendis quelqu'un souffler et faire demi-tour pour s'éloigner de quelques pas, je pus voir la personne qui avançait dans le tunnel et je compris la déception générale. C'était Manras. Je souris et m'empressai de me glisser entre les gwaks. .D .Bdia Manras! .Edia .D .Bdia Débrouillard! .Edia s'exclama-t-il, la voix frémissante. Il courut jusqu'à la grille et me tendit un trousseau de clés. Je ne pouvais pas le croire. Les mains tremblantes, je pris le trousseau de clés… et le Chat Noir me l'arracha des mains. .D .Bdia On ne peut pas sortir comme ça, .Edia expliqua-t-il. .Bdia Slaryn a dit qu'elle avait un plan. .Edia .P Je le foudroyai du regard. .D .Bdia Donne-moi les clés! .Edia .D .Bdia Non, .Edia refusa Yerris avec calme. .P Je sentis la tension monter entre les gwaks. .D .Bdia Alors donne-les-moi à moi, .Edia intervint Syrdio dans un sifflement impératif. .D .Bdia Ouvrez la porte! .Edia fit Nat le Voltigeur. .D .Bdia Moi, j'veux sortir! .Edia dit la Venins. .D .Bdia Silence! .Edia tonna Yerris. .P Syrdio le poussa brutalement contre la grille, et les yeux du Chat Noir étincelèrent. Je pris peur: .D .Bdia Ça suffit! .Edia .P Mais personne ne m'écouta dans le tumulte qui éclata. Syrdio donna un sacré coup de poing au Chat Noir, le laissant étourdi. Il lui enleva les clés et, moi, je réussis seulement à attraper Dil pour qu'il ne soit pas écrasé par tous ceux qui s'amassaient contre la grille. .D .Bdia Calmez-vous! .Edia rugit Rogan. .P Incroyablement, le raffut s'apaisa légèrement, mais Syrdio n'en continua pas moins à essayer les clés dans la serrure. Il tomba sur la bonne et ouvrit la grille. Mais il restait encore le cadenas. Il l'ouvrit à la deuxième tentative et ils l'aidèrent à ôter la chaîne. Quand la grille s'ouvrit complètement, un silence d'excitation et de crainte tomba. Le premier à franchir le pas fut Manras, dans l'autre sens: il se précipita vers Dil, agrippa son bras, s'accrocha aussi au mien et parut, soudain, beaucoup plus tranquille. C'est qu'il venait de récupérer sa véritable famille. Je souris. .D .Bdia Bénie soit ton âme, Manras, .Edia lui dis-je, ému. .P Le petit elfe noir me rendit mon sourire, et je levai alors les yeux vers mes compagnons mineurs. Le premier gwak à s'enhardir et à décider de franchir le seuil fut Parysia la Venins. Elle fit plusieurs pas et… Syrdio la retint par le bras. .D .Bdia Attendez un moment, .Edia dit-il. .Bdia Avant, on doit s'armer. Ramasser toutes les pierres que vous trouverez. Vite. .Edia .P Je lui obéis et, avec Manras et Dil, je me précipitai de même que les autres pour ramasser des pierres dans la caverne. Quand j'en eus ramassé plusieurs, je revins près de la grille. Le Chat Noir et Syrdio se regardaient en chiens de faïence et grommelaient entre eux. Je n'osai pas trop m'approcher, mais je les entendis de toute façon. .D .Bdia Tu vas réussir à nous faire tuer, .Edia grognait Yerris. .D .Bdia Mieux vaut qu'on soit une poignée à mourir que tous, .Edia lui répliqua Syrdio. .P Le Chat Noir lui adressa un sourire sarcastique. .D .Bdia On mourra tous de toute manière si l'alchimiste ne nous donne pas la sokwata, isturbié. .Edia .D .Bdia Isturbié toi-même, Chat Noir. J'ai peut-être été un idiot quand j'ai volé ces perles. Mais maintenant, l'idiot, c'est toi: la grille est ouverte. On est libres. .Edia .D .Bdia Non. On est morts, .Edia le corrigea Yerris sombrement. .P Syrdio l'ignora et, voyant que nous étions déjà un certain nombre à attendre près de la grille, il nous regarda, et son expression se troubla, peut-être parce qu'il comprit à cet instant que nous attendions son autorisation pour franchir le seuil. .D .Bdia Donnez-moi quelques pierres, .Edia exigea-t-il. Nous les lui donnâmes et, après les avoir mises dans ses poches, il déclara avec fermeté: .Bdia On va tous sortir d'ici en vie. Première règle: ne faites pas de bruit. Si un Ojisaire apparaît et s'interpose sur notre chemin, jetez-lui des pierres à la tête. C'est clair? .Edia Nous acquiesçâmes. Syrdio déglutit et dit: .Bdia Eh bien, en marche. .Edia .P J'écartai les bras pour retenir Manras et Dil et attendis que les autres passent. Rogan s'arrêta près de la grille ouverte, nous regardant avec étonnement. .D .Bdia Tu ne viens pas, Débrouillard? Tu aimes tant le puits que tu veux y rester? .Edia plaisanta-t-il. .P Je roulai les yeux et me tournai vers le Chat Noir. Celui-ci n'avait pas bougé d'un pouce, et son visage sombre n'apaisa pas mon inquiétude. .D .Bdia Allez, Yerris, .Edia l'encourageai-je. .P Le semi-gnome soupira mais acquiesça. .D .Bdia Comment faire autrement. Allons-y. .Edia .P Je lui donnai quelques pierres et nous sortîmes en courant vers les escaliers du fond. Nous passâmes devant les autres gwaks et, faisant un geste vers Manras et Dil, j'expliquai en chuchotant: .D .Bdia Eux, ils connaissent le chemin. .Edia .P Manras avait laissé la porte métallique ouverte et j'espérai que le vacarme que nous avions fait avant n'avait pas résonné jusqu'aux oreilles des Ojisaires. Dès que nous eûmes passé la porte, le tunnel plongea dans une obscurité presque complète. On ne voyait qu'une très légère lumière au fond. Après une hésitation, je décidai de lancer un sortilège de lumière harmonique. Qu'importait qu'ils sachent que j'étais capable d'utiliser les harmonies: ils savaient déjà que j'étais un Daguenoire de toute façon. .P Le chemin fut très facile: il n'y en avait pas d'autre possible. Nous avançâmes un moment, puis ma lumière s'effilocha et je ne la reformai pas car la lumière du fond du tunnel nous permettait déjà de voir suffisamment. Bien que nous soyons trente gwaks, nous faisions moins de bruit qu'une araignée, ou c'est ce qu'il me semblait. J'espérais seulement qu'aucune troupe d'Ojisaires ne se cachait derrière cette porte. .P Je levai une main pour tous les arrêter et, les Esprits soient loués, ils m'obéirent. Je m'immobilisai devant la porte, la touchai, lançai un sortilège perceptiste à travers les fentes, mais je ne parvins qu'à consumer bêtement ma tige énergétique. Je grimaçai et, prenant une inspiration, je tournai la poignée. La porte émit un grincement en s'ouvrant. Il n'y avait personne derrière. .P Avant que je puisse réagir, Manras se glissa par l'ouverture entraînant Dil derrière lui et il nous fit signe de le suivre. Nous le suivîmes à travers une pièce vide dont les murs rocheux étaient à moitié façonnés. Nous franchîmes le seuil d'une porte ouverte sur un couloir. Et, enfin, après tant de temps passé dans un monde souterrain, nous vîmes la lumière du jour. Elle était ténue et éteinte, mais c'était la lumière du jour. Dès que nous l'aperçûmes, certains d'entre nous perdirent toute prudence et se précipitèrent droit vers la lumière. Je les suivis craignant qu'à tout moment les Ojisaires ne se mettent à crier et à sortir leurs armes… Et ma crainte était fondée. Dès que nous ouvrîmes la porte donnant sur le corridor extérieur, j'entendis un rugissement qui fut à moitié étouffé par la pluie qui tombait à verse. .D .Bdia Aleeeerte! .Edia .P Les premiers gwaks lancèrent des pierres au vigile tandis qu'ils couraient, pataugeant dans la boue et criant à présent à pleins poumons. L'Ojisaire hurla, en reculant: .D .Bdia Fils de rats! Démons…! .Edia .P Une pierre l'atteignit à la tempe et l'Ojisaire s'écroula. Nous passâmes par-dessus lui, presque en volant, quand une autre porte du corridor s'ouvrit brusquement et un autre Ojisaire apparut. Ils lui lancèrent des pierres et l'un de nous qui avait emporté la coupe où nous mettions les perles, la lui écrasa sur la tête. L'Ojisaire s'effondra. Un de moins. .D .Bdia Courez! Courez! .Edia nous criions-nous les uns aux autres. .P À un moment, Manras glissa dans la boue et je freinai pour l'aider à se relever. Le petit elfe noir avait les yeux si grands ouverts qu'ils semblaient prêts à sortir de leurs orbites. .D .Bdia Débrouillard! .Edia cria-t-il. .P Un troisième Ojisaire venait d'apparaître à quelques mètres à peine, une dague à la main. Avant qu'il nous tombe dessus, je sortis une pierre un peu grosse et la lui jetai: je l'atteignis en plein sur le nez et lui arrachai un hurlement de douleur. .D .Bdia COURS! .Edia bramai-je. .P Je tirai Manras par la manche et nous courûmes comme deux endiablés, suivant Dil et les autres. L'impasse n'était pas très longue et, dès que nous débouchâmes dans les ruelles du Labyrinthe, nous nous dispersâmes tous. .D .Bdia Arrête-toi ou je tire! .Edia cria une voix. .P Je venais de m'engager dans une ruelle avec Dil et Manras et, atterré, je tournai la tête pour constater qu'un Ojisaire visait Rogan, qui courait derrière nous. Avant que j'aie le temps de bien assimiler la situation, l'Ojisaire tira, le carreau partit avec un bruit sifflant et le Prêtre tomba de tout son long. .D .Bdia Rooogan! .Edia m'époumonai-je. L'horreur faillit me paralyser, mais une partie de mon esprit me dit qu'en cas d'urgence, rester paralysé était une absurdité. .P Je revins sur mes pas mais, au lieu de m'arrêter là où le Prêtre était tombé, j'atteignis l'Ojisaire avant qu'il puisse recharger l'arbalète et je lui lançai une décharge mortique. Je le vis chanceler, surpris. Il laissa échapper l'arbalète, mais il ne perdit pas conscience. Avec une pierre, je lui donnai un coup de toutes mes forces et je le vis enfin tomber et renoncer à sortir sa dague. .P La pluie tombait à torrent et les cris, s'il y en avait, ne parvenaient pas à mes oreilles. Maladroitement, je reculai et revins là où Rogan était étalé. Je me penchai et tendis une main engourdie vers le carreau qui s'était planté dans son flanc. Je retirai ma main pleine de sang. Le Prêtre respirait précipitamment. .D .Bdia D-Draen? .Edia haleta-t-il. .D .Bdia Rogan, .Edia murmurai-je d'une voix aigüe. .Bdia Tu as très mal? Dis-moi que tu vas pas mourir, s'te plaît, Prêtre… .Edia .P Le Prêtre griffa la boue d'une main couverte de cicatrices, et je la lui pris en sanglotant, tandis qu'il disait avec effort: .D .Bdia Merci… Débrouillard. J'n'ai… jamais vraiment eu… un vrai compère. Personne n'a jamais pu me supporter… aussi bien que toi. T'étais… mon ami, n'est-ce pas? S'te plaît, Débrouillard, dis-moi que tu l'étais. .Edia .P Ses paroles entrecoupées devinrent incompréhensibles. Manras et Dil, au lieu de m'écouter, s'étaient approchés et contemplaient maintenant la scène avec des expressions affligées et déconcertées. Les larmes roulaient sur mes joues. J'inspirai bruyamment. .D .Bdia Je le suis, Rogan. Je suis ton ami. Tu ne vas pas mourir. S'il te plaît, ne meurs pas… .Edia .P J'entendis quelqu'un crier quelque chose à travers la pluie et, quelques secondes après, je sentis une main sur mon épaule me secouer violemment. C'était Yerris. .D .Bdia Mais qu'est-ce que tu fais encore ici? .Edia cria-t-il. .Bdia Bouge-toi! .Edia .P Je le regardai comme s'il m'avait dit quelque chose de complètement absurde et je fis non de la tête. D'une voix neutre, peut-être un peu tremblante, je fis: .D .Bdia On doit l'emmener chez un docteur. Aide-moi, Chat Noir. .Edia .P Le semi-gnome sembla être sur le point de me crier encore de bouger, mais alors il se ravisa et il me donna un coup de main. Nous prîmes tous les deux Rogan par une épaule et nous le traînâmes dans la ruelle boueuse, en descendant la pente. Manras et Dil ouvraient la marche. De temps en temps, je jetais des regards emplis d'horreur au visage semi-inconscient de Rogan et, tout en avançant, j'essayai de changer son morjas en jaïpu pour lui donner plus d'énergie, mais il n'était pas facile de se concentrer et, en plus, pour quelque raison, mes sortilèges n'arrivaient pas à se frayer un chemin jusqu'aux os. .P Nous croisâmes quelque Chat silencieux qui peut-être ne fit même pas réellement attention à nous. Nous étions, tout compte fait, des gwaks, et beaucoup préféraient ne rien savoir de nos problèmes. Cependant, quand nous sortîmes du Labyrinthe et débouchâmes sur la Place de l'Esprit, dans la partie basse des Chats, nous vîmes un homme avec une carriole qui passait par là et je lui criai: .D .Bdia S'il vous plaît, m'sieu! S'il vous plaît, aidez-nous, il est en train de mourir! .Edia .P L'homme de la carriole, pensant peut-être qu'il s'agissait de quelque truc pour le dévaliser, ne tira pas tout de suite sur les rênes, mais quelque chose qu'il vit alors à travers la pluie, peut-être le sang sur nos mains et sur la chemise de Rogan, le convainquit que nous ne feignions pas, son cœur dut s'apitoyer et, à ma grande joie, il immobilisa la carriole. .D .Bdia Esprits miséricordieux! .Edia s'écria-t-il. .Bdia Que lui est-il arrivé? .Edia .D .Bdia Un carreau, m'sieu! Un isturbié lui a tiré dessus, .Edia expliquai-je. .P L'homme de la carriole, tout à son honneur, n'hésita pas une seconde à nous aider à le hisser dans sa carriole et il nous dit calmement: .D .Bdia Je vais l'emmener à l'Hôpital de la Passiflore. .Edia .D .Bdia On peut l'accompagner? .Edia demanda Yerris. .Bdia S'il vous plaît. .Edia .P L'homme consentit d'un geste de la tête. .D .Bdia Montez, .Edia dit-il. .P Je regardai Yerris du coin de l'œil alors que nous montions. Plus nous nous éloignions du Labyrinthe, plus je le sentais se détendre. Agenouillé près de Rogan, je vérifiais que son cœur battait toujours et je murmurais: courage, Rogan, ne meurs pas, ne meurs pas… Nous montions l'Avenue de Tarmil à bonne allure quand le semi-gnome se pencha vers moi et me chuchota à l'oreille: .D .Bdia Écoute, shour. L'alchimiste m'a donné de la sokwata. J'ai essayé de le sauver, mais… il était enchaîné. Il dit qu'avec ce que j'ai pris, on tiendra deux lunes si on l'utilise seulement quand on commence à ressentir le manque de sokwata. Il a aussi dit… que, pour le moment, il n'existe aucun remède, mais il pense qu'il serait capable de le fabriquer. Je sais pas si m'y fier, mais… ça pourrait être vrai. .Edia .P Sans le regarder, j'entendais toutes ces paroles sans vraiment les assimiler. Rogan était en train de mourir: je ne pouvais penser à autre chose. Yerris me donna une petite tape sur l'épaule. .D .Bdia Essaie de pas trop en dire si on te pose des questions à l'hôpital sur ce qui s'est passé, ça court? Il manquerait plus que les mouches mettent leur nez dans tout ça et nous prennent l'alchimiste; j'en doute, mais bon… Toi, dis seulement que t'as trouvé le Prêtre dans cet état et que t'as rien vu de plus. Et si tu peux éviter qu'on te pose des questions, ça vaudra mieux. Ça court? .Edia répéta-t-il. .P Je déglutis et fis oui de la tête. Yerris hésita et ajouta: .D .Bdia Fais confiance au Prêtre. Il parle beaucoup d'esprits, mais, lui, il n'en deviendra pas un avant d'avoir des rides et des cheveux blancs. .Edia Je sentis sa main serrer mon épaule en guise de salut et de consolation. .Bdia On se voit demain à midi dans le Parc du Soir? .Edia .P J'acquiesçai de nouveau et je le vis sauter de la carriole et disparaître en courant sous l'averse. Allez savoir où il allait. .P Le reste du trajet, nous le fîmes dans un silence total. Dans d'autres circonstances, je me serais réjoui de voir Estergat de nouveau et de sentir le vent, la pluie chaude d'été et l'air libre, mais, en ce moment, je ne parvenais qu'à rester immobile tandis qu'un mélange de tension, d'oppression et de peur crispait tout mon corps. .P Nous traversâmes enfin le jardin de la Passiflore et, dès que la carriole s'arrêta, notre sauveur me suggéra d'aller demander de l'aide aux docteurs à l'intérieur de l'hôpital. Je partis en courant, j'entrai dans l'Hôpital, je poussai des cris angoissés et revins rapidement avec deux infirmiers portant un brancard. Ceux-ci descendirent Rogan et, moi, j'allais suivre avec Manras et Dil les infirmiers quand je vis l'homme de la carriole agiter les rênes et, comme il s'éloignait, je criai sous l'averse: .D .Bdia Merci, m'sieu! .Edia .P Je ne sais pas s'il m'entendit mais, en tout cas, cet homme rentrerait chez lui avec la bénédiction d'un gwak. Je partis en courant derrière les infirmiers. Nous les suivîmes à travers la salle principale, puis ils prirent un couloir et un kadaelfe à la peau bleu clair, de haute taille et bien en chair, portant une blouse blanche, s'interposa sur notre chemin. .D .Bdia Où allez-vous, les garçons? .Edia .D .Bdia Celui du brancard est notre ami, .Edia expliquai-je, agité. .P L'infirmier fit une moue, nous regardant de haut en bas. .D .Bdia Je vois. Désolé, mais vous ne pouvez pas entrer ici. C'est la section des opérations. Suivez-moi, s'il vous plaît. Comment s'appelle votre ami? .Edia .D .Bdia Rogan, .Edia dis-je. Et je jetai un coup d'œil vers le couloir. Les infirmiers avec le brancard avaient disparu. .D .Bdia Mm-mm, .Edia dit le kadaelfe. Il s'était glissé derrière une petite table de la salle principale et s'emparait d'une plume et de binocles tout en s'installant. .Bdia Rogan comment? .Edia .P J'arquai les sourcils. .D .Bdia Eh ben… ch'sais pas, m'sieu. Mais il est gravement blessé. .Edia .D .Bdia Que s'est-il passé? .Edia .P Je soupirai. .D .Bdia Ch'sais pas. On l'a trouvé blessé, comme ça. Un fou a dû l'attaquer, ch'sais pas, moi. .Edia .D .Bdia Alors, sa blessure n'est pas due à un accident? .Edia .P Je secouai la tête et, sous les regards surpris de Manras et Dil, je répondis: .D .Bdia Peut-être que c'était un accident. Je sais pas ce qui est arrivé, je sais seulement que Rogan va très mal et que, si vous le sauvez pas, vos ancêtres vous essorilleront pour ça. .Edia .P Le kadaelfe m'observa par-dessus ses binocles, la plume suspendue sur son cahier. .D .Bdia Ton ami a-t-il de l'argent pour payer les soins? .Edia .P Bouffres. Je n'avais pas pensé à ça. Les saïjits et leur sempiternel argent… J'émis un grognement et lançai: .D .Bdia Ch'sais pas. Combien ça coûte? .Edia .D .Bdia Eh bien… cela dépend de ce que décide le docteur qui s'occupe de lui. S'il a de l'argent, il paiera les soins et le séjour. S'il n'en a pas, il devra travailler pour l'Hôpital jusqu'à ce qu'il ait payé le service reçu. Quel âge a-t-il? .Edia .P Je pris un air d'ignorance et dis: .D .Bdia Douze, ou treize peut-être, ch'sais pas. .Edia .D .Bdia A-t-il quelque parent que je puisse contacter? .Edia .P Je me mordis la lèvre, haussai les épaules et mentis: .D .Bdia Ch'sais pas. .Edia .D .Bdia Tu ne sais pas grand-chose sur lui pour un ami, .Edia observa le kadaelfe. .Bdia Comment t'appelles-tu? .Edia .P J'ouvris la bouche, la refermai et, sous son regard de plus en plus surpris par mon silence, je décidai que j'en avais suffisamment dit, je pris Dil et Manras par la manche et reculai. .D .Bdia Eh! .Edia protesta le kadaelfe. .Bdia Où vas-tu? .Edia .D .Bdia On se carapate, compères, .Edia murmurai-je. .P Je fis volte-face et sortis de là en courant. Nous ne nous arrêtâmes que lorsque nous arrivâmes à l'Esplanade. L'averse avait faibli et il ne pleuvait presque plus. On apercevait même quelque rayon de soleil à travers les nuages, et je vis quelques personnes audacieuses sortir dans la rue sans parapluie. .D .Bdia Pourquoi on a couru, Débrouillard? .Edia demanda Manras, en soufflant. .P Je haussai les épaules. .D .Bdia Parce que j'aimais pas les questions de ce type. .Edia .P Je m'avançai sur l'énorme place jusqu'à la fontaine de la Manticore et finis de nettoyer mes mains de sang et de boue. Tout de suite après, je m'assis sur la margelle de pierre et jetai un coup d'œil autour de moi. J'aspirai une bouffée d'air, écoutai la rumeur de la ville, les cris des vendeurs, le craquement des roues des voitures à chevaux, le murmure insistant des feuilles des arbres qui ornaient la place… et un large sourire se dessina sur mes lèvres de me voir enfin libre. Cependant, quand je repensai à Rogan, mon sourire s'effaça. .D .Bdia Ces Ojisaires vont le payer cher, .Edia dis-je. .P Dil jetait une à une les pierres qu'il avait dans ses poches et, Manras, le coude appuyé sur la margelle, jouait à faire avancer une feuille verte sur l'eau de la fontaine, la tirant par la tige. Aucun des deux ne semblait très attentif à ce qu'il faisait. Et c'est qu'il y avait à peine une heure, nous étions encore en territoire ojisaire, jetant des pierres à nos exploiteurs. .D .Bdia Débrouillard, .Edia fit Manras sans lever les yeux. .Bdia Tu crois que ton ami va s'en sortir? .Edia .P J'avalai ma salive. .D .Bdia Eh ben… Comme il dirait, prions pour que les esprits le guérissent. Et les docteurs, .Edia ajoutai-je. .P Dil laissa tomber sa dernière pierre et s'assit à côté de moi en disant: .D .Bdia Alors, on ne reviendra plus jamais avec les Ojisaires, n'est-ce pas? .Edia .D .Bdia Mmpf. Non, bien sûr que non, .Edia dis-je. .Bdia Écoutez. Ils vont nous chercher, ça c'est sûr. Et je crois pas qu'ils nous pardonnent ce qu'on a fait avec les… coups de pierre et tout, quoi… S'ils nous mettent la main dessus, ils nous tuent, à coup sûr. .Edia Je les vis écarquiller les yeux et je leur souris avec désinvolture. .Bdia Bouah, n'ayez pas peur, shours: les Ojisaires ne nous attraperont pas, parce qu'on est des Chats gwaks, et les Chats gwaks ont plus d'un tour dans leur sac. Et première chose primordiale, .Edia dis-je, en me levant avec énergie, .Bdia un Chat gwak pense beaucoup mieux avec le ventre plein, alors… je vais profiter que j'ai l'air d'un va-nu-pieds-crève-la-faim et, en un rien de temps, je reviens avec de quoi manger, ça court? .Edia J'ôtai à Dil sa casquette d'un mouvement agile et, voyant qu'ils allaient me suivre, j'ajoutai sur un ton d'expert: .Bdia Pas question de faire la manche en groupe, ça effraie la clientèle. Bougez pas d'ici. .Edia .P Je m'éloignai seul vers les échoppes qui entouraient la place et, m'assurant qu'il n'y avait aucun garde dans les environs, je me mis en quête de gens charitables. Je repérai un visage prometteur près d'un étal de pommes et m'approchai en tendant la casquette et en prenant une mine affligée et suppliante. Mais, juste au moment où je commençais à pousser ma complainte, l'homme alla payer un petit sac plein de pommes, il se déconcentra en m'entendant, fit tomber plusieurs pièces par terre et jura: .D .Bdia Démons. .Edia .D .Bdia Vous inquiétez pas, j'vous les ramasse! .Edia dis-je. .P Je les ramassai. Si j'avais eu une chemise, j'aurais pu glisser quelque pièce discrètement dans la manche mais, sous le regard de l'acheteur et du vendeur de pommes, je pouvais difficilement mettre quoi que ce soit dans ma casquette sans qu'ils me voient. Après les avoir promptement récupérées, je les tendis à l'homme, j'attendis que le vendeur lui donne le sac de pommes et me plaignis: .D .Bdia S'il vous plaît, m'sieu. J'ai faim. Donnez-moi quelque chose, par les Esprits de la Miséricorde. .Edia .P L'homme, qui avait eu le temps de s'apitoyer et de voir ma bonne volonté, me donna ni plus ni moins qu'un cinclous. Je soufflai. .D .Bdia Merci, m'sieu! Que vos ancêtres vous bénissent. .Edia .P L'homme esquissa un sourire débonnaire et, sans un mot, il s'éloigna avec son sac de pommes. .P Wow, wow, pensai-je, incrédule. La première personne à qui je demandais ce jour-là et elle me donnait un cinclous. Maintenant je comprenais pourquoi mon doublet le Vif disait que la carrière de mendiant était plus rentable que celle de crieur de journaux. Souriant, je courus acheter un pain et je revins à la fontaine de la Manticore. Mes amis avaient à peine bougé et tous deux me virent apparaître avec enthousiasme; j'en déduisis que les Ojisaires ne devaient pas non plus leur donner grand-chose à manger. Je partageai le pain en trois morceaux, leur donnai les deux plus grands, gardai le troisième pour moi et, pour la première fois depuis une lune et demie, je mangeai du vrai pain, tout juste sorti du four et sans produits bizarres. .D .Bdia Qu'est-ce qu'on va faire? .Edia demanda Manras, comme nous terminions de manger. .P J'avalai ma bouchée et répondis: .D .Bdia La première chose, c'est d'éviter que les Ojisaires nous mettent la main dessus. Vous, si vous voyez un Ojisaire que vous connaissez, vous me le dites, d'accord? Et on file aussitôt. .Edia .D .Bdia Même si c'est Lof? .Edia demanda Manras. .Bdia Lui, il est pas aussi mauvais. .Edia .D .Bdia Même si c'est Lof, .Edia confirmai-je. Sa question, curieusement, me consola un peu parce que, pour une étrange raison, j'avais craint qu'un des Ojisaires caillassés ait pu être Lof le Masqué. Logiquement, ce n'était pas que je sympathise avec lui non plus, mais… bon, il s'était occupé de nous tous les jours, nous donnant à manger… Je ne voulais pas lui faire de mal. .P À ce moment, les cloches du Grand Temple sonnèrent, et je comptais. .D .Bdia Sept heures, .Edia dis-je. .Bdia Le moment est venu de chercher un bon refuge. En marche, shours. .Edia .P Ils me suivirent et nous descendîmes l'Avenue Impériale à bonne allure. Après avoir traversé un marché presque vide, je coupai par une rue déserte, me dirigeant droit vers le fleuve d'Estergat. Mes jeunes amis ne dirent pas un mot jusqu'au moment où nous traversâmes le Pont Fal et nous entrâmes dans la zone des Canaux et des fabriques. .D .Bdia Débrouillard! Où est-ce qu'on va? .Edia demanda alors Manras. .P Je lui répondis joyeusement. .D .Bdia À la maison des oiseaux! .Edia .P Je les emmenai à la Crypte. Eux ne partageaient pas du tout la confiance que j'accordais aux arbres de ce beau foyer et, m'en apercevant, je leur dis, tandis que nous entrions dans la forêt: .D .Bdia Écoutez, à la place des réverbères, y'a des troncs et, à la place des rues et des places, y'a des sentiers et des clairières mais, à part ça, c'est un peu pareil et, ici, on trouvera aucun fou de saïjit qui vienne nous déranger. En plus, de là, on voit les étoiles aussi bien que dans la vallée. Vous le verrez, quand la nuit va tomber, à moins que les nuages s'en aillent pas. Allez, en avant! .Edia les encourageai-je. .P Et respirant l'odeur de la forêt, une étrange euphorie m'envahit et je m'esclaffai en voyant les têtes peu convaincues de mes amis. .D .Bdia Allez, allez! .Edia .P Je me mis à trotter entre les troncs et les arbustes et j'entendis leurs cris derrière moi. .D .Bdia Débrouillard, t'en va pas! .Edia me supplia Manras. .P Je m'arrêtai, me retournai et souris en les voyant courir à toute hâte. .D .Bdia En avant, compères, .Edia les stimulai-je. .Bdia Allez, on y est presque. .Edia .D .Bdia Moi, j'ai entendu dire… qu'il y avait des monstres dans cette forêt, .Edia dit Manras en me rejoignant, haletant. .D .Bdia Bouah. Des monstres, y'en a partout, .Edia assurai-je. .P Nous arrivâmes enfin au pied de l'énorme arbre qui m'avait servi d'abri, la dernière fois que j'étais venu et, après m'avoir vu grimper avec agilité, Manras m'imita et sourit largement lorsqu'il atteignit ma branche. .D .Bdia Allez, P'tit Prince! .Edia encouragea-t-il. .D .Bdia Courage et bravoure! .Edia approuvai-je. .Bdia En haut, on est comme des rois. Hein que oui, Manras? .Edia .D .Bdia Rageusement! .Edia confirma le petit elfe noir. .P Et comme Dil hésitait encore, appuyant et désappuyant le pied sur une saillie du tronc, je lui dis: .D .Bdia Le loup arrive! .Edia .P Le P'tit prince sursauta et, bien que je ne croie pas qu'il soit tombé dans le piège, il se décida enfin à grimper jusqu'à nous. Le ciel s'obscurcissait déjà quand nous nous installâmes tous les trois au cœur de l'arbre. .D .Bdia Allez, on pionce, shours! .Edia leur dis-je. .P Je prêtai attention à leurs respirations et aux chants des oiseaux et insectes nocturnes. Malgré la pluie de l'après-midi, notre refuge était relativement sec grâce aux feuilles. L'inconvénient, c'est qu'à cause des feuilles, je parvenais à peine à voir le ciel. .D .Bdia Débrouillard! .Edia murmura Manras. .P Je bâillai et tournai la tête. .D .Bdia Quoi? .Edia .D .Bdia C'est quoi, ce bruit? .Edia .D .Bdia Quel bruit? .Edia .D .Bdia Le pwiii, .Edia expliqua Manras, en imitant le bruit. .D .Bdia Oh. Ça, c'est le hibou, .Edia dis-je. .D .Bdia Ah, .Edia soupira Manras. .Bdia Et c'est quoi, un hibou? .Edia .P Je souris dans l'obscurité grandissante, car la question de Manras me rappelait celles que je posais à Yerris et à Yalet l'année précédente, sauf qu'au lieu de me demander ce que c'était qu'un garde, il me demandait ce que c'était qu'un hibou. .D .Bdia C'est un oiseau, .Edia répondis-je. .P Après un silence, Manras murmura: .D .Bdia Débrouillard. T'es réveillé? .Edia .D .Bdia Mm… .Edia .D .Bdia Tu crois que mon frère est en colère après ce que j'ai fait? .Edia .P J'ouvris les yeux et étouffai un souffle. .D .Bdia Bouffres, Manras. Naturel qu'il doit être en colère, et pas qu'un peu. Ce type est un diable. .Edia .P Il y eut un silence. .D .Bdia Je veux plus jamais le revoir, .Edia murmura Manras. .P J'esquissai un sourire compréhensif et tendis une main pour lui serrer le bras. .D .Bdia Ben alors t'as qu'à venir avec moi, shour. Envoie ton frère chasser des clavicules. On est compères, non? Et plus que ça. C'est toi qui nous as tous sortis de là avec la clé. Nous sommes des frères, des vrais, de ceux qui se protègent et se soutiennent. Toi, Dil et moi. Hein que oui? .Edia .P Je perçus son sourire dans les ombres, mais c'est Dil qui répondit: .D .Bdia Oui. .Edia .P Et Manras l'appuya: .D .Bdia Rageusement. .Edia .P Le silence tomba et, peu à peu, nos respirations se firent plus régulières. Je mis un long moment à m'endormir, parce que se sentir libre de nouveau, après être resté tant de temps enfermé dans un enfer, c'était une expérience inoubliable. J'espérais seulement que Rogan aussi pourrait s'en souvenir longtemps. .Ch "Indécisions et menaces" On était si bien et si confortablement installés dans cet arbre que nous dormîmes comme des ours lébrins et, quand j'ouvris les yeux et vis le ciel bien clair, je m'assurai qu'il nous restait encore du temps avant midi, avant de refermer les yeux et de paresser en écoutant le chant des oiseaux. Pour la première fois depuis bien des réveils, je me sentais plein d'énergie. Cette mine de salbronix ne nous affectait peut-être pas autant que les saïjits normaux, mais tant lutter contre son énergie affaiblissait malgré tout nos forces. Là, par contre, allongé à l'abri dans le vieil arbre, un profond bien-être m'envahissait. .P Au bout d'un moment, je poussai doucement les pieds de Manras et me laissai glisser hors de notre nid. Je descendis au pied de l'arbre et m'employai à chercher le déjeuner sans trop m'éloigner. Je trouvai quelque insecte que je reconnus et l'avalai en le mâchant énergiquement, je tombai sur ce qui me sembla être une laitue, mais au cas où, je n'y touchai pas. Je finis par trouver trois gros escargots, je les mis dans ma poche et les rapportai au pied de l'arbre, où je me mis à chanter: .P .Bl -t verse .It Taratata taratata! .It Âmes bénies, réveillez-vous .It Le soleil est déjà debout, .It Le soleil est déjà debout! .El .P Avec quelques cris de plus et quelques exclamations, je les encourageai à descendre de l'arbre et je leur tendis à chacun un escargot. .D .Bdia Bon appétit! .Edia .P Les yeux écarquillés, tous deux me regardèrent manger mon propre escargot, et Manras lança un: .D .Bdia Beurk, moi, je mange pas ça, Débrouillard. .Edia .P Je lui adressai un regard moqueur et lui dis: .D .Bdia Grippe-clous. .Edia Et, avec un air d'empereur, je me tournai vers ce qui me semblait être le nord-ouest et avançai en clamant: .Bdia Retournons dans la ville, on a rendez-vous avec le Chat Noir! .Edia .P Quand, un moment après, je jetai un coup d'œil en arrière, je pus voir que Manras et Dil mâchaient leur escargot sans avoir l'air dégoûté. Et je souris largement. .P Ce jour-là, le ciel était bleu et radieux, et une brise chaude agita des mèches de cheveux devant mes yeux quand nous arrivâmes à la lisière de la forêt. Je soufflai en écartant mes cheveux et m'écriai: .D .Bdia Le dernier arrivé au Pont de Lune est un bavosseux! .Edia .P Il restait une bonne trotte jusque là-bas et, malgré un départ en flèche et des piques provocatrices, au bout d'un moment, nous modérâmes l'allure; mais, une fois engagés entre les maisons qui bordaient le Chemin Blanc, nous aperçûmes le pont et ses deux tourelles élancées et nous nous mîmes à courir comme des endiablés. Nous arrivâmes presque tous les trois en même temps. Presque, parce que j'arrivai avant. Je leur adressai un sourire, hors d'haleine. .D .Bdia Ah! Désolé, shours! .Edia .P Une voix de baryton me répondit: .D .Bdia Écartez-vous, les gosses, je passe! .Edia .P Nous nous écartâmes promptement du milieu du pont et laissâmes passer un vieil homme avec une charrette pleine de sacs. L'un d'eux était à moitié ouvert et je pus voir qu'il contenait des pommes. Je soupirai et pensai: si seulement il y avait des pommiers à la Crypte. .P Nous passâmes devant des gardes qui surveillaient le pont sans que ceux-ci nous jettent plus qu'un simple coup d'œil, et nous fîmes le reste du trajet jusqu'au Parc du Soir en suivant la promenade le long du fleuve, nous arrêtant chaque fois que nous voyions quelque chose d'intéressant et jetant de temps à autre des regards appréhensifs alentour, comme si nous craignions que, soudain, des Ojisaires nous attaquent, en plein jour, armés de leurs arbalètes et accompagnés de leurs chiens. Nous arrivâmes au parc sains et saufs. .P J'ignorais quelle heure il était et, pour le savoir, nous nous dirigeâmes d'abord vers le petit temple qui se trouvait près du parc. Quand nous entrâmes et traversâmes la salle pleine de bancs, le prêtre, un humain svelte, jeune et aux yeux très vifs, nous regarda, le visage ému de compassion, et il répondit à ma question: .D .Bdia Il est presque midi. Attends, mon enfant, .Edia ajouta-t-il. Il me regardait, moi. .Bdia Ce matin, une dame charitable est venue m'apporter des vêtements usagés. Si tu attends un peu, je pourrai peut-être te donner quelque chose. .Edia .P La perspective d'arriver en retard au rendez-vous me dérangeait, mais qui aurait pu refuser une aussi généreuse proposition? J'acquiesçai, souriant. .D .Bdia C'est très aimable à vous. .Edia .P Le prêtre alluma un cierge, le posa devant l'autel des Ancêtres et fit un signe de dévotion avant de s'éloigner et de disparaître par une petite porte. Je regardai les cierges avec une moue songeuse. Un de ces cierges valait sûrement plus de dix clous… Le prêtre réapparut presque aussitôt portant dans ses mains une chemise assez blanche et une vieille casquette à la visière trouée. Comme je tendais les bras, prêt à prendre mon cadeau et à remercier, il retint son geste. .D .Bdia En échange, n'oublie pas de prononcer une prière aux ancêtres du Temple de la Fervente. C'est ainsi que s'appelle mon temple. .Edia .P Je souris et portai solennellement mon poing sur ma poitrine. .D .Bdia Pas de problème, je vais dire une prière. Merci, m'sieu le prêtre, .Edia ajoutai-je, comme il me donnait la chemise. Je la mis et coiffai la casquette en disant: .Bdia Bénie soit la générosité du prêtre du Temple de la Fervente et que ses ancêtres et ceux de la Fervente le gardent longtemps. Paix et vertu. Ça va comme ça? .Edia m'enquis-je. .P Le prêtre s'esclaffa, amusé. .D .Bdia Ça ira. Allez, sortez et laissez les ancêtres veiller sur cet endroit sacré. Et qu'ils veillent sur vous aussi, petits. Rappelez-vous que toute âme, aussi humble qu'elle soit, est veillée par les Esprits de nos ancêtres, tant qu'elle leur témoigne du respect. .Edia .P Manras et moi acquiesçâmes et je captai le regard troublé que le prêtre jeta à Dil. Je fronçai les sourcils. Ce prêtre ne croyait tout de même pas, lui aussi, que les «diablotins» comme Dil puissent être des créatures malignes, n'est-ce pas? Bouah. Je préférai ne pas lui demander. Nous sortîmes rapidement du temple et revînmes au Parc du Soir juste quand le clocher du Grand Temple sonnait midi. Nous nous installâmes sur un banc de pierre, sur la place centrale. Le problème avec ce parc, c'était qu'il était si grand qu'il était difficile de savoir où Yerris espérait nous trouver. Et le bon côté, c'était que le Chat Noir, précisément parce qu'il était d'un noir de jais, se remarquait facilement. Nous le verrions de loin. J'étais en train de passer une main curieuse sur ma chemise neuve, constatant que, bien qu'usée, elle était de bonne qualité, quand Manras me tira par la manche. .D .Bdia Débrouillard! C'est lui, non? .Edia .P Je levai les yeux et le vis. Il ne venait pas seul: il était accompagné de Slaryn, de la Devineresse et de la Taupe. Je souris et, en voyant que ceux-ci venaient aussi de nous apercevoir, je ne pris pas la peine de me lever et leur adressai un salut de la main. .D .Bdia Ayô, shours, .Edia dirent Sla et Yerris en même temps quand ils nous rejoignirent. .D .Bdia Ayô, ayô! .Edia leur répliquai-je. Et je me levai enfin, content de les voir tous les quatre. .Bdia Comment vous avez fait pour vous retrouver? .Edia .P Yerris se racla la gorge et Slaryn sourit. .D .Bdia Disons que votre escapade a donné de quoi parler dans le quartier des Chats. Yerris et moi, on avait accordé de se retrouver à… un endroit et, dès que j'ai appris ce qui s'était passé, j'y suis allée, et le Chat Noir était là, attendant que la princesse le tire d'affaire. .Edia Le Chat Noir roula les yeux, et l'elfe noire avoua: .Bdia En réalité, j'ai pas pu faire grand-chose. Vos compagnons se sont dispersés dans tout le Labyrinthe. La Devineresse et la Taupe étaient sur la Place Laine. .Edia .P Je fis une moue et dis: .D .Bdia Cet endroit, c'est pas un bon refuge. .Edia .P Je me rappelais bien que les Ojisaires m'y avaient attrapé avec une extrême facilité. .D .Bdia Non, c'est pas un bon refuge, .Edia concéda Sla. .Bdia C'est pour ça qu'on en a trouvé un autre. Même si Yerris n'est pas très convaincu. .Edia .P Celui-ci afficha une mine d'excuse. .D .Bdia C'est que se réfugier dans le Labyrinthe pour fuir des démons qui vivent précisément dans le Labyrinthe, ça ne m'enchante pas spécialement. .Edia .D .Bdia C'est pas toi qui disais que le Labyrinthe était un endroit plein de merveilles? .Edia se moqua la Daguenoire. .D .Bdia Et il l'est. Mais pas en ce moment, .Edia fit Yerris en se raclant la gorge. Et il fit un geste ample. .Bdia Ça ne fait rien, on n'a rien de mieux pour l'instant. En tout cas, les Ojisaires sont la risée du Labyrinthe et ils sont plus furieux qu'un chat avec de l'eau jusqu'au cou. T'as des nouvelles du Prêtre? .Edia demanda-t-il. .P Je fis non de la tête, m'assombrissant. .D .Bdia Non. Je pensais aller voir maintenant comment il va. Où est ce refuge? .Edia .D .Bdia Hé, hé, .Edia intervint la Devineresse avec un petit sourire. .Bdia Pour savoir où il est, soit il faut être devin soit quelqu'un doit te montrer le chemin. .Edia .P Je penchai la tête de côté, curieux. .D .Bdia Ça, c'est une bonne chose. .Edia .D .Bdia Yerris te le montrera, .Edia décida Sla. .Bdia Moi, je dois aller… négocier. .Edia .P Je l'observai, le visage intrigué; Yerris et elle échangèrent un regard et j'écarquillai les yeux, stupéfait, croyant comprendre. .D .Bdia Négocier avec les Ojisaires? Pour libérer l'alchimiste? .Edia .D .Bdia Non, non, non, .Edia fit Slaryn en riant. .Bdia Négocier avec notre kap. Attention à ce que tu dis, .Edia ajouta-t-elle dans un murmure que la Taupe, la Devineresse et mes camaros entendirent sans nul doute. .P Je ravalai mes mots et, comme je vis Slaryn reculer d'un pas comme pour s'en aller déjà, je m'écriai: .D .Bdia Je viens avec toi! .Edia .P Slaryn s'arrêta net. .D .Bdia Quoi? Non, shour. Tu ne peux pas… C'est ridicule. Toi, il te connaît à peine. Tu ne me seras d'aucune aide. .Edia .D .Bdia J'y vais pas pour négocier, .Edia assurai-je. .Bdia Il me doit vingt dorés, c'est tout. .Edia .P Et j'avais l'intention de payer les soins de Rogan avec ces siatos, ajoutai-je mentalement. Les deux Daguenoires me regardèrent avec des têtes encore plus surprises que les autres. .D .Bdia Vingt dorés, .Edia murmura Yerris, incrédule. .Bdia Bouffres, qu'est-ce que t'as fait, shour? .Edia .P Je haussai les épaules. .D .Bdia Un truc. .Edia Je souris en les voyant positivement impressionnés et fis: .Bdia Alors, ch'peux aller avec toi, Sla? .Edia .P Slaryn acquiesça, pensive, et Yerris se racla la gorge. .D .Bdia Je regrette, mais je m'occupe pas de moutards, shour, j'ai des choses à faire. Et les laisser seuls au refuge, ça me dit rien… .Edia .D .Bdia Eh, moutard, ta mère! Tu te prends pour qui? .Edia l'interrompit Manras, indigné. .Bdia On n'a pas besoin que tu t'occupes de nous. On ira vendre des journaux et gagner notre pain. .Edia .P J'acquiesçai, inquiet. .D .Bdia Ça court, mais ne vous éloignez pas des mouches et, s'il y a un Ojisaire ou n'importe quel isturbié qui s'en prend à vous, vous vous mettez à crier comme des scafougnés. .Edia .D .Bdia Naturel, .Edia répliqua le petit elfe noir. .P Il était plus sûr, de toute façon, de déambuler dans les quartiers de Riskel ou de Tarmil que de s'enfoncer dans le Labyrinthe sans une bonne bande pour se protéger. Je leur dis au revoir, leur donnant rendez-vous sur le perron du Capitole à six heures et, laissant Yerris, la Devineresse et la Taupe, je m'éloignai avec Slaryn dans le parc. Nous sortîmes de celui-ci et grimpâmes les rues de Tarmil d'un bon pas. Nous traversions déjà l'Avenue quand je lui demandai: .D .Bdia Tu vas demander à Korther de nous aider? .Edia .P Slaryn marchait à grandes enjambées. Par prudence probablement, elle avait dissimulé sa longue chevelure rouge sous un joli voile orange. .D .Bdia Le problème, c'est qu'avec Korther, on ne ‘demande’ pas, on négocie. Quand je suis allée le voir avant-hier, il n'avait pas l'air très disposé à bouger le petit doigt pour nous aider. Il a dit qu'il y penserait… .Edia Elle souffla avec sarcasme. .Bdia En tout cas, Korther n'est pas de ceux qui agissent précipitamment. Alors, heureusement que ton ami vous a tirés d'affaire. .Edia .D .Bdia Hum, oui… Mais, sans l'alchimiste, on ne tiendra pas plus de deux lunes, .Edia lui rappelai-je. .P Slaryn grimaça. .D .Bdia On trouvera une solution. D'une manière ou d'une autre. .Edia .P Je voulus la croire, et nous ne parlâmes plus durant le reste du trajet. Pour ne pas avoir à traverser le quartier des Chats, Sla nous fit faire un détour en passant par Atuerzo et en descendant par les escaliers de la Vieille Muraille, pour atterrir presque directement dans la rue du Foyer. Elle se glissa dans l'impasse et, après m'avoir jeté un coup d'œil, elle frappa à la porte de telle façon qu'on aurait dit un mot de passe. La porte s'ouvrit un peu et le visage très pâle d'un humain brun et relativement jeune apparut. Je ne le connaissais pas. .D .Bdia Ayô, Abéryl, .Edia dit Sla. .D .Bdia Et celui-ci? .Edia s'enquit le dénommé Abéryl. .D .Bdia C'est un sari, .Edia répondit calmement l'elfe noire. .P Sans demander d'autres explications, Abéryl ouvrit grand la porte. Nous entrâmes. La dernière fois que j'étais venu là, j'avais à peine remarqué l'intérieur. Cette fois-ci, je pus le voir avec plus de tranquillité. Il y avait une table avec des chaises, un fauteuil, une cheminée éteinte et, au-dessus de celle-ci, un tableau qui représentait la rue d'un village. Bien que Korther ne puisse logiquement pas manquer d'argent, cette pièce n'était pas luxueuse, en tout cas pas comme la chambre de Miroki Fal. .D .Bdia Où est Korther? .Edia demanda Slaryn. .D .Bdia Il ne va pas tarder, .Edia répondit Abéryl. Il frappa quelques petits coups à l'unique porte intérieure qu'il y avait, s'assit à la table et continua à faire ce qu'apparemment il faisait avant que nous arrivions: introduire un petit tas de poudre grise dans un flacon. .D .Bdia Tu sais ce que c'est, la satranine? .Edia .P Il me le demandait à moi, peut-être parce que, poussé par la curiosité, je m'étais approché de la table pour mieux voir ce qu'il faisait. J'acquiesçai. .D .Bdia Yalet m'a dit que c'était un sédatif. .Edia .P Abéryl esquissa un sourire sans découvrir ses dents. .D .Bdia Hmm. Un sédatif fort qui peut endormir une personne si elle le respire de près. .Edia .P Je reculai d'un pas, prudent. .D .Bdia Fichtre. Et tu l'utilises souvent? .Edia .P Abéryl haussa les épaules, amusé. .D .Bdia Parfois. Par exemple, quand tu travailles la nuit, tu fais respirer ça au propriétaire et tu as toute la maison pour toi durant plusieurs heures. .Edia .P Cela m'impressionna, et je m'imaginai soudain comment, courant avec ce flacon d'Ojisaire en Ojisaire, je les laissais tous endormis et je réussissais à sortir l'alchimiste de leur territoire et à sauver tous mes compagnons… La scène, quoique très probablement irréalisable, m'arracha un sourire vengeur. .P Soudain, la porte intérieure s'ouvrit et Korther apparut. L'elfocane m'examina rapidement de ses yeux reptiliens de diable avant de se fixer sur Slaryn et de soupirer patiemment. .D .Bdia Bonjour, les jeunes. Qu'est-ce que je peux faire pour vous? .Edia .D .Bdia Tu le sais très bien, Korther, .Edia dit Sla d'un ton sec. .Bdia Ma mère va t'essoriller quand elle sortira de taule et qu'elle apprendra que tu as laissé sa fille enfermée dans une mine de salbronix, exploitée par les Ojisaires. Que diront les autres kaps Daguenoires quand ils sauront que tu laisses tes saris aux mains des criminels sans rien faire? Que diront-ils quand ils sauront que tu n'as rien fait pour empêcher qu'on les traite comme des cobayes et qu'on expérimente sur eux une mutation? Que diront nos confrères quand ils sauront que tes saris sont revenus en rampant devant les Ojisaires pour leur demander de la sokwata parce que tu as refusé de les aider? .Edia .P Je demeurai stupéfait. Chaque question était formulée avec une irritation croissante. Sans paraître très surpris, Korther leva des mains apaisantes. .D .Bdia Calme-toi, ma chérie. Tu n'arriveras à rien en te mettant en colère ni en rejetant la faute sur moi de ce que t'ont fait les Ojisaires. Tu as raison: comme kap, je me compromets à donner un coup de main aux jeunes de la confrérie. Mais je ne me compromets pas à aider des imprudents qui se mettent à épier les Ojisaires pour sauver un traître. Je te l'ai expliqué bien clairement la dernière fois. .Edia .D .Bdia Yerris n'est pas un traître! .Edia grogna Slaryn. .D .Bdia Il l'a été. Je ne dis pas qu'il l'ait été de gaieté de cœur. Mais il a été et il est toujours un traître. .Edia .P Les yeux de Slaryn étincelèrent. .D .Bdia Donne-lui au moins une chance, Korther. Lui, il voulait être un Daguenoire. Moi, non. Et tu le renies, lui, et pas moi. Ce n'est pas juste. .Edia .D .Bdia La vie est injuste, ma chérie. Et, moi, je ne pardonne pas facilement. .Edia .D .Bdia Si je meurs, c'est ma mère qui ne te le pardonnera pas, .Edia répliqua Slaryn. .P Korther secoua la tête, en soupirant. .D .Bdia Et cela me ferait de la peine, je te l'assure. .Edia Il s'avança, les mains dans les poches. .Bdia Écoute, Slaryn, la situation n'a pas l'air si désespérée. Hier, tu as dit à Alvon que vous aviez de la sokwata pour deux lunes, n'est-ce pas? .Edia .D .Bdia Pour… un peu plus, .Edia avoua Slaryn. .Bdia Les Ojisaires en ont repris quelques-uns, je sais pas combien. On n'a pas encore retrouvé tous les sokwatas qui ont réussi à s'enfuir. .Edia .P Le kap acquiesça, méditatif, tandis que je pâlissais. Alors, nous ne nous étions pas tous échappés? Bouffres… .D .Bdia Bien. Fantastique, .Edia dit Korther. .Bdia Alors, peut-être que vous avez de quoi pour trois ou même quatre lunes, n'est-ce pas? .Edia .P Slaryn fit une moue sarcastique. .D .Bdia Fantastique? .Edia répéta-t-elle. .Bdia Cela me semble tout sauf fantastique. Quatre lunes de vie, c'est une misère. Mais, de toute façon, les Ojisaires vont nous tuer avant parce que personne ne fait rien pour en finir avec cette bande, et encore moins Korther le Sans-cœur. .Edia .D .Bdia Et voilà, encore une fois à m'accuser, .Edia lui fit remarquer Korther patiemment. .Bdia Écoute, ma chérie, il y a à peine deux jours, le Fauve noir n'était qu'un moins que rien et, aujourd'hui, il fait carrément concurrence à Frashluc des Chats en personne. Sais-tu ce que nous sommes, nous, les Daguenoires, dans tout ça, Slaryn? Des voleurs professionnels, un peu aventuriers, mercenaires… mais nous ne sommes pas des guerriers, ni des héros, ni des suicidaires. Tes amis ont eu une chance de mille démons en s'échappant. Maintenant, le Fauve Noir a sûrement recruté plus de gens. Il pourrait recruter une armée. S'il empochait vraiment quatre-vingt-dix perles de salbronix par jour, il doit être pourri d'argent. Ces perles, tu ne les vends pas pour moins de quinze siatos chacune, et peut-être même plus. .Edia .P Quinze siatos, pensai-je, en fronçant les sourcils. Et, lui, il ne m'avait donné que cinq siatos pour les cinq perles que je lui avais vendues en hiver. Il m'avait roulé. .D .Bdia Je crois que j'ai aussi oublié de te mentionner, .Edia ajouta Korther, .Bdia que le Fauve Noir et moi, nous sommes parvenus à un accord d'entente mutuelle il y a quelque temps. Je lui ai payé une bonne somme et cette canaille a accepté de détruire certaine information. Information, d'ailleurs, que Yerris avait dérobée de mon bureau l'année dernière, ici, au Foyer. Il a lui-même avoué. C'était une négligence de ma part, je l'admets, mais ne me dis pas que ceci n'était pas une infâme trahison de la part de ce saint innocent qui semble t'avoir si bien conquise, ma chérie. .Edia .P Slaryn lui rendit un regard troublé et passa la main sur son front en murmurant un: .D .Bdia Esprits. .Edia .P Je m'armai de courage et intervins: .D .Bdia Korther. Yerris ne voulait pas vous trahir. Ces types l'ont obligé et… .Edia .D .Bdia Ils l'ont éduqué pour ça, .Edia me coupa Korther. .Bdia Ne te range pas de son côté, galopin. Tu as déjà assez de problèmes. Bon, voyons voir. Vous êtes venus ici pour me demander d'oublier mon accord avec le Fauve Noir et que je vous donne un coup de main pour capturer cet alchimiste parce que, si j'ai bien compris, il est votre unique salut. N'avez-vous pas pensé qu'on vous a peut-être fait croire que cette sokwata est une potion très difficile à fabriquer et qu'en réalité elle ne l'est pas tant que ça? Qui sait, peut-être que la formule pour fabriquer la sokwata n'est pas si compliquée et qu'elle peut être reprise par un autre alchimiste, ou alors, .Edia dit-il, .Bdia peut-être que toute cette histoire selon laquelle vous mourrez si vous ne prenez pas de sokwata, ils l'ont juste inventée pour vous effrayer. .Edia .P Slaryn émit un grognement chargé de sarcasme. .D .Bdia Oui bien sûr! Yerris m'a raconté ce qui leur est arrivé quand les Ojisaires ont cessé de leur donner la sokwata: au bout d'une semaine, ils étaient presque mourants. .Edia .D .Bdia Presque mourants, .Edia releva Korther. .Bdia Peut-être qu'ils ont mis un poison dans le pain pour qu'ils tirent de fausses conclusions. Ou peut-être, qu'au bout d'un temps, ils se seraient désintoxiqués, démutés ou que sais-je. .Edia .P Slaryn feula: .D .Bdia Impossible: l'alchimiste lui-même a dit à Yerris que, sans sokwata, il mourrait. .Edia .D .Bdia Yerris, .Edia répéta Korther. Sous le regard foudroyant de l'elfe noire, il roula les yeux. .Bdia Je ne dis pas que ton histoire ne soit pas vraie, Slaryn: je dis seulement que, jusqu'à maintenant, nous n'avons aucune preuve de rien. .Edia .D .Bdia C'est parce que tu ne m'écoutes pas, isturbié! .Edia s'écria Slaryn. Elle sembla sur le point d'ajouter quelque chose, lança un grognement exaspéré, eut un geste furieux, fit volte-face, ouvrit la porte et partit en la faisant claquer derrière elle. .P Je clignai des yeux, éberlué, et, un instant, je fus tenté de la suivre, mais je me souvins alors de mes vingt siatos. .D .Bdia Mères des Lumières, .Edia soupira Korther, s'asseyant dans son fauteuil. .D .Bdia Étrange affaire, hein? .Edia fit Abéryl, s'appuyant sur le dossier de sa chaise. .D .Bdia Ça, tu l'as dit, Ab. Tu l'as dit, .Edia murmura Korther. .P L'humain au teint pâle glissa le flacon de satranine dans sa poche et dit: .D .Bdia Je ne sais pas ce que tu en penses, mais, moi, l'idée de laisser trente gamins mourir à cause d'un alchimiste et d'un criminel ne me plaît pas beaucoup. Je sais que ça pourrait être risqué, mais… avoir un bon alchimiste dans notre confrérie, ça pourrait nous être très utile. .Edia .P Korther le regarda comme s'il était devenu fou. Il souffla et détourna les yeux, incrédule. .D .Bdia Toi et tes idées farfelues, Abéryl. Écoute, pour le moment, le Fauve Noir, la seule chose qu'il ait faite, à ce qu'on sait, c'est de capturer des gwaks et de les mettre dans une mine pour en tirer du salbronix, exactement comme le font les patrons des fabriques aux Canaux et, ceux-là, personne ne les arrête, non? Bouah. Tu ne vas pas, toi aussi, me traiter de sans-cœur? Est-ce que maintenant je vais devoir m'occuper des problèmes des gwaks des Chats? Allons, Ab, voyons, je ne vais pas prendre une décision précipitée qui nous mette toute une bande criminelle à dos et nous fasse couler d'un coup. Là, nos confrères allaient assurément se payer ma tête et se tordre de rire. Et j'apparaîtrais dans l'histoire comme Korther le Bonasse, ce kap qui, pour tenter de sauver trente gwaks, dilapida sa fortune et finit tragiquement assassiné par un criminel qui, à peine trois jours plus tôt, savait tout juste ce qu'était une pièce d'or. Allons donc! .Edia .P Il fit claquer sa langue avec dédain et je vis les commissures des lèvres d'Abéryl se relever de façon prononcée. .D .Bdia Tu es en train de t'énerver, Korther. .Edia .D .Bdia M'énerver, moi? Bah! .Edia .D .Bdia Qu'il est bon d'avoir la conscience tranquille quand on ferme les yeux le soir, prêt à débuter un nouveau jour, .Edia prononça Abéryl sur un ton de sage. .P Il rajusta le foulard bleuté devant son visage et se leva. Korther lui jeta un regard moqueur. .D .Bdia N'insiste pas, Ab. Ma conscience est très tranquille. J'ai mille affaires en tête, je fais ce que je peux. .Edia .D .Bdia Frawa ne va pas te le pardonner, .Edia commenta calmement Abéryl. .P Korther leva les yeux au ciel. .D .Bdia Si Frawa cessait d'entrer et de sortir de prison et s'occupait un peu plus de sa fille, peut-être que celle-ci ne se serait pas retrouvée à sympathiser avec un traître et à préférer la rue à la Tanière. Mais, diables, maintenant que Rolg est parti, peut-être que tu te proposes, toi, pour héberger cette jeune chatte, .Edia se moqua-t-il. .D .Bdia Mm. Trop fougueuse à mon goût, .Edia dit Abéryl. Ses yeux bleus et très clairs souriaient. Ils se posèrent sur moi et, tressaillant en voyant qu'ils remarquaient soudain ma présence, j'adoptai l'air de celui qui entend sans écouter et attend patiemment que les adultes lui prêtent attention sans avoir la moindre intention d'être indiscret. .Bdia Le garçon, par contre, a l'air plus tranquille. Ce ne serait pas celui qui t'a aidé à voler la Wada, par hasard? .Edia .P Korther sourit. .D .Bdia Lui-même. Qu'est-ce que tu veux, galopin? .Edia .P Je le regardai avec espoir. .D .Bdia Eh ben… voilà. J'ai un ami blessé à l'Hôpital de la Passiflore. Et j'ai besoin d'argent pour payer les soins. .Edia .D .Bdia Ah! Tu viens réclamer les vingt siatos, n'est-ce pas? .Edia J'acquiesçai et Korther fouilla dans ses poches. .Bdia Tiens, voilà… sept siatos en pièces d'argent. Donne-leur ça. Et si ça ne suffit pas, je te donnerai plus. .Edia .P Je ne me plaignis pas, je souris et ramassai les pièces en disant: .D .Bdia Ça court. Merci. Dites, c'est vrai que Rolg a quitté la Tanière? .Edia .P Korther grimaça et se racla la gorge. .D .Bdia Oui. Il est parti. .Edia .P Je m'assombris. .D .Bdia Mais où? .Edia .P Korther m'adressa une moue mystérieuse, et ses yeux m'évaluèrent avec attention. .D .Bdia Les Esprits savent où. En son absence, souvenons-nous de lui comme d'un homme de cœur, hein? .Edia .P Je pâlis mortellement. .D .Bdia Il est mort? .Edia .P Je me rappelais très nettement la dernière fois où je l'avais vu, couvert de marques noires, avec des dents affilées et, bref, transformé en démon. Et si, en fait, il se trouvait ce jour-là en danger de mort et qu'il ait péri sans que je l'aide et…? L'elfocane s'esclaffa tout bas. .D .Bdia Non. Ce vieil elfe est vivant et plus vivant que nous tous. Il a pris des vacances, c'est tout. Tout le monde a besoin de changer d'air de temps en temps. .Edia .P Je soupirai de soulagement et je le dévisageai alors fixement. Il est vivant et plus vivant que nous tous, me répétai-je. Mon maître nakrus n'avait-il pas dit que les démons vénéraient la Vie, convaincus qu'ils étaient plus vivants que les saïjits normaux? Korther le savait. Il savait que Rolg était un démon. Qui sait, peut-être que Korther en était un, lui aussi, pensai-je en frémissant. Bon, tant qu'il ne découvrirait pas que j'avais une main de mort-vivant… J'inspirai et secouai la tête. L'idée du changement d'air me fit penser à Yal, et je demandai: .D .Bdia Et Yal? Où est-ce qu'il habite maintenant? .Edia .D .Bdia Le ciel soit loué, Yal n'est pas encore rentré de Kitra, .Edia m'informa Korther. .Bdia Il a été très occupé. De fait, il n'est même pas au courant de ton aventure dans la mine. Je n'ai pas voulu l'inquiéter. Il ne devrait pas tarder à rentrer. .Edia .P Je hochai la tête, songeur, et Korther me sourit. .D .Bdia Eh, galopin. Dis-moi, tu es conscient de tout ce que les Daguenoires ont fait pour toi, n'est-ce pas? .Edia .P Plutôt de tout ce que Rolg et Yal avaient fait pour moi, rectifiai-je mentalement. Mais j'acquiesçai malgré tout, et Korther poursuivit: .D .Bdia Je comprends que tu aies essayé de sauver Yerris. Je ne t'accuse pas. Et il se peut même que tu aies raison et que Yerris soit simplement un pauvre gwak torturé et incompris. .Edia .P J'ouvris grand les yeux, empli d'espoir. .D .Bdia Alors, vous allez lui pardonner? .Edia .P Korther fit une moue. .D .Bdia Euh… Disons que je ne me sens pas encore en état de lui pardonner, mais peut-être qu'un jour, s'il me prouve qu'il sait être loyal… Qui sait, la vie est pleine de surprises. .Edia J'entendis Abéryl étouffer un souffle amusé tandis qu'il s'appuyait contre un mur. Korther reprit: .Bdia En tout cas, toi, tu es toujours un sari de la confrérie et, en tant que tel, tu vas me faire une petite faveur. S'il se passe quelque chose, par exemple si les Ojisaires capturent d'autres enfants ou… quoi que ce soit qui te semble important, tu viens ici et tu me le dis. Ces jours-ci, si je ne suis pas au Foyer, Abéryl y sera. Tu as compris? .Edia .P Je haussai les épaules. .D .Bdia Rageusement. .Edia .P Korther sourit de nouveau et me tapota la joue. .D .Bdia Eh bien, va voir cet ami blessé et espérons qu'il se remettra. .Edia .P J'acquiesçai énergiquement, jetai un regard à l'humain pâle et leur dis à tous les deux: .D .Bdia Ayô. .Edia .P Je sortis de là et, je pensais déjà tant à Rogan et à l'hôpital que j'oubliai de faire un détour et passai en plein par la Place Grise des Chats. Quand j'entendis un fort .Bqt eh, petit! .Eqt , je sursautai, le cœur emballé, croyant voir des Ojisaires partout. Je vis alors le vieux Fiks assis sur un banc de pierre avec des compagnons et je laissai échapper un soupir de soulagement. .D .Bdia Cela faisait longtemps qu'on ne te voyait pas par ici, le barde, .Edia me salua le vieil ouvrier. .P Je souris et m'approchai. .D .Bdia Fiks, content de te voir, tu m'as fait une sacrée peur. Comment tu vas? .Edia .D .Bdia Eh ben, comme tu vois, en train de bavarder avec toute la bande, .Edia répondit le vieil ouvrier tandis que ses compagnons continuaient à parler avec entrain. .Bdia Je te trouve très pâle, comme si tu n'avais pas vu le soleil pendant des lunes. Dis-moi, tu n'as pas fait quelque bêtise qui t'ait envoyé à l'Œillet, des fois? .Edia .P Je soufflai en faisant un geste vague. .D .Bdia Penses-tu. Moi, les mouches, j'les connais pas. .Edia .D .Bdia Oh? Eh ben, c'est tant mieux, .Edia fit Fiks en souriant, avec la tête de celui qui veut dire que, total, ce ne sont pas ses affaires. .Bdia De toute façon, je sais que t'es un bon gars! .Edia .P Je lui rendis son sourire et, alors, j'aperçus, au-delà de Fiks, de l'autre côté de la place, des silhouettes familières. C'était mon doublet le Vif avec deux compères de sa bande. Et son regard de gwak attentif était posé sur moi. Bouffres. Soudain, j'eus parfaitement conscience des pièces de monnaie que j'avais dans ma poche, je les sentis en danger et je fis: .D .Bdia Bon! Faut que j'y aille. Ayô, Fiks. .Edia .P Je fis volte-face, quittai la place à toutes jambes et grimpai une rue en direction d'Atuerzo. À un moment, je jetai un coup d'œil en arrière et, voyant que le Vif me suivait et rapidement, j'écarquillai les yeux, accélérai, et une crainte sourde m'envahit. On ne surnommait pas mon doublet «le Vif» pour rien: en quelques instants, il me rattrapa et me saisit par le bras. .D .Bdia Eh, Débrouillard! Pourquoi bouffres tu cours? .Edia .D .Bdia Lâche-moi! .Edia lui criai-je. .P Le Vif arqua les sourcils. .D .Bdia Diables. Quelle mouche t'a piqué? .Edia .P Je le foudroyai du regard et tirai pour me libérer. L'elfe roux me lâcha, affichant une expression pacifique. .D .Bdia Eh, doublet, tu me fais pas cette tête à cause des dorés que tu m'as donnés la dernière fois? .Edia .D .Bdia Ch'te les ai pas donnés: tu me les as volés, .Edia grognai-je. .P Je serrai les dents en voyant les deux compagnons du Vif nous rejoindre. Nous étions arrivés au niveau de la rue qui longeait les restes de la Vieille Muraille, juste à la frontière avec Atuerzo. Il y avait pas mal de passants, mais ils nous croisaient sans même nous jeter un coup d'œil. Je reculai, jetant un regard noir au Vif. .D .Bdia T'approche pas, isturbié. .Edia .P J'aperçus un éclat à la fois moqueur et exaspéré dans les yeux du Vif. .D .Bdia Je voulais juste te dire que ch'suis content que tu sois sorti en vie de l'enfer. Et maintenant, traite-moi d'isturbié une fois de plus et je te flanque une baffe, shour. .Edia .P Je haussai les épaules et, m'étant déjà éloigné d'un bon nombre de pas, je lui dis: .D .Bdia Démorjé! .Edia .P Je lui tournai le dos et partis en courant. Heureusement pour moi, le Vif, cette fois, ne me poursuivit pas. .P Quand j'arrivai à l'hôpital, je laissai mes sept siatos à un commis, je voulus voir Rogan et une jeune infirmière me conduisit jusqu'à une grande salle pleine de lits et de patients où elle me laissa chercher mon ami. J'errai entre les lits et, ne le voyant pas, l'espace d'un terrible moment, je pensai que je ne le trouverais pas. Mais alors, je le vis au fond, près de la fenêtre qui donnait sur une cour. Il était allongé, endormi et si pâle qu'il faisait peur. Je m'agenouillai près de lui et contemplai le bandage avant de tourner de nouveau mon regard vers son visage. Je lui touchai le front et me concentrai. À force d'insister, malgré la peau de sokwata qui le protégeait contre mes sortilèges, je réussis à trouver une brèche pour accélérer la transformation du morjas de ses os et le changer en jaïpu. Ce n'était pas beaucoup, mais cela aidait toujours un peu ou, du moins, c'est ce que disait mon maître nakrus. Quand j'eus presque entièrement consumé ma tige énergétique, je lui murmurai: .D .Bdia Prêtre, tu vas te remettre. Mes ancêtres me l'ont dit et, même si je les connais pas, ils se trompent pas. Mécréant celui qui me croit pas! .Edia .P J'esquissai un sourire en m'apercevant qu'inconsciemment j'avais imité son ton exalté. Dans la salle, on entendait les murmures des infirmiers et les plaintes des patients éveillés. Après un silence, je me levai et me rendis compte que le garçon qui était dans le lit d'à côté me regardait, l'expression sarcastique. Je fronçai les sourcils, l'air de dire qu'est-ce tu regardes, toi?, et alors qu'on aurait dit qu'il allait garder le silence, il lâcha: .D .Bdia Gwak. .Edia .P J'arquai les sourcils. Ce n'était pas la première fois que j'entendais prononcer ce mot comme une insulte, mais c'était la première fois qu'un gamin me le disait de cette façon, comme si, lui, parce qu'il avait des parents, il valait plus et, moi, parce que je n'en avais pas, j'étais un moins que rien. Eh ben, non monsieur. Plusieurs répliques me passèrent par la tête, certaines assez bonnes comme «nabot baise-clous» ou «p'tit dorloté», mais finalement je préférai ne pas faire de scandale, je me redressai et l'ignorai aussi dignement que je pus. .D .Bdia Prêtre, .Edia dis-je à voix basse. .Bdia Désolé que la compagnie ne soit pas aussi bonne à l'hôpital qu'au puits. Mais tu vas voir comme tu te remets en un paix-et-vertu, et bientôt tu nous raconteras une de tes histoires et, moi, j'en ferai une chanson. .Edia Je souris. .Bdia Je reviendrai demain et je t'apporterai une pomme. T'as dit que c'était le fruit que tu préférais. Ou peut-être une fleur. Ch'sais déjà laquelle. Une fleur-de-lune. Mon maître disait qu'elle était bonne pour tout. Sauf que… dans la vallée, y'en avait beaucoup, mais ici j'en ai vu aucune. T'inquiète pas, si je trouve pas, je t'apporterai autre chose, ça court? .Edia .P Rogan, bien sûr, ne me répondit pas. Mais j'étais sûr qu'il m'avait entendu. Finalement, avec un soupir, je m'éloignai. Et je me retins de donner un coup de poing sur la jambe bandée du nabot baise-clous. Parce que, moi, j'étais un gwak honorable, et fier de l'être. .Ch "La sokwata" Le refuge où nous emmena Yerris était, de fait, presque invisible pour qui ne savait pas où il se trouvait. Il s'agissait d'une cavité rocheuse située derrière l'un des innombrables immeubles du Labyrinthe. Il avait deux orifices. L'un, «la cheminée», était un simple trou dans la roche de peut-être un empan de large. L'autre était «la porte», qui était en réalité une étroite ouverture au fond d'une impasse particulièrement perdue où les résidents du voisinage jetaient toutes leurs ordures et vieux ustensiles inutilisables. La Taupe et la Devineresse avaient tenté de mettre un peu d'ordre dans ce fatras et ils avaient mis une caisse en bois à l'entrée pour dissuader les rats d'entrer, mais il était impossible d'échapper à l'odeur. .P J'appelai notre refuge la Grotte, car, par sa petite taille et son aspect, elle me rappelait la grotte de mon maître nakrus. Bon, ce n'était pas exactement pareil. Il n'y avait pas de coffre, ni de lanterne, ni de paillasse non plus, et la première nuit que je passai là, serré entre Manras et Yerris, me fit souhaiter être comme mon maître nakrus. Lui, il n'avait pas besoin de dormir, les odeurs ne lui donnaient pas de haut-le-cœur, et ses muscles ne s'ankylosaient pas. Mais, bon, comme il aurait dit, la vie d'un nakrus avait aussi ses inconvénients. .P Nous passâmes huit jours à jouer au chat et à la souris avec les Ojisaires. Chaque fois que nous sortions de la Grotte, nous avions l'air de paranoïaques. Nous faisions des détours exagérés, nous sortions toujours en groupe d'au moins trois personnes et nous évitions de passer par les places du quartier des Chats. En fait, nous ne croisâmes aucun Ojisaire. Et pourtant, Yerris et Slaryn rôdèrent dans tout le quartier à la recherche de nos compagnons du puits. Ils trouvèrent Syrdio et Nat le Voltigeur: tous deux étaient revenus avec la bande du Vif. Ils trouvèrent aussi la Venins et Damba, un autre garçon. Mais ce fut tout. Il en manquait vingt. Je comprenais l'inquiétude du Chat Noir et de la Solitaire: si l'un d'eux avait échappé aux Ojisaires et ressentait les effets du manque de sokwata, qui sait s'il serait même capable de se déplacer pour se rendre à nos exploiteurs? Yerris assurait que les effets étaient… très désagréables. Je me souvenais bien de l'image du Prêtre à propos des Esprits du Mal qui entraient dans le corps pour tout déchirer. Je n'avais aucune envie de le vérifier. Yerris nous avait dit très clairement de revenir au refuge immédiatement, dès que nous sentirions que les yeux nous brûlaient ou quoi que ce soit d'anormal. Il ne nous avait pas dit où il gardait la sokwata, et je dois dire que je n'insistai pas pour le savoir, pas après le regard pénétrant qu'il me jeta, assurant qu'il valait mieux que nous ne sachions rien. .P Pas un jour ne s'écoula sans que je n'aille rendre visite à Rogan à l'hôpital pour l'aider à guérir avec mes sortilèges. Je le trouvais chaque fois endormi, excepté le huitième jour où il cligna des paupières et me regarda avec des yeux qui semblaient être totalement dans un autre monde. Je lui dis «ayô», plein d'espoir, mais il ne me répondit pas et, après l'avoir vu de nouveau fermer les yeux, je lui laissai un papier dans la paume de la main. Je l'avais découpé dans un journal, ce même après-midi. Il s'agissait d'une jolie gravure de la Roche vue depuis Menshaldra. .P Je me levai. .D .Bdia En avant, shours, .Edia dis-je à Manras et à Dil. .P Nous sortîmes de l'hôpital et prîmes joyeusement la direction des Chats. Le temps que nous rentrions, la nuit tombait déjà. Malgré les plaintes de Manras, nous prîmes le chemin le plus long pour passer le plus loin possible du territoire ojisaire et nous rejoignîmes la rivière Timide qui prenait sa source dans la Roche, avant d'entrer dans le Labyrinthe par l'est. Certaines des ruelles que nous empruntâmes étaient pleines de gens de toutes tailles et couleurs; d'autres étaient désertes. Après avoir escaladé des escaliers étroits et traversé un petit pont de bois, nous arrivâmes enfin à l'impasse… ou plutôt au Couloir de la Puanteur, comme l'appelait Manras. Le nez froncé, nous passâmes par le petit corridor aussi vite que nous pûmes. Si j'avais osé ouvrir grand la bouche, j'aurais lancé un «ayô, ayô!» en entrant, mais je ne dis rien, parce qu'en plus, Yerris disait que moins les voisins nous entendaient, mieux c'était et que, sinon, ils seraient bien capables de nous expulser. À peine entré dans la Grotte, j'entendis un gémissement et je plissai les yeux dans l'obscurité. .D .Bdia Guel? .Edia fit Manras. .P C'était la Devineresse. Elle était allongée dans un coin, tremblante. La Taupe, recroquevillé non loin, dit d'une voix faible et sombre: .D .Bdia Elle va très mal. Et moi… j'vais pas beaucoup mieux. Je crois que c'est à cause de cette… sokwata. On est là depuis des heures. Sla et le Chat Noir ne viennent pas. Ils ne viennent pas, .Edia répéta-t-il. La tension vibrait dans sa voix, comme s'il essayait d'étouffer la douleur. .P Mon humeur s'assombrit d'un coup, et je m'accroupis à côté de lui, en demandant: .D .Bdia Ça fait très mal? .Edia .P La Taupe ne répondit pas. Il se contenta de s'allonger et de pousser un long soupir saccadé. Le silence était chargé d'attente et d'inquiétude. Je ne sais combien de temps s'écoula avant que Manras ne murmure: .D .Bdia J'ai les yeux qui brûlent, Débrouillard. .Edia .P Je déglutis et avouai: .D .Bdia Moi aussi. .Edia .P Et c'était vrai. Mes yeux me brûlaient comme si la Froide s'était emparée de moi, et je sentais des élancements un peu partout dans le corps. La sensation s'intensifia au fur et à mesure que le temps passait. La Devineresse ne faisait plus de bruit: elle semblait s'être évanouie. La Taupe, par contre, répétait entre ses dents: .D .Bdia Il faut qu'on sorte. Sla ne viendra pas. Il faut qu'on sorte… .Edia .P Partir, d'accord, mais pour aller où? La seule solution était d'aller voir les Ojisaires, et ceux-ci se trouvaient de l'autre côté du Labyrinthe, à peut-être une demi-heure ou plus, vu notre état. Non, me dis-je. Le Chat Noir reviendrait. Il reviendrait et il nous apporterait de la sokwata. Maudit soit-il s'il ne le faisait pas… .P La chute en enfer, graduelle au début, se précipita. La douleur passa d'être supportable à être un véritable supplice. Alors je pensai aux paroles de Rogan et je crus réellement que les Esprits du Mal s'étaient déchaînés à l'intérieur de moi. Puis je pensai à Rogan et, m'imaginant qu'il souffrait la même chose que nous, je trouvai les forces suffisantes pour me traîner vers la sortie et bredouiller à la nuit silencieuse: .D .Bdia Aidez-nous… aidez-nous… .Edia .P Je ne sais pas combien de temps je répétai la même chose jusqu'au moment où, n'en pouvant plus et voyant venir la mort, je relativisai et me dis que les Ojisaires nous faisaient peut-être pêcher des perles, mais au moins ils nous donnaient de la sokwata. Une vie de mineur prisonnier valait mieux que la mort. Je n'avais qu'à me lever, mettre sur pied mes camaros, sortir et mettre un pied devant l'autre jusqu'à… jusqu'à ceux qui nous avaient laissés dans cet état. Si, en cet instant, Slaryn n'était pas apparue dans l'impasse, je crois bien que j'aurais fini par me décider, mais la voix de la Daguenoire me rendit espoir. Je sentis une main me secouer. .D .Bdia Débrouillard! Bouffres, vous êtes tous…? Pousse-toi, laisse-moi passer. .Edia .P Elle m'écarta plus que je ne m'écartai. De toute manière, Sla alla juste vérifier que nous étions tous dedans et elle fit: .D .Bdia Où diables est Yerris? .Edia .P Ceci arracha d'un coup mon espoir. Comment? Slaryn ne savait pas où était le Chat Noir? .D .Bdia Aide-nous, .Edia balbutiai-je. .Bdia Sokwata. Sla… le Prêtre… .Edia .D .Bdia Diables, ne demande pas à te confesser, t'es pas encore en train de mourir. Je vais vous apporter la sokwata. Vous affolez pas. Yerris dit que, la fois d'avant, il est resté deux jours sans en prendre et il a survécu. Je serai pas longue. .Edia .P Elle mit une éternité à revenir. Bon, sur le moment, je ne fus pas réellement conscient de son retour; en fait, je ne me rendais pas compte de grand-chose à part que je souffrais. Je sais seulement que j'avais trouvé un petit bâton près de l'entrée et que je le mordais férocement. Des mains saisirent le bâton et tentèrent de me l'enlever de la bouche. Elles y parvinrent, me firent avaler quelque chose et, d'un coup, je sentis une vague d'énergie m'envahir, comme si, soudain, mon corps se rappelait comment il devait fonctionner. La douleur s'évanouit petit à petit, mes yeux cessèrent de brûler et, mon esprit commença à raisonner de nouveau. J'entendis les respirations sifflantes de mes compagnons, je clignai des yeux face à la lumière harmonique que soutenait Sla et je vis à côté d'elle le Chat Noir. .D .Bdia Yerris, .Edia haletai-je. Mes mains tremblaient de peur, mais tout semblait être redevenu normal à présent. .D .Bdia Esprits et démons, .Edia murmura Yerris. Il semblait encore plus épuisé que nous. .Bdia Désolé, shours. J'ai fait l'idiot. .Edia .P Je fronçai les sourcils, sans très bien comprendre ses paroles, et je tournai la tête pour m'assurer que Manras et Dil étaient rétablis maintenant. Tous deux avaient l'air aussi effrayés que moi. C'est que… ce que nous venions de vivre était un vrai cauchemar. Sla défit la lumière harmonique et, curieusement, nous ne nous retrouvâmes pas dans le noir: dehors, l'aube se levait déjà. .D .Bdia C'était pas ta faute, Yerris, .Edia dit finalement Sla. .D .Bdia Si, c'est ma faute, .Edia grogna Yerris. .Bdia J'aurais dû le prévoir. Je sais comment sont ces gwaks. Ils attaquent avant qu'on les attaque. Et ils sont incapables de faire confiance à quelqu'un. Ce sont des diables. .Edia .D .Bdia N'importe quoi, .Edia dit Slaryn avec calme. .Bdia Toi, t'aurais fait la même chose à leur place. .Edia .P Yerris ne répliqua pas et, de plus en plus perplexe, je m'enquis: .D .Bdia De quoi vous parlez? .Edia .P Yerris était inhabituellement irrité. Il répondit dans un feulement sourd: .D .Bdia De cet isturbié de gwak. Syrdio. Et le Voltigeur. Hier soir, l'un d'eux a fait semblant d'être malade. Je l'ai cru et je suis allé leur chercher de la sokwata. J'ai été idiot. Ils m'ont suivi et… .Edia .P Il se tut, et je pâlis en devinant. .D .Bdia Ils t'ont volé la sokwata. .Edia .D .Bdia T'as rond, .Edia soupira Yerris, altéré. .Bdia Tout rond. Et maintenant, va savoir où ils l'ont mise. .Edia .P Je secouai la tête, confus. .D .Bdia Mais alors… comment est-ce que tu nous as donné de la sokwata, à nous? .Edia .P Yerris inspira, et Slaryn répondit: .D .Bdia Syrdio la lui a donnée. .Edia .D .Bdia Disons plutôt qu'il me l'a vendue, .Edia rectifia Yerris entre ses dents. .Bdia Bouffres, comme je serais content de tordre le cou de ce fichu gredin de baise-clous. Si je le tenais devant moi… Gaaah… Maudits gwaks! .Edia .P Comme s'il n'en était pas un, pensai-je. Cela m'arracha presque un sourire, mais je me rembrunis aussitôt rien que de penser que Syrdio était maintenant en possession de la sokwata. Comme Yerris continuait à lancer des imprécations, je l'interrompis, hésitant: .D .Bdia Mais, Yerris… qu'est-ce que tu lui as donné en échange? De l'argent? .Edia .P La faible lumière et mes yeux de sokwata me permirent de voir la grimace du Chat Noir. .D .Bdia De l'argent, .Edia confirma-t-il. .Bdia Jusqu'à ce qu'il se rende compte que l'argent qu'on lui donne n'en vaut pas la peine. Ce jour-là, il arrêtera de nous donner de la sokwata pour pouvoir vivre quelques années au prix de notre vie. Je n'ai aucun espoir que cette ordure soit capable de partager du temps de vie. Il est pire qu'un isturbié. C'est un assassin… .Edia .D .Bdia Ça suffit, Yerris, .Edia le coupa Slaryn. .Bdia Arrête maintenant. Nous parviendrons à un accord. Soyons logiques: ce n'est pas dans leur intérêt d'avoir sept, que dis-je, neuf ennemis. .Edia .D .Bdia Sept, .Edia répliqua le Chat Noir. .Bdia La Venins et Damba se sont unis à la bande du Vif. On est sept contre une quinzaine de gwaks, presque tous d'entre douze et quinze ans. Bouah, j'ai dit sept? Tu peux enlever Manras et Dil. Ça fait cinq. Et, toi-même, tu m'as dit que la Taupe n'a jamais donné un coup de poing de sa vie… .Edia .D .Bdia Tiens ta langue, .Edia grogna Slaryn. .Bdia C'est pas ce que j'ai dit. La Taupe sait se défendre, pas vrai? .Edia .D .Bdia Oui, bien sûr, il se défend en prenant ses jambes à son cou, haha! .Edia se moqua Yerris. Slaryn lui donna une bourrade, exaspérée. Contrairement à la Solitaire et à moi, le Chat Noir ne remarqua pas l'expression honteuse de la Taupe; il faut dire que Yerris était peut-être un bon chat, mais le tact n'était vraiment pas son fort, c'est le moins qu'on puisse dire. .P Je roulai les yeux et observai: .D .Bdia Eh ben, peut-être que c'est ça, la solution: on leur rend la monnaie de leur pièce, on fauche la sokwata, on part en courant et on rentre chez nous avec la sokwata. .Edia .D .Bdia Avant, il faudrait qu'on sache où ils la cachent, .Edia dit Slaryn. .Bdia Et après, faudrait pas que le Vif donne un coup de main à Syrdio pour nous tomber dessus le lendemain. .Edia .P La Taupe hasarda: .D .Bdia Mais peut-être que si on leur en laissait la moitié… .Edia .D .Bdia Peut-être qu'ils se calmeraient pendant un moment, .Edia concéda Slaryn. .Bdia Mais seulement pendant un moment. .Edia .P Il y eut un silence. Alors la Devineresse intervint: .D .Bdia Chat Noir. Combien d'argent ils t'ont demandé? .Edia .P Yerris toussa, embarrassé. .D .Bdia Eh ben… il dit que la dose est à un doré. Alors, la prochaine fois… il a dit qu'on devrait lui en apporter deux chacun. .Edia .P Conclusion: Yerris n'avait pas pu payer et s'était engagé pour nous tous. Il y eut un silence tandis que nous assimilions la nouvelle. Un doré par semaine, c'était faisable si nous nous y employions. Mais ce n'en était pas moins une escroquerie. .D .Bdia Il faut absolument qu'on fasse sortir cet alchimiste, .Edia laissa échapper Slaryn. .P Nous acquiesçâmes silencieusement. Cependant, l'idée était très belle, mais la mettre en pratique, c'était suicidaire. Et en plus, si nous laissions les Ojisaires sans alchimiste, nos compagnons qui avaient été ramenés au Puits allaient nous maudire jusqu'à leurs derniers souffles. .P Après un autre long silence, je me rendis compte que, malgré la sokwata, la nuit blanche nous avait tous laissés exténués et, finalement, repoussant les préoccupations à plus tard, j'imitai mes camaros, revins m'allonger et bâillai… avant de me redresser d'un coup et de m'écrier: .D .Bdia Bonne mère des ancêtres! Rogan! Rogan n'a pas de sokwata! .Edia .P Je me levai si rapidement que je heurtai une partie du plafond plus bas, et le coup fut si violent que je vis trente-six chandelles. .D .Bdia Tonnerre, shour! Va doucement, .Edia souffla Yerris en me prenant par le bras. .Bdia Il manquerait plus que tu t'esquintes tout seul. .Edia .P Après avoir souffert comme un damné durant toute la nuit, il était surprenant de voir comme un simple coup m'arracha un véritable flot de larmes, mais celles-ci n'étaient pas seulement dues à la douleur. .D .Bdia Yerris! Il faut que tu m'aides, je dois apporter de la sokwata à Rogan. Dis-moi où est ce scafougné, je vais lui tailler les oreilles s'il me donne pas de sokwata. Dis-moi où il est! .Edia .P Yerris soupira et acquiesça. .D .Bdia Reste ici, Débrouillard. Je reviens tout de suite. .Edia .P Je refusai catégoriquement et sortis avec lui en me tenant la tête. Je m'étais même fait une blessure, constatai-je. Mes mains avaient du sang. .D .Bdia Bouffres. Quelle bavosserie, .Edia croassai-je, en essayant de ravaler mes larmes. .P Au bout de l'impasse, le Chat Noir s'arrêta pour jeter un coup d'œil à ma blessure, il grimaça et dit seulement un: .D .Bdia Bouffres. .Edia .P Il prit une direction et je le suivis du mieux que je pus. Chaque pas résonnait dans ma tête. Bien que le Labyrinthe commence à être un terrain connu pour moi, je me perdis un peu avec tant de ruelles, surtout que je n'étais pas en état de trop faire attention où nous allions. Le ciel s'éclaircissait et, quoiqu'il soit encore très tôt, il y avait déjà des ouvriers qui prenaient le chemin des fabriques; néanmoins, l'atmosphère était encore silencieuse et endormie. Nous arrivâmes enfin à une impasse un peu plus large où des gwaks dormaient comme des bienheureux. Le Vif, cependant, était réveillé et assis sur un tonneau, limant ses ongles avec un poignard. En nous voyant approcher, l'elfe roux ne bougea pas, mais il ne nous quitta pas des yeux. Quand nous fûmes à quelques mètres, il fit calmement: .D .Bdia Encore toi, Chat Noir? Ayô, Débrouillard. .Edia .P J'avais essayé de nettoyer mes joues autant que possible, mais ma voix me sembla un peu tremblante quand je dis: .D .Bdia Ayô. .Edia .P Le kap de la bande pencha la tête de côté, son regard alternant entre nous deux, tandis que Yerris déclarait: .D .Bdia Faut que je parle à Syrdio. .Edia .D .Bdia Si c'est pour parler affaires, c'est avec moi que ça se passe, .Edia avertit le Vif. Et il descendit enfin du tonneau, glissant le poignard dans sa manche avec une habileté manifeste. .Bdia Il s'agit de la sokwata? .Edia .D .Bdia C'est pour le Prêtre, .Edia expliquai-je. Je me raclai la gorge pour donner un peu plus de fermeté à ma voix: .Bdia Il est à l'hôpital et, tout de suite, il est peut-être en train de souffrir un enfer. Je dois aller le sauver. .Edia .P Le Vif acquiesça, l'air compréhensif. .D .Bdia Je vois. Tu veux que je t'aide, hein? Mais, diables, qu'est-ce qui t'est arrivé à la tête? C'est pas toi qui l'as bastonné, isturbié? .Edia .D .Bdia Isturbié toi-même, .Edia grogna le Chat Noir. .Bdia Le gwak s'est cogné tout seul; moi, je frappe pas mes compères. Écoute, je voulais juste te dire une chose, Vif: tu te crois très malin maintenant que tu profites de nous comme l'ont fait les Ojisaires, mais ça ne durera pas. On libèrera l'alchimiste. Et votre sokwata, on n'en aura rien à faire. Et tes amis sokwatas, je les ferai payer, tu m'entends? Je les ferai payer très cher. .Edia .P Son hostilité me choqua et m'effraya en même temps, parce que s'en prendre au Vif de cette façon et dans son propre refuge, ce n'était pas spécialement prudent. Le kap prit un air théâtralement impressionné. .D .Bdia Tu as l'esprit vengeur. Écoute, moi, je protège mes compères, c'est tout. Toi, tu voulais pas leur dire où était la sokwata. Je comprends qu'eux, maintenant, ils te le disent pas. Parce que, eux aussi, ils sont rancuniers. .Edia Il jeta un regard à sa bande. Plusieurs s'étaient réveillés et levés, sans approcher. Il reprit: .Bdia Il se trouve qu'il me reste une dose ici, dans ma poche. Et je vais la donner à mon doublet gratis. Parce que ch'suis un gwak charitable. .Edia Il mit la main gauche dans sa poche et me tendit une petite pastille noire. Je l'observai avec curiosité et, alors que j'allais la prendre, le Vif l'écarta légèrement en ajoutant: .Bdia Toutes les doses pour toi et le Prêtre, tu pourrais aussi les avoir gratis… à une condition. .Edia .P Je fronçai les sourcils. .D .Bdia Quelle condition? .Edia .P Le Vif jeta un regard en biais au Chat Noir avant de passer un bras sur mes épaules et de m'éloigner un peu en disant tout bas: .D .Bdia J'ai pas oublié que je t'ai appris pas mal de trucs pour chaparder, cet hiver, et je sais que tu te débrouillais bien, tu te rappelles? .Edia .P Comme acquiescer me donnait mal à la tête, je répondis par un: .D .Bdia Naturel. .Edia .P Il sourit. .D .Bdia Naturel, .Edia répéta-t-il. .Bdia Et comme j'ai appris que t'es un Daguenoire… Bon, comme t'es encore qu'un gosse, je te demanderai pas de chouraver la Couronne des Déchus, mais je veux te proposer un accord. Tu entres dans ma bande et tu me donnes la moitié de ce que tu gagnes. En échange, comme je te dis, deux rations de sokwata gratis et aussi un bon refuge où dormir et pas… le dépotoir où le Chat Noir vous a installés. .Edia Il sourit, moqueur. .Bdia Qu'est-ce que t'en dis? .Edia .P L'offre était très tentante. Mon regard glissa subrepticement vers les poches du Vif, si proches. Y gardait-il plus de pastilles de sokwata? Je tournai de nouveau les yeux vers le visage couvert de cicatrices de l'elfe et j'hésitai, tentant de comprendre, malgré ma tête douloureuse et ma fatigue, tout ce que me proposait mon doublet. En d'autres mots, il me disait: rejoins ma bande, compère, et associons-nous. Et cela signifiait aussi un: coupe les liens avec le Chat Noir et la Solitaire et envoie-les chasser les nuages. Je secouai la tête et dis: .D .Bdia Ch'peux pas. Yerris est mon ami. .Edia .P Le Vif arqua un sourcil. .D .Bdia Quel rapport? .Edia .P Je vacillai. .D .Bdia Eh ben… ch'peux pas le laisser. .Edia .P Mon doublet prit un air sceptique. .D .Bdia Ça serait pas plutôt que t'as la trouille de gagner ta vie en voltigeant? .Edia .P Je lui renvoyai un air têtu. .D .Bdia Ch't'en ficherai, c'est pas ça. Les grippe-clous, j'leur fais les poches sans ciller. Non, c'est plutôt que… .Edia Je haussai les épaules et, comme j'avais toute son attention, j'en profitai. .Bdia J'ai une autre proposition. Une meilleure. Tu me donnes la sokwata gratis. Quatre rations. Pour moi, le Prêtre et mes camaros des journaux. Et, en échange, je m'associe, mais seulement de jour, et ch'te jure que t'y gagneras davantage. Mais tu dis pas un mot au Chat Noir ou à la Solitaire, ça court? .Edia .P Le Vif me regardait maintenant, la mine pensive. .D .Bdia Pour le moment, ça me va. Ça court. Si le Chat Noir l'apprend, ce sera pas par moi. Mais je crois qu'il soupçonne déjà qu'on est arrivés à un accord, doublet. Aujourd'hui, je te donne ta journée à cause de ta tête. Mais, demain, on se voit sur l'Esplanade, près de la manticore, à onze heures. Sois pas en retard. .Edia .P Il m'ébouriffa les cheveux et je poussai un .qt aïe de douleur. Je m'éloignai rapidement avec le Chat Noir sous les regards indifférents, curieux ou moqueurs des compères du Vif. Nous marchâmes dans les ruelles étroites, en silence. Moi, avec mon mal de tête, je n'étais pas d'humeur à parler. Au bout d'un moment, Yerris fit: .D .Bdia Tu t'en vas avec lui, pas vrai? .Edia .P Dans sa voix, je perçus une pointe de déception. Je roulai les yeux. .D .Bdia Bouffres non. On a juste parlé, c'est tout. .Edia .P Le Chat Noir me regarda du coin de l'œil, mal à l'aise, et je me sentis mal à l'aise à mon tour. Mais je ne me voyais pas du tout en train de lui dire: écoute, Yerris, t'inquiète pas, maintenant je vais m'associer avec le Vif, mais juste un peu, je sais que tu ne l'aimes pas, mais, réfléchis, c'est lui qui a la sokwata maintenant, ce n'est pas le moment de se brouiller avec lui, hein? Je soupirai et réaffirmai mon opinion: mon accord était un accord de survie, pas une trahison. .P Quand nous laissâmes derrière nous le quartier des Chats, le Chat Noir me dit au revoir en déclarant: .D .Bdia Je vais voir si je trouve… d'autres compagnons du puits. Je suis sûr qu'il y en a d'autres ici dehors. Ayô, shour. .Edia .P Je perçus nettement son ton un peu sec, mais je n'y accordai pas beaucoup d'importance. Durant le trajet jusqu'à l'hôpital de la Passiflore, je ne pensai qu'à ma fatigue et à ma tête. À mi-chemin, je me rendis compte que j'avais oublié ma casquette dans la Grotte. En passant par l'Esplanade et en croisant le regard froncé d'un mouche, je vis mes mains couvertes de sang et, craignant d'attirer l'attention, je m'empressai de les laver dans une fontaine et de passer de l'eau sur ma blessure. Quand j'arrivai à l'hôpital, le jour s'était complètement levé et le soleil illuminait toute la partie basse d'Estergat. Je traversai la salle principale, saluai le kadaelfe, qui travaillait comme secrétaire ce matin-là, et passai directement à la grande salle où se trouvait Rogan. La scène que je vis me fit blêmir. Deux infirmiers étaient près du lit du Prêtre, essayant de le calmer. Rogan délirait, poussait des cris inarticulés et d'autres que je compris très clairement. .D .Bdia Confession, confession, je veux mourir! .Edia disait-il. .P Je me précipitai vers le lit et, en me voyant, il sembla s'apaiser un peu. Il croassa sur un ton déchirant: .D .Bdia Débrouillard, tue-moi, pour l'amour de tes ancêtres, tue-moi… .Edia .P Le voyant plus calme, un des infirmiers s'éloigna et, je profitai d'un instant où l'autre tournait la tête, pour mettre la pastille de sokwata dans la bouche de Rogan. .D .Bdia Avale, Prêtre, avale, .Edia lui murmurai-je. .P Je lui pris la main et vis comme, petit à petit, son visage se détendait, ses yeux se faisaient moins brillants et, alors, ses lèvres bougèrent. Il balbutia: .D .Bdia Es-Esprits. .Edia .P Il le dit avec si peu de force et expira si longuement que je crus qu'il venait de rendre son dernier souffle et je me traitai de tous les noms parce que je n'avais pas insisté pour que le Chat Noir me donne au moins une dose de sokwata à l'avance pour le Prêtre. Qui sait si sa crise, ajoutée à sa blessure au flanc, n'avait pas été trop pour un seul corps. Mais le Prêtre était résistant et, lorsqu'en posant ma tête sur sa poitrine, j'entendis les battements de son cœur, le soulagement m'empêcha de protester quand l'infirmier me pria de m'en aller car ils allaient changer le bandage de mon ami. Ils ne voulaient pas que je reste voir, aussi je m'éloignai, non sans m'assurer avant, une deuxième fois, que le Prêtre dormait maintenant profondément. Je n'allai pas très loin. Je sortis de l'hôpital, je traînai les pieds à travers le parc et, comme je n'eus pas le courage de faire une si longue marche pour rentrer à la Grotte, je grimpai à un arbre au tronc court et aux branches épaisses, me recroquevillai en faisant attention à poser doucement ma tête entre mes bras et fermai enfin les yeux, respirant paisiblement. Ainsi, bercé par les rumeurs de la ville, le chant des oiseaux et la douce brise d'été, je sombrai dans un long sommeil. Et je rêvai d'un enfant nécromancien, sauvage et innocent, ignorant et heureux qui, de retour dans la vallée, escaladait les troncs de ses amis les arbres et chantait en riant: karilon lu, karilon lu, Été, sois le bienvenu, moi, je chante et te salue, karilon lu, karilon lu… .Ch "Explosifs" Avec l'agilité du vétéran, Nat le Voltigeur me lança le portefeuille, je l'attrapai et le lançai à Damba. Celui-ci le fit disparaître sous sa chemise, réalisa un geste pour dire «je rentre à la maison» et, en un paix-et-vertu, il se fondit dans la foule de l'Esplanade. Après avoir jeté un regard attentif alentour, le Voltigeur s'approcha de moi avec un de ses sourires de loup. .D .Bdia On se fait un double, compère? .Edia .P Faire un double signifiait, dans notre jargon, voler quelque chose de valeur qui nous permette de passer le jour suivant sans travailler et même peut-être plus longtemps. La semaine précédente, nous avions raflé une théière en porcelaine dans un magasin. Et la semaine d'avant, je m'étais emparé d'une montre de poche, je l'avais vendue pour deux siatos à Yarras, le ruffian de la Blanche, et j'avais invité mes camaros, la Taupe et la Devineresse à manger chaud dans une taverne de Tarmil. Je savais que Yerris l'avait appris, mais il s'était contenté de me jeter un regard inquiet et il m'avait dit: fais attention, shour. Lui qui disait auparavant que seul le jugement des Daguenoires l'empêchait de se faire voleur à la tire… il ne pouvait pas me donner beaucoup de leçons. Surtout qu'à mon avis, il était beaucoup plus imprudent de voler quelque chose à Korther qu'à un grippe-clous huppé et distrait en pleine rue. .P Le Voltigeur me regardait, interrogateur. Je passai mes mains derrière la tête, bâillai et acquiesçai. .D .Bdia Ça court. .Edia .P Nous nous éloignâmes ensemble jusqu'au perron du Capitole. Je grimpai quelques marches et scrutai la place à la recherche de Manras et Dil. Je les avais laissés avec les journaux, près du commissariat central, et il me sembla les apercevoir. Cinq heures de l'après-midi venaient de sonner et l'endroit était plus peuplé qu'un jour de fête. C'est qu'en réalité, ça l'était presque, puisque, cette nuit même, commençaient les fêtes de la mi-Puits, pendant lesquelles les rues se couvriraient de guirlandes de fleurs en l'honneur des ancêtres, leurs esprits et allez savoir quoi d'autre. Le regard posé sur l'Esplanade et la houle de chapeaux, je lançai une imprécation et dis: .D .Bdia Voltigeur! Tu te rappelles ce gredin qui a presque failli m'ouvrir la tête avec son bâton? .Edia .D .Bdia Celui de la semaine dernière? .Edia .D .Bdia Celui-là, oui. Je crois que je viens de le voir. Ah, le maudit gredin… Tu sais pourquoi il s'en est pris à moi? .Edia .P Mon associé s'esclaffa. .D .Bdia Naturel que je sais! Tu l'as traité de radin parce qu'il te donnait pas un clou. Et il t'a flanqué une bonne volée. J'ai eu le temps de lui chiper son portefeuille et même son mouchoir! .Edia .P Il riait en s'en souvenant et, moi, je grimaçai. Le bras où j'avais reçu le premier coup de bâton me faisait encore un peu mal. Une chance qu'il ne m'ait pas tapé sur la tête, car ma blessure d'il y a trois semaines était tout juste guérie. Je soupirai et m'appuyai sur la balustrade, en disant: .D .Bdia Mais t'as pas entendu ce qu'il m'a dit avant de me lâcher. Tu sais ce qu'il m'a dit? .Edia .P Le Voltigeur roula les yeux et hasarda: .D .Bdia Chenapan, voyou, tique, vaurien parasite? .Edia .P J'esquissai un sourire. .D .Bdia À part ça. Il m'a lu mon avenir, ch'te jure, il m'a dit: misérable, tu finiras à l'Œillet un de ces jours, mais j'espère que tu crèveras avant et que tu seras dévoré par les rats…! Et d'autres choses du genre. De toutes les malédictions que j'ai reçues jusqu'à aujourd'hui, ce maudit isturbié a remporté la palme. Ch'te jure. Y'en a qui méritent pas seulement qu'on leur fauche leur portefeuille. Bouffres! Si je le croise dans le Labyrinthe, c'est pas moi qui vais recevoir, ch'te le dis, je lui jetterai un rat à la figure! Mes ancêtres sont témoins, c'est un maudit diable teigneux et… .Edia .P Le Voltigeur m'interrompit, impatient. .D .Bdia Abrège, Débrouillard. Et arrête avec les ancêtres, on dirait le Prêtre. Les diables teigneux, y'en a des tas. À commencer par les Ojisaires. Et si on veut faire quelque chose pour récupérer l'alchimiste, on a d'abord besoin d'argent pour acheter de bonnes armes, parce que maintenant ils sont plus que jamais sur leurs gardes et ça suffira pas de leur jeter des pierres… ni des rats. Alors, en avant, allons faire ce double. J'ai une idée. .Edia .P Je mordillai ma joue et le suivis sans protester, ravalant encore l'envie de jeter du venin sur ce grippe-clous dont la vue m'avait rappelé de mauvais souvenirs. Nous passâmes près d'un étal de pommes, le Voltigeur prit un fruit et, moi, pour ne pas être moins, j'en fis autant. Nat n'était pas beaucoup plus âgé que moi, un an de plus, peut-être, pas plus de deux, mais il volait et mendiait pour vivre depuis qu'il avait l'âge de raison et ses gestes étaient si naturels que je me demandais parfois s'il y pensait même. .P Nous arrivâmes devant la Bourse de Commerce et le Voltigeur s'arrêta. .D .Bdia Attends. Je pensais monter une scène, mais on a besoin de renforts. .Edia .D .Bdia Damba est parti, .Edia objectai-je. .D .Bdia Mouais… .Edia Nat se mordit la lèvre, pensif. .Bdia Je me demande où diables est Syrdio; depuis que tu t'es associé, on le voit plus… .Edia Il me jeta un regard en coin. .Bdia Tes camaros pourraient nous donner un coup de main. .Edia .P Je fronçai les sourcils. .D .Bdia Ils travaillent. .Edia .D .Bdia Et ils gagneraient bien plus s'ils changeaient de gagne-pain, .Edia se moqua le Voltigeur. .Bdia Toi-même, tu dis que, ces temps-ci, ils gagnent même pas trente clous à tous les deux. .Edia Et, comme j'hésitai, il insista: .Bdia Allez! Tu vois bien qu'ils meurent d'envie de nous aider. Manras, du moins. L'autre est plus long à la détente. En plus, ils ne serviront qu'à faire distraction, t'inquiète pas. .Edia .P Je cédai et nous partîmes chercher Manras et Dil. Nous les trouvâmes assis sur un perron, en train de parler avec d'autres crieurs de journaux. J'arquai un sourcil, amusé. En train de travailler dur, hein? J'allais les appeler quand, soudain, Manras se leva brusquement et s'écria avec rage: .D .Bdia Retire ça! .Edia .P Et devant mon regard stupéfait, il se jeta sur un crieur de journaux blond. Tous deux crièrent, roulèrent sur les pavés, s'attrapèrent les vêtements, heurtèrent sans le vouloir un passant qui, offusqué, leur décocha un coup de pied. Mais Manras ne dut même pas le remarquer, occupé comme il l'était à mordre le bras du petit blond… Les rejoignant enfin, je donnai une taloche à Manras pour qu'il le lâche et je l'écartai en marmonnant: .D .Bdia Bouffres, mais qu'est-ce qui t'arrive, shour! Tu sais pas que se battre, c'est bon pour les isturbiés? .Edia .P Du moins, c'était ce que m'avait dit Yal une fois, il y avait longtemps de cela, quand il m'avait trouvé au Sommet, couvert de bleus. Le petit elfe noir prit un air têtu et, comme l'autre crieur de journaux geignait et pleurait à chaudes larmes, en suçant sa morsure, il se défendit: .D .Bdia Il s'est moqué de moi! Il m'a dit que ch'suis un idiot parce que Dil me lit les titres et que, moi, ch'sais pas les lire. .Edia .P Nat le Voltigeur éclata d'un grand rire et s'exclama: .D .Bdia Ben le monde est plein d'idiots alors! Arrête de pleurnicher, isturbié! .Edia dit-il au crieur de journaux blond, avec mépris. .Bdia Manras, il sait peut-être pas lire, mais en tout cas il sait mordre, tu t'en es aperçu? Bestiole savante, navet cultivé! .Edia Et il prit Manras par le bras en lui disant: .Bdia Viens, shour. Sois pas aussi susceptible. Laisse ces journaux et viens avec nous, on a un travail sérieux à te proposer. .Edia .P Les yeux de Manras s'illuminèrent. .D .Bdia Pour de vrai? .Edia .D .Bdia Pour de vrai, .Edia sourit le voleur. .P Son ton ne me plut pas beaucoup. Malgré tout, je fis signe à Dil de nous suivre; en voyant celui-ci porter tous les journaux, je me raclai la gorge. .D .Bdia Euh… Dil. Tu vas vraiment emporter tout ça? .Edia .P Le P'tit Prince prit un air surpris. .D .Bdia Ben… naturel. Il faut les rendre si on les vend pas. .Edia .P Malgré les railleries du Voltigeur, nous l'accompagnâmes rendre les journaux au bureau de presse et ce n'est que lorsque nous fûmes de retour sur l'Esplanade, assis sur la margelle de pierre de la Fontaine de la Manticore que Nat expliqua son plan. .D .Bdia C'est simple, .Edia dit-il sur un ton excité. .Bdia On va faire le truc de l'aumônier et rincer une bijouterie. En fait, .Sm cette bijouterie que vous voyez là. .Edia .P Je pâlis un peu et tentai de lire les lettres sur la vitrine. .D .Bdia La bijouterie Canostre? .Edia .D .Bdia Tout rond. D'abord, attendez ici, je vais aller chercher un compère à moi qui sait bien s'habiller. Il m'en doit une, alors il sera de la partie à coup sûr. Lui, il fait le client grippe-clous et, vous, vous entrez et demandez l'aumône. Mon ami fera le généreux, il vous donnera de la ferraille et, le tour est joué, vous décarrez en disant merci mais sans traîner. Ça court? .Edia .P Je fronçai les sourcils. .D .Bdia J'ai pas capté, là, .Edia avouai-je. .Bdia La ferraille, c'est ton ami qui nous la donne? .Edia .D .Bdia La ferraille et, surtout, la bague ou la broche qu'il aura chouravée, naturel! .Edia m'expliqua le Voltigeur, amusé. .Bdia Moi, j'y vais pas parce que le bijoutier me connaît. Il est fait du même bois que celui qui t'a passé cette raclée la semaine dernière, Débrouillard: c'est un diable teigneux. L'heure de la vengeance a sonné! .Edia .P Je le dévisageai attentivement. Manras dit: .D .Bdia Ça me va! Combien que ça coûte, une bague? .Edia .D .Bdia Des dorés, .Edia répondit le Voltigeur. .D .Bdia Des dorés! .Edia s'enthousiasma le petit elfe noir. .P Je jetai un regard sombre à Manras et lançai à Nat: .D .Bdia T'as pensé que, s'ils nous attrapent et qu'ils nous envoient à l'Œillet, on est morts? Les gardes vont pas nous donner de la sokwata. .Edia .P Les yeux du Voltigeur étincelèrent. .D .Bdia On se fera pas prendre, c'est pain bénit. Allez, te défile pas, Débrouillard. En plus, Syrdio m'a demandé de faire quelque chose de grand, parce qu'il a besoin d'argent le plus tôt possible. Il a dit qu'il avait déjà un plan pour sortir l'alchimiste. .Edia .P Je ne fus pas surpris. Yerris et Sla, aussi, en avaient un; même qu'ils en avaient plus d'un. J'avais contribué en achetant des crochets à Korther avec l'argent qui m'était resté après avoir payé les soins du Prêtre. Le kap Daguenoire me les avait vendus bon marché, me rappelant que, si les mouches entendaient prononcer le mot «Daguenoire» de ma bouche, adieu notre amitié. Il y avait deux semaines de cela. Et Yerris et Sla n'avaient encore mis en pratique aucun de leurs plans si grandioses et hyper-secrets. Je soupirai. .D .Bdia Et c'est quoi, le plan de Syrdio? Acheter des couteaux et poignarder les Ojisaires? .Edia .P Mon compagnon haussa les épaules. .D .Bdia Il m'a pas tout expliqué, mais il a dit que le Vif trouvait que c'était un bon plan. .Edia .P Un plan auquel il ne participerait pas, devinai-je. Je croisai les bras. .D .Bdia Le Chat Noir a déjà un plan et je veux pas le lui gâcher. Alors, je vais pas entrer dans la bijouterie. Sauf si tu me dis où est la sokwata. .Edia .P La réaction fut immédiate. Aussitôt, le Voltigeur s'assombrit et me jeta un regard méfiant. .D .Bdia Non. .Edia .P Sa réponse m'arracha un souffle d'exaspération et je me levai. .D .Bdia Mais, Voltigeur! Tu me connais. Tu sais que ch'sais partager. Et je dirai rien au Chat Noir si tu veux pas. Je le jure. Mais imagine un peu, s'il vous arrive quelque chose à toi et à Syrdio, vous nous condamnez tous. .Edia .P Le Voltigeur me jeta un regard moqueur et se leva à son tour. .D .Bdia Tout rond. C'est pour ça qu'il vaudra mieux que tu couvres bien mes arrières. Et maintenant franchement: t'es avec nous ou t'es avec le Chat Noir? .Edia .P Nous nous regardâmes dans les yeux. Nous nous montrâmes presque les dents. En fait, lui, il attendait le moment où je baisserais la tête ou me jetterais sur lui. Et moi, j'essayais de trouver un bon argument. Mais je ne le trouvai pas. Je serrai les mâchoires et, alors, Manras intervint; il s'interposa en disant: .D .Bdia Débrouillard, tu vas pas te battre avec lui, hein? Se battre, c'est bon pour les isturbiés, .Edia me rappela-t-il très sagement. .P Je lui jetai un regard incrédule et moqueur à la fois, secouai la tête et lançai dignement: .D .Bdia T'es un lâche, Voltigeur. Ch'croyais qu'on était des amis. Si tu me dis pas où est la sokwata, c'est que t'as pas confiance en moi. Et je travaille pas avec des gens qui me font pas confiance. On s'en va, shours. .Edia .P Je commençai à m'éloigner et, quoique hésitant, Manras me suivit. Dil, par contre, n'hésita pas une seconde. Alors, le Voltigeur me coupa le passage. .D .Bdia Eh! Attends, Débrouillard. .Edia Il était agité. .Bdia C'est bon. Je te le dis. Rien qu'à toi. Mais, si tu le dis au Chat Noir, je te le pardonnerai jamais. .Edia .P J'affichai un sourire joyeux. .D .Bdia Ça court. Ch'serai aussi muet qu'un esprit. .Edia .P Le Voltigeur hésita avant d'approcher les lèvres de mon oreille et de me dire: .D .Bdia Elle est à la rivière Timide, dans un trou entre les rochers. À quelques mètres en descendant à partir de la Rue des Elfes. .Edia .P J'acquiesçai avec la ferme intention de le vérifier malgré toute la… euh… confiance que j'avais en l'expert chapardeur. .D .Bdia Merci, Voltigeur, .Edia lui dis-je et je souris largement cette fois-ci. .Bdia Allons soulager ce bijoutier. .Edia .P Le Voltigeur me tapota l'épaule et me lança un regard troublé, l'air de se dire: bouffres, depuis quand suis-je devenu si confiant? .salto Le vol dura pour ainsi dire le temps d'un clin d'œil. Manras, Dil et moi entrâmes dans la bijouterie parés de fines guirlandes de fleurs chipées sur l'Esplanade et je me mis à beugler sur un ton plaintif: .D .Bdia Messieurs! Donnez l'aumône pour les enfants pauvres en ce jour saint! On a faim. De grâce. .Edia .P Il y avait trois clients dans la boutique. L'un d'eux était l'ami de Nat, un type dans la vingtaine, vêtu en grippe-clous de la tête au pied. Le bijoutier faisait déjà mine d'aller nous jeter dehors quand notre complice s'exclama: .D .Bdia Pauvres âmes! .Edia .P Il avait l'air si bon enfant, si innocent, que, lorsqu'il me jeta les pièces de monnaies et, entre elles, une bague, je lâchai du fond du cœur: .D .Bdia Merci, m'sieu! Que vos ancêtres vous le rendent. .Edia .P Et nous sortîmes de là, haut la main, tout calmes, avec trois ou quatre clous d'aumône et une bague qui coûtait des dorés. Le tour était joué. Nous nous fondîmes tous trois dans la foule de l'Esplanade, nous retrouvâmes bientôt le Voltigeur et je lui glissai notre butin. .D .Bdia Tout s'est bien passé? .Edia s'enquit Nat. .D .Bdia Rageusement! .Edia affirmai-je en souriant de toutes mes dents. .D .Bdia Cet isturbié n'a rien vu! .Edia s'esclaffa Manras. .P Dil se contenta de secouer la tête et de soupirer, l'air de penser: franchement, sur quels amis je suis tombé… .P Nous laissâmes le Voltigeur se carapater avec la bague et, encore excités par notre petit succès, mes camaros et moi entamâmes la descente vers l'Avenue de Tarmil; nous nous arrêtions à chaque vitrine, trottions de-ci de-là et observions avec insouciance les honnêtes gens qui s'affairaient. .P Finalement, nous prîmes le chemin du retour au Labyrinthe, sans oublier de faire des détours et de demeurer aux aguets, car depuis que les Ojisaires savaient que nous avions une réserve de sokwata, ils étaient furieux et, trois jours plus tôt, sans aller plus loin, ils avaient failli capturer Slaryn et la Devineresse. Yerris pensait même à changer de refuge, parce qu'il se méfiait de Syrdio et n'était pas sûr qu'il tienne sa langue si on l'attrapait et l'interrogeait. .P Quand nous arrivâmes dans l'impasse du Vif, la nuit tombait déjà et, bien qu'il ne fasse pas froid, ils avaient allumé un petit feu pour éclairer. J'aperçus Damba assis sur un tonneau et je lui demandai: .D .Bdia Oùsqu'il est, le Voltigeur? .Edia .P Il haussa les épaules. .D .Bdia Aucune idée. Il est pas encore rentré. .Edia .P Je fronçai les sourcils et, un instant, j'imaginai qu'un mouche chasseur de gwaks l'avait coffré et avait emporté la bague, enfermant au passage le Voltigeur à l'Œillet. Mais, non, c'était impossible: le Voltigeur ne se laissait presque jamais coincer par les mouches, et encore moins avec un butin comme ça. .P Je me disposai donc à l'attendre avec Manras et Dil tandis que les autres gwaks jouaient aux dés, pariant des clous. Alors, le Vif apparut avec Syrdio et le Voltigeur. Tous les trois, en me voyant, s'arrêtèrent net. Une petite voix me dit que quelque chose n'allait pas et je le vérifiai aussitôt quand le Voltigeur s'approcha et me poussa de ses deux mains en grognant: .D .Bdia Traître! .Edia .P J'ouvris grand les yeux, perplexe. .D .Bdia Que bouffres? .Edia .P Le Vif intervint. .D .Bdia Oh, oh, du calme, Voltigeur: on va se comporter en gentilhomme, .Edia dit-il avec calme, en s'approchant. .Bdia Dis-moi, doublet, et sois franc. Est-ce que le Voltigeur t'a dit où se trouvait la sokwata? .Edia .P Je me pétrifiai et jetai un coup d'œil au Voltigeur avant de mentir: .D .Bdia Non. .Edia .P L'elfe roux me saisit brusquement par le bras et me plaqua contre un mur. Je n'eus pas l'impression qu'il se conduisait exactement «en gentilhomme». Il siffla: .D .Bdia J'ai dit: sois franc. Lui, il a avoué. Et si c'est pas toi qui as volé la sokwata, c'est que t'as dû le dire au Chat Noir. .Edia .P Je le regardai, épouvanté. .D .Bdia On nous a volé la sokwata? .Edia .P Cette fois, c'est Syrdio qui, me prenant par l'autre bras, me le serra de telle sorte que je laissai échapper un gémissement de douleur. .D .Bdia Avoue, Débrouillard: tu nous as trahis. .Edia .P Je fis non de la tête, ahuri. .D .Bdia Non! C'est pas vrai! J'ai été avec le Voltigeur toute l'après-midi. Je viens juste de revenir… .Edia .D .Bdia T'as bien dû le faire: la sokwata n'est plus là! .Edia rugit Syrdio. .P Je vis un éclat de panique se refléter dans ses yeux et je compris qu'aucun argument raisonnable n'allait le convaincre. Je criai cependant: .D .Bdia Je vous ai pas trahis! .Edia .P Et je me débattis pour me libérer. Le Vif s'écarta, mais pas Syrdio, et Manras se jeta sur celui-ci, lui donnant un coup de poing sur l'épaule et criant: .D .Bdia Lâche-le, isturbié! .Edia .P Sans me lâcher, Syrdio lui décocha un coup de sa main libre. Ceci fut plus que je n'en pus supporter. Qu'il s'en prenne à moi, bon, mais qu'il s'en prenne à mes camaros? Ça, pas question! Hors de moi, je me ruai sur Syrdio, le griffant et le jetant par terre. .D .Bdia Traître! .Edia me criait-il. .D .Bdia Espèce de cinglé! .Edia lui disais-je. .P À ma grande fierté, bien que Syrdio soit plus âgé, il ne l'emporta pas sur moi. On nous sépara. Le Vif me prit par la taille et, quoique je continue à me démener, il me souleva en l'air avant de me poser quelques mètres plus loin en soufflant un: .D .Bdia Ça suffit. Écoute-moi: que tu l'aies volée ou non, tant qu'on n'aura pas récupéré la sokwata, tu restes en dehors. Tu m'as compris? .Edia .P Je ne lui répondis pas. Je foudroyai Syrdio du regard, reculai de quelques pas, entouré de Manras et de Dil, et, avec une moue fière, je leur tournai à tous le dos et m'en allai en boitant. Le P'tit Prince se racla la gorge, tandis que nous nous éloignions. .D .Bdia T'avais pas dit que se battre c'était bon pour les isturbiés? .Edia .P Je perçus un brin d'amusement dans sa voix. Je soupirai bruyamment et me massai la mâchoire. .D .Bdia J'l'ai dit. Mais c'est que ch'suis un vrai sauvage, moi. Je viens des montagnes, j'ai une excuse. .Edia .P Et je pestai un bon moment contre Syrdio. Je ne me tus que lorsque nous entrâmes au .Sm -t nomlieu Tiroir pour demander le dîner à Sham. Bien que ce soit fête dans toute la ville, dans cette taverne, on révérait davantage les cartes et les choses mondaines que les ancêtres et il régnait donc la même atmosphère bruyante et familière que d'habitude. Un grippe-clous aurait trouvé que cet endroit était un antre de délinquants; pour moi, c'était presque une famille. Je venais dîner là presque tous les soirs avec mes camaros, et tous me traitaient bien. Cependant, mon humeur en cet instant n'était pas particulièrement joyeuse et aux .qt ayô, le barde! que me lancèrent certains, je répondis sans enthousiasme par un .qt ayô, ayô . .D .Bdia Tu as l'air d'avoir croisé un nadre rouge, mon gars! .Edia me dit le grand elfe noir tandis qu'il posait trois plats de bouillie de gruau sur le comptoir. .P Je donnai un coup de coude à Manras en le voyant sourire et je m'emparai d'une assiette en répliquant: .D .Bdia Un nadre rouge, non, c'était un chat bipède avec des phalanges et des griffes non rétractiles. .Edia .P La taverne s'emplit d'éclats de rires. .D .Bdia Il nous sort de ces mots, dis donc! .Edia s'impressionna le vieux Fieronilles, moqueur. .Bdia Mais où est-ce que tu as étudié, toi, à Dériens? .Edia .D .Bdia À l'école de la rue! .Edia dis-je. .P Je souris en les voyant tous rire de ma plaisanterie et je m'appliquai à engloutir la bouillie, je léchai l'assiette et, comme Dil mâchait à la vitesse d'un escargot, Manras et moi, nous errâmes entre les tables regardant les cartes de ceux qui jouaient, écoutant les paris, les voix fortes et les piques… Et petit à petit, l'assoupissement me gagna. J'étais assis par terre, bâillant et caressant Châtaigne, le chien du vieux Fieronilles, quand la porte s'ouvrit d'un coup et toute une bande entra en parlant avec animation. .D .Bdia C'est clair qu'il y a eu de la bagarre! .Edia disait l'un. .Bdia Qu'est-ce que vous pariez que c'est Frashluc? .Edia .P Et un autre, un certain Loto le Bricoleur, annonça: .D .Bdia Devinez, la compagnie! Y'a fête chez les Ojisaires. On les a entendus beugler depuis la Place Laine. .Edia .P Comme tous demandaient davantage de détails, ils s'exécutèrent, mais ce n'était pas grand-chose: ils savaient juste qu'il y avait eu du bazar en territoire ojisaire. L'un assurait que c'était une simple dispute entre eux, un autre pariait ses yeux que ceux de Frashluc leur avaient donné un avertissement parce qu'ils ne payaient pas assez d'impôts, et d'autres pensaient que le plus probable, c'était qu'ils étaient en train de déboucher des bouteilles pour fêter leurs maudits ancêtres autour d'une montagne de siatos. Moi, j'écoutais, attentif, puis, me rendant compte qu'en restant là je n'allais pas en apprendre plus sur le sujet, je me levai, tirai Dil par la manche et nous sortîmes tous les trois en direction de la Grotte. J'ignorais si Frashluc, ce grand kap du Labyrinthe, pouvait avoir intérêt à s'attaquer au Fauve Noir —certains disaient même qu'il avait intérêt à ne pas le faire—, mais ce que je savais, c'est qu'à partir de rumeurs, les habitués du .Sm -t nomlieu Tiroir inventaient mille histoires. En tout cas, s'il y avait eu du chahut chez les Ojisaires, il se pouvait aussi que Yerris et Sla aient mis en pratique leur plan sans nous avertir. À moins que les gwaks qui étaient dans le puits aient réussi à s'évader une nouvelle fois, mais cette dernière possibilité me semblait improbable. .P La Devineresse et la Taupe étaient déjà dans la Grotte, dormant à poings fermés. Mes camaros restèrent à l'intérieur mais, moi, je sortis de nouveau dans le Couloir de la Puanteur sans très bien savoir quoi faire. Rôder une nouvelle fois dans le territoire ojisaire et risquer me faire prendre? Non, ça non, me dis-je en frissonnant. Je traversai le petit pont de bois, descendis les étroits escaliers et, inquiet, je m'assis sur les marches pour attendre le Chat Noir et Sla. J'attendis un bon moment. Rien. Bon, ce n'était pas étonnant; dernièrement, on les voyait à peine, et ils ne venaient pas toujours dormir avec nous, mais… diables, s'ils avaient tenté quelque chose et que les Ojisaires les aient capturés… Je me désespérai rien que d'y penser. C'est que je doutais beaucoup que les Ojisaires fassent preuve de compassion envers eux. .P J'étais si absorbé par mes pensées que je tardai à remarquer la silhouette volumineuse qui avançait dans la ruelle au pas de course, et je me levai d'un bond pour éviter qu'elle ne me fonce dessus. L'espace d'un terrible instant, je crus qu'il s'agissait d'un Ojisaire. Mais alors, je l'entendis marmonner un juron, vis son visage, le reconnus et soufflai de soulagement. .D .Bdia Chat Noir! .Edia chuchotai-je. .Bdia Ouf, j'ai cru qu'ils t'avaient tué. .Edia .P Le semi-gnome haleta, reprenant son souffle, avant de dire: .D .Bdia Débrouillard. J'ai besoin de ton aide. .Edia .P Ces paroles m'arrachèrent un sourire plein d'espoir. .D .Bdia Pour de vrai? .Edia .D .Bdia Pour de vrai, .Edia confirma-t-il. .P Et il me donna un des deux sacs qu'il portait. Je sifflai entre mes dents. .D .Bdia Qu'est-ce qu'il y a là-dedans, des têtes d'hydre? .Edia .D .Bdia Des magaras explosives. .Edia Je le regardai, les yeux écarquillés, et il se racla la gorge. .Bdia Je t'expliquerai après. Allons-y. .Edia .P Abasourdi, je le suivis aussi rapidement que je pus dans la ruelle sombre, portant une charge qui, sans aucun doute, m'aurait spirité à l'instant si elle s'était activée. Le ciel s'était couvert et la Lune éclairait à peine, mais, étant sokwata, je voyais plus qu'assez pour éviter les obstacles, le linge suspendu et les saillies de pierre. .P Yerris me conduisit dans un endroit dangereusement proche du territoire ojisaire, situé un peu plus bas sur le versant. Nous descendîmes des escaliers déserts qui bordaient un des escarpements les plus pentus du Labyrinthe. Au pied de celui-ci, se dressaient des bâtiments avec des terrasses. Le Chat Noir pénétra dans une des arrière-cours encombrée de fourbis et il s'arrêta au milieu. Il murmura: .D .Bdia Ça va être grandiose. .Edia .P Je le regardai, impatient de savoir. Mais le Chat Noir n'ajouta rien, il posa son sac de magaras explosives et s'approcha de la paroi rocheuse haute d'une trentaine de mètres environ. Il escalada témérairement un pan et scruta quelques instants avant de se laisser tomber avec agilité et de dire à voix basse: .D .Bdia Durant mes explorations dans le puits, j'ai trouvé un trou caché par la lumière. Ce trou conduit à une caverne sombre, sans écume vampirique. Et à partir de là, y'a deux tunnels. Au fond de l'un, y'a une porte d'acier noir fermée qui mène les esprits savent où. Mais le plus incroyable, c'est qu'au fond de l'autre tunnel, on voit la lumière du soleil. Imagine un peu ce j'ai ressenti quand je l'ai découvert. On le voyait à peine, mais diables, après avoir passé tant de temps à chercher et chercher dans les tunnels de la mine, voilà que je trouve un morceau de soleil! Et, pour comble, après avoir écarté toutes les roches branlantes que j'ai pu, j'ai vu… .Edia Il fit un mouvement du menton vers les terrasses plongées dans l'obscurité de la nuit. .Bdia Ça. .Edia Il me sourit. .Bdia J'ai mis un bon bout de temps à reconnaître l'endroit. Mais, maintenant, j'ai plus le moindre doute. Il y a quelques jours, j'ai reconnu la même vieille femme sur un balcon. J'ai plus le moindre doute, .Edia répéta-t-il. .P Je le regardais, bouche bée. Je n'arrivais pas à croire qu'il ait gardé ça pour lui et qu'il ne nous ait rien dit. .D .Bdia J'ai essayé d'agrandir le trou, .Edia continua le Chat Noir. .Bdia Mais c'était impossible. Et je me suis dit: ayô liberté, je resterai dans ce puits jusqu'à ma mort. Mais, alors, ce jeune ami à toi nous a apporté les clés, on est sortis et… Sla et moi, on s'est mis à chercher le trou depuis l'extérieur. On l'a trouvé. Et, bon, maintenant, on va le faire exploser. Et on va faire sortir nos compagnons de la mine. Et on en finira avec ces crapules d'Ojisaires une fois pour toutes. .Edia Il fit une pause et se tourna vers moi. .Bdia Eh, shour. Qu'est-ce que t'en dis? T'as avalé ta langue? .Edia .P Je m'éclaircis la voix. .D .Bdia Non, non. C'est que… Ça alors, c'est… incroyable, mais… Chat Noir, je sais pas si j'ai bien compris. On fait un trou et on sort les gwaks, j'ai rond? .Edia .D .Bdia T'as tout rond, .Edia approuva le semi-gnome. .P Je secouai la tête, posai mon sac près du sien avec beaucoup de précaution, m'approchai de la paroi et me retournai. .D .Bdia Mais, Yerris, les Ojisaires ont toujours l'alchimiste. Si c'est pas eux qui nous capturent, c'est nous qui finirons par aller les voir. Syrdio et le Voltigeur ont perdu la sokwata qu'ils avaient. .Edia .P Yerris roula les yeux et, ne le voyant pas atterré par la nouvelle, je devinai. .D .Bdia Bonne mère! C'est toi qui l'as fauchée? .Edia .D .Bdia C'est Sla qui l'a fauchée, .Edia dit Yerris. .Bdia Au cas où les gwaks qui sont dans le puits en auraient besoin. Et crois pas tout ce que te disent ces isturbiés: la sokwata qu'ils avaient cachée là-bas, c'était même pas la moitié de ce que l'alchimiste m'a donné. Ils doivent encore avoir pas mal de pastilles cachées aux quatre vents. J'aurais dû faire la même chose avant qu'ils me la chipent, je sais bien, mais j'étais trop occupé à aider Sla à trouver des dorés et à payer ces explosifs… pour me préoccuper de deux isturbiés de gwaks. Enfin. Les choses sont ce qu'elles sont. .Edia .P J'expirai brusquement. .D .Bdia T'aurais pu me demander de l'aide avant. Ch'suis un Daguenoire. Je sais comment soulager les grippe-clous. .Edia .D .Bdia En tirant quelques clous de leurs poches? .Edia se moqua Yerris. .Bdia Les magaras explosives sont chères, shour. Elles s'achètent pas avec des trucs de chapardeur. .Edia .P Je me défendis: .D .Bdia J'ai volé la Wada et un diamant. Ça, c'est pas des trucs de chapardeur. .Edia .P Yerris tourna la tête vers moi et laissa échapper un rire étouffé. .D .Bdia Bon. Ça, c'est différent, .Edia concéda-t-il. .Bdia Mais, de toute façon, les explosifs sont là, et grâce à toi: rappelle-toi que t'as donné à Sla les crochets pour se couler en douce dans une maison. Moi, je me suis chargé des achats. Chacun son rôle, shour. Et, maintenant, au travail. .Edia .P Il se mit à écarter tout le fatras qu'il y avait près du mur, probablement pour ne pas le faire voler dans les airs quand il activerait la magara. Moi, son plan ne me convainquait toujours pas. .D .Bdia Yerris. Et l'alchimiste? .Edia insistai-je. .D .Bdia Te préoccupe pas de ça, .Edia dit le Chat Noir sur un ton moqueur. .D .Bdia Et comment veux-tu que je me préoccupe pas? .Edia répliquai-je vivement. .Bdia On sort les gwaks de la mine, ça court, mais pour quoi? Pour revenir à la mine le jour suivant? .Edia .D .Bdia Non, .Edia dit le Chat Noir en posant une pile de paniers à côté de moi. .Bdia Les Ojisaires ne pourront tout simplement pas nous renvoyer dans la mine, parce qu'il n'y aura plus de mine. .Edia .P Je demeurai interloqué et, comprenant ce que le Chat Noir se proposait de faire, je laissai échapper un bruit étouffé. .D .Bdia Bonne mère… Je comprends maintenant. .Edia .D .Bdia T'es sûr? Pas tout, je crois, .Edia me dit Yerris sur un ton amusé. .Bdia Parce que, si tout va bien, avant de tout faire exploser, Sla et toi, vous viendrez avec l'alchimiste par le tunnel. Vous êtes de bons harmonistes. Vous le sortirez de son laboratoire avec ses appareils pour fabriquer la sokwata. Aucun Ojisaire ne s'attendra à ce que l'alchimiste s'enfuie par le tunnel, parce que, pour eux, il n'y a aucune issue par là. .Edia Il sourit. .Bdia C'est faisable. Tout peut bien se passer… ou peut-être que non. Mais, au point où on en est, on perd rien à tenter quelque chose. Tu crois pas, shour? .Edia .P J'hésitai à peine avant d'acquiescer. L'idée d'avoir quelque chose à faire me donnait des ailes. .D .Bdia Ça court. Alors, moi, je vais travailler avec Sla. Où est-ce qu'elle est? .Edia .D .Bdia Elle devrait pas tarder à arriver. Elle… elle est allée acheter une magara de silence à Korther. On enveloppera la magara explosive avec elle, comme ça, peut-être qu'on réveillera pas tout le quartier. En plus, on va attendre les feux d'artifice des fêtes de Puits: ils commencent à onze heures et ils durent pendant quelques minutes. Dans le meilleur des cas, personne ne se rendra compte de rien. .Edia .D .Bdia Eh beh, vous avez tout sacrément préparé, .Edia fis-je, impressionné. .D .Bdia Naturel, on est des Daguenoires, .Edia lança Yerris avec une certaine fierté. .P J'arquai un sourcil, agréablement surpris. .D .Bdia Korther t'a pardonné? .Edia .P Yerris avala de travers. .D .Bdia Euh… Non, pas exactement. Mais je lui ai fait un certain nombre de promesses et… au moins, il m'a pas planté sa dague noire dans la gorge. .Edia .P Je déglutis. Rassurant. .D .Bdia Elle arrive, .Edia ajouta le semi-gnome dans un murmure. .Bdia Mais, diables, qui c'est, l'autre? .Edia .P Je me tournai et vis les deux silhouettes qui descendaient les escaliers. On entendait des rumeurs lointaines de fête en ville mais, là où nous étions, tout était silencieux. Slaryn atteignit la petite cour et nous rejoignit, suivie de l'encapuchonné. Celui-ci me sembla familier. .D .Bdia In-cro-yable, .Edia souffla l'elfe noire. .Bdia Korther nous a donné une lanterne sourde, une magara de silence, et il nous a même envoyé un observateur. Et c'est pas tout: il nous a proposé un endroit sûr pour cacher l'alchimiste. Finalement, il va même s'avérer altruiste et tout. .Edia .P Yerris émit un petit rire sceptique, mais il n'osa faire aucun commentaire à cause de la présence de l'observateur, qui s'approcha en tendant une main. .D .Bdia Abéryl, pour vous servir, les gwaks. Yerris, n'est-ce pas? La dernière fois que je t'ai vu, tu n'étais qu'un marmot, mais tu es toujours aussi noir et, moi, aussi blanc. .Edia .P Le jeune Daguenoire serra la main de Yerris énergiquement, puis il serra aussi la mienne. Je perçus son léger tressaillement et le coup d'œil qu'il jeta à ma main avant de la lâcher… Je pâlis. Avait-il senti quelque chose de bizarre? En tout cas, il ne dit rien et déclara sur un ton léger: .D .Bdia Je suis venu inscrire mon nom dans l'Histoire. À partir de cette nuit, tous me connaîtront comme Abéryl, le Héros des Gwaks. Alors l'entrée est par là? .Edia s'enquit-il, en jetant un coup d'œil intéressé à la paroi rocheuse. .P Yerris et moi échangeâmes un regard et sourîmes. Abéryl avait vraiment l'air content de pouvoir nous aider. .D .Bdia Elle est à environ trois mètres de hauteur, .Edia informa Yerris. .Bdia Si tout explose comme ça doit exploser, la partie d'en bas du tunnel devrait se retrouver à moins d'un mètre de haut, je crois. Ce que je me demande, c'est pourquoi les mineurs d'autrefois ont fait un autre tunnel plus loin et n'ont pas ouvert ici, alors qu'ils avaient une issue si proche. .Edia .D .Bdia Hum… Intéressant, .Edia dit Abéryl. .Bdia Et vous savez comment fonctionnent les explosifs? .Edia .D .Bdia On sait comment ça marche, .Edia répondit Slaryn. .Bdia Mais je n'ai fait aucun essai. .Edia .P Abéryl acquiesça, pensif. .D .Bdia Pour ça, je peux vous aider. .Edia Il posa une main sur le sac d'explosifs et demanda: .Bdia Je peux? .Edia .P Yerris hésita, puis fit un geste. .D .Bdia Vas-y. .Edia .P Abéryl défit la corde, ouvrit le sac et y pêcha un étrange instrument circulaire. Malgré ma curiosité, je n'osai pas m'approcher. Comme disait mon maître nakrus: n'approche pas ton crâne du casseur d'os si tu peux l'éviter. .D .Bdia Ils ont l'air pas mal, .Edia approuva Abéryl. .Bdia Vous les avez achetés à l'Artificier, n'est-ce pas? J'ai entendu dire qu'il était de passage dans la ville. Il vend cher mais, pour le moment, je n'ai jamais eu à me plaindre d'aucun de ses articles. Il y en a combien? .Edia .D .Bdia Au total? Cent, environ, .Edia répondit le Chat Noir. .P Abéryl souffla et, soudain, il s'esclaffa, et son éclat de rire, étouffé par son cache-nez, me sembla un peu sinistre. .D .Bdia Cent! Et qu'attendez-vous pour faire sauter la Roche? .Edia demanda-t-il avec entrain. .P Yerris se racla la gorge. .D .Bdia C'est la mine qui va sauter, pas la Roche… .Edia .P Abéryl émit un bruit de gorge amusé et, horrifiés, nous le vîmes jeter la magara en l'air avant de la rattraper au vol. .D .Bdia Cent de ces trucs-là… ça a dû vous coûter les yeux de la tête. .Edia .P Le semi-gnome marmonna quelque chose tout bas et dit: .D .Bdia Ça nous a coûté pas mal, oui. Et maintenant, tu veux bien arrêter de jouer avec ça? .Edia .D .Bdia Oups. .Edia Abéryl attrapa de nouveau la magara à la volée et fit: .Bdia Pardon. Tu as raison. On a assez causé comme ça: au travail. .Edia .P S'ensuivit tout un inquiétant processus au cours duquel je l'aidai à enchevêtrer cinq disques explosifs sur un fil. Quand Abéryl dit que tout était parfait, Yerris grimpa jusqu'au fameux trou, fixa le cordon de disques comme le lui demanda le Daguenoire et à peine était-il redescendu qu'un boum retentit et me prit tellement par surprise que je fis un bond, croyant que les magaras s'étaient activées toutes seules. .D .Bdia Calme tes nerfs, compère! .Edia se moqua Sla. .Bdia Ce sont les feux d'artifice. .Edia .P Je poussai un soupir de soulagement suivi d'imprécations inintelligibles. Cette histoire d'explosions ne me plaisait pas. Franchement, j'aurais préféré que mon maître soit là pour lever une petite troupe de squelettes et les envoyer droit sur les Ojisaires. Sûr que certains mourraient d'une crise cardiaque et que les autres partiraient en courant comme des écureuils effarouchés. .P Je revins à la réalité quand je vis Abéryl prendre la magara de silence et se tourner vers nous. Il nous fit un geste de la main. .D .Bdia Écartez-vous, ça, c'est mortel. .Edia .P Non, sans blague? Ça, je l'avais bien compris depuis le début. Nous prîmes les sacs, allâmes les déposer loin de là et, finalement, nous restâmes tous les trois cachés derrière le coin du bâtiment contigu. Comme Yerris pointait le nez, ne voulant pas rater le spectacle, Sla, exaspérée, le tira par la chemise. .D .Bdia Chat Noir! .Edia .D .Bdia Je veux juste voir, .Edia protesta-t-il. .D .Bdia La curiosité tue le chat, .Edia répliqua Slaryn. Elle hésita et ajouta: .Bdia Espérons que ça va marcher, sinon… .Edia .P Le Chat Noir se tourna et sourit en s'approchant très près d'elle. .D .Bdia Ça va marcher, princesse, .Edia murmura-t-il. .Bdia Il faut que ça marche. .Edia .P Je les contemplai, les yeux ronds. Bonne mère… Ils n'allaient tout de même pas s'embrasser juste quand tout allait exploser, n'est-ce pas? Soudain, Abéryl apparut au coin au pas de course, il heurta le Chat Noir et lança: .D .Bdia Bouchez-vous les oreilles! .Edia .P Malgré la magara de silence, l'explosion s'entendit, même avec les oreilles bouchées. Plusieurs secondes après, on entendait encore des roches et des pierres rouler. Je m'écartai du mur de l'édifice en titubant et risquai un coup d'œil, le premier. Un impressionnant nuage de poussière s'était levé et je toussai tout en m'approchant. Je lançai un sortilège perceptiste et souris largement en m'apercevant qu'il n'y avait plus d'obstacle. Le tunnel était ouvert. .D .Bdia Voie libre! .Edia fis-je. .D .Bdia Attention, shour, .Edia me lança Yerris en me prenant par le bras et me tirant en arrière. .Bdia Il se pourrait qu'une magara n'ait pas explosé. .Edia .P Je reculai avec lui mais, après avoir attendu un moment et constaté qu'aucun voisin ne venait et que rien d'autre n'explosait, nous décidâmes de nous approcher. Les feux d'artifice étaient déjà terminés et, dans la petite cour, le silence régnait. Quand j'entendis Abéryl assurer que les cinq disques avaient été vidés de leur énergie, je me hissai agilement par le trou et lançai un sortilège de lumière harmonique. Le tunnel était si étroit et si bas que n'importe quel saïjit n'aurait pas pu y passer. J'avançai de quelques pas et, arrivant à un léger virage du tunnel, je crus alors distinguer une lumière lointaine, là-bas au fond. Était-ce l'écume vampirique? C'était plus que probable. .P J'allais faire un pas de plus quand mon pied droit heurta quelque chose. Curieux, je m'accroupis et examinai l'objet. C'était un os. Et il avait l'air très vieux. Par réflexe plus que par nécessité, j'absorbai le morjas et, tout en le faisant, mon autre main trouva un autre os. .D .Bdia Fichtre, c'est quoi ça, un cimetière? .Edia murmurai-je. .D .Bdia Draen! .Edia chuchota Yerris. .P Il m'appelait depuis la bouche du tunnel et, le voyant tenter de monter le sac d'explosifs avec précaution, je laissai les os et me précipitai vers le Chat Noir pour l'aider. Une fois en haut, Yerris fit: .D .Bdia Bon. D'abord, je vais faire sortir tous les gwaks et, ensuite, je placerai les explosifs. Abéryl, je crois pas qu'il puisse me suivre à travers l'écume vampirique: il faut quand même marcher un bon moment pour arriver à la caverne. Mais tout se passera bien, t'inquiète pas. Toi, va avec Sla chercher l'alchimiste. Dans deux heures, au plus, tout sera prêt. .Edia Comme j'acquiesçai, il me prit par le bras et me murmura: .Bdia Eh. Fais très attention. Les Ojisaires ont peut-être pas réussi à nous capturer pour le moment mais, s'ils t'attrapent sur leur territoire, ils te fumisent, tu m'entends? Et n'oublie pas, shour: s'il arrive quelque chose à Sla, tu me le paieras. .Edia .P Je frémis en sentant sa main serrer mon bras avec plus de force et je secouai la tête. .D .Bdia Prends pas la mouche, Chat Noir. Je fais ce que je peux. .Edia .P Yerris soupira, me lâcha et me tapota l'épaule. .D .Bdia Je sais. En avant et bonne chance. .Edia .P J'esquissai un sourire, lui tapotai moi aussi l'épaule, m'appuyant sur lui pour me lever, et je me glissai au-dehors. Abéryl venait de placer deux caisses en bois sous le trou, pour former un petit escalier. Il écarta une pierre, donna un coup de pied à une autre et, sous mon regard curieux, il se frotta les mains en déclarant calmement: .D .Bdia Préparer le chemin de retour est essentiel. .Edia .P J'acquiesçai et, me rappelant que Yal m'avait dit une fois quelque chose de semblable, j'affirmai: .D .Bdia Yal dit que, pour un bon voleur, y'a pas d'aller sans retour… Non, attends, qu'y'a pas de retour sans aller. Il dit que… .Edia .P Sla me saisit en soufflant. .D .Bdia Allons-y, shour! On a des choses à faire. .Edia .P Je la suivis sans protester, traversant les ombres de la nuit, et je crus entendre derrière nous Abéryl lancer sereinement un: .D .Bdia Bonne chance. .Edia .Ch "Résurrecteur" Finalement, l'hypothèse selon laquelle les Ojisaires avaient débouché des bouteilles de vin pour fêter les Fêtes de Puits s'avéra être exacte: on entendait des chants, de grosses voix et des éclats de rire provenant d'une des terrasses des bâtiments qui bordaient le fameux corridor. J'espérais seulement que dans quelques instants les chants ne se changeraient pas en rugissements d'alerte. .P Nous avions mis une éternité à atteindre le toit de la maison qui était au fond de l'impasse. Mais nous étions finalement en territoire ojisaire. Slaryn rampa sur les tuiles jusqu'au mur d'un des immeubles et, enveloppé d'ombres harmoniques, je la suivis. Au début du trajet, l'elfe noire m'avait répété et répété des choses du style: ne fais pas de bruit, ne te plains pas et n'oublie pas d'utiliser les ombres exactement comme moi. Je soupirai silencieusement. Parfois, j'avais l'impression que Slaryn me prenait pour un gosse de cinq ans. .P Slaryn jeta un coup d'œil dans la ruelle et, accroupi entre les tuiles et la paroi de l'immeuble, j'attendis patiemment qu'elle bouge. Enfin, la Daguenoire me tira par la manche pour attirer mon attention et je la vis disparaître sous le toit. Je marchai à quatre pattes et, en me penchant, je vis un tas d'ombres descendre par une gouttière. Elle ne faisait aucun bruit. Dans le corridor, il y avait deux lanternes. Une assez proche de l'endroit où Slaryn atterrit, une autre près d'un Ojisaire qui montait la garde, à l'entrée de l'impasse. .P Après m'être assuré que l'Ojisaire ne regardait pas dans notre direction, je m'accrochai moi aussi à la gouttière et commençai à descendre aussi silencieusement que je pus. Ce n'était pas ma meilleure nuit, car j'avais encore mal au bras et à la mâchoire à cause des coups de poing de Syrdio, rien de grave, mais cela me déconcentrait. Quand je posai les pieds sur le sol, je me tapis près de Slaryn, et elle me montra sa main comme si elle se retenait de me donner une gifle. Je m'aperçus alors que mon sortilège d'ombres s'était dissipé. Mince. Je le refis, pensai que Slaryn avait une bonne raison d'être en colère et baissai les oreilles. Elle me donna un léger coup d'avertissement et se mit à raser le mur. Nous passâmes près de la lumière de la première lanterne et Slaryn se mimétisa si bien qu'elle m'arracha une moue admirative. Je tentai de l'imiter —après tout, c'était ce qu'elle m'avait demandé de faire. Sauf que mon intuition me dit que mes harmonies n'étaient pas aussi bien réussies. Enfin, la Daguenoire s'arrêta devant ce qui devait sûrement être la porte qui menait au laboratoire. Elle sortit une clé et j'écarquillai les yeux en comprenant que, par quelque moyen, elle avait réussi à en faire une copie. Je m'approchai aussi discrètement que possible et, soudain, mon pied heurta quelque chose et je me paralysai en entendant un léger craquement. Bonne mère… Je baissai un regard assassin vers la pierre sur laquelle j'avais buté mais, quand je la reconnus, l'espace d'un instant, j'oubliai tout. C'était ma pierre affilée! Les Ojisaires avaient dû la jeter le jour où ils m'avaient capturé. Ressentant une certaine joie après ma découverte, je la ramassai et, comme Sla venait d'ouvrir la porte, je m'empressai de suivre la Daguenoire comme une ombre. Je pouvais à peine croire que l'Ojisaire qui montait la garde ne nous ait pas vus. .P Nous parcourûmes un couloir et, là, je remarquai qu'en marchant, elle faisait plus de bruit que moi… Je roulai les yeux. Nous étions en pleine maison des Ojisaires, en danger de mort, et, moi, je me mettais à comparer des habiletés? Esprits… .P Après quelques pas, Slaryn s'arrêta devant une porte et, cette fois, elle sortit un crochet. Me sentant un peu inutile, je décidai de m'assurer au moins qu'il n'y avait pas d'alarmes sur la porte. Il n'y en avait pas. Slaryn me donna une petite claque sur la main, elle se concentra et, finalement, elle força la porte; elle entra, j'entrai à mon tour, et elle referma derrière nous. .P Nous nous retrouvâmes dans une pièce plongée dans le noir. Il n'y avait pas de fenêtres. Que de l'obscurité. Le sortilège de lumière que je lançai éclaira à peine et Slaryn me donna une autre tape. Fichtre… Elle alluma la lanterne sourde et je parvins à voir une longue table encombrée de tout un tas de flacons et d'étranges instruments. J'entendis un bruit métallique juste quand la lumière éclaira le visage pâle d'un gnome entre deux âges, barbu et déguenillé, allongé sur une paillasse. Ses yeux clignèrent, et Slaryn murmura rapidement tout en s'approchant: .D .Bdia Monsieur Wayam, on est venus vous libérer! .Edia .P L'alchimiste laissa échapper un petit rire qui me fit dresser les cheveux sur la tête. Il souleva ses chaînes. .D .Bdia Et comment? .Edia croassa-t-il d'une voix nasillarde. .Bdia Je suis enchaîné. Même l'acide le plus puissant ne peut rompre l'acier noir. Vous ne pourrez pas me libérer. .Edia .D .Bdia Si, je pourrai, .Edia répliqua Sla, en s'accroupissant près de lui. .D .Bdia Tu ne pourras pas. .Edia .D .Bdia J'ai du sang d'hydre. .Edia .P Là, l'alchimiste garda le silence. .D .Bdia Ça peut fonctionner, .Edia admit-il finalement. .D .Bdia Ça va fonctionner. Les sokwatas ont été libérés, .Edia informa Sla à voix basse. .Bdia Et on va vous emmener en lieu sûr. .Edia .P Le gnome lui jeta un regard noir. .D .Bdia Chez un autre geôlier? .Edia .D .Bdia Non. Mais c'est vous qui avez inventé et fabriqué la sokwata. Et vous devrez continuer à en fabriquer jusqu'à ce que vous nous donniez un remède définitif. Cela me semble un accord équitable, .Edia conclut Sla. .P L'alchimiste se mordilla la joue tandis que Sla sortait ce miraculeux sang d'hydre, et je secouai la tête, incrédule. Qu'avait-il tant à méditer? Peut-être que tant de prison et tant d'alchimie avaient affecté sa tête. .P Ce que je vis ensuite m'arracha une moue surprise: après avoir mis une sorte de poudre noire sur la chaîne, Sla cracha sur celle-ci. Mais je vis aussitôt le résultat: en quelques instants, le chaînon noir se réduisit au point de n'être plus qu'une fine cordelette et, finalement, il fondit complètement. .D .Bdia Incroyable, .Edia murmura l'alchimiste, émerveillé. .Bdia Je n'avais jamais vu de sang d'hydre. Où l'as-tu trouvé? .Edia .D .Bdia Au marché noir, .Edia répondit Slaryn. Elle avait procédé de même avec les chaînes qui maintenaient les pieds, et l'alchimiste se vit rapidement libéré. L'elfe noire fit: .Bdia Dites-nous de quoi vous avez besoin pour fabriquer la sokwata et on l'emportera. .Edia .P L'alchimiste se leva et, sans rien dire, il tendit un index vers un flacon. Je le pris et le mis dans mon sac. Il fit le tour de la table et, chaque fois qu'il indiquait quelque chose, je le rangeais. Je pris même un petit carnet plein d'annotations. Alors il s'arrêta, leva une main, se gratta la barbe et acquiesça. .D .Bdia C'est tout. Je crois. .Edia .D .Bdia Vous croyez? .Edia haletai-je. .D .Bdia Mm, .Edia confirma l'alchimiste. Il se frotta les yeux. .Bdia Tout l'essentiel, oui. Nous… pouvons partir maintenant? .Edia .P J'échangeai un regard avec Slaryn. Celle-ci acquiesça. .D .Bdia Allons-y. Surtout, faites pas de bruit. Et soyez pas surpris par le chemin qu'on va prendre. .Edia .D .Bdia Je serai davantage surpris si vous réussissez à me faire sortir de là en vie, .Edia rétorqua Monsieur Wayam. .P J'entendis clairement le soupir exaspéré de Slaryn. Elle le prit doucement par le bras et le guida vers la porte. Je me rendis compte alors que le gnome boitait et je soufflai. .D .Bdia Pourquoi vous boitez? .Edia .P Ma question me sembla accusatrice, même à moi. Mais, diables, notre tâche n'était-elle pas déjà suffisamment difficile pour qu'en plus, l'alchimiste soit boiteux? Cela aurait pu être pire, me dis-je: il aurait pu lui manquer les deux jambes. Ou pire encore: il aurait pu être mort. .P L'alchimiste jeta un coup d'œil sur moi, l'air de me remarquer pour la première fois. .D .Bdia Ils m'ont flanqué une volée de coups il y a quelques heures. N'est-ce pas une bonne raison? .Edia .P Son ton ajoutait implicitement un: petit impertinent. Je grimaçai et, quand Sla nous imposa silence, je scellai mes lèvres. Nous parcourûmes de nouveau le couloir jusqu'à la porte qui donnait sur le corridor extérieur. La porte qui menait au tunnel et à la mine était de l'autre côté. Et, franchement, je ne voyais pas comment nous allions traverser l'impasse jusqu'à elle sans que l'Ojisaire qui montait la garde ne nous voie. .P Sla entrouvrit la porte silencieusement et s'entoura d'ombres harmoniques avant de se glisser au-dehors, agrippant l'alchimiste par la manche. Je les suivis, portant le sac plein de flacons et d'instruments. Je refermai derrière moi et, alors que Sla venait juste d'ouvrir la porte d'en face avec un autre double de clé, je perçus un mouvement à l'entrée de l'impasse, je vis quatre Ojisaires pointer leurs arbalètes sur nous et je criai: .D .Bdia Courez! .Edia .P Les carreaux sifflèrent droit sur moi, je me précipitai sur l'alchimiste pour le pousser à l'intérieur et je ne compris pas comment diables aucun projectile ne m'atteignit, puis, courant déjà dans les couloirs intérieurs, je constatai qu'en fait, un trait avait déchiré ma chemise. .D .Bdia Isturbiééés! .Edia hurlai-je. Et je pressai l'alchimiste lui lançant toute une kyrielle d'imprécations, parce que le maudit boitait et que, bouffres, ce n'était pas le meilleur moment pour cela! .P Heureusement, le gnome n'était pas si boiteux que ça, et nous arrivâmes à la porte du tunnel avant que les Ojisaires n'entrent par celle du corridor. Nous les entendîmes se précipiter dans le couloir et Sla referma la porte en criant: .D .Bdia J'ai rien pour la barricader! .Edia .P Et moi encore moins, voulus-je lui répliquer, mais la terreur me nouait la gorge. J'allais continuer à courir quand, soudain, l'alchimiste attrapa mon sac, enfonça la main dedans et en sortit un flacon. .D .Bdia Mmnon, ce n'est pas celui-ci, .Edia marmonna-t-il. .P Il en sortit un autre, plissa les yeux comme s'il tentait de voir dans la pénombre, et j'étais déjà sur le point de lui dire qu'il chante quelque requiem parce que nous allions tous mourir quand, à ma stupéfaction, il lança le flacon contre le sol près de la porte. Et des flammes surgirent. .D .Bdia Bonne mère! .Edia bégayai-je. C'étaient ça, les flacons essentiels pour fabriquer la sokwata? Je t'en ficherai… .P L'alchimiste partit en courant et, Sla et moi, nous le suivîmes, nous le devançâmes et nous arrivâmes à cette fameuse porte métallique qui faisait bong. Et quelle douche glaciale je reçus quand Sla tenta de tirer le battant et ne put l'ouvrir. .D .Bdia En arrière! .Edia cria-t-elle. .P Je reculai sans trop savoir pourquoi et, quand je vis Slaryn sortir un disque explosif, je m'empressai de saisir l'alchimiste pour l'inviter à se replier. L'explosion m'assourdit, et Slaryn dut me prendre par le bras pour me rappeler que nous avions des Ojisaires à nos trousses, déjà en train d'entrer dans le tunnel. Ils avaient abandonné leurs lourdes arbalètes pour sauter par-dessus les flammes, mais ils avaient toujours leurs dagues. Sans aucun doute, ils devaient être perplexes en voyant le chemin que nous prenions, et moqueurs, peut-être, à l'idée que nous pensions réussir à faire évader l'alchimiste et les gwaks. Ils n'imaginaient pas que nous puissions avoir une autre issue. .P La porte métallique était cabossée et ouverte. Nous descendîmes les escaliers précipitamment, et Sla cria: .D .Bdia Chat Noir! Ils nous poursuivent! .Edia .P Nous arrivâmes en bas des escaliers, et je pus voir le chef-d'œuvre qui allait en finir avec la mine de salbronix: les magaras explosives étaient disposées dans tout le tunnel. Et la porte d'acier noir avait déjà sauté. Malgré le cri d'alarme de Sla, le Chat Noir nous reçut avec un sourire de soulagement. .D .Bdia Bonsoir, monsieur Wayam. Ne craignez rien: vous sortirez de là en vie. Cours, Sla, mets-le à l'abri. Prenez le tunnel. .Edia .D .Bdia Je me charge de le faire exploser, .Edia dit Abéryl. Visiblement, malgré ce qu'avait dit le Chat Noir, le Daguenoire semblait supporter assez bien les attaques d'écume vampirique. Il se trouvait accroupi près d'une magara explosive, attachée à un fil qui entrait directement dans le tunnel. .Bdia Ça va être mortel, .Edia ajouta-t-il. .P Mortel, disait-il! Sacrément mortel, oui! Je tirai l'alchimiste par la manche, et celui-ci ne se fit pas prier pour me suivre en courant vers l'autre caverne. Tout était vide: les gwaks libérés devaient déjà être en sécurité dans les ruelles du Labyrinthe. .D .Bdia Chat Noir! .Edia cria Sla. .Bdia Écoute Abéryl: il sait ce qu'il fait. .Edia .P Malgré tout, Yerris hésitait, et je crus comprendre son dilemme: il désirait ardemment s'assurer que le tunnel exploserait et serait inutilisable pour un bon bout de temps. Je lui lançai: .D .Bdia Chat Noir, avec ces explosifs, tout va nous tomber dessus, cours, scafougné! .Edia .P Et je n'attendis pas davantage, parce que j'entendais déjà les rugissements d'incompréhension des Ojisaires qui venaient en courant dans le tunnel, sans imaginer un seul instant que la mort les entourait de toutes parts. Mû par l'urgence de la survie, je ne pouvais penser qu'à courir et à ne pas perdre de vue l'alchimiste. Celui-ci, en apercevant la brume de lumière, s'exclama: .D .Bdia Mais qu'est-ce que c'est que cette horreur? .Edia .P Il ne parut pas si horrifié, car il entra néanmoins dans le tunnel de lumière sans même ralentir. Nous avions peut-être fait une cinquantaine de pas quand Abéryl cria quelque chose et passa à côté de nous en courant comme un lièvre. Et l'explosion se produisit. .P Je me jetai à terre et, curieusement, la brume de lumière étouffa presque toute la détonation qui survint. Ceci ne m'empêcha pas de m'écorcher les genoux sur la roche coupante. Sans y penser, j'inspirai, ne trouvai pas d'air et me levai, asphyxié, juste pour voir l'enfer se déchaîner à la surface. Les pierres tombaient, la lumière vibrait comme si elle se plaignait d'un tel fracas et, le pire, c'est que je ne voyais personne. .P Après quelques instants à avancer maladroitement, je parvins à crier: .D .Bdia Chat Noir! Sla! .Edia .P Je répétai mon appel jusqu'à ce que mon pied heurte quelque chose de mou et, le cœur glacé, je m'empressai de saisir le corps. À mon soulagement, je sentis une réaction et des mains m'agripper. Je le tirai vers le haut. C'était l'alchimiste. Mais il était à moitié évanoui. .D .Bdia M-monsieur Wayam, .Edia bafouillai-je. .Bdia Vous êtes vivant? .Edia .P L'alchimiste souffla sans ouvrir les yeux. .D .Bdia Pour l'instant. Mais pas pour longtemps. J'ai comme l'impression que… que la vie s'en va comme un torrent. .Edia .P Je compris son problème et blêmis. Diables. Si nous ne sortions pas de là rapidement, la brume allait absorber tout son jaïpu et le tuer. .D .Bdia Allons, courage, il faut qu'on sorte d'ici sinon vous mourrez. .Edia .P Je lui prêtai mon appui, et nous avançâmes de quelques pas avant que j'entende des voix. .D .Bdia Ne me tuez pas, j'ai une femme et des enfants, s'il vous plaît! .Edia .P La scène que je vis en arrivant à un détour me glaça les sangs. À peine à quelques mètres de moi, je vis Slaryn et, non loin, sur un petit îlot rocheux, se tenait le Chat Noir, menaçant un Ojisaire avec un disque explosif. Et ce n'était pas n'importe quel Ojisaire, compris-je avec un frisson, reconnaissant finalement la voix. C'était Lof, le Masqué, celui qui nous apportait le pain magique tous les jours et nous racontait des blagues. .D .Bdia Nooon! .Edia rugis-je. .Bdia Chat Noir, ne le tue pas! .Edia .P Je laissai Slaryn s'occuper de l'alchimiste et courus vers le Chat Noir. .D .Bdia Ne fais pas ça, .Edia dis-je. .Bdia C'est le Masqué. .Edia .P Le Chat Noir me regarda comme s'il ne me reconnaissait pas. .D .Bdia Rond, shour. C'est le Masqué: un Ojisaire sans-cœur qui nous racontait des blagues alors qu'il nous voyait souffrir. .Edia .D .Bdia Non, .Edia dis-je, altéré. .Bdia Ne le tue pas. C'est pas bien, Yerris. S'il te plaît. Ne perdons pas plus de temps, sortons d'ici. L'alchimiste est en train de mourir. .Edia .P Le Chat Noir regarda Lof dans les yeux, fit une moue de dégoût et grogna. .D .Bdia Si tu tentes quelque chose, ch'te fais avaler ce disque, Lof. .Edia .P Il descendit de l'îlot et ouvrit la marche tandis que je m'empressai d'aider Sla avec l'alchimiste. Voyant que son jaïpu s'en allait à grande vitesse et sachant qu'il nous restait encore un bon bout de chemin pour sortir de là, d'après le Chat Noir, je compris que nous n'arriverions pas à temps. Et j'étais déjà sur le point de tomber dans le plus profond désespoir quand je pensai que, moi, je pouvais faire quelque chose. Je lui pris le bras à deux mains et me concentrai tandis que nous avancions. Comme transformer son propre morjas en jaïpu m'aurait demandé une concentration que je ne pouvais avoir, étant donné la situation, je m'employai à transformer le mien et à lui envoyer des ondes de jaïpu. Cela me servit d'avoir absorbé le morjas de ces os que j'avais ramassés dans le tunnel d'évasion et, au bout d'un moment, l'alchimiste retrouva un certain aplomb. .D .Bdia Impressionnant, .Edia l'entendis-je murmurer. .P Je pâlis, espérant qu'il ne tirerait pas trop de conclusions sur ce qui venait de se passer. Utiliser le morjas des os pour rendre la vie à un être qui n'était pas encore mort, était-ce de la nécromancie? Je ne croyais pas cela. Ça, c'était soigner, pas ressusciter. Aussi, quand je vis que Lof nous suivait, derrière, avec une mine plus morte que vivante, je lui pris la main et l'aidai de la même façon. Peut-être que je ne m'appliquai pas autant mais, en tout cas, le Masqué parvint à nous suivre avec plus de vigueur. .P Le chemin jusqu'au trou me parut sans fin. Je pensais déjà que Yerris s'était perdu quand celui-ci s'arrêta, tâtonna la paroi à travers la lumière et acquiesça. .D .Bdia Par ici. .Edia .P Nous plongeâmes dans la lumière et entrâmes dans une caverne par un trou plutôt étroit. À tel point que j'eus du mal à faire passer le sac plein de flacons. Allez savoir combien de choses totalement superflues l'alchimiste m'avait fait emporter. .P Nous respirâmes, soulagés, quand nous laissâmes l'écume vampirique derrière nous. .D .Bdia Je commençais à croire que vous étiez restés ensevelis, .Edia nous accueillit Abéryl. Sa silhouette voilée se dressait près du tunnel de sortie. .Bdia Allez, gnome, debout, tu te remettras. .Edia .P Mais l'alchimiste s'était étalé sur la roche et croassait des choses incompréhensibles. Je frissonnai. Il ne manquait plus qu'il soit devenu fou et… .D .Bdia Debout, .Edia répéta Abéryl. .P À eux deux, le Chat Noir et lui aidèrent l'alchimiste à passer dans l'étroit tunnel et ils avancèrent par à-coups tandis que Sla ouvrait la marche, éclairant le chemin. Je tirai le Masqué par la manche et celui-ci avança en chancelant derrière moi, étourdi. .P Depuis l'entrée du tunnel, la lumière vampirique ne m'avait pas semblé si lointaine. Mais le chemin inverse me parut long, très long, parce que je n'avais qu'une envie: sortir de là, retourner auprès de mes camaros et dormir à poings fermés. .D .Bdia Attention aux magaras, .Edia dit alors Abéryl. .Bdia J'ai mis toutes celles qui restaient. Je suppose que vous ne vouliez en garder aucune comme souvenir, n'est-ce pas? .Edia .P Grognant sous le poids de l'alchimiste, le Chat Noir répliqua: .D .Bdia Bouffres, non. Que tout saute, le tunnel, la mine, l'écume et toute cette maudite fournaise. .Edia .P Abéryl lui adressa un regard souriant par-dessus son épaule et acquiesça. .D .Bdia Alors, qu'il en soit ainsi. .Edia .P Nous y étions presque. Et je me retenais de pousser Abéryl, pressé de quitter enfin ce tunnel. Ils commencèrent à sortir. Abéryl sauta d'un bond agile au-dehors et ils firent descendre l'alchimiste à moitié dans les airs; je mis un pied sur la caisse de bois et j'allais tirer le Masqué pour l'aider quand, soudain, celui-ci trébucha sur le fil. .D .Bdia Attention au fil! .Edia s'écria Abéryl. Il se précipita pour dépêtrer Lof mais, quand il toucha une magara, ses yeux étincelèrent de terreur. Il fit un bond en arrière et s'époumona: .Bdia Bouffres, mettez-vous à couvert! Courez! .Edia .P Et il courut. Je voulus l'imiter mais, avec la hâte, je trébuchai sur les marches improvisées. Comme j'essayais de récupérer l'équilibre, je crus voir, comme un éclair, une silhouette familière qui se tenait là, à l'angle, et qu'Abéryl poussait en arrière, et alors… tout explosa. .P Tout fut si rapide que je mis un bon moment à comprendre ce qui s'était passé. Le Masqué se jeta sur moi, je criai, reçus quelque chose qui me laissa à moitié inconscient, cessai de crier et m'étouffai avec la poussière. Je toussai et entendis des cris lointains. Les roches avaient volé en éclats. C'est pourquoi je ne comprenais pas comment je pouvais être encore en vie, à moins que… Avec une main que je pouvais à peine bouger, je touchai celle du Masqué. Celui-ci me couvrait tout entier… et il ne bougeait pas. Son jaïpu s'était volatilisé. .P Mes yeux se remplirent de larmes. Lof m'avait sauvé la vie. Il s'était sacrifié pour moi. Mais… pourquoi? Mon corps, maintenant, tremblait violemment. Je sentis que quelqu'un ôtait le poids mort au-dessus de moi et m'extirpait de l'amas de roches. Je toussai de nouveau, regardai ma main droite et, la voyant un peu déchirée, je lâchai le peu d'énergies qu'il me restait pour la régénérer. Il n'aurait pas fallu, qu'après avoir survécu plus ou moins à tout, les saïjits me surprennent avec une main de mort-vivant… Deux bras forts me saisirent et je tentai de me tenir debout, mais une jambe ne me soutenait pas. Je baissai les yeux, la vis ensanglantée, puis je levai la tête et reconnus le visage si familier. .D .Bdia Élassar, .Edia murmurai-je. .P S'il me dit quelque chose, je ne l'entendis pas. Mes oreilles bourdonnaient. Je tournai la tête vers le tunnel. Il avait disparu. Il n'y avait plus qu'un tas de roches. .P Yal essaya de me faire avancer mais, quand il comprit que je ne pouvais que boiter, il me souleva, murmura de nouveau quelque chose, je crois, mais je ne sus quoi, et il s'éloigna de la cour aussi rapidement qu'il put. Dans ma tête, les pierres et l'explosion continuaient de retentir encore et encore… Et je continuais à sentir le Masqué au-dessus de moi comme un bouclier. Comme aurait dit le Prêtre, que ses ancêtres l'accueillent comme un frère.